LES DEUX POÈTES
merie arriérée y employait encore les balles en cuir frottées d'encre , avec lesquelles l'un des pressiers tavapvnntit les caractères. Le plateau tnobHe où se plaee la /orme pleine de lettres sur laquelle s'applique la feuille de papier était encore en pierre et justiûait son nom de marbre* Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd'hui si mien fait oublier ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux livres des Elzevier, des Plantin, des Aide et des Didot, qu'il est nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas Séchard portait une superstitieuse affection ; car ils jouent leur rôle dans cotte grande petite histoire.
Ce Séchard était un ancien compagnon pressier , que dans leur argot typographique les ouvriers chargés d'assembler les lettres appellent un Ours. Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui d'un ours en cage , par lequel les pressiers se portent de l'encrier à la presse et de la presse à l'encrier , leur a sans doute valu ce sobriquet. En revanche, les Ours ont nommé les compositeurs des Singes, à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues. A la désastreuse époque de 1793 , Séchard , âgé d'environ cinquante ans , se trouva marié. Son âge et son mariage le firent échapper à la grande réquisition qui emmena presque tous les ouvriers aux armées. Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie dont le maître , autrement dit le Naïf , venait de mourir en laissant une veuve sans enfants. L'établissement parut menacé d'une destruction immédiate : l'Ours solitaire était incapable de se transformer en Singe; car, en sa qualité d'imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni écrire. Sans avoir égard à ses incapacités, un Représentant du Peuple , pressé de répandre les beaux décrets de la Convention , investit le pressier du brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisition. Après avoir accepté ce périlleux brevet, le citoyen Séchard indemnisa la veuve de son maître en lui apportant les économies de sa femme , avec lesquelles il paya le matériel de l'imprimerie à moitié de la valeur. Ce n'était rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les décrets républicains. En cette conjoncture difficile , Jérôme-Nicolas Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble Marseillais qui ne voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour ne pas perdre sa tête , et qui ne pouvait trouver dé pain que par un travail quelconque. Monsieur le comte de Maucombe endossa donc l'humble veste d'un protc de province : il
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composa, lut et corrigea lui-même les décrets qui portaient la peiiiii de mort contre les citoyens qui cachaient des pobtes; l'Ours devenu Naïf les tira, les fit afficher; et tous deux ils restèrent sains et saufs. En 1795, (e grain de la Terreur étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher un autre maître Jacques qui pût être compositeur , correcteur et proie. Un abbé , depuis évéque $ow la Restauration et qui refusait alors de prêter le sermept, remplaça le comte de Maueombe jusqu'au jour où le Premier Consul rétablit la religion catbotique. Le comte et l'évêque se rencontrèrent plus tard sur le même banc de la Chambre des Pairs. Si en 4802 Jérôoie- Nieoias âéchard ne savait pas mieux lire et écrire qu'en 1793 , il s'était ménagé d'assez belles étoffes pour pouvoir payer un prote. Le compagnon si insoucieux de son avenir était devenu très-redoutable à ses Singes et à ses Ours. L'avarice commence où la pauvreté cesse. Le jour où l'imprimeur entrevit la possibilité de se faire une fortune , l'intérêt développa chez luj une intelligence matérielle de son état, mais avide, soupçonneuse et pénétrante. 8a pratique narguait la théorie. Il avait fini par toiser d'un coup d'oeil le prix d'une page et d'une feuille selon chaque espèce de caractère. H prouvait à ses ignares chalands que les grosses lettres coûtaient plus cher à remuer que les fines ; s'agissait-il des petites , U disait qu'elles étaient plus difficiles à manier. La composition étant la partie typographique k laquelle il ne comprenait rien , il avait si peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchés léonins. Si ses compositeurs travaillaient à l'heure , sou oeil ne les quittait jamais. S'il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers à vil prix et les emmagasinait. Aussi dès ce temps possédait-il déjà la maison où l'imprimerie était logée depuis un temps immémorial. 8 eut toute espèce de bonheur : il devint veuf et n'eut qu'un fils ; M le mit au lycée de la ville, moins pour lui donner de l'éducation que pour se préparer un successeur ; il le traitait sévèrement afin de prolonger la durée de son pouvoir paternel ; aussi les jours de congé, le faisait-il travailler à la casse en lui disant d'apprendre à gagner sa vie pour pouvoir un jour récompenser son pauvre père , qui se saignait pour l'élever. Au départ de l'abbé , Séchard choisit pour prote celui de ses quatre compositeurs que le futur évêque lui signala comme ayant autant de probité que d'intelligence. Par ainsi , le bonhomme fut en mesure d'atteindre le moment où son fils pourrait diriger l'établissement , qui s'agrandirait alors sous des
mains jeunes et habiles. David Séchard fil au lycée d'Angoulême les plus brillantes études. Quoiqu'un Ours, parvenu sans connaissances ni éducation , méprisât considérablement la science, le père Séchard envoya son fils à Paris pour y étudier la haute typographie ; mais il lui fit une si violente recommandation d'amasser une bonne somme dans un pays qu'il appelait le paradis des ouvriers, en lui disant de ne pas compter sur la bourse paternelle, qu'il voyait sens doute un moyen d'arriver à ses fins dans ce séjour au pays de Sapience. Tout en apprenant son métier, David acheva son éducation à Paris. Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de l'année 1819 David Séchard quitta Paris sans y avoir coûté un rouge liard à son père, qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon des affaires. L'imprimerié de Nicolas Séchard possédait alors le seul journal d'annonces judiciaires qui existât dans le Département, la pratique de la Préfecture et celle de l'Évêché , trois clientèles qui de-* vaient procurer une grande fortune à un jeune homme actif.
Précisément à celte époque, les frères Gointet, fabricants de papiers, achetèrent le second brevet d'imprimeur à la résidence d'An- gouléme , que jusqu'alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète inaction , à la faveur des crises militaires qui , sous l'Empire, comprimèrent tout mouvement industriel; par cette raison , il n'en avait point fait l'acquisition , et sa parcimonie fut une cause de ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle , le vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s'établirait entre son établissement et les Gointet serait soutenue par son fils , et non par lui. — J'y aurais succombé , se dit-il; mais un jeune homme élevé chez MM. Didot s'en tirera. Le septuagénaire soupirait après le moment où il pourrait vivre à sa guise. S'il avait peu de connaissances en haute typographie, en revanche il passait pour être extrêmement fort dans un art que les ouvriers ont plaisamment nommé la soûlographie , art bien estimé par le divin auteur du Pantagruel, mais dont la culture , persécutée parles sociétés dites de tempérance, est de jour en jour plus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d'une soif inextinguible. Sa femme avait pendant long-temps contenu dans de justes bornes cette passion pour le raisin pilé, goût si naturel aux Ours que monsieur de Ghateaubriand l'a remarqué chez les véritables ours de l'Amérique ; mais les philosophes ont remarqué que les habitudes du jeune âge reviennent
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avec force dans la vieillesse de l'homme. Séchard confirmait cette observation : pins il vieillissait , plus il aimait à boire. Sa passion laissait sur s»physionomie oursine des marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le développement et la forme d'un A majuscule corps de triple canon. Ses deux joues veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbosités violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d'une truffe monstrueuse enveloppée parles pampres de l'automne. Cachés sous deux gros sourcils pareils à deux buissons chargés de neige , ses petits yeux gris , où pétillait la ruse d'une avarice qui tuait tout en lui , même la paternité, conservaient leur esprit jusque dans l'ivresse. Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de cheveux grisonnants qui frisotaient encore, rappelait à l'imagination les Cordeliersdes Contes de La Fontaine. Il était court et ventru comme beaucoup de ces vieux lampions qui consomment plus d'huile que de mèche; car les excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre. L'ivrognerie, comme l'étude, engraisse encore l'homme gras et maigrit l'homme maigre. Jérôme - Nicolas Séchard portait depuis trente ans le fameux tricorne municipal , qui dans quelques provinces se retrouve encore sur la tête du tambour de la ville. Son gilet et son pantalon étaient en velours verdâtre. Enfui, il avait une vieille redingote brune , des bas de coton chinés et des souliers à boucles d'argent. Ce costume où l'ouvrier se retrouvait encore dans le bourgeois convenait si bien à ses vices et à ses habitudes , il exprimait si bien sa vie, que ce bonhomme semblait avoir été créé tout habillé : vous ne l'auriez pas plus imaginé sans ses vêtements qu'un oignon sans sa pelure. Si le vieil imprimeur n'eût pas depuis long-temps donné la mesure de son aveugle avidité , son abdication suffirait à peindre son caractère. Malgré les connaissances que son fils devait rapporter de la grande École des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne affaire qu'il ruminait depuis long-temps. Si le père en faisait une bonne , le fils devait en faire une mauvaise. Mais, pour le bonhomme , il n'y avait ni fils ni père, en affaire. S'il avait d'abord vu dans David son unique enfant, plus tard il y vit un acquéreur naturel de qui les intérêts étaient opposés aux siens : il voulait vendre cher , David devait acheter à bon marché ; son fils devenait donc un ennemi à vaincre. Cette transformation du sentiment en intérêt personnel, ordinairement lente, tortueuse et hypocrite chez les gens bien élevés , fut rapide et directe chez le vieil
Ours, qui montra combien la soûlographie rusée l'emportait sur la typographie instruite. Quand son fils arriva , le bonhomme lui témoigna la tendresse commerciale que les gens habiles Mit pour leur» dripes : il s'occupa de lui comme un amant se serait occupé de su maîtresse ; il lui donna le bras, il lui dit où il fallait mettre les pieds pour iie pas se cfotter ; il lui avait fait bassiner son lit , allumer dtt feu, préparer tifl souper. Le lendemain, après avoir essayé de griser son fils durant un plantureux dîner, Jérôme-Nicolas Séchard, fortement aviné, lui dit un : — Causons d'affaires ? qui passa si singulièrement entre deux hoquets, que David le pria de remettre les affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti de son ivresse pour abandonner une bataille préparée depuis si long-temps. D'ailleurs , après avoir porté son boulet pendant cinquante ans , il ne voulait pas , dit-il , le garder une heure de plus. Demain son fils serait le Naïf.
Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de rétablissement. L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue de Beauîieu débouche sur la place du Mûrier, s'était établie dans cette maison vers la fin du règne de Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux avaient* ils été disposés pour l'exploitation de cette industrie. Le rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage , et par un grand châssis sur une cour intérieure. On pouvait d'ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais en province les procédés de la typographie sont toujours l'objet d'une curiosité si vive , que les chalands aimaient mieux entrer par une porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoi* qu'il fallût descendre quelques marches , le sol de l'atelier se trou* vant au dessous du niveau de la chaussée. Les curieux , ébahis , ne prenaient jamais garde aux inconvénients du passage à travers le» défilés de l'atelier. S'ils regardaient les berceaux formés par les feuilles étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heur* taient le long des rangs de casses , ou se faisaient décoiffer par les barres de fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles mouvements d'un compositeur grappillant ses lettres dans les cent cinquante-deux cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame de papier trempé chargée de ses pavés , ou s'attrapaient la hanche dans l'angle d'un banc; le tout au grand amusement des Singes et des Ours. Jamais personne n'était arrivé sans ac*
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cident jusqu'à deux grandes cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables pavillons sur la cour, et où trônaient d'un côté le prote , de l'autre le maître imprimeur. Dans la cour, les murs étaient agréablement décorés par des treilles qui , tu la réputation du maître , avaient une appétissante couleur locale. Au fond, et adossé au noir mur mitoyen, s'élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le papier. L& , était l'évier sur lequel se lavaient avant et après le tirage les Formes, ou, pour employer le langage vulgaire , les planches de caractères; il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison. Cet appentis était flanqué d'un côté par la cuisine, de l'autre par un bûcher. Le premier étage de cette maison , au-dessus duquel il n'y avait que deux chambres ed mansardes, contenait trois pièces. La première , aussi longue que l'allée , moins la cage du vieil escalier de bois , éclairée sur la rue par une petite croisée oblongue, et sur la cour par un œil-de-bœuf, servait à la fois d'antichambre et de salle à manger. Purement et simplement blanchie à la chaux, elle se faisait remarquer par la cynique simplicité de l'avarice commerciale : le carreau sale n'avait jamais été lavé ; le mobilier consistait en trois mauvaises chaises , une table ronde et un buffet situé entre deux portes qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon ; les fenêtres et la porte étaient brunes de crasse ; des papiers blancs ou imprimés l'encombraient la plupart du temps; souvent le dessert , les bouteilles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Séchard se voyaient sur les ballots. La chambre à coucher , dont la croisée avait un vitrage en plomb qui tirait son jour de la cour, était tendue de ces vieilles tapisseries que l'on voit en province le long des maisons au jour de la Fête-Dieu. Il s'y trouvait un grand lit à colonnes garni de rideaux, de bonnes-grâces et d'un couvre-pieds en serge rouge, deux fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie, un vieux secrétaire , et sur la cheminée un cartel. Cette chambre , où se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes bru* nés, avait été' arrangée par le sieur Rouzeau, prédécesseur et maître de Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon , modernisé par feu madame Séchard, offrait d'épouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier; les panneaux étaient décorés d'un papier à scènes orientales, ctforiées en bistre sur un fond blanc ; le meuble consistait en six
chaises garnies de basane bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux fenêtres grossièrement cintrées, et par où l'œil embrassait la place du Mûrier, étaient sans rideaux ; la cheminée n'avait ni flambeaux, ni pendule, ni glace. Madame Séchard était morte au milieu de ses projets d'embellissement, et l'Ours ne devinant pas l'utilité d'améliorations qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, pede titubante, Jérôme-Nicolas Séchard amena son fils, et lui montra sur la table ronde un état du matériel de son imprimerie dressé sous sa direction par le prote.
— Lis cela, mon garçon, dit Jérôme-Nicolas Séchard en roulant ses yeux ivres du papier à son fils et de son fils au papier. Tu verras quel bijou d'imprimerie je te donne.
— Trois presses en bois maintenues par des barres en fer, à marbre en fonte....
— Une amélioration que j'ai faite, dit le vieux Séchard en interrompant son fils.
— Avec tous leurs ustensiles : encriers , balles et bancs , etc. , seize cents francs! Mais, mon père, dit David Séchard en laissant tomber l'inventaire , vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus, et dont il faut faire du feu.
— Des sabots?... s'écria le vieux Séchard, des sabots?... Prends l'inventaire et descendons ! Tu vas voir si vos inventions de méchante serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés. Après , tu n'auras pas le cœur d'injurier d'honnêtes presses qui roulent comme des voitures en poste , et qui iront encore pendant toute ta vie sans nécessiter la moindre réparation. Des sabots ! Oui, c'est des sabots où tu trouveras du sel pour cuire des œufs ! des sabots que ton père a manœuvrés pendant vingt ans , et qui lui ont servi à te faire ce que tu es.
