PANORAMA DRAMATIQUE
» judiciaire ! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir al- » ternativement faux et vrai ! Comme il est digne d'être le ministre » d'un roi constitutionnel ! A chacune des demandes de l'alcade , » l'inconnu l'interroge; Bouffé répond, en sorte qu^ questionné par » la réponse, l'alcade éclaircit tout par ses demandes. Cette scène » éminemment comique où respire un parfum de Molière a mis la » salle en joie. Tout le monde est d'accord, mais je suis hors d'état de » vous #re ce qui est clair et ce qui est obscur : la fille de l'alcade » était là, représentée par une véritable Àndalouse, une Espagnole, » aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la dé- » marche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard » dans sa jarretière, son amour au cœur, sa croix au bout d'un ru- » ban sur la gorge. A la fin de l'acte, quelqu'un m'a demandé com- » ment allait la pièce , je lui ai dit : Elle a des bas rouges à coins » verts, un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la plus » belle jambe de l'Andalousie ! Ah î cette fille d'alcade, elle fait ve- » nir l'amour à la bouche, elle vous, donne des désirs horribles, on » a envie de sauter dessus la scène et de lui offrir sa chaumière et » son cœur , ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette An- » daïouse est la plus belle actrice de Paris. Coralie , puisqu'il faut » l'appeler par son nom, est capable d'être comtesse ou grisette, on » ne sait sous quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce » qu'elle voudra être , elle est née pour tout faire , n'est-ce pas ce » qu'il y a de mieux à dire d'une actrice au boulevard?
» Au second acte est arrivée une Espagnole de Paris, avec sa fi- » gure de camée et ses yeux assassins. J'ai demandé à mon tour » d'où elle venait, on m'a répondu qu'elle sortait dé la coulisse et se » nommait mademoiselle Florinc ; mais , ma foi , je n'en ai rien pu » croire, tant elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans » son amour. Cette rivale de la fille de l'alcade est 4a femme d'un » seigneur taillé dans le manteau d'ÂImaviva , où il y a de l'étoffe » pour cent grands seigneurs du boulevard. Si Florine n'avait ni » bas rouges à coins verts, ni souliers vernis, elle avait une man- » tille, un voile dont elle se servait admirablement , la grande dame » qu'elle est ! Elle a fait voir à merveille que la tigresse peut deve- » nir chatte. J'ai compris qu'il y avait là quelque drame de jalou- ,» sie, aux mots piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, » quand tout allait s'arranger, la bêtise de l'alcade a tout rebrouillé. » Tout ce monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros,
» de seigneurs, d'alcades, de filles et de femmes, s'est remis à cher- » cher, aller, venir, tourner. L'intrigue s'est alors renouée et je l'ai » laissée se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'heu- » reuse Goralie m'ont entortillé de nouveau dans les plis de leur « basquine , de leur mantille , et m'ont fourré leurs petits pieds » dans l'œil.
» J'ai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur, sans » avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni scan- » dàlisé la salle , et je crois dès lors à la puissance de la morale pu- » blique et religieuse dont on s'occupe à la Chambre des Députés. » J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux fem- » mes sans en être aimé , ou qui en est aimé sans les aimer , qui » n'aime pas les alcades ou que les alcades n'aiment pas; mais qui, » à coup sûr, est un brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-même » ou Dieu , comme pis-aller, car il se fait moine. Si vous voulez en » savoir davantage, allez au Panorama dramatique. Vous voilà suf- » fisamment prévenu qu'il faut y aller une première fois pour se » faire à ces triomphants bas rouges à coins verts , à ce petit pied » plein de promesses, à ces yeux qui filtrent le soleil , à ces finesses » de femme parisienne déguisée en Andalouse , et d'Andalouse dé- » guisée en Parisienne ; puis une seconde fois pour jouir de la pièce 9 qui fait mourir de rire sous forme de vieillard , pleurer sous » forme de seigneur amoureux. La pièce a réussi sous les deux cs- »pèces. L'auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur un de nos » grands poètes, a visé le succès avec une fille amoureuse dans cha- » que main ; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en émoi. » Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit que » Fauteur. Néanmoins quand les deux rivales s'en allaient, on trou- » vait le dialogue spirituel , ce qui prouve assez victorieusement * l'excellence de la pièce. L'auteur a été nomme au milieu d'ap- » plaudissements qui ont donné des inquiétudes à l'architecte de la » salle; mais l'auteur, habitué à ces mouvements du Vésuve aviné » qui bout sous le lustre, ne tremblait pas : c'est M. Du Bruel. » Quant aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de Sé- » ville qui a trouvé grâce devant les pères du concile autrefois , et » que la censure a permis, malgré la lasciveté des poses. Ce boléro » suffit à attirer tous les vieillards qui ne savent què faire de leur » reste d'amour, et j'ai la charité de les avertir de tenir le verre de » leur lorgnette tr^s- limpide. »
Pendant que Lucien écrivait cet article , qui fit révolution dans le journalisme par la révélation d'une manière neuve et originale , Lousteau écrivait un article, dit de mœurs, intitulé Y ex-beau , et qui commençait ainsi :
« Le beau de l'Empire est toujours un homme long et mince , » bien conseryé, qui porte un corset et qui a la croix de la Légion- » d'Honneur. Il s'appelle quelque chose comme Potelet ; et , pour » se mettre bien en Cour aujourd'hui, le baron de l'Empire s'est » gratifié d'un du : il est Du Potelet, quitte à redevenir Potelet en » cas de révolution. Homme à deux fins d'ailleurs comme son nom, » il fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glo- » rieux, l'utile et l'agréable porte-queue d'une sœur de cet homme » que la pudeur m'empêche de nommer. Si du Potelet renie son » service auprès de l'Altesse impériale, il chante encore les roman- » ces de sa bienfaitrice intime... »
L'article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette époque. Il s'y trouvait entre madame de Bargeton , à qui le baron Châlelet faisait la cour , et un os de seiche un parallèle bouffon qui plaisait suns qu'on eût besoin de connaître les deux personnes desquelles on se moquait. Châtelet était comparé à un héron. Les amours de ce héron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette plaisanterie , qm se divisa en plusieurs articles , eut , comme on sait , un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain , et fut une des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la Presse. Une heure après, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent au salon où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes, les trois négociants, le directeur du théâtre, Finot et les trois auteurs. Un apprenti , coiffé de son bonnet de papier , était déjà venu chercher la copie pour le journal.
— Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit- il.
— Tiens , voilà dix francs, et qu'ils attendent , répondit Finot.
— Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soulographie, et adieu le journal.
— Le bon sens de cet enfant m'épouvante , dit Finot
Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir à ce gamin que les trois auteurs entrèrent. Blondet lut un article excessivement spirituel contre les romantiques. L'article de Lousteau fit rire. Le duc de Rhétoré recommanda , pour ne pas trop indis-
ILLUSIONS PERDUES : U\ GRAND nOMUE DE PROV. A PARIS. 253
poser le faubourg Saint- Germain, d'y glisser un éloge indirect pour madame d'Espard.
— Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot à Lucien.
Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait d'applaudissements , les actrices embrassaient le néophyte , les trois négociants le serraient à l'étouffer, Du Bruel lui prenait la main et avait une larme à l'œil , enfin , le directeur l'invitait à dîner. *
— Il n'y a plus d'enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand a déjà fait le mot A9 enfant sublime pour Victor Hugo, je suis obligé de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d'esprit, de cœur et de style.
— Monsieur est du journal , dit Finot en remerciant Étienne et lui jetant le fin regard de l'exploitateur.
— Quels mots avez-vous faits? dit Lousleau à Blondet et à Du Bruel.
— Voilà ceux de Du Bruel , dit Nathan.
*¥* En voyant combien monsieur le vicomte <P A
occupe ie public > monsieur ie vicomte Démosthène a dit hier : — Ils vont peut-être me laisser tranquille.
Une dame dit à un Vitra qui blâmait le discours de monsieur Pasquier comme continuant le système de Decazes : — Oui, mais il a des mollets bien monarchiques.
— Si ça commence ainsi , je ne vous en demande pas davantage ; tout va bien , dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il à l'apprenti. Le journal est un peu plaqué, mais c'est notre meilleur numéro , dit-il en se tournant vers le groupe des écrivains qui déjà regardaient Lucien avec une sorte de sournoiserie.
— Il a de l'esprit , ce gars-là , dit Blondet.
— Son article est bien , dit- Claude Vignon.
— À table ! cria Matifat.
Le duc donna le bras à Florine, Coralie prit celui de Lucien, et la danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre le ministre allemand.
— Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le baron Châtelet , qui est, dit-ori, nommé préfet de la Charente et maître des requêtes.
— Madame de Bargeton a mis Lucien à la porte comme un drôle, dit Lousteau.
— Un si beau jeune homme ! fit le ministre.
Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue. Chevet avait fait le souper , les vins avaient été choisis par le plus fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat et de Cardot. Lucien, qui vit pour la première fois le luxe parisien fonctionnant , marchait ainsi de surprise en surprise , et cachait son étonnement en homme d'esprit, de cœur et de style qu'il était, selon le mot de Blondet.
En traversant le salon , Goralie avait dit à l'oreille de Florine : — Fais-moi si bien griser Camusot qu'il soit obligé de rester endormi chez toi.
— Tu as donc fait ton journaliste? répondit Florine.
— Non, ma chère, je l'aime! répliqua Coralie en faisant un admirable petit mouvement d'épaules.
Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien , apportées par le cinquième péché capital. Coralie était admirablement bien habillée , et sa toilette mettait savamment en relief ses beautés spéciales ; car toute femme à des perfections qui lui sont propres. Sa robe , comme celle de Florine , avait le mérite d'être d'une délicieuse étoffe inédite nommée mousseline de soie, dont la primeur appartenait pour quelques jours à Camusot , l'une des providences parisiennes des fabriques de Lyon, en sa qualité de chef du Cbcond'Or. Ainsi l'amour et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, rehaussaient les séductions de l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu, et qui ne nous échappera pas, exerce des séductions immenses sur les jeunes gens. Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout l'attrait des mauvais lieux , peut-être est-elle le secret des longues fidélités? L'amour pur, sincère, lè premier amour enfin , joint S l'une de ces rages fantasques qui piquent ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la grande beauté de Lucien, donnèrent l'esprit du cœur à Coralie.
— Je t'aimerais laid et malade! dit-elle à l'oreille de Lucien en se mettant à table.
Quel mot pour un poète ! Camusot disparut et Lucien ne le vit plus en voyant Coralie. Était-ce un homme tout jouissance et tout sensation , ennuyé de la monotonie de la province , attiré par les abîmes de Paris, lassé de misère, harcelé par sa continence forcée, fatigué de sa vie monacale rue de Cluny , de ses travaux sans résultat, qui pouvait se retirer de ce festin brillant? Lucien avait un
pied dans le lit de Coralie, et l'autre dans la glu du Journal, au-devant duquel il avait tant couru sans pouvoir le joindre. Après tant de factions montées en vain rue du Sentier, il trouvait le Journal attablé, buvant frais, joyeux, bon garçon. 11 venait d'être vengé de toutes ses douleurs par un article qui devait le lendemain même percer deux cœurs où il avait voulu mais en vain verser la rage et la douleur dont on Pavait abreuvé. En regardant Lousteau, il se disait : — Voilà un ami ! sans se douter que déjà Lousteau le craignait comme un dangereux rival. Lucien avait eu le tort de montrer tout son esprit : un article terne l'eût admirablement servi. Blondet contre-balança l'envie qui dévorait Lousteau en disant à Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand il était de celte force-là. Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau qui résolut de rester l'ami de Lucien et de s'entendre avec finot pour exploiter un nouveau-venu si dangereux en le maintenant dans le besoin. Ce fut un parti pris rapidement et compris dans toute son étendue entre ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille à oreille.
— Il a du talent.
— Il sera exigeant.
— Oh!
— Bon!
— Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes français , dit le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en regardant Blondet qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet. 11 y a un mot de Blucher que vous êtes chargés de réaliser.
— Quel mot? dit Nathan.
— Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saacken, en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal pour vous , Saacken , qui était un brutal , dit : Nous allons donc brûler Paris ! — Gardez-vous en bien , la France ne mourra que de ça ! répondit Blucher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient étendu à leurs pieds , ardent et fumeux , dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de ce qu'il n'y a pas de journaux dans mon pays, reprit le ministre après une pause. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce petit bonhomme coiffé de papier , qui , à dix ans , possède la raison d'un vieux diplomate. Aussi , ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des lions et des panthères qui me font l'honneur de velouter leurs pattes.
— Il est clair, dit Blondet , que nous pouvons dire et prouver à
l'Europe que voire excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle a manqué l'inoculer à mademoiselle Tullia , la plus jolie de nos danseuses, et là-dessus faire des commentaires sur Ève, la Bible, le premier et le dernier péché. Mais rassurez-vous , vous êtes notre
— Ce serait drôle , dit Finot.
— Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous les serpents trouvés dans le cœur et dans le corps humain pour arriver au corps diplomatique , dit Lousteau.
— Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises à Teau-de-vie , dit Vernou.
— Vous finiriez par le croire vous-même , dit Yignon au diplomate.
— Le serpent est assez ami de la danseuse , dit Du Bruel.
— Dites d'un premier sujet , reprit Tullia.
— Messieurs , ne réveillez pas vos griffes qui dorment , s'écria le duc de Rhétoré.
— L'influence et le pouvoir du journal n'est qu'à son aurore , dit Finot , le journalisme est dans l'enfance , il grandira. Tout , dans dix ans d'ici , sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout.
— Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.
— C'est un mot , dit Claude Vignon.
— Elle fera des rois , dit Lousteau.
— Et défera les monarchies, dit le diplomate.
— Aussi, dit Blondet, si la Presse n'existait point, faudrait-il ne pas l'inventer; mais la voilà, nous en vivons.
— Vous en mourrez , dit le diplomate. Ne voyez-vous pas que la supériorité des masses, en supposant que vous les éclairiez , rendra la grandeur de l'individu plus difficile ; qu'en semant le raisonnement ad cœur des basses classes , vous récolterez la révolte , et que vous en serez les premières victimes. Que casse-t-on à Paris quand il y a une émeute?
— Les réverbères , dit Nathan ; mais nous sommes trop modestes pour avoir des craintes , nous ne serons que fêlés.
— Vous êtes un peuple trop spirituel pour permettre à un gouvernement de se développer, dit le ministre. Sans cela vous recommenceriez avec vos plumes la conquête de l'Europe que votre épée n'a pas su garder.
hôte.
— Les journaux sont un mal , dit Claude Yignon. On pouvait utiliser ce mal , mais le gouvernement veut le combattre. Une lutte s'ensuivra. Qui succombera? voilà la question.
— Le gouvernement , dit Blondet , je me lue à le crier. En France, l'esprit est plus fort que tout, et les journaux ont de plus que l'esprit de tous les hommes spirituels , l'hypocrisie de Tartufe.
— Blondet ! Blondet , dit Finot , tu vas trop loin : il y a des abonnés ici.
— Tu es propriétaire d'un de ces entrepôts de venin , tu dois avoir peur ; mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique j'en vive!
— Blondet a raison , dit Claude Yignon. Le Journal au lieu d'être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis; de moyen , il s'est fait commerce ; et comme tous les commerces , il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l'on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté , la nécessité des bossus. On journal n'est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi , tous les journaux seront dans un temps donné , lâches , hypocrites , infâmes, menteurs, assassins; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes , et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Yignon, vous serez toi Lousteau, toi Blondet, toi Finot , des Aristide , des Platon , des Caton , des hommes de Plutarque ; nous serons tous innocents , nous pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention : Les crimes collectifs n'engagent personne. Le journal peut se permettre la conduite la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement.
— Mais le pouvoir fera des lois répressives , dit Du Bruel , il en prépare.
— Bah! que peut la loi contre l'esprit français, dit Nathan , le plus subtil de tous les dissolvants.
— Les idées ne peuvent être neutralisées que par des idées, reprit Yignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls étouffer le génie français dont la langue se prête admirablement à l'allusion, à la double entente. Plus la loi sera répressive , plus l'esprit éclatera ,
OOM. HUM. T. vin. 17
comme la vapeur dans une machine à soupape. Ainsi, te roi fait du bien , si le journal est contre lui , ce sera le ministre qui aura tout fait, et réciproquement. Si le journal invente une infâme calomnie, on la lui a dite. À l'individu qui se plaint, il sera quitte pour demander pardon de la liberté grande. S'il est traîné devant les tribunaux , il se plaint qu'on ne soit pas venu lui demander une rectification ; mais demandez-la-lui ? il la refuse en riant , il traite son crime de bagatelle. Epfin il bafoue sa victime quand elle triomphe. S'il est puni , s'il a trop d'amende à payer, fl vous signalera le plaignant comme an ennemi des libertés , du pays et des lumières. II dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment il est le plus honnête homme du royaume. Ainsi , ses crimes , bagatelles ! ses agresseurs, des monstres ! et il peut en cm temps donné faire croire ce qull veut à des gens qui te lisent tous les jourt. Fuis rien de ce qui lui déplaît ne sera patriotique, et jamais il n'aura tort. H se servira de la religion contre la religion, delà charte contre le roi ; il bafouera la magistrature quand la magistrature le froissera ; il la louera quand elle aura servi les passions populaires. Pour gagner des abonnés , il inventera les fables les plu» émouvantes , il fera la parade comme Bobèche. Le journal servirait son père tout cru à la croque au sel de ses plaisanteries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser son public. Ce sera l'acteur mettant les cendres de son fils dans l'urne pour pleurer véritablement , la maîtresse sacrifiant tout à son ami.
— C'est enfin le peuple in-folio , s'écria Blondet en interrompant Vignon.
— Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Vignon, il bannira de son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les journaux , dirigés d'abord par des hommes d'honneur, tomber plus tard sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies , ou à des épiciers qui auront de l'argent pour acheter des plumes. Nous voyons déjà ces choses-là! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collège se croira un grand homme, il montera sur la colonne d'un journal pour souffleter ses devanciers , il les tirera par les pieds pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais que , sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l'Opposition battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles qui se font
ILLUSIONS PERIMES * %JS GRAND HOMME HE PUOV. A PARIS. *59
aujourd'hui contre celui du roi , ce même gouvernement au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de concessions aux journalistes , pkis les journaux seroui exigeants» Les journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et pauvres. La plaie esi iacuraUe , elle sera de plu» eo plus maligne , de plus en plus msolente ; el plus le mal sera grand , plus il sera toléré, jusqu'au jour où la confusion se mettra dans les journaux par ,leur abondance , comme à Babylooe. Noos sav on*, tous tant que nous sommes, que les journaux iront plus loi» que les rois en ingratitude , plus loin que le plus sale commerce en spéculations et ea calculs, qu'ils dévoreront nos intelligence» à vendre tous les matins leur trois-six cérébral; mais nous y écrirons tous, cornu* ces gens qui exploitent une mine de vif-argeat m sachant qu'ils y mourront. Voilà là-bas, à coté de Coralie, un jeune homme... comment se nomme-t-il î Lucien ! il est beau , il est poète » et , ce qui vaut miens pour lui , homme d'esprit 5 eh ! bien , il entrera dans quelque»- uns de ees mauvais lieux de la pensée appelés journaux, il y jettera ses plus bettes idées , il y desséchent son cerveau, il y corrompra soa âme, il y commettra ees lâchetés anonymes qui, daasla guerre des idées, remplacent les stratagèmes, tes pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des eimdotti&pi. Quand il aura, lui, comme mtHe autres, dépensé quelque beau génie au profit des actionnaires , ces marchands de poison le lais* seront mourir de faim s'il 4 soif, et de soif s'il a faim* -~ Merci , dit Finot,
— Mais , mon Dieu , dit Claude Vigaon , je savais cela » je suis dans le bagne , et l'arrivée d'un nouveau forçat me fait plaisir, Bkmdet et moi , nous sommes pins forts que messieurs tels et tels qui spéculent sur nos tajentp, et nous serons néanmoins toujours exploités par eux. Nous avons du cœur sous notre intelligence, il nous manque les féroces qualités de l'exploitant. Nous sommes paresseux , contemplateurs , méditatifs, jugeurs ; ou^oira notre cervelle et Ton nous accusera d'iuconduite !
— J'ai cru que voua série» plus drôles , s'écria Florine.
— Florine a raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies publiques à ces charlatans d'hommes d'État, Comme dit Cbarlet ; Cracher sur la vendange ? jamais !
— Savez-vous de quoi Vigaon me fait l'effet ? dit Lousteau en montrant Lucien , d'une de ces grosses femmes de la rue du Péli-
can , qui dirait à un collégien : Mon petit, tu es trop jeune pour venir ici
Cette saillie fit rire, mais elle plut à Goralie. Les négociants buvaient et mangeaient en écoutant.
— Quelle nation que celle où il se rencontre tant de bien et tant de mal ! dit le ministre au duc de Rhétoré. Messieurs , vous êtes des prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner.
Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne manquait à Lucien sur la pente du précipice où il devait tomber. D'Arthez avait mis le poète dans la noble voie du travail en réveillant le sentiment sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé de l'éloigner par une pensée égoïste , en lui dépeignant le journalisme et la littérature sous leur vrai jour. Lucien n'avait pas voulu croire à tant de corruptions cachées ; mais il entendait enfin des journalistes criant de leur mal,, il les voyait à l'œuvre , éventrant leur nourrice pour prédire l'avenir. Il avait pendant cette soirée vu les choses comme elles sont. Au lieu d'être saisi d'horreur à l'aspect du cœur même de cette corruption parisienne si bien qualifiée par Blucher, il jouissait avec ivresse de cette société spirituelle. Ces hommes extraordinaires sous l'armure damasquinée de leurs vices et le casque brillant de leur froide analyse , il les trouvait supérieurs aux hommes graves et sérieux du Cénacle. Puis il savourait les premières délices de la richesse, il était sous le charme du luxe, sous l'empire de la bonne chère ; ses instincts capricieux se réveillaient , il buvait pour la première fois des vins d'élite , il faisait connaissance avec les mets exquis de la haute cuisine ; il voyait un ministre, un duc et sa danseuse, mêlés aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir; il sentit une horrible démangeaison de dominer ce monde de rois , il se trouvait la force de les vaincre. Enfin , celte Coralie qu'il venait de rendre heureuse par quelques phrases, il l'avait examinée à la lueur des bougies du festin , à travers la fumée des plats et le brouillard de l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle! Cette fille était d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de Paris. Le Cénacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber sous une tentation si complète. La vanité particulière aux auteurs venait -d'être caressée chez Lucien par des connaisseurs , il avait été loué par ses futurs rivaux. Le succès de son article et la conquête de Coralie étaient deux triomphes à tourner une tête moins jeune que la
sienne. Pendant cette discussion , tout le monde avait remarquablement bien mangé , supérieurement bu. Lousteau , le voisin de Caînusot, lui versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que personne y fît attention , et,il stimula son amour-propre pour rengager à boire. Cette manœuvre fut si bien menée, que le négociant ne s'en aperçut pas, il se croyait dans son genre aussi malicieux que les journalistes. Les plaisanteries acerbes commencèrent au moment où les friandises du dessert et les vins circulèrent. Le diplomate, en homme de beaucoup d'esprit , fit un signe au duc et à la danseuse dès qu'il entendit ronfler les bêtises qui annonçèrent chez ces hommes d'esprit les scènes grotesques par lesquelles finissent les orgies , et tous trois ils disparurent. Dès que Camusot eut perdu la tête , Coralie et Lucien qui , durant tout le souper, se comportèrent en amoureux de quinze ans , s'enfuirent par les escaliers et se jetèrent dans un fiacre. Comme Camusot était sous la table, Matifat crut qu'il avait disparu de compagnie avec l'actrice ; il laissa ses hôtes fumant, buvant, riant, disputant, et suivit Florine quand elle alla se coucher. Le jour surprit les combattants , ou plutôt Blondet , buveur intrépide , le seul qui pût parler et qui proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux doigts de rose.
Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; il jouissait . bien encore de sa raison quand il descendit les escaliers , mais le grand air détermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme de chambre furent obligées de monter le poète au premier étage de la belle maison où logeait l'actrice , rue de Vendôme. Dans l'escalier, Lucien faillit se trouver mal, et fut ignoblement malade.
— Vite, Bérénice , s'écria Coralie , du thé. Fais du thé!
— Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jamais tant bu.
— Pauvre enfant ! c'est innocent comme un agneau, dit Bérénice. Bérénice était une grosse Normande aussi laide que Coralie était
belle.
Enfin Lucien fut mis à son insu dans le lit de Coralie. Aidée par Bérénice , l'actrice avait déshabillé avec le soin et l'amour d'une mère pour un petit enfant son poète qui disait toujours : — C'est rien ! c'est l'air. Merci , maman.
— Comme il dit bien maman ! s'écria Coralie en le baisant dans les cheveux.
— Quel plaisir d'aimer un pareil ange, mademoiselle, et où l'a-
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vez-vous péché? Je ne croyais pas qu'il pût exister un homme aussi joli que vous êtes belle , dit Bérénice»
Lucien voulait dormir , il ne savait oà il était et ne voyait rien , Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de thé* puis eHc le bina dormant.
— La portière ni personne ne nous a vues, -dit Coralie»
— Non, je vous attendais.
— Victoire ne sait rien.
— Plus souvent, dit Bérénice.
Dix heures après , vers midi, Lucien se réveMta sous les yeux de Coralie qui l'avait regardé dormant ! Il comprit cela, le poète. L'actrice était encore dans sa bette robe abominablement lâchée et de laquelle elle allait faire une relique. Lucien reconnut les dévouements, les délicatesses de l'amour vrai qui voulait sa récompense : il regarda Coralie. Coralie fut déshabillée en un moment , et se coula comme une couleuvre auprès de Lucien. À cinq heures , le poète dormait bercé par des voluptés divines, il avait entrevu la chambre de l'actrice , une ravissante création du luxe, toute blanche et rose, un monde de merveilles et de coquettes recherches qui surpassait ce que Lucien avait admiré déjà chez Florine. Coralie était debout, four jouer son rôle d'Andaiouse , elle devait être à sept heures au théâtre. Elle avait encore contemplé son poète endormi dans le pfefeir, «lie s'était enivrée sans pouvoir se repaître de ce noble amour, qui réunissait les sens au cœur, et le coeur aux sens pour tes^ftafeer ensemble. Cette divinisation qm permet 4'étre deux ici-bas -pour sentir, un seul dans 4e ciel pour aimer , était son absolution. A 'qui d'ailleurs la beauté surhumaine de Lucien n'aurafit-elle pas servi d'excuse? Agenouillée à «e lit, heureuse -de l'amour en lui-même, l'actrice se sentait sanctifiée. Ces délices furent troublées par Sérémee.
— Voici le Camusot , il wm sait ici, cria-t-tiBe.
Lucien se dressa , pensant avec une générosité innée à ne pas nuire à Coralie. Bérénice leva *m rideau. Lucien entra dans un délicieux cabinet de toilette , où Bérénice et sa maltresse apportèrent avec une prestesse moule las -vêtements de Lucien. Quand le négociant apparut , les bottes du poète frappèrent les regards de Coïdhe ; Bérénice les avait mises «tarant le fou pour les chauffer après les avoir cirées en secret. La servante et la maîtresse avaient oublié tes botles accusatrices. Bérénice fwfttt après avoir échangé
un regard d'inquiétude avec sa maîtresse. Coralie se plongea dans sa causeuse, et dit à Camusot de s'asseoir dans une gondole en face d'elle. Le brave homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et n'osait lever les yeux sur sa maîtresse.
— Dois-je prendre la mouche pour cette paire de bottes et quitter Coralie? La quitter ! ce serait se fâcher pour peu de chose. 11 y a des bottes partout Celles-ci seraient mieux placées dans l'étalage d'un bottier, ou sur les boulevards à se promener aux jambes d'un homme: Cependant, ici, sans jambes, elles disent bien des choses contraires à la fidélité. J'ai cinquante ans, il est vrai : je dois être aveugle comme l'amour.
Ce lâche monologue était sans excuse. La paire de bottes n'était .pas de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et que jusqu'à un certain point un homme distrait pourrait ne pas voir; c'était, comme la mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes entières, très-élégantes, et à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets comme dans un miroir. Aiasi , les bottes crevaient les yeux de l'honnête marchand de soieries, et, disons-le, elles lui crevaient le cœur.
— Qu'avez-vous? lui dit Coralie.
— Rien, dit-il.
— Sonnez, dit Coralie .en souriant de la lâcheté de Camusot. — Bérénjce, dit-elle à la Normande dès qu'elle arriva, ayez-mei donc des crochets pour que je mette encore ces damnées bottes. Vous n'oublierez pas de les apporter ce soir dans ma loge.
— Comment?... vos bottes?... dit Camusot qui respira plus à J'aîse.
— Eh! que croyez-vous donc? demanda-t-elle d'un air hautain. Grosse bête, n'aUe^vous pas croire... Oh! il le croirait! dit-elle à Bérénice. J'ai un rôle d'homme dans la pièce de Chose, cl je ne oie suis jamais mise en homme. Le bottier du théâtre m'a apporté ces bottes-là pour essayer à marcher, en attendaut la paire de laquelle il m'a pris mesure; il me les a mises, mais j'ai tant souffert que je Jes ai ôtées , et je dois cependant les remettre.
— Ne les remettez pas si elles vous gênent, dit Camusot que les bottes avaient tant gêné.
— Mademoiselle, dit Bérénice , ferait mieux , au lieu de se martyriser, comme tout à l'heure; elle en pleurait, monsieur! et si
j'étais homme, jamais une femme que j'aimerais ne pleurerait! elle ferait mieux de les porter en maroquin bien mince. Mais l'administration est si ladre ! Monsieur, vous devriez aller lui en commander
— Oui, oui, dit le négociant. Vous vous levez, dit-il à Coralie.
— A l'instant, je ne suis rentrée qu'à six heures, après vous avoir cherché partout, vous m'avez fait garder mon fiacre pendant sept heures. Voilà de vos soins! m'oubiier pour des bouteilles. J'ai dû me soigner, moi qui vais jouer maintenant tous les soirs, tant que Y Alcade fera de l'argent. Je n'ai pas envie de mentir à l'article de ce jeune homme !
— Il est beau, cet enfant-là, dit Camusot.
— Vous trouvez? je n'aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une femme ; et puis ça ne sait pas aimer comme vous autres , vieilles bêtes du commerce. Vous vous ennuyez tant!
— Monsieur, dîne-t-il avec madame -, demanda Bérénice.
— Non , j'ai la bouche empâtée.
— Vous avez été joliment paf, hier. Ah ! papa Camusot, d'abord, moi je n'aime pas les hommes qui boivent...
— Tu feras un cadeau à ce jeune homme , dit le négociant.
— Ah ! oui , j'aime mieux les payer ainsi, que de faire ce que fait Florine. Allons , mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en , ou donnez-moi ma voiture pour que je "file au théâtre.
— Vous l'aurez demain pour dîner avec votre directeur, au Rocher de Cancale; il ne donnera pas la pièce nouvelle dimanche,
— Venez , je vais dîner, dit Coralie en emmenant Camusot. Une heure après , Lucien fut délivré par Bérénice, la compagne
d'enfance de Coralie , une créature aussi fine , aussi déliée d'esprit qu'elle était corpulente.
— Restez ici, Coralie reviendra seule, elle veut même congédier Camusot s'il vous ennuie, dit Bérénice à Lucien; mais, cher enfant de son cœur, vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle me l'a dit, elle est décidée à tout planter Ta,' à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre mansarde. Oh ! les jaloux , les envieux ne lui ont-ils pas expliqué que vous n'aviez ni sou, ni maille, que vous viviez an quartier latin. Je vous suivrais, voyez-vous, je vous ferais votre mérnage. Mais je viens de consoler la pauvre enfant. Pas vrai, monsieur „ que vous avez trop d'esprit pour donner dans de pareilles bêtises? Ah ! vous verrez bien que l'autre gros n'a rien que le cadavre et qoe
vous êtes le chéri, le bien-airaé, la divinité à laquelle on abandonne l'âme. Si vous saviez comme ma Coralie est gentille quand je lui fais répéter ses rôles ! un amour d'enfant , quoi ! Elle méritait bien que Dieu lui envoyât un de ses anges, elle avait le dégoût de la vie. Elle a été si malheureuse avec sa mère, qui la battait, qui l'a vendue ! Oui , monsieur, une mère , sa propre enfant ! Si j'avais une fille , je la servirais comme ma petite Coralie , de qui je me suis fait un enfant Voilà le premier bon temps que je lui ai vu , la première fois qu'elle a été bien applaudie. 11 paraît que , vu ce que vous avez écrit , on a monté une fameuse claque pour la seconde représentation. Pendant que vous dormiez , Braulard est venu travailler avec elle.
— Qui! Braulard? demanda Lucien qui crut avoir entendu déjà ce nom.
— Le chef des claqueurs, qui , de concert avec elle , est convenu des endroits du rôle où elle serait soignée. Quoiqu'elle se dise son amie, Florine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre tout pour elle. Tout le boulevard est en rumeur à cause de votre article. Quel lit arrangé pour les amours d'une fée et d'un prince ?.. . dit-elle en mettant sur le lit un couvre-pied en dentelle.
Elle alluma les bougies. Aux lumières , Lucien étourdi se crut en effet dans un conte du Cabinet des fées. Les plus riches étoffes du Cocon d'or avaient été choisies par Camusot pour servir aux tentures et aux draperies des fenêtres. Le poète marchait sur un tapis royal. Les meubles en palissandre sculpté arrêtaient dans les tailles du bois des frissons de lumière qui y papillotaient. La cheminée en marbre blanc resplendissait des plus coûteuses bagatelles. La descente du lit était en cygne bordé de martre. Des pantoufles en velours noir , doublées de soie pourpre , y parlaient des plaisirs qui attendaient le poète des Marguerites. Une délicieuse lampe pendait du plafond tendu de soie. Partout des jardinières merveilleuses montraient des fleurs choisies, de jolies bruyères blanches, des camélias sans parfum. Partout vivaient les images de l'innocence. Il était imposable d'imaginer là une actrice et les mœurs du théâtre. Bérénice remarqua l'ébahissement de Lucien.
— Est-ce gentil? lui dit -elle d'une voix câline. Ne serez -vous pas mieux là pour aimer que dans un grenier? Empêchez son coup de tête, reprit-elle en amenant devant Lucien un magnifique guéridon chargé de mets dérobés au dîner de sa maîtresse , afin
que la cuisinière ne pût soupçonner la présence d'un amant.
Lucien dîna très-bien , servi par Bérénice dans une argenterie sculptée , dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce luxe agissait sur son âme comme une fille des rues agk avec ses chaire nues et ses bas blancs bien tirés sur un lycéen.
— Est-il heureux, jce Camusot ! s'écria-t-ih
— Heureux? reprit Bérénice. Ah! il donnerait bien sa fortune pour être à votre place 3 et pour troquer ses vieux cheveux gris contre votre jeune chevelure bloncle.
Elle engagea Lucien , à qui elle donna le plus délicieux vin que Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais , à se recoucher en attendant Coralie, à faire un petit somme provisoire, et Lucien avait en effet envie -de se coucher dans ce lit qu'il admirait. Bérénice, qui avait lu ce désir dans les yeux du poète, en était heureuse pour sa maîtresse. A dix heures et demie, Lucien s'éveilla sous un regard trempé d'amour. Coralie était là dans la plus voluptueuse toilette de nuit Lucien avait dormi, Lucien n'était plus ivre que d'amour. Bérénice se retira demandant : — A quelle heuee demain?
— Onze heures, tu nous apporteras notre déjeuner au Ut. le n'y serai pour personne avant deux heures.
A deux heures le lendemain , l'actrice et son amant étaient habillés et en présence , comme si le .poète fût venu faire une visite à 3a protégée. Coralie avait baigné, peigné, coiffé, habillé Lucien ; elle lui avait envoyé chercher douze ielks chemises,, douze cravates , douze mouchoirs chez GoIUau , une douzaine de gants dans une boîte de cèdre. Quaad elle entendit le bruit d'une voiture à s* porte ^ elle se précipita vers la fenêtre avec Lucien. Tous deux virent Camusot descendant d'un coupé magnifique.
— Je ne croyais pas, dit-elle., qu'on pût haïr tant pn homme et le luxe...
—Je suis trop pauvre pour consentir à ce Que vous vous ruiuicz, dit Lucien en passant ainsi sous les Fourohes-Caudines.
