ILLUSION* MM6SS : VH OHAW> HOMME M PROV. A PARIS
Une fois b pièce tombée, il y eut foule dans la loge de Ooralic; mais cette foule aggrava le mal par lea consolations qu'on loi don* nait L'actrice revint au désespoir moins pour elle que pour Lucien.
« Noms avons été trahis par Braillard, dk41.
Cmdîe eut une Sèvfe horrible , elle était atteinte au omt. Le lendemain, il loi fut impossible de jouer : die se vit arrêtée dans sa. cambre, Lucie» lui cacha les journaux* il les décacheta dans la salle à «unger. Tons lea feuilletonistes attribuaient la chute de h pièce à O* rake : eHe avait trop présumé de ses forces; eUe, qui faisait les délices des boulevards, était déplacée aa Gymnase ; ejle avait été poussée la par «ne louable ambition, nais elle n'avait pas consulté tes moyens, çHo avait mal pris son rôle» Lucien lut alors sur CoraWe des tartines composées dans le système hypocrite de sce articles sur Nathan. Une rage digne de Mile» de Crotene quand il se sentit les mains prises dans le chêne qu'il avait ouvert lui-même éclata ehes Lutien, il devint blême ; ses amis donnaient à Coralie, dans une phraséologie aduïirabte de bonté, de complaisance et d'intérêt, les conseils les plus perfides, fille devait jouer, y disait-on, des rôles que les perfides auteurs de ces fèmittetouo infâmes savaient être entière* ment contraires à son talent Tels étaient les journaux royalistes serinés sans doute par Nathan. Quant aux journaux libéraux et aux petits journaux, is déployaient les perfidies, les moqueries que Lucien avait pratiquées. Gorahe entendit on ou deux sanglots , efte sauta de son lit vers Loden, aperçut les journaux, voulut les voir et les kit Après coite lecture, ette alla se recoucher, et garda fesiknoe. fâerine était de la conspiration, elle en avait prévu lis» sue, «le savait fe pôle de Ceralfe , elle avait ou Natban pour répétiteur. L'Administration , qui tenait à ta pièee, voulut «tonner te rèk de CoraMe à Fferine. Le directeur vfcit trouver ta pauvre actrice , elle était en larmes et abattue ; mais quand îk tari dit devant Lucien que Ffcrâe savait le rôle et qu'il était impossible de ne pas donner la pièce le soir, elle se dressa , sauta hors d» lit
— le jouerai, criart-elle*
fille tomba évanouie. Flomne eut dette le rôèe et s'y fit une réputation , car elle releva la pièce; die eut dans tons les journaux une ovation à partir de laquelle elle fut cette grande actrice que vous savez. Le triomphe de Florine exaspéra Lucien au plus haot degré.
— Une misérable à laquelle tu as mis le pain à la main ! Si le
376 II. LtVftE, SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.
Gymnase le veut, il peut racheter ton engagement Je serai comte de Rubempré , je ferai fortune et t'épouserai.
— Quelle sottise! dit Goralie en lui jetant un regard pâle.
— Une sottise ! cria Lucien. Eh ! bien, dans quelques jours tu habiteras une belle maison, tu auras un équipage, et je te ferai un rôle ! -
Il prit deux mille francs et courut à Frascati. Le malheureux y resta .sept heures dévoré par des furies, le visage calme et froid en apparence. Pendant cette journée et une partie de la nuit , il eut les chances les plus diverses : il posséda jusqu'à trente mille francs, et sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finot qui l'attendait pour avoir ses petits articles. Lucien commit la faute de se plaindre.
— Ah ! tout n'est pas roses , répondit Finot ; vous avez fait si brutalement votre demi-tour à gauche que vous deviez perdre l'appui de la presse libérale , bien plus forte que la presse ministérielle et royaliste. Il ne faut jamais passer d'un camp dans un autre sans s'être fait un bon lit où l'on se console des pertes auxquelles on doit s'attendre ; mais, dans tous les cas, un homme sage va voir ses amis, leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux. son abjuration, ils en deviennent les complices, ils vous plaignent, et l'on convient alors, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de se rendre des services mutuels. Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en cette affaire, l'innocence d'un agneau. Vous serez forcé de montrer les dents à votre nouveau parti pour en tirer cuisse ou aile. Ainsi, l'on vous a sacrifié nécessairement à Nathan. Je ne vous cacherai pas le bruit, le scandale et les criailleries que soulève votre article contre d'Arthez. Marat est un saint comparé à vous. 11 se prépare des attaques contre vous, votre livre y succombera. Où en est-il, votre roman?
— Voici les dernières feuilles , dit Lucien en montrant un paquet d'épreuves.
— On vous attribue les articles non signés des journaux ministériels et ultras contre ce petit d'Arthez. Maintenant, tous les jours, les coups d'épingle du Réveil sont dirigés contre les gens de la. rue des Quatre- Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes qu'elles sont drôles. Il y a toute une coterie politique, grave et sérieuse derrière le journal de Léon Giraud , une coterie à qui le pouvoir appartiendra tôt ou tard.
— Je n'ai pas mis le pied au Réveil depuis huit jours.
— Eh ! bien , pensez à mes petits articles. Faites-en cinquante
sur-lé-champ, je tous les payerai en masse; mais faites-les dans la couleur du journal.
Et Finot donna négligemment à Lucien le sujet d'un article plaisant contre le Garde-des-Sceaux en lui racontant une prétendue anecdote qui, lui dit-il, courait les salons.