Le père dégringola l'escalier raboteux , usé , tremblant , sans y chavirer; il ouvrit la porte de l'allée qui donnait dans l'atelier, se précipita sur la première de ses presses sournoisement huilées et nettoyées, il montra les fortes jumelles en bois de chêne frotté par son apprenti.
— Est-ce là un amour de presse? dit-il.
11 s'y trouvait le billet de faire part d'un mariage. Le vieil Ours abaissa la frisquette sur le tympan , le tympan sur le marbre qu'il fit rouler sous la presse ; il tira le barreau , déroula la corde pour ramener le marbre , releva tympan et frisquette avec l'agi-
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lité qu'aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi mauœuvrée jeta un si joli cri que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurter à une vitre et se serait enfui.
— Y a-t-il une seule presse anglaise capable d'aller ce train-là? dit le père à son fils étonné.
Le vieux Séchard courut successivement à la seconde, à la troisième presse, sur chacune desquelles il fit la même manœuvre avec une égale habileté. La dernière offrit à son œil troublé de vin un endroit négligé par l'apprenti; l'ivrogne, après avoir notablement juré, prit le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon qui lustre le poil d'un cheval à vendre.
— Avec ces trois presses-là , sans prote, tu peux gagner tes neuf mille francs par an , David. Comme ton futur associé, je m'oppose à ce que tu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui usent les caractères. Vous avez crié miracle à Paris en voyant l'intention de ce maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu faire la fortune des fondeurs. Ah ! vous avez voulu des Stajihope ! merci de vos Stanhope qui coûtent chacune deux mille cinq cent francs, presque deux fois plus que valent mes trois bijoux ensemble , et qui vous échinent la lettre par leur défaut d'élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi, mais retiens bien ceci : la vie des Stanhope est la mort du caractère. Ces trois presses 4e feront un bon user, l'ouvrage sera proprement tirée, et les Angouinoisins ne t'en demanderont pas davantage. Imprime avec du fer ou avec du bois, avec de l'or ou de l'argent, ils ne t'en paieront pas un liard de plus.
— Item , dit David , cinq milliers de livres de caractères, provenant de la fonderie de monsieur Vaflard... A ce nom, l'élève des Didot ne put s'empêcher de sourire.
— Ris , ris! Après douze ans , les caractères sont encore neufs. Voilà ce que j'appelle un fondeur! Monsieur Yaflard est un honnête homme qui fournit de la matière dure ; et, pour moi , le meilleur fondeur est celui chez lequel on va le moins souvent.
— Estimés dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille francs, mon père! mais c'est à quarante sous la livre, et messieurs Didot ne vendent leur cicéro neuf que trente-six sous la livre. Vos têtes de clous ne valent que le prix de la fonte , dix sous la livre.
— Tu donnes le nom de têtes de clous aux Bâtardes , aux Coulées, aux Rondes de monsieur Cillé, anciennement imprimeur de
l'Empereur, des caractères qui talent six francs la livre, des chefsd'œuvre de gravure achetés il y a cinq ans ; et dont plusieurs ont encore le blanc de la fonte, tiens! Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins de sortes qui n'avaient jamais servi et les montra.
— Je ne suis pas savant , je ne sais ni lire ni écrire , mais j'en sais encore assez pour deviner que les caractères d'écriture de la maison Gillé ont été les pères des Anglaises de te» messieurs Didot. Voici une ronde, dit-il en désignant une casse et y prenant un M, une ronde de cicéro qui n'a pas encore été dégommée.
David s'aperçut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son père. Il fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un non et un oui. Le vieil Ours avait compris dans l'inventaire jusqu'aux cordes de l'étendage. La plus petite ramette, les ais, les jattes, la pierre et les brosses à laver, tout était chiffré avec le scrupule d'un avare. Le total allait à trente mille francs , y compris le brevet de maître imprimeur et l'achalandage. David se demandait en luimême si l'affaire était ou non faisable. En voyant son fils muet sur le chiffre, le vieux Séchard devint inquiet ; car il préférait un débat violent à une acceptation silencieuse. En ces sortes de marchés , le débat annonce un négociant capable qui défend ses intérêts. Qui tope à tout, disait le vieux Séchard, ne paye rien. Tout en épiant la pensée de son fils, il fit le dénombrement des méchants ustensiles nécessaires à l'exploitation d'une imprimerie en province; il amena successivement David devant une presse à satiner, une presse à rogner pour faire les ouvrages de ville, et H lui en vanta l'usage et la solidité.
— Les vieux outils sont toujours les meilleurs , dit-il. On devrait en imprimerie les payer plus cher qtïe les neufs, comme cela 9e fait chez les batteurs d'or.
D'épouvantables vignettes représentant des Hymens, des Amours, des morts qui soulevaient la pierre de leurs sépulcres en décrivant un Y ou un M, d'énormes cadres à masques pour les affiches de spectacles , devinrent , par l'effet de l'éloquence avinée de Jérôme- Nicolas , èés objets de h plus immense valeur. Il dit à son fils que les habitudes des gens de province étaient si fortement enracinées, qu'il essaierait en vain de leur donner de plus beHes choses. Lui, Jérôme-Nicolas Séchard , avait tenté de leur vendre des almanachs meilleurs que le Double Liégeois imprimé sur du papier à sucre ! eh ! bien, te vrai Double Liégeois avait été préféré aux plus ma-
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gnifiquesaluianachs. David reconnaîtrait bientôt l'importance de ces vieilleries , en les vendant plus cher que les plus coûteuses nouveautés*
— Ha ! ha ! mon garçon , la province est la province, et Paris est Paris. Si un homme de PHonmeau t'arrive pour faire faire son billet de mariage, et que tu le lui imprimes sans un Amour avec des guirlandes, il ne se croira point marié, et te le rapportera s'il n'y voit qu'un M, comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire de la typographie , mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant cent ans dans les provinces. Et voilà.
Les gens généreux font de mauvais commerçants. David était une de ces natures pudiques et tendres qui s'effraient d'une discussion , et qui cèdent au moment où l'adversaire leur pique un peu trop le cœur. Ses sentiments élevés et l'empire que le vieil ivrogne avait conservé sur lui le rendaient encore plus impropre à soutenir un débat d'argent avec son père , surtout quand il lui croyait les meilleures intentions; car il attribua d'abord la voracité de l'intérêt à l'attachement que le pressier avait pour ses outils. Cependant, comme Jérôme-Nicolas Séchard avait eu le tout de la veuve Rouzeau pour dix mille francs en assignats, et qu'en l'état actuel des choses trente mille francs étaient un prix exorbitant, le fils s'écria : — Mon père , vous m'égorgez !
— Moi qui t'ai donné la vie ?. . . dit le vieil ivrogne en levant la main vers l'étendage. Mais, David, à quoi donc évalues-tu le brevet? Sais-tu ce que vaut le Journal d'Annonces à dix sous la ligne, privilège qui, à lui seul , a rapporté cinq cent francs le mois dernier? Mon gars , ouvre les livres , vois ce que produisent les affiches et les registres de la Préfecture , la pratique de la Mairie et celle de FÉvêché ! Tu es un fainéant qui ne veut pas faire sa fortune. Ttt marchandes le cheval qui doit te conduire à quelque beau domaine comme celui de Marsac.
A cet inventaire était joint un acte de société entre le père et le fils. Le bon père louait à la société sa maison pour une somme de douze cents francs , quoiqu'il ne l'eût achetée que six mille livres , et il s'y réservait une des deux chambres pratiquées dans les mansardes. Taàt que David Séchard n'aurait pas remboursé les trente mille francs , les bénéfices se partageraient par moitié ; le jour où fl aurait remboursé cette somme à son père , il deviendrait seul et unique propriétaire de l'imprimerie. David estima le brevet , la
clientèle et le journal , sans s'occuper des outils ; il crut pouvoir se libérer et accepta ces conditions. Habitué aux finasseries de paysan , et ne connaissant rien aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné d'une si prompte conclusion.
— Mon fils se serait-il enrichi ? se dit-il , ou invente-t-il en ce moment de ne pas me payer ? Dans cette pensée , il le questionna pour savoir s'il apportait de l'argent , afin de le lui prendre en àcompte. La curiosité du père éveilla la défiance du fils. David resla boutonné jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux Sécbard fit transporter par son apprenti dans la chambre au deuxième étage ses meubles qu'il comptait faire apporter à sa campagne par les charrettes qui y reviendraient à vide. Il livra les trois chambres du premier étage tout nues à son fils, de même qu'il le mit en possession de l'imprimerie sans lui donner un centime pour payer les ouvriers. Quand David pria son père , en sa qualité d'associé', de contribuer à la mise nécessaire à l'exploitation commune , le vieux pressier fit l'ignorant. Il ne s'était pas obligé , dit -il, à donner de l'argent en donnant son imprimerie ; sa mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui répondit que, quand il avait acheté l'imprimerie à la veuve Rouzeau, il s'était tiré d'affaire sans un sou. Si lui, pauvre ouvrier dénué de connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore mieux. D'ailleurs David avait gagné de l'argent qui provenait de l'éducation payée à la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien l'employer aujourd'hui.
— Qu'as-tu fait de tes banques ? lui dit-il en revenant à la charge afin d'éclaircir le problème que le silence de son fils avait laissé la veille indécis.
— Mais n'ai-je pas eu à vivre , n'ai-je pas acheté des livres? répondit David indigné.
— Âh ! tu achetais des livres? tu feras de mauvaises affaires. Les gens qui achètent des livres ne sont guère propres à en imprimer, répondit l'Ours.
David éprouva la plus horrible des humiliations , celle que cause l'abaissement d'un père : il lui fallut subir le flux de raisons viles, pleureuses, lâches, commerciales par lesquelles le vieil avare formula son refus. Il refoula ses douleurs dans son âme, en se voyant seul, sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père que, par curiosité philosophique, il voulut connaître à fond. Il lui fit observer ,qu'ii ne lui avait jamais demandé compte
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de la fortune de sa mère. Si cette fortune ne pouvait entrer en compensation du prix de l'imprimerie , elle devait au moins servir à l'exploitation en commun.
— La fortune de ta mère? dit le vieux Séchard, mais c'était son intelligence et sa beauté!
A cette réponse , David devina son père tout entier, et comprit que, pour en obtenir un compte , il faudrait lui intenter un procès interminable, coûteux et déshonorant Ce noble cœur accepta le fardeau qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peines il acquitterait les engagements pris envers son père.
— Je travaillerai , se dit-il. Après tout, si j'ai du mal, le bonhomme en a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-même?
— Je te laisse un trésor, dit le père inquiet du silence de son fils.
JGtevid demanda quel était ce trésor.
— Marion, dit le père.
Marion était une grosse fille de campagne indispensable k l'exploitation de l'imprimerie : elle trempait le papier et le rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le linge, déchargeait les voitures de papier, allait toucher l'argent et nettoyait les tampons. Si Marion eût su lire , le vieux Séchard l'aurait mise à la composition.
Le père partit à pied pour la campagne. Quoique très-heureux de sa vente, déguisée sous le nom d'association, il était inquiet de la manière dont il serait payé. Après les angoisses de la vente, viennent toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions sont essentiellement jésuitiques. Cet homme, qui regardait l'instruction comme inutile, s'efforça de croire à l'influence de l'instruction. Il hypothéquait ses trente mille francs sur les idées d'honneur que l'éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune homme bien élevé, David suerait sang et eau.pour payer ses engagements, ses connaissances lui feraient trouver des ressources, il s'était montré plein de beaux sentiments, il payerait! Beaucoup défères, qui agissent ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait fini par se le persuader en atteignant son vignoble situé à Marsac, petit village à quatre lieues d'Angouléme. Ce domaine , où le précédent propriétaire avait bâti une jolie habitation, s'était augmenté d'année en année depuis 1809, époque où le vieil Ours l'avait acquis. Il y échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse , et il était,
14 II. LIVRE, SCENES DE LA VÎE DE PftOVlNCfc.
comme il ie disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne pas s'y bien connaître.
Pendant la première année de sa retraite à la campagne , le père ftéehard montra une figure soucieuse au-dessus de ses échalas; car il était toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son atelier. Ces trente mille francs inespérés le grimaient encore plus que la purée septembrale , il les maniait idéalement entre ses pouees. Moins la somme était due, plus il désirait rencaisser. Aussi, souvent accourait-il de Marsic à Angeuléme, attiré par ses inquiétudes. 11 gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est assise la viHe , il entrait dans l'atelier pour voir a son fils se tirait d'affaire. Or les presses étaient à leurs places; l'unique apprenti, coiffé d'un bonnet de papier , décrassait les tampons ; le vieil Ours entendait crier une presse sur quèlque billet de faire part , il re~ connaissait ses vieux caractères, il apercevait son fils et le prote , chacun lisant dans sa cage un livre que l'Ours prenait pour des épreuves. Après avoir dîné avec David, â retournait alors à son domaine de Marsac en rummajit ses craintes. L'?varice a comme l'amour un don de seconde vue sur les futurs contingents , eHe les flaire, elle les pressent. Loin de l'atelier où l'aspect de ses outils le fascinait en le reportant aux jours oà il faisait fortune , le vigneron trouvait chez son fils d'inquiétants symptômes d'inactivité. Le aom de CoinUt frères 1'effarouefeait , il le vpyak dominant celui de Séchard et fils. Enfin il sentait le vent du malheur. Ce pressentiment était juste , le malheur planait sçr Ja maison Séchard. Mais les avares ont un dieu. Par un concours de circonstances imprévues, ee dieu devait faire trébucher dans l'eseareeile de l'ivrogne le prix de sa vente usurake. Voici pourquoi l'imprimerie Séchard tombait, malgré ses déments de prospérité.
indifférent à la réaction religieuse que produisait fa Restauration dans le gouvernement , mais également insouciant du Libéralisme, teavid gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique et religieuse. Il se trouvait dans un temps oà les commerçants de province devaient professer une opinion afin d'avoir des chalands , car il fallait opter entre la pratique des libéraux et celle des Royalistes. Un amour qui vint au cœur de David et ses préoccupations scientifiques, son beau naturel l'empêchèrent d'avoir cette àpreté au gain <qui constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait étudier les différences qui distinguent l'industrie provin-
ILLUSIONS tBBDUfô : tEÔ DEUX POETES.
ciale de l'industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les Départements disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses concurrents, les frères Coiotet se mirent k l'unisson des opinions monarchiques» ils firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les prêtres, et réimprimèrent les premiers livres religieux dont le besoin se fit sentir. Les Coiutet prirent ainsi l'avancedans cette branche lucrative, et calomnièrent David Séchard en l'accusant de libéralisme et d'athéisme. Comment, disaient-ils, employer un homme qui avait pour père un septembriseur, un ivrogne, m bonapartiste, un vieil avare qui devait lui laisser des monceaux d'or? Ils étaient pauvres, chargés de Camille, tandis que David était garçon et serait puissamment riche; aussi n*en prenait-il qu'à ton aise, etc. Influencés par ces accusations portées contre David , la Préfecture etl'Évéché finirent pardonner le privilège de leurs impressions aux frères CoûUeL Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l'incurie de Leur rival, créèrent un second journal d'an~ nonces. La vieille imprimerie fut réduite aux impressions de la ville, et le produit de sa feuille d'annonces diminua de moitié. Riche de gains considérables réalisés sur les livres d'église et de piété , la maison Comtet proposa bientôt aux Sécbard de leur acheta* leur journal , afin d'avoir les annonces dn département et les insertions judiciaires sans partage. Aussitôt que David eut transmis cette nouvelle k son père , le vieux vigneron , épouvanté déjà par les progrès de la maison Coiutet, fondit de Marsac sur la place du Mûrier avachi rapidité du çorbean qui a laké les cadavres d'un champ de bataille.