— Pauvre petit chat , dit-elle en pressant Lucien sur son cœur, tu m'aimes donc bien? — J'ai engagé monsieur, dit-elle en montrant Lucien à Camusot, à venir me voir ce matin» en pensant que nous irions nous promener aux Champs~Éiysées pour essayer la voiture.
— Allez-y seuls , dit tristement Camusot , je ne dîne pas avec vous, c'est la fête de ma femme, je l'avais oublié.
— Pauvre Musotî comme lu t'ennuieras, dit-elle en sautant au cou du marchand.
Elle était ivre de bonheur en pensant qu'elle étrennerait seule avec Lucien ce beau coupé, qu'elle irait «ente avec lui au Bois ; çt, dans son accès de joie , elle eut l'air d'aimer Camusot à qui eHe .fit . mille caresses.
— Je voudrais pouvoir voie donner une voiture tous les jours , dit le pauvre homme.
— Allons t monsieur, il est deux heures, dit l'actrice à Lucien qu'elle vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable»
Goralîe dégringola les escaliers en entraînant Lucien qui entendit le négociant se traînant comme un phoque après eux, sans pouvoir les -rejoindre. Le poète éprouva la plus enivrante des jouissances : €oralie, que le bonheur rendait sublime, oflrit à tous les yeux ravis une toilette pleine de goût et d'élégance. Le Paris des Champs- Élysées admira ces deux amants. Dans une aHée du bois de Boulogne , leur coupé rencontra la calèche de mesdames d'Ëapard et de Bargeton qui regardèrent Lucien d'un air étonné , maïs auxquelles il lança le coup d'œil méprisant du poète qui pressent sa gloire et va user de son pouvoir. Le moment où il put échanger par un coup d'ffeH avec ces deux femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu'elles foi «raient mises au cœur pour le ronger , fut un des phis doux de sa vie et décida peut-être de sa destinée. Lucien fut repris par les Furies de l'orgueil : il voulut reparaître dans le monde, y prendre une éclatante revanche, et toutes les petitesses sociales , naguère foulées aux pieds du travailleur, de l'ami du. Cénacle, rentrèrent -dans son âme. 11 comprit alors toute ta portée de l'attaque feite peur lui par Lousteau : Lousteau venait de servir ses passions ; tandis que le Cénacle, ce Mentor coUeotif, avait l'air de les mater au profit des vertus ennuyeuses et de travaux que Lucien commençait à trouver mutUes. Travailler! n'est-ce pas la mort pour les âmes avides de jouissances? Aussi avec quelle facilité les écrivains ne glissent-ils pas dans le far ni&nfa, dans la bonne chère et les délices de 4a vie luxueuse des actrices et des feinmes faciles ! Lucien sentit une irrésistible envie de continuer la vie de ces deux folles journées.
Le dîner au Rocher de Cancalefut exquis. Lucien trouva les convives de Florine , moins le ministre , moins le duc et la danseuse, moins Camusot, .remplacés par deux acteurs célèbres et par Hector
Merlin accompagné de fa maîtresse, une délicieuse femme qui se faisait appeler madame du Vai-Noble, la plus belle et la plus élégante des femmes qui composaient alors à Paris le monde exceptionnel, de ces femmes qu'aujourd'hui l'on a décemment nommées des Lorettes. Lucien, qui vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis , apprit le succès de son article. En se voyant fêté , envié , le. poète trouva son aplomb : son esprit scintilla , il fut le Lucien de Rubempré qui pendant plusieurs mois brilla dans la littérature et dans le monde artiste. Finot, cet homme d'une incontestable adresse à deviner le talent, dont il devait faire une grande consommation et qui le flairait comme un ogre sent la chair fraîche , cajola Lucien en essayant de l'embaucher dans l'escouade de journalistes qu'il commandait , et Lucien mordit à ses flatteries. Coralie observa le manège de ce consommateur d'esprit , et voulut mettre Lucien en garde contre lui.
— Ne t'engage pas , mon petit, dit-elle à son poète, attends, ils veulent t'exploiter, nous causerons de cela ce soir.
— Bah t lui répondit Lucien , je me sens assez fort pour être aussi méchant et aussi fin qu'ils peuvent l'être.
Finot , qui ne s'était sans doute pas brouillé pour les blancs avec Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et Lucien à Merlin. CoraJie et madame du Yal-Noble fraternisèrent , se comblèrent de caresses et de prévenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner.
Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes présents à ce dîner, était un petit homme sec, à lèvres pincées, couvant une ambition démesurée , d'une jalousie sans bornes , heureux de tous les maux qui se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu'il fomentait, ayant beaucoup d'esprit, peu de vouloir, mais remplaçant la volonté par l'instinct qui mène les parvenus vers les endroits éclairés par l'or et par le pouvoir. Lucien et lui se déplurent mutuellement. Il n'est pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le malheur de parler à Lucien à haute voix comme Lucien pensait tout bas. Au dessert , les liens de la plus touchante amitié semblaient unir ces hommes qui tous se croyaient supérieurs l'un à l'autre. Lucien , le nouveau venu , était l'objet de leurs coquetteries. On causait à cœur ouvert. Hector Merlin seul ne riait pas. Lucien lui demanda la raison de sa raison.
~ Mais je vous vois entrant dans le inonde littéraire et journa-
liste avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers avec l'arme qui devrait ne nous servir qu'à frapper les autres. Vous vous apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien par les beaux sentiments. Si vous êtes bon , faites-vous méchant. Soyez hargneux par calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie et je ne vous aurai pas fait une médiocre confidence. Pour être aimé , ne quittez jamais votre maîtresse sans l'avoir fait pleurer un peu ; pour faire fortune en littérature, blessez toujours tout le monde, même vos amis, faites pleurer les amourspropres : tout le monde vous caressera.
Hector Merlin fut heureux en voyant à l'air de Lucien que sa parole entrait chez le néophyte comme la lame d'un poignard dans un coeur. On joua. Lucien perdit tout son argent II fut emmené par Coralie, et les délices de l'amour lui firent oublier les terribles émotions du Jeu qui , plus tard , devait trouver en lui l'une de ses victimes. Le lendemain , en sortant de chez elle et revenant au quartier latin , il trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait perdu. Cette attention l'attrista d'abord , il voulut revenir chez l'actrice et lui rendre un don qui l'humiliait; mais il était déjà rue de La Harpe, il continua son chemin vers l'hôtel Cluny. Tout en marchant , il s'occupa de ce soin de Coralie, il y vit une preuve de cet amour maternel que ces sortes de femmes mêlent à leurs passions. Chez elles, la passion comporte tous les sentiments. De pensée en pensée, Lucien finit par trouver une raison d'accepter en se disant : — Je l'aime, nous vivrons ensemble comme mari et femme , et je ne la quitterai jamais! A moins d'être Diogène, qui ne comprendrait alors les sensations de Lucien en montant l'escalier boueux et puant de son hôtel, en faisant grincer la serrure de sa porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse cheminée de sa chambre horrible de misère et de nudité? Il trouva sur sa table le manuscrit de son roman et ce mot de Daniel d'Arthez :
« Nos amis sont presque contents de votre œuvre , cher poète. » Vous pourrez la présenter avec plus de confiance, disent-ils, à » vos amis et à vos ennemis. Nous avons lu votre charmant article » sur le Panorama-Dramatique, et vous devez exciter autant d'envie » dans la littérature que de regrets chez nous.
» Daniel. »
— Regrets ! que veut-il dire? s'écria Lucien surpris du ton de politesse qui régnait dans ee billet. Était-il donc un étranger pour le Cénacle? Après avoir dévoré tes fruits délicieux que lui avait tendus FÈve des coulisses, il tenait encore plus à l'estime et à l'amitié de ses ami» de ta rue des Quatre* Vents. Il resta pendant quelques instants plongé dans une méditation par laquelle il embrassait .son présent dans cette chambre et son avenir dans celle de Coralie. En proie à des hésitations alternativement honorables et dépravantes, il s'assit et se mit à eiaminer l'état dans lequel se» amis lui rendaient son œuvre» Quel étonnement fut le sienl De chapitre en chapitre, la plume habile et dévouée de ces grands homme» encore inconnu» avait changé ses pauvretés en richesses. Un dialogue plein, serré , concis, nerveux remplaçait ses conversations qu'il comprit alor» n'être que des bavardages en les comparant à de» discours où respirait l'esprit du temps. Ses portraits, un peu mous de dessin* avaient été vigoureusement accusés et colorés i tous se rattachaient aux phénomènes curieux dé la vie humaine par des observation» physiologiques dues sans doute à Biancbon, exprimées avec finesse, et qui les faisaient vivre. Ses descriptions verbeuses étaient devenues substantielles et vives. Il avait donné une enfant mal faite et mal vêtue, et il retrouvait une délicieuse fille en robe blanche, à ceinture, à écharpe roses, une création ravissante. La nuit le surprit, les yeux eu pleurs, atterré de cette grandeur, sentant le prix d'une pareille leçon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient plus sur la littérature et sur l'art que se> quatre annéesde travaux, de lectures, de comparaisons et d'études. Le redressement d'un carton mal conçu, un trait magistral sur le vif en disent toujours plu» que les théories et les observations.
— Quels amis ! quels coeurs I suis-je heureux ! s'écr ja-t-il eu serrant le manuscrit.
Entraîné par l'emportement naturel aux natures poétiques et mobiles , il courut chez Daniel. Eu montant F escalier , il se crut cependant moins digne de ces cœurs que rien ne pouvait faire dévier du sentier de l'honneur. Une voix lui disait que , si Daniel avait aimé Coralie, il ne l'aurait pas acceptée avec Camusot. Il connaissait aussi la profonde horreur du Cénacle pour les journalistes , et il se savait déjà quelque peu journaliste. Il trouva ses amis, moins Meyraux , qui venait de sortir, en proie à un désespoir peint sur toutes les figures.
— Qu'avez-vous , mes amis? dit Lucien.
— Nous venons d'apprendre une horrible catastrophe : le plus grand esprit de notre époque , notre ami le plus aimé , celui qui pendant deux ans a été notre lumière...
— Louis Lambert? dit Lucien.
— Il est dans un état de catalepsie qui ne laisse aucun espoir, ditBianchon.
— Il mourra le corps insensible et la tête dans les cieux , ajouta ' solennellement Michel Chrestien.
— Il mourra comme il a vécu , dit d'Arthez.
— L'amour, jeté comme un feu dans le vaste empire de son cerveau, l'a incendié, dit Léon Giraud.
— Ou , (fit Joseph Bridau , Ta exalté à un point où nous le perdons de vue.
— C'est nous qui sommes à plaindre , dit Fulgence Ridai.
— Il se guérira peut-être , s'écria Lucien.
— D'après ce que nous a dît Meyraux , la cure est impossible , répondit Bianchon. Sa tête est le théâtre de phénomènes sur lesquels la médecine n'a nul pouvoir.
— Il existe cependant des agents, dit d'Arthez..»
— Oui, dit Bianchon, û n'est que cataleptique , nous pouvons le rendre imbécile.
Ne pouvoir offrir au génie du mal une tête en remplacement de celle-là ! Moi, je donnerais la mienne ! s'écria Michel Chrestien.
— Et que deviendrait la fédération européenne ? dit d'Arthez.
— Ah ! c'est vrai , reprit Michel Chrestien , avant d'être à un homme on appartient à l'Humanité.
— Je venais ici le cœur plein de remercîmeûts pour vous tous , dit Lucien. Yous avez, changé mon billon en louis d'or.
— Des remercîments ! Pour qui nous prends-tu t dit Bianchon.
— Le plaisir a été pour nous, reprit Fulgence.
— Ëb! bien, vous voilà journaliste! lui dit Léon Giraud. Le bruit de votre début est arrivé jusque dans le quartier latin.
— Pas encore , répondit Lucien.
— Ah ! tant mieux ! dit Michel Chrestien.
— Je vous le disais bien , reprit d'Arthez. Lucien est un de ces cœurs qui connaissent le prix d'une conscience pure. N'est-ce pas un viatique fortifiant que de poser le soir sa tête sur l'oreiiler en pouvant se dire : — Je n'ai pas jugé les œuvre» d'autrui, je n'ai causé d'afflîc-
tion à personne; mon esprit, comme un poignard, n'a fouillé l'âme d'aucun innocent; ma plaisanterie n'a immolé aucun bonheur, elle n'a même pas troublé la sottise heureuse , elle n'a pas injustement fatigué le génie ; j'ai dédaigné les faciles triomphes de l'épigramme; enfin je n'ai jamais menti à mes convictions?
— Mais , dit Lucien, on peut , je crois, être ainsi tout en travaillant à un journal. Si je n'avais décidément que ce moyen d'exister, il faudrait bien y venir.
— Oh ! oh ! oh ! fit Fulgence en montant d'un ton à chaque exclamation , nous capitulons.
— Il sera journaliste, dit gravement Léon Giraud. Ah! Lucien , si tu voulais l'être avec nous , qui allons publier un journal où jamais ni la vérité ni la justice ne seront outragées , où nous répandrons les doctrines utiles à l'humanité, peut-être...
— Vous n'aurez pas un abonné, répliqua machiavéliquement Lucien en interrompant Léon. -
— Ils en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent mille , répondit Michel Chrestien.
— Il vous faudra bien des capitaux , reprit Lucien.
— Non , dit d'Arthez , mais du dévouement
— Tu sens comme une vraie boutique de parfumeur, dit Michel Chrestien en flairant par un geste comique la tête de Lucien. On t'a vu dans une voilure supérieurement astiquée , traînée par des chevaux de dandy, avec une maîtresse de prince, Goralie.
— Eh ! bien , dit Lucien, y a-t-il du mal à cela ?
— Tu dis cela comme s'il y en avait , lui cria Bianchon.
— J'aurais voulu à Lucien, dit d'Arihez, une Béatrix, une noble femme qui l'aurait soutenu dans la vie.
— Mais , Daniel , est-ce que l'amour n'est pas partout semblable à lui-même? dit le poète.
— Ah ! dit le républicain , ici je suis aristocrate. Je ne pourrais pas aimer une femme qu'un acteur baise sur la joue en face du public , une femme tutoyée dans les coulisses , qui s'abaisse devant un parterre et lui sourit, qui danse des pas en relevant ses jupes et qui se met en homme pour montrer ce que je veux être seul à voir. Ou, si j'aimais une pareille femme, elle quitterait le théâtre , et je la purifierais par mon amour.
— Et si elle ne pouvait pas quitter le théâtre?
— Je mourrais de chagrin , de jalousie , de mille maux. On ne
illusions perdues: un grand homme de prov. a PARIS. 2/3
peut pas arracher son amour de sou cœur comme on arrache une dent.
Lucien devint sombre et pensif, — Quaud ils apprendront que je subis Camusot , ils me mépriseront , se disait-il.
— Tiens , lui dit le sauvage républicain avec une affreuse bonhomie , tu pourras être un grand écrivain , mais tu ne seras jamais qu'un petit farceur.
Il prit son chapeau et sortit.
— Il est dur, Michel Chrestien , dit le poète.
— Dur et salutaire comme le davier du dentiste , dit Bianchon. Michel voit ton avenir , et peut-être en ce moment pleure-t-il sur toi dans la rue.
D'Arthez fut doux et consolant , il essaya de relever Lucien. Au bout d'une heure le poète quitta le Cénacle , maltraité par sa conscience qui lui criait : — Tu seras journaliste ! comme la sorcière crie à Macbeth : Tu seras roi.
Dans la rue, il regarda les croisées du patient d'Arthez, éclairées par une faible lumière, et revint chez lui le cœur attristé, l'âme inquiète. Une sorte de pressentiment lui disait qu'il avait été serré sur le cœur de ses vrais amis pour la dernière fois. En entrant dans la rue de Cluny par la place de la Sorbonne, il reconnut l'équipage de Goralie. Pour venir voir son poète un moment, pour lui dire un simple bonsoir, l'actrice avait franchi l'espace du boulevard du Temple à la Sorbonne. Lucien trouva sa maîtresse tout en larmes à l'aspect de sa mansarde, elle voulait être misérable comme son amant, elle pleurait en rangeant les chemises , les gants , les cravates et les mouchoirs dans l'affreuse commode de l'hôtel. Ce désespoir était si vrai, si grand, il exprimait tant d'amour , que Lucien , à qui l'on avait reproché d'avoir une actrice, vit dans Coralie une sainte bien près d'endosser le cilice de la misère. Pour venir, cette adorable créature avait pris le prétexte d'avertir son ami que la société Camusot , Coralie et Lucien rendrait à la société Malifat , Florine et Lousteau leur souper, et de demander à Lucien s'il avait quelque invitation à faire qui lai fût utile ; Lucien lui répondit qu'il en causerait avec Lousteau. L'actrice , après quelques moments , se sauva en cachant à Lucien que Camusot l'attendait en bas.
Le lendemain , dès huit heures , Lucien alla chez Étienne, ne le trouva pas, et courut chez Florine. Le journaliste et l'actrice reçurent leur ami dans la jolie chambre à coucher où ils étaient COM, hum. t. vjil 18
maritalement établis, et tous trois ils y déjeunèrent splendidement.
— Mais mon petit , lui dit Lousleau quand ils furent attablés et que Lucien lui eut parlé du souper que donnerait Coralie , je te conseille de venir avec moi voir Félicien Vernoo, de l'inviter, et de te lier avec lui autant qu'on peut se lier avec un pareil drôle. Félicien te donnera peut-être accès dans le journal politique oû H cuisine le feuilleton , et où tu pourras fleurir à ton aise en grands articles dans le haut de ce journal. Cette feuille, comme Ya nôtre, appartient au parti libéral, lu seras libérai, c'est le parti populaire; d'ailleurs, si tu voulais passer du côté ministériel, tu y entrerais avec d'autant plus d'avantages que tu te serais fait redouter. Hector Merlin et sa madame du Val-Noble , chez qui vont quelques grands seigneurs, les jeunes dandies et les millionnaires, ne t'ont-ils pas prié, toi èt Coralie, à dîner ?
— Oui , répondit Lucien» et ta en es avec Florine.
Lucien et Lousteau , dans leur griserie de vendredi et pendant leur dîner du dimanche , en étaient arrivés à se tutoyer.
— Eh ! bien, nous rencontrerons Merlin au journal, c'est un gatt qui suivra Finot de près ; tu feras bien de le soigner, de le mettre de ton souper avec sa maîtresse : ii te sera peut-être utile avant pou , car les gens haineux ont besoin' de tout le monde # et il te rendra service pour avoir ta plume au besoin.
— Votre début a fait assez de sensation pour que vous n'épronvie* aocun obstacle , dit Florine à Lucien , hâtez- vous d'en profiter, autrement vous série* promptctaent oublié.
—L'affaire, reprit Lousteau, la grande affaire est consommée ! Ce Finot, un homme sans aucun talent, est directeur et rédacteur en chef du journal hebdomadaire de Dauriat, propriétaire d'on sixième qui ne lui coûte rien , et il a six cents francs d'appointements par mois* Je suis , de ce matin , mon cher, rédacteur en chef de notre petit journal. Tout s'est passé comme je le présumais l'autre soir : Florine a été superbe, elle rendrait des points au prince deTalleyrand.
Nous tenons les hommes par leur plaisir, dit Florine , les diplomates ne les prennent que par l'amour-propre ; les diplomates leur voient foire des façons et nous leur voyons faire des bêtises, nous sommes donc les plus fortes.
— £n concluant, dit Lousteau , Matifat s commis le seul bon mot qu'il prononcera dans sa vie de droguiste : L'affaire , a-t-tt dit, ne sort pas de mon commerce !
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAND HOMME DE PROY. A PAftlS. 275
— Je soupçonne Florine de le lai avoir soufflé, s'écria Lucien.
— Ainsi , mon cher amour, reprit Lousteau , tu as le pied à l'é~ trier.
— Vous êtes né coiffé, dit Florine. Combien voyons-nous de petits jeunes gens qui drôgucnt dans Paris pendant des années sans at-river à pouvoir insérer un article dans un journal 1 II en aura été de vous comme d'Émile Blondet. Dans six mois d'ici , je vous vois faisant votre tête, ajouta- t-elle en se servant d'un mot de son. argot et en lui jetant un sourire moqueur.
— Ne suis-je pas à Paris depuis trois ans, dit Lousteau, et depuis • hier seulement Finot me donne trois cents francs de fixe par mois pour la rédaction en chef, me paye cent sous la colonne , et cent francs là feuille à son journal hebdomadaire.
-» Hé! bien, vous ne dites rien?... s'écria Florine en regardant Lucien.
— Nous Verrons , dit Lucien.
Mon cher, répondit Lousteau d'un air piqué , j'ai tout arrangé pour toi comme si tu étais mon frère; mais je ne te réponds pas de Finot. Finot sera sollicité par soixante drôles qui , d'ici à deux jours, vont venir lui faire des propositions au rabais. J'ai promis pour toi, tu lui diras non, si tu veux* Tu ne te doutes pas de ton bonheur, reprit le journaliste après une pause. Tu feras partie d'une coterie dont les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux , et s'y servent mutuellement.
— Allons d'abord voir Félicien Vernou , dit Lucien qui avait bâte de se Mer avec ces redoutables oiseaux de proie.
Lousteau envoya chercher un cabriolet , et les deux amis allèrent rue JUandar, ùù demeurait Vernou , dans une maison à allée , il y occupait un appartement au deuxième étage. Lucien fut très-étonné de trouver ce critique acerbe < dédaigneux et gourmé, dans une salle à manger de la dernière vulgarité , tendue d'un mauvais petit papier briqueté, chargé de mousses par intervalles égaux, ornée de gravures à l'aqua-tiitta dans des cadres dorés, attablé avec une femme trop laide pour ne pas être légitime , et deux enfants en bas âge perchés sur ces chaises à pieds très-élevés et à barrière , destinées à maintenir ces petits drôles. Surpris dans une robe de chambre confectionnée avec les restes d'une robe d'indienne à sa femrrte , Félicien eut un air assez mécontent.
. — As-tu déjeuné, Loûsteau ? dit-il en offrant une chaise à Lucien.
— Nous sortons de chez Florine, dit Etienne, et nous y avons déjeuné.
Lucien ne cessait d'examiner madame Vernou, qui ressemblait à une bonne, grasse cuisinière, assez blanche, mais superlativement commune. Madame Vernou portait un foulard par-dessus un bonnet de nuit à brides que ses joues pressées débordaient. Sa robe de chambre , sans ceinture , attachée au col par un bouton , descendait à. grands plis et l'enveloppait si mal, qu'il était impossible de ne pas la comparer à une borne. D'une santé désespérante , elle avait les joues presque violettes , et des mains à doigts en forme de boudins. Cette femme expliqua soudain à Lucien l'attitude gênée de Vernou dans le monde. Malade de son mariage , sans force pour abandonner femme et enfants, mais assez poète pour en toujours souffrir, cet auteur ne devait pardonner à personne un succès, il devait être mécontent de tout, en se sentant toujours mécontent de lui-même. Lucien comprit l'air aigre qui glaçait cette figure envieuse, l'âcreté des reparties que ce journaliste semait dans sa conversation , l'acerbité de sa phrase, toujours pointue et travaillée comme un stylet.
— Passons dans mon cabinet , dit Félicien en se levant , il s'agit sans doitfe d'affaires littéraires.
— Oui et non', lui répondit Lousteau. Mon vieux, il s'agit d'un souper.
— Je venais , dit Lucien , vous prier de la part de Coralie. . . . A ce nom , madame Yernou leva la tête.
— ... A souper d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en continuant. Vous trouverez chez elle la société que vous avez eue chez Florine, et augmentée de madame du Val-Noble, de Merlin et de quelques autres. Nous jouerons.
— Mais, mon ami, ce jour-là nous devons aller chez madame Klahoudeau , dit la femme.
— Eh ! qu'est-ce que cela fait? dit Vernou.
— Si nous n'y allions pas, elle se choquerait , et lu es bien aise de la trouver pour escompter tes effets de librairie.
— Mon cher, voilà une femme qui ne comprend pas qu'un souper qui commence à minuit n'empêche pas d'aller à une soirée qui finit à onze heures. Je travaille à côté d'elle , ajouta-t-il.
— Vous avez tant d'imagination! répondit Lucien qui se fit un ennemi mortel de Vernou par ce seul mot.
— Eh ! bien , reprit Lousleau , tu viens , mais ce n'est pas toni. Monsieur de Rubempré devient un des nôtres, ainsi pousse-le à ton journal ; présente-le comme un gars capable de faire la haute littérature, afin qu'il puisse mettre au moins deux articles par mois.
— Oui , s'il veut être des nôtres , attaquer nos ennemis comme nous attaquerons les siens , et défendre nos amis , je parlerai de lui ce soir à l'Opéra, répondit Vernou.
— Eh! bien, à demain, mon petit, dit Lousleau en serrant la main de Yernou avec les signes de la plus vive amitié. Quand parait ton livre ?
— Mais, dit le père de famille, cela dépend de Dauriat , j'ai fiir.
— Es-tu content?...
— Mais oui et non...
— Nous chaufferons le succès, dit Lousteau en se levant et saluant la femme de son confrère.
Cette brusque sortie fut nécessitée par les criailleries des deux enfants qui se disputaient et se donnaient des coups de cuiller eu s'envoyant de la panade par la figure.
— Tu viens de voir, mon enfant, dit Étienne à Lucien, une femme qui , sans le savoir, fera bien des ravages en littérature. Ce pauvre Yernou ne nous pardonne pas sa femme. On devrait l'en débarrasser, dans l'intérêt public bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles atroces , d'épigrammes contre tous les succès et contre toutes les fortunes. Que devenir avec une pareille femme accompagnée de ces deux horribles moutards? Vous avez vu le Jligaudin de la Maison en loterie, la pièce de Picard... eh! bien, comir.e Rigaudin , Yernou ne se battra pas , mais il fera battre les autres ; il est capable de se crever un œil pour en crever deux à son meilleur ami ; vous le verrez posant le pied sur tous les cadavres , souriant à tous les malheurs, attaquant les princes, les ducs , les marquis , les nobles, parce qu'il est roturier ; attaquant les renommées célibataires à cause de sa femme, et parlant toujours morale, plaidant pour les joies domestiques et pour les devoirs de citoyen. Enfin ce critique si moral ne sera doux pour personne , pas même pour les enfants. Il vit dans la rue Mandar entre une femme qui pourrait faire le mamamouchi du Bourgeois gentilhomme et deux petits Yernou laids comme des teignes; il veut se moquer du faubourg Saint-Germain, où il ne mettra jamais le pied , et fera parler les duchesses couiilo parle sa femme. Voilà l'homme qui va hurler après les jésuites , in-
278 II. LIVRE , SCENES de la vie de province. salter la cour, lui prêter l'intention de rétablir les droits féodaux , le droit d'aînesse , et qui prêchera quelque croisade en faveur de l'égalité, lui qui ne se croit l'égal de personne. S'il était garçon, s'il allait dans le inonde , s'il avait les allures des poètes royalistes peur sionnés , ornés de croix de la Légion-d'Honneur, ce serait un optimiste. Le journalisme a mille points de départ semblables. C'est une grande catapulte mise en mouvement par de petites haines. As-lu maintenant envie de te marier? Vernou n'a plus de cœur, le fiel a tout envahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence , un tigre à deux mains qui déchire tout, comme si ses plumes avaient la rage.
— Il est gunophobc , dit Lucien. A-t-il du talent?
— 11 a de l'esprit , c'est un Artictier. Vernou porte des articles, fera toujours des articles, et rieu que des articles. Le travail le plus obstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. Félicien est incapable de concevoir une œuvre , d'en disposer les masses , d'en réunir harmonieusement les personnages dans un plan qui commence , se noue et marche vers un fait capital ; il a des idées, mais il ne connaît pas les faits ; ses héros seront des utopies philosophiques ou libérales; enfin, son style est d'une originalité cherchée, sa phrase ballonnée tomberait si la critique lut donnait un coup d'épingle. Aussi craint-il énormément les journaux, comme tous ceux qui ont besoin des gourdes et des bourdes de l'éloge pour se soute* nir au-dessus de l'eau.
— Quel article tu fais , s'écria Lucien.
— Ceux-là , mon enfant , il faut se les dire et jamais les écrire.
— Tu deviens rédacteur en chef, dit Lucien.
— Où veux-tu que je te jette? lui demanda Lousteau.
— Chez Coralie.
— Ah S nous sommes amoureux , dit Lousteau. Quelle faute 1 Fais de Coralie ce que je fais de Florine, une ménagère, mais h liberté sur la montagne !
— Tu ferais damner les saints^ lui dit Lucien en riant.
— On ne damne pas les démons, répondit Lousteau.
Le ton léger, brillant de son nouvel ami , la manière dont il traitait la vie , ses paradoxes mêlés aux maximes vraies du machiavélisme parisien agissaient sur Lucien à son insu. En théorie, le poète reconnaissait le danger de ces pensées , et les trouvait utiles * l'application. En arrivant sur le boulevard du Temple, les deux amis convinrent de se retrouver, entre quatre et cinq heures,
au bureau du journal , où sans doute Hector Merlin viendrait, Lucien était , en effet , saisi par les voluptés de l'amour vrai de* courtisanes qui attachent leurs grappins aux endroits les plus tendres de l'âme en se pliant avec une incroyable souplesse à tous les désirs, en favorisant les molles habitudes d'où elles tirent leur force, II avait déjà soif des plaisirs parviens, il aimait la vie facile, abondante et magnifique que lui faisait l'actrice chez elle. Il trouva Co* ralie et Camusot ivres de joie, Le Gymnase proposait pour Pâqtierf prochain un engagement dont les conditions nettement formulées, surpassaient les espérances de Coralie,
— Nous vous devons ce triomphe , dit Camusot.
— Oh ! certes , sans lui l'Alcade tombait , s'écria Coralie , il n'y avait pas d'article , et j'étais encore au boulevard pour six ans.
Elle lui sauta au cou devant Camusot, L'effusion de l'actrice avait je ne sais quoi de moelleux dans sa rapidité , de suave dans son en* traiuemeut : elle aimait I Connue tous les hommes dans leurs grande? douleurs, Camusot abaissa ses yeux à terre, et reconnut, le long de la coulure des bottes de Lucien , le fil de couleur employé par les bottiers célèbres et qui se dessinait eu jaune foncé sur le noir luisant dé la tige, La couleur originale de ce fil l'avait préoccupé pendant son monologue sur la présence inexplicable d'une paire de bottes devant la cheminée de Coralie. Il avait lu en lettres noires imprimées sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un bottier fameux & cette époque ; Gay, rue de La Miehodière,
— Monsieur, dit-il à Lucien , vous avez de bien belles bottes.
— Il a tout beau , répondit Coralie.
— Je voudrais bien me fournir chez votre bottier.
Oh ! dit Coralie, comme c'est rue des Bourdonnais de deman* der les adresses des fournisseurs! Allez-vous porter des bottes de jeune homme? vous seriez joli garçon. Gardez donc vos bottes à revers, qui conviennent à un homme établi , qui a femme , enfants et maîtresse.
— Enfin, si monsieur voulait tirer une de ses bottes, U me rendrait un service signalé , dit l'obstiné Camusot.
— Je ne pourrais la remettre sans crochets , dit Lucien en rougissant.
— Bérénice en ira chercher, ils ne seront pas de trop ici , dit le marchand d'un air horriblement goguenard.
— Papa Camusot , dit Coralie en lui jetant un regard empreint
d'un atroce mépris, ayez le courage de votre lâcheté I Allons, dites toute votre pensée. Vous trouvez que les bottes de monsieur ressemblent aux miennes? Jevousdéfendsd'ôter vos bottes, dit-elle à Lucien. Oui , monsieur Camusot , oui , ces bottes sont absolument les mêmes que celles qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour, et monsieur caché dans mon cabinet de toilette les attendait , il avait passé la nuit ici. Voilà ce que vous pensez, hein? Pensez-le, je le veux. C'est la vérité pure. Je vous trompe. Après? Cela me plaît , à moi !
Elle s'assit sans colère et de l'air le plus dégagé du monde en regardant Camusot et Lucien, qui n'osaient se regarder.
— Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Camusot. Ne plaisantez pas , j'ai tort.
— Ou je suis une infâme dévergondée qui dans un moment s'est amourachée de monsieur, ou je suis une pauvre misérable créature qui a senti pour la première fois le véritable amour après lequel courent toutes les femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou me prendre comme je suis , dit-elle en faisant un geste de souveraine par lequel elle écrasa le négociant.
— SeraH-ce vrai ? dit Camusot qui vit à la contenance de Lucien que Coralie ne riait pas et qui mendiait une tromperie.
— J'aime mademoiselle, dit Lucien.
En entendant ce mot dit d'une voix émue , Coralie sauta au cou de son poète , le pressa dans ses bras et tourna la tête vers le marchand de soieries en lui montrant l'admirable groupe d'amour qu'elle faisait avec Lucien.
— Pauvre Musot , reprends tout ce que lu m'as donné , je ne veux rien de toi, j'aime comme une folle cet enfant-là, non pour son esprit , mais pour sa beauté. Je préfère la misère avec lui , à des millions avec toi.
Camusot tomba sur un fauteuil, se mit la tête dans les mains, et demeura silencieux.
— Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une incroyable férocité.
Lucien eut froid dans le dos en se voyant chargé d'une femme, d'une actrice et d'un ménage.
— Reste ici, garde tout, Coralie, dit le marchand d'une \oi\ faible et douloureuse qui partait de l'âme, je ne veux rien reprendre. 11 y a pourtant là soixante mille francs de rr obilicr, mais je ne
ILLUSIONS perdues: un grand homme de prov. a paris. 281 saurais me faire à l'idée de ma Coralic dans la misère. Et tu seras cependant avant peu dans la misère. Quelque grands que soient les talents de monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence. Voilà ce qui nous attend tous, nous autres vieillards! Laisse-moi, Coralie, le droit de venir te voir quelquefois : je puis t'être utile. D'ailleurs, je l'avoue , il me serait impossible de vivre sans toi.
La douceur de ce pauvre homme, dépossédé de tout son bonheur au moment où il se croyait le plus heureux, toucha vivement Lucien, mais non Coralic.
— Viens, mon pauvre Musot, viens tant que tu voudras, ditelle. Je t'aimerai mieux en ne te trompant point.
Camusot parut content de n'être pas chassé de son paradis terrestre où sans doute il devait souffrir, mais où il espéra rentrer plus tard dans tous ses droits en se fiant sur les hasards de Ja vie parisienne et sur les séductions qui allaient entourer Lucien. Le vieux marchand matois pensa que tôt ou tard ce beau jeune homme se permettrait des infidélités , et pour l'espionner, pour le perdre dans l'esprit de Coralie, il voulait rester leur ami. Cette lâcheté de la passion vraie effraya Lucien. Camusot offrit à dîner au Palais- Royal , chez Véry, ce qui fut accepté.
— Quel bonheur, cria Coralie quand Camusot fut parti , plus de mansarde au quartier Latin, tu demeureras ici, nous ne nous quitterons pas, tu prendras pour conserver les apparences un petit appartement, rue Chariot, et vogue la galère!
Elle se mit à danser son pas espagnol avec un entrain qui peignit une indomptable passion.
— Je puis gagner cinq cents francs par mois en travaillant beaucoup , dit Lucien.
— J'en .ai tout autant au théâtre, sans compter les feux. Camusot m'habillera toujours, il m'aime! Avec quinze cents francs par mois, nous vivrons comme des Crésus.
— El les chevaux , et le cocher, et le domestique ? dit Bérénice.
— Je ferai des dettes, s'écria Coralie.
Elle se remit à danser une gigue avec Lucien.
— Il faut dès lors accepter les propositions de Finot, s'écria Lucien.
— Allons, dit Coralie, je m'habille et te mène à ton journal , je t'attendrai en voiture , sur !e boulevard.
Lucien s'assit sur un sofa , regarda l'actrice faisant sa toilette ,
et se livra aux plus graves réflexions. Il eût mieux aimé laisser Coralie libre que d'être jeté dans les obligations d'un pareil mariage; mais il la vit si belle, si bien faite, si attrayante, qu'il fut saisi par les pittoresques aspects de cette vie de Bohême, et jeta le gant à la face de la Fortune. Bérénice eut ordre de veiller au déménagemept et à l'installation de Lucien. Puis , h triomphante, la belle , 1 heureuse Coralie entraîna son amant aimé , son poète , et traversa tout Paris pour aller rue Saint-Fiacre. Lucien grimpa lestement l'escalier, et se produisit en maître dans les bureaux du journal. Coloquinte ayant toujours son papier timbré sur la tête et le vieux Giroudeau lui dirent encore assez hypocritement que personne n'était venu.