Pour réparer sa perte au jeu , Lucien retrouva , malgré son affaissement , de la verve , de la jeunesse d'esprit , et composa trente articles de chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla chez Dauriat,.sûr d'y reocontrer Finot auquel il voulait les remettre secrètement ; il avait d'ailleurs besoin de faire expliquer le libraire sur la non-publication des Marguerites, Il trouva la boutique pleine de ses ennemis. A son entrée, il y eut un silence complet, les conversations cessèrent. En se voyant mis au ban du journalisme , Lucien se sentit un redoublement de courage , et se dit en lui-même comme dans l'allée du Luxembourg : — Je triompherai ! Dauriat ne fut ni protecteur ni doux , il se montra goguenard, retranché dans son droit : il ferait paraître les Marguerites à sa guise, il attendrait que la position de Lucien en assurât le succès, il avait acheté l'entière propriété. Quand Lucien objecta que Dauria t était tenu de publier ses Marguerites par la nature même du contrat et de la qualité des contractants, le libraire soutint le contraire et dit que judiciairement il ne pourrait être contraint à une opération qu'il jugeait mauvaise, il était seul juge de l'opportunité. Il y avait d'ailleurs une solution que tous les tribunaux admettraient : Lucien était maître de rendre les mille écus, de reprendre son œuvre et de la faire publier par un libraire royaliste.
Lucien se retira plus piqué du ton modéré que Dauriat avait pris , qu'il ne l'avait été de sa pompe autocratique à leur première entrevue. Ainsi , les Marguerites ne seraient sans doute publiées qu'au moment où Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires d'une camaraderie puissante , ou deviendrait formidable par luimême. Le poète revint chez lui lentement, en proie à un découragement qui le menait au suicide , si l'action eût suivi la pensée. Il vit Goralie au lit, pâle et souffrante.
— Un rôle, ou elle meurt, lui dit Bérénice pendant que Lucien s'habillait pour aller rue du Mont-Blanc chez mademoiselle des Touches qui donnait une grande soirée où il devait trouver des Lupeaulx, Vignon, Blondet, madame d'Espard et madame de Bargeton.
La soirée ét?it donnée pour Gonti, le grand compositeur qui pos-
379 u~ livra, «aurai e» la vie m wmmvmat.
sériait Pune des voix fei plus célèbres en, dâbors de la soèue, pour la Cinti, la Pasta, Garda, Levasseur, et deux ou trois voix ittotret de beau monde. Lucien se glissa jusqu'à l'endroit où la marquise , sa oensine et madame de Montcoraet étaient assises. La maUnHte reux jeune homme prit un air léger, content* heurm; il ptak sauta, se peetra comme il était dans ses jours de spiandeer , i* ne voulait point paraître avoir besoin du monde. H s'étendit sur les servioes qu'il rendait an parti royahste, il en donna ponr preuve ht oris de haine que poussaient les Libéraux.
— Vous en serez bien largement récompensé, non ami, lut dit madame de Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. AHes aprésrdenMUB à la chancellerie avec le Héron et des Lupeauk , et vous y trouverez votre ordonnance signée par le roi Le garde-des~ sceaux la porto demain an château ; mais il y a conseil, il revko~ dft tard s néanmoins, si je savais le résultat, dans k soirée, j'eswer* rai obe? voua. Où demeare&-vou*2
— le viendrai, répond Lucien honteux d'avoir à dire quH* demeurait rue de k Lune.
-rr Les dnca de Lenencoort et de Navarreins ont parié de vont au roi, reprit ta marquise, ib ont vanté en vous un de ces dévouements absolus et entiers qui ynufamtt une récompense éclatante afin de vous venger des pereéenlsoiis du parti MbéraL D'ailleurs, te nom et le titre des Rubempré , auxquels vous avez droit par votre mère, vont devenir illustres en vos». Le roi a dit à Sa Grandeur, le soir, de lui apporter une ordonnance ponr autoriser le sieur Lucien Chardon à porter le nom et les titees des coptes (te Buteur pré, en se qualité de pe**t-âb dn dernier, comte par se mère, — Favorisons k& cha#donae*els du Pmde, art-ii dit après avoir ta, votre sonnçl sur le lis dont s'est heureusement souvenu ma coaskieet qu'elle avait doué an duc. — Surfont quand le roi peut laine le anY* rade de le& changer en aigles, a réponde monsieur de Navamsns.
Laden eut une eifasion de cœur qui aurait pu attendrir une femme moins profondénaent blessée que Tétait Louise d'Esperd dç. Négrepelisse. Plus Lucien était beau, pàue eSe aurait soif de vengeance, fies Luneeulx avait raison, Lucien manquait de tact : il ne sut pas deviner que. Focdonaance dont on lui parlait n'était qu'une plaisanterie comme savait en foire madame d'Espard. Enhardi par ce succès et par. la distinction fcttense que hu témoignait maderaok? He des Touches, il resta chez ette jusqu'à deux heures dn ma-
tin pour pouvoir lui parler en particulier. Lucien avait appris dans les bureaux des journaux royalistes que mademoiselle des Touches était la collaboratrice secrète d'uoe pièce où devait jouer la grande merveille du moment , la petite Fay. Quand les salons furent déserts, il emmena mademoiselle dès Touches sur un sofa, dans le boudoir , et lui raconta d'une façon si touchante le malheur de Coralte et le sien , que cette illustre hermaphrodite lui promit (te faire donner le rôle principal à Caralie.