— Laisse-moi manœuvrer les Geîfitet, ne te mêle pas de cette affaire , dit-il à çoa fils.
Le vieiUatid eut bientôt deviné l'intérêt des Oointet , il les effraya par la sagacité de ses aperças. Son fils coauftettait une sottise qu'il venait empêcher, disak-9. — Sur «{fini reposera notre clientèle , s'il «cède notre journal? Les avoués « les notaires, tous les négociante de l'Homneau seront libéraux ; les Comtet ont voulu nuire aux Séchard en les accusant de Libéralisme, ils leur ont ainsi préparé une planche de salut , les annonces des Libéraux resteront aux Séchard I Vendre le journal ! mais autant vendre matériel et brevet. Il demandait alors aux Coiutet soixante mille francs de l'imprimerie pour ne pas ruiner son fils : il aimait son fils, il défendait son fila. Le vigneron se servit de son fils comme les paysans 6e servent de leurs femmes : son fils voulait ou ne voulait pas, selon les proposé
16 II. LIVRE, SCEKfiS DE LA VIE DE PROVINCE.
tions qu'il arrachait une à uiic aux Cointet, et il les amena, non sans efforts , à donner une somme de vingt-deux mille francs pour le Journal de ta Charente. Mais David dut s'engager à ne jamais imprimer quelque journal que ce fût , sous peine de trente mille francs de dommages-intérêts. Cette Tente était le suicide de l'imprimerie Séchard; mais le vigneron ne s'en inquiétait guère. Après le vol vient toujours l'assassinat Le bonhomme comptait appliquer cette somme au payement de son fonds; et, pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché , d'autant plus que ce gênant fils avait droit à la moitié de ce trésor inespéré. En dédommagement , le généreux père lui abandonna l'imprimerie , mais en maintenant le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.
Depuis la vente du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement en ville, il allégua son grand âge ; mais la raison véritable était le peu d'intérêt qu'il portait à une imprimerie qui ne lui appartenait plus. Néanmoins il ne put entièrement répudier la vieille affection qu'il portait à ses outils. Quand ses affaires l'amenaient à Angoulême , il eût été très-difficile de décider qui l'attirait le plus dans sa maison, ou de ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait par forme demander ses loyers. Son ancien prote*, devenu celui des Cointet , savait à quoi s'en tenir sur cette générosité paternelle; il disait que ce fin renard se ménageait ainsi le droit d'intervenir dans les af- < faires de son fils, en devenant créancier privilégié par l'accumulation des loyers.
La nonchalante incurie de David Séchard avait des causes qui peindront le caractère de ce jeune homme. Quelques jours après son installation dans l'imprimerie paternelle, il avait rencontré l'un de ses amis de collège, alors en proie à la plus profonde misère. L'ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé d'environ vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et fils d'un ancien chirurgien des armées républicaines mis hors de service par une blessure. La nature avait fait un chimiste de monsieur Chardon le père , et le hasard l'avait établi pharmacien à Angoulême. La mort le surprit au milieu des préparatifs nécessités par une lucrative découverte à h recherche de laquelle il avait consumé plusieurs années d'études scientifiques. Il voulait guérir toute espèce de goutte. La goutte est la maladie des riches ; et comme les riches payent cher la santé quand ils en sont privés , il avait choisi ce problème à résoudre parmi tous ceux qui s'étaient offerts à ses méditations. Placé entre la science
ILLUSIONS PBBDUES: LES DEUX POÈTES
et l'empirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait seule assurer sa fortune : il avait donc étudié les causes de la maladie, et basé son remède sur un certain régime qui l'appropriait à chaque tempérament. U était mort pendant un séjour à Paris, où il sollicitait l'approbation de l'Académie des sciences, et perdit ainsi le fruit de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien ne négligeait rien pour l'éducation de son fils et de sa fille , en sorte que l'entretien de sa famille avait constamment dévoré les produits de sa phar- « macie. Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants dans la misère, mais encore, pour leur malheur, il les avait élevés dans l'espérance de destinées brillantes qui s'éteignirent avec loi L'illustre Desplein, qui lui donna des soins, le vit mourir dans des convulsions de rage. Cette ambition eut pour principe le violent amour que l'ancien chirurgien portait à sa femme, dernier rejeton de la famille de Hubertpré, miraculeusement sauvé par lui de l'échafaud en 1793. Sans que la jeune fille eût voulu consentir à ce mensonge, il avait gagné du temps en la disant enceinte. Après s'être en quelque sorte créé le droit de l'épouser, il l'épousa malgré leur commune pauvreté. Ses enfants, comme, tous les enfants de l'amour, eurent pour tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, présent si souvent fatal quand la misère l'accompagne. Ces espérances, ces travaux, ces désespoirs si vivement épousés avaient profondément altéré la beauté de madame Chardon , de même que les lentes dégradations de l'indigence avaient changé ses mœurs; mais son courage et celui de ses enfants égala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie, située dans la Grand'rue de l'Houmeau , le principal faubourg d'Angoulême. Le prix de la pharmacie lui permit de se constituer trois cents francs de rente, somme insuffisante pour sa propre existence ; mais elle et sa fille acceptèrent leur position sans en rougir, et se vouèrent à des travaux mercenaires. La mère gardait les femmes en couche , et ses bonnes façons la faisaient préférer à toute autre dans les maisons riches , où elle vivait sans rien coûter à ses enfants , tout en gagnant vingt sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir sa mère dans un pareil abaissement de condition , elle avait pris le nom de madame Charlotte. Les personnes qui réclamaient ses soins s'adressaient à monsieur Postel , le successeur de monsieur Chardon. La sœur de Lucien travaillait chez une blanchisseuse de fin, sa voisine, et gagnait environ quinze sous par jour ; elle conduisait les ouvrières, et jouissait dans l'atelier d'une
Î3 il. LÏVkfe, SCENES DE LÀ VtE DE PfeOVlfclË.
espèce de suprématie qui la sortait un peu dé la classe des grisettes. Les faibles produits de leur travail , joifots aux trois cents livres de rente de madame Chardon, arrivaient environ à huit cents francs pat ah, avec lesquels ees trois personnes devaient vivre , s'habiller et sa loger. La stricte économie de ce ménage rendait à peine suffisante cette somme, presque entièrement absorbée par Lucien. Madame Chardon et sa fille Eve croyaient en Lucien comme k femme de Mahomet crut en son mari ; leur dévouement à son avenir était sans bornes. Cette pauvre famille demeurait à l'Houmeau dans un logeaient loue pour une très-modique somme par le successeur de monsieur Chardon , et situé au fond d'une cour intérieure , au-dessus du laboratoire. Lucien y occupait une misérable chambre en mansarde. Stimulé par un père qui , passionné pour les sciences naturelles , l'avait d'abord poussé dans cette voie , Lucien fut un dés pins brillants élèves du collège d'Augpulême , où il se trouvait en Troisième lorsque Séchard y finissait ses études.
Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collège, Lucien, fetigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur te point de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt ans. Quarante francs par mois que David donna généreusement à Lucien en s'offrant à lui apprendre le métier de prûte , quoiqu'un prote lui fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Les liens de leur amitié de collège ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt par les similitudes de leurs destinées et par les différences de leurs caractères. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils possédaient cette haute intelligence qui met l'homme de plaSn-pied avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond delà société. Cette injustice du sort fut un lien puissant. Puis tous deux étaient arrivés à la poésie par une pente différente. Quoique destiné aux spécula-: tions les plus élevées des sciences naturelles , Lucien se partait avec ardeur vers la gloire littéraire ; tandis que David , que sou génie méditatif prédisposait à la poésie , inclinait par goût vera lesrsôiencea exactes. Cette interposition des rôles engendra comme une fraternité spirituelle. Lucien communiqua bientôt à David les lrabtes vues qu'il tenait de son père sur les applications de la Science à l'Industrie, et David fit apercevoir à Lucien les routes nouvelles où il devait s'engager dans la littérature pour s'y faire un nom et une fortune. L'amitié de ces deux jeunes gens devint en peu de jours une de ces passions. qui ne naissent qu'au sortir de l'adolescence.
iLLUStoNS tEfeDUES! LES DEUX. POETE4. 19
> David entrevit bientôt la beMe Ève , et s'en éprit, comme se pren-
nent les esprits mélancoliques et méditatifs. VEt nunc etsemper et in secuia secuiorum de la litorgie est la devise de ces sublimes poètes inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiques épopées enfantées et perdues entré deux cœurs ! Quand l'amant eut pénétré le secret des espérancés que la mère et la sœur de Lucien mettaient en ce beau front de poète, quand leur dévouement aveugle lui fut connu , il tronva doux de se rapprocher de sa maltresse en partageant ses immolations et ses espérances. Lucien fut donc pour David un frère choisi. Comme les Ultras qui voulaient être plus royalistes que le Roi , David outra la foi que la mère et la sœur de Lucien avaient e» son géltfe , il le gâta comme une mère gâte son enfant. Durant une de ces conversations où , pressés par le défaut d'argent qui leur liait les mains, ils ruminaient, comme tons les jeunes gens, les moyens de réaliser une prompte fortune en secouant tous les arbres déjà dépouillés par les premiers venus sans en obtenir de fruits , Lucien se souvint de deux idées émises par «m père. Monsieur Chardon avait parlé de réduire de moitié le prix du sucre par l'emploi d'un nouvel agent chimique, et de diminuer d'autant le prix du papier, en tirant de l'Amérique certaines matières végétales analogues à celles dont se servent les Chi-
i nois et qui coûtaient peu. David s'empara de cette idée en y voyant
une fortune, et considéra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel il né pourrait jamais s'acquitter.
Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de rapporter quinze à vingt mille francs , comme celle des frères Cointet , imprimeurs-libraires de l'Évêché , propriétaires du Courrier de ia Charente, désormais le seul journal du département, l'imprimerie de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois, sur lesquels il fallait prélever le traitement du protè, les gages de Marion , les impositions, le loyer; ce qui réduisait David à une centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient renouvelé les caractères, acheté des presses en fer, se seraient procuré dans la librairie parisienne des ouvrages qu'ils eussent imprimés à bas prix; mais le maître et le prote, perdus dans les absorbants travaux de l'intelligence, se contentaient des ouvrages que leur donnaient leurs derniers clients. Les frères Cointet avaient fini par connaître le caractère et les mœurs de David , ils
ne le calomniaient plus; au contraire, une sage politique leur conseillait de laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans une honnête médiocrité , pour qu'elle ne tombât point entre les mains de quelque redoutable antagoniste ; ils y envoyaient euxmêmes les ouvrages dits de ville. Ainsi, sans le savoir, David Séchard n'existait, commercialement parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heureux de ce qu'ils nommaient sa manie , les Cointet avaient pour lui des procédés en apparence pleins de droiture et de loyauté ; mais ils agissaient , en réalité , comme l'administration des Messageries, lorsqu'elle simule une concurrence pour en éviter une véritable.
L'extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la crasse avarice qui régnait à l'intérieur, où le vieil Ours n'avait jamais rien réparé. La pluie , le soleil , les intempéries de chaque saison avaient donné l'aspect d'un vieux tronc d'arbre à la porte de l'allée , tant elle était sillonnée de fentes inégales. La façade , mal bâtie en pierres et en briques mêlées sans symétrie, semblait plier sous le poids d'un toit vermoulu surchargé de ces tuiles creuses qui composent toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu était garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses qu'exige la chaleur du climat II eût été difficile de trouver dans tout Angoulême une maison aussi lézardée que celle-là, qui ne tenait plus que par la force du ciment. Imaginez cet atelier clair aux deux extrémités , sombre au milieu , ses murs couverts d'affiches, brunis en bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans, son attirail de cordes au plancher, ses piles de papier , ses vieilles presses, ses tas de pavés 2r charger les papiers trempés , ses rangs de casses , et au bout les deux cages où , chacun de leur côté , se tenaient le maître et le prote ; vous comprendrez alors l'existence des deux amis.
En 1821, dans les premiers jours du mois de mai, David et Lucien étaient près du vitrage de la cour au moment où, vers deux heures , leurs quatre ou cinq ouvriers quittèrent l'atelier pour aller dîner. Quand le maître vit son apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la rue, il emmena Lucien dans la cour, comme si la senteur des papiers, des encriers, des presses et des vieux bois lui eût été insupportable. Tous deux s'assirent sous un berceau d'où leurs yeux pouvaient voir quiconque entrerait dans l'atelier. Les rayons du soleil qui se jouaient dans les pampres de la treille
ILLUSIONS PERDUES : LES DEUX POETES
caressèrent les deux poètes en les enveloppant de sa lumière comme d'une auréole. Le contraste produit par l'opposition de ces deux caractères et de ces deux figures fut alors si vigoureusement accusé, qu'il aurait séduit la brosse d'un grand peintre. David avait les formes que donne la nature aux êtres destinés à de grandes luttes , éclatantes ou secrètes. Son large buste était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de toutes ses formes. Son visage, brun de ton , coloré, gras, supporté par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs , ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau; mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres épaisses-, dans la fossette du menton , dans la tournure d'un nez carré, fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout! le feu continu d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'ardente mélancolie d'un esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en en pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analyse. Si l'on devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait aussi les cendres auprès du volcan ; l'espérance s'y éteignait dans un profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs. Auprès du pauvre imprimeur, à qui son état, quoique si voisin de Tin telligence, donnait des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui buvait à longs traits dans la coupe de la science et de la poésie , en s'enivrant afin d'oublier les malheurs de la vie de province, Lucien se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté antique : c'était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour, et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant Ces beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait un duvet soyeux dont la couleur s'harmoniait à celle d'une blonde chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. 11 avait les mains de l'homme bien né, des mains élégante», à un
signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment à baiser. Lucien était piince et de taille moyenne. A voir ses pieds, un homme aurait été d'aiitaut plus tenté de le prendre pour une jeune fille déguisée , que , semblable à la plupart des hommes fins, pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d'une femme. Cet indice , rarement trompeur, était vrai chez Lucien , que la pente de son esprit remuant amenait sou* vent , quand il analysait l'état actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous les moyens , quelque honteux qu'ils soient. L'un des malheurs auxquels sont soumis les grandes intelligences , c'est de comprendre forcément toutes choses, les vices aussi bien que les vertus.