— Mais les rédacteurs doivent se voir quelque part pour conve~ nir du journal , dit-il,
— Probablement , mais la rédaction ne me regarde pas , dit k capitaine de la Garde Impériale qui se remit à vérifier ses bandes en faisant son éternel broum ! brouiu !
En ce moment, par un hasard, doit-on dire heureux ou malheureux? Finot vint pour annoncer à Giroudeau sa fausse abdication « et lui recommander de veiller h ses intérêts.
— Pas de diplomatie avec monsieur, il est du journal , dit Finot à son oncle en prenant la main de Lucien et la lut serrant.
— Ah 1 monsieur est du journal , s'écria Giroudeau surpris du geste de son neveu. Eh ! bien , monsieur , vous n'avez pas eu de peine à y entrer.
— Je veux y faire votre lit pour que vous ne noyez ptsjobaedé par Étienae , dit Finot en regardant Lucien d'un tir fin. Monsieur aura trois francs par colonne pour toute sa rédaction, y compris k» comptes-rendus de théâtre.
— Tu n'as jamais fait ces conditions à personne , dit Giroudeau en regardant Lucien avec étonnement.
— Il Mira les quatre théâtres du boulevard, tu auras soin que ses loges ne lui soient pas chippéeë, et que ses billets de spectacle lui soient remis. Je vans conseille néanmoins de vous les faire adresser chez vous , dit-il en se tournant vers Lucien. Monsieur s'engage à faire , en outre de sa critique , dix articles Variétés d'environ deux colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an; Cela vous va-t-il?
— Oui, dit Lucien qui avait la main forcée par les circonstances.
— Mon oncle , dit Finot au caissier, tu rédigeras le traité que nous signerons en descendant.
— Qui est monsieur? demanda Giroudeau en se levant et ôtant son bonnet de soie noire.
— Monsieur Lucien de Rubempré, Fauteur de l'article sur l'Alcade , dit Finot.
— Jeune homme, s'écria le vieux militaire en frappant sur le front de Lucien, vous avez là des mines d'or. Je ne suis pas littéraire, mais votre article, je l'ai lu, il m'a fait plaisir. Parlez-moi de cela! Voilà de la gaieté. Aussi ai-je dit : — Ça nous amènera des abonnés ! Et il en est venu. Nous avons vendu cinquante numéros.
— Mon traité avec Etienne Lousteau est-il copié double et prêt à signer , dit Finot à son oncle.
— Oui , dk Giroudeau.
— Mets à celui que je signe avec monsieur la date d'hier, afin que Lousteau soit mus l'empire de ces conventions. Finot prit le bras de son pcmveau rédacteur avec un semblant de camaraderie qui séduisit le poète, et l'entraîna dans l'escalier en lui disant : — Vous avez ainsi une position faite. Je vous présenterai moi-même à me* rédacteurs. Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnaître aux théâtres. Vous pouvez gagner cent cinquante francs par mois à notre petit journal que va diriger Lousteau ; aussi tâehez de bien vivre avec lui. Déjà le drôle m'en voudra de lui avoir lié les mains en votre endroit, mais vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte aux caprices d'un rédacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m'apporter jusqu'à deux feuilles par mois pour ma Revue hebdomadaire , je vous les payerai deux cents francs. Ne pariez de cet arrangement à personne, je serais en proie à la vengeance de tous ces amours-propres blessés de la fortune d'un nouveau venu. Faites quatre articles de vos deux feuilles, signez-en deux de votre nom et deux d'un pseudonyme, afin de ne pas avoir l'air de manger le pain des autres. Vous devez votre position à Blondet et à Vignon qui vous trouvent de l'avenir. Ainsi , ne vous galvaudez pas. Surtout , défiez-vous de vos amis. Quant à nous deux, entendons-nous bien toujours. Servez-moi, je vous servirai. Vous avez pour quarante francs de loges et de billets à vendre , et pour soixante francs de livres à iaver. Çà et votre rédaction vous donneront quatre cent cinquante francs par mois. Avec de l'esprit , vous saurez trouver au moins deux cents francs en sus chez les libraires qui vous payeront des
articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je puis compter sur vous.
Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inouï.
— N'ayons pas l'air de nous être entendus , lui dit Finot à l'oreille en poussant la porte d'une mansarde au cinquième étage de la maison, et située au fond d'un long corridor.
Lucien aperçut alors Lousteau , Félicien Vernou , Hector Merlin et deux autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, tous réunis à une table couverte d'un tapis vert , devant un bpn feu , sur des chaises ou des fauteuils, fumant ou riant. La table était chargée de papiers, il s'y trouvait un véritable encrier plein d'encre , des plumes assez mauvaises , mais qui servaient aux rédacteurs. Il fut démontré au nouveau journaliste que là s'élaborait le grand œuvre,
— Messieurs, dit Finot, l'objet de la réunion est l'installation en mon lieu et place de notre cher Lousteau comme rédacteur en chef -du journal que je suis obligé de quitter. Mais, quoique mes opinions subissent une transformation nécessaire, pour que je puisse passer rédacteur en chef de la Revue dont les destinées vous sont connues, mes convictions sont les mêmes et nous restons amis. Je suis tout à vous , comme vous serez à moi. Les circonstances sont variables, les principes sont fixes. Les principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre politique.
Tous les rédacteurs partirent d'un éclat de rire.
— Qui t'a donné ces phrases-là ? demanda Lousteau.
— Blondet, répondit Finot.
— Yent, pluies, tempête, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons tout ensemble,
— - Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouillons pas dans les métaphores : tous ceux qui auront quelques articles à m'apporter retrouveront Finot. Monsieur, dit-il en présentant Lucien, est des vôtres. J'ai traité avec lui, Lousteau.
Chacun complimenta Finot sur son élévation et sur ses nouvelles destinées.
— Te voilà à cheval sur nous et sur les autres , lui dit l'un des rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Jattus...
— Pourvu qu'il ne soit pas Janot, dit Vernou.
— Tu nous laisses attaquer nos bêtes noires ?
— Tout ce que vous voudrez! dit Finot.
— Ah ! mais, dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. MrH-
sieur Châtelet s'est fâché , nous n'allons pas le lâcher pendant une semaine.
— Que s'est-il passé ? dit Lucien.
— Il est venu demander raison , dit Vernou. L'ex-beau de l'Empire a trouvé le père Giroudeau , qui , du plus beau sang-froid du monde, a montré dans Philippe Bridau l'auteur de l'article, et Philippe a demandé au baron son heure et ses armes. L'affaire en est restée là. Nous sommes occupés à présenter des excuses au baron dans le numéro de demain. Chaque phrase est un coup de poignard.
— Mordez-le ferme , il viendra me trouver, dit Finol. J'aurai l'air de lui rendre service en vous apaisant, il tient au Ministère, et nous accrocherons ^quelque chose , une place de professeur suppléant ou quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu'il se soit piqué au jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal un article de fond sur Nathan ?
— Donnez-le à Lucien , dit Lousteau. Hector et Vernou feront des articles dans leurs journaux respectifs
— Adieu , messieurs , nous nous reverrons seul à seul chez fiarbin , dit Finot en riant.
Lucien reçut quelques compliments sur son admission dans le corps redoutable des journalistes, et Lousteau le présenta comme un homme sur qui l'on pouvait compter.
— Lucien vous invite en masse, messieurs, à souper chez sa maîtresse , la belle Coralie.
— Coralie va au Gymnase , dit Lucien à Étienne.
— Eh! bien, messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie , hein ? Dans tous vos journaux , mettez quelques lignes sur son engagement et parlez de son talent. Vous donnerez du tact , de l'habileté à l'administration du Gymnase , pouvons-nous lui donner de l'esprit?
— Nijus lui donnerons de l'esprit , répondit Merlin , Frédéric a une pièce avec Scribe.
— Oh ! le directeur du Gymnase est alors le plus prévoyant et le plus perspicace des spéculateurs , dit Vernou.
— Ah ! çà , ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que nous ne nous soyons concertés, vous saurez pourquoi , dit Lousteau. Nous devons être utiles à notre nouveau camarade. Lucien a deux livres à placer, un recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de l'entre-filet I il doit être un grand poète à trois mois d'échéance.
Nous nous servirons de ses Marguerites pour rabaisser les Odes, les Ballades, les Méditations, toute la poésie romantique.
— Ça serait drôle si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que pensez-vous de vos sonnets , Lucien ?
— Là, comment les trouvez-vous? dit un des rédacteurs inconnus.
— • Messieurs , ils sont bien , dit Lousteau , parole d'honneur.
— Ëb ! bien , j'en sois content , dit Vernou , je les jetterai dans les jambes de ces poètes de sacristie qui me fatiguent.
— Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les Marguerites, nous lui flanquerons article sur article contre Nathan.
— Et Nathan, que dira-t-il? s'écria Lucien. Les cinq rédacteurs éclatèrent de rire.
— Il sera enchanté, dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons les choses.
— Ainsi , monsieur est des nôtres ? dit tin des déuX rédacteurs que Lucien ne connaissait pas.
— Oui, oui, Frédéric, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit Étieime au néophyte, comment nous agissons avec toi , tu ne reculeras pas dans l'occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l'attaquer. Maintenant partageons-nous l'empire d'Alexandre. Frédéric, veuxtu les Français et l'Odéon ?
— Si ces messieurs y consentent, dit Frédéric.
Tous inclinèrent la tête , mais Lucien vit briller des regards d'envie.
— Je garde l'Opéra , les Italiens et l'Opéra-Gomique, dit Vernou.
— Eh! bien, Hector prendra les théâtres de Vaudeville, dit Lousteau.
— Et moi , je n'ai donc pas de théâtres? s'écria l'autre rédacteur que ne connaissairpas Lucien.
— Eh f bien, Hector te laissera les Variétés, et Lucien b Porte- Saint-Martin , dit Étienne. Abandonne -lui la Porte-Saint-Martin, îl est fou de Fanny Beaupré, dit-il à Lucien, tu prendras le Cirque- Olympique en échange. Moi , j'aurai fiobino , les Funambules et Madame Saqui. Qu'avons-nous pour le journal de demain ?
— Rien»
— Rien.
— Rien!
— Messieurs, soyeï brillants pour mon premier numéro. Le
ILLUSIONS t»tl\M ES : UN GU ANO HOMME DE PROV. A PARIS. 28?
baron Ghâtelct et sa seiche ne dureront pas huit jonrs. L'auteur du Solitaire est bien usé.
— Sosthène-Démosthène n'est plus drôle , dit Vernou , tout ie inonde nous l'a pris.
— Oh! il nous faut de nouveaux morts, dit Frédéric.
— Messieurs , si nous prêtions des ridicules aux hommes vertueux de la Droite? Si nous disions que monsieur de Bonald pue des pieds? s'écria Lousteau.
— Commençons une série de portraits des orateurs ministériels? dit Hector Merlin.
— Pais cela, mon petit, dit Lousteau, tu les connais, ils sont 0e ton parti , tu pourras satisfaire quelques haines intestines. Empoigne Beugnot, Syrieys de Mayrinhac et autres. Les articles peu* vent être prêts à l'avance , nous ne serons pas embarrassés pour le journal.
— Si nous Inventions quelques refus de sépulture avec des circonstances plus Ou moins aggravantes? dît Hector.
— N'allons pas sur les brisées des grands journaux constitutionnels qui ont leurs cartons aux curés pleins de Canards , répondit Vernou.
— De Canards? dit Lucien.
— Nous appelons un canard, lui répondit Hector, un fait qui a Pair d'être vrai, mais qu'on invente pour relever les Faits- Paris quand ils sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin , qui a inventé le paratonnerre, le canard et la république. Ce journaliste trompa si bien les encyclopédistes par ses canards d'outre-mer que, dans l'Histoire Philosophique des Indes , Raynal a donné deux de ces canards pour des faits authentiques.
— Je ne savais pas cela, dit Vernou. Quels sont les deux canards?
— L'histoire relative à l'Anglais qui vend sa libératrice, une négresse , après l'avoir rendue mère afin d'en tirer plus d'argent. Puis te plaidoyer sublime delà jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand Franklin vint à Paris , if avoua ses canards chez Necker, à la grande confusion des philosophes français. Et voilà comment le Nouveau- Monde a deux fois corrompu l'ancien.
— Le journal , dit Lousteau , tient pour vrai tout ce qui est probable. Nous partons de là.
*— La justice criminelle ne procède pas autrement, dit Vernou.
— Eh I bien, à ce soir, neuf heures, ici , dit Merlin.
Chacun se leva , se serra 1rs mains , et le séance fut levée au milieu des témoignages de la plus touchante familiarité.
— Qu'as-tu donc fait à Finot , dit Étienne à Lucien en descendant, pour qu'il ait passé un marché avec toi ? Tu es le seul avec lequel il se soit lié.
— Moi, rien , il me Ta proposé, dit Lucien.
— Enfin, tu aurais avec lui des arrangements, j'en serais enchanté , nous n'en serions que plus forts tous deux.
Au rez-de-chaussée, Étienne et Lucien trouvèrent Finot qui prit à part Lousteau dans le cabinet ostensible de la Rédaction.
— Signez votre trailé pour que le nouveau directeur croie la chose faite d'hier, dit Giroudeau qui présentait à Lucien deux papiers timbrés.
En lisant ce traité, Lucien entendit entre Étienne et Finot une discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du journal. Étienne voulait sa part de ces impôts perçus par Giroudeau. Il y eut sans doute une transaction entre Finot et Lousteau , car les deux amis sortirent entièrement d'accord.
— A huit heures, aux Galeries-de-Bois, chez Dauriat, dit Étienne à Lucien.
Un jeune homme se présenta pour être rédacteur de l'air timide et inquiet qu'avait Lucien naguère. Lucien vit avec un plaisir secret Giroudeau pratiquant sur le néophyte les plaisanteries par lesquelles le vieux militaire l'avait abusé; son intérêt lui fit parfaitement comprendre la nécessité de ce manège, qui mettait des barrières presque infranchissables entre les débutants et la mansarde où pénétraient les élus.
— Il n'y a pas déjà tant d'argent pour les rédacteurs , dit-il à Giroudeau.
— Si vous étiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins, repondit le capitaine. El donc !
L'ancien militaire fit tourner sa canne plombée, sortit en brouméroumant, et parut stupéfait de voir Lucien montant dans le bel équipage qui stationnait sur les boulevards.
— Vous êtes maintenant les militaires, et nous sommes les pékins , lui dit le soldat.
— Ma parole d'honneur, ces jeunes gens me paraissent être les meilleurs enfants du monde, dit Lucien à Coralie. Me voilà journaliste avec la certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois,
en travaillant comme un cheval; mais je placerai mes deux ouvrages et j'en ferai d'autres , car mes amis vont m'organiser un succès! Ainsi, je dis comme toi , Goralie : Vogue la galère.
— Tu réussiras, mon petit ; mais ne sois pas aussi bon que tu es beau, tu te perdrais. Sois méchant avec les hommes, c'est bon genre.
Coralie et Lucien allèrent se promener au bois de Boulogne, ils y rencontrèrent encore la marquise d'Espard , madame de Bargeton et le baron Châtelet. Madame de Bargeton regarda Lucien d'un air séduisant qui pouvait passer pour un salut. Gamusot avait commandé le meilleur dîner du monde. Goralie, en se sachant débarrassée de de lui , fut si charmante pour le pauvre marchand de soieries qu'il ne se souvint pas , durant les quatorze mois de leur liaison , de l'avoir vue si gracieuse ni si attrayante.
— Allons, se dit-il, restons avec elle, quwivd même! Gamusot proposa secrètement à Goralie une inscription de six
mille livres de rente sur le Grand-Livre , que ne connaissait pas sa femme , si elle voulait rester sa maîtresse , en consentant à fermer les yeux sur ses amours avec Lucien.
— Trahir un pareil ange?... niais regarde-le donc, pauvre magot, et regarde-toi ! dit-elle en lui montrant le poète que Gamusot avait légèrement étourdi en le faisant boire.
Gamusot résolut d'attendre que la misère lui rendît la femme que la misère lui avait déjà livrée.
— Je ne serai donc que ton ami , dit-il en la baisant au front. Lucien laissa Goralie et Gamusot pour aller aux Galeries-de-Bois.
Quel changement son initiation aux mystères du journal avait produit dans son esprit ! Il se mêla sans peur à la foule qui ondoyait dans les Galeries, il eut l'air impertinent parce qu'il avait une maîtresse , il entra chez Dauriat d'un air dégagé parce qu'il était journaliste. Il y trouva grande société, il y donna la main à Blondet , à Nathan , à Finot, à toute la littérature avec laquelle il avait fraternisé depuis une semaine ; il se crut un personnage, et se flatta de surpasser ses camarades; la petite pointe de vin qui l'animait le servit h merveille, il fut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec les loups. Néanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites , muettes ou parlées sur lesquelles il comptait, il aperçut un premier mouvement de jalousie parmi ce monde , moins inquiet que curieux peut-être de savoir quelle place prendrait une su- COM. HUM. T. vin. 19
£10 II. LIVRE, SCENES Wfi U VIE BE PROVINCE,
périorké nouvelle , «t ce qu'elle avalerait dans le partage général des produits de la Presse. Final, qui trouvait en» Lucien une mine à exploiter, Lousteau , qui eroyatt avoir des d*oit& sur lui ♦ furent le» seuls que 1» poète vit souriant Lonateau , qui asaift déjà prâles aMoret du* rédacteur ea chef, frappa vivement 9m carrera d*t cabinet de Dauriat.
— Ban» na moment , mm ami , lui répondit le libraire es levant la fête au-dfessna des rideaux verts et ea le reconnaissant
Le moment dura une heure , après laquelle Lucien et son ami eor tuèrent dans te sanctuaire.
— Eh! Mso y avez-von» pensé à L'affakede notre ami l dfc le nonveou rédacteur en cfeei
— Certes» dit Dauriat m se penchant sultauesquement dans son fauteuil. J'ai parcouru le recueil, je l'ai tait tire à un homme de goût, à un bon juge, car je n'ai pas la prétention de m'y connaître. Mai , mm* amk, j'aehète la gloire- tout feke comme cet Anglais achetait V marna*. Vous êtes aussi grand poète que vous êtes joli garçon, mea petit, dit Dauriat. Foi d'honnête homme,, je ne dis pas de libraire, remarquez? vos sonnets sont magnifiques, on n'y sent pas le travail* ce qui est rare quand on a l'inspiration et de là verre, finfin r vtw» savez rimer» une des qualités de k nouvelle école» Vot Marguerites sont un beau livre, mais.ce «'est pas une affaire» et je ne penx. in'ecenper que de vastes entreprise*. Par conscience , je ne veux pas prendre vos sonnets, il me serait impossible de les pousser, il n'y a pas- assez à gagner pour faire ks dépenses d'un succès. D'ailleurs* vou* ne continuerez pas la poésie , votre livre est un livre iso& Youj* êtes jeune, jeune homme l voua m'apportez L'éternel recueil des premiers, vers que font au. sortir du collège tons le» gjen» de lettres » auquel ils tiennent tout d'abord, et dont ils se moquent pins tard. Lousteau, votre aari, doit avoir un poème caché dan» se* vieilles chaussettes. N'as-ta pas un poème „ Lousteau Z dit Dauriat ea jetant sut £ tienne na fm regard de compère»
— • Eh ! comment peurrais~je écrire en prose ? dit Lousteau»
— Eh! bien, vous le voyez, il ne m'en a jamais parlé; mais notre ami connaît la librairie et les affaires, reprit Dauriat Pour, moi, la question, dit-il en câlinant Lucien, n'est pas de savoir si vous êtes un grand poète ; vous avez beaucoup, mais beaucoup de mérite ; si je commençais la librairie „j$ commettrais la faute de vous éditer. Mais d'abord , aujourd'hui. , mes commanditaires et .
mes baiHetirs de fouds me couperaient les vivres ; il suffit que j'y aie perdu vingt mine francs l'année dernière pour qu'ils ne veuillent entendre » aucune poési* ♦ et ils sont mes maîtres. Néanmoins la epostiea «'est pas là. J'admets que voua soyez un grand poète , sematous fécond* P*adm-v©oê régulièrement des sonnets? Deviendrez ot» dix voltfn**? Serea-vo«s une attire T Eh l btea, non, vous serez ai* délicieux prosateur ; voss avez trop d'esprit pour te gâter par des cfeev ifles , vous avez à gagner trente uiiHe francs, par an dans les journaux , et vous fie les troquerez pas contre tro» milK» francs que v«us donnèrent très-difficilement vos hémistfcbes, Vos stropbes et autres ficharades I
■ — Vous savea< Bauriat, q«e monsieur est du journal, dit Lousteaa.
— Oui, répondit Dauriat, j'ai 1» son article ? et, dans son intérêt bien entendu , je lui refuse les Marguerites * ON» , inoasfour, je vous aurai donné pb? chargent dans six mois d'ici pour les articles cfue j-'irai vous de inonder qtw pour votre poésie iuvettdttblfc!
— Et ta gloire? décria Lncies.
Dnnriat et Lûustcacr se irirent à rire*
— Bai» L ék Loosteau , ça conserve de» illusions.
— La gloire, répondit Dauriat, c'est dix ans de persistance et unie alternative de cent mille francs de perte on de gain pour le libraire. Si vous trouves des fous qui impriment vos poésies, dans un an d'ici vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le résultat de leur opération.
— Vous avez la le manuscrit ? dit Lucien froidement.
— Le voici , mon ami , répondit Danriat dout les façons avec La* cien s'étaient déjà singu lièrement édulcorées.
Lucien prit le rouleau sans *égarder l'état èàm lequel était la ficelle , un* Dasrât avait Par d'avoir hi tes Hfargwerkea. Il sortit avec Loosteau sans paraître ni eonsterné ni toécontent. Dauriat accompagna les deux amis dans te bontîqae en partent de son journal et de eehfi de Lousteau. Lucien jouait négligemment avec le manuscrit des Marguerites.
— Tu crois que Daurîat a lu ou fait fire tes sonnets? tau dit Étienne à l'orerhe.
— Oui, dit Lucien,
— Regarde les scellés,
Lucien aperçnt Peitcre et ta ficelle dans un état de conjonction parfaite.
— Quel sonnet avez-vous lé plus particulièrement remarqué? dit Lucien au libraire en pâlissant de colère et de rage.
— Ils sont tous remarquables, mon ami , répondit Dauriat , mais celui sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée ûne et très-délicate. Là, j'ai deviné le succès que votre prose doit obtenir. Aussi vous ai-je recommandé sur-le-champ à Finot. Faites-nous des articles, nous les payerons bien. Voyez- vous, penser à la gloire, c'est fort beau , mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui se présentera. Quand vous serez riche , vous ferez des vers.
Le poète sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas éclater, il était furieux. — Eh! bien , enfant, dit Lousteau qui le suivit , sois donc calme , accepte les hommes pour ce qu'ils sont , des moyens. Veux-tu prendre ta revanche ?
— À tout prix , dit le poète.
*— Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner, et dont la seconde édition parait demain ; relis cet ouvrage et fais un article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan dont le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Une des manies de ces petits esprits est d'imaginer que, sous le soleil, il n'y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article dans le grand journal auquel il travaille.
— Mais que peut-on dire contre ce livre? il est beau, s'écria Lucien.
— Ha ! çà , mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le livre , fût-il un chef-d'œuvre , doit devenir sous ta plume une stupide niaiserie , une œuvre dangereuse et malsaine.
— Mais comment ?
— Tu changeras les beautés en défauts.
— Je suis incapable d'opérer une pareille métamorphose.
— Mon cher, voici la manière de procéder en semblable occurrence. Attention , mon petit ! Tu commenceras par trouver l'œuvre belle , et tu peux t'amuser à écrire alors ce que tu en penses. Le public se dira : Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. Dès lors le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis l'estime de ton lecteur, tu regretteras d avoir à blâmer le système dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature française. La France , diras-tu , ne gouverne-t-elle pas l'intelligence du monde entier? Jusqu'aujourd'hui , de siècle en siècle , les écrivains français maintenaient l'Europe dans la voie de
l'analyse, de l'examen philosophique, par Ja puissance du style et par la forme originale qu'ils donnaient aux idées. Ici, tu places, pour le bourgeois , un éloge de Voltaire , de Rousseau , de Diderot, de Montesquieu , de Buffon. Tu expliqueras combien en France la langue est impitoyable, tu prouveras qu'elle est un Ternis étendu sur la pensée. Tu lâcheras des axiomes, comme : Un grand écrivain en France est toujours un grand homme, il est tenu par la langue à toujours penser; il n'en est pas ainsi dans les autres pays, etc. Tu démontreras ta proposition en comparant Rabener, un moraliste satirique allemand, à La Bruyère. Il n'y a rien qui pose un critique comme déparier d'un auteur étranger inconnu. Kant est le piédestal de Cousin. Une fois sur ce terrain , tu lances un mot qui résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du dernier siècle, en appelant leur littérature une littérature idéée. Àrmé de ce mot, tu jettes tobs les morts illustres à la tête des auteurs vivants. Tu expliqueras alors que de nos jours il se produit une nouvelle littérature cù l'on abuse du dialogue (la plus facile des formes littéraires), et des descriptions qui dispensent de penser. Tu opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Lesage, si substantiels, si incisifs, au roman moderne où tout se traduit par des images, et que Walter Scott a beaûcoup trop dramatisé. Dans un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. Le roman à la Walter Scott est un genre et non un système, diras-tu. Tu foudroieras ce genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées au laminoir, genre accessible à tous les esprits, genre où chacun peut devenir auteur à bon marché, genre que tu nommeras enfin la littérature imagée. Tu feras tomber cette argumentation sur Nathan, en démontrant qu'il est un imitateur et n'a que l'apparence du talent. Le grand style serré du dix-huitième siècle manque à son livre , tu prouveras que l'auteur y a substitué les événemens aux sentiments. Le mouvement n'est pas la vie, le tableau n'est pas l'idée ! Lâche de ces sentenceslà, le public les répète. Malgré le mérite de cette œuvre, elle te paraît alors fatale et dangereuse , elle ouvre les portes du Temple de la Gloire à la foule, et tu feras apercevoir dans le lointain une armée de petits auteurs empressés d'imiter cette forme. Ici tu pourras te livrer dès -lors à de tonnantes lamentations sur la décadence du goût, et tu glisseras l'éloge de MM. Étienne, Jouy, Tissot, Gosse, Duval, Jay, Benjamin Constant, Aignan , Baour-Lormian , Villeïpajn , les coryphées du parti libéral napoléonien , sous la protection
f94 II, LIVRE, SCÈNES DE LA VIE Ï>E MIOVINOE.
desquels se trouve le journal de Vernou. montreras celte gto* rieuse phalange résistant à l'invasion des romantiques , tenant pour Tidée et le style contre l'image et le bavardage, continuant Fécale voltairienne et s'opposant à l'école anglaise et allemande, de même que les dix-sept orateurs de la Gauche combattent pour la nation contre les Ultras de la Droite. Protégé par «ries noms révérés de l'inrmense majorité des Français qui sera toujours pour l'Opposition de la Gauche , tu peux écraser Nathan dont l'ouvrage, quoique renfermant des heurtés supérieures , donne en France droit de bourgeoisie à une littérature sans idées. Dès lors, il ne s'agit plus de Nathan ni de son livre , comprends-tu ? mais de la gloirfc de la France. Le devoir des plumes honnêtes et courageuses est de s'opposer vivement à ces importations étrangères. Là, tu flattes l'abonné. Selon toi , la France est une line commère, il n'est pas facile de la surprendre. Si le libraire a, par des raisons dans lesquelles tu ne veux pas entrer, escamoté un succès , le vrai public a bientôt fait justice des erreurs càuséès par les cinq cents niais qui composent son avant-garde. Tu diras qu'après avoir eu le bonheur de vendre une édition de ce livre , le libraire est bien audacieux d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un si habile éditeur connaisse si peu les instincts du pays. Voilà tes masses. Saopoodre-moi d'esprit ces raisonnements, relève-les par un petit filet de vinaigre*, et Dauriat est frit dans la poêle aux articles. Mais n'oublie pas de terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan l'erreOr d'un homme à qui , s'il quitte cette voie, la littérature contemporaine devra de belles oeuvres.
Lucien fut stupéfait en entendant parler Lousteau : à la parole da journaliste , il toi tombait des écailles des yeux , il découvrait des vérités littéraires qu'il n'avait môme pas soupçonnées.
— Mais ce que tu me dis , s'écria-t-il > est plein de raison et de justesse.
— Sans cela, pourrais-tu battre en brèche le livre de Nathan ? dit Lousteau. Voilà, mon petit, une première forme d'article qu'on emploie pour démolir on ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y a bien d'autres formules! ton éducation se fera. Quand tu seras obligé de parler absolument d'un homme que tu n'aimeras pas , quelquefois les propriétaires , les rédacteurs en chef d'un journal ont la main forcée, tu déploieras les négation» de ce que nous appelons l'article de fonds. On met en tète de l'article , le titre du li~
Tre dont on veut que vous vous occupiez; on commence par 4e% considérations générales dans lesquelles on peut parler de» Grecs et des Romains , puis on dit à la fin : Ces considérations nous ramènent au livre de monsieur un tel, qui sera la matière d'un second article. Et le second article ne parait jamais. On étouffe ainsi le livre entre deux promesses. Ici, tu ne fais pas on article contre Nathan , mais contre Dauriat; H faut un coup de pic Sur un M ou* vrage, le pic n'entame rien , et il entre dans un mauvais Kvre ju»» qu'au cœur : au premier cas , II ne blesse que le libraire ; et dans le second , Il rend service an public. Ces formes de critique littéraire s'emploient également dans la critique politique.
La cruelle leçon d'Étienne ouvrait des cases dans l'»agmatio* de Lucien qui comprit admirablement ce métier.
— Allons au journal , dit Lousteau, nous y trouverons nos amis, et nous conviendrons cPune charge à fond de trahi contre Nathan, et ça les fera rire , tu verras.
Arrivés rue Sarâft-Fîacre , ils montèrent ensemble i la mansarde où se faisait le journal ,' et Lucien fut aussi suf pris que ravi de voir l'espèce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de démolir le livre de Nathan. Hftctor Merlin prît un carré de papier, et il écrivit ces lignes qn'il «Ma porter à son journal
On annonce une seconde édition du livre de monsieur Nathan. Nous comptions garder te silence sur cet ouvrage, mais cette apparence de succès nous oblige à publier un article , moins sur f œuvre que sur la' tendance de la jeune littérature.
En tête des plaisanteries pour le numéro du lendemain , Lousteau mit celle phrase.
*#* Le libraire Dauriat publie une seconde édition du livre é* monsieur Nathan? H ne connaît donc pas le proverbe du Pulais; NON Bis IN iBm. Honneur au courage matkemreux !
Les paroles d'Étienne avaient été comme un flambeau pour Lucien, à qui le désir de se venger û> Dauriat tint heu de conscience et d*htspiratttn. Trois jours après, pendant lesquels il ne sortit pas de la chambre de Coralie où il travaillait au coin du feu , servi par Bérénice , et caressé dans ses moments de lassitude par l'attentive et silencieuse Coralie, Lucie» nik au net un article critique, d'envi-
ron (rois colonnes, où il s'était élevé à une hauteur surprenante. Il courut au journal ; il était neuf heures du soir, il y trouva les rédacteurs et leur lut son travail. Il fut écouté sérieusement. Félicien De dit pas un mot, il prit le manuscrit et dégringola les escaliers.
— Que lui prend-il ? s'écria Lucien.
— Il porte ton articlç à l'imprimerie ! dit Hector Merlin , c'est un chef-d'œuvre où il n'y a ni un mot à retrancher, ni une ligne à ajouter.
— Il ne faut que te montrer le chemin ! dit Lousteau.
— Je voudrais voir la mine que fera Nathan demain en lisant cela , dit un autre rédacteur sur la figure duquel éclatait une douce satisfaction.
— Il faut être votre ami , dit Hector Merlin.
— C'est donc bien ? demanda vivement Lucien.
— Blondet et Vignon s'en trouveront mal, dit Lousteau.
— Voici , reprit Lucien , un petit article que j'ai broché pour vous, et qui peut, en cas de succès, fournir une série de compositions semblables.
— Lisez-nous cela , dit Lousteau.
Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la fortune de ce petit journal , et où en deux colonnes il peignait un des menus détails de la vie parisienne, une figure, un type, un événement normal, ou quelques singularités. Cet échantillon, intitulé : Les passants de Paris, était écrit dans cette manière neuve et originale où la pensée résultait du choc des mots , où le cliquetis des adverbes et des adjectifs réveillait l'attention. Cet article était aussi différent de l'article grave et profond sur Nathan , que les Lettres Persanes diffèrent de l'Esprit des Lois.
— Tu es né journaliste , lui dit Lousteau. Cela passera demain, fais-en tant que tu voudras.
— Ah çà , dit Merlin , Dauriat est furieux des deux obus que nous avons lancés dans son magasin. Je viens de chez lui ; il fulminait des imprécations , il s'emportait contre Finot qui lui dirait t'avoir vendu son journal. Moi, je l'ai pris à part, et lui ai coulé ces mots dans l'oreille : Les Marguerites vous coûteront cher ! 11 vous arrive un homme de talent , et vous l'envoyez promener quand nous l'accueillons à bras ouverts.
— Dauriat sera foudroyé par l'article que nous venons d'entendre, dit Lousteau à Lucien. Tu vois, mon enfant, ce qu'est le jour-
nal? Mais ta vengeance marche! Le baron Châtelet est Tenu demander ce matin ton adresse, il y a eu ce matin un article sanglant contre lui, l'ex-beau a une tête faible, il est au désespoir. Tu n'as pas lu le journal? l'article est drôle. Vois? Convoi du Héron pleuré par la Seiche. Madame de Bargeton est décidément appelée Vos de Seiche dans le monde, et Châtelet n'est plus nommé que le tar on Héron.
. Lucien prit le journal et ne put s'empêcher de rire en lisant ce petit chef-d'œuvre de plaisanterie dû à Vernou.
— Ils vont capituler, dit Hector Merlin.
Lucien participa joyeusement à quelques-uns des bons mots et des traits avec lesquels on terminait le journal , en causant et fumant, en racontant les aventures de la journée, les ridicules des camarades ou quelques nouveaux détails sur leur caractère. Cette .conversation éminemment moqueuse, spirituelle, méchante mit Lucien au courant des mœurs et du personnel de la littérature.
— Pendant que l'on compose le journal , dit Lousteau , je vais aller faire un tour avec toi , te présenter à tous les contrôles et à toutes les coulisses des théâtres où tu as tes entrées ; puis nous irons retrouver Florine et Coralie au Panorama-Dramatique où nous foUchonnerons avec elles dans leurs loges.
Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, ils allèrent de théâtre en théâtre, où Lucien fut intronisé comme rédacteur, complimenté par les directeurs, lorgné par les actrices qui tous avaient su l'importance qu'un seul article de lui venait de donner à Coralie et à Florine, engagées, l'une au Gymnase à douze mille francs par an, et l'autre à huit mille francs au Panorama. Ce fut autant de petites ovations qui grandirent Lucien à ses propres yeux , et lui donnèrent la mesure de sa puissance. A onze heures, les deux amis arrivèrent au Panorama-Dramatique où Lucien eut un air dégagé qui fit merveille. Nathan y était , Nathan tendit la main à Lucien qui la prit et la serra.
— • Ah çà, mes maîtres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau, vous voulez donc m'enterrer?
— Attends donc à demain , mon cher, tu verras comment Lucien t'a empoigné ! Parole d'honneur, tu seras content. Quand la critique est aussi sérieuse que celle-là, un livre y gagne.
Lucien était rouge de honte.
r— Est-ce dur ? demanda Nathan. .
298 II. LIVRE , SCÈNES BE LA VIE DE MOVlNCS.
— C'est grave , dit Lousteau.
— Il n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. Hector Merlin disait an foyer do Vaudevifieque j'étais échiné.
— Lafesez-le.dire , et attendez , s'écria Ltrcien qui se sauva dans ta loge de Coralieen suivant l'actrice au moment où die quittait la scène dans son attrayant costume.
Le lendemain, au moment où Lucien déjeunait avec Coralie,"il entendit un cabriolet dont le bruit net dans sa rue assez solitaire annonçait une élégante voiture, et dont le cheval avait cette allure déliée et cette manière d'arrêter qui trahit la race pure. De sa fenêtre, Lucien aperçut tn effet le magnifique dieval anglais de Dauriat, et Dauriat qui tendait les guides à son groom avant de descendre.