Le lendemain de cette soirée, au moment où CoraHe, heurenaa de k promesse de mademoiselle des Touches à Lucien , revenait Si la vie et d^eunak avec son poète , Lucien lisait le journal de Lous? teau, où se trouvait le récit épigrammatyiue de l'anecdote inventée sur le Garde-des-Sceaux et sur sa femme. La méchanceté la plus noire s'y cachait sous l'esprit le pkis incisif. Le ro\ Louis XVIII y était admirablement mis. en scène, et ridiculisé sans que te Parquet pût intervenir. Voici le fait auquel te parti libéral essayait de donner l'apparence de la vérité, mais qui n'a fait que grossir le nombre de ses spirituelles calomnies.
La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et musquée , pleine de madrigaux et d'étincelles , y était interprétée comme la dernière expression de son amour qui devenait doctrinaire : il passait , y disait-on , du kit à l'idée. L'illustre maîtresse , si cruellement attaquée par Béranger sous le nom d'Octavie, avait conçu les craintes les plus sérieuses, La correspondance languissait. Plus Octavie déployait d'esprit, pkis son amant se montait froid et terne. Octavie avait fini par découvrir la cause de sa défaveur, son pouvoir était menacé par les prémices et tes épices d'une nouvelle correspondance du royal écrivain avec la femme du G ardentes-Sceau*. Cette excellente femme était supposée incapable d'écrire un billet, elle devait être purement et simplement l'éditeur responsable d'une audacieuse ambition. Qui pouvait être caché sous cette jupe ? Après quelques observations , Octavie découvrit que le roi correspondait avec son Ministre. Son plan est fait. Aidée par un ami fidèle , elle retient un jour le Ministre à la Chambre par une discussion orageuse , et se ménage un tête-à-tête où elle révolte l'amour-propre du roi par la révélation de cette tromperie, Louis XVIII entre dans un accès de colère bourbonnienne et royale, il éclate contre Octavie, il doute; Octavie offre une preuve immédiate en le priant d'écrire un mot qui voulût absolument une réponse. La malheureuse femme
surprise envoie requérir son mari à la Chambre ; mais tout était prévu , dans ce moment il occupait la tribune. La femme sue sang et eau, cherche tout son esprit, et répond avec l'esprit qu'elle trouve, — Votre chancelier vous dira le reste , s'écria Octavie en riant du désappointement du Roi.
Quoique mensonger, l'article piquait au vif le Garde~des-Sccaux, sa femme et le Roi. Des Lupeaulx, à qui Finot a toujours gardé le secret, avait, dit-on , inventé l'anecdote. Ce spirituel et mordant article fit la joie des Libéraux et celle du parti de Monsieur ; Lucien s'en amusa sans y voir autre chose qu'un très-agréable canard. Il alla le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du Chàtelet. Le baron venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Châtelet , nommé Conseiller d'État en service extraordinaire , était fait comte avec la promesse de la préfecture de la Charente, dès que le préfet actuel aurait fini les quelques mois nécessaires pour compléter le temps voulu pour lui faire obtenir le" maximum de la retraite. Le comte du Châtelet , car le du fut inséré dans l'ordonnance , prit Lucien dans sa voiture et le traita sur un pied d'égalité. Sans les articles de Lucien , il ne serait peut-être pas parvenu si promptement; la persécution des Libéraux avait été comme un piédestal pour lui. Des Lupeaulx était au Ministère, dans le cabinet du Secrétaire-Général. A l'aspect de Lucien , ce fonctionnaire fit un bond d'étonnement et regarda des Lupeaulx.
— Comment! vous osez venir ici, monsieur? dit le Secrétaire- Général à Lucien stupéfait. Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance préparée, la voici! Il montra le premier papier venu déchiré en quatre. Le ministre a voulu connaître l'auteur de l'épouvantable article d'hier, et voici la copie du numéro, dit le Secrétaire-Général en tendant à Lucien les feuillets de son article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et vous êtes colla* borateur de cet infâme journal qui fait blanchir les cheveux aux ministres , qui chagrine les Centres et nous entraîne dans un abîme. Vous déjeunez du Corsaire, -du Miroir, du Constitutionnel, du Courrier ; vous dînez de la Quotidienne, du Réveil, et vous soupez avec Martinville , le plus terrible antagoniste du Ministère , et qui pousse le roi vers l'absolutisme , ce qui l'amènerait à une révolution tout aussi promptement que s'il se livrait à l'extrême Gauche? Vous êtes un très-spirituel journaliste, mais vous ne serez jamais un homme politique. Le ministre vous a dénoncé comme
Fauteur de l'article au roi , qui , dans sa colère, a grondé monsieur le duc de Navarreins , son premier gentilhomme de service. Vous vous êtes fait des ennemis d'autant plus puissants qu'ils vous étaient plus favorables! Ce qui chez un ennemi semble naturel, est épouvantable chez un ami.
— Mais vous êtes donc un enfant, mon cher? dit des Lupeaulx. Vous m'avez compromis. Mesdames d'Ëspard et de Bargeton , madame de Montcornet , qui avaient répondu de vous , doivent être furieuses. Le duc a dû faire retomber sa colère sur la marquise, et la marquise a dû gronder sa cousine. N'y allez pas ! Attendez.