Ces deux jeunes gens jugeaient la société d'autant plus souverainement qu'ils s'y trouvaient placés plus bas , car les hommes méconnus se vengent de l'humilité de leur position par la hauteur de leur coup d œil. Mais aussi leur désespoir était d'autant plus amer qu'ils allaient ainsi plus rapidement là où les portait leur véritable destinée. Lucien avait beaucoup lu , «beaucoup comparé ; David avait beaucoup pensé, heaucoup médité. Malgré les apparences d'une santé vigoureuse et rustique, l'imprimeur était un génie mélancolique et maladif, il doutait de lui-même; tandis que Lucien , doué d'un esprit entreprenant , mais mohile , avait une audace en désaccord avec sa tournure molle , presque débile , mais pleine de grâces féminines. Lucien avait au plus haut degré le caractère gasr con, hardi, brave , aventureux , qui s'exagère le bien et amoindrit le mal , qui ne recule point devant une faute s'il y a profit , et qui se moque du vice s'il s'en fait un marchepied. Ges dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant tous les autres. Il n'était encore aux prises qu'avec ses désirs et non avec les difficultés de la vie , avec sa propre puissance et non avec la lâcheté des hommes , qui est d'un fatal exemple pour les esprits mobiles. Yivér ment séduit par le brillant de l'esprit de Lucien , David l'admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie française. Cet homme juste avait un caractère timide en désaccord avec sa forte constitution , mais il ne manquait point de la persistance des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficultés , H se
ILLUSIONS PERDUES : LES DEUX POETES
promettait de les vaincre saus se rebuter; et, s'il avait la fermeté d'une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d'une inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux aimait avec idolâtrie , et c'était David. Aussi Lucien commandait-il en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté physique de son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en se trouvant lourd et commun.
— Ah bœuf l'agriculture patiente , à l'oiseau la vie insouciante, se disait l'imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l'aigle.
Depuis environ trois ans , les deux amis avaient donc confonds leurs destinées si brillantes dans l'avenir. Ils Usaient les grandes œuvres qui apparurent depuis la paix sur l'borixon littéraire et scientifique , les ouvrages de Schiller , de Gœthe , de lord fiyron , de Walter Scott, de Jean Paul, de Berzélius, de Davy, de Guvier, de Lamartine , etc. Ils s'échauffaieut k ces grands foyers , ils s'est sayaient en des œuvres avortées ou prises, quittées et reprises avec ardeur. Ils travaillaient continuellement sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse. Également pauvres , mais dévorés par l'amour de l'art et de la science , ils oubliaient la misère présente en s'oc* cupant à jeter les fondements de leur renommée.
— Lucien % sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur en tirant de sa poche un petit volume in- 18. Écoute I
David lut, comme savent lire les poètes, l'idylle d'André de Chénier intitulée Jïéère, pois cefle du Jeune Malade , puis l'élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.
— Voilà donc ce qu'est André de Chénier ? s'écria Lucien à plusieurs reprises. 11 est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand David trop ému pour continuer lui laissa prendre le- volume. — Un poète retrouvé par un poète ! dit-il en voyant la signature de la préface.
— Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n'avoir rien fait qui fût digne'd'être publié.
Lucien lut à son tour l'épique morceau de l'Aveugle et plusieurs élégies. Quand il tomba sur le fragment :
S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre ?
il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés , les vieux murs de la maison, fendillés, bossués, inégalement traversés par d'ignobles lé*
zardcs, avaient été revêtus de canuelures, de bossages, de bas-reliefs et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle architecture par les doigts d'une fée. La Fantaisie avait secoué ses fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'André Chénier était devenue pour David son Ève adorée, et pour Lucien une grande dame qu'il courtisait. La Poésie avait secoué les pans majestueux de sa robe étoilée sur l'atelier où grimaçaient les Singes et les Ours de la typographie. Cinq heures sonnaient , mais les deux amis n'avaient ni faim ni soif; la vie leur était un rêve d'or, ils avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds , ils apercevaient ce coin d'horizon bleuâtre indiqué du doigt par l'Espérance à ceux dont la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit : « Allez , volez , vous échapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur. » En ce moment l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite porte vitrée qui donnait de l'atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un inconnu qui s'avança vers eux en les saluant.
— Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici un mémoire que je désirerais faire imprimer., voudriez-vous évaluer ce qu'il coûtera?
— Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considérables , répondit David sans regarder le cahier , voyez messieurs Gointet
— Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui pourrait convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que vous eussiez la complaisance de revenir demain , et de nous laisser votre ouvrage pour estimer les frais d'impression*
— N'est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que f ai l'honneur.....
— Oui, monsieur, répondit le prote. „
— Je suis heureux , monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer un jeune poète promis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame de Bargeton.
En entendant ce nom , Lucien rougit et balbutia quelques mots pour exprimer sa reconnaissance de l'intérêt que lui portait madame de Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami, qu'il laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur d'un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la Société d'agriculture.
ILLUSIONS PERDUES : LES DEUX POETES. 25
— Hé ! bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla, aimerais-tu madame de Bargeton ?
— Éperdumcnt !
— Mais vous êtes plus séparés l'un de l'autre par les préjugés que si vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland.
— La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en baissant les yeux.
— Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Ève.
— Peut-être t*ai-je, au contraire, sacrifié ma maltresse, s'écria Lucien.
— Que veux-tu dire ?
— Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n'y retournerais jamais si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens , dont l'avenir devait être glorieux , si David Séchard , mon frère , mon ami , n'y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique tous les aristocrates soient invités ce soir pour m'entendre lire des vers , si la réponse est négative , je ne remettrai jamais les pieds chez madame de Bargeton.
David serra violemment la main de Lucien , après s'être essuyé les yeux. Six heures sonnèrent
— Éve doit être inquiète, adieu, dit brusquement Lucien.
11 s'échappa, laissant David en proie à l'une de ces émotions que Ton ne sent aussi complètement qu'à cet âge, surtout dans la situation où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province n'avait pas encore coupé les ailes.
— Coeur d'or I s'écria David en accompagnant de l'œil Lucien qui traversait l'atelier.
Lucien descendit à l'Houmeau par la belle promenade de Beaulieu , par la rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S'il prenait ainsi le chemin le plus long , dites-vous que la maison de madame de Bargeton était située sur cette route. 11 éprouvait tant de plaisir à passer sous les fenêtres de cette femme , même à son insu , que depuis deux mois il ne revenait plus à l'Houmeau par la Porte-Palet
En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui séparait Angouléme de l'Houmeau. Les mœurs du pays avaient élevé des barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s'iulroduire dans l'hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme
un pont volant entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce après avoir essayé d'étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui n'ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées en ville haute et ville basse ; mais il est d'autant plus nécessaire d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulêroe, qu'elles feront comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants de cette histoire.
Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche en pain de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. <jë rocher tient vers le Périgord à une longue colline qu'il termine brusquement sur la route de Paris à Bordeaux , en formant une -sorte de promontoire dessiné par trois pittoresques vallées. L'importance qu'avait cette ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts, par ses portes et par les restes d'une forteresse assise sur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique également précieux aux catholiques et aux calvinistes; mais sa force d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui : en l'empêchant de s'étaler sur la Charente , ses remparts et la pente trop rapide du rocher Pont condamnée à la plus funeste immobilité. Yers le temps où cette histoire s'y passa , le Gouvernement essayait dè pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la préfecture , une école de marine , des établissements militaires, en préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants ailleurs. Depuis long-temps le bourg de l'Houmeau s'était agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher et sur les boeds de la rivière, le long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne n'ignore la célébrité des papeteries d' Angoulême, qui, depuis trois siècles, s'étaient forcément établies sur la Charente et sur ses affluents où elles trouvèrent des chutes d'eau. L'État avait fondé à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les entreprises de voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route et par la rivière, se groupèrent au bas d1 Angoulême pour éviter les difficultés que présentent ses^bords. Naturellement les tanneries, les blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée de la Charente; pais les magasins d'eaux-de-vie, les dépôts de toutes les matières premières voiture s parla rivière, enfin tout le transit borda la Charente de ses élabltsr
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sements. Le faubourg de l'Houmeau devint donc une ville indus* trieuse et riche, une seconde Angoulême que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l'Évêché, la Justice, l'aristocratie. Ainsi , l'Houmeau , malgré son active et croissante puissance , ne fut qu'une annexe d'Angoulême. En haut la Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l'Argent; deux zones sociales constamment ennemies en tous lieux ; aussi est-ii difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La Restauration avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous l'Empire. La plupart des maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par des familles nobles ou par d'antiques familles bourgeoises qui vivent de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. A peine si, après deux cents ans d'habitation , si après une alliance avec l'une des familles primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit adoptée ; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d'hier dans le pays. Les Préfets, les Receveurs-Généraux, les Administrations qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser. ces vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants : les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners ; mais quant à les admettre chez elles, elles s'y sont refusées constamment. Moqueuses , dénigrantes , jalouses , avares , elles se marient entre elles , se •forment en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne; les créations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour elles, envoyer un enfant à Paris, c'est vouloir le perdre. Cette prudence peint les mpeurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un royalisme inintelligent , entichées de dévotion plutôt que religieuses , qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces adjacentes pour l'éducation qu'on y reçoit. Les villes voisines y envoient leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile de concevoir combien l'esprit de caste influe sur les sentiments qui divisent Angoulême et l'Houmeau. Le Commerce est riche, la Noblesse est généralement pauvre; l'une se venge de l'autre par un mépris égal des deux côtés. La bourgeoisie d'Angoulême épouse cette querelle. Le marchand de la haute ville dit d'un négociant du faubourg, avec un accent indéfinissable : — C'est un homme de l'Houmeau ! En dessinant la position de la noblesse eu France et lui donnant des espérances qui ne pouvaient se
réaliser sans un bouleversement général , la Restauration étendit la distance morale qui séparait , encore plus fortement que la distance locale, Angonlêine de l'Houmeau. La société noble, unie alors au gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit de la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une effroyable unanimité à l'insurrection de 1830, et détruisirent les éléments d'un durable Étatr Social en France. La morgue de la noblesse de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie , en en froissant toutes les vanités. Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien, introduit chez madame de Bargeton , était donc une petite révolution. Quels en étaient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et Jouy, Béranger et Chateaubriand , Viliemain et M. Aiguan, Soumet et Tissot, Étienne et d'Avrigny, Benjamin- Constant et La Mennais, Cousin et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires , les Libéraux comme les Royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres , goût extravagant, manie hautement déplorée dans Angoulême, mais qu'il est nécessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans l'obscurité par de fatales circonstances , et dont l'influence détermina la destinée de Lucien.
Monsieur de Bargeton était l'arrière-petit-fils d'un Jurât de Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand mariage d'argent, que, sous Louis XV, son fils fut appelé purement et simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de I&rgeton, petit-fils de monsieur Mirault-le- Jurât , tint si fort à se conduire en parfait gentilhomme , qu'il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel, redevinrent négociants, en sorte qu'il se trouve des Mirault dans le commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld, était substituée, ainsi qu'une maison d'Angouléme, appelée l'hôtel de Bargeton , le petit-fils de monsieur de Bargeton-le-mangenr hérita de ces deux biens. En 1789 il perdit ses droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui valait environ six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi les glo-
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rieux exemples de Bargeton Ie* et de Bargelon II, Bargeton V, qui peut se surnommer le Muet,. aurait été marquis de Bargeton; il se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair comme tant d'autres; tandis qu'en 1805, il fut très-flatté d'épouser mademoiselle Marie-Louise-Anaîs de Nègrepelisse, fille d'un gentilhomme oublié depuis long-temps dans sa gentilhommière , quoiqu'il appartînt à la branche cadette d'une des plus antiques familles du Midi de la France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de saint Louis ; mais le chef de la branche aînée porte l'illustre nom d'Ëspard, acquis sous Henri IV par un mariage avec l'héritière de celte famille. Ce gentilhomme, cadet d'un cadet, vivait sur le bien de sa femme , petite terre située près de Barbezieux, qu'il exploitait à merveille en allant vendre son blé au marché , brûlant lui-même son vin , et se moquant des railleries pourvu qu'il entassât des écus , et que de temps en temps il pût amplifier son domaine.
Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature. Pendaut la Révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève dè l'abbé Roze, se cacha dans le petit caslcl d'Escarbas, en y apportant son bagage de compositeur. Il avait largement payé l'hospitalité du vieux gentilhomme en faisant l'éducation de sa fille , Anais, nommée Nais par abréviation , et qui sans cette aventure eût été abandonnée à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme de chambre. Non-seulement l'abbé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en littérature, il savait l'italien et l'allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à mademoiselle de Nègrepelisse ; il lui expliqua les grandes œuvres littéraires de la France, de l'Italie et de l'Allemagne, en déchiffrant avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin , pour combattre le désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condamnaient les événements politiques , il lui apprit le grec et le latin, et lui donna quelque teinture des sciences naturelles. La présence d'une mère ne modifia point cette mâle éducation chez une jeunè personne déjà trop portée à l'indépendance par la vie champêtre. L'abbé Niollant, âme enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l'esprit particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités, mais qui s'élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des jugements et par L'étendue des
aperçus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il pent sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qu'il inspire. L'abbé ne manquait point de cœur , ses idées furent donc contagieuses pour une jeune fille chez qui l'exaltation naturelle aux jeunes personnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L'abbé Niellant communiqua sa hardiesse d'examen et sa facilité de jugement à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme deviennent des défauts chez une femme destinée aux humbles occupations d'une mère de famille. Quoique l'abbé recommandât continuellement à son élève d'être d'autant plus gracieuse et modeste, que son savoir était plus étendu , mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente opinion d'elle-même, et conçut un robuste mépris pour l'humanité. Ne voyant autour d'elle que des inférieurs et des gens empressés de lui obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un pauvre abbé qui s'admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui l'aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette , on perd l'habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la forme et l'esprit N'étant pas réprimée par le commerce de la société, la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans ses manières , dans son regard ; elle eut cet air cavalier qui parait au premier abord original , mais qui ne sied qu'aux femmes de vie aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre .ridicule à Angoulême , alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des erreurs , gracieuses pendant la jeunesse seulement Quant à monsieur de Nègrepelisse , il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver un bœuf malade ; car il était si avare qu'il ne lui aurait pas accordé deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il eût été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son éducation; L'abbé mourut en 1802 , avant le mariage de sa chère enfant, mariage qu'il aurait sans doute déconseillé. Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand l'abbé fut mort 11 se sentit trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice et l'esprit indépen-
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dant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes personnes son ties de la route tracée où doivent cheminer les femmes, Nais avait jugé le mariage et s'en souciait peu. Elle répugnait à soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur personnelle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander , et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à des esprits sans indulgence pour ses goûts , et s'enfuir avec un amant qui lui plairait , elle n'aurait pas hésité. Monsieur de NègrepeHsse était' encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Comme beaucoup de pères, il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme peu spirituel, incapable de chicaner sur Je compte de tutelle qu'il voulait rendre à sa fille, assez nul d'esprit et de volonté pour que Nais pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l'épouser sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convînt également au père et à la fille ? Un pareil homme était le phénix des gendres. Dans ce double intérêt, monsieur de NègrepeHsse étudia les hommes de la province , et monsieur de Bargeton lui parut être le seul qui répondit à son programme. Monsieur de Bargeton, quadragénaire fort endommagé par les dissipations de sâ jeunesse, était accusé d'une remarquable impuissance d'esprit; mais il lui restait précisément assez de bon sens pour gérer sa fortune , et assez de manières pour demeurer dans le monde d'Angoulême sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur de NègrepeHsse expliqua tout crûment à sa fille la valeur négative du mari-modèle qu'il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle en pouvait tirer poar son propre bonheur : elle épousait un nom , elle achetait un chaperon , elle conduirait à son gré sa fortune à l'abri d'une raison sociale , et à l'aide des liaisons que son esprit et sa beauté lui procureraient à Paris. Nais fut séduite par la perspective d'une semblable liberté. Monsieur de Bargeton crut faire un brillant mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas à lui laisser la terre qu'il arrondissait avec amouv; mais en ce moment monsieur de NègrepeHsse paraissait devoirécrire l'épitaphe de son gendre.
Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans , et son mari en avait cinquante-huit Cette disparité choquait d'autant plus que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis que sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre
en rose, ou se coiffer à l'enfant Quoique leur fortune n'excédât pas douze mille livres de rente , elle était classée parmi les six fortunes les plus considérables de la vieille ville , les négociants et les administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père , dont madame de Bargeton attendait l'héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre que son gendre mourut avant lui, força monsieur et madame de Bargeton d'habiter Angoulême, où les brillantes qualités d'esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Nais devaient se perdre sans fruit , et se changer avec le temps en ridi- ¥ cules. En effet , nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment , par des vertus ou par des facultés portées à l'extrême. La fierté que ne modifie pas l'usage du grand monde devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s'agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L'exaltation , cette vertu dans la vertu , qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poésies, devient de l'exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits , où l'air est chargé de pensées, où tout se renouvelle , l'instruction vieillit , le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d'exercice , les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la raison de l'avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt , l'imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton prenait la lyre à propos d'une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensation incomprises qu'il faut garder pour soi-même. Certes , un coucher de soleil est un grand poème , mais une femme n'est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant dès gens matériels? Il s'y* rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à .d'eux , poète à poète, cœur à cœur. Elle avait le défaut d'employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l'argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent Elle .prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque elle commençait à tout
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typiser, individualiser 9 synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser , poétiser , prosaïser, colossifier, angéiiser, néologiser et tragiquer; car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s'enthousiasmait pour tout événement : pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution des frères Faucher, pour l'Ipsiboé de monsieur d'Arlincourt comme pour l'Ànaconda de Lewis, pour l'évasion de Lavalette comme pour une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, merveilleux. Elle s'animait, se courrouçait, s'abattait sur elle-même, s'élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre ; ses yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumait en d'étranges dédains. Elle concevait le pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait #- quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l'eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert II lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d'aller mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades : c'était là une grande , une noble destinée X Enfin , elle avait soif de tout ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu , elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les tyrans *3e l'Egypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d'une auréole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumière. À beaucoup de personnes , elle paraissait une folle dont la folie était sans danger ; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent semblé les débris d'un magnifique amour écroulé aussitôt que bâti, les restes d'une Jérusalem céleste, enfin l'amour sans l'amant. Et c'était vrai. L'histoire des dix-huit premières années du mariage de madame de Bargeton peut s'écrire en peu de mots. Elle vécut pendant quelque temps de sa propre substance et d'espérances lointaines. Puis, après avoir reconnu que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait , lui était interdite par la médiocrité de sa fortune , elle se prit à examiner les personnes qui l'entouraient, et frémit de sa com. iium. t. vm. 3
34 II. tlVRlî, SCENES DE LA Vit Dfe PHÔVÎNCë.
solitude. Il ne se trouvait autour d'elle aucun homme qui pût lui inspirer une de ces folies auxquelles les femmes se livrent, poussées par le désespoir que leur cause une vie sans issue, sans événement, sans «intérêt, telle ne pouvait compter sur riert , pas même sur le hasard, car 11 y a des vies sans hasard. Au temps où l'Empire brillait de toute sa gloire, tors do passage de Napoléon en Espagne, pù il envoyait la fleur de ses troupes, les espérances de cette femme, trompées jtisquHitofs , se réveillèrent. La curiosité la poussa naturellement à contempler res héros qtti conquéraient PEurope sur un mot mis à POrdre d« Jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. -Les villes tes plus avârîcieùsès et les plus réfractaires étaient obligées de fêter h Garde Impériale, au-devant de laquelle allaient les Maires et les Préfets , une hàrangue en touche , comme pour îa Royauté. Madame de Bargeton , venué à une redoute offerte par tf n régiment ii la ville, s'éprit d'un gentilhomme , siiriple sous-lietitenànt à qui 1e rasé Napoléon avait montré le bâton de maréchal de France. Cette passion contenue, noble, grande, et qui contrastait avec lés passions àlors si facilement nouées et dénouées,1ut chastement consacrée parla maîn de la mort. A*Wagram, un boulet de canon écrasa sur le cœur du marquis de Cante-Croix le seul portrait qui attestât Ta beauté de madame de Bargeton. Elle pleura long-témps ce beau jeune homme, qui en deux campagnes était devenu colonel, échàtfffé par la gloire , par l'amour , et qui mettait une lettre de Naïs audessus des distinctions impériales, la douleur jeta sur la figure de cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne se dissipa qu'à Pâge terrible où la femme commence à regretter ses belles années passées sans qu'elle en ait joui, où elle voit ses roses se faner, où les désirs d'amour renaissent avec l'envie de prolonger les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent plaie dans son âme au moment où le froid de la province la saisit. Comme Phermine, elle serait morte de diagrin si, par hasard, elle se fût soufflée au contact d'hommes qui ne pensaient qu'à jouer quelques sous, le soir, après avoir bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes amours de la province. Entre la nullité des hommes qui Pentouràieht et le néant , une femme si supérieure dut préférer le néant. Le mariage et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle vécut par la poésie , comme la carmélite vit par la religion. Les ouvrages des illustres étrangers jusqu'alors inconnus qui se publièrent de 1815 à 1821, les grands traités de monsieur de Bonald et ceux de mon-
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sieur %de Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses de la littérature française qui poussa si vigoureusement ses premiers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent ni son esprit ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité se guinda , «a royauté la rendît précieuse et quintessenciée. Gomme tous ceux qui se laissent adorer par des courtisans quelconques, elle trônait avec ses défauts. Tel était le passé de madame de Bargeton, froide histoire , nécessaire à dire pour faire comprendre sa liaison ârvec Lucie*, qui fut assez singulièrement introduit checefe. Pendant ce dernier hiver , il était survenu dans la ville une personne qui avait animé la vie monotone que menait madame de Bargeton. La place de directeur des contributions indirectes étant venue k vaquer, monsieur de itérante envoya pour l'occuper un homme de qui là destinée aventureuse plaidait assez en sa faveur pour que la curiosité féminine Irii servit de passe-port chez la reine du pays.
Monsieur du <3h$telet, venu au monde Skte Châfelet tout court, maisqui dèsl8#â *vait eu le bon esprit de se qualifier, était un de ces agréables jeunes gens qui, sous Napoléon, échappèrent à toutes les conscriptions -en demeurant auprès du soleil impérial. Il avait commencé sa carrière par la -place de secrétaire des commandements d'une-priUcesse impériale. Monsieur du Châtelet possédait toutes les incapacités érigées par sa place. Bien fait , joli tomme , bon danseur, savant joueur de billard, adroit à tous les exercices, médiocre acteur de société , chanteur de îoinances , applaudisseur de bons mots, prêt à tout, souple, envieux, 3 savait et ignorait tout. Ignorant en musique , il accompagnait au piano tant bien 'que mal une femme qui voulait ehanter par complaisance une romance apprise évec mille peines pendant un mois, incapable de sentir la poésie ,• il demandait hardiment la permission de se promener pendant dix montes pour faire m impromptu , quelque quatrain plat comme un «oirffiet , et où la rime remplaçait l'idée. Monsieur du Châtelet ïtait encore doué du talent de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par la princesse; il tenait avec une grâce infinie les écheveaux de soie qu'elle dévidait, en lui disant des riens 06 la gravelure se cachait sous une gaze plus ou moins trouée, ignorant en peinture , il savait copier un paysage , crayonner un profil, croquer un costume et le colorier. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient de si grands véhicules de fortune dans un
temps où les femmes ont eu plus d'influence qu'on nè le crok sur les affaires. Il se prétendait fort en diplomatie, la science de ceux qui n'en ont aucune et qui sont profonds par leur vide ; science d'ailleurs fort commode, en ce sens qu'elle se démontre par l'exercice même de ses hauts emplois; que voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorants de ne rien dire , de se retrancher dans des hochements de tête mystérieux ; et qu'enfin l'homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tête au-dessus du fleuve des événements qu'il semble alors conduire, ce qui devient une question de légèreté spécifique. Là, cpmme dans les arts, il se rencontre mille médiocrités pour un homme de génie. Malgré sou service ordinaire et extraordinaire auprès de l'Altesse Impériale, le crédit de sa protectrice n'avait pu le placer au Conseil d'État: non qu'il n'eût fait un délicieux Maître des Requêtes comme tant d'autres , mais la princesse le trouvait mieux placé près d'elle que partout ailleurs. Cependant il fut nommé baron , vint à Cassel comme Envoyé Extraordinaire , et y parut en effet très-extraordinaire. En d'autres termes, Napoléon s'en servit au milieu d'une crise comme d'un courrier diplomatique. Au moment où l'Empire tomba, le baron du Châtelet avait la promesse d'être nommé Ministre en Westphalie, près de Jérôme. Après avoir manqué ce vqu'il nommait une ambassade de famille, le désespoir le prit ; il fit un voyage en Égypte avec le général Armand de Montriveau. Séparé de son compagnon par dés événements bizarres, il avait erré pendant deux ans de désert en désert, de tribu en tribu, captif des Arabes qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer le moindre parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de l'imaun de Mascate, pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger ; mais il eut le bonheur de trouver à Mascate un bâtiment anglais qui mettait à la voile, et put revenir à Paris un an avant son compagnon de voyage. Ses mal heurs récents, quelques liaisons d'ancienne date, des services rendus à des personnages alors en faveur, le recommandèrent au Président du Conseil, qui le plaça près de monsieur de Barante, en attendant la première Direction libre. Le rôle rempli par monsieur du Châtelet auprès de l'Altesse Impériale, sa réputation d'homme à bonnes fortunes, les événements singuliers de son voyage, ses souffrances* tout excita la curiosité des femmes d'Angoulèrae. Ayant appris les mœurs de la haute ville, monsieur le baron Sixte du Châtelet se conduisit en conséquence. 11 fit le malade, joua l'homme dégoûté, blasé^
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À tout propos, il se prit la tête comme si ses souffrances ne lui laissaient pas un moment de relâche, petite manoeuvre qui rappelait son voyage et le rendait intéressant II alla chez les autorités supérieures, le Général, le Préfet, le Receveur-Général et l'Évêque ; mais il se montra partout poli, froid, légèrement dédaigneux comme les hommes qui ne sont pas à leur place et qui attendent les faveurs du pouvoir. Il laissa deviner ses talents de société, qui gagnèrent à ne pas être connus; puis, après s'être fait désirer, sans avoir lassé la curiosité, après avoir reconnu la nullité des hommes et savamment examiné les femmes pendant plusieurs dimanches à la cathédrale, il reconnut en madame de Bargeton la personue dont l'intimité lui convenait. 11 compta sur la musique pour s'ouvrir les portes de cet hôtel impénétrable aux étrangers. Il se procura secrètement une messe de Miroir, l'étudia au piano ; puis, un beau dimanche où toute la société d'Angouléine était à la messe, il extasia les ignorants en touchant l'orgue, et réveilla l'intérêt qui s'était attaché h sa personne en faisant indiscrètement circuler son nom par les gens du bas clergé. Au sortir de l'église, madame de Bargeton le complimenta, regretta de ne pas avoir l'occasion de faire de la musique avec lui ; pendant cette rencontre cherchée, il se Gt naturellement offrir le passe-port qu'il n'eût pas obtenu s'il l'eût demandé. L'adroit baron vint chez la reine d'Angoulême, à laquelle il rendit des soins compromettants. Ce vieux beau, car il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette femme toute une jeunesse à ranimer, des trésors à faire valoir, peutêtre une veuve riche en espérances à épouser, enfin une allianra^ec la famille des Nègrepelisse, qui lui permettrait d'aborder à ParisKi marquise d'Espard, dont le crédit pouvait lui rouvrir la carrière politique. Malgré le gui sombre et luxuriant qui gâtait ce bel arbre, il résolut de s'y attacher, de l'émonder, de le cultiver, d'en obtenir de beaux fruits. L'Angoulême noble cria contre l'introduction d'un giaour dans la Casba, car le salon de madame de Bargeton était le Cénacle d'une société pure de tout alliage. L'Évêque seul y venait habituellement, le Préfet y était reçu deux ou trois fois dans l'an ; le Receveur-Général n'y pénétrait point ; madame de Bargeton allait à ses soirées, à ses concerts, et ne dînait jamais chez lui. Ne pas voir le Receveur-Général et agréer un simple Directeur des Contributions, ce renversement de la hiérarchie parut inconcevable aux autorités dédaignées.