— C'est le libraire , cria Lucien à sa maîtresse.
— Faites attendre, dit aussitôt Coralieà Bérénice.
Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si admirablement à ses intérêts, et revint l'embrasser avec une effèskm vraie : elle avait eu de l'esprit. La promptitude de l'impertinent libraire , l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait à des circonstances presque entièrement oubliées, tant le commerce de la librairie s'est violemment transformé depuis cpïinze ans. De 1816 à 1827, époque à laquelle les cabinets littéraires, d'abord établis pour la lecture des journaux , entreprirent de donner à lire les livres nouveaux moyennant une rétribution , et où l'aggravation des lois fiscales sur la presse périodique firent créer l'Annonce, la librairie n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles insérés ou dans les feuilletons on dans le corps. des journaux. Jus* qu'en 1822 , les journaux français paraissaient en feuilles d'une si médiocre étendue , que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petits* journaux d'aujourd'hui. Pour résister h la tyrannie des journalistes , Dauriat et Ladvoctft , les premiers, inventèrent ces affiches par lesquelles ils captèrent l'attention de Paris, en y déployant des caractères de fantaisie , des coloriages bizarres, des vignettes , et plus tard des lithographies qui firent de l'affiche un poème pour les yeux et souvent une déception pour la bodrse des amateurs. Les affiches devinrent si originales qu'un de ces maniaques appelés collectionneurs possède un recueil complet des affiches parisiennes. Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres des boutiques et aux étalages des boulevards , mais plus tard étendu à la France entière , fut abandonné pour l'Annonce. Néau-
ILLUSIONS PERBUBS : UN GttAlMD HOMME 0E PttOV. A PARIS. 299
moins l'affiche, qui frappe encore les yeux quand l'annonce et sou* vent l'œuvre sont oubliées , Subsistera toujours , surtout depuis qu'on a trouvé Je moyen de la peindre sur les mors. L'annonce, accessible à tous moyennant finance, et qui a converti la quatrième page des journaux en un champ aussi fertile pour le fisc que pocrr les spéculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre, de la poste et • des cautionnements. Ces restrictions inventées du temps de mefr* sieur de VHIète , qui aurait pu tuer alors les journaux en les vulgarisant, créèrent au contraire des espèces de privilèges en rendant la fondation d'un journal presque impossible. En 1821 , les journaux avaient donc droit de vie et de mort sur lés conceptions de la pensée et sur les entreprises de la librairie. Une annonce de quelques lignes insérée aux Faits-Paris se payait horriblement cher. Les intrigues étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction , et le son* sur le champ de bataille des imprimeries, à l'heure où la mise en page décidait de l'admission ou du rejet de tel ou tel article , que les fartes maisons de librairie avaient à leur solde un homme de lettres pour rédiger ces petits articles où 1A fallait faire entrer beaucoup d'idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs , payés seulement après l'insertion , restaient souvent pendant la nuit aux imprimeries pour. voir mettre sous presse , soit les grands articles obtenus, Dieu sait comme! soit ces quelques lignes qui prirent depuis le nom dç réciames. Aujourd'hui, les mœurs de la littérature et de la librairie ont si fort changé , que beaucoup de gens traiteraient de fables les immenses efforts , les séductions, les lâchetés, les intrigues que la nécessité d'obtenir ces réclames inspirait aux libraires, aux auteurs, aux martyrs de la gloire, à tous les forçais condamnés au succès à perpétuité. Dîners, cajole* ries, présents, tout était mis en usage auprès des journalistes. L'anecdote suivante expliquera mieux que toutes les assertions l'étroite alliance de la critique et de la librairie.
Un homme de haut style et visant à devenir homme d'État, dans ces temps-là jeune, galant et rédacteur d'Un grand journal, devint le bien-aimé d'une fameuse maison de librairie. Un jour, un dimanche , à la campagne où l'opulent libraire fêtait les principaux rédacteurs des journaux, la maîtresse de la maison , alors jeune et jolie , emmena dans son parc l'illustre écrivain. Le premier commis, Allemand froid, grave et méthodique, ne pensant qu'aux affaires, se promenait un feuilletoniste sous le bras, en causant d'une
entreprise sur laquelle il le consultait ; la causerie les mène hors du parc, ils atteignent les bois. Au fon<f'd*un fourré, F Allemand voit quelque chose qui ressemble à sa patronne; il prend son lorgnon, fait signe au jeune rédacteur de se taire , de s'en aller, et retourne lui-même avec précaution sur ses pas. — Qu'avez-vous vu ? lui demanda l'écrivain. — Presque rien , répondit-il. Notre grand article passe. Demain nous aurons au moins trois colonnes aux Débats.
Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre de monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Stuarts était dans un magasin à l'état de rossignol. Un seul article écrit par un jeune homme dans le Journal des Débats fit vendre ce livre en une semaine. Par un temps où , pour lire un livre , il fallait l'acheter et non le louer, on débitait dix mille exemplaires de certains ouvrages libéraux, vantés par toutes les feuilles de l'Opposition ; mais aussi la contre-façon belge n'existait pas encore. Les attaques préparatoires des amis de Lucien et son article avaient la vertu d'arrêter la vente du livre de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre, il n'avait rien à perdre , il était payé ; mais Dauriat pouvait perdre trente mille francs. En effet le commerce de la librairie dite de nouveautés se résume dans ce théorème commercial : une rame de papier blanc vaut quinze francs, imprimée elle vaut, selon le succès, ou cent sous ou cent écus. Un article pour ou contre, dans ce temps-là , décidait souvent cette question financière. Dauriat, qui avait cinq cents rames à vendre, accourait donc pour capituler avec Lucien. De Sultan , le libraire devenait esclave. Après avoir attendu pendant quelque temps en murmurant , en faisant le plus de bruit possible et parlementant avec Bérénice , il obtint de parler à Lucien. Ce fier libraire prit l'air riant des courtisans quand ils entrent à la cour, mais mêlé de suffisance et de bonhomie.
— Ne vous dérangez pas, mes chers amours ! dit-il. Sont-ils gentils, ces deux tourtereaux! vous me faites l'effet de deux colombes! Qui dirait , mademoiselle, que cet homme , qui a l'air d'une jeune fille, est un tigre à griffes d'acier qui vous déchire une réputation comme il doit déchirer vos peignoirs quand vous tardez à les ôter. Et il se mit à rire sans achever sa plaisanterie. Mon petit , dit-il en continuant et s'asseyant auprès de Lucien... Mademoiselle , je suis Dauriat, dit-il en s'interrompant.
Le libraire jugea nécessaire de lâcher le coup de pistolet de son nom , en ne se trouvant pas assez bien reçu par Coralie,
— : Monsieur, avez-vous déjeuné, voulez-vous nous tenir compagnie? dit l'actrice.
— Mais oui , nous causerons mieux à table , répondit Dauriat. D'ailleurs, en acceptant votre déjeuner, j'aurai le droit de vous avoir à dîner avec mon ami Lucien , car nous devons maintenant être amis comme le gant et la main.
— Bérénice! des huîtres, des citrons, du beurre frais, et du vin de Champagne, dit Goralie.
— Vous êtes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui m'amène, dit Dauriat en regardant Lucien.
— Vous venez acheter mon recueil de sonnets?
— Précisément , répondit Dauriat. Avant tout, déposons les armes de partit d'autre.
Il tira de sa poche un élégant portefeuille , prit trois billets de mille francs , les mit sur une assiette , et les offrit à Lucien d'un air courtisanesque en lui disant : — Monsieur est-il content?
— Oui , dit le poète qui se sentit inondé par une béatitude inconnue à l'aspect de cette somme inespérée.
Lucien se contint, mais il avait envie de chanter, de sauter, il croyait à la Lampe Merveilleuse , aux Enchanteurs ; il croyait enûn à son génie.
— Ainsi, les Marguerites sont à moi ? dit le libraire. Mais vous n'attaquerez jamais aucune de mes publications.
— Les Marguerites sont à vous , mais je ne puis engager ma plume, elle est à mes amis , comme la leur est à moi.
— Mais , enfin , vous devenez un de mes auteurs. Tous mes auteurs sont mes amis. Ainsi vous ne nuirez pas à mes affaires sans que je sois averti des attaques afin que je puisse les pré-
— D'accord. ,
— A votre gloire ! dit Dauriat en haussant son verre.
— Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien. Dauriat ne se déconcerta pas.
— Mon petit , acheter les Marguerites sans les connaître est la plus belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six mois, vous serez un grand poète; vous aurez des articles, on vous craint , je n'aurai rien à faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui le même négociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas moi qui ai changé, mais vous : la semaine dernière, vos sonnets
venir.
étaient pour moi cornue des feuilles de choux , aujourd'hui votre position en a fait des Messéniennes.
— Eh ! bien» dit Lucien que le plaisir suhanesque d'avoir une Wk maîtresse et que la certitude de sou succès rendait railleur fi adorattemeut impertinent , si voua »'at? ez pas te nos sonnets , vous avez lu mon article.
— Oui, mou ami, sans cela serais>-je veau si promptement ? Il est malheureusement très-beau, ce terrible article» Ah ! vous avez tm immense talent , tnoa petit Croyez-mot , profites de ta vogue , dit-il avec une bonhomie qui cachait la profonde impertinence du mot. Mais avez-vous reçu le journal , Favez-vous lu?
— Pas encore, dit Lucien, et cependant voilà la première (bis que je publie un grand morceau de prose ; mais Hector l'aura fait adresser chez moi , rue Chariot.
. Tiens , lis * dit Dauriat en imitant Tahma dans IVlanitus. Lucie» prit la feuille que Coraîte hd arrach*.
— A moi les prémices de votre pkuse , vous savez bien r dit -elle en riant.
Dauriat fut étrangement flotteur et courtisan, il craignait Lucien , il l'invita donc avec Cotahe k un grand dîuer qs'it donnait aux journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manuscrit des Marguerites e& disant à sou poète de passer quand il hri plairait aux Galeries de Bois pour signer te traité qu'il tiendrait prêt. Toujours fidèle aux façons royales par lesqnelles il essayait d'en topeser aux gens superficiels, et de passer plutôt pour e» Mécène que pour un libraire» il laissa tes trots mille fraae» sans en prçudre de reçu , refusa la quittance offerte par Lucien en faisant un geste de nonchalance, et partit en baisant I» mam à Coratie.
— Eh ! bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces chiffonslà, si tu étais resté dans ton trou dé la rue de Cludy à marauder dans tes bouquins de la bibliothèque Sarote-SeÈeviève î dit Coralic «à Lucien qui lui avait raconté toute sua existence. Tiens, tes petits amis de la rue des Quatre -vents me font l'effet d'être degraods Jobard» I
Ses frères du Cénacle étaient des Jobards Tel Lucien entendit cet arrêt en riant II avait lu sou article imprimé , â venait de goôter cette ineffable joie des auteurs , ce premier plaisir d'ameorpropre qui ne caresse l'esprit qu'une seule fois. En lisant et relisant son article, il eu sentait mieux la portée et l'étendue* L'impression
ILLUSIONS PERBUKS l UN GHAN9 HOMME H£ MOV. A PARIS. 303
est aux manuscrits ce que le théâtre est aux fermes , elle met en lumière les beautés et les défauts; elle tue aussi bien qu'elle fait vivre; une toute saute alors aux yeux aussi vivement que les belles pensées. Lucien enivré ne songeait plu» à Nathan » Nathan était son mar* cbe-pied , il nageait dan& la joie , il se voyait riche» Pour un en£mt q*i naguère descendait modestement les rampes de Beaulieu k Angpulême, menait à l'Houmeau dans le grenier de Postel où toute la famHie vivait avec douze cents francs par an , la somme apportée par Dauriat était le Potose. Un souvenir t bien vif encore, nais que les continuelles jouissances de la vie parisienne devaient éteindre , le ramena sur la place du Mûrier. Il se rappela sa belle f sa noble sœur Ève, son David et sa pauvre mère; aussitôt il envoya Bérénice changer un billet» et pendant ce temps il écrivit une petite lettre à sa famille ; puis il dépécha Bérénice aux Messageries en craignant de ne pouvoir, s'il tardait, donner les cinq cents francs qu'il adressait à sa mère. Pour lui, pour Coralie, cette restitution paraissait être une bonne action. L'actrice embrassa Lucien , elle le trouva le modèle des fils et des frères, elle le combla de caresses, car ces sortes de traits enchantent ces bonnes filles qui toutes ont le cœur sur la main.
— Nous avons maintenant, lui dit-elle, un dîner tous les jours pendant une semaine , nous allons faire un petit carnaval , tu as bien assez travaillé.
Coralie, en femme qui voulait jouir de la beauté d'un homme que toutes les femmes allaient lui envier, le ramena chez Staub, elle ne trouvait pas Lucien assez bien habillé. De là, les deux amants allèrent m bois de Boulogne, et revinrent dîner chez madame du Val-Noble où Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupeaulx, Finot, Blondet, Vignon, le baron de Nucingen, Beaudenord, Philippe Bridau , Conti le grand musicien , tout le monde des artistes, des spéculateurs , des gens qui veulent opposer de grandes émotions à de grands travaux , et qui tous accueillirent Lucien à merveille. Lucien, sûr de lui , déploya son esprit comme s'il n'en faisait pas commerce, et fut proclamé homme fort, éloge alors à la mode entre ces demi-camarades.
— Oh ! il faudra voir ce qu'il a dans le ventre , dit Théodore Gaillard à l'un des poètes protégés par la cour qui songeait à fonder un pelit journal royaliste appelé plus tard le Réveil.
Après le dîner, les deux journalistes accompagnèrent leurs maî-
tresses à l'Opéra, où Merlin avait une loge, et où toute la compagnie se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant là où, quelques mois auparavant, il était lourdement tombé. Il se produisit au foyer donnant le bras à Merlin et à Blondet, regardant en face les dandies qui naguère l'avaient mystifié. Il tenait Châtelet sous ses pieds! De Marsay, Vandenesse, Manerville, les bons de cette époque, échangèrent alors quelques airs insolents avec lui. Certes, il avait été question du beau , de l'élégant Lucien dans la loge de madame^ d'Espard 9 où Rastignac fit une longue visite, car la marquise et madame de Bargeton lorgnèrent Coralie. Lucien excitait-il un regret dans le cœur de madame de Bargeton? Cette pensée préoccupa le poète : en voyant la Corinne d'Angouléme , un désir de vengeance agitait son cœur comme au jour où il avait essuyé le mépris de cette femme et de sa cousine aux Champs-Élysées.
— Êtes-vous venu de votre province avec une amulette? dit Blondet à Lucien en entrant quelques jours après vers onze heures âiez Lucien qui n'était pas encore levé. Sa beauté , dit-il en montrant Lucien à Coralie qu'il baisa au front,- fait des ravages depuis la cave jusqu'au grenier, en haut , en bas. Je viens vous mettre en réquisition, mon cher, dit-il en serrant la main au poète, hier, aux Italiens , madame la comtesse de Montcornet a voulu que je vous présentasse chez elle. Vous ne refuserez pas une femme charmante, jeune, et chez qui vous trouverez l'élite du beau monde?
— Si Lucien est gentil, dit Coralie , il n'ira pas chez votre comtesse. Qu'a-t-il besoin de traîner sa cravate dans le monde? il s'y ennuierait.
— Voulez-vous le tenir en charte-privée? dit Blondet. Êtes-vous jalouse des femmes comme il faut?
— Oui, s'écria Coralie, elles sont pires que nous.
— Comment le sais-tu , ma petite chatte ? dit Blondet.
— Par leurs maris , répondit-elle. Vous oubliez que j'ai eu de Marsay pendant six mois.
— Croyez-vous, mon enfant , dit Blondet, que je tienne beaucoup à introduire chez madame de Montcornet un homme aussi beau que le vôtre ? Si vous vous y opposez, prenons que je n'ai rien dit. Riais il s'agit moins , je crois , de femme , que d'obtenir paix et miséricorde de Lucien à propos d'un pauvre diable, le plastron de son journal. Le baron Châtelet a la sottise de prendre des articles au sérieux. La marquise d'Espard, madame de Bargeton et le salon de
la comtesse de Montcornet s'intéressent au Héron , et j'ai promis de réconcilier Laure et Pétrarque.
— Ah ! s'écria Lucien dont toutes les veines reçurent un sang plus frais et qui sentit l'enivrante jouissance de la vengeance satisfaite , j'ai donc le pied sur leur ventre ! Vous me faites adorer ma plume, adorer mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la pensée. Je n'ai pas encore fait d'articles sur la Seiche et le Héron. J'irai, mon petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, oui, j'irai, mais quand ce couple aura senti le poids de cette chose si légère ! Il prit la plume avec laquelle il avait écrit l'article sur Nathan et la brandit. Demain je leur lance deux petites colonnes à la tête. Après, nous verrons. Ne t'inquiète de rien , Goralie : il ne s'agit pas d'amour, mais de vengeance, et je la veux complète.
— Voilà un homme! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien il est rare de trouver une explosion semblable dans le monde blasé de Paris , tu pourrais t'apprécier. Tu seras un fier drôle , dit-il en* se servant d'une expression un peu plus énergique , tu es dans la voie qui mène au pouvoir.
— Il arrivera , dit Goralie.
— Mais il a déjà fait bien du chemin en six semaines.
— Et quand il ne sera séparé de quelque sceptre que par l'épaisseur d'un cadavre, il pourra se faire un marchepied du corps de Goralie.
— Vous vous aimez comme au temps de l'âge d'or, dit Blondet. Je te fais mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regardant Lucien, il est plein de choses neuves. Te voilà passé maître.
Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut prodigieusement flatté d'être l'objet de leurs attentions. Félicien apportait cent francs à Lucien pour le prix de son article. Le journal avait senti la nécessité de rétribuer un travail si bien fait , afin de s'attacher l'auteur. Goralié, en voyant ce Ghapitre de journalistes, avait envoyé commander un déjeuner au Cadran-Bleu, le restaurant le plus voisin ; elle les invita tous à passer dans sa belle salle à manger quand Bérénice vint lui dire que tout était prêt. Au milieu du repas, quand le vin de Champagne eut monté toutes les têtes, x la raison de la visite que faisaient à Lucien ses camarades se dévoila.
— Tu ne veux pa», lui dit Lousteau , le faire un ennemi de Nathan 7 Nathan est journaliste , il a des amis , il te jouerait un mauvais tour à ta première publication. N'as-tu pas l'Archer de Char-
les IX à vendre? Nous avons vu Nathan ce matin, il est au désespoir; mais tu vas lui faire un article où tu lui seringueras des éloges par la figure.
— Gomment ! après mon article contre son livre , vous voulez... demanda Lucien.
Émile Blondet , Hector Merlin, Étienne Lousteau, Félicien Vernou , tous interrompirent Lucien par un éclat de rire.
— Tu Tas invité à souper ici pour après-demain ? lui dit Blondet.
— Ton article , lui dit Lousteau , n'est pas signé. Félicien , qui n'est pas si néuf que toi , n'a pas manqué d'y mettre an bas un G , avec lequel tu pourras désormais signer tes articles dans son journal , qui est Gauche pure. Nous sommes tous de l'Opposition. Félicien a eu la délicatesse de ne pas engager tes futures opinions. Dans la boutique d'Hector, dont le journal est Gentre droit, tu pourras signer par un L. On est anonyme pouf l'attaque, mais on signe très-bien l'éloge.
— Les signatures ne m'inquiètent pas > dit Lucien ; mais je ne vois rien à dire en faveur du livre.
— Tu pensais donc ce que tu as écrit? dit Hector à Lucien.
— Oui.
— Ah ! mon petit , dit Blondet, je te croyais plus fort ! Non, ma parole d'honneur , en regardant ton front , je te douais d'une omnipotence semblable à celle des grands esprits , tous assez puissamment constitués pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme. Mon petit , en littérature , chaque idée a son envers et son endroit ; et personne ne peut prendre sur lui d'affirmer quel est l'envers. Tout est bilatéral dans le domaine de la pensée. Les idées sont binaires. Janus est le mythe de la critique et le symbole du génie. Il n'y a que Dieu de triangulaire! Ge qui met Molière et Gorneille hors ligne , n'est-ce p^s la faculté de faire dire oui à Alcesjte et non à Philinte , à Octave et à Ginna. Rousseau , dans k Nouvelle-Héloïse , a écrit une lettre pour et une lettre contre le duel, oserais-tu prendre sur toi de déterminer sa véritable opinion? Qui de nous pourrait prononcer entre Glarisse et Lovelace , entre Hector et Achille ? Quel est le héros d'Homère? quelle fut l'intention de Richardson? La critique doit contempler les œuvres sous tous leurs aspects. Enûn nous sommes de grands rapporteurs.
— Vous tenez donc à ce que vous écrivez ? lui dit Vernou d'un air railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous
vivons de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle œuvre, un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y attacher, le défendre; mais des articles lus aujourd'hui, oubliés demain , ça ne vaut à mes yeux que ce qu'on les paye. Si vous mettez de l'importance à de pareilles stupidités, vous ferez donc le signe de la croix et vous invoquerez l'Jisprit saint pour écrire un prospectus !
Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules et achevèrent de mettre en lanjbeaux sa robe prétexte pour lui passer la robe virile des journalistes.
— Sais- tu par quel mot s'est consolé Nathan après avoir lu ton article? dit Lousteau.
— Comment le saurais-je ?
— Nathan s'est écrié : — Les petits articles passent , les grands ouvrages restent! Cet homme viendra souper ici dans deux jours, il doit se prosterner à tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu es un grand homme.
— Ce serait drôle , dit Lucien.
— Drôle! reprit Blondet, c'est nécessaire.
— Mes amis , je veux bien , dit Lucien un peu gris ; mais comment faire?
— Eh! bien, dit Lousteau, écris pour le journal de Merlin trois belles colonnes où tu te réfuteras toi-même. Après avoir joui de la fureur de Nathan, nous venons de lui dire qu'il nous devrait bientôt des remerrîments pour la polémique serrée à l'aide de laquelle nous allions faire enlever son livre en huit jours. D%ns ce moment-ci, tu es, à ses yeux, un espion, une canaille, un drôle; après-demain tu seras un grand homme, une tête forte, un homme de Plutarque! Nathan t'embrassera comme son meilleur ami. Dawiat est venu, tu as trois billets de mille francs : le tour est fait. Maintenant il te faut l'estime et l'amitié de Nathan. Il ne doit y avoir d'attrapé que le libraire. Nous ne devons immoler et poursuivre que nos ennemis. S'il s'agissait d'un homme qui eût conquis un nom sans nous , d'un talent incommode et qu'il fallût annuler, nous ne ferions pas de réplique semblable ; mais Nathan est un de nos amis, Blondet l'avait fait attaquer dans le Mercure pour se donner le plaisir de répondre dans les Débats. Aussi la première édition du livre s'est-elle enlevée!
— Mes amis , foi d'honnête homme , je suis incapable d'écrire deux mots d'éloge sur ce livre...
— Tu auras encore cent francs , dit Merlin, Nathan t'aura déjà rapporté dix louis , sans compter un article que tu peux faire dans la Revue de Finot , et qui te sera payé cent francs par Dauriat et cent francs par la Revue : total, vingt louis!
— Mais que dire? demanda Lucien.
— Voici comment tu peux t'en tirer, mon enfant, répondit Blondet en se recueillant. L'envie, qui s'attache à toutes les belles œuvres , 4omme le ver aux beaux et bons fruits, a essayé de mordre sur ce livre, diras-tu. Pour y trouver des défauts, la critique a été forcée d'inventer des théories à propos de ce livre, de distinguer deux littératures : celle qui se livre âûx idées et celle qui s'adonne aux images. Là , mon petit, tu diras que le dernier degré de l'art littéraire est d'empreindre l'idée dans l'image. En essayant de prouver que l'image est toute la poésie , tu te plaindras du peu de poésie que comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous font les étrangers sur le positivisme de notre style, et tu loueras monsieur de Canalis et Nathan des services qu'ils rendent à la France en déprosaïsant son langage. Accable ta précédente argumentation en faisant voir que nous sommes en progrès sur le dix-huitième siècle. Invente le Progrès (une adorable mystification à faire aux bourgeois) ! Notre jeune littérature procède par tableaux où se concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions, les caractères, le dialogue , sertis par les nœuds brillants d'une intrigue intéressante. Le rooftn, qui veut le sentiment, le style et l'image, est la création moderne la plus immense. Il succède à la comédie qui , dans les mœurs modernes , n'est plus possible avec ses vieilles lois ; il embrasse le fait et l'idée dans ses inventions qui exigent et l'esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères traités comme l'entendait Molière , les grandes machines de Shakspeare et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien supérieur à la discussion froide et mathématique , à la sèche analyse du dix-huitième siècle. Le roman , diras-tu sentencieusement , est une épopée amusante. Cite Corinne , appuie-toi sur madame de Staël. Le dix-huitième siècle a tout mis en question , le dix-neuvième est chargé de conclure; aussi conclut -il par des réalités; mais par des réalités qui vivent et qui marchent ; enfin il met en jeu la passion, élément inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant à Rousseau , il n'a fait qu'habiller des raisonnements et des sys-
tèmcs. Julie et Claire sont des entéléchies, elles n'ont ni chair ni os. Tu peux démancher sur ce thème et dire que nous devons à la paix , aux Bourbons , une littérature jeune et originale , car tu écris dans un journal Centre droit. Moque-toi des faiseurs de systèmes. Enfin tu peux t'écrier par un beau mouvement : Voilà bien des erreurs, bien des mensonges chez notre confrère I et pourquoi? pour déprécier une belle œuvre , tromper le public et arriver à cette conclusion : Un livre qui se vend ne se vend pas. Proh pudorl lâche Proh pudor! ce juron honnête anime (électeur. Enfin annonce la décadence de la critique! Conclusion : Il n'y a qu'une seule littérature , celle des livres amusants. Nathan est entré dans une voie nouvelle, il a compris son époque et répond à ses besoins. Le besoin de l'époque est le drame. Le drame est le vœu du siècle où la politique est un mimodrame perpétuel. N'avons-nous pas vu en vingt ans, diras-tu, les quatre drames de la Révolution, du Directoire, de l'Empire et de la Restauration ? De là , tu roules dans le dithyrambe de l'éloge, et la seconde édition s'enlève; car, samedi pro- • chain, tu feras une feuille dans notre Revue , et tù la signeras de Rubempré en toutes lettres. Dans ce dernier article , tu diras : Le propre des belles œuvres est de soulever d'amples discussions. Cette semaine tel journal a dit telle chose du livre de Nathan , tel autre lui a vigoureusement répondu. Tu critiques les deux critiques C. et X. , tu me dis en passant une politesse à propos de mon article dis Débats , et tu finis en affirmant que l'œuvre de Nathan est le plus beau livre de l'époque. C'est comme si tu ne disais rien, on dit cela de tous les livres. Tu auras gagné quatre cents francs dans ta semaine, outre le plaisir d'écrire la vérité quelque part. Les gens sensés donneront raison ou à C. ou à L. ou à Rubempré , peut-être à tous trois ! La mythologie , qui certes est une des plus grandes inventions humaines, a mis la Vérité dans le fond d'un puits, ne fautil pas des seaux pour l'en tirer ? tu en auras donné trois pour un au public ? Voilà, mon enfant. Marche ! Lucien fut étourdi, filondet l'embrassa sur les deux joues en lui disant : — Je vais à ma boutique.
Chacun s'en alla à sa boutique; car, pour ces hommes forts , le journal était une boutique. Tous devaient se revoir le soir aux Galeries de bois, où Lucien irait signer son traité chez Dauriat. Florinc et Lousteau, Lucien et Coralie, Blondet et Finot dînaient au Palais- Royal, où Du Bruel traitait le directeur du Panorama- Dramatique.
— Ils ont raison ! s'écria Lucien quand il fut seul avec Coralie, les hommes doivent être des moyens entre les mains des gens forts. Quatre cents francs pour trois articles ! Doguereau me les donnait à peine pour un livre qui m'a coûté deux ans de travail.
— Fâis de la critique, dit Coralie, amuse-toi! Est-ce que je ne suis pas ce soir en Àîidaloiisej demain ne me mettrai-je pas en bohémienne, un autre jour en homme? Fais comme moi, donne-leur des grimaces pour leur argent, et vivons heureux.
Lucien, épris du paradoxe, fit monter son esprit sur ce mulet capricieux , fils de Pégase et de l'ânesse de Balaam. 11 se mit à galoper dans les champs de la pensée pendant sa promenade au Bois , et découvrit des beautés originales dans la thèse de Blondct. Il dîna comme dînent les gens heureux , il signa chez Dauriat un traité par lequel il lui cédait en toute propriété le manuscrit des Marguerites sans y apercevoir -aucun inconvénient; puis il alla faire un tour au journal, où il brocha deux colonnes, et revint rue de Vendôme. Le lendemain matin , il se trouva que les idées de la veille avaient germé dans sa tête , comme il arrive chez tous les esprits pleins de sève dont les facultés ont encore peu servi. Lucien éprouva du plaisir à méditer ce nouvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa plume Se rencontrèrent les beautés que fait naître la contradiction. Il fut spirituel et moqueur , il s'éleva même à des considérations neuves sur le sentiment et l'image en littérature. Ingénieux et fin, il retrouva, pour louer Nathan, ses premières impressions à la lecture du livre au cabinet littéraire de la coUr du Commerce. De sanglant et âpre critique , de moqueur comique, il devint poète en quelques phrases finales qui se balancèrent majestueusement comme un encensoir chargé de parfums vers l'autel.
— Cent francs, Coralie! dit-il en montrant les huit feuillets de papier écrits pendant qu'elle s'habillait.
Dans la verve où il était, il fit à petites plumées l'article terrible promis à Blondct contre Châtelet et madame de Bargeton. 11 goûta pendant cette matinée l'un des plaisirs secrets les plus vifs des journalistes, celui d'aiguiser l'épigramme, d'en polir la lame froide qui trouve sa gaîne dans le cœur de la victime, et de sculpter le manche pour les lecteurs. Le public admire le travail spirituel de cette poignée, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon mot altéré de vengeance barbote dans un amour-propre fouillé savamment, blessé de mille coups. Cet horrible plaisir , sombre et soli-
ILLUSIONS PERDUES: UN GRAND HOMME DE PROV. A P.YMS. 3 1 t
taire, dégusté sans témoins, est comme un duel avec un absent, tué à dislance avec ie tuyau d'une plume, comme si le journaliste avait la puissance fantastique accordée aux désirs de ceux qui possèdent des talismans dans les contes arabes. L'épigramme est l'esprit de la haine, de la haine qui hérite de toutes les mauvaises passions de l'homme , de même que l'amour concentre toutes ses bonnes qualités. Aussi n'est-il pas d'homme qui ne soit spirituel en se vengeant, parla raison qu'il n'en, est pas un à qui l'amour ne donne des jouissances. Malgré la facilité, la vulgarité de cet esprit en France, il est toujours bien accueilli. L'article de Lucien devait mettre et mit le comble à la réputation de malice et de méchanceté du journal ; il entra jusqu'au fond de deux cœurs , il blessa- grièvement madame de Bargeton, son ex-Laure, et le baron Châtelet, son rival.
— Eh! bien , allons faire une promenadle au Bois les chevaux sont mis, et ils piaffent, lui dit Goralie ; il ne faut pas se tuer.
— Portons l'article sur Nathan chez Hector. Décidément le journal est comme la lance d'Achille qui guérissait les blessures qu'elle avait faites, dit Lucien en corrigeant quelques expressions.
Les deux amants partirent et se montrèrent dans leur splendeur à ce Paris qui , naguère, avait renié Lucien., et qui maintenant commençait à s'en occuper. Occuper Paris de soi quand on a corn* pris l'immensité de cette ville et la difficulté d'y être quelque chose, causa d'enivrantes jouissances qui grisèrent Lucien.
— Mon petit , dit l'actrice , passons chez ton tailleur presser tes habits ou les essayer s'ils sont prêts. Si tu vas chez tes belles madames , je veux que tu effaces ce monstre de De Marsay, le petit Raslignac, les Ajuda-Pinto, les Maxime de Trailles, les Yandenesse, enfin tous les élégants. Songe que ta maîtresse est Goralie 1 Mais ne me fais pas de traits, hein ?
Deux jours après, la veiUe du souper offert par Lucien et Goralie à leurs amis , l'Ambigu donnait une pièce nouvelle dont le compte devait être rendu par Lucien. Après leur dîner, Lucien et Goralie al* lèrent à pied de la rue de Vendôme au Panorama-Dramatique, par le boulevard du Temple du côté du café Turc, qui, dans ce temps-là, était un lieu de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son bonheur et la beauté de «i maîtresse. Les uns disaient que Goralie était la plus belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne d'elle. Le poète se sentit dans soi» milieu. Gette vie était sa vie. Le Cénacle , à peine l'apercevait-il, Ges grands esprits qu'il admirait
tant deux mois auparavant , il se demandait s'ils n'étaient pas un peu niais avec leurs idées et leur puritanisme. Le mot de jobards, dit insouciamment par Goralie , avait germé dans l'esprit de Lucien , et portait déjà ses fruits. Il mit Goralie dans sa loge , flâna dans les coulisses du théâtre où il se promenait en sultan , où toutes les actrices le caressaient par des regards brûlants et par des mots flatteurs.
— Il faut que j'aille à l'Ambigu faire mon métier, dit-il.
A l'Ambigu , la salle était pleine. Il ne s'y trouva pas de place pour Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit amèrement de ne pas être placé. Le régisseur, qui ne le connaissait pas encore, lui dit qu'on avait envoyé deux loges à son journal , et l'envoya promener.
— Je parlerai de la pièce selon ce que j'en aurai entendu , dit Lucien d'un air piqué.
— Êtes-vous bête? dit la jeune première au régisseur, c'est l'amant de Goralie !
Aussitôt le régisseur se retourna vers Lucien et lui dit : — Mon* sieur, je vais aller parler au directeur.
Ainsi les moindres détails prouvaient à Lucien l'immensité du pouvoir du journal et caressaient sa vanité. Le directeur vint et obtint du duc de Rhétoré et de Tullia, le premier sujet, qui se trouvaient dans une loge d'avant-scène , de prendre Lucien avec eux. Le duc y consentit en reconnaissant Lucien.
— Vous avez réduit deux personnes au désespoir, lui dit le jeune homme en lui parlant du baron Ghâlelet et de madame de Bargeton.
— Que sera-ce donc demain ? dit Lucien. Jusqu'à présent mes amis se sont portés contre eux en voltigeurs , mais je tire à boulet rouge cette nuit. Demain , vous verrez pourquoi nous nous moquons de Potelet. L'article est intitulé : Poteiet de 1811 à Pottiet de 1821. Ghâtelet sera le type 'des gens qui ont renié leur bienfaiteur en se ralliant aux Bourbons. Après avoir fait sentir tout ce que je puis, j'irai chez madame de Montcornet.
Lucien eut avec le jeune duc une conversation étincelante d'esprit; il était jaloux de prouver à ce grand seigneur combien mesdames d'Ëspard et de Bargeton s'étaient grossièrement trompées en le méprisant; mais il montra le bout de l'oreille en essayant d'établir ses droits à porter le nom de Rubempré, quand, par malice, le duc de Rhétoré l'appela Chardon,
— Vous devriez , lui dit le duc , voutf faire royaliste. Vous vous êtes montré un homme d'esprit, soyez maintenant homme de bon sens. La seule manière d'obtenir une ordonnance du roi qui vous rende le titre et le nom de vos ancêtres maternels , est de la demander en récompense des services que vous rendrez au Château. Les Libéraux ne vous feront jamais comte ! Voyez-vous , la Restauration finira par avoir raison de la Presse, la seule puissance à craindre. On a déjà trop attendu, elle devrait être muselée. Pro- - fitez de ses derniers moments de liberté pour vous rendre redoutable. Dans quelques années , un nom et un titre seront en France des richesses plus sûres que le talent. Vous pouvez ainsi tout avoir : esprit, noblesse et beauté, vous arriverez à tout. Ne soyez donc eu ce moment libéral que pour vendre avec avantage votre royalisme.