— Voici Sa Grandeur, sortez ! dit le Secrétaire-Général. Lucien se trouva sur la place Vendôme, hébété comme un homme
à qui Ton vient de donner sur la tête un coup d'assommoir. Il revint à pied par les boulevards en essayant de se juger. II se vit le jouet d'hommes envieux , avides et perfides. Qu'était-il dans ce monde d'ambitions ? Un enfant qui courait après les plaisirs et les jouissances de vanité , leur sacrifiant tout ; un poète , sans réflexion profonde , allant de lumière en lumière comme un papillon , sans plan fixe, l'esclave des circonstances, pensant bien et agissant mal* Sa conscience fut un impitoyable bourreau. Enfin , il n'avait plus d'argent et se sentait épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient qu'après ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l'aventure , perdu dans ses réflexions; il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux , une affiche où , sous un titre bizarre , à lui tout à fait inconnu , brillait son nom : Par monsieur Lucien Chardon de Rubempré. Son ouvrage paraissait, il n'en avait rien su, les journaux se taisaient. Il demeura les bras pendants , immobile, sans apercevoir un groupe de jeunes gens les plus élégants, parmi lesquels étaient Rastignac , de Marsay et quelques autres de sa connaissance. 11 ne fit pas attention à Michel Chrestien et à Léon Giraud , qui venaient à lui.
— Vous êtes monsieur Chardon î lui dit Michel d'un ton qui fit * résonner les entrailles de Lucien comme des cordes.
— Ne me connaissez- vous pas? répondit-il en pâlissant. Michel lui cracha au visage.
— Voilà les honoraires de vos articles contre d'Arthez. Si chacun dans sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse resterait ce qu'elle doit être : un sacerdoce respectable et respecté !
&8Î II. LIVftC, SCENES DE LA Vlfc DE MtOVlftCfi.
Lucien avait chancelé ; il s'appuya sur Rastignac en lui disant * ainsi qu'à de Marsay : — Messieurs , vous ne sauriez refuser d'être mes témoins. Mais je vebx d'abord rendre la pârtie égale , et l'affaire sans remède.
Lucien donna vivement un soufflet à Michel, qui né s'y attendait pas. Les dandies et les amis de Michel se jetèrent entre le républicain et le royaliste , afin que cette lutte ne prit pas en caractère populacier. Rastignac saisit Lucien et l'emmena chez lui , rue Taibout , à deux pas de cette scène , qui avait lieu sûr le boulevard de Gand , à l'heure du dîner. Cette circonstance évita les rassemblements d'usage ën pareil cas. De Marsay vint chercher Lucien, que tes deux dandies forcèrent à dîner joyeusement avec eux au café Anglais, où ils se grisèferit.
— Êtes-vous fort à Fépée? lui dit de Marsay.
— Je n'en ai jamais manié.
— Au pistolet? dit Rastignac.
— Je n'ai pas dans ma vie tiré un seul coup de pistolet.
— Vous avez pour vous le hasard , vous êtes ini terrible adversaire , vous pouvez tuer votre homme , dk de Marsay.
Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie. L'actrice avait joué dans une petite pièce et à Fimproviste, eHe avait repris sa revanche en obtenant des applaudissements légitimes et non stipendiés. Cette soirée , à laquelle ne s'attendaient pas ses ennemis, détermina le directeur à lui donner le principal rôle dans la pièce de Camille Maupin ; car il avait fini par découvrir la cause de Finsuceès de Coralie à son début Courroucé par les intrigues de FJorine et de Nathan pour faire tomber une actrice à laquelle M tenait, le Directeur avait promis à Coralie la protection de F Administration.
A cinq heures du matin , Rastignac vint chercher Lucien.
— Mon cher, vous êtes logé dans le système de votre rue, fcri dit-il pour tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous, sur le chemin de Clignancourt, c'est de bon goût, et nous devons de bons exemples.— Voici le programme, lui dit de Marsay dès quête fiacre roula dans te faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet, à vingt-cinq pas , marchant à volonté Fun sur l'autre jnsqtt'à une distance de quinze pas. Vous avez chacun cinq pas à faire et trois eeups * tirer , pas davantage." Quoi qu'il arrive, veras vote engagez Il en rester l'un et Fautre. Pïtfus chargeons les pistolets de votre
illusions raft&trcs : un graud Bonne m prov. a mais. 883
adversaire , el ses témoins chargent les vôtres. Les armes ont été choisies par les quatre témoins réunis chez un armorier. Je fous promets que nous avons aidé le hasard : vous aves des pistolets de cavalerie.
Pour Lucien , la vie était devenue un mauvais rêve ; il lui était indifférent de vivre ou de mourir, Le courage particulier au suicide lui servit donc à paraître en grand costume de bravoure aux yeux des spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, à sa place. Cette insouciance passa pour un froid calcul : on trouva ce poète très-fort* Michel Chrestien vint Jusqu'à sa limite* Les deux adversaires firent feu en même temps, car les insultes avaient été regardées comme égales» Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien dont la baUe passa à dix pieds au-dessus de la tête de son adversaire. Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote du poète, lequel était heureusement piqué et garni de bougrafe. AU troisième coup , Lucien reçut- la balle dans le sein et tomba.
— Est-il mort? demanda Mkhel.
— Non , dit le chirurgien , 3 s'en tirera.
— Tant pis, répondit Michel
— Oh ! oui , tant pis, répéta Lucien en versant des larmes.