' Ceux qui peuvent s'initier par la pensée à des petitesses qui se
retrouvent d'ailleurs dans chaque sphère sociale, doivent comprenne combien l'hôtel de Bargeton était imposant dans la bouFgeoùûc d'Angoulême. Quant ^ l'Bïpujpeau les grandeurs de ce Louvre au petit pied, la gloire de cet hôtel de RambouiHet angoumpisin brillait à une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient étaient les plus pitoyables esprit», les plus mesquines intelligences, les plus pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait en banalités verbeuses et passionnées ; 1* Quotidienne y paraissait tiède, Louis XVIII y était traité de Jacobin. Quant aux femmes, la plupart sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes avaient quelque imperfection qui les faussait, rien n'y était complet , ni la conversation ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses projets sur ma-» dame de Bargeton, Cbâtelet n'y eût pas tenu. Néanmoins, tes manières et l'esprit de caste, l'air gentilhomme , la fierté du noble au petit eastel, la connaissance, des lois de la polkesse y couvraient tout ce vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup plus réelle, que dans la sphère des grandeurs parisiennes ; il y éclatait un respectable attachement quand même aux Bourbons. Gette société pouvait se cornparer, si.cette image est admissible, à une argenterie de vieille forme, noircie, mais pesante. L'immobilité de ses opinions politiques ressemblait à de la fidélité. L'espace mis entre eHe et la bourgeoisie, la difficulté d'y parvenir simulaient une sorte d'élévation et lui donnaient uue valeur de convention. Chacun de ces nobles avait «on prix pour les habitants, comme le cauris représente l'argent chez les nègres du Bambarra. Plusieurs femmes , flattées par monsieur du Ghâtelet et reconnaissant en lui des supériorités qui manquaient aux hommes de leur société, calmèrent l'insurrection des amours-propres : toutes espéraient s'approprier la succession 4e l'Altesse Impériale. Les puristes pensèrent qu'on verrait l'intrus cbez madame de Bargeton, mais qu-'il ne serait reçu dans aucune autre maison. Du Ghâtelet essuya* plusieurs impertinences, mais 4 se maintint dans sa position en cultivant le clergé. Puis il caressa les défauts que le terroir avait donnés à la reine d'Angoulême, il lui apporta tous les livres nouveaux , il lui lisait les poésies qui paraissaient. Us s'extasiaient ensemble sur les œuvres des jeunes, poètes, elle de bonne foi, lui s'ennuyant, mais prenant en patience les poètes romantiques, qu'en homme de l'école impériale il comprenait peu. Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance due à l'influence des lis, aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu'il
ILLUSIONS PEBDUfcS : LES PEUX POETES. 39
avait nommé Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie que de loin, elle soupirait après Paris, où vivaient les grands hommes. Monsieur du Châteïet crut alors faire merveille en lui apprenant qu'il existait à Angoulême un autre enfant suéUme, un jeune poète qui, sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des constellations parisiennes. Un grand homme futur était né dans l'Houmeau ! Le Proviseur du collège avait montré d'admirables pièces de vers au baron. Pauvre et modeste, l'enfant était un Chatterton sans lâcheté politique , sans la haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poète anglais à écrire des pamphlets contré ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres, celui-ci parce qu'il raclait un violon, celui-là parce qu'il tachait plus ou moins le papier blanc de quelque sépia , l'un en sa qualité de président de la Société d'agriculture , l'autre en vertu d'une voix de basse qui lui permettait de chanter en manière d'hallali le Se fiato i& corpo avete; parnii ces figures fantasques, madame de Bargeton se trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont en carton. Aussi rien ne pourrait- il peindre sa joie au moment où elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce poète , cet ange ! elle en raffola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures entières. Le surtendeinain l'ancien courrier diplomatique avait négocié par lç Proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargetoa
Yous seuls, pauvres ilotes ($e province pour qui les distances sociales sont plus longues ï parcourir que pour les Parisiens aux yeux desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si durement les grjlles entre lesquelles chaque monde s'aqathémartise et se dit Raca, vous seu|s comprendrez le bouleversement qqi laboura la cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand sou imposant Proviseur lui dit que les portes de l'hôtel de Bargeton allaient s'ouvrir devant lui ! la gloire les avait fait tourner sur leurs gonds! il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son regard quand il se promenait le soir £ Beaulieu avec David, en se disant que leurs noms ne parviendraient peut-être janaais à ces oreilles dures k la science lorsqu'elle partait de trop bas. Sa sœur fut seule initiée à ce secret. En bonne ménagère, en divine devineresse, Ève sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des souliers fins chez le meilleur bottier d'Angou-
lêinc, un habillement neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa meilleure chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie , quand elle le vit ainsi vêtu ! combien elle fut fière de son frère ! combien de recommandations ! Elle devina mille petites niaiseries. L'entraînement de la méditation avait donné à Lucien l'habitude de s'accouder aussitôt qu'il était assis, il allait jusqu'à attirer une table pour s'y appuyer ; Ève lui défendit de se laisser aller dans le sanctuaire aristocratique à des mouvements sans gêne. Elle l'accompagna jusqu'à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la cathédrale, le regarda prenant par la rue de Beaulieu, pour aller sur la Promenade où l'attendait monsieur du Châtelel. Puis la pauvre fille demeura tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien chez madame de Bargeton, c'était pour Ève l'aurore de la fortune. La sainte créature, elle ignorait que là où l'ambition commence, les naïfs sentiments cessent. En arrivant dans la rue du Minage, les choses extérieures n'étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre particulière au pays , et dorée par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, était intérieurement fort simple : c'était la cour de province , froide et proprette ; une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée. Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignier dont les marches cessaient d'être en pierre à partir du premier étage. Après avoir traversé une antichambre mesquine , un grand salon peu éclairé , il trouva la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en gris. Le dessus des portes était en camaïeu. Un vieux damas rouge, maigrement accompagné , décorait les panneaux. Les meubles de vieille forme se cachaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et blancs. Le poète aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas piqué, devant une table ronde couverte d'un tapis vert, éclairée par un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La reine ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siège, en souriant au poète, que ce trémoussement serpentin émut beaucoup, il le trouva distingué.
L'excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix, tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poète était déjà la poésie. Le jeune homme examina , par de discrètes œillades , cette femme qui lui parut en harmonie avec son renom ; elle ne trompait aucune
ILLUSIONS PERDUES : LES DEUX POETES
de ses idées sur la grande damé. Madame de Bargeton portait, suivant une mode nouvelle , un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte un souvenir du Moyen-Age, qui en impose à un jeune homme en amplifiant pour ainsi dire la femme; il s'en échappait une folle chevelure d'un blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles. La noble dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète les prétendus inconvénients de cette fauve couleur. Ses yeux gris étincelaient , son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse blanche hardiment taillée ; ils étaient cernés par une marge nacrée où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure bourbonnienne , qui ajoutait au feu d'un visage long en présentant comme un point brillant où se peignait le royal entraînement des Gondé. Les cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment croisée, laissait voir une poitrine de neige , où l'œil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés , mais un peu secs, madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical , pour lui indiquer la chaise qui était près d'elle. Monsieur du Châtelet prit un fauteuil Lucien s'aperçut alors qu'ils étaient seuls.
La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l'Houineau. Les trois heures passées près d'elle furent pour Lucien un de ces rêves que l'on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt maigrie que maigre , amoureuse sans amour, maladive malgré sa force ; ses défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent , car les jeunes gens commencent par aimer l'exagération, ce mensonge des belles âmes. Il ne remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes , et auxquelles les ennuis et quelques souffrances avaient donné des tons de brique. Son imagination s'empara d'abord de ces yeux de feu , de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante blancheur, points lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux bougies. Puis cette âme parla trop à la sienne pour qu'il pût juger la femme. L'entrain de cette exaltation féminine, la verve des phrases un peu vieilles que répétait depuis long-temps madame de Bargeton, mais qui lui parurent neuves , le fascinèrent d'autant mieux qu'il voulait trouver tout bien. Il n'avait point apporté de poésie à lire ; mais il n'en fut pas question : il avait oublié ses vers pour avoir le droit de revenir ; madame de Bargeton n'en avait point parlé pour l'engager
à lui foire quelque lecture un autre jour. N'était-ce pas uue première entente ! Mousieur Sixte du Châtelet fut mécontent de cette rér ception. 1) aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme, qu'il reconduisit jusqu'au détour de la première rampe au-dessous -do Beaulieu, dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne Put pas médiocrement étonné d'entendre le Directeur des Contributions indirectes se ^autant de l'avoir introduit, et lui donnant à ce titre des- conseils.
« Plôt à Dieu qu'il fût mieux traité que lui , disait monsieur du Châtelet. La cour était moins impertinente que cette société de ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait d'affreux dédains. La révolution de 1789 recommencerait si ces gens-là ne se réformaient pas. Quant à lui, s'il continuait d'aller dans cette maison , c'éiait par goût pour madame de Bargeton , la seule femme un peu propre qu'il y eût à Angouléme , à laquelle il avait fait la cour par désœuvrement , et de laquelle il était devenu follement amoureux. Il allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule y engeance qu'il tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux. » -
Châtelet exprima sa passion en hpmipe capable de tuer un rival s'il eu rencontrait un. Le vieu; papillon impérial tomba de tout son poids sur le pauvre poète , en essayant de l'écraser sous son importance et de lui faire peur. Il se grandit en racontant les périls do son voyage grossis; mais, s'il imposa 2t l'imagination du poète, )| n'effraya point l'amant.
Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré se$ menaces et sa contenance de spadassin bpwgçoig , Lucien était revenu chez inadame de Bargeton , d'ahofd avec la discrétion d'un homme de J'Houmoau ; puis il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une énorme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. Le fils d'un pharmacien fut pris, par les gens de cette société, pour un être sans conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques femmes venus en visite chez Nais rencontraient Xucien , tous avaient pour lui l'accablante politesse dont usent les gens comme H faut avec leurs inférieurs. Lucien trouva d'abord ce monde fort gracieux; mais, plus tard, il reconnut le sentifuent d'o$ procédaient ces fallacieux égards. Bienlôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son fiel et le confirmèrent dans les bai* neuses idées républicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs Pa-
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trkiens préludent atec la haute société. Mais comb'ien de souffrances n'aurait-il pas endurées pour Nais qu'il* entendait nommer ainsi, car entre eux les intimes de ce clan , de même que les Grands d'Espagne et les personnages de la crème à Vienne , s'appelaient » hommes et femmeà, par leurs petits noms, dernière nuance inventée pour mettre une distinction au cteur de l'aristocratie angotmipisHie,
Nais fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le flatte, car Nais pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez elle son poète: non-seulement elle l'exakait outre mesure, mate elle le représentait comme un enfant sans fortune qu'elle voulait placer; elle le rapetissait pour le garder; elle en faisait son lecteur, son secrétaire; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait pouvoir aimer après l'affreux malheur qui lui était advenu. Elle se traitait fort mal intérieurement, eHe se disait que ce serait une folie d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position était déjà si loin d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties par les fiertés que lut inspiraient ses scrupules. Elle se montrait tonr à tour altière et protectrice , tendre et flatteuse. D'abord intimidé par le haut rang de cette femme , Lucien eut donc toutes les terreurs , les espoirs et les désespérances qui martcllent le premier amour et le mettent si avant dans le cœur par les coups que frappent alternativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en elfe une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement. Mais les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher Lucien ; puis cher, tout court Le poète enhardi nomma cette grande dame Nais. En l'entendant lui donner ce nom , elle eut une de ces colères qui séduisent tant un enfant ; elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le monde. La fière et noble Nègrepehsae offrit à ce bel ange un de ses noms , eHe voulut être Louise pour lui. Lucien atteignit au troisième ciel de l'amour. Un soir, Lucien étant entré pendant que Louise contemplait un portrait qu'elle serra promptement , il voulut le voir. Pour calmer le désespoir d'un premier accès de jalousie , Louise montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta , non sans larmes , la douloureuse histoire de ses amours , si purs et si cruellement étouffé». S'essayait-olle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait? Lucien était trop jeune pour analyser sa maîtresse, il se désespéra naï*
veulent , car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche des scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion , sont comme des places fortes qu'elles aiment à voir prendre d'assaut L'innocent Lucien n'avait pas besoin de ces coquetteries , il eût guerroyé tout naturellement
— Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un soir Lucien qui voulut en%finir avec monsieur de Cantc- Croix et qui jeta sur Louise un regard où se peignait une passion arrivée à terme.
Effra}ée des progrés que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son poète , felle lui demanda les vers promis pour la première page de son album , en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu'il mettait à les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes, qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de monsieur de Lamartine?
Le magique pinceau , les muses mensongères N'orneront pas toujours de mes feuilles légères
Le fidèle vélin ; Et le crayon furtif de ma belle maîtresse Me confira souvent sa secrète allégresse
Ou son muet chagrin.
Ah ! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées Demanderont raison des riches destinées
Que lui tient l'avenir ; Alors veuille l'Amour que de ce beau voyage
Le fécond souvenir Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage !
— Est-ce bien moi qui vous les ai dictés? dit-elle.
Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une femme qui se plaisait à jouer avec le feu , fit venir une larme aux yeux de Lucien ; elle le calma* en le baisant au front pour la première fois. Lucien fut décidément un grand homme qu'elle voulut former ; elle imagina de lui apprendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses manières; elle trouva là des prétextes pour l'avoir toujours chez elle , à la barbe de ses ennuyeux courtisans. Quel intérêt dans sa vie ! Elle se remit à la musique pour son poète à qui elle révéla le inonde musical, elle lui joua quelques beaux morceaux de Beetho-
ILLUSIONS PERDUES ! LES DEUX POETES* 45
ven et le ravit ; heureuse de sa joie, elle lui disait hypocritement en le voyant à demi pâmé : — Ne peut-on pas se contenter de ce bon* heur? Le pauvre poète avait la bêtise de répondre : — Oui.
Enfin , les choses arrivèrent à un tel point que Louise avait fait dîner Lucien avec elle dans la semaine précédente , en tiers avec monsieur de Bargeton. Malgré cette précaution, toute la ville sut le fait et le tint pour si exorbitant que chacun se demanda s'il était vrai. Ce fut une rumeur affreuse. A plusieurs, la Société parut à la veille d'un. bouleversement. D'autres s'écrièrent : Voilà le fruit des doctrines libérales. Le jaloux du Châtelet apprit alors que madame Charlotte, qui gardait les femmes en couches, était madame Chardon, mère du Chateaubriand de l'Houmcau, disait-il. Cette expression passa pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la première chez madame de Bargeton.
— Savez-vous, chère Naïs, ce dont tout Angoulôme parle? lui dit-elle , ce petit poetriau a pour mère madame Charlotte qui gardait il y a deux mois ma belle-sœur en couches.