Le duc pria Lucien d'accepter l'invitation à diner que devait lui envoyer le ministre avec lequel il avait soupé chez Florine. Lucien fut en un moment séduit par les réflexions du gentilhomme, et charmé de voir s'ouvrir devant lui les portes des salons d'où il se croyait à jamais banni quelques mois auparavant. 11 admira le pouvoir de la pensée. La Presse et l'esprit étaient donc le moyen de la société présente. Lucien comprit que peut-être Lousteause repentait de lui avoir ouvert les portes du temple, il sentait déjà pour son propre compte ta nécessité d'opposer des barrières difficiles à franchir aux ambitions de ceux qui s'élançaient de la province vers Paris. Un poète serait venu vers lui comme il s'était jeté dans les bras d'Etienne , il n'osait se demander quel accueil il lui ferait. Le jeune duc aperçut chez Lucien les traces d'une méditation profonde et ne se trompa paint en en cherchant la cause : il avait découvert à cet ambitieux , sans volonté fixe , mais non sans désir , tout l'horizon politique comme les journalistes lui avaient montré en haut du Temple, ainsi que le démon à Jésus, Je monde littéraire et ses richesses. Lucien ignorait la petite conspiration ourdie contre lui par les gens que blessait en ce moment le journal , et dans laquelle monsieur de Rhétoré trempait. Le jeune duc avait effrayé la société de madame d'Ëspard en leur parlant de l'esprit de Lucien. Chargé par madame de Bargeton de sonder le journaliste , il avait espéré le rencontrer à l'Ariibigu- Gomique. Ni le monde , ni les journalistes n'étaient profonds, ne croyez pas à des trahisons ourdies. Ni l'un ni les autres ils n'arrêtent de plan; leur machiavélisme va pour ainsi dire au jour le jour, et consiste à toujours être là , prêts à tout, prêts à profiter du mal
comme du bien , à épier les moments où la passion leur livre un homme. Pendant le souper de Florine, le jeune duc avait reconnu \ex caractère de Lucien , il venait de le prendre par ses vanités , et s'essayait sur lui à devenir diplomate.
Lucien, la pièce jouée u courut à la1 rue Saint-Fiacre y faire son article sur la pièce. Sa critique fut, par calcul, âpre et mordante ; il se plut à essayer sort pouvoir. Le mélodrame valait mieux que celui du Panorama-Dramatique; mais il voulait sa* voir s'il pouvait, comme on le lui avait dit, tuer une bonne et faire réussir une mauvaise pièce. Le lendemain, en déjeunant avec Coralie, il déplia le journal , après lui avoir dil qu'il y éreintait l'Ambigu-Comique. Lucien ne fut pas médiocrement étonné de lire, après son article sur madame de Bargeton et sur Cbâtelet, un compte-rendu de l'Ambigu si bien édulcoré durant la nuit , que , tout en conservant sa spirituelle analyse , il en sortait une conclusion favorable. La pièce devait remplir la caisse du théâtre. Sa fureur ne sabrait se décrire ; il se proposa de dire deux mots à Lous-. teau. Il se croyait déjà nécessaire , et se promettait de ne pas se laisser dominer, exploiter comme un niais. Pour établir définitivement sa puissance , il écrivit l'article où il résumait et. balançait toutes les opinions émises à propos du livre de Nathan pour la Revue de Dauriat et de Finot. Puis, une fois monté, il brocha l'un de ses articles VarUtès dus au petit journal. Dans leur première effervescence, les jeunes journalistes pondent des articles avec amour et livrent ainsi très-imprudemment toutes leurs fleurs. Le directeur du Panorama-Dramatique donnait la première représentation d'un vaudeville, afin de laisser à Florine et à Coralie leur soirée. On devait jouer avant le souper. Lousteau vint chercher l'article de Lucien, fait d'avance sur cette petite pièce, dont il avait va la répétition générale , afin de n'avoir aucune inquiétude relativement à la composition du numéro. Quand Lucien lui eut lu l'un de ces petits charmants articles sur les particularités parisiennes , qui firent la fortune du journal , ÉUenne l'embrassa sur les deux yeux et le nomma la providence dés journaux.
— Pourquoi donc t'amusès-tu à changer l'esprit de mes articles? dit Lucien, qui n'avait fait ce brillant article que pour donner plus de force à ses griefs.
— Moi! s'écria Lousteau.
— Eh ! bien , qui a>nc a changé mon article ?
— Mon cher, répondit Etienne en riant , tu n'es pas encore au courant des affaires. L'Ambigu nous prend vingt abonnements» dont neuf seulement sont servis au directeur, au chef d'orchestre , au régisseur, à leurs maîtresses et à trois copropriétaires du théâtre. Chacun des théâtres du boulevard paye ainsi huit cents francs au journal II y a pour tout autant d'argent en loges données à Fi* not , sans compter les abonnements des acteurs et des auteurs. Le drôle se fait donc huit mille francs aux boulevards. Par les petits théâtres ,»juge des grands ! Comprends-tu ? Nous sommes tenus h beaucoup d'indulgence.
— Je comprends que je ne suis pas libre d'écrire ce que je pense....
— Eh! que t'importe, si tu y fais tes orges , s'écria Lousteau. D'ailleurs, mon cher, quel grief as-tu contre le théâtre? il te faut une raison pour échiner la pièce d'hier. Échiner pour échiner, nous compromettrions le journal. Quand le journal frapperait avec justice, il ne produirait plus aucun effet Le directeur t'a-t-il manqué?
— H ne m'avait pas réservé de place.
— Bon , fit Lousteau. Je montrerai ton article au directeur, je lui dirai que je t'ai adouci , tu t'en .trouveras mieux que de l'avoir fait paraître; Demande-lui demain des billets , il t'en signera quarante en blanc tous les mois, et je te mènerai chez un homme avec qui tu t'entendras pour les placer; il te les achètera tous à cinquante pour cent de remise sur le prix des places. On fait sur les billets de spectacle le même trafic que sur les livres. Tu verras un autre Barbet, un chef de claque, i! ne demeure pas loin d'ici, nous avons le temps, viens?
— Mais , mon cher, Finot fait un infâme métier à lever ainsi sur les champs de la pensée des contributions indirectes. Tôt ou tard...
— Ah! çà, d'où viens-tu? s'écria Lousteau. Pour qui prends-tu Finot ? Sous sa fausse bonhomie , sous cet air Turcaret , sous son ignorance et sa bêtise, il y a toute la finesse du marchand de chapeaux dont il est issu. N'as-tu pas vu dans sa cage, au Bureau du journal, un vieux soldat de l'Empire , l'oncle de Finot? Cet onde est non-seulement un honnête homme , mais il a le bonheur de passer pour un niais. Il est l'homme compromis dans toutes les transactions pécuniaires. A Paris, un ambitieux est bien riche quand il a près de lui une créature qui consent à être compromise. Il est
en politique comme en journalisme une fouie de cas où les chefs ne doivent jamais être mis en causé. Si Finot devenait un personnage politique, son oncle deviendrait son secrétaire et recevrait pour son compte les contributions qui se lèvent dans les bureaux sur les grandes affaires. Giroudeau, qu'au premier abord on prendrait pour un niais, a précisément assez de finesse pour être un compère indéchiffrable. Il est en vedette pour empêcher que nous ne soyons assommés par les criailleries, par les débutants, par les réclamations, et je ne crois pas qu'il y ait son pareil dans un autre journal.
— Il joue bien son rôle, dit Lucien, je l'ai vu à l'œuvre. Élienne et Lucien allèrent dans la rue du Faubourg-du-Temple,
où le rédacteur en chef s'arrêta devant une maison de belle apparence.
— Monsieur Braulard y est- il ? demanda-t-il au portier.
— Gomment monsieur ? dit Lucien. Le chef des claqueurs est donc monsieur?
— Mon cher, Braulard a vingt mille livres de rentes, il a la griffe des auteurs dramatiques du boulevard qui tous ont un compte courant chez lui, comme chez un banquier. Les billets d'auteur et de faveur se vendent. Cette marchandise , Braulard la place. Fais un peu de statistique, science assez utile quand on n'en abuse pas. A cinquante billets de faveur par soirée à chaque spectacle , tu trouveras deux cent cinquante billets par jour; si, l'un dans l'autre, ils valent quarante sous, Braulard paye cent vingt-cinq francs par jour aux auteurs et court la chance d'en gagner autant. Ainsi , les seuls billets des auteurs lui procurent près de quatre mille francs par mois , au total quarante - huit mille francs par an. Suppose vingt mille francs de perte, car il ne peut pas toujours placer ses billets.
— Pourquoi ?
— Ah ! les gens qui viennent payer leurs places au bureau passent concurremment avec les billets de faveur qui n'ont pas de places réservées. Enfin le théâtre garde ses droits de location. Il y a les jours de beau temps , et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne peut-être trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses claqueurs , autre industrie. Florine et Coralie sont ses tributaires ; si elles ne le subventionnaient pas, elles ne seraient point applaudies à toutes les entrées et leurs sorties.
Lousteau donnait cette explication à voix basse en montant l'escalier.
— Paris est un singulier pays , dit Lucien en trouvant l'intérêt accroupi dans tous les coins.
Une servante proprette introduisit les deux journalistes chez monsieur Braillard. Le marchand de billets, qui siégeait sur un fauteuil de cabinet , devant un grand secrétaire à cylindre, se leva en voyant Lousteau. Braillard, enveloppé d'une redingote de molleton gris , portait un pantalon à pied et des pantoufles rouges absolument comme un médecin ou comme un avoué. Lucien vit en lui l'homme du peuple enrichi : un visage commun, des yeux gris pleins de finesse , des mains de claqueur, un teint sur lequel les orgies avaient passé comme la pluie sur les toits , des cheveux grisonnants, et une voix assez étouffée.
— Vous venez, sans doute, pour mademoiselle Florine, et monsieur pour mademoiselle Coralie, dit-il, je vous connais bien. Soyez tranquille, monsieur, dit-il à Lucien, j'achète la clientèle du Gymnase , je soignerai votre maîtresse et je l'avertirai des farces qu'on voudrait lui faire.
— Ce n'est pas de refus, mon cher Br au lard, dit Lousteau ; mais nous venons pour les billets du journal à tous les théâtres des boulevards : moi comme rédacteur en chef, monsieur comme rédacteur de chaque théâtre.
— Ah , oui , Finot a vendu son journal. J'ai su l'affaire. Il va bien , Finot. Je lui donne à dîner à la fin de la semaine. Si vous voulez me faire l'honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener vos épouses, il y aura noces et festins , nous avons Adèle Dupuis , Ducange , Frédéric Du Petit-Méré, mademoiselle Millot ma maîtresse, nous rirons bien ! nous boirons mieux !
— 11 doit être gêné, Ducange, il a perdu son procès.
— Je lui ai prêté dix mille francs , le succès de Calas va me les rendre ; aussi Pai-je chauffé ! Ducange est un homme d'esprit , il a des moyens... Lucien croyait rêver en entendant cet homme apprécier les talents des auteurs. — Coralie a gagné , lui dit Braulard de l'air d'un juge compétent. Si elle est bonne enfant , je la soutiendrai secrètement contre la cabale à son début au Gymnase. Écoutez? Pour elle, j'aurai des hommes bien mis aux galeries qui souriront et qui feront de petits murmures aûn d'entraîner l'applaudissement. Voilà un manège qui pose une femme. Elle me plaît, Coralie, et vous devez être content d'elle, elle a des sentiments. Ah ! je puis faire chuter qui je veux...
318 If. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
— Mais pour les billets ? dît Lousteau.
— Hé! bien, j'irai les prendre chez monsieur, vers les premiers jours de chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme vous. Vous avez cinq théâtres , on vous donnera trente billets ; ce sera quelque chose comme soixante quinze francs par mois. Peutêtre désirez -vous une avance? dit le marchand de billets en revenant à son secrétaire et tirant sa caisse pleine d'écus.
— Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource pour les mauvais jours...
— Monsieur, reprit Braulard en s'adressant à Lucien, j'irai travailler avec Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien.
Lucien ne regardait pas sans un étonnement profond le cabinet de Braulard où il voyait une bibliothèque, des^gravures, un meuble convenable. En passant par le salon , il en remarqua l'ameublement également éloigné de la mesquinerie et du trop grand luxe. La salle à manger lui parut être la pièce la mieux tenue, il en plaisanta.
— Mais Braulard est gastronome , dit Lousteau. Ses dîners , cités dans la littérature dramatique, sont en harmonie avefc sa caisse.
— J'aide bons vins, répondit modestement Braulard. Allons, voilà mes allumeurs, s'écria-t-il en entendant des voix enrouées et le bruit de pas singuliers dans l'escalier.
En sortant , Lucien vit défiler devant lui la puante escouade des claqueurs et des vendeurs de billets, tous gens à casquettes, à pantalons mûrs, à redingotes râpées, à figures patibulaires, bleuâtres, verdâtres , boueuses , rabougries , à barbes longues , aux yeux féroces et patelins tout à la fois , horrible population qui vit et foisonne sur les boulevards de Paris, qui , le matin, vend des chaînes de sûreté, des bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous les lustres le soir, qui se plie enfin à toutes les fangeuses nécessités de Paris.
— Voilà les Romains ! dit Lousteau en riant , voilà la gloire des actrices et des auteurs dramatiques. Vu de près , ça n'est pas plus beau que la nôtre.
— Il est difficile , répondit Lucien en revenant chez lui, d'avoir des illusions sur quelque chose à Paris. Il y a des impôts sur tout, on y vend tout, on y fabrique tout, même le succès.
Les convives de Lucien étaient Dauriat, le directeur du Panorama, Matifat et Florinc , Camusot , Lousteau , Finot , Nathan , Hector
Merlin et madame du Val-Noble, Félicien Vernou, Blondet, Vignot), Philippe Bridau, Mariette, Giroudeau, Gardot«t Florentine, Bixiou. Il avait invité ses amis du Cénacle. Tullia la danseuse, qui, disait-on, était peu cruelle pour du Bruel, fut aussi de la partie, mais sans son duc, ainsi que les propriétaires des journaux où travaillaient Nathan, Merlin, Vignonet Vernou. Les convives formaient une assemblée de trente personnes, la salle à manger de Coralie ne pouvait en contenir davantage.
Vers huit heures, au feu des lustres allumés, les meubles, les tentures, les fleurs de ce logis prirent cet air de fête qui prête au luxe parisien l'apparence d'un rêve. Lucien éprouva le plus indéfinissable mouvement de bonheur , de vanité satisfaite et d'espérance en se voyant le maître de ces lieux , il ne s'expliquait plus ni comment ni par qui ce coup de baguette avait .été frappé. Florine et Coralie , mises avec la folle recherche et la magnificence artiste des actrices, souriaient au poète de province comme deux anges chargés de lui ouvrir les portes du palais des Songes. Lucien songeait presque. En quelques mois sa vie avait si brusquement changé d'aspect , il était si promptement passé de l'extrême misère à l'extrême opulence , que par moments il lui prenait des inquiétudes comme aux gens qui , tout en rêvant, se savent endormis. Son oeil exprimait néanmoins à la vue de cette belle réalité une confiance à laquelle des envieux eussent donné le nom de fatuité. Lui-même, il avait changé. Heureux tous les jours , ses couleurs avaient pâli , son regard était trempé des moites expressions de la langueur ; enfim, selon le mot de madame d'Espard , il avait Yair aimé. Sa beauté y gagnait. La conscience de son pouvoir et de sa force perçait dans sa physionomie éclairée par l'amour et par l'expérience. Il contemplait enfin le monde littéraire et la société face à face , en croyant pouvoir s'y promener en dominateur. À ce poète , qui ne devait réfléchir que sous le poids du malheur, le présent parut être sans soucis. Le succès enflait les voiles de son esquif , il avait à ses ordres les instruments nécessaires à ses projets : une maison montée, une maîtresse que tout Paris lui enviait , un équipage , enfin des sommes incalculables dans son écritoire. Son âme , son cœur et son esprit s'étaient également métamorphosés : il ne songeait plus à discuter les moyens en présence de si beaux résultats. Ce train de maison semblera si justement suspect aux économistes qui ont pratiqué la vie parisienne, qu'il n'est pas inutile de montrer la base, quelque frêle qu'elle
fût , sur laquelle reposait le bonheur matériel de l'actrice et de sqn poète. Sans se compromettre, Camusot avait engagé les fournisseurs de Goralie à lui faire crédit pendant au moins trois mois. Les chevaux, les gens, tout devait donc aller comme par enchantement pour ces deux enfants empressés de jouir , et qui jouissaient de tout avec délices. Goralie vint prendre Lucien par la main et l'initia par avance au coup de théâtre de la salle à manger , parée de son couvert splendide , de ses candélabres chargés de quarante bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, l'œuvre de Ghcvet. Lucien baisa Goralie au front en la pressant sur son cœur.
— J'arriverai , mon enfant, lui dit-il , et je te récompenserai de tant d'amour et de tant de dévouement
— Bah! dit-elle, es-tu content?
— Je serais bien difficile.
— Eh ! bien, ce sourire paye tout, répondit-elle en apportant par un mouvement de serpent ses ièvres aux lèvres de Lucien.
Ils trouvèrent Florine , Lousteau , Matifat et Camusot en train d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient Tous ces gens s'intitulaient déjà les amis de Lucien. On joua de neuf heures à minuit. Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu ; mais Lousteau perdit mille francs et les emprunta à Lucien qui ne crut pas pouvoir se dispenser de les prêter, car son ami les lui demanda. A dix heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se présentèrent. Lucien , qui alla causer avec eux dans un coin , trouva leurs visages assez froids et sérieux , pour ne pas dire contraints. D'Arthez n'avait pu venir, il achevait son livre. L^on Giraud était " occupé par la publication du premier numéro de sa Revue. Le Cénacle avait envoyé ses trois artistes qui devaient se trouver moins dépaysés que les autres au milieu d'une orgie.
— Eh! bien, mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton de supériorité , vous verrez que le petit farceur peut devenir un grand politique.
— Je ne demande pas mieux que de m'être trompé , dit Michel.
— Tu vis avec Goralie en attendant mieux? lui demanda Fulgence.
— Oui, reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naïf. Goralie avait un pauvre vieux négociant qui l'adorait , elle l'a mis à la porte. Je suis plus heureux que ton frère Philippe qui ne sait comment gouverner Mariette, ajouta-t-il en regardant Joseph Bridau,
— Enfin, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un autre, tu feras ton chemin.
— Un homme qui pour vous restera le même en quelque situation qu'il se trouve , répondit Lucien.
Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire moqueur que vit Lucien , et qui lui fit comprendre le ridicule de sa phrase.
— Goralie est bien admirablement belle , s'écria Joseph Bridau. Quel magnifique portrait à faire!
— Et bonne, répondit Lucien. Foi d'homme, elle est angéliqpe; mais tu feras son portrait; prends-la, si tu veux, pour modèle de ta Vénitienne amenée au vieillard.
— Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel Chrestien.
En ce moment Raoul Nathan se précipita sur Lucien avec une furie d'amitié , lui prit les mains et les lui serra.
— Mon bon ami , non-seulement vous êtes un grand homme , mais encore vous avez du cœur, ce qui est aujourd'hui plus rare que le génie , dit-il. Vous êtes dévoué à vos amis. Enfin , je suis à vous à la vie, à la mort , et n'oublierai jamais ce que vous avez fait celte semaine pour moi.
Lucien, au comble de la joie en se voyant pateUné par un homme dont s'occupait la Renommée , regarda ses trois amis du Cénacle avec une sorte de supériorité. Cette entrée de Nathan était due à la communication que Merlin lui avait faite de l'épreuve de l'article en faveur de son livre, et qui paraissait dans le journal du lendemain.
— Je n'ai consenti à écrire l'attaque , répondit Lucien à l'oreille de Nathan, qu'à la condition d'y répondre moi-même.. Je suis des vôtres.
Il revint à ses trois amis du Cénacle, enchanté d'une circonstance qui justifiait la phrase de laquelle avait ri Fulgence.
— Vienne le livre de d'Arthez , et je suis en position de lui être utile. Cette chance seule m'engagerait à rester dans les journaux.
— Y es-tu libre? dit Michel.
— Autant qu'on peut l'être quand on est indispensable, répondit Lucien avec une fausse modestie.
Vers minuit, les convives furent attablés, et l'orgie commença. Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car percom. hum. T. vm. 21
Sonne ne soupçonna la divergence de sentiments qui existait entre les trois députés du Cénacle et les représentants des journaux. Ces jeunes esprits, si dépravés par l'habitude du Pour et du Contre , en vinrent aux prises, et se renvoyèrent les plus terribles axiomes de h jurisprudence qu'enfantait alors le journalisme. Claude Vignon , qui voulait conserver à la critique un caractère auguste , s'éleva contre la tendance des petits journaux vers la personnalité , disant que jftus tard les écrivains arriveraient à se déconsidérer euxmêmes. Lousteau , Merlin et Finot prirent alors ouvertement la défense 4e ce système , appelé dans F argot du journalisme la blaput, en soutenant que ce serait comme un poinçon à l'aide duquel on marquerait le talent
— Tous ceux qui résisteront * celte épreuve seront des hommes réellement forts, dit Lousteau.
— D'ailleurs , décria Merlin , pendant les ovations des grands hommes , il faut autour d'eux , comme autour des triomphateurs romains , un concert d'injures.
— Eh ! dit Lucien, tous ceux de qui Foh se moquera croiront à leur trio*H*et
— Ne dirait*» pas que cela te regarde ? s'écria Finot.
— Et nos sonnets ! dit Michel Chrestien , ne nous vaudraient-ils pas le triomphe de Pétrarque?
L'or (Lanre) y est déjà pour quelque dïose , dit Dauriat dont te calembour excita des acclamations générales.
— Faciamus txperimentum in anima vili 9 répondit Lucien en souriant.
— Eh ! malheur à ceux que le Journal ne discutera pas , et auxquels il jettera des couronnes à leur début! Ceux-là seront relégués comme des saints dans leur niche, et personne n'y fera plus la moindre attention , dit Vernou.
~<Hileur dira tomme Champcenetz au marquis de GenKs, qui regardait trop amoureusement sa femme : — Passez , bonhomme , on vous a déjà donné , dit Bkmdet.
*— En France, le succès tue, dit Finot Nous y sommes trop jaloux les uns des autres pour ne pas vouloir oublier et faire oublier tes triomphes d'autrui.
— C'est en effet la contradiction qui donne la vie en littérature, dit Claude Vtgfion.
— Comme dans ta nature , tri» eBe résulte de deux principes qui
se combattent , s'écria Fulgence. Le triomphe de l'un sur l'autre est la mort.
— Comme en politique , ajouta Michel Ghrestien.
— Nous venons de le prouver , dit Lousteau. Dauriat vendra cette semaine deux mille exemplaires du livre de Nathan. Pourquoi? Le livre attaqué sera bien défendu.
— Comment un article semblable , dit Merlin en prenant l'épreuve de son journal du lendemain , n'enlèverait-il pas une édition?
— Lisez-moi l'article ? dît Dauriat Je suis libraire partout, nrôme en sottpant
Merlin lut le triomphant àrtïcle de Lucien , qui fut applaudi pat toute l'assemblée.
— Cet article aurait-il pu se faire sans le premier ? demanda Lousteau.
Dauriat tira de sa poche l'épreuve du troisième article et le lut. Finot suivit avec attention la lecture de cet article destiné au second numéro de sa Revue ; et, en sa qualité de rédacteur en chef, il exagéra son enthousiasme.
— Messieurs, dit-il, si Bossuet vivait dans notre siècle, il n'eût pas écrit autrement.
— Je le crois bien , dit Merlin. Bossuet aujourd'hui serait journaliste.
— A Bossuet II ! dit Claude Vigaon en élevant son verre et sâk luant ironiquement Lucien.
— À mon Christophe Colomb ! répondit Lucien en portant un toast à Dauriat.
— Bravol cria Nathan.
— Est-ce un surnom? demanda méchamment Merlin en regardant à la fois Finot et Lucien.
— Si vous continuez ainsi , dit Dauriat , nous ne pourrons pas vons suivre , et ces messieurs , ajouta-t-il eu montrant Matifat et Camusot, ne vous comprendront plus. La plaisanterie est comme le coton qui filé trop fin, casse, a dit Bonaparte.
— Messieurs , dit Lousteau , nous sommes témoins d'un fait grave , inconcevable , inouï , vraiment surprenant. N'admirez- vous pas la rapidité avec laquelle notre amî s'est changé de provincial en journaliste ?
— Il était né journaliste, dit Dauriat.
324 II. LIVRE f SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
— Mes enfants, dit alors Finot en se levant et tenant une bouteille de vin de Champagne à la main, nous avons protégé tous et tous encouragé les débuts de notre amphitryon dans la carrière où il a surpassé nos espérances. En deux mois il a fait ses preuves par les beaux articles que nous connaissons : je propose de le baptiser journaliste authentiquement.
. — Une couronne de roses afin de constater sa double victoire , cria Bixiou en regardant Goralie.
Goralie fit un signe à Bérénice qui alla chercher de vieilles fleurs artificielles dans les cartons de l'actrice. Une couronne de roses fut bientôt tressée dès que la grosse femme de chambre eut apporté des fleurs avec lesquelles se parèrent grotesquement ceux qui se trouvaient les plus ivres. Finot, le grand-prêtre, versa quelques gouttes de vin de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien en prononçant avec une délicieuse gravité ces paroles sacramentales : — Âu nom du Timbre , du Cautionnement et de l'Amende , je te baptise journaliste. Que tes articles te soient légers !
— Et payés sans déduction des blancs ! dit Merlin.
En ce moment Lucien aperçut les visages attristés de Michel Chrestien, de Joseph Bridau et de Fulgence Ridai qui prirent leurs chapeaux et sortirent au milieu d'un hurrah d'imprécations. , — Voilà de singuliers chrétiens? dit Merlin.
— Fulgence était un bon garçon , reprit Lousteau ; mais iU l'ont perverti de morale.
— Qui ? demanda Claude VigAon.
— Des jeunes hommes graves qui s'assemblent dans un musico philosophique et religieux de la rue des Quatre- Vents, où l'on s'inquiète du sens général de l'Humanité... répondit Blondet
— Oh! oh! oh!
— ... On y cherche à savoir si elle tourne sur elle-même, dit Blondet en conti&uant , ou si elle est en progrès. Ils étaient trèsembarrassés entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient un non-sens au triangle biblique, et il leur est alors apparu je ne sais quel prophète qui s'est prononcé pour la spirale.
— Des hommes réunis peuvent inventer des bêtises plus dangereuses , s'écria Lucien qui voulut défendre le Cénacle.
— Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Félicien Vernou , mais il vient un moment où elles se transforment en coups de fusil ou en guillotine.
— Ils n'en sont encore , dit Bixiou , qu'à chercher la pensée providentielle du vin de Champagne, le sens humanitaire des pantalons et la petite bête qui fait aller le monde. Ils ramassent des grands hommes tombés , comme Vico , Saint-Simon , Fourier. J'ai bien peur qu'ils ne tournent la tête à mon pauvre Joseph Bridau.
— Y enseigne-t-on la gymnastique et l'orthopédie des esprits î demanda Merlin.
— Ça se pourrait , répondit Finot. Rastignac m'a dit que Bianchon donnait dans ces rêveries.
— Leur chef visible n'est-il pas d'Arthfez , dit Nathan , un petit jeune homme qui doit nous avaler tous?
— C'est un homme de génie ! s'écria Lucien.
— J'aime mieux un verre de vin de Xérès, dit Claude Vignon en souriant.
En ce moment , chacun expliquait son caractère à son voisin. Quand les gens d'esprit en arrivent à vouloir s'expliquer eux-mêmes , à donner la clef de leurs cœurs , il est sûr que l'Ivresse les a pris en croupe. Une heure après, tous les convives , devenus les meilleurs amis du monde, se traitaient de grands hommes, d'hommes forts , de gens à qui l'avenir appartenait. Lucien , en qualité de maître de maison , avait conservé quelque lucidité dans l'esprit : il écouta des sophismes qui le frappèrent et achevèrent l'œuvre de sa démoralisation.
— Mes enfants , dit Finot , le parti libéral est obligé de raviver sa polémique, car il n'a rien à dire en ce moment contre le gouvernement, et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors l'Opposition. Qui de vous veut écrire une brochure pour demander le rétablissement du droit d'aînesse, afin de faire crier contre les desseins secrets de la Cour? La brochure sera bien payée.
— Moi, dit Hector Merlin, c'est dans mes opinions.
— Ton parti dirait que tu le compromets, répliqua Finot. Félicien charge-toi de cette brochure , Dauriat l'éditera , nous garderons le secret
— Combien donne-t-on ? dit Vernou.
— Six cents francs ! Tu signeras : le comte C. .. .
— Ça va ! dit Vernou.
— Vous allez donc élever le canard jusqu'à la politique ? reprit Lousleau.
*- C'est l'affaire de Chabot transportée dans la sphère des idées ,
reprit Finot. On attribue des intentions au Gouvernement, et l'on déchaîne contre lui l'opinion publique.
— Je serai toujours dans le plus profond étonnement de voir un gouvernement abandonnant la direction des idées à des drôles comme nous autres , dit Claude Vignon.
— Si le Ministère commet la sottise de descendre dans l'arène, reprit Finot, on le mène tambour battant ; s'il se pique, on envenime la question , on désaffectionne les masses. Le Journal ne risque jamais rien, là où le Pouvoir a toujours tout à perdre.
. — La France est annulée jusqu'au jour où le Journal sera mis hors la loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des progrès, dit-il à Finot. Vous serez les Jésuites, moins la foi, la pensée fixe , la discipline et l'union.
Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l'aurore firent bientôt pâlir les bougies.
— Tes amis de la rue des Quatre- Vents étaient tristes" comme des condamnés à mort, dit Coralie à son amant.
— Ils étaient les juges , répondit le poète.
— Les juges sont plus amusants que ça, dit Coralie.
Lucien vit pendant un mois son temps pris par des soupers , des dîners, des déjeuners, des soirées, et fut entraîné par un çourant invincible dans un tourbillon de plaisirs et de travaux faciles. Il ne calcula plus. La puissance* du calcul au milieu des complications de la vie est le sceau des grandes volontés que les poètes , les gens faibles ou purement spirituels ne contrefont jamais. Comme la plupart des journalistes , Lucien vécut au jour le jour , dépensant son argent à mesure qu'il le gagnait , ne songeant point aux charges périodiques de la vie parisienne , si écrasantes pour ces bohémiens. Sa mise et sa tournure rivalisaient avec celles des dandies les plus célèbres. Coralie aimait , comme tous les fanatiques , à parer son idole ; elle se ruina pour donner à son cher poète cet élégant mobilier des élégants qu'il avait tant désiré pendant sa première promenade aux Tuileries. Lucien eut alors des cannes merveilleuses, une charmante lorgnette, des boutons eu diamants , des anneaux pour ses cravates du matin , des bagues à la chevalière , enfin des gilets mirifiques en assez grand nombre pour pouvoir assortir les couleurs de sa mise. Il passa bientôt 4andy. Le jour oùJl se rendit à l'invitation du diplomate allemand, sa métamorphose excita uue sorte d'envie contenue chez les jeunes gens
qui s'y trouvèrent, et qui tenaient le haut du pavé dans le royaume de la fashion, tels que de jtfarsay, Yandenesse, Ajuda-Piato, Maxime de Tr ailles, Rastignac, le duc de Maufrigneuse, Beaudenord , Manerville , etç. Les hommes du monde sont jaloux entre eux à la manière des femmes. La comtesse de Blontcornet et 1^ marquise d'Espard , pour qui le dîner se donnait , eurent Lucici} entre elles, et te comblèrent de coquetteries.
— Pourquoi donc avez-vous quitté le monde? lui demanda la marquise, il était si disposé à vous bien accueillir, à vous fêter. J'ai une querelle à vous faire ! vous me deviez une visite, et je l'attend* encore. Je tous ai aperçu l'autre jour à l'Opéra, vous n'avez pas daigné Tenir me ?oir ni me saluer.
— Votre cousine, madame, m'a si positivement signifié m<m
— Vous ne connaissez pas les femmes, répondit madame d'Eft* pard en interrompant Lucien. Vous avez blessé le coeur le plus angélique et l'âme la plus noble que je connaisse. Vous ignore* tout ce que Louise voulait foire pour vous, çt combien elle mettait de finesse dans son plan. Ob ! elle eût réussi , fit-elle à un* une muette dénégation de Lucien. Son mari qui maintenant est mort, comme il devait mourir» d'une indigestion, n'allait-il paa lui rendre, tôt ou tard, sa liberté? Croyez- voua qu'elle voulût être madame Chardon? Le titre de comtesse de Rubempré valait bien la peine d'être conquis. Voyez- vous? l'amour est une grande vanité qui doit s'accorder, surtout en mariage , avec toutes les jmtres vacuités. Je vous aimerais à la foKe, c'est-à-dire asses* pour veus épouser, il me serait très«dur de m'appeler madame Cbardou, Convenez-en? Maintenant, vous avez vu les difficultés de la vie $ Paris, vous savez combien de détours il faut faire pour arriver au but; eh! bien, avouez que pour un inconnn sans fortune, Louise aspirait à une faveur presque impossible, elle devait donc ne rien négliger. Yous avez beaucoup d'esprit , mais quand nous «timons, nous en avons encore plus que l'homme le plus spUi-* tuel. Ma cousine voulait employer ce ridicule Châtelet.» le vous dois des plaisirs, vos articles contre lui m'ont fait bien rire l dit-elle en s'interrompant.
Lucien ne savait plus que penser. Initié aux trahisons et aux perfidies du journalisme, il ignorait celles du monde; aussi, malgré sa perspicacité, devait-il y recevoir de rudes leçon?.
congé,
— Comment, madame, dit le poète dont la curiosité fut vivement éveillée, ne protégez-vous pas le Héron ?
— Mais dans le monde on est forcé de faire des politesses à ses plus cruels ennemis, de paraître s'amuser avec les ennuyeux, et souvent on sacrifie en apparence ses amis pour les mieux servir. Vous êtes donc encore bien neuf? Comment, vous qui voulez écrire, vous ignorez les tromperies courantes du monde. Si ma cousine a semblé vous sacrifier au Héron, ne le fallait-il pas pour mettre cette, influence à profit pour vous, car notre homme est très-bien vu par le Ministère actuel; aussi, lui avons-nous démontré que jusqu'à un certain point vos attaques le servaient , afin de pouvoir vous raccommoder tous deux , un jour. On a dédommagé Cbâtelet de vos persécutions. Comme le disait des Lupeaulx aux ministres : Pendant que les journaux tournent Châtolet en ridicule, ils laissent en repos le Ministère.
— Monsieur Blondet m'a fait espérer que j'aurais le plaisir de vous voir chez moi, dit la comtesse de Montcornet pendant le temps que la marquise abandonna Lucien à ses réflexions. Vous y trouverez quelques artistes, des écrivains et une femme qui a le plus vif désir de vous connaître, mademoiselle des Touches, un de ces talents rares parmi notre sexe, et chez qui sans doute vous irez. Mademoiselle des Touches, Camille Maupin, si vous voulez* a l'un des salons les plus remarquables de Paris , elle est prodigieusement riche; on lui a dit que vous êtes aussi beau que spirituel, elle se meurt d'envie de vous voir.
Lucien ne put que se confondre en remerctmenttf, et jeta sur Blondet un regard d'envie. Il y avait autant de différence entre une femme du genre et de la qualité de la comtesse de Montcornet et Coralie qu'entre Coralie et une fille des rues. Cette comtesse, jeune, belle et spirituelle, avait, pour beauté spéciale, la blancheur excessive des femmes du Nord ; sa mère était née princesse Scherbellof ; aussi le ministre, avant le dîner, lui avait-il prodigué ses plus respectueuses attentions. La marquise avait alors achevé de sucer dédaigneusement une aile de poulet.
— Ma pauvre Louise, dit-elle à Lucien, avait tant d'affection pour vous! j'étais dans la confidence du bel avenir qu'elle rêvait pour vous : elle aurait supporté bien des choses, mais quel mépris vous lui avez marqué en lui renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les cruautés, il faut encore croire en nous pour nous blesser; mais
l'indifférence !.... l'indifférence est comme la glace des pôles, elle étouffe tout. Allons, convenez-en ? vous avez perdu des trésors par votre faute. Pourquoi rompre ? Quand même vous eussiez été dédaigné, n'avez-vous pas votre fortune à faire, votre nom à reconquérir? Louise pensait à tout cela.
— Pourquoi ne m'avoir rien dit? répondit Lucien.