A midi , ce malheureux enfant 9e trouva dans sa chambre et sur son lit; il avait fattu cinq heures et de grands ménagements pour l'y transporter. Quoique son état fût sans danger , il exigeait des précautions : la fièvre pouvait amener de fâcheuses complications. Coralie étouffa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps que son ami fut en danger* elle passa les nuits avec Bérénice en apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux tnois» Cette pauvre créature jouait quelquefois un rôle qui voulait de la gaieté , fend» qu'intérieurement die se disait : — Mon cher Lucien meurt peut-être en ce moment !
Pendant ce temps , Lucien fut soigné par Bianchoti : il dut la vie au dévotement de cet ami si vivement blessé , mars à qui d'Arthez avait confié le secret de la démarche de Lucien en justifiant le malheureux'poète. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fièvre nerveuse d'une haute gravité, Bianchon, qui soupçonnait d'Arthez de quelque générosité * questionna son malade; Lucien lui dit n'avoir pas fait d'autre article sur le livre de d'Arthez que Farticle sérieux et grave inséré dans le journal d'Hector xMerlin.
A la in du premier moi» , la maison Fendant et €*va!ier déposa
son bilan. Bianchon dit à l'actrice de cacher ce coup affreux à Lucien. Le fameux roman de l'Archer de Charles IX , publié sous un titre bizarre, n'avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de l'argent avant de déposer le bilan, Fendant, à l'insu de Cavalier, avait vendu cet ouvrage en bloc à des épiciers qui le revendaient à bas prix au moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait les parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des Augustins, qui avait pris une certaine quantité d'exemplaires de ce roman, se trouvait donc perdre une somme considérable par suite de l'avilissement subit du prix : les quatre volumes in-12 qu'elle avait achetés quatre francs cinquante centimes étaient donnés pour cinquante sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux continuaient à garder le plus profond silence. Barbet n'avait pas prévu ce lavage , il croyait au talent de Lucien ; contrairement à ses habitudes, il s'était jeté sur deux cents exemplaires ; et la perspective d'une perte le rendait fou , il disait des horreurs de Lucien. Barbet prit un parti héroïque : il mit ses exemplaires dans un coin de son magasin par un entêtement particulier aux avares, et laissa ses confrères se débarrasser des leurs à vil prix. Plus tard, en 1824, quand la belle préface de d'Arthez, le mérite du livre et deux articles faits par Léon Giraud eurent rendu à cette œuvre sa valeur, Barbet vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs. Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie, il fut impossible d'empêcher Hector Merlin de venir voir son ami mourant; et il .lui fit boire goutte à goutte le calice amer de ce éouiiion, mot en usage dans la librairie pour peindre l'opération funeste à laquelle s'étaient livrés Fendant et Cavalier en publiant le livre d'un débutant. Martinville, seul fidèle à Lucien, fit un magnifique article en faveur de l'œuvre; mais l'exaspération était telle, et chez les Libéraux, et chez les Ministériels, contre le rédacteur en chef de l'Aristarque, de l'Oriflamme et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux athlète, qui rendit toujours dix insultes pour une au libéralisme, nuisirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique, quelque vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie, Bérénice et Bianchon fermèrent la porte à tous les soi-disant amis de Lucien qui jetèrent les hauts cris ; mais il fut impossible de la fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait leurs billets exigibles en vertu d'une des dispositions du Code de commerce, la plus attentatoire aux droits des tiers qui se voient ainsi privés
des bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement poursuivi par Gamusot. En voyant ce nom , l'actrice comprit la terrible et humiliante démarche qu'avait dû faire son poète, pour elle si angélique ; elle l'en aima dix fois plus , et ne voulut pas implorer Gamusot En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce le trouvèrent au lit , et reculèrent à l'idée de l'emmener ; ils allèrent chez Gamusot avant de prier le Président du Tribunal d'indiquer la maison de santé dans laquelle ils déposeraient le débiteur. Gamusot accourut aussitôt rue de la Lune. Goralie descendit et remonta tenant les pièces de la procédure qui d'après l'endos avait déclaré Lucien commerçant. Gomment avait-elle obtenu ces papiers de Gamusot? quelle promesse avait-elle faite? elle garda le plus morne silence ; mais elle était remontée quasi morte. Goralie joua dans la pièce de Camille Maupin, et contribua beau* coup à ce succès de l'illustre hermaphrodite littéraire. La création de ce rôle fut la dernière étincelle de cette belle lampe. A la vingtième représentation , au moment où Lucien rétabli commençait à se promener , à manger , et parlait de reprendre ses travaux , Goralie tomba malade : un chagrin secret la dévorait Bérénice a toujours cru que , pour sauver Lucien , elle avait promis dé revenir à Gamusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rôle à Florine. Nathan déclarait la guerre au Gymnase dans le cas où Florine ne succéderait pas à Goralie. En jouant le rôle jusqu'au dernier moment pour ne pas le laisser prendre par sa rivale , Goralie outrepassa ses forces; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant la maladie de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander à la caisse du théâtre; malgré son bon vouloir, Lucien était encore incapable de travailler, il soignait d'ailleurs Goralie afin de soulager Bérénice; ce pauvre ménage arriva donc à une détresse absolue, il eut cependant le bonheur de trouver dans Bianchon un médecin habile et dévoué, qui lui donna crédit chez un pharmacien. La situation de Goralie et de Lucien fut bientôt connue des fournisseurs et du propriétaire. Les meubles furent saisis. La couturière et le tailleur, ne craignant plus le journaliste, poursuivirent ces deux bohémiens à outrance. Enfin il n'y eut plus que le pharmacien et le charcutier qui fissent crédit à ces malheureux enfants. Lucien , Bérénice et la malade furent obligés pendant une semaine environ de ne manger que du porc sous toutes les formes ingénieuses et variées que lui donnent les charcutiers. La charcuterie , assez inflammatoire de sa
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nature , aggrava la maladie de l'actrice. Lucien fat contraint par la misère d'aller chez Lousteau réclamer les mille francs que cet ancien ami, ce traître, lui devait. Ce fut, au milieu dé ses malheurs, la démarche qui lui coûta le plus. Lousteau ne pouvait plus rentrer tehez lui rue de la Harpe, il couchait chez ses amis, il était poursuivi , traqué comme un lièvre. Lucien ne put trouver son fatal introducteur dans le îhonde littéraire que chez Flicoteauï. Lousteau dînait à la même table où Lucien l'avait rencontré , pour son malheur, fe jour où il s'était éloigué de d'Artbez. Lousteau lui offrit à (ÊBner, et Lucien accepta !