— Ma chère , dit madame de Bargeton en prenant un air tout à fait royal, qu'y a-t-il d'extraordinaire à ceci ? n'est-elle pas la veuve d'un apothicaire ? une pauvre destinée pour une demoiselle de Rubempré. Supposons-nous sans un sou vaillant?... que ferions-nous pour- vivre, nous? comment noarririez-vous vos enfants?
sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la noblesse. Les âmes grandes sont toujours disposées à faire une vertu d'un malheur. Puis, dans la persistance à faire un bien qu'on incrimine, il se trouve d'invincibles attraits : l'innocence a le piquant du vice. Dans la soirée , le salon de madame de Bargeton fut plein de ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle déploya toute la causticité de son esprit : elle dit que si les gentilshommes ne pouvaient être ni Molière , ni Racine , ni Rousseau , ni Voltaire , ni Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient des grands hommes. Elle dit que le génie était toujours gentilhomme. Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs vrais intérêts. Enfin elle dit beaucoup de bêtises qui auraient éclairé des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité. Elle conjura donc l'orage à coups de canon. Quand Lucien , mandé par elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané où l'on jouait au wisth à quatre tables , elle lui fit un gracieux accueil , et
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le présenta en reine qui voulait être obéie. Elle appela le Directeur' des Contributions , monsieur Châtetet , et le pétttfk en îiii faisant comprendre qu'elle connaissait 1'âlégale stiperféiatfon dé sa particule. Lucien fut dès ce stâr viotembeOt mtrodtik dans la société, de madame de Bargeton; mais il y fut accepté comme «ne substance vénéneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant aux réactifs dé l'impertinence. Malgré ce triomphe , Naïs perdit de éon empire : il y eut des dissidents qui tentèrent d'éftfigrer. Par le conseil de monsieur Châtélet , Amélie , qui était madame de Chandour, résolut d'élever autel contre ëutel eb recevant chez eHe le» mercredis. Madame de Bargeton ouvrait son sillon tous -les soirs, et les gens qui venaient chez elle étaient si routiniers, si bien habitués à se retrouver devant les mêmes tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens , les flambeaux, à mettre leurs manteaux, leurs doubles souliers, leurs chapeaux dans le même couloir, qu'ils aimaient les marches de l'escalier autant que la maîtresse de'la maison. Tous se résignèrent à subir le chardonneret du sacré bocage, dit Afoxan-» dre de Brébian , autre bon mol. Enfin le président «de la Société d'agriculture apaisa la sédition par une observation magistrale. • — Avant la révolution , dit -il , les plus grands seigneurs recevaient forclos , Grimm , OréMlon , tons gens qui , comme ce petit poète de l'ffoumeau , étaient sans conséquence ; -mais ils n'admets teient point les Reeeveurs des Tailles, ce qu'est, après tout, Cbâtelet.
Du Châtélet paya pour Chardon , chacun M marqua de la froideur. En se sentant attaqué , le Directeur des Contributions , q»i , depuis le moment où elle l'avait appelé Châtélet , s'était juré à luimême de posséder madame de Bargeton , entra dans les vues de la maîtresse du logis; il soutint le jeune poète en se déclarant sort ami. Ce grand diplomate dont s'était si maladroitement privé l'Empereur caressa Lucien, il se -dit son ami. Pour lancer le poète, il donna un dîner où se trouvèrent le Préfet, le Receveur-Général, le colonel du régimènt en garnison, le Directeur del'Écoiode Marine, le Président du Tribunal , enfin toutes les sommités admiiÉRtratives. ï.e pauvre poète fut fêté si grandement que tout autre qu'un jeûne homme de vingt-deux ans aurait véhémentement soupçonné de mystification les louanges au moyen desquelles on abusa de lui. Au des-' sert, Châtélet fit réciter à son rival une ode de Sardanapale mourant, le chef-d'œuvre du moment. En l'entendant, le Proviseur du collège; homme flegmatique , battit des mains en disant que Jean-Baptiste
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Rousseau n'avait pas mieux fait. Le baron Sixte Châtelet pensa que le petit rimeur crèverait tôt ou tard dans la serre chaude des louanges, ou que, dans l'ivresse de sa gloire anticipée, il se permettrait quel-1 ques impertinences qui le feraient rentrer dans son obscurité primitive. En attendant le décès dè ce génie , il parut immoler ses prétentions aux pieds de madame de Bargeton ; mais , avec l'habi-' leté des roués, il af ait arrêté son plan , et suivit avec une attention stratégique la marche tics deux amants «n épiant l'occasion d'exterminer Lucien. M s'éleva dès lors dans Angoolême et dans les environs im bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme en Angoumois. Madame de Bargeton était généralement louée pour les soins qu'elle prodiguait à ce jeune aigle. Une fois sa conduite approuvée, elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans h Département une soirée à glaces, à gâteaux et & thé, grande, innovation dans une ville où le thé se véndait encore chez les apothicaires, comme une drogue employée contre les indigestions. La fleur de l'aristocratie fut conviée pour entendre une grarick* eeuvre que devait lire Lucien.
Louise avait caché les difficultés vaincues à son ami, mais elle lui toucha quelques mots de la conjuration formée conlre lui par lé monde ; car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers dè !# carrière que doivent parcourir les hommes de génie, et où se rencontrent des obstacles infranchissables aux courages médiocres, fflkï fit de cette victoire un enseignement. De ses blanches mains , elle lui montra la gloire achetée par de continuels supplices , elle M parla du bûcher dès martyrs à traverser, elle lui beurra ses plus belles tartines et les pànacha de ses plus pompeuses expressions. Ce fuC une contrefaçon des improvisations qui déparent le roman de Corinne. Louise se trouva si grande par son éloquence, qu'elle aima davantage le Benjamin qui la lui inspirait ; elle lui conseilla de répudier audacieusement son père en prenant le ndble nom de Rubempré , sans se soucier des criailieries soulevées par un échange que d'ailleurs le Roi légitimerait. Apparentée à la marquise d'Espard, une demoiselle de Blamont*Chauvry, fort en crédit à la cour, elle se chargeait d'obtenir cette faveur. À ces mots, le roi, la marquise d'Espard , la cour, Lucien vit comme un feu d'artifice , et la* nécessité de ce baptême lui fut prouvée.
— Cher petit , lui dit Louise d'une voix tendrement moqueuse , plus tôt if se fera, plus vite il sera sanctionné.
Elle souleva l'une après l'autre les couches successives de l'État Social, et fit compter au poète les échelons qu'il franchissait soudain par cette habile détermination. En un instant, elle fit abjurer & Lucien ses idées populacièrcs sur la chimérique égalité de 1793, elle réveilla cbez lui la soif des distinctions que la froide raison de David avait calmée, elle lui montra la haute société comme le seul théâtre sur lequel il devait se tenir. Le haineux libéral devint monarchique in petto. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique et de la gloire. Il jura d'apporter aux pieds de sa dame une couronne , fut-elle ensanglantée ; il la conquerrait à tout prix , quibuscumque viis. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles qu'il avait cachées à Louise , conseillé par cette indéfinissable pudeur attachée aux premiers sentiments , et qui défend au jeune homme d'étaler ses grandeurs, tant il aime à voir apprécier son âme dans son incognito. Il peignit les étreintes d'une misère supportée avec orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l'étude. Celte jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans à madame de Bargeton , dont le regard s'amollit. En voyant la faiblesse gagner son imposante maîtresse, Lucien prit une main qu'on lui laissa prendre , et la baisa avec la furie du poète , du jcuuc homme, de l'amant. Louise alla jusqu'à permettre au fils de l'apothicaire d'atteindre à son front et d'y imprimer ses lèvres palpitantes.
— Enfant ! enfant ! si l'on nous voyait , je serais bien ridicule , dit-elle en se réveillant d'une torpeur extatique.
Pendant cette soirée , l'esprit de madame de Bargeton fit de grands ravages dans ce qu'elle nommait les préjugés de Lucien. A l'entendre , les hommes de génie n'avaient ni frères ni sœurs , ni pères ni mères ; les grandes œuvres qu'ils devaient édifier leur imposaient un apparent égoïsme , en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. Si la famille souffrait d'abord des dévorantes exactions perçues par un cerveau gigautesque , plus tard elle recevrait au centuple le prix des sacrifices de tout genre exigés par les premières luttes d'une royauté contrariée , en partageant les fruits de la victoire. Le génie ne relevait que de lui-même; il -était seul juge de ses moyens, car lui seul connaissait la fin : il devait donc se mettre au-dessus des lois , appelé qu'il était à les refaire; d'ailleurs, qui s'empare de son siècle peut tout prendre, tout risquer, car tout est h lui. Mie citait les commencements delà vie de Bernard de Pa-
ILLUSIONS PERDUES : LES DEUX POETES
lissy, de Louis XI , de Fox, de Napoléon , de Christophe Colomb, de César, de tous les illustres joueurs, d'abord criblés de dettes ou misérables , incompris , tenus pour fous , pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui plus tard devenaient l'orgueil de la famille , du pays , du monde.
Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien et avançaient la corruption de son cœur ; car, dans l'ardeur de ses désirs , il admettait les moyens a priori. Mais ne pas réussir est un crime de lèse-majesté sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes les" vertes bourgeoises sur lesquelles repose la société qui chasse avec horreur les Marius assis devant leurs ruines? Lucien ne se savait pas entre l'infamie des bagnes et les palmes du génie ; il planait sur le Sina! des prophètes sans comprendre qu'au bas s'étend une mer Morte, l'horrible suaire de Gomorrhe.
Louise débrida si bien le cœur et l'esprit de son poète des langes dont les avait enveloppés la vie de province , que Lucien voulut éprouver madame de Bargeton afin de savoir s'il pouvait , sans éprouver la honte d'un refus, conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna l'occasion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêlait à son amour. Il aimait et voulait s'élever , double désir bien naturel chez les jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l'indigencé à combattre. En conviant aujourd'hui tous ses enfants à un même festin , la Société réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la jeunesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu'il en fût autrement; mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on voudrait croire, pour qu'on puisse se permettre de représenter le jeune homme autrement qu'il est au Dix-neuvième Siècle. Le calcul de Lucien lui parut fait au profit d'un beau sentiment, de son amitié pour David.
Lucien écriyit une longue lettre à sa Louise , car il se trouva pins hardi la plume à la main que la parole à la bouche. En douze feuillets trois fois recopiés, il raconta le génie de son père, ses espérances perdues, et la misère horrible à laquelle il était en proie. II peignit sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant d'être un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui; il se croirait indigne d'être aimé de Louise, sa première gloire , s'il ne lui demandait pas de faire pour David ce qu'elle faisait pour lui-même. Il renoncerait h tout plutôt que de COM. HUM. T. vin. h
trahir David Séchard , il voulait que David assistât à son succès. Il écrivit une de ces lettres folles où les jeunes gens opposent le pistolet h un refus, où tourne le casuisme de l'enfance, où parle la logique insensée des belles âmes ; délicieux verbiage brodé de ces déclarations~naïves échappées du cœur à Pinsu de l'écrivain , et que les femmes aiment tant. Après avoir remis cette lettre à la femme de chambre , Lucien était venu passer la journée à corriger des épreuves, à diriger quelques travaux, à mettre en ordre les petites affaires de l'imprimerie , sans rien dire à David. Dans les jours où le cœur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes discrétions. D'ailleurs peut-être Lucien commençait-il à redouter la hache de Phocion, que savait manier David; peut-être craignait-il la clarté d'un regard qui allait au fond de l'âme. Après la lecture de Chénier, son secret avait passé de son cœur sur ses lèvres, atteint par un reproche qu'il sentit comme le doigt que pose un médecin sur une plaie.
Maintenant embrassez les pensées qui durent assaillir Lucien pendant qu'il descendait d'Angoulême à l'Houmeau. Cette grande dame s'était-elle fâchée? allait-elle recevoir David chez elle? l'ambitieux ne serait-il pas précipité dans son trou à l'Houmeau ? Quoique avant de baiser Louise au front , Lucien eût pu mesurer la distance qui sépare une reine de son favori , il ne se disait pas que David ne pouvait franchir en un clin d'œil l'espace qu'il avait mis cinq mois à parcourir. Ignorant combien était absolu L'ostracisme prononcé sur les petites gens, il ne savait pas qu'une seconde tentative de ce genre serait la perte de madame de Bargeton. Atteinte et convaincue de s'être encanaillée, Louise serait obligée de quitter la ville, où sa caste la fuirait comme au Moyen- Age on fuyait un lépreux. Le clan de fine aristocratie et le clergé lui-même défendraient Nais envers et contre tous , au cas où elle .se permettrait une faute ; mais le crime de voir mauvaise compagnie ne lui serait jamais remis ; car si Ton excuse les fautes du pouvoir , on le condamne après son abdication. Or, recevoir David, n'était-ce pas abdiquer? Si Lucien n'embrassait pas ce côté de la question, son instinct aristocratique lui faisait pressentir bien d'autres difficultés qui l'épouvantaient. La noblesse des sentiments ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait l'air du plus noble courtisan, Corneille ressemblait fort à un marchand de bœufs. Descartes avait la tournure d'un bon négociant hollandais. Souvent,
ILLUSIONS PBRDUBS : LES BBUX POfiTBS.
SI
en rencontrant Montesquieu son râteau sur l'épauk 9 son bonnet de nuit sur la tête , les visiteurs de La Brède k prirent pour on ? ulgaire jardinier. L'usage du monde , quand il n'est pas un don de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par k sang , constitue une éducation que le hasard doit seconder par une certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par un timbre de voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient à David , tandis que la nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa mère , Lucien avait jusqu'au pied haut courbé du Franc ; tandis que David Séchard avait les pieds plats du Welche et l'encolure de son père le pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient sur David, il lui semblait voir le sourire que réprimerait madame de Bargeton. Enfin , sans avoir précisément honle de son frère , il se promettait de ne plus écouter ainsi son premier mouvement, et de k discuter à l'avenir.
Donc, après l'heure de la poésie et du dévouement, après une lecture qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littéraires éclairées par un nouveau soleil, l'heure de la politique et des calculs sonnait pour Lucien. En rentrant dans l'Houmeau, il se repentait de sa lettre , il aurait voulu la reprendre ; car il apercevait par une échappée les impitoyables lois du monde. En devinant combien la fortune acquise favorisait l'ambition , il lui coûtait de retirer son pied du premier bâton de l'échelle par laquelle il devait monter a l'assaut des grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des plus vives fleurs du sentiment ; ce David plein de génie qui l'avait si noblement aidé , qui lui donnerait au besoin sa vie ; *sa mère , si grande dame dans son abaissement, et qui k croyait aussi bon -qu'il était spirituel; sa sœur, cette fille si gracieuse dans sa résignation, son enfance si pure et sa conscience encore blanche ; ses espérances , qu'aucune bise n'avait effeuillées , tout refleurissait dans son souvenir. 11 se disait alors qu'il était plus beau de percer les épais bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups de succès que de parvenir par les faveurs d'une femme. Son génie luirait tôt ou tard comme celui de tant d'hommes, ses prédécesseurs, qui avaient dompté k société; les femmes l'aimeraient alors ! L'etempk de Napoléon , si fatal au Dix-neuvième Siècle par les prétentions qu'il inspire à tant de gens médiocres , apparut à Lucien qui jeta ses calculs au vent en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien , il allait du mal au bien ,
du bien au mal avec une égale facilité. Au lieu de l'amour que le sàvant porte à sa retraite , Lucien éprouvait depuis un mois une sorte de honle en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes sur un fond vert :
Pharmacie de Postel* successeur de Chardon.
