‹ Etudes de moeursChapitre 16 sur 21 · COMPTE DE RETOUR ET FRAIS · texte numérisé non relu

COMPTE DE RETOUR ET FRAIS

A un effet de MILLE FRANCS, daté dy AngouUme te dix février mil huit cent vingt-deux , souscrit par séchard fils, à V ordre de LUCIEN chardon dit de rubempré, passé à l'ordre de MÉTiVIER, et à notre ordre, échu te trente avril dernier, protesté par DOUBLON , huissier, le premier mai mit huit

cent vingt-deux.

Principal. 1,000

Protêt. 12 35

Commission à un demi pour cent. ..... 5 »

Commission de courtage d'un quart p. cent. 2 50

Timbre de notre retraite et du présent. ... 1 35

Intérêts et ports de lettres 3 »

Change de place à un et un quart pour 0/0

sur 1,024 20 13 25

1,037 kb

Mille trente-sept francs quarante-cinq centimes, de laquelle somme nous nous remboursons en notre traite à vue sur monsieur Métivier , rue Serpente , à Paris , à V ordre de monsieur Gannerac de VHoumeau.

Ângouléme, le deux mai mil huit cent vingt-deux.

Cointet frères.

Au bas de ce petit mémoire, fait avec toute l'habitude d'un praticien, car il causait toujours avec Doublon, le grand Cointet écrivit la déclaration suivante :

« Nous soussignés, Postel, maître pharmacien à l'Houmeau, et Gannerac, commissionnaire en roulage , négociants en cette ville, certifions que le change de notre place sur Paris est de un et un quart pour cent.

» Ângouiéme. le trois mai mil huit cent vingt-deux. »

— Tenez, Doublon, faites-moi le plaisir d'aller chez Postel et chez Gannerac , les prier de ine signer cette déclaration , et rapportezla-moi demain matin.

Et Doublon, au fait de ces instruments de torture, s'en alla, comme s'il se fût agi de la chose la plus simple. Évidemment le protêt aurait été remis, comme à Paris, sous enveloppe, tout Angouléme devait être instruit de l'état malheureux dans lequel étaient les affaires de ce pauvre Séchard. Et de combien d'accusations son apathie ne fut-elle pas l'objet! les uns le disaient perdu par l'amour excessif qu'il portait à sa femme; les autres l'accusaient de trop d'affection pour son beau-frère. Et quelles atroces conclusions chacun ne tirait- il pas de ces prémisses ! on ne devait jamais épouser les intérêts de ses proches ! On approuvait la dureté du père Séchard envers son Gis, on l'admirait!

Maintenant, vous tous qui, par des raisons quelconques, oubliez de faire honneur à vos engagements, examinez bien les procédés, parfaitement légaux, par lesquels, en dix minutes, on fait, en Banque, rapporter vingt-huit francs d'intérêt à un capital de mille francs?

Le premier article de ce Compte de Retour en est la seule chose incontestable.

Le deuxième article contient la part du Fisc et de l'huissier. Les six francs que perçoit le Domaine en enregistrant lé chagrin du débiteur et fournissant le papier timbré, feront vivre l'abus encore pendant long-temps! Vous savez, d'ailleurs, que cet article donne un bénéfice d'un franc cinquante centimes au Banquier il cause de la remise faite par Doublon.

La commission d'un demi pour cent , objet du troisième article, est prise sous çe prétexte ingénieux, que ne pas recevoir son payement équivaut , en banque , à escompter un effet. Quoique ce soit absolument le contraire, rien de plus semblable que de donner mille francs ou de ne pas les encaisser. Quiconque a présenté des effets à l'escompte, sait, qu'outre les six pour cent dus légalement, l'escompteur prélève , sous l'humble nom de commission , un tant pour cent qui représente les intérêts que lui donne , au-dessus du taux légal , le génie avec lequel il fait valoir ses fonds. Plus il peut gagner d'argent, plus il vous en demande. Aussi faut-il escompter chez les sots, c'est moins cher. Mais en Banque y a-t-il des sots?.....

La loi oblige le banquier à faire certifier par un Agent de change le. taux du change. Dans les Places assez malheureuses pour ne pas avoir de Bourse , l'Agent de change est suppléé par deux négociants.