Quand , en sortant de chez Fhcoleaux ; Claude Vignon , qui y mangeait ce jour-là , Lotoste&u, Lucien et le grand inconnu qui remisait sa garderobe chez Samanon voulurent aller an café Voltaire prendre du café, jamais ils ne purent faire trente Sons fen réunissant le billon qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg , espérant y rencontrer un libraire , et ils tirent en effet un des plus fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau demanda quarante francs, et qui les donna. Lousteau partagea la somme en quatre portions égales , et chacun des écrivains en prit une. La misère avait éteint toute fierté, tout sentiment chez Lucien ; H pleura devant ces trois artistes en leur racontant sa situation ; mais chacun de ses camarades avait un drame tout aussi cruellement horrible à lui dire : quand chacun eut paraphrasé le sien, le poète se trouva le moins malheureux des quatre. Aussi tous avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur pensée qui doublait le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francsl Le grand inconnu, quoiqu'il eût une divine maîtresse , alla dans une vile maison suspecte se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se rendit au Petit Rocher de Cancale dans l'intention d'y boire deux bouteilles de vin de Bordeaux pour, abdiquer sa raison et sa mémoire. Lucien quitta Claude Vignon sur le seuil du restaurant , en refusant sa part de ce- souper. La poignée de main que le grand Momme de province donna au seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile Ait accompagnée d'un horrible serrement de coeur.
— Que faire? lui demanda-t-il.
— A la guerre, comme à la guerre, lui dit le grand critique. Votre livre est beau , mais il vous a fait des envieux, votre lutte sera longue et difficile. Le génie est une horrible maladie. Tout
écrivain porte en son cœur un monstre qui , semblable au taenia dans l'estomac , y dévore les sentiments à mesure qu'ils y éclosent. Qui triomphera ? la maladie de l'homme , ou l'homme de la maladie ? Certes, il faut être un grand homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère. Le talent grandit, le cœur se dessèche, A moins d'être un colosse, à moins d'avoir des épaules d'Hercule , on reste ou sans cœur ou sans talent. Vous êtes mince et fluet ♦ vous succomberez, ajouta-t-il en entrant chez le restaurateur.
Lucien revint chez lui en méditant sur cet horrible arrêt dont la profonde vérité lui éclairait la vie littéraire.
— De l'argent 1 lui criait une voix.
Il fit lui-même, à son ordre, trois billets de mille francs chacun à un , deux et trois mois d'échéance , en y imitant avec une admirable perfection la signature de David Séchard , et il les endossa ; pois, le lendemain, il les porta chez Métivier, le marchand de papier de la rue Serpente, qui les lui escompta sans aucune difficulté. Lucien écrivit aussitôt à son beau-frère en le prévenant de k nécessité où il avait été de commettre ce faux , en se trouvant dans l'impossibilité de subir les délais de la poste ; mais il lui promettait dé faire les fonds à l'échéance. Les dettes de Coralie et ceHes de Lucien payées , il resta trois cents francs que le poète remit entre les mains de Bérénice , en lui disant de ne lui rien donner s'il demandait de l'argent : il craignait d'être saisi par l'envie d'aller .au jeu. Lucien, animé d'une rage sombre, froide et taciturne, se mit à écrire ses plus spirituels articles à la lueur d'une lampe en veillant Coralie. Quand il cherchait ses idées , il voyait celte créature adorée , blanche comme mie porcelaine , belle de la beauté des mourantes, lui smiriant de deux lèvres pâles, lui montrant des yeux brillants comme le sont ceux de toutes les femmes qui succombent autant à la maladie qu'au chagrin. Lucien envoyait ses articles aux journaux mais comme il ne pouvait pas aller dans les bureaux pour tourmenter les rédacteurs en chef, les articles ne paraissaient pas. Quand il se décidait à venir au journal, Théodore Gaillard qui lui avait fait des avances et qui, plus tard , profita de ces diamants littéraires , le recevait froidement.
— Prenez garde à vous, mon cher? vous n'avez plus d'esprit, ne vous laissez pas abattre, ayez de la verve ! lui disait-il.
— Ce petit Lucien n'avait que son roman et ses premiers articles dans le ventre, s'écriaient Félicien Vernou, Merlin et tous
ceux qui le haïssaient quand il était question de lui chez Dauriat ou au Vaudeville. Il nous envoie des choses pitoyables.