— Eh ! mon Dieu, c'est moi qui lui ai donné le conseil de ne pas vous mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant si peu fait au monde, je vous craignais : j'avais peur que votre inexpérience, votre ardeur étourdie ne détruisissent ou ne dérangeassent ses calculs et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir de vous-même? Avouez-le? vous seriez de mon opinion en voyant aujourd'hui votre Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. Là est le seul tort que nous ayons eu. Mais, en mille, se rencontre-t-il mi homme qui réunisse à tant d'esprit une si merveilleuse aptitude à prendre l'unisson? Je n'ai pas cru que vous fussiez une si surprenante exception. Vous vous êtes métamorphosé si promptement, vous vous êtes si facilement initié aux façons parisiennes, que je ne vous ai pas reconnu au Bois de Boulogne, il y a un mois.
Lucien écoutait cette grande dame avec un plaisir inexprimable : elle joignait à ses paroles flatteuses un air si confiant, si mutin, si naïf; elle paraissait s'intéresser à lui si profondément, qu'il crut à quelque prodige semblable à celui de sa première soirée au Panorama-Dramatique. Depuis cet heureux soir, tout le monde lui souriait, il attribuait à sa jeunesse une puissance talismanique , il voulut alors éprouver la marquise en se promettant de ne pas se laisser surprendre.
— Quels étaient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui des chimères?
— Louise voulait Obtenir du roi une ordonnance qui vous permit de porter le nom et le titre de Rubempré. Elle voulait enterrer le Chardon. Ce premier succès, si facile à obtenir alors, et que maintenant vos opinions rendent presque impossible, était pour vous une fortune. Vous traiterez ces idées de visions et de bagatelles ; mais nous savons un peu la vie , et nous connaissons tout ce qu'il y a de solide dans un titre de comte porté par un élégant , par un ravissant jeune homme. Annoncez ici devant quelques jeunes Anglaises millionnaires ou devant des héritières : Monsieur Ckardon ou Monsieur te comte de Rubempré? il se ferait deux
330 II. LIVRE, SCÈNES »E hA VIE DE F&0VINCR.
njouvements hiea différents. Fût-il endetté» le comte trouverait les cœurs ouverts , sa beauté mise eu lumière serait comme un diamant dans une riche monture. Monsieur Chardon ne serait pas seulement remarqué. Nous n'avons pas créé ces idées» nous les trou* vons régnant partout , même parmi les bourgeois* Von» tournez en ce moment le dos à la fortune. Regardez ce joli Jeune homme» le vicomte Félix de Yandenesse , il est un des deux secrétaires particuliers du roi Le roi aime assez les jeunes gens de talent, et celuilà quand il est arrivé de sa province , n'avait pas un bagage plus lourd que le vôtre» vous avez mille fois plus d'esprit que lui ; mais appartenez-vous à uue grande famille? ayez-vous un nom! Vous connaissez des Lupeaulx, son nom ressemble au vôtre* il se nomme? Chardin ; mais il ne vendrait pas pour un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des Lupe^uk, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. f& vous continuez à uiar? cher dans la fausse voie où vous vous êtes engagé» vous êtes perdu, Voyez combien monsieur Émile filondet est plus sage que vous? il est dans un journal qui soutient le pouvoir» il est bien vu par toutes les puissances du jour» il peut sans danger se mêler avec les Libéraux» il pense bien; aussi parviendra-t-il.tôt ou tard; mais il a su choisir et son opiuion et ses protections. Cette jolie personne , votre voisine, est une demoiselle de Troisville qui a deux pairs de France et deux députés dans sa famille» elle a fyit un riche mariage à cause de son nom; elle reçoit beaucoup, elle aura de l'influence et remuera le monde politique pour ce petit monsieur Émile BAondeL A quoi vous mèqe une Coralie? à vous trouver perdu de dettes et fatigué de plaisirs dans quelques années d'ici. Vous placez mal votre amour» et vous arrangez mal votre vie. Voilà ce que me disait l'autre jour à l'Opéra la femme que vous prenez plaisir à blesser. En déplorant l'abus que vous faites de votre talent et de votre belle jeunesse, elle ne s'occupait pas d'elle, mais de vous.
— Ah ! si vous disiez vrai» madame ! s'écria Lucien.
— Quel intérêt verriez-vous à des mensonges? fit la marquise en jetant sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea daus le néant.
Lucien interdit ne reprit pas la conversation» la marquise offensée ne lui parla plus. Il fut piqué, mais il reconnut qu'il y avait eu de sa part maladresse et se promit de la réparer. Il se tourna vers madame de Montoornet et lui parla de Blondet en exaltant le nié-
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAND HOMME DE PROV. A PARIS. 33 l
rite de ce jeune écrivain. Il fut bien reçu par la comtesse qui l'invita, sur un signe de madame d'Espard, à sa prochaine soirée, en lui demandant s'il n'y verrait pas avec plaisir madame de-Bargetoo qui, malgré son deuil, y viendrait : il ne s'agissait pas d'une grande soirée, c'était sa réunion des petits jours, on serait entre amis.
— Madame la marquise , dit Lucien , prétend que tous les torts sont de mou côté , n'est-ce pas à sa cousine à être bonne pour moi?
— Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l'objet , qui d'ailleurs la compromettent fortement avec un homme de qui elle se moque, et vous aurez bientôt signé Ja paix. Vous vous êtes cru joué par elle, m'a-t-on dit, moi je l'ai vue bien triste de votre abandon. Est-il vrai qu'elle ait quitté sa province avec vous et pour vous?
Lucien regarda la comtesse en souriant , sans oser répondre.
— Comment pouviez-vous vous défier d'une femme qui vous faisait de tels sacrifices ! Et d'ailleurs belle et spirituelle comme elle l'est, elle devait être aimée quand même. Madame de Bargeton vous aimait moins pour vous que pour vos talents. Croyez-moi, les femmes aiment l'esprit avant d'aimer la beauté» dit-elle en regardant Émile Blondet à la dérobée.
Lucien reconnut dans l'hôtel du ministre les différences qui existent entre le grand monde et le monde exceptionnel où il vivait depuis quelque temps. Ces deux magnificences n'avaient aucune similitude, aucun point de contact. La hauteur et la disposition des pièces dans cet appartement, l'un des plus riches du faubourg Saint -Germain; les vieilles dorures des salons, l'ampleur des décorations, la richesse sérieuse des accessoires, tout lui était étranger, nouveau ; mais l'habitude si promptement prise des choses de luxe empêcha Lucien de paraître étonné. Sa contenance fut aussi éloignée de l'assurance et de la fatuité que de la complaisance et de la servilité. Le poète eut bonne façon et plut à ceux qui n'avaient aucune raison de lui être hostiles,, comme les jeunes gens à qui sa soudaine introduction dans le grand monde, ses succès et sa beauté donnèrent de la jalousie. En sortant de table, il offrit le bras à madame d'Espard qui l'accepta. En voyant Lucien courtisé par la marquise d'Espard, Rastignac vint se recommander de leur compatriolisme , et lui rappeler leur première entrevue chez madame du Val- Noble. Le jeune noble parut vouloir se lier avec le grand homme de sa province en l'invitant à venir déjeuner chez lui quel-
que matin , et s'offrant à lui faire connaître les jeunes gens à la mode. Lucien accepta cette proposition.
— Le cher "Blondet en sera, dit Rastignac.
Le ministre vint se joindre au groupe formé par le marquis de Ronquerolles , le duc de Rhétoré , de Marsay, le général Montriveau, Rastignac et Lucien.
— Très bien , dit-il à Lucien avec la bonhomie allemande sous laquelle il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la paix avec madame d'Espard, elle est enchantée de vous, et nous savons tous, dit-il en regardant les hommes à la ronde , combien il est difficile de lui plaire.
— Oui , mais elle adore l'esprit , dit Rastignac , et mon iTustre compatriote en vend.
— 11 ne tardera pas à reconnaître le mauvais commerce qu'il fait, dit vivement Blondet, il nous viendra, ce sera bientôt un des nôtres.
11 y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les hommes sérieux lancèrent quelques phrases profondes d'un ton despotique, les jeunes gens plaisantèrent dù parti libéral.
— Il a, je suis sûr, dit Blondet, tiré à pile ou face pour la Gauche ou la Droite; mais il va maintenant choisir.
Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au Luxembourg avec Lousteau.
— Il a pris pour cornac, dit Blondet en continuant, un Étienne Loustcaû , un bretteur de petit journal qui voit une pièce de cent sous dans une colonne , dont la politique consiste à croire au retour de Napoléon , et , ce qui me semble encore plus niais, à la reconnaissance, au patriotisme de messieurs du Côté Gauche. Gomme Rubempré, les penchants de Lucien doivent être aristocrates; comme journaliste , il doit être pour le pouvoir, ou il ne sera jamais ni Rubempré ni secrétaire général.
Lucien, à qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist, excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu.
— Mon ami, lui dit à l'oreille Rastignac, arrivez de bonne heure chez moi le jour où vous y viendrez faire un méchant déjeuner, je vous apprendrai le whist, vous déshonorez notre royale ville d'Angouléme, et je répéterai un mot de monsieur de Talleyrand en vous disant que, si vous ne savez pas ce jeu-là ? vous vous préparez unç vieillesse très-malheureuse,
On annonça des Lupeaulx , an maître des requêtes en faveur et qui rendait des services secrets au Ministère, homme fin et ambitieux qui se coulait partout II salua Lucién avec lequel il s'était déjà rencontré chez madame du Val-Noble , et il y eut dans son salut un semblant d'amitié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune journaliste , cet homme qui se faisait en politique ami de tout le monde, afin de n'être pris au dépourvu par personne , comprit que Lucien allait obtenir dans le monde autant de succès que dans la littérature. Il vit un ambitieux en ce poète, et il , l'enveloppa de protestations, de témoignages d'amitié, d'intérêt, de manière à vieillir leur connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses promesses et de ses paroles. Des Lupeaulx avait pour prin • cipe de bien connaître ceux dont il voulait se défaire, quand il trouvait en eux des rivaux. Ainsi Lucien fut bien accueilli par le monde. Il comprit tout ce qu'il devait au duc de Rhétoré, au ministre, à madame d'Espard, à madame de Montcornet. U alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques moments avant de partir, et déploya pour elles toute la grâce de son esprit.
— Quelle fatuité 1 dit des Lupeaulx à la marquise quand Lucien la quitta.
— Il se gâtera avant d'être mûr, dit à la marquise de Marsay en souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi la tête.
Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour , elle était venue l'attendre ; il fut touché de cette attention, et lui raconta sa soirée. A son grand étonnement, l'actrice approuva les nouvelles idées qui trottaient déjà dans la tête de Lucien , et l'engagea fortement à s'enrôler sous la bannière ministérielle.
— Tu n'as que des coups à gagner avec les Libéraux, ils conspirent , ils ont tué le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement ? Jamais ! Par eux, tu n'arriveras à rien ; tandis que, de l'autre côté, tu deviendras comte de Rubempré. Tu peux rendre des services , être nommé pair de France , épouser une femme riche. Sois ultra. D'ailleurs , c'est bon genre , ajouta-t-elle en lançant le root qui pour elle était la raison suprême. La Val- oble , chez qui je suis allée dîner, m'a dit que Théodore Gaillard fondait décidément son petit journal royaliste appelé le Réveil , afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir. A l'entendre, monsieur de Yillèle et son parti seront au Ministère avant un an. Tâche de pro-
fiter dè ce changement en te mettant avec eux pendant qu'ils ne sont rien encore ; mais ne dis rien à Étienne ni à tes amis qui seraient capables de te jouer quelque mauvais tour.
Huit jours après, Lucien se présenta chez madame de Montcornet, où il éprouva la plus violente agitation en revoyant la femme qu'il avait tant aimée , et à laquelle sa plaisanterie avait percé le cœur. Louise aussi s'était métamorphosée! Elle était redevenue ce qu'elle eût été sans son séjour en province, grande dame. Il y avait dans son deuil une grâce et une recherche qui annonçaient une veuve heureuse. Lucien crut être pour quelque chose dans cette coquetterie, et il ne se trompait pas; mais il avait, comme un ogre, goûté la chair fraîche , il resta pendant toute cette soirée indécis entre la belle, l'amoureuse, la voluptueuse Coralie, et la sèche, la hautaine, la cruelle Louise. Il ne sut pas prendre un parti, sacrifier l'actrice à la grande dame. Ce sacrifice, madame de Bargeton, qui ressentait alors de l'amour pour Lucien en le voyant si spirituel et si beau , l'attendit pendant toute la soirée ; elle en fut pour ses frais , pour ses paroles insidieuses, pour ses mines coquettes, et sortît du salon avec un irrévocable désir de vengeance.
— Eh ! bien , cher Lucien , dit-elle avec uue bonté pleine de grâce parisienne et de noblesse , vous deviefc être mon orgueil , et vous m'avez prise pour votre premièrè victime. Je vous ai pardonné, mon enfant, en songeant qu'il y avait un reste d'amour dans une pareille vengeance.
Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagnée d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir miUe fois raison, se trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre d'adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture. Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir leurs torts en en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer par un sourire , par une question qui joue la surprise. EHes ne se souviennent de rien, elleà expliquent tout, éfies s'étonnent, elles interrogent , elles commentent , elles amplifient , elles querellent , et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une tache par on petit savonnage : vous les saviez noires, elles deviennent en un moment blanches et innocentes. Quant ï vous, vous êtes bienheureux de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible. En un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur euxmêmes, parlaient le langage de l'amitié; mais Lucien , ivre de va-
nké satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lai rendait b vie facile, ne sut pas répondre nettement à ce mot que Louise accompagna d'uu soupir d*b2sitation : Êtes-vous heureux? Un non mélancolique eût fait sa fortune. Il crut être spirituel en expliquant Coralie ; il se dit aimé pour toi-même , enfin toutes les bêtises de l'homme épris. Madame de fiargeton se mordit les lèvres. Tout fut dît Madame d'fispard vint auprès de sa cousine avec madame de Mentcornet. Lucien se vit, pour ainsi dire, le héros de la soirée : il fut caressé, câliné , fêté par ces trois femmes qui ¥ entortillèrent avec un art infini. Son succès dans ce beau et brillant monde ne fa donc pas moindre qu'au sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches , si câèbre sous le non de Camille Manpin , et a qui mesda^mes d'Espard et de Bargeton présentèrent Lucien , l'invita pour l'ut| de ses mercredis à dîner, et parut émue de cette beauté si justement fameuse. Lucien essaya de prouver qu'il était enoorfe plus spirituel que beau. Mademoiselle des Touches exprima son admiration avec cette naïveté d'enjouement et cette jotfe fureur d'amitié superficielle à laquelle se prennent tous ceux qui ne connaissent pas à fond la vie parisienne, oè l'habitude et la continuité des jouissances rendent si avide de la nouveautés . — Si je lui plaisais autant qu'elle me piaft , dit Lucien à Rasti^gnac et à de Marsay, nous abrégerions le roman..
— Vous savez l'un et Faotre trop bien les écrire pour vouloir m faire , répondit Bastignac. Entre auteurs , peut-on jamais s'aimer? 11 arrive toujours un certain moment où l'on se dît de petits mots piquants.
— Tous ne ferîefc pas on mauvais rêve, hi dit en riant de Marsay. Cette diarmante fille a trente ans, il est vrai; maïs elle a près de quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adoraMement capricieuse, et le caractère de sa beauté doit se soutenir fort longtemps. Coralie est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser ; car il ne faut pas qu'un joli garçon reste sans maîtresse ; mais si vous ne faites pas quelque telle conquête dans le monde , l'actrice vous nuirait à la longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui vu chanter avec Camille Maupin. De tout temps la poésie a eu le pas sor la musique.
Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti , ses espérances s'envolèrent.
— Conti chante trop bien, dit-il à des Làpeaulr.
Lucien revint à madame de Bargeton, qui l'emmeua dans le salon où était la marquise d'Espard.
— Eh ! bien , ne voulez-vous pas vous intéresser à lui ? dit madame de Bargeton à sa cousine.
— Mais monsieur Chardon , dit la marquise d'un air à la fois impertinent et doux, doit se mettre en position d'être patroné sans inconvénient. Pour obtenir l'ordonnance qui lui permettra de quitter le misérable nom de son père pour celui de sa mère , ne doit-il pas être au moins des nôtres ?
— Avant deux mois j'aurai tout arrangé, dit Lucien.
— Eh ! bien , dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont de service auprès du roi , ils en parleront au chancelier.
Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné l'endroit sensible chez Lucien. Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms sonores enchâssés dans des titres. Cette douleur se répéta partout où il se produisit pendant quelques jours. Il éprouvait d'ailleurs une sensation tout aussi désagréable en redescendant aux affaires de son métier, après être allé la veille dans le grand monde , où il se montrait convenablement avec l'équipage et les gens de Coralie. Il apprit à monter à cheval pour pouvoir galoper à la portière des voitures de madame d'Espard , de mademoiselle des Touches et de la comtesse de Montcornet, privilège qu'il avait tant envié à son arrivée à Paris. Finot fut enchanté de procurer à son rédacteur essentiel une entrée de faveur à l'Opéra. Lucien appartint dès lors au monde spécial des élégants de cette époque. Il rendit à Rastignac et à ses amis du monde un splendide déjeuner ; mais il commit la faute de le donner chez Coralie. Lucien était trop jeune, trop poète et trop confiant pour connaître certaines nuances. Une actrice , excellente fille , mais sans éducation , pouvait-elle lui apprendre la vie? Le provincial prouva de la manière la plus évidente à ces jeunes gens , pleins de mauvaises dispositions pour lui , cette collusion d'intérêts entre l'actrice et lui que tout jeune homme jalouse secrètement et que chacun flétrit. Celui qui le spir même en plaisanta le plus cruellement fut Rastignac , quoiqu'il se soutînt dans le inonde par des moyens pareils, mais en gardant si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la médisance de calomnie. Lucien avait promptement appris le whist. Le jeu devint
une passion chez lui. Coralic ,»pour éviter toute rivalité , loin de désapprouver Lucien , favorisait ses dissipations avec l'aveuglement particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais que le présent, et qui sacrifient tout, même l'avenir, à la jouissance du moment. Le caractère de l'amour véritable offre de constantes similitudes avec l'enfance : il en a l'irréflexion , l'imprudence, la dissipation , le rire et les pleurs.
A cette époque florissait une société de jeunes gens riches et désœuvrés appelés viveurs, et qui vivaient en effet avec une incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides encore. Tous bourreaux d'argent et mêlant les plus rudes plaisanteries à cette existence, non pas folle, mais enragée , ils ne reculaient devant aucune impossibilité , se faisaient gloire de leurs méfaits , contenus néanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original couvrait leurs escapades , il était impossible de ne pas les leur pardonner. Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la Restauration avait condamné la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne savaient à quoi employer leurs forces, ne les jetaient pas seulement dans le journalisme, dans les conspirations, dans la littérature et dans l'art, ils les dissipaient dans les plus étranges excès, tant il y avait de sève et de luxuriantes puissances dans la jeune France. Travailleuse, cette belle jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir ; artiste, elle voulait des trésors; oisive, elle voulait animer ses passions; de toute manière elle voulait une place, et la politique ne lui en faisait nulle part. Les viveurs étaient des gens presque tous doués de facultés éminentes ; quelques-uns les ont perdues dans cette vie énervante , quelques autres y ont résisté. Le plus célèbre de ces viveurs, le plus spirituel, Rastignac a flni par entrer, conduit par de Marsay, dans une carrière sérieuse où il s'est distingué. Les plaisanteries auxquelles ees jeunes gens se sont livrés sont devenues si fameuses qu'elles ont fourni le sujet de plusieurs vaudevilles. Lucien lancé par Blondet dans cette société de dissipateurs, y brilla près de Bixiou, l'un des esprits les plus méchants et le plus infatigable railleur de ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de Lucien fut donc une longue ivresse coupée par les faciles travaux du journalisme ; il continua la série de ses petits articles, et fit des efforts énormes pour produire de tenlps en temps quelques belles' pages de critique fortement pensée. Mais l'étude était une exception , le poète ne s'y adonnait que contraint . par la nécessité : les déjeuners, les dîners, les parties de plaisir, com. hum. T. vm. 22
les soirées du inonde, le jeu prenaient tout son temps, et Goralie dévorait le reste. Lucien se défendait de songer au lendemain. Il voyait d'ailleurs ses prétendus amis se conduisant tous comme lui , défrayés par des prospectus de librairie chèrement payés , par des primes données à certains articles nécessaires aux spéculations hasardées , mangeant à même et peu soucieux de l'avenir. Une fois admis dans le journalisme et dans la littérature sur un pied d'égalité, Lucien aperçut des difficultés énormes à vaincre au cas où il voudrait s'élever : chacun consentait à l'avoir pour égal , nul ne le voulait pour supérieur. Insensiblement il renonça donc à la gloire littéraire en croyant la fortune politique plus facile à obtenir.
— L'intrigue soulève moins de passions contraires que le talent , pes menées sourdes n'éveillent l'attention de personne , lui dit un jour Ghâtelet avec qui Lucien s'était raccommodé. L'intrigue est d'ailleurs supérieure au talent. De rien, elle fait quelque chose ; tandis que la plupart du temps les immenses ressources du talent ne servent à rien.
A travers cette vie abondante , pleine de luxe , où toujours le Lendemain marchait sur les talons de la Veille au milieu d'une orgie et ne trouvait point le travail promis , Lucien poursuivit donc sa pensée principale : il était assidu dans le monde , il courtisait madame de Bargetou, la marquise d'Espard, la comtesse de Montcornet, et ne manquait jamais une seule des soirées de mademoiselle des Touches. Il arrivait dans le monde avant une partie de plaisir , après quelque dîner donné par les auteurs ou par les libraires ; il quittait les salons pour un souper , fruit de quelque pari. Les frais de la conversation parisienne et le jeu absorbaient le peu d'idées et de forces que lui laissaient ses excès. Lucien n'eut plus alors cette lucidité d'esprit , cette froideur de tête nécessaires pour observer autour de lui, pour déployer le tact exquis que les parvenus doivent employer à tout instant; il lui fut impossible de reconnaître les moments où madame de Bargeton revenait à lui, s'éloignait blessée, lui faisait grâce ou le condamnait de nouveau. Châtelet aperçut les chances qui restaient à son rival , et devint l'ami de Lucien pour le maintenir dans la dissipation où se perdaient ses forces. Rastignac, jaloux de son compatriote et qui trouvait d'ailleurs dans le baron un allié plus sûr et plus utile que Lucien , en épousa la cause. Aussi, quelques jours après l'entrevue du Pétrarque et de la Laure d'Angouleme, Rastignac avait-il réconcilié le poète
et le vieux beau de l'Empire au milieu d'un magnifique souper au Rocher de Gancale. Lucien qui rentrait toujours le matin et se levait au milieu de la journée , ne savait pas résister à un amour à domicile ef toujours prêt. Ainsi le ressort de sa volonté, sans cesse assoupli par une paresse qui le rendait indifférent aux belles résolutions prises dans les moments où il entrevoyait sa position sous son vrai jour, devint nul , et ne répondit bientôt plus aux plus fortes pressions de la misère. Après avoir été très-heureuse de voir Lucien s'amusant, après l'avoir encouragé en voyant dans cette dissipation des gages pJur la durée de son attachement et des liens dans les nécessités qu'elle créait, la douce et tendre Coralie eut le courage de recommander à son amant de ne pas oublier le travail, et fut plusieurs fois obligée de lui rappeler qu'il avait gagné peu de chose dans son mois. L'amant et la maîtresse s'endettèrent avec une effrayante rapidité, tes quinze cents francs restant sur le prix des Marguerites, les premiers cinq cents francs gagnés par Lucien avaient été prompte ment dévorés. En trois mois, ses articles ne produisirent pas au poète plus de mille francs, et il crut avoir énormément travaillé. Mais Lucien avait adopté déjà la jurisprudence plaisante des viveurs sur les dettes. Les dettes sont jolies chez les jeûnes gens de vingt-cinq ans ; plus lard, personne ne les pardonne. Il est à remarquer que certaines âmes, vraiment poétiques, mais où la volonté faiblit, occupées à sentir pour rendre leurs sensations par des images , manquent essentiellement du sens moral qui doit accompagner toute observation. Les poètes aiment plutôt à recevoir en eux des impressions que d'entrer chez les autres y étudier le mécanisme des sentiments. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient , il ne vit pas l'avenir de ces prétendus amis qui les uns avaient des héritages, les autres des espérances certaines , ceux-ci des talents reconnus, ceux-là la foi la plus intrépide en leur destinée et le dessein prémédité de tourner les lois. Lucien crut à son avenir en se fiant à ces axiomes profonds de Blondet :
« tout finit par s'arranger. — Rien ne se dérange chez les gens • qui n'ont rien. — Nous ne pouvons perdre que la fortune que » nous cherchons! — En allant avec le courant, on finit par ar- » river quelque part. — Un homme d'esprit qui a pied dans le » monde fait fortune quand il le veut ! »
Cet hiver , rempli par tant de plaisirs , fut nécessaire à Théodore Gaillard et à Hector Merlin pour trouver ïes capitaux qu'exi-
geait la fondation du Réveil , dont le premier numéro ne parut qu'en mars 1822. Cette affaire se traitait chez madame du Val- Noble. Cette élégante et spirituelle courtisane qui disait , en montrant ses magnifiques appartements : — Voilà les comptes des mille et une nuits! exerçait une certaine influence sur les banquiers , les grands seigneurs et les écrivains du parti royaliste tous habitués à se réunir dans son salon pour traiter des affaires qui ne pouvaient être traitées que là. Hector Merlin , à qui la rédaction *en chef du Réveil était promise , devait avoir pour bras droit Lucien 7 devenu son ami intime, et à qui Je feuilleton d'un des journaux ministériels fut également promis. Ce changement de front dans la position de Lucien se préparait sourdement à travers les plaisirs de sa vie. II se croyait un grand politique en dissimulant ce coup de théâtre, et comptait beaucoup sur les largesses ministérielles pour arranger ses comptes , pour dissiper les ennuis secrets de Coralie. L'actrice, toujours souriant , lui cachait sa détresse ; mais Bérénice , plus hardie , instruisait Lucien. Lucien , comme tous les poètes, s'apitoyait un moment sur les désastres, il promettait de travailler, il oubliait sa promesse et noyait ce souci passager dans ses débauches. Le jour où Coralie apercevait des nuages sur le front de Lucien , elle grondait Bérénice et disait à son poète que tout se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton attendaient la conversion de Lucien pour faire demander au ministre par Châtelet l'ordonnance tant désirée par le poète. Lucien avait promis de dédier ses Marguerites à la marquise d'Espard, qui paraissait très -flattée d'une distinction que les auteurs ont rendue rare depuis qu'ils sont devenus un pouvoir. Quand Lucien allait le soir chez Dauriat et demandait où en était son livre , le libraire lui opposait d'excellentes raisons pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle ou telle opération en train qui lui prenait tout son temps , Ladvocat allait publier tin nouveau volume de monsieur Hugo contre lequel il ne fallait pas se heurter, les secondes Méditations de monsieur de Lamartine étaient sous presse , et deux importants recueils de poésie ne devaient pas se rencontrer, Lucien devait d'ailleurs se fier à l'habileté de son libraire. Cependant les besoins de Lucien devenaient pressants, et il eut recours h Finot qui lui fit quelques avances sur des articles. Quand le soir , à souper, Lucien, un peu triste, expliquait sa situation à ses amis les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans des flots de vin de
Champagne glacé de plaisanteries. Les dettes ! il n'y a pas d'homme fort sans dettes ! Les dettes représentent des besoins satisfaits , des vices exigeants. Un homme ne parvient que pressé par la main de fer de la nécessité.
— Aux grands hommes, le Mont-de-Piété reconnaissant! Jui criait Blondet.
— Tout vouloir, c'est devoir tout, criait Bixiou.
— Non , tout devoir, c'est avoir eu tout î répondait des Lupeaulx.
Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient l'aiguillon d'or avec lequel il piquerait les chevaux attelés au char de sa fortune. Puis, toujours César avec ses quarante millions de dettes, et Frédéric II recevant de son père un ducat par mois, et toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés dans leurs vices et non dans la toute^puissance de leur courage et de leurs conceptions ! Enfin la voiture, lvs chevaux et le mobilier de Coralie furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont le total montait à quatre mille francs. Quand Lucien recourut à Lousteau pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prêté, Lousteau lui montra des papiers timbrés qui établissaient chez Florine une position analogue à celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant lui proposa de faire les démarches nécessaires pour placer l'Archer de Charles IX.
— Comment Florine en est-elle arrivée là? demanda Lucien.
— Le Matifat s'est effrayé , répondit Lousteau , nous l'avons perdu ; mais si Florine le veut , il payera cher sa trahison ! Je te conterai l'affaire!
Trois jours après la démarche inutile faite par Lucien chez Lousteau, les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans la belle chambre à coucher; Bérénice leur avait cuisiné des œufs sur le plat dans la cheminée , car la cuisinière , le cocher, les gens étaient partis. Il était impossible de disposer du mobilier saisi. Il n'y avait plus dans le ménage aucun objet d'or ou d'argent, ni aucune valeur intrinsèque ; mais tout était d'ailleurs représenté par des reconnaissances du Mont-de-Piété formant un petit volume in-octavo très-instructif. Bérénice avait conservé deux couverts. Le petit journal rendait des services inappréciables à Lucien et à Coralie en maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturière, qui tous tremblaient de mécontenter un journaliste capable de tympajiiser leurs établissements, Lousteau vint pendant le déjeuner en
criant : — Hourrah! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai iavè pour cent francs de livres, mes enfants , dit-il , partageons?
Il remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice chercher un déjeuner substantiel.
— Hier, Hector Merlin et moi nous avons dîné avec des libraires, et nous avons préparé la vente de^ ton roman par de savantes insinuations. Tu es en marché avec Dauriat ; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires , et tu veux six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter Scott. Oh ! tu as dans le ventre des romans incomparables! tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus ou moins ingénieux, tu seras une collection ! Ce mot collection a porté coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille : ia Grande mademoiselle, ou la France sous LouisXIV. — CotU{onIer,ou{esPremiersjoursdeLouisXF. — (a Reine et ie Cardinal , otf * Tableau de Paris sous in Fronde. — Le Fils de Concinisou Une intrigue de Riche- Heu!... Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous appelons cette manœuvre berner les succès. On fait sauter ses livres sur la couverture jusqu'à ce qu'ils deviennent célèbres, et l'on est alors bien plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles qu'on a faites. Le Sous presse est l'hypothèque littéraire! Allons , rions un peu? Yoici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... Tu as donc encore des soucoupes ?
— Elles sont saisies, dit Coralie.
— Je comprends, et je reprends, reprit Lousteau. Les libraires croiront à tous tes manuscrits, s'ils en voient un seul. En librairie, on demande à voir le manuscrit, on a la prétention de le lire. Laissons aux libraires leur fatuité : jamais ils ne lisent de livres, autrement ils n'en publieraient pas tant ! Hector et moi , nous avons laissé pressentir qu'à cinq mille francs tu concéderais trois mille exemplaires en deux éditions. Donne-moi le manuscrit de l'Archer, après-demain nous déjeunons chez les libraires et nous les enfonçons!
— Qui est-ce? dit Lucien.
— Deux associés, deux bons garçons, assez ronds en affaires, nommés Fendant et Cavalier. L'un est un ancien premier commis de la maison Vidal et Porchon, l'autre est le plus habile voyageur du quai
des Augustins, tous deux établis depuis un an. Après avoir perdu quelques légers capitaux à publier des romans traduits de l'anglais, mes gaillards veulent maintenant exploiter les romans indigènes. Le bruit court que ces deux marchands de papier noirci risquent uniquement les capitaux des autres , mais il t'est , je pense , assez indifférent de savoir à qui appartient l'argent qu'on te donnera.
Le surlendemain , les deux journalistes étaient invités à déjeuner rue Serpente , dans l'ancien quartier de Lucien , où Lousteau conservait toujours sa chambre rue de la Harpe; et Lucien, qui vint y prendre son ami , la vit dans le ïnême état où elle était le soir de son introduction dans le monde littéraire , mais il ne s'en étonna plus : son éducation l'avait initié aux vicissitudes de la vie des journalistes, il en concevait tout. Le grand homme de province avait reçu , joué , perdu le prix de plus d'un article en perdant aussi l'envie de le faire ; il avait écrit plus d'une colonne d'après les procédés ingénieux que lui avait décrits Lousteau quand ils avaient descendu de la rue de la Harpe au Palais-Royal. Tombe sous la dépendance de Barbet et de Braulard, il trafiquait des livres et des billets de théâtres; enfin il ne reculait devant aucun éloge, ni devant aucune attaque ; il éprouvait même en ce moment une espèce de joie à tirer de Lousteau tout le parti possible avant de tourner le dos aux Libéraux, qu'il se proposait d'attaquer d'autant mieux qu'il les avait plus étudiés. De son côté, Lousteau recevait , au préjudice de Lucien, une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Cavalier, sous le nom de commission , pour avoir procuré ce futur Walter Scott aux deux libraires en quête d'un Scott français.
La maison Fendant et Cavalier était une de ces maisons de librairie établies sans aucune espèce de capital , comme il s'en établissait beaucoup alors , et comme i! s'en établira toujours , tant que la papeterie et l'imprimerie continueront à faire crédit à la li- Hrairie, pendant le temps de jouer sept à huit de ces coups de cartes appelés publications. Alors comme aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient aux auteurs en billets souscrits à des échéances de six , neuf et douze mois , payement fondé sur là nature de la vente qui se solde entre libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires payaient en même monnaie les papetiers et les imprimeurs, qui avaient ainsi pendant un an entre les mains, gratis, toute une librairie composée d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En supposant deux ou trois succès , le produit des bonnes affaires sol-
dait les mauvaises , et ils se soutenaient en entant livre sur livre. Si les opérations étaient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, ils, rencontraient de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'après avoir été goûtés, appréciés par le vrai public; si les escomptes de leurs valeurs étaient onéreux , s'ils subissaient eux-mêmes des faillites , ils déposaient tranquillement leur bilan , sans nul souci , préparés par avance à ce résultat. Ainsi toutes les chances étaient en leur faveur, ils jouaient sur le grand tapis vert de la spéculation les fonds d'autrui, non les leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans cette situation. Cavalier avait apporté son savoir-faire , Fendant y avait joint son industrie. Le fonds social méritait éminemment ce titre, car il consistait en quelques milliers de francs , épargnes péniblement amassées par leurs maîtresses, sur lesquels ils s'étaient attribué l'un et l'autre des appointements assez considérables , très-scrupuleusement dépensés en dîners offerts aux journalistes et aux auteurs, au spectacle où se faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons passaient tous deux pour habiles; mais Fendant était plus rusé que Cavalier. Digne de son nom, Cavalier voyageait, Fendant dirigeait les affaires à Paris. Celte association fut ce qu'elle sera toujours entre deux libraires, un duel
Les associés occupaient le rez-de-chaussée d'un de ces vieux hôtels de la rue Serpente , où le cabinet de la maison se trouvait au bout de vastes salons convertis en magasins. Ils avaient déjà publié beaucoup de romans , tels que la Tour du Nord , ie Marchand de -Bénarès, ta Fontaine du Sépulcre , Tektii, les romans de Galt, auteur anglais qui n'a pas réussi en France. Le succès de Walter Scott éveillait tant l'attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre, que les libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, delà conquête de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter Scott , comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux , du bitume dans les marais , et réaliser des bénéfices sur les chemins de fer en projet. Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les contraires. A Paris surtout» le succès tue le succès. Aussi sous le titre de Les Streiitz, ou ia Russie il y a cent ans , Fendant et Cavalier inséraient-ils bravement en grosses lettres , dans ie genre de Walter Scott. Fendant et Cavalier avaient soif d'un succès : un bon livre pouvait leur servir à écouler leurs ballots de pile, et ils avaient été affriolés par U
illusions perdues: un grand homme de prov. a paris. 345
perspective d'avoir des articles dans les journaux , la grande condition de la vente d'alors, car il est extrêmement rare qu'un livre soit acheté pour sa propre valeur, il est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite. Fendant et Cavalier voyaient en Lucien le journaliste, et dans son livre une fabrication dont la première vente leur faciliterait une fin de mois. Les journalistes trouvèrent les associés dans leur cabinet , le traité tout prêt , les billets signés. Cette promptitude émerveilla Lucien. Fendant était un petit homme maigre, porteur d'une sinistre physionomie : l'air d'un Kalinouk, petit front bas , nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noirs éveillés , les contours du visage tourmentés , un teint aigre , une voix qui ressemblait au son que rend une cloche fêlée , enfin tous les'dehors d'un fripon consommé ; mais il compensait ces désavantages par le mielleux de ses discours, il arrivait à ses fins par la conversation. Cavalier , garçon tout rond et que l'on aurait pris pour un conducteur de diligence plu lot que pour un libraire, avait des cheveux d'un blond hasardé, le visage allumé, l'encolure épaisse et le verbe éternel du commis-voyageur.