438 II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE Vfo MtefINCE.

La commission cKte de courtage due S figent est fixée à un quart poàr cent de hr somme exprimée dans Peffet protesté. L'usage srest introduit de compter celte commission comme* étonnée aux négociants qui remplacent PAgent, et ïe banquier ïa met tout simplement dans sa caisse. De là le troisième article de ce charmant compte.

Le quatrième article comprend le coût du carré de papier timbré sur lequel est rédigé le Compte de Retour et celui du timbre de ce qu'on appelle si ingénieusement F* retraita, c'est-à-dire ht nouvelle traite tirée par le banquier sur son confrère, pour se rembourser.

Le cinquième articte comprend le prix des ports de Ifettres et les intérêts légaux de la somme pendant tout Je temps qu'elle peut manquer dans la caisse do banquier.

'Enfin le change de place , Pobjet même de Ta Banque , est ce qu'il en coûte pour se faire payer d'une place à l'autre.

Maintenant épluchez? ce compte , où, selon la manière de supputer du Polichinelle de la chanson napolitaine si bien jouée par Labfache , quinze., et cinq font vingt-deux ? Évidemment Ta signature de messieurs Postel et Gannerac était une affaire de complaisance r fes Cointet certifiaient au besoin pour Gannerac ce que Gannerac certifiait pour les Cointet. C'est h mise en pratique de ce proverbe connu ; Passez-moi ta rûuùarbe, je vous passerai te séné. Messieurs Cointet frères , se trouvant en compte courant avec Métivier , n'avaient pas besoin de faire traite. Entre eux , un effet retourné ne produisait qu'une ligne de plus au crédit ou au débit.

Ce compte fantastique se réduisait donc en réalité à mille franc» cfus, au protêt de treize francs, et à Un demi pour cent d'Intérêt pour un mois de retard , en tout peut-être mille dix-huit francs.

Si une grande maison de banque a tous Tes jours , en moyenne» un Compte de Retour sur une valeur de mille francs, elle louche tous les jours vingt-huit francs par la Grâce de Dieu et reconstitutions de la Banque, royauté formidable inventée par les juifs au douzième sjècle , et qui domine aujourd'hui les trônes et les péuplës. En d'autres termes , inille francs rapportent alors i cette maison vingt-huit françs par jour ou dix mille deux cent vingt francs par ati. Triples fô moyenne des Comptes de Retour, et voua apercevrez un revenu de trente mille francs , donné par ces capitaux fictife. Aussi, rieii de plus amoureusement cultivé que Tes Comptes de Retour, bavid

ILLUSIONS PE1DCKS r EVE ET DAVID. * 4M

Séchard serait verni payer son €ffel , le trois mai 9 ou le lendemain même du protêt, messieurs Coiotet frères lui eussent dit :• « No» avons retourné voire effet à monsieur Métiviër! » quand même Fëffcl se fût encore trouvé sur leur bureau. \& Compte de Retour est acquis le soir mémo du protêt. Ceci , dans le langage de la ban* que de province , s'appelle : faire suer (es écus* Les seuls ports de lettres produisent quelque vingt mille francs à la maison Kellfcr qui correspond (avec le monde entier, et les Comptes de Retour payent la loge aux Italiens, la voiture et la toilette de madame la Baronne de Nucmgen. Le port de lettre est un abus d'autant plus plus- effroyable que les banquiers s'occupent de dix affaires semblables en dix lignes: d'une lettre. Chose étrange ! le Fisc a. sa pan dans cette prime arrachée au malheur, et le Trésor Public s'enfle ainsi des^ infortunes commerciales. Quant à la Banque, elle jette an débiteur, du haut de ses comptoirs, cette parole pleine de raison : — Pourquoi n'êtes*vous pas en mesure î à laquelle malheureuse^ ment ont ne peut rien répondre. Ainsi le Compte de Retour est un éonte plein.de fictions terribles pour lequel les débiteurs -, qui réfléchiront sur cette page instructive, éprouveront! désormais un effroi salutaire..

Le quatre mai , Métiviër reçut de messieurs Cointet frères le Compte de Retour mec un ordre de poursuivre à outrance aParis monsieur Lucien Chardon dit de Rubempré.

Quelques jours après, Ève reçut, en réponse à la lettre qu'elle écrivit à monsieur Métiviër, le petit mot suivant,, qui la rassura complètement.

Page 1