Le nom de son père , écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes les voitures , lui blessait la vue. Le soir où il franchit sa porte ornée d'uné petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire à Beaulieu , parmi les jeunes gens les plus élégants de la hante ville en donnant le bras à madame de Bargeton , il avait étrangement déploré le désaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne fortune.
— Aimer madame de Bargeton , la posséder bientôt peut-être, et loger dans ce nid à rats! se disait-il en débouchant par l'allée dans la petite cour où plusieurs paquets d'herbes bouillies étaient étalés le long des murs , où l'apprenti récurait les chaudrons du laboratoire , où monsieur Postel , ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main , examinait un produit chimique tout en jetant l'œil sur sa boutique ; et s'il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l'oreille à la sonnette. L'odeur des camomilles , des menthes, de plusieurs plantes distillées , remplissait la cour et le modeste appartement où l'on montait par un de ces escaliers droits appelés des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux cordes. Audessus était l'unique chambre en mansarde où demeurait Lucien.
— Bonjour, mon fiston , lui dit monsieur Postel , le véritable type du boutiquier de province. Comment va notre petite santé? Moi, je viens de faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père pour trouver ce que je cherche. C'était un fameux homme, celui-là! Si j'avais connu son secret contre fa goutte, nous roulerions tous deux carrosse aujourd'hui !
Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien , aussi bête qu'il était bon homme, ne donnât un coup de poignard à Lucien , en lui parlant de la fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte.
— C'est un grand malhetir, répondit brièvement Lucien qui commençait à trouver l'élève de son père prodigieusement commun après l'avoir souvent béni ; car plus d'une fois l'honnête Postel avait secouru la veuve et les enfants de son maître.
illusions perdues: les deux TOÈTES.
— Qu'avez-vous donc? demanda monsieur Postcl en posant sou éprouveUe sur la table du laboratoire.
— Est-il venu quelque lettre pour moi ?
— Oui /une qui flaire comme baume ! elle est auprès de mon pupitre sur le comptoir.
La lettre de madame de Bargcton mêlée aux bocaux de la pharmacie ! Lucien s'élança dans la boutique.
— Dépêche-toi , Lucien ! ton dîner t'attend depuis. une heure, il sera froid , cria doucement une jolie voix à travers une fenêtre en tr'ouvertc et que Lucien n'entendit pas.
— 11 est toqué, votre frère, mademoiselle, dit Poslel en levant le nez.
Ce célibataire , assez semblable à une petite tonne d'eau-dc-vie sur laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis une grosse figure grêlée de petite vérole et rougeaude , prit en regardant Èvt un air cérémonieux et agréable qui prouvait qu'il pensait à épouser la fille de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour et l'intérêt se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent à Lucien en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune homme repassa près de lui : — Elle est fameusement jolie , votre sœur! Vous n'êtes pas mal non plus! Votre père faisait tout bien.
Éve était une grande brune, aux cheveux uoirs, aux yeux bleus. Quoiqu'elle offrît les symptômes d'un caractère viril, elle était douce , tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté , sa tranquille résignation à une vie laborieuse , sa sagesse que nulle médisance n'attaquait, avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur première entrevue , une sourde et simple passion s'était-elle émue entre eux, à l'allemande, sans manifestations bruyantes ni déclarations empressées. Chacun d'eux avait pensé secrètement à l'autre, cemme s'ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment aurait offensé. Tous deux se cachaient de Lucien , à qui peut-être ils croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à Ève , qui, de son côté , se laissait aller aux timidités de l'indigence. Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse, mais une enfant bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en apparence , fière en réalité , Éve ne voulait pas courir sus au fils d'un hemme qui passait pour riche. En ce moment , les gens au fait de la valeur croissante des propriétés t estimaient à plus de quatre-vingt mille francs Le domaine de Marsac ,
sans compter les terres que le vieux Séchard , riche d'économies , heureux à la récolte , habile à la vente , devait y joindre en guettant les occasions. David était peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son père. Pour lui, Marsac était une bicoque àchetée en 1810 quinze ou seize mille francs, où il allait une fois par an au temps des vendanges, et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des récoltes que l'imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait fort peu. L'amour d'un savant habitué à la solitude et qui agrandit encore les sentiments en s'en exagérant les difficultés , voulait être encou* ragé ; car, pour David, Ève était une femme plus imposante que ne l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet près de son idole, aussi pressé de partir que d'arriver, l'imprimeur contenait sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, après avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien , il descendait de la place du Mûrier jusqu'à l'Houineau, par la porte Palet; mais en atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait , craignant de venir trop tard ou de paraître importun à Éve qui sans doute était couchée. Quoique ce grand amour ne se révélât que par de petites choses , Éve l'avait bien compris ; elle était flattée sans orgueil de se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards , dans les paroles , dans les manières de David ; mais la plus grande séduction de l'imprimeur était son fanatisme pour Lucien t il avait deviné le meilleur moyen de plaire à Ève. Pour dire en quoi les muettes délices de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des parterres. C'était des regards doux et délicats comme les lotos bleus qui nagent sur les eaux , des expressions fugitives comme les bibles parfums de l'églantine , des mélancolies tendres comme le velours des mousses ; fleurs de deux belles âmes qui naissaient d'une terre riche, féconde, immuable. Ève avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée sous cette faiblesse; elle te-* nait si bien compte à David de tout ce qu'il n'osait pas, que le plus léger incident pouvait amener une plus intime union de leurs âurts.
Lucien trouva la porte ouverte par Éve, et s'assit, sans lui rien dire, à une petite table posée sur un X, sans linge, où son couvert était mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d'argent, Éve les employait tous pour le frère chéri.
— Que lis-tu donc ft ? dit-elle après avoir mis sur la table uq
ILLUSIONS PERDUES : LES DEUX POETES
plat qu'elle retira do feu, et après avoir éteint sou fourneau mobile en le couvrant de l'étouffoir.
Lucien ne répondit pas. Ève prit une petite assiette coquettement arrangée avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec une jatte pleine de crème.
— Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises. *
Lucien prétait tant d'attention à sa lecture qu'il n'entendit point Ève vint alors s'asseoir près de lui, sans laisser échapper un murmure; car il entre dans le sentiment d'une sœur pour son frère un plaisir immense à être traitée sans façon.
— Mais qu'aMu donc? s'écria-t-elie en voyant briller des larme$ dans les yeux de son frère.
— Rien, rien, Ève, dit-il en la prenant par la taille , l'attirant à lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une effervescence surprenante.
— Tu te caches de moi.
— Eh ! bien , elle m'aime !
— Je savais bien que ce n'était pas moi que tu embrassais , dit d'an ton boudeur la pauvre sœur en rougissant.
* — Nous serons tous heureux , s'écria Lucien en avalant son potage à grandes cuillerées.
— Nous? répéta Ève. Inspirée par le même pressentiment qui s'était emparé de David, elle ajouta : — Tu vas nous aimer moins !
— Comment peux-tu croire cela , situ me connais?
Ève lui tendit la main pour presser la sienne ; puis elle ôta l'assiette vide, ta soupière en terre brune, et avança le plat qu'elle avait fait Âu lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Bargeton, que la discrète Éve ne demanda point à voir, tant elle avait de respect pour son frère : tftt voulait la lui communiquer, elle devait attendre ; et s'il ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger ? Elle attendit Voici cette lettre.
« Mon ami , pourquoi refiiserais-je à votre frère en science l'appui que je vous ai prêté? A mes yeux, les talents ont des droits égaux; mais vous ignôrez les préjugés des personnes qui composent ma société. Nous ne ferons pas reconnaître l'anoblissement de l'esprit à ceux qui sont l'aristocratie de l'ignorance. Si je ne suis pas assez puissante pour leur imposer monsieur David Séchard , je vous ferai volontiers le sacrifice de ces pauvres gens. Ce sera comme une hécatombe antique. Mais , cher ami , vous ne voulez sans doute pas
me faire accepter la compagnie d'une personne dont l'esprit ou les manières pourraient ne pas me plaire. Vos flatteries m'out appris combien l'amitié s'aveugle facilement! m'en voudrez- vous, si je mets à mon consentement une restriction? Je veux voir votre ami , le juger, savoir par moi-môme, dans l'intérêt de votre avenir, si vous ne vous abusez point. N'est-ce pas un de ces soins maternels que doit. avoir pour vous, mon cher poète ,
» Louise de Nègrepelisse? »
Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde pour arriver au non , et le non pour amener un oui. Cette lettre fut un triomphe pour lui. David irait chez madame de Bargeton , il y brillerait de la majesté du génie. Dans l'ivresse que lui causait une victoire qui lui fit croire à la puissance de son ascendant sur les hommes , il prit une attitude si fière , tant d'espérances se reflétèrent sur son visage en y produisant un éclat radieux , que sa sœur ne put s'empêcher de lui dire qu'il était beau.
— Si elle a de l'esprit, elle doit bien t'aimer, cette femme ! Et alors ce soir elle sera chagrine , car toutes les femmes vont te faire mille coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Pathmos ! Je voudrais être souris pour me glisser là ! Viens , j'ai apprêté ta toilette dans la chambre de notre mère.
Cette chambre était celle d'une misère décente. Il s'y trouvait un lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s'étendait un maigre tapis vert. Puis une commode à dessus de bois , ornée d'un miroir, et des chaises en noyer complétaient le mobilier. Sur la cheminée, une pendule rappelait les jours de l'ancienne aisance disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs. Les murs étaient tendus d'un papier gris à fleurs grises. Le carreau , mis en couleur et frotté par Éve , brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un guéridon où , sur un plateau rouge à rosaces dorées , se voyaient trois tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. Éve couchait dans un cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et une table à ouvrage près de la fenêtre. L'exiguïté de cette cabine de marin exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d'y donner de l'air. Malgré la détresse qui se révélait dans les choses , la modestie d'une vie studieuse respirait là. Pour ceux qui connaissaient la mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d'attendrissantes harmonies.
ILLUSIONS PEBDUES : LES DEUX POETES. 57
Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans la petite cour, et l'imprimeur parut aussitôt avec la démarche et les façons d'un homme pressé d'arriver.
— Eh ! bien , David , s'écria l'ambitieux , nous triomphons ! elle m'aime ! tu iras.
— Non , dit l'imprimeur d'un air confus , je viens te remercier de cette preuve d'amitié qui m'a fait faire de sérieuses réflexions» Ma vie, à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard, imprimeur du roi & Angouléme, et dont le nom se lit sur tous les murs, au bas des affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, un négociant, si tu veux, mais un industriel établi en boutique, rue de Beaulicu , au coin de la place du Mûrier. Je n'ai encore ni la fortune d'un Relier, ni le renom d'un Desplein , deux sortes de puissances que les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis d'accord avec eux en ceci , ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du gentilhomme. Par quoi puis -je légitimer cette subite élévation ? Je me ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation différente. Un prote n'est engagé à rien. Tu travailles h acquérir des connaissances indispensables pour réussir, tu peux expliquer tes occupations actuelles par ton avenir. D'ailleurs tu peux demain entreprendre autre chose, étudier le Droit, la diplomatie, entrer dans l'Administration. Enfin tu n'es ni chiffré ni casé. Profite de ta virginité sociale, marche seul et mets la main sur les honneurs ! Savoure joyeusement tous les plaisirs, même ceux que procure la vanité. Sois heureux, je jouirai de tes succès, tu seras un second moi-même. Oui , ma pensée roc permettra de vivre do ta vie. A toi les fêtes , l'éclat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. A moi la vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes o cupations de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant Ève. Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu as à te plaindre de quelque trahison * tu pourras te réfugier dans nos cœurs , tu y trouveras un amour inaltérable. La protection , la faveur, le bon vouloir des gens, divisés sur deux têtes, pourrait se lasser, nous nous nuirions à deux; marche devaut,. tu me remorqueras s'il le faut. Loin de l'envier, je me consacre à toi. Ce que tu viens de faire pour moi , en risquant de perdre ta bienfaitrice , ta maîtresse peut-être, plutôt que de m'abandonner, que de me repier, cette simple chose, si grande, eh! biep T Lucien, elle me lie-
rait è jamais à toi , si nous n'étions pas déjà comme deux frères. N'aie ni remords ni soucis de par ître prendre la plus forte part. Ce partage h la Montgommery est dans mes goûts. Enfin, quand tu me causerais quelques tourments, qui sait si je ne serai pas toujours ton obligé ? En disant ces mots, il coula le plus timide des regards vers Ève, qui avait les yeux pleins de larmes; car elle devinait tout. — Enfin , dit-il à Lucien étonné, tu es bien fait , tu as une jolie taille , tu portes bien tes habits , tu as l'air d'un gentilhomme dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec un simple pantalon de nankin ; moi , j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu de ce monde , je serais gauche , gêné , je dirais des sottises ou je ne dirais rit du tout : toi, tu peux, pour obéir ai? préjugé des noms , prendre celui de ta mère , te faire appeler Lucien de Rubempré; moi , je suis et serai toujours David Sécbard. Tout te sert et tout me nuit dans le monde où tu vas. Tu es fait pour y réussir. Les femmes adoreront ta figure d'ange. N'est-ce pas, Ève?
Lucien sauta au cou de David et l'embrassa. Cette modestie coupait court à bien des doutes, à bien des difficultés. Comment n'eutr il pas redoublé de tendresse pour un homme qui arrivait à faire par amitié les mêmes réflexions qu'il venait de faire par ambition ? L'ambitieux et l'amoureux sentaient la route aplanie , le cœur du jeune homme et de l'ami s'épanouissait Ce fut un de ces moments rares dans ia vie où toutes les forces sont doucement tendbes , où toutes les cordes vibrent en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse d'une belle âme excitait encore en Lucien la tendance qui porte l'homme à tout rapporter à lui. Nous disons tous , plus ou moins, comme Louis XIV t L'État, c'est moi! L'exclusive tendresse de sa'inère et de sa sœur, le dévouement de David, l'habitude qu'il avait de se voir l'objet des efforts secrets de ces trois êtres, lui donnaient les vices de l'enfant de famille, engendraient en lui cet égoïsme qui dévore le noble , et que madame de Bargeton caressait en l'incitant à oublier ses obligations envers sa sœur, sa mère et David. Il n'en était rien encore; mais n'y avaitil pas à craindre, qu'en étendant autour de lui le cercle de son ambition, il fût contraint de ne penser qu'à lui pour s'y maintenir ?
Cette émotion passée, David fit observer à Lucien que son poème de Saint Jean dans Pathmos était peut-être trop biblique pour être lu devant un monde à qui la poésie apocalyptique devait être peu familière. Lucien , qui se produisait devant le public le plus difficile
EVK ET DAVID SBCHARD
Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé qu'il n'avait été dans aucun moment de sa vie.