Ne rien avoir dans ie ventre, mot consacré dans l'argot du journalisme , constitue un arrêt souverain dont il est difcile d'appeler, une fois qu'il a été prononcé. Ce mot , colporté partout , tuait Lucien , à l'insu de Lucien.
Âu commencement du mois de juin, Bianchon dit au poète que Coralie était perdue, elle n'avait pas plus de trois ou quatre jours à vivre. Bérénice et Lucien passèrent ces fatales journées à pleurer , sans pouvoir cacher leurs larmes à cette pauvre fille au désespoir de mourir à cause de Lucien. Par un retour étrange, Coralie exigea que Lucien lui amenât un prêtre. L'actrice voulut se réconcilier avec l'Église , et mourir en paix. Elle fit une fin chrétienne , son repentir fut sincère. Cette agonie et cette mort achevèrent d'ôter à Lucien sa force et son courage. Le poète demeura dans un complet abattement , assis dans un fauteuil , au pied du lit de Coralie , en ne cessant de la regarder , jusqu'au moment où il vit les yeux de l'actrice tournés par la main de la mort. Il était alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre sur les pots de fleurs qui se trouvaient en dehors de la croisée, et gazouilla quelques chants. Bérénice agenouillée baisait la main de Coralie qui se refroidissait sous ses larmes. Il y avait alors onze sous sur la cheminée. Lucien sortit poussé par un désespoir qui lui conseillait de demander l'aumône pour enterrer sa maîtresse, ou d'aller se jeter aux pieds de la marquise d'Espard, du comté du Châtelet, de madame de Bargeton, de mademoiselle des Touches, ou du terrible dandy de Marsay : il ne se sentait plus alors ni fierté , ni force. Pour avoir quelque argent, il se serait engagé soldat I II marcha de cette allure affaissée et décomposée que connaissent les malheureux , jusqu'à l'hôtel de Camille Maupin, il y entra sans faire attention au désordre de ses vêtements, et la fit prier de le recevoir.
— Mademoiselle s'est couchée à trois heures du matin , et personne n'oserait entrer chez elle avant qu'elle n'ait sonné, répondit le valet de chambre.
— Quand vous sonne-t-elle ?
— Jamais avant dix heures.
Lucien écrivit alors une de ces lettres épouvantables où les mal-» heureux ne ménagent plus rien. Un soir, il avait mis en doute la possibilité de ces abaissements, quand Lousteau lui parlait des de-
mandes faites par de jeunes talents à Finot, et sa plume l'emportait ^peut-être alors au delà des limites où l'infortune avait jeté ses prédécesseurs. Il revint las, imbécile et fiévreux par les boulevards , sans se douter de l'horrible chef-d'œuvre que venait de lui dicter le désespoir. Il rencontra Barbet
— Barbet, cinq cents francs? lui dit-il en lui tendant la main.
— Non, deux cents, répondit le libraire.
— Ah ! vous avez donc un cœur.
— Oui , mais j'ai aussi des affaires. Vous me faites perdre bien de l'argent, ajouta-t-il après lui avoir raconté la faillite de Fendant et de Cavalièr, faites-m'en donc gagner?.
Lucien frissonna.
— Vous êtes poète, vous devez savoir faire toutes sortes de vers, dit le libraire en continuant. En ce moment, j'ai besoin de chansons grivoises pour les mêler à quelques chansons prises à différents auteurs , afin de ne pas être poursuivi comme contrefacteur et pouvoir vendre dans les rues un joli recueil de chansons à dix sous. Si vous voulez n/envoyer demain dix bonnes chansons à boire ou croustilleuses... là... vous savez! je vous donnerai deux cents francs.
Lucien revint chez lui : il y trouva Goralie étendue droit et roide sur un lit de sangle , enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles aux quatre coins de ce lit Sur le visage de Goralie étincelait cette fleur de beauté qui parie si haut aux vivants en leur exprimant un calme absolu , elle ressemblait à ces jeunes fillqp qui ont la maladie des pâles couleurs : il semblait par moments que ces deux lèvres violettes allaient s'ouvrir et murmurer le nom de Lucien , ce mot qui , mêlé à celui de Dieu , avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à Bérénice d'aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive église de Bonne-Nouvelle.
Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du Corps de sa pauvre amie , et y composa les dix chansons qui voulaient des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes avant de pouvoir travailler ; mais il finit par trouver son intelligence au service de la nécessité , comme s'il n'eût pas souffert Il exécutait déjà le terrible arrêt de Glaude Vignon sur la séparation qui s'accomplit entre le cœur et le cerveau. Quelle nuit que
3fc0 II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
celle où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux Goguettes en écrivant à la lueur des cierges , à côté du prêtre qui priait pour Coralie?...
Le lendemaip matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui entendant chanter les couplets suivants ;
Amis, la morale en chanson Me fatigue et m'ennuie ; Doit-on invoquer la raison Quand on sert la Folie ?
D'ailleurs tous les refrains sont bons Lorsqu'on trinque avec des lurons ;
Épicure l'atteste.
N'allons pas chercher Apollon Quand Baechus est notre éehanson; Rions! buvons!
Et moquons-nous du reste.
Hippocrate à fout bon buveur
Promettait la centaine.
Qu'importe, après tout, par malheur,
Si la jambe incertaine
Ne peut plus poursuivre un tendron ,
Pourvu qu'à vider un flacon
La main soit toujours leste?
Si toujours, en vrais biberons, Jusqu'à soixante ans nous trinquons, Rions! buvons!
Et moquons-nous du reste.