— Nous n'aurons pas de discussions, dit Fendant en s'adressant à Lucien et à Lousteau. J'ai lu l'ouvrage, il est très-littéraire et nous convient si bien que j'ai déjà remis le manuscrit à l'imprimerie. Le traité est rédigé d'après les bases convenues ; d'ailleurs, nous ne sortons jamais des conditions que uous y avons stipulées. Nos effets sont à six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et nous vous rembourserons l'escompte. Nous nous sommes réservé le droit de donner un autre titre à l'ouvrage , nous n'aimons pas l'Archer de Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a plusieurs rois du nom de Charles, et dans le Moyen-Age il se trouvait tant d'archers ! Ah ! si vous disiez Le Soldat de Napoléon! mais l'Archer de Charles IX?... Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province.
— Si vous connaissiez les gens à qui nous avons affaire, s'écria Cavalier.
— La Saint-Barthélémy vaudrait mieux, reprit Fendant.
— Catherine de Médicis, ou ta France sous Charles IX, dit Cavalier, ressemblerait plus à un titre de Walter Scott.
— Enfin nous le déterminerons quand l'ouvrage sera imprimé, reprit Fendant.
— Comme vous voudrez , dit Lucien , pourvu que le titre me convienne.
Le traité lu , signé , les doubles échangés , Lucien mit les billets dans sa poche avec une satisfaction sans égale. Puis tous quatre, ils montèrent chez Fendant où ils firent le plus vulgaire des déjeuners : des huîtres, des beefteaks, des rognons au vin de Champagne et du fromage de Brie ; mais ces mets furent accompagnés par des vins exquis , dus à Cavalier qui connaissait un voyageur du commerce des vins. Au moment de se mettre à table apparut l'imprimeur à qui était confiée l'impression du roman, et qui vint surprendre Lucien en lui apportant les deux premières feuilles de son Kvre en épreuves.
— Nous voulons marcher rapidement , dit Fendant à Lucien , nous comptons sur votre livre , et nous avons diantrement besoin d'un succès.
Le déjeuner, commencé vers midi, ne fut fini qu'à cinq heures.
— Où trouver de l'argent ? dit Lucien à Lousteau.
— Allons voir Barbet , répondit Étienne.
Les deux amis descendirent, un peu échauffés et avinés , vers le quai des Augustins.
— Coralie est surprise au dernier point de la perte que Florine a faite, Florine ne la lui a dite qu'hier en t'atlribuant-ce malheur, elle paraissait aigrie au point de te quitter, dit Lucien à Lousteau.
— C'est vrai , dit Lousteau qui ne conserva pas sa prudence et s'ouvrit à Lucien. Mon ami, car tu es mon airii, toi, Lucien , tu m'as prêté mille francs et tu ne me les as encore demandés qu'une fois. Défie-toi du jeu. Si je ne jouais pas, je serais heureux. Je dois à Dieu et au diable. J'ai dans ce moment-ci les Gardes du Commerce à mes trousses. Enfin je suis forcé, quand Je vais an Palais- Royal, de doubler des caps dangereux. '
Dans la langue des viveurs, doubler un cap dans Paris, c'est faire un détour, soit pour ne pas passer devant un créancier, soit pour éviter l'endroit où il peut être rencontré. Lucien qui n'allait pas indifféremment par toutes les rues, connaissait la manœuvre sans en connaître le nom.
— Tu dois donc beaucoup ?
— - Une misère! reprit Lousteau. Mille écus me sauveraient. J'ai voulu me ranger, ne plus jouer, et , pour me liquider, j'ai fait un peu de chantage.
— Qu'est-ce que le Chantage ? dit Lucien à qui ce mot était inconnu.
— Le Chantage est une invention de la presse anglaise, importée récemment en France. Les Chanteurs sont cj.es gens placés de manière à disposer des journaux. Jamais un directeur de journal , ni un rédacteur en chef, n'est censé tremper dans le chantage. Oh a des Giroudeau, des Philippe Bridau. Ces bravi viennent trouver un homme qui, pour certaines raisons, ne veut pas qu'on s'occupe de lui. Beaucoup de gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou inoins originales. Il y a beaucoup de fortunes suspectes à Paris, obtenues par des voies plus ou moins légales, souvent par des manœuvres criminelles, et qui fourniraient de délicieuses anecdotes, comme la gendarmerie de Fouché cernant les espions du préfet de police qui, n'étant pas dans le secret de la fabrication des faux billets de la banque anglaise, allaient saisir les imprimeurs clandestins protégés par le ministre ; puis l'histoire des diamants du prince Galathione , l'affaire Maubreuil , la succéssion Pombreton , etc. Le Chanteur s'est procuré quelque pièce , un document important il demande un rendez -vous à l'homme enrichi. Si l'homme compromis ne donneras une somme quelconque, le Chanteur lui montre la presse prête à l'entamer, à dévoiler ses secrets. L'homme riche a peur, il finance. Le tour est fait. Vous vous livrez à quelque opération périlleuse , elle peut succomber à une suite d'articles : on vous détache un Chanteur qui vous propose le rachat des articles. 11 y a des ministres à qui l'on envoie des Chanteurs , et qui stipulent avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques et non leur personne, ou qui livrent leur personne et demandent grâce pour leur maîtresse. Des Lupeauix , ce joli maître des requêtes que tu connais, est perpétuellement occupé de ces sortes de négociations avec les journalistes. Le drôle s'est fait une position merveilleuse au centre du pouvoir par ses relations : il est à la fois le mandataire de la presse et l'ambassadeur des ministres, il maquignonne les amours-propres, il étend même ce commerce aux affaires politiques, il obtient des journaux leur silence sur tel emprunt, sur telle concession accordés sans concurrence ni publicité dans laquelle on donne une part aux foups-cervièrs de la banque libérale. Tu as fait un peu de chantage avec Dauriat , il t'a donné mille écus pour t'einpêcher de décrier Nathan. Dans le dix-huitième siècle où le journalisme était au maillot, le chantage se faisait au moyen de
pamphlets dont la destruction était achetée par les favorites et les grands seigneurs. L'inventeur du Chantage est l'Aréiin , un trèsgrand homme d'Italie qui imposait les rois comme de nos jours tel journal impose les acteurs.
— Qu'as-tu pratiqué contre le Malifat pour avoir tes mille écus?
— J'ai fait attaquer Florine dans six journaux, et Florine s'est plaint à Matifat. Matifat a prié Braulard de découvrir la raison de ces attaques. Braulard a été joué par Finot. Finot, au profit de qui je chantais, a dit au droguiste que tu démolissais Florine dans Y\vt» térêt de Coralic. Giroudeau est venu dire confidentiellement à Matifat que tout s'arrangerait s'il voulait vendre son sixième de propriété dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot me donnait mille écus en cas de succès. Matifat allait conclure l'affaire, heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille qui lui paraissaient aventurés , car depuis quelques jours Florine lui disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende à recevoir, il était question d'un nouvel appel de fonds. Avant de déposer son bilan, le directeur du Panorama-Dramatique a eu besoin de négocier quelques effets de complaisance; et, pour les faire placer par Matifat , il l'a prévenu du tour que lui jouait Finot. Matifat, en fin commerçant, a quitté Florine, a gardé son sixième, et nous voit maintenant venir. Finot et moi, nous hurlons de désespoir. Nous avons eu le malheur d'attaquer un honnie qui ne tient pas à sa maîtresse , un misérable sans cœur ni âme. Malheureusement le commerce que fait Matifat n'est pas justiciable de la presse, il est inattaquable dans ses intérêts. On ne critique pas un droguiste comme on critique des chapeaux, des choses de mode, des théâtres ou des affaires d'art. Le cacao, le poivre, les couleurs, les bois de teinture , l'opium ne peuvent pas se déprécier. Florine est aux abois, le Panorama ferme demain, elle ne sait que devenir.
— Par suite de la fermeture du théâtre , Coralie débute dans quelques jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine.
— Jamais! dit Lousteau. Coralie n'a pas d'esprit, mais elle n'est pas encore assez bête pour se donner une rivale ! Nos affaires sont furieusement gâtées ! Mais Finot est tellement pressé de rattraper son sixième...
— Et pourquoi?
— L'affaire est excellente , mon cher. Il y a chance de vendre le journal trois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers , plus
ILLUSIONS PERDITES : UN GRAND nOMME DE PROV. \ PARIS. 349
une commission allouée par ses asssociés et qu'il partage avec des Lupeaulx. Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage.
— Mais, le chantage, c'est la bourse ou la vie?
— Bien mieux, dit Lousteau. C'est la bourse ou l'honneur. Avant-hier, un petit journal au propriétaire duquel on avait refusé uu crédit , a dit que la montre à répétition entourée de diamants appartenant à Tune des notabilités de la capitale se trouvait d'une façon bizarre entre les mains d'un soldat de la garde royale , et il promettait le récit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La notabilité s'est empressée d'inviter le rédacteur en chef à dîner. Le rédacteur en chef a certes gagné quelque chose , mais l'histoire contemporaine a perdu l'anecdote de la montre. Toutes les fois que tu verras la presse acharnée après quelques gens puissants , sache qu'il y a là-dessous des escomptes refusés , des services qu'on n'a pas voulu rendre. Ce chantage relatif à la vie privée est ce que craignent le plus les riches «Anglais , il entre pour beaucoup dans les revenus secrets de la presse britannique, infiniment plus dépravée que ne l'est la nôtre. Nous sommes des enfants! En Angleterre, on achète une lettre compromettante cinq à six mille francs pour la revendre.
— Quel moyen as-tu trouvé d'empoigner Matifat? dit Lucien.
— Mon cher, reprit Lousteau, ce vil épicier a écrit les lettres les plus curieuses à Florine : orthographe, style, pensées, tout est d'un comique achevé. Matifat craint beaucoup sa femme; nous pouvons, sans le nommer , sans qu'il puisse se plaindre , l'atteindre au sein de ses lares et de ses pénates où il se croit en sûreté. Juge de sa fureur en voyant le premier article d'un petit roman de mœurs , intitulé les Amours d'un Droguiste , quand il aura été loyalement prévenu du hasard qui met entre les mains des rédacteurs de tel journal des lettres où il parle du petit Gupidon , où il écrit gamet pour jamais , où il dit de Florine qu'elle l'aide à traverser le désert de la vie, ce qui peut faire croire-qu'il la prend pour un chameau. Enfin „ il y a de quoi désopiler la rate des abonnés pendant quinze jours dans cette correspondance éminemment drolatique. On lui donnera la peur d'une lettre anonyme par laquelle on mettrait Fa femme au fait de la plaisauterie. Florine voudra-t-elle prendre snr elle de paraître poursuivre Matifat ? Elle a encore des principes, c'està-dire des espérances. Peut-être garde-t-elle les lettres pour elle, et veut-elle une part. Elle est rusée , elle est mon élève. Mais quand
elle saura que le Garde du Commerce n'est pas une plaisanterie, quand Finot lui aura fait un présent convenable, ou donné l'espoir , d'un engagement, elle me livrera les lettres, que je remettrai contre écus à Finot. Finot donnera la correspondance à son oncle , et Giroudeau fera capituler le droguiste.
Cette confidence dégrisa Lucien , il pensa d'abord qu'il avait des amis extrêmement dangereux ; puis il songea qu'il ne fallait pas se brouiller avec eux , car il pouvait avoir besoin de leur terrible influence au cas où madame d'Espard, madame de Bargeton et Cbâtelet lui manqueraient de parole. Élienne et Lucien étaient alors arrivés sur le quai devant la misérable boutique de Barbet
— Barbet, dit Étienne au libraire, nous avons cinq mille francs de Fendant et Cavalier à six, neuf et douze mois ; voulez-vous nous escompter leurs billets ?
— Je les prends pour mille écus, dit Ëarbet avec un calme imperturbable.
— ? Mille écus! s'écria Lucien.
— Vous ne les trouverez chez personne , reprit le libraire. Ces messieurs feront faillite avant trois mois; mais je connais chez eux deux bons ouvrages dont la vente est dure , ils ne peuvent pas attendre, je les leur achèterai comptant et leur rendrai leurs valeurs : par ce moyen, j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.
— Veux-tu perdre deux mille francs î dit Étienne à Lucien.
— Non ! s'écria Lucien épouvanté de cette première affaire.
— Tu as tort, répondit Étienne.
— Vous ne négocierez leur papier nulle part , dit Barbet. Le livre de monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et Cavalier, ils ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires en dépôt chez leur imprimeur, un succès ne les Sauvera que pour six mois, car , tôt ou tard , ils sauteront ! Ces gens-là boivent plus de petits verres qu'ils ne vendent de livres ! Pour moi leurs effets représentent une affaire , et vous pouvez alors en trouver une valeur supérieure à celle que donneront les escompteurs qui se demanderont ce que vaut chaque signature. Le commerce de l'escompteur consiste à savoir si trois signatures donneront chacune trente pour cent en cas de faillite. D'abord, vous n'offrez que deux signatures, et chacune ne vaut pas dix pour cent.
Les deux amis se regardèrent , surpris d'entendre sortir de la
bouche de ce cuistre une analyse où se trouvait en peu de mots tout l'esprit de l'escompte.
— Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur pouvons-nous aller?
— Le père Chaboisseau , quai Saint-Michel , vous savez , a fait la dernière ûn de mois de Fendant. Si vous refusez ma proposition, voyez chez lui ; mais vous me reviendrez , et je ne vous donnerai plus alors que deux mille cinq cents francs.
Étienne et Lucien allèrent sur le quai Saint-Michel dans une petite maison à allée, où demeurait ce Chaboisseau, l'un des escompteurs de la librairie ; ils le trouvèrent au second étage dans un appartement meublé de la façon la plus originale. Ce banquier subalterne, et néanmoins millionnaire , aimait lé style grec. La corniche de la chambre était une grecque. Drapé par une étoffe teinte en pourpre et disposée à la grecque le long de la muraille comme le fond d'un tableau de David, le lit, d'une forme très-pure, datait du temps de l'Empire où tout se fabriquait dans ce goût. Les fauteuils , les tables , les lampes , les flambeaux , les moindres accessoires sans doute choisis avec patience chez les marchands de meubles , respiraient la grâce fine et grêle mais élégante de l'Antiquité. Ce système mythologique et léger formait une opposition bizarre avec les mœurs de l'escompteur. Il est à remarquer que les hommes les plus fantasques se trouvent parmi les gens adonnés au commerce de l'argent. Ces gens sont, en quelque sorte, les libertins de la pensée. Pouvant tout posséder, et conséquemment blasés, ils se livrent à des efforts énormes pour se sortir de leur indifférence. Qui sait les étudier trouve toujours une manie, un coin du cœur par où ils sont accessibles. Chaboisseau paraissait retranché dans l'Antiquité comme dans un camp imprenable.
— il est sans doute digne de son enseigne, dit en souriant Étienne à Lucien.
Chaboisseau , petit homme à cheveux poudrés , à redingote vcrdâtre, gilet couleur noisette, décoré d'une culotte noire et terminé par des bas chinés et des souliers qui craquaient sous le pied, prit les billets, les examina ; puis il les rendit à Lucien gravement.
— Messieurs Fendant et Cavalier sont de charmants garçons, dès jeunes gens pleins d'intelligence , mais je me trouve sans argent , dit-il d'une voix douce.
— Mon ami sera coulant sur l'escompte , répondit Étienne.
— Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage , dit le petit homme dont les mois glissèrent sur la proposition de Lousteau comme le couteau de la guillotine sur la tête d'un homme.
Les deux amis se retirèrent ; en traversant l'antichambre , jusqu'où les reconduisit prudemment Chaboisseau, Lucien aperçut un tas de bouquins que l'escompteur, ancien libraire, avait achetés, et parmi lesquels brilla tout à coup aux yeux du romancier l'ouvrage de l'architecte Ducerceau sur les maisons royales et les célèbres châteaux de France dont les plans sont dessinés dans ce livre avec une grande exactitude.
— Me céderiez-vous cet ouvrage ? dit Lucien.
— Oui, dit Chaboisseau qui d'escompteur redevint libraire.
— Quel prix?
— Cinquante francs.
— C'est cher, mais il me le faut; et je n'aurais pour vous payer que les valeurs dont vous ne voulez pas.
— Vous avez un effet de cinq cents francs à six mois, je vous le prendrai , dit Chaboisseau qui sans doute devait à Fendant et Cavalier un reliquat de bordereau pour une somme équivalente.
Les deux amis rentrèrent dans la chambre grecque, où Chaboisseau fit un petit bordereau à six pour cent d'intérêt et six pour cent de commission , ce qui produisit une déduction de trente francs ; il porta sur le compte les cinquante francs, prix du Ducerceau , et tira de sa caisse, pleine de beaux écus, quatre cent vingt francs.
— Ah çà ! monsieur Chaboisseau , les effets sont tous bons ou tous mauvais, pourquoi ne nous escomptez-vous pas les autres?
— Je n'escompte pas, je me paye d'une vente, dit le bonhomme. Étienne et Lucien riaient encore de Chaboisseau sans l'avoir
compris , quand ils arrivèrent chez Dauriat où Lousteau pria Gabusson de leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un cabriolet à l'heure et allèrent au boulevard Poissonnière , munis d'une lettre de recommandation que leur avait donnée Gabusson , en leur annonçant le plus bizarre et le plus étrange particulier, selon son expression.
— Si Samanon ne prend pas vos valeurs , avait dit Gabusson , personne ne vous les escomptera.
Bouquiniste au rez-de-chaussée , marchand d'habits au premier étage, vendeur de gravures prohibées au second, Samanon était encore prêteur sur gages. Aucun des personnages introduits dans les
romans d'Hoffmann, aucun des sinistres avares de Walter Scott ne peut être comparé à ce que la nature sociale et parisienne s'était permis de créer en cet homme , si toutefois Samanon est un homme. Lucien ne put réprimer un geste d'effroi à l'aspect de ce petit vieillard sec, dont les os voulaient percer le cuir parfaitement tanné, taché de nombreuses plaques vertes ou jaunes, comme une peinture de Titien ou de Paul Véronèse vue de près. Samanon avait un œil immobile et glacé , l'autre vif et luisant. L'avare , qui semblait se servir de cet œil mort en escomptant, et employer l'autre à vendre ses gravures obscènes , portait une petite perruque plate dont le noir poussait au rouge, et sous laquelle se redressaient des cheveux blancs; son front jaune avait une attitude menaçante, ses joues étaient creusées carrément par la saillie des mâchoires , ses dents encore blanches paraissaient tirées sur ses lèvres comme celles d'un cheval qui bâille. Le contraste de ses yeux et la grimace de cette bouche , tout lui donnait un air passablement féroce. Les poils de sa barbe, durs et pointus, devaient piquer comme autant d'épingles. Une petite redingote râpée arrivée à l'état d'amadou , une cravate noire déteinte, usée par sa barbe, et qui laissait voir un cou ridé comme celui d'un dindon, annonçaient peu l'envie de racheter par la toilette une physionomie sinistre. Les deux journalistes trouvèrent cet homme assis dans un comptoir horriblement sale , et occupé à coller des étiquettes au dos de quelques vieux livres achetés à une vente. Après avoir échangé un coup d'œil par lequel ils se communiquèrent les mille questions que soulevait l'existence d'un pareil personnage , Lucien et Lousteau le saluèrent en lui présentant la lettre de Gabusson et les valeurs de Fendant et Cavalier. Pendant que Samanon lisait , il entra dans cette obscure boutique un homme d'une haute intelligence , vêtu d'une petite redingote qui paraissait avoir été taillée dans une couverture de zinc, tant elle était solidifiée par l'alliage de mille substances étrangères.
— J'ai besoin de mon habit , de mon pantalon noir et de mon gilet de satin , dit-il à Samanon en lui présentant une carte numérotée.
Dès que Samanon eut tiré le bouton en cuivre d'une sonnette, il descendit une femme qui paraissait être Normande à la fraîcheur de sa riche carnation.
— Prête à monsieur ses habits, dit-il en tendant la main à l'au-
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leur. Il y a plaisir à travailler avec vous ; mais un de vos amis m'a amené un petit jeune homme qui m'a rudement attrapé !
— On l'attrape ! dit l'artiste aux deux journalistes en leur montrant Samanon par un geste profondément comique.
Ce pw) Iwounç donna , connue donnent lçs kizaroni pour ravoir un jpijr leurs habits de (été au $ÎMUe-di-Pieia , trente sous que la main jaune et çreyas^e de Fesco^pte^r prit et fit tomber 4ans ta caisse dç son comptoir.
— Quel aipgMlier ç$pu(nerce fais-tu ? dit Lonsleav à ce grand artiste livré à l'opwm çt qijd retenu par la contemplation en des palais enchantés ne vouait ou ne pouvait rien créer.
— Ç£t homme prête beaucoup plus q*e le Mont-dte-Piété çirr les objets engageâmes, et il a de pj^s l'épouvantable charité de vous. leg îajsser reprendre da#s les occaskw où il faut que Ton soit vêtu, répou(Jit-il vais ce so# dîner <&ez le* Relier avçç m maîtresse,
m'e$t plus facile d'avoir tre&tç m» qu$ deux cmte francs , et je viens chercher m garde-robe, qui, éepjii*si* mois, a rapporté ceçt francs. Sama^o^ a déjà dévoré fl* bî^olb^que, livre lixre* Et soi? à $ou, dit en riant koostearç*
— Je voi$ doniwai quinze cents francs, dit $amano& à Lucien. Lucien fit un bovA çpmme si l'ewxxmpteur lui avait plongé dan»
le cœur une broche de fer rousgi. Samanoja regardait lea billets, avec attention, en examinait les dateç.
— Encore , dit le marchand , ai-je fo^ia de voir Fendant qui devrait me déposer de? livres. Vous 4e valez pas grand' chose , ditil à Lucien, vous vives avec GoraUe* et ses nanties sont saisis.
Lousteau regarda Lwçien qui reprit ses billets et saitfa die ta boutique sur le boulevard sa disant : — Est-ce lie diable ? Le poète Contempla pendant quelques instant cette petite boutique, de^ vaut laquelle tops les passants devaient sourire % tapt eUe était piteuse, tant les petites caisses à livres étiquetés étaient mesquines et sales, en se demandant : — Quel commerce fait-on là ?
Quelques moments après, le grand inconnu, qui devait assister, à dix ans de là, l'entreprise immense mais sans base» des Saint-simoniens, sortit très-bien vêtu , sourit aux deux journalistes, et se dirigea vers le passage des Panoramas avec eux, pour y compléter sa toilette en se faisant cirer ses bottes.
— Quand on voit entrer Samanon chez un libraire, chez un marchand de papier ou chez un imprimeur, ils sont perdus , dit l'ar-
liste aux deux écrivains. Samapon est alors comme on croque-mort qui vient prendre mesure d'une bière.
— Tu n'escompteras plus tes billets, dit alors Etienne à Lucien.
— Là o$ Samanon refuse, dit l'inconnu, personne n'accepte, car il est Yuitima ratio! C'est un desmoutonê de Gigonuet, de Pakna, Werbrust, Gobseck et autres crocodiles qui nagent sur la place de Paris , et avec lesquels tout homme dont la fortune est à Ûjre doit tôt ou tard çe rencontrer.
s— Si m ne peux pas eacoippfter tes billets à cinquante pour ceni, reprit Étienffe, i| faut les échanger contre des {eus.
— Cotpment?
— Donne-les, à Goralie, elfe les présentera chez Gamnsot, — Ta te révolte?, reprit Lauçteau que Lucien arrêt* en bmni un bond. Quçl enfantillage! Peux-tu mettre en balance ton avenir et une semUafafenûi^ie!
— le ws toujours porter e# argent à Coralie, dit Lôcjea.
— Autre sottise ! s'écria Listeau. Tu n'apaiseras rien arcs quatre cents frapcs tit on g eu faut quatre mille. Gardons de 4uoi nous griser en cas de perte, et joue !
— ht conseil e?t bon» dit le grand inconnu.
À quatre pas de Frascati, ces paroles eurent une tertu magnétique. }m deux amis renvoyèrent leur cabriolet et montèrent au jeu. D'abord & gagnèrent iroip miUe fraofcs, revinrent à cinq cents* regagnèrent trois ipiUe sept cents francs; puis ife retombèrent à cen£ S0us, se retrouvèrent à deux mille francs, et les risquèrent sur Pair» popr les doubler d'un seul coup; Pair n'avait pas passé depuis cinq coups, ife y portèrent lp somme; Impair sortit encore. Lncien et i$mtem êégripgotèt eut alors par l'escalier de ce pavillon çélèfejrfe, après avofer conpumé deux heures en émotions dévorantes., lis avaieift g^rdé cent franc* Sur les marches du petit péristyle ài deux eoloones qui soutenaient extérieurement une petite marqwe en tôle que ptjia d7u« mil a contemplée avec amour ou désespoir, Loustenu dit en voyant le regard enflammé de Lucien. : — Ne mangeons que cinquante francs.
Le* deux journalistes remontèrent En une heure , ils arrivèrent * à mille écus ; ils mirent les initie écus sur Rouge, qui avait passé cinq fois, en se fiant au hasard auquel ils devaient leur perte précédente. Noir sortit Il était six heures.
— Ne mangeons que vingt-cinq francs y djt Lucien.
Cette nouvelle tentative dnra peu , les vingt-cinq francs furent perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingtcinq francs sur le chiffre de son âge , et gagna : rien ne peut dépeindre le tremblement de sa main quand il prit le râteau pour retirer les écus que le banquier jeta. Il donna dix louis à Lousteau et lui dit : — Sauve-toi chez Véry!
Lousteau comprit Lucien et alla commander le dîner.
Lucien , resté seul au jeu , porta ses trente louis sur Rouge et gagna. Enhardi par la voix secrète qu'entendent parfois les joueurs, il laissa le tout sur Rouge et gagna ; son ventre devint alors un brasier ! Malgré la voix, il reporta les cent vingt louis sur Noir et perdit. Il sentit alors en lui la sensation délicieuse qui succède, chez les joueurs , à leurs horribles agitations , quand , n'ayant plus rien à risquer, ils rentrent dans la vie réelle et quittent le palais ardent où se passent leurs rêves fugaces. Il rejoignit Lousteau chez Véry où il se rua , selon l'expression de La Fontaine , en cuisine , et noya ses soucis dans le vin. A neuf heures, il était si complètement gris, qu'il ne comprit pas pourquoi sa portière de la rue de Vendôme le renvoyait rue de la Lune.
— Mademoiselle Coralie a quitté son appartement et s'est installée dans la maison dont l'adresse est écrite sur ce papier.
Lucien, trop ivre pour s'étonner de quelque chose, remonta dans le fiacre qui l'avait amené , se fit conduire rue de la Lune , et se dit à lui-même des calembours sur le nom de la rue. Pendant cette matinée, la faillite du Panorama-Dramatique avait éclaté. L'actrice effrayée s'était empressée de vendre tout son mobilier du consentement de ses créanciers au petit père Gardot qui, pour ne pas changer la destination de cet appartement , y mit Florentine. Goralic avait tout payé , tout liquidé et satisfait le propriétaire. Pendant le temps que prit cette opération , qu'elle appelait une lessive, Bérénice garnissait , des meubles indispensables achetés d'occasion , un petit appartement de trois pièces, au quatrième étage d'une maison rue de la Lune, à deux pas du Gymnase. Coralie y attendait Lucien, ayant sauvé de toutes ses splendeurs son amour sans souillure et un sac de douze cents francs. Lucien, dans son ivresse, raconta ses malheurs à Goralie et à Bérénice.
—-Tu as bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le serrant dans ses bras. Bérénice saura bien négocier tes billets à Braulard.
Le lendemain matin, Lucien s'éveilla dans les joies enchanteresses
que lui prodigua Goralie. L'actrice redoubla d'amour et de tendresse, comme pour compenser par les plus riches trésors du cœur l'indigence de son nouveau ménage. Elle était ravissante de beauté, ses cheveux échappés de dessous un foulard tordu, blanche et fraîche, les yeux rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil levant qui entra par les fenêtres pour dorer cette charmante misère. La chambre , encore décente , était tendue d'un papier vert d'eau à bordure rouge, ornée de deux glaces, l'une à la cheminée, l'autre au-dessus de la commode. Un tapis d'occasion , acheté par Bérénice de ses deniers , malgré les ordres de Coralie , déguisait le carreau nu et froid du plancher. La garde-robe des deux amants tenait dans une armoire à glace et dans la commode. Les meubles d'acajou étaient garnis en étoffe de coton bleu. Bérénice avait sauvé du désastre une pendule et deux vases de porcelaine , quatre couverts en argent et six petites cuillers. La salle à manger, qui se trouvait avant la chambre à coucher, ressemblait à celle du ménage d'un employé à douze cents francs. La cuisine faisait face au palier. Au-dessus Bérénice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'élevait pas à plus de cent écus. Cette horrible maison avait une fausse porte cochère. Le portier logeait dans un des veutaux condamné, percé d'un croisillon par où il surveillait dix-sept locataires. Cette ruche s'appelle une maison de produit en style de notaire. Lucien aperçut un bureau, un fauteuil , de l'encre , des plumes et du papier. La gaieté de Bérénice qui comptait sur le début de Coralie au Gymnase, celle de l'actrice qui regardait son rôle , un cahier de papier noué avec un bout de faveur bleue , chassèrent les inquiétudes et la tristesse du poète dégrisé.
— Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cette dégringolade, nous nous en tirerons, dit-il. Après tout, nous avons quatre mille cinq cents francs devant nous ! Je vais exploiter ma nouvelle position dans les journaux royalistes. Demain, nous inaugurons le Réveil, je me connais maintenant en journalisme , j'en ferai !
Coralie , qui ne vit que de l'arnour dans ces paroles, baisa les lèvres qui les avaient prononcées. En ce moment , Bérénice avait mis la table auprès du feu , et venait de servir un modeste déjeuner composé d'oeufs brouillés, de deux côtelettes et de café à la crème. On frappa. Trois amis sincères , d'Arthez , Léon Giraud et Michel Chrestien apparurent aux yeux étonnés de Lucien qui vivement touché leur offrit de partager son déjeuner.
— Non, dit d'Arthez. Nous venons pour des affaires plus sérieuses que de simples consolations, car nous savons tout , nous revc- • nons de la rue de Vendôme. Vous connaissez mes opinions, Lucien.
Dans toute autre circonstance, je me réjouirais de vous voir adoptant mes convictions politiques; mais, dans la situation où vous vous êtes mis en écrivant aux journaux libéraux, vous ne sauriez passer dans les rangs des Ultras sans flétrir à jamais votre caractère et souiller votre existence. Nous venons vous conjurer au nom de notre amitié , quelque affaiblie qu'elle soit , de ne pas vous entacher ainsi. Tous avez attaqué les Romantiques, la Droite et le Gouvernement; vous ne pâmez pas maintenant défendre le Gouvernement, lé Droite et les Romantiques.
— Les raisons qui me font agir sont tirées d'un ordre de pensées supérieur, la fin justifiera tout , dit Lucien.
— Vous ne comprenez peut-être pas ta situation dans laquelle ttour sommes, lui dit Léon Giraud. Le Gouvernement, la Cour, les Bourbons , le parti absolutiste, on , si vous voulez: tout comprendre dans une expression générale , le sy&èifte opposé au système constitutionnel, et qui se divise en plusieurs fractions toutes divergentes dès qu'il s'agit dés moyens à prendre pour étouffer la Révolution, est au moins d'accord sur la nécessité de supprimer la Presse. La fondation du Réveil, de la Foudre , du Drapeau blanc , tous journaux destinés à répondre aux calomnies, aux injures, aux railleries de la presse libérale , que je n'approuve pas en ceci , car cette méconnaissance de la grandeur de notre sacerdoce est précisément ce qui nous a conduits à publier un journal digne et grave dont l'influence sera dans peu de temps respectable et sentie , imposante et digne., dit-il en faisant une parenthèse ; eh ! bien, cette artillerie royaliste et ministérielle est un premier essai de représailles, entrepris pour rendre aux Libéraux trait pour trait , blessure pour blessure. Que croyez-vous qu'il arrivera , Lucien ? Les abonnés sont en majorité du Côté Gauche. Dans la Presse, comme à la guerre, la victoire se trouvera du côté des gros bataillons! Vous serez des infâmes, des menteurs, des ennemis du peuple ; les autres séront des défenseurs delà patrie, des gens honorables, dès martyrs, quoique plus hypocrites et plus perfides que vous, peut-être. Ce moyen augmentera l'influence pernicieuse de la Presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises. L'injure et la personnalité deviendront un de ses droits publics, adopté pour le profit des abonnés et passé en force
de chose jugée par un usage réciproque. Quand le mal se sera révélé dans toute son étendué , les lois restrictives et prohibitives , la Censure, mise à propos de l'assassinat du duc de Berry et levée depuis Pouverttire des Chambres , reviendra. Savez-vous ce qué le peuple français conclura dë ce débat ? il admettra les insinuatfbriS de la prèsse libérale , il croirà que les Bourbons veulent attaquer lés Résultats matériels et acquis de la Révolution, Il se lèvera qùelqtië beau joui* et chasséra les Bourbons. Non-seutement vous salis-* séz Votre vie , mais vous sérez un jour dans lë parti vaincii. VbuS êtëé trop jeune, trop nouveau venu dans là Presse; vous en cbnnaissez trop pèu les ressorts secrets , les f ûbriques ; vous y avea excité trop de jalousie , pour résister au toi te général qui s'élèverà contre vous dans les journaux libéraux. Vous serez entraîné par la furëilï dés partis , qdi sont encore dans lé jtàroxysifte de îa fièvre ; seulement leur fièvre a passé , des actions brutales de 181 5 et 1816, dans les idées , dans les luttes orales de la Chambre et dans les dêbats dë là P?essè.
— Mës amis, dit Luciëû , je né siiîs pas Fétourdi , lë poète qué vous voulëg voir en tiioi. Quelquè chosé qiii puisse arriver, j'aurai conquis un avantage que jamais le triomphe du parti libéral ne peu! me donner. Quand vdds auréi la victoire, moh affaire sera faite.
— Nous te couperons. . . les cheveux, dit en riant Michel Chrestien.
— J'aurai des ënfahtë alors , répondit Lùciéh , et me couper la tête , ce aéra itè Mëii côtipéh
Lëa trois âtàis rie cotiiprif ëht pàâ Lticien , chez qui ses relations avec* lë grand monde avaient développé ad pliis haut degré l'orgueil nobiliaire et les vanités aristocratiques. Lë poètë voyait, avec raison d'ailleurs, urie immense fdïttifre daris sa beauté, daris son esprit appuyés du nom et du titre de comte de Rubempré. Mddàttië cPËspard, madame de Bargeton et madaitte dé Môfltcbrnet lë tenaient par ce fil comme tin enfant tient un hanneton. Lucien ne volait plus que dans an cercle déterminé. Ces mots : — « Il esi dés flôtrës, il pense bien! » dits trois jours auparavant dans les salons dë mademoiselle dés Touches , l'avaient enivré , ainsi cjfue les félicitations qu'il avait fëçiies des ducs de Lenohcoùrt, de Nàvar reins êt de Grahdlieu, de Rastignac, de Blondet, de la belle duchesse de Matifrigneuse , du comte cfËsgrignon, de dés Lupeaulx, des gens les plus influents et les mieux en cour du parti royaliste.
— Allons ! tout est dit , répliqua cPArthéz. Il te sera plus difficile
qu'à tout autre de te conserver pur et d'avoir ta propre estime. Tu souffriras beaucoup , je te connais , quand tu te verras méprisé par ceux-là même à qui tu te seras dévoué.
Les trois amis dirent adieu à Lucien sans lui tendre amicalement la main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste.
. — Eh ! laisse donc ces niais-là , dit Coralje en sautant sur les genoux de Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou, ils prennent la vie au sérieux, et la vie est une plaisanterie. D'ailleurs tu seras comte Lucien de Rubempré. Je ferai, s'il le faut, des agaceries à la chancellerie. Je sais par où prendre ce libertin de des Lupeaulx , qui fera signer ton ordonnancé. Ne t'ai-je pas dit que , quand il te faudrait une marche de plus pour saisir ta proie , tu aurais le cadavre de Coralie !
Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des col* laborateurs du Réveil Ce nom fut annoncé comme une conquête dans le prospectus, distribué par les soins du ministère à cent mille exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures, chez Robert, à deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphées de la presse royaliste : Martinville , Auger , Destains et une foule d'auteurs encore vivants qui , dans ce temps-là , faisaient de ia monarchie et de la religion, selon une expression consacrée.
— Nous allons leur en donner, aux Libéraux! dit Hector Merlin.
— Messieurs ! répondit Nathan qui s'enrôla sous cette bannière en jugeant bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi l'autorité dans 1'çxploitation du théâtre à laquelle il songeait , si nous leur faisons la guerre , faisons-la sérieusement ; ne nous tirons pas des balles de liège ! Attaquons tous les écrivains classiques et libéraux sans distinction d'âge ni de sexe, passons-les au fil de la plaisanterie , et ne faisons pas de quartier.
— Soyons honorables , ne nous laissons pas gagner par les exemplaires, les présents, l'argent des libraires. Faisons la restauration du journalisme.
— Bien ! dit Martinville. Justum et tenacem propositi virum ! Soyons implacables et mordants. Je ferai de Lafayette ce qu'il est : Gilles Premier !
— Moi , dit Lucien , je me charge des héros du Constitutionr fiel, du sergent Mercier, des Œuvres complètes de monsieur Jouy, des illustres orateurs de la Gauche!
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAND HOMME DE PftOV. A PAEIS. 361
Une guerre à mort fut résolue et votée à l'unanimité , à une heure du matin, par les rédacteurs qui noyèrent toutes leurs nuances et toutes leurs idées dans un punch flamboyant
— Nous nous sommes donné une farneuse culotte monarchique et religieuse, dit sur le seuil de la porte un des écrivains les plus célèbres de la littérature romantique.
Ce mot historique , révélé par un libraire qui assistait au dîner, parut le lendemain dans le Miroir ; mais la révélation fût attribuée à Lucien. Cette défection fut le signal d'un effroyable tapage dans les journaux libéraux , Lucien devint leur bête noire , et fut tympanisé de la plus cruelle façon : on raconta les infortunes de ses sonnets , on apprit au public que Dauriat aimait mieux perdre mille écus que de les imprimer , on l'appela le poète sans sonnets !
Un matin, dans ce même journal où Lucien avait débuté si brillamment, il lut les lignes suivantes écrites uniquement pour lui, car le public ne pouvait guère comprendre cette plaisanterie :
%* Si le libraire Dauriat persiste à ne pas publier (es sonnets du futur Pétrarque français, nous agirons en ennemis généreux , nous ouvrirons nos colonnes à ces poc- - mes qui doivent être piquants , à en juger par celui-ci que nous communique un ami de l'auteur.
Et , sous cette terrible annonce, le poète lut ce sonnet qui le fit pleurer à chaudes larmes.
Une plante cl rétive et de louche apparence Surgit un beau matin dans un parterre en fleurs ; A l'en croire, pourtant, de splendides couleurs Témoigneraient un jour de sa noble semence :
On la toléra donc! Mais, pour reconnaissance, Elle insulta bientôt ses plus brillantes sœurs, Qui, s'indignant enfin de ses grands airs casseurs, La mirent au défi de prouver sa naissance.
Elle fleurit alors. Mais un vil baladin Ne fut jamais sifflé comme tout le jardin Honnit, siffla, railla ce calice vulgaire.
Puis le mattre, en passant, la brisa sans pardon; Et le soir sur sa tombe un âne seul vint braire, Çar ce n'était vraiment qu'un ignoble chardon !
Vernou parla de la passion de Lucien pour le jeu, et signala d'avance l'Archer comme une œuvre anti-nationale où l'auteur prenait le parti des égorgeurs catholiques contre les victimes calvinistes. En huit jours, cette querelle s'envenima. Lucien Comptait sur son ami Lousteau qui lui devait mille francs, et avec lequel il avait eu des conventions secrètes; mais LousteaU devint l'ennemi juré de Lucien. Voici comment. Depuis trois mois Nathan aimait Florine et ne savait comment l'enlever à Lousteau, pour qui d'ailleurs elle était une providence. Dârts la détresse et le désespoir où se trouvait cette actrice en se voyant sans engagement, Nathan, le collaborateur de Lucien, Vint voir Goralie, et la pria d'offrir à Florine un rôle dans une pièce dé lui, se faisant fort de procurer un engagement conditionnel au Gymnase à l'actrice sans théâtre. Florine, enivrée d'ambition, n'hésita pas. Elle avait éu le temps d'observer Lousteau. Nathan étàit un ambitieux littéraire et politique, un homme qui avait autant d'énergie que de besoins , tandis que chez Lousteau lés vices tuaient le vouloir. L'actrice , qui voulut reparaître environnée d'un nouvel éclat, livra les lettres du droguiste à Nathan , et Nathan les fit racheter par Matifat contre le sixième du journal convoité par Finot. Florine eut alors un magnifique appartement rue Hauteviile, et prit Nathan pour protecteur à la face de tout le journalisme et du monde théâtral. Lousteau fut si cruellement atteint par cet événement qu'il pleura vers la fin d'un dîner que ses amis lui donnèrent pour le consoler. Dans cette orgie, les convives trouvèrent que Nathan avait joué son jeu. Quelques écrivains comme Finot et Vernou savaient la passion du dramaturge pour Florine ; mais, au dire de tous, Lucien, en maquîgnonnant cette affaire, avait manqué aux plus saintes lois de l'amitié. L'esprit de parti, le désir de servir ses nouveaux amis rendaient le nouveau royaliste inexcusable.
— Nathan est emporté par la logique des passions; tandis que le grand homme de province, comme dit Blondet, cède à des calculs ! % s'écria Bixiou.
Aussi la perte de Lucien , de cet intrus , de ce petit drôle qui voulait avaler tout le monde, fut -elle unanimement résolue et profondément méditée. Vernou qui haïssait Lucien se chargea de ne pas le lâcher. Pour se dispenser de payer mille écus à Lousteau, Finot accusa Lucien de l'avoir empêché de gagner cinquante mille francs en donnant à Nathaii le secret de l'opération contre Matifat. Nathan, conseillé par Florine, s'était ménagé l'appui de
Finot en lui vendant son petit sixième pour quinze mille francs. Lousteau, qui perdait ses mille écus, ne pardonna pas à Lucien cette lésion énorme de ses intérêts. Les blessures d'amourpropre deviennent incurables quand l'oxyde d'argent y pénètre. Aucune expression ,. aucune peinture ne peut rendre la rage qui «liât les écrivains quand leur amour-propre souffre , ni l'énergie qu'ils trouvent au moment où ils se sentent piqués par les flèches empoisonnées de la raillerie. Ceux dont l'énergie et la résistance sont stimulées par l'attaque , succombent promptement. Les gens calmes et dont le thème est fait d'après le profond oubli dans lequel tombe un article injurieux, ceux-là déploient le vrai courage littéraire. Atari les faibles, au premier coup d'oeil, paraissent êtré les forts ; mais leur résistance n'a qu'un temps. Pendant lés premiers quinte jours, Lucien enragé fit pleuvoir une grêle d'artiçles dans tes journaux royalistes où il partagea le poids de la critique avec Hector Merlin. Tous le» jours sur la brèche du Réveil, il fit feu de tout son esprit , appuyé d'ailleurs par Martinvifle , le seul qui le servit sans arrière-pensée , et qu'on ne mit pas dans le secret des conventions signées par des plaisanteries après boire, ou aux Galeries de Bois chez Dauriat, et dans les coulisses de théâtre, entre les journalistes des deux partis que la camaraderie unissait secrètement Quand Lucien allait au foyer du Vaudeville , H n'était plus traité en ainî, les gens de son parti lui donnaient seuls la main ; tandis que Nathan, Hector Merlin, Théodore Gaillard fraternisaient sans honte avec Finot , Lousteau , Vernou et quelques-uns de ces journalistes décorés du surnom de bons enfants. A cette époque, le foyer du Vaudeville était te chef- lieu des médisances littéraires, âne espèce de boudoir où vènaient des gens de tous les partis, des hommes politiques et des magistrats. Après une réprimande faite en certaine Chambre du Conseil, le président, qui avait reproché à fun de ses collègues de balayer lés coulisses de sa sîmarre, se trouva sîmarre à simarfe avec le réprimandé dans le foyer du Vaudeville. Lousteau finit par y donner la main à Nathan. Finot y venait presque tous les soirt. Quand Lucien avait le temps, il y étudiait les dispositions de ses erïriëmis , et cé malheureux enfant voyait toujours en eux une implacable froideur.
En ce temps, l'esprit de parti engendrait des haines bien plus sérieuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Aujourd'hui, à la longue, toot s'est amoindri par une trop grande tension des. ressorts. Au-
jourd'hui, la critique, après avoir immolé le livre d'un homme» lui tend la maiii. La victime doit embrasser le sacrificateur sous peine d'être passée par les verges de la plaisanterie. En cas de refus, un écrivain passe pour être insociable , mauvais coucheur 9 pétri d'amour-propre , inabordable , haineux, rancuneux. Aujourd'hui , quand un auteur a reçu dans le dos les coups de poignard de la trahison, quand il a évité les pièges tendus avec une infâme hypocrisie, essuyé les plus mauvais procédés, il entend ses assassins lui souhaitant le bon jour, et manifestant des prétentions à son estime, voire même à son amitié. Tout s'excuse et se justifie à une époque où l'on a transformé la vertu en vice, comme on a érigé certains vices en vertus. La camaraderie est devenue la plus sainte des libertés. Les chefs des opinions les plus contraires se parlent à mots émoussés , à pointes courtoises. Dans ce temps, si tant est qu'on s'en souvienne, il y avait du courage pour certains écrivains royalistes et pour quelques écrivains libéraux, à se trouver dans le même théâtre. On entendait les provocations les plus haineuses. Les regards étaient chargés comme des pistolets, la moindre étincelle pouvait faire partir le coup d'unie querelle. Qui n'a pas surpris des imprécations chez son voisin , à l'entrée de quelques hommes plus spécialement en butte aux attaques respectives des deux partis? Il n'y avait alors que deux partis, les Royalistes et les Libéraux, les Romantiques et les Classiques, la même haine sous deux formes, une haine qui faisait comprendre les échafauds de la Convention. Lucien , devenu royaliste et romantique forcené , de libéral et de voltairien enragé qu'il avait été dès son début, se trouva donc sous le poids des inimitiés qui planaient sur la tête de l'homme le plus abhorré des Libéraux à cette époque , de Martinville , le seul qui le défendît et l'aimât Cette solidarité nuisit à Lucien. Les partis sont ingrats envers leurs vedettes, ils abandonnent volontiers leurs enfants perdus. Surtout en politique , il est nécessaire à ceux qui veulent parvenir d'aller avec le gros de l'armée. La principale méchanceté des petits journaux fut d'accoupler Lucien et Martinville. Le Libéralisme les jeta dans les bras l'un de l'autre. Cette amitié, fausse ou vraie, leur valut à tous deux des articles écrits avec du fiel par Félicien au désespoir des succès de Lucien dans le grand monde, et qui croyait, comme tous les anciens camarades du poète, à sa prochaine élévation. La prétendue trahison du poète fut alors envenimée et embellie des circonstances les plus aggravantes. Lucien fut nommé le petit Ju~
das, et Martinville le grand Judas, car Martinville était, à tort ou à. raison, accusé d'avoir livré le pont du Pecq aux armées étrangères. Lucien répondit en riant à des Lupeaulx que, quant à lui, sûrement il avait livré le pont aux ânes. Le luxe de Lucien, quoique creux et fondé sur des espérances, révoltait ses amis qui ne lui pardonnaient ni son équipage à bas, car pour eux il roulait toujours, ni ses splendeurs de la rue de Vendôme. Tous sentaient instinctivement qu'un homme jeune et beau, spirituel et corrompu par eux, allait arriver à tout ; aussi pour le renverser employèrent-ils tous les moyens.
Quelques jours avant le début de Goralie au Gymnase , Lucien vint bras dessus, bras dessous, avec Hector Merlin , au foyer du Vaudeville. Merlin grondait soh ami d'avoir servi Nathan dans l'affaire de Florine.
— Vous vous êtes fait, de Lousteau et de Nathan, deux ennemis mortels. Je vous avais donné de bons conseils et vous n'en avez point profité. Vous avez distribué l'éloge et répandu le bienfait, vous serez cruellement puni de vos bonnes actions. Florine et Coralie né vivront jamais en bonne intelligence en se trouvant sur la même scène : Tune voudra l'emporter sur l'autre. Vous n'avez que nos journaux pour défendre Goralie. Nathan, outre l'avantage que lui donne son métier de faiseur de pièces, dispose des journaux libéraux dans la question des théâtres, et il est dans le journalisme depuis un peu plus de temps que vous.
Gette phrase répondait à des craintes secrètes de Lucien, qui ne trouvait ni chez Nathan, ni chez Gaillard, Ja franchise à laquelle il avait droit ; mais il ne pouvait pas se plaindre, il était si fraîchement converti! Gaillard accablait Lucien en lui disant que les nouveauxvenus devaient donner pendant long-temps des gages avant que leur parti pût se fier à eux. Le poète rencontrait dans l'intérieur des journaux royab'stes et ministériels une jalousie à laquelle il n'avait pas songé, la jalousie qui se déclare entre tous les hommes en pré* sence d'un gâteau quelconque à partager, et qui les rend comparables à des chiens se disputant une proie : ils offrent alors les mêmes grondements, les mêmes attitudes, les mêmes caractères. Ges écrivains se jouaient mille mauvais tours secrets pour se nuire les uns aux autres auprès du pouvoir, ils s'accusaient de tiédeur; et, pour se débarrasser d'un concurrent, ils inventaient les machines les plus perfides. Les Libéraux n'avaient aucun sujet de débats intestins eu se trouvant loin du pouvoir et de ses grâces. En entrevoyant cet
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inextricable lacis d'ambitions , Lucien n'eut pas assez de courage pour tirer l'épée afin d'eu couper les nœuds, et ne se sentit pas là patience de les démêler, il ne pouvait être ni l'Arétin , ni le Beau* marchais, ni le Fréron de son époque, il s'en tint à son unique désir ; avoir son ordonnance, en comprenant que cette restauration lui vaudrait un beau mariage. Sa fortune ne dépendrait plus alors que d'un hasard auquel aiderait sa beauté, Loosteau, qui lui avait marqué tant de confiance, avait son secret, le journaliste savait oà blesser k mort le poète d'Angoulême ; aussi le jour oà Merlin l'an menait au Vaudeville, Étienne avait-il préparé pour Lucien un piège horrible où cet enfant devait se prendre et succomber.
— Voilà notre beau Lucien» dit Finot ea traînant des Lupeauk avec lequel il causait devant Lucien dont il prit k main avec tes décevantes chatterie» de l'amitié. Je lie connais pas d'exemples d'une fortune aujœi rapide que k sienne, dit Finot en regardant tour & tour Lucien et le maître de» requêtes A Paris, la fortune ot de deux espèces : il y a la fortune matérielle, l'aident que tout k monde peut ramasser, et k fortune morate, les relatons, k posn lion, l'accès dans un certain monde inabordable pour certaine? personnes» quelle que sott leur fortune matérielle, et mon ami...»
— Noire ami, dit des Lupeanl* en jetant b Lucien on caressant regard.
— Notre ami , reprit Finot en tapotant k main de Lucien entre les siennes* a fait sons ce rapport une brillante fortune» A k vérité, Lucien a pins de moyens, plus de talent, pins d'esprit que ton* ses envieux , puis il est d'une beauté ravissante; ses anciens amis ne lui pardonnent pas ses succès , ik disent qu'a a en d» hnnàeur.
— Ces bonheurs-là,, dit des LupeanJx, n'arrivent jamais aux sets ni aux incapables. Hé! peut-on appeler du bonheur, te sort de Bonaparte î il y avait eu vingt généraux en chef avant lui pour commander tes armées d'Italie, comme il y a cent jesnea gens en ce moment qui voudraient pénétrer chez mademoiselle des Touches, que déjà dans le monde en tons donae pour femme 9 mon cher* dit des Lupeaulx en frappant sur l'épaule de Lucien. Ah t vous êtes en grande faveur. Madame d'Espard, madame de Bargetov et madame de Montcornet sont foHes de vous. N'étes-vous pas ce soir de k soirée de madame Firmiani, et demain da raout de k duchesse de Grandlieu ?
— Oui , dit Lucien.
— Permettez-moi de tous présenter un jeune banquier, monsieur du Tillet , un homme digne de vous , il a su faire une belle fortune et en peu de temps.
Lpcien et du Tillet se saluèrent, entrèrent en conversation, et le banquier invita Lucien à diner. Finot et des-Lupeaulx, deux hommes d'une égale profondeur et qui se connaissaient assez pour demeurer torçours amis , parurent continuer une conversation commencée, ils laissèrent Lucien, Merlin, du Tillet et Nathan causant ensemble, et se dirigèrent vers un des divans qui meublaient le foyer du Vaudeville.
— Ah çi, mon cher ami, dit Finot k des Lupeaulx , dites-moi h vérité t Lucien est-il sérieusement protégé, car il est devenu la bête noire de tous mes rédacteurs; et, avant de favoriser leur conspiration» j'ai voulu vous consulter pour savoir s'il ne vaut pas mieux la déjouer et le servir.
Ici le maître des requêtes et Finot se regardèrent pendant «ne légère pause avec une profonde attention.
— Gomment, mon cher, dit des Lupeaulx , pouvez- vous imaginer que k marquise d'Espard, Châtelet et madame de Bargetoa qui a fait noptmer le baron préfet de la Charente et comte afin de rentrer trwmpMeinent à Angoulême, pardonnent à Lucien ses attaques î eJtes l'ont jeté dans le parti royaliste afin de l'annuler; Aujourd'hui , tous cherchent des motifs pour refuser ce qu'on a promis à cet enfant; trouvez- en î vous aurez rendu le plus immense service à ces deux femmes : un jour ou l'autre, eUes s'en souviendront, J'ai Je secret de ees deux dames, eHp* baissent ce petit bonhomme à un tel point qu'elles m'ont surpris. Ce Lueien pouvait se débarrasser de sa plus cruelle ennemie, madame de ltageton, en ne cessant ses attaques. qu'à des conditions que toutes les femmes aiment à exécuter, vous comprenez? il est beau, il est jeune, il aurait noyé cette haine dans des torrents d'amour, il devenait alors comte, dg Rubempré,. la seiche lui aurait obtenu qhelque pfeçe dans fe.nuusop du roi» des sinécures! Lucien était un très-joli lecteur pour Louis XVIII , il eût été bibliothécaire je ne sais où , maître des requêtes pour rire, directeur de quelque chose aux Menus-Plaisirs. Ce petit sot a manqué son coup. Peut-être est-ce là ce qu'on ne lui a point pardonné. Au lieu d'imposer des conditions, il en a reçu. Le jour où Lucien s'est laissé prendre à la promesse de l'or* donnapee, le baron Châtelet a fait un grand pas. Coralie a perdu
cet enfant-là. S'il n'avait pas eu l'actrice pour maîtresse , il aurait revoulu la seiche, et il l'aurait eue.
— Ainsi nous pouvons l'abattre, dit Finot.
— Par quel moyen, demanda négligemment des Lupeaulx qui voulait se prévaloir de ce service auprès de la marquise d'Espard.
— Il a un marché qui l'oblige à travailler au petit journal de Lousteau , nous lui ferons d'autant mieux faire des articles qu'il est sans le sou. Si le Garde-des-Sceaux se sent chatouillé par un article plaisant et qu'on lui prouve que Lucien en est l'auteur, il le regardera comme un homme indigne des bontés du roi. Pour faire perdre un peu la tête à ce grand homme de province, nous avons préparé la chute de Goralie : il verra sa maîtresse sifflée et sans rôles. Une fois l'ordonnance indéfiniment suspendue, nous % plaisanterons alors notre victime sur ses prétentions aristocratiques , nous parlerons de sa mère accoucheuse, de son père apothicaire. Lucien n'a qu'un courage d'épiderme, il succombera, nous le ren- * verrons d'où il vient. Nathan m'a fait vendre par Florine le sixième de la Revue que possédait Matifat, j'ai pu acheter la part du papetier, je suis seul avec Dauriat ; nous pouvons nous entepdfe , vous et moi, pour absorber ce journal au profit de la Cour. Je n'ai protégé Florine et Nathan qu'à la condition de la restitution de mon sixième , ils me l'ont vendu , je dois les servir ; mais, auparavant , je voulais connaître les chances de Lucien...
— Vous êtes digne de votre nom, dit des Lupeaulx en riant. Allez ! j'aime les gens de votre sorte. . .
— Eh ! bien, vous pouvez faire avoir à Florine un engagement définitif? dit Finot au maître des requêtes.
— Oui ; mais débarrassez-nous de Lucien , car Rastignac et de Marsay ne veulent plus entendre parler de lui.
— Dormez en paix, dit Finot Nathan et Merlin auront toujours des articles que Gaillard aura promis de faire passer, Lucien ne pourra pas donner une ligne , nous lui couperons ainsi les vivres. Il n'aura que le journal de Martinville pour se défendre et défendre Coralie : un journal contre tous, il est impossible de résister.
— Je vous dirai les endroits sensibles du ministre ; mais livrezmoi le manuscrit de l'article que vous aurez fait faire à Lucien, répondit des Lupeaulx qui se garda bien de dire à Finot que l'ordonnance promise à Lucien était une plaisanterie.
Des Lupeaulx quitta le foyer. Finot vint à Lucien ; et, de ce ion
illusions perdues: un grand homme de prov. a paris. 369
de bonhomie auquel se sont pris tant de gens, il expliqua comment il ne pouvait renoncer à la rédaction qui lui était due. Finot reculait à Tidée d'un procès qui ruinerait les espérances que son ami voyait dans le parti royaliste. Finot aimait les hommes assez forts pour changer hardiment d'opinion. Lucien et lui, ne devaientils pas se rencontrer dans la vie , n'auraient-ils pas l'un et l'autre mille petits services à se rendre ? Lucien avait besoin d'un homme sûr dans le parti libéral pour faire attaquer les ministériels ou les ultras qui se refuseraient à le servir.
— Si l'on se joue de vous, comment ferez-vous? dit Finot en terminant Si quelque ministre, croyaut vous avoir attaché par le licou de votre apostasie , ne vous redoute plus et vous envoie promener, ne vous faudra-t-il pas lui lancer quelques chiens pour le mordre aux mollets ? Eh ! bien , vous êtes brouillé à mort avec Lousteau qui demande votre tête. Félicien et vous, vous ne vous parlez plus. Moi seul, je vous reste ! Une des lois de mon métier est de vivre en bonne intelligence avec les hommes vraiment forts. Vous pourrez me rendre , dans le monde où vous allez , l'équivalent des services que je vous rendrai dans la Presse. Mais les affaires avant tout! envoyez-moi des articles purement littéraires , ils ne vous compromettront pas, et vous aurez exécuté nos conventions.
Lucien ne vit que de l'amitié mêlée à de savants calculs dans les propositions de Finot dont la flatterie et celle de des Lupeaulx Pavaient mis en belle humeur : il remercia Finot!
Dans la vie des ambitieux et de tous ceux qui ne peuvent parvenir qu'à l'aide des hommes et des choses, par un.plan de conduite plus ou moins bien combiné , suivi , maintenu , il se rencontre un cruel moment où je ne sais quelle puissance les soumet à de rudes épreuves : tout manque à la fois, de tous côtés les fils rompent ou s'embrouillent , le malheur apparaît sur tous les points. Quand un homme perd la tête au milieu de ce désordre moral , il est perdu. Les gens qui savent résister à cette première révolte des circonstances , qui se roidissent en laissant passer la tourmente , qui se sauvent en gravissant par un épouvantable effort la sphère supérieure , sont les hommes réellement forts. Tout homme , à moins d'être né riche, a donc ce qu'il faut appeler sa fatale semaine. Pour Napoléon , cette semaine fut la retraite de Moscou. Ce cruel moment était venu pour Lucien. Tout s'était trop heureusement succédé pour lui dans le monde et dans la littérature; il avait été trop heureux, il
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devait voir les hommes et les choses se tourner contre loi. La première douleur fut la plus vive et la plus cruelle de toa es, elle l'atteignit là où il se croyait invulnérable, dans son cœur et dans son amour. Goralie pouvait n'être pas spirituelle ; mais douée d'une beâe âmet eHe avait la faculté de la mettre en dehors par ces mouvements soudains qui font les grandes actrices. Ce phénomène étrange, tant qu'il n'est pas devenu comme une habitude par un long usage, est soumis aux caprices du caractère, et souvent à ne admirable pudeur qui tomme les actrices encore jeunes/ Intérieurement naïve et timide» en apparence hardie et leste comme doit être une comédienne, Coralie encore aimante éprouvait une réaction de son cœur de femme sur son masque de comédienne. L'art de rendre les sentiments, cette sublime fausseté, n'avait pas encore* triomphé chez die de la nature. EHe était honteuse de donner au public ce qui n'appartenait qu'à l'amour. Pins elle avai tune faiblesse particulière aux femmes vraie* Tout en se sachant appelée à régner en souveraine sur la scène, elle avait besoin du succès. Incapable d'affronter une salle avec laquelle elle ne sympathisait pas, elle tremblait toujours en arrivant en scène; et, alors, la froideur du public pouvait la glacer. Cette terrible émotion lui faisait trouver dans chaque nouveau rôle un nouveau début Les applaudissements lui causaient une espèce d'ivresse, mutile à son amour-propre, mais indispensable à son courage : un murmure de désapprobation oh le silence d'un public distrait lui étaient ses moyens; une salle pleine, attentive, des «égards admirateurs et bienveillants l'électrisaient ; elle se mettait alors en communication avec les qualités, nobles de tontes ces âmes, et se sentait la puissance de kit élever, de les émouvoir. Ce double effet accusait bien et la nature nerveuse et la constitution du génie, en trahissant aussi les délicatesses et la tendresse de cette pauvre enfant. Lucien avait fini par apprécier les trésors que renfermait ce cœur, il avait reconnu combien sa maîtresse était jeune fille. Inhabile aux (auasetêB de l'actrice, Coralie était incapable de se défendre contre les rivalités et les manœuvres des coulisses auxquelles s'adonnait Ftorine , file aussi dangereuse , aussi dépravée déjà que soa amie était simple et généreuse. Les rôles devaient venir trouver Coralie ; elfe était trop fière pour implorer les auteurs et subir leurs déshonorantes conditions, pour se donner au premier journaliste qui la menacerait de son amour et de sa plume* Le talent , déjà si rare dans l'art emani* nakre du comédien, n'est qu'une condition du succès, le talent est
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même long-temps nuisible s'il n'est accompagné d'un ceriain génie d'intrigue qui manquait absolument à Coralie. Préroyant les souffrances qui attendaient son amie à son début au Gymnase, Lucien voulut à tout prix lui procurer un triomphe. L'argent qui restait fcur lë prix du mobilier Tendu, celui que Lucien gagnait, tout attait passé aux costumes, à l'arrangement de la loge, à ton» les frais d'un début. Quelques jours auparavant , Lucien £t une démarche humiliante à laquelle il se résolut par amour : il prît les billets de Fendant et Cavalier, se rendit rue des Bourdonnais au Cocon d'or pour en proposer l'escompte à Camusot. Le poète n'était pis encore tellement corrompu qu'il pût aller froidement à cet aàsaut. Il laissa bien des douleurs sur le chemin , il le pava des plus terribles pensées en se disant alternativement : oui ! — non ! Mais il arriva néanmoins an petit cabinet froid, noir, éclairé par une cour intérieure , oû siégeait gravement son pins l'amoureux de Coralie, le débonnaire , le fainéant , te libertin , l'incrédule Camusot qu'il connaissait; mais le sérieux père de famille, le négociant poudré de ruses et de vertus , masqué de là pruderie judiciaire d'un magistrat du Tribunal de Commerce, et défendu par la froideur patronale d'os chef de maison , entouré de commis, de caissiers, de cartons verts, de factures et d'échantillons, bardé de sa femme, accompagné d'une fille simplement mise. Lucien frémit de la tête aux pieds en l'abordant , car le digne négociant lui jeta le regard insolemment indifférent qu'il avait déjà vu dans les yeux des escompteurs.
— Voici des valeurs, je vous aurais mille obligations si vous vouliez me les prendre , monsieur? dit-il en se tenant debout auprès du négociant assis.
— y ou» m'avez pris quelque chose , monsieur, dît Camusot, je ift'en souviens.
Là, Lucien expliqua; la situation de Coralie, à voix basse et en parlant à l'oreille du marchand de soieries , qui put entendre les palpitations du poète humilié. Il n'était pas dans les intentions de Camusot que Coralie éproufât une chute. En écoutant, le négociant regardait les signatures et sourit, il était Juge au Tribunal de Commerce , 3 connaissait la situation des libraires. Il donna quatre mille cinq cents francs à Lucien, à la condition de mettre dans son endos * valeur teçue en soieries. Lucien alla sur-le-champ ^oir Branlait! et fit très-bien les choses aivôc lui pour assurer à Coralie on beau succès. Braulard promit de venir et vint à la répétition générale afin de
convenir des endroits où ses romains déploieraient leurs battoirs de chair, et enlèveraient le succès. Lucien remit le reste de son argent à Coralie en lui cachant sa démarche auprès de Camusot; il calma les inquiétudes de F actrice et de Bérénice, qui déjà ne savaient comment faire aller le ménage. Martinville, un des hommes de ce temps qui connaissaient le mieux le théâtre , était venu plusieurs fois faire répéter le rôle de Coralie. Lucien avait obtenu de plusieurs rédacteurs royalistes la promesse d'articles favorables, il ne soupçonnait donc pas le malheur. La veille du début de Coralie , il arriva quelque chose de funeste à Lucien. Le livre de d' Ardiez avait paru. Le rédacteur en chef du journal d'Hector Merlin donna l'ouvrage à Lucien comme à l'homme Je plus capable d'en rendre compte : il devait sa fatale réputation en ce genre aux articles qu'il avait faits sur Nathan. Il y avait du monde au bureau , tous les rédacteurs s'y trouvaient. Martinville y était venu s'entendre sur un point de la polémique générale adoptée par les journaux royalistes contre les journaux libéraux. Nathan , Merlin , tous les collaborateurs du Réveil s'y entretenaient de l'influence du journal semi-hebdomadaire de LéonGiraud, influence d'autant plus pernicieuse que le langage en était prudent , sage et modéré. On commençait à parler du Cénacle de la rue des Quatre- Vents, on l'appelait une Convention. 11 avait été décidé que les journaux royalistes feraient une guerre à mort et systématique à ces dangereux adversaires, qui devinrent en effet les metteurs en œuvre de la Doctrine, cette fatale secte qui renversa les Bourbons, dès le jour où la plus mesquine des vengeances amena le plus brillant écrivain royaliste à s'allier avec elle. D'Arthez , dont les opinions absolutistes étaient inconnues , enveloppé dans l'anathème prononcé sur le Cénacle , allait être la première victime. Son livre devait être échiné, selon le mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Ce refus excita le plus violent scandale parmi les hommes considérables du parti royaliste venus à ce rendez-vous. On déclara ne^ement à Lucien qu'un nouveau converti n'avait pas de volonté; s'il ne lui convenait pas d'appartenir à la monarchie et à la religion, il pouvait retourner à son premier camp : Merlin et Martinville le prirent à part et loi firent amicalement observer qu'il livrait Coralie à la haine que les journaux libéraux lui avaient vouée , et qu'elle n'aurait plus les journaux royalistes et ministériels pour se défendra L'actrice allait donner lieu sans doute à une polémique ardente qui lui vaudrait
cette renommée après laquelle soupirent toutes les femmes de théâtre.
— Vous n'y connaissez rien, lui dit Martinville, elle jouera pendant trois mois au milieu des feux croisés de nos articles, et trouvera trente mille francs en province dans ses trois mois de congé. Pour un de ces scrupules qui vous empêcheront d'être un homme politique , et qu'on doit fouler aux pieds , vous allez tuer Goralie et votre avenir, vous jetez votre gagne-pain.
Lucien se vit forcé d'opter entre d'Arthez et Goralie : sa maîtresse était perdue s'il n'égorgeait pas d'Arthez dans le grand journal et dans le Réveil. Le pauvre poète revint chez lui, la mort dans l'âme ; il s'assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l'un des plus beaux de la littérature moderne. Il laissa des larmes de page en page, il hésita long-temps, mais enfin il écrivit un article moqueur, comme il savait si bien en faire, il prit ce livre comme les enfants prennent un bel oiseau pour le déplumer et le martyriser. Sa terrible plaisanterie était de nature à nuire au livre. En relisant cette belle œuvre, tous les bons sentiments de Lucien se réveillèrent : il traversa Paris à minuit, arriva chez d'Arthez, vit à travers les vitres trembler la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regardée avec les sentiments d'admiration que méritait la noble constance de ce vrai grand homme ; il ne se sentit pas la force de monter, il demeura sur une borne pendant quelques instants. Enfin poussé par son bon ange, il frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu.
— Que vous arrive-t-il ? dit le jeune écrivain en apercevant Lucien et devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.
— Ton livre est sublime , s'écria Lucien les yeux pleins de larmes, et ils m'ont commandé de l'attaquer.
— Pauvre enfant , tu manges un pain bien dur, dit d'Arthez.
— Je ne vous demande qu'une grâce , gardez moi le secret sur ma visite , et laissez-moi dans mon enfer à mes occupations de damné. Peut-être ne parvient-on à rien sans s'être fait des calus aux endroits les plus sensibles du cœur.
— Toujours le même! dit d'Arthez.
— Me croyez-vous un lâche? Non , d'Arthez, non, je suis un enfant ivre d'amour.
Et il lui expliqua sa position.
— Voyons l'article , dit d'Arthez ému par tout ce que Lucien venait de lui dire de Goralie.
Lucien lui tendit le manuscrit, d'Ârthez le lut, et ne put sVotpêcher de sourire : — Quel fatal emploi de l'esprit! s'écria-t-il ; mais il se tut en voyant Lucien dans un fauteuil , accaidé d'une douleur vraie. — Voulez-vous nie le laisser corriger ? j$ vous k renverrai demain , reprit-il. La plaisanterie déshonore une œuvre , une critique grave et sérieuse est parfois un éloge, je saurai rendre votre article plus honorable et pour vous et pour moi. D'ailleurs moi seul, je connais bien mes fautes !
— En montant une côte aride , on trouve quelquefois un fruit pour apaiser les ardeurs d'une soif horrible; ce fruit , le voilà! dit Lucien qui se jeta dans les bras de d'Arthez , y pleura et lui baisa le front en disant : — Il me semble que je vous confie ma conscience pour me la rendre un jour !
— Je regardé le repentir périodique comme une grande hypocrisie , dit solennellement d'Ârthez, le repentir est alors une prime donnée aux mauvaises actions. Le repentir est une virginité que notre âme doit à Dieu : un homme qui se repent deux fois est donc un horrible sy captante. J'ai peur que tu ne voies que des absolutions dans tes repentirs !
Ces paroles foudroyèrent Lucien qui revint k pas lents rue de la Lune. Le lendemain, le poète porta au journal son article, renvoyé et remanié par d'Arthez ; mais, depuis ce jour, il fut dévoré par une mélancolie qu'il ne sut pas toujours déguiser. Quand le soir il vit la salle du Gymnase pleine, il éprouva les terribles émotions que donne un début au théâtre, et qui s'agrandirent chez lui de toute la puissance de son amour. Toutes ses vanités étaient en jeu , son regard embrassait toutes les physionomies comme celui d'un accusé embrasse les figures des jurés et des juges : un murmure allait le faire tressaillir; un petit incident sur la scène, les entrées et les sorties de Coralie, les moindres inflexions de voix devaient l'agiter démesurément. La pièce où débutait Coralie était une de celles qui tombent , mais qui rebondissent, et la pièce tomba. En entrant en scène , Coralie ne fut pas applaudie , et fut frappée par la froideur du Parterre. Dans les loges, eHe n'eut pas d'autres applaudissements que celui de Camusot. Des personnes placées au Balcon et aux Galeries firent taire le négociant par des chut répétés. Les Galeries imposèrent silence aux claqueurs , quand les claqueurs se livrèrent à des salves évidemment exagérées. Martinville applaudissait courageusement, et l'hypocrite Florine, Nathan, Merlin l'imitaient.