Veut-on savoir d'où nous venons , La chose est très»focile ; Mais, pour savoir où nous irons, 11 faudrait être habile.
Sans nous inquiéter, -enfin , Usons, ma foi, jusqu'à la fin
De la bonté céleste !
Il est certain que nous mourrons ; Mais il est sûr que nous vivons ; Rions! buvons!
Et moquons-uous du reste.
Au moment où Je poète chantait cet épouvantable dernier couple*, Biancfaou et d'Arthez entrèrent et te trouvèrent dans le paroxisme de rabattement, il versait un torrent de larmes, et n'avait plus la force de remettre ses chansons au net Quand, à travers ses sanglots, il eut expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui l'écoutaient
— Ceci, dit d'Arthez, efface bien des fautes!
— Heureux ceux qui trouvent l'Enfer ici-bas, dit gravement lp prêtre.
Le spectacle de cette belle morte souriant à l'éternité» la vue de . son amant lui achetant une tombe avec desgravelqres, Barbet payant un cercueil , ces quatre chandelles autour de cette actrice dont b basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter toute une salle » puis sur la porte le prêtre qui l'avait réconciliée avec Dieu retournant k l'église pour y dire une messe en faveur # celle qui avait tant aimé ! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand médecin qui s'assirent sans pouvoir proférer une parole. Un valet apparut et annonça mademoiselle des Touches. Cette belle et sublime 61k comprit tout , eUe alla vivement à Lucien , Ijii serra la main , et y glissa deux billets de mille francs.
— Il n'est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant D'Arthez , Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittèrent
Lucien qu'après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, maïs totis les ressorts étaient brisés chez lui* A midi, le Cénacle, moins Michel Chrestien qui cependant avait été détrompé sur la culpabilité de Lucien , se trouva dans la petite église de Bonne-Nouvelle » ainsi que Bérénice et mademoiselle des Touches, deux comparses du Gymnase, l'habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes accompagnèrent l'actrice au cimetière du Père-Lachaise. Camusot, qui pleurait à chaudes larmes * jura solennellement à Lucien d'acheter un terrain à perpétuité et d'y faire construire une colonnettc sur laquelle on graverait : Coralie , et dessous : Morte à dixneuf ans.
Lucien demeura seul jusqu'au coucher du soleil * sur cette colline d'où ses yeux embrassaient Paris. — Par qui serais-je aimé ? se demanda-t-il. Mes vrais amis me méprisent. Quoi que j'eusse fait, tout de moi semblait noble et bien à celle qui est là ! Je n'ai plus que ma sœur, David et ma mère! Que pensent-ils de moi, là-bas?
Le pauvre grand homme de province revint rue de la Lune ; et ses impressions furent si vives en revoyant l'appartement vide , qu'il alla se loger dans un méchant hôtel de la même rue. Les deux mille francs de mademoiselle des Touches payèrent toutes les dettes, mais en y ajoutant le produit du mobilier. Bérénice et Lucien eurent dix francs à eux qui les firent vivre pendant dix jours que Lucien passa dans un accablement maladif : il ne pouvait ni écrire , ni penser , il se laissait aller à la douleur, et Bérénice eut pitié de lui.
— Si vous retournez dans votre pays , comment irez-vous ? repondit-elle un soir à une exclamation de Lucien qui pensait à sa sœur, à sa mère et à David Séchard.
— A pied, dit-il.
— Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous faites douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins vingt francs.
— Je les aurai , dit-il.
Il prit ses habits et son beau linge, ne garda sur lui que le strict nécessaire , et alla chez Samanon qui lui offrit cinquante francs de toute sa défroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour prendre la diligence, il ne put le fléchir. Dans sa rage, Lucien monta d'un pied chaud à Frascati, tenta la fortune et revint sans un liard.
Quand il se trouva dans sa misérable chambre, rue de la Lune , il demanda le châle de Coralie à Bérénice. À quelques regards , la bonne fille comprit, d'après l'aveu que Lucien lui fit de la perte au jeu , quel était le dessein de ce pauvre poète au désespoir : il voulait se pendre.
— Êtes- vous fou , monsieur? dit-elle. Allez vous promener et revenez à minuit, j'aurai gagné votre argent; mais restez sur les boulevards , n'allez pas vers les quais.
Lucien se promena sur les boulevards , hébété de douleur , regardant les équipages, les passants, se trouvant diminué, seul, dans cette foule qui tourbillonnait fouettée par les mille intérêts parisiens. En revoyant par la pensée les bords de sa Charente , il eut soif des joies de la famille, il eut alors un de ces éclairs de force qui trompent toutes ces natures à demi féminines , il ne voulut pas abandonner la partie avant d'avoir déchargé son cœur dans le cœur de David Séchard , et pris conseil des trois anges qui lui restaient En flânant , il vit Bérénice endimanchée causant avec un homme , sur
le boueux boulevard Bonne-Nouvelle, où elle stationnait au coin de la rue de la Lune.
— Que fais-lu? dit Lucien épouvanté par les soupçons qu'il conçut à l'aspect de la Normande.
— Voilà vingt francs qui peuvent coûter cher, m^is vous partirez, répondit-elle en coulant quatre pièces, de cent sous dans la main du poète.
Bérénice se sauva sans que Lucien pût savoir par où elle avait passé ; car, il faut le dire à sa louange , cet argent lui brûlait la main et il voulait le rendre ; mais il fut forcé de le garder comme un dernier stigmate de la vie parisienne.