‹ Etudes de moeursChapitre 20 sur 21 · MÉTIVIER · texte numérisé non relu

MÉTIVIER

Claud, explique-lui notre position, et consulte-le.

— Oh î quatre mois ! je sais sauvé , s'écria David à qui Petit- Claud parut être un ange.

— Eh ! bien, l'on ne touchera à aucun de tes meubles, et Ton ne pourra pas t'arréter avant trois ou quatre mois... Mais cela te coûtera bien cher, dit Petit-Claud.

— Eh ! qu'est-ce que cela me fait ! s'écria Séchard.

— Tu attends des rentrées, en es-tu sûr?... demanda l'avoué presque surpris de la facilité avec laquelle son client entrait dans la machination.

— Dans trois mois je serai riche , répondit l'inventeur avec une assurance d'inventeur.

— Ton père n'est pas encore en pré , répondit Petit-Claud , il tient à rester dans les vignes.

— Est-ce que je compte sur la mort de mon père?... répondit David. Je suis sur la trace d'un secret industriel qui me permettra de fabriquer sans un brin de coton un papier aussi solide que le papier de Hollande , et à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel de la pâte de coton...

— C'est une fortune, s'écria Petit-Claud qui comprit alors le projet du grand Cointet.

— Une* grande fortune, mon ami , car il faudra, dans dix ans d'ici , dix fois plus de papier qu'il ne s'en consomme aujourd'hui. Le journalisme sera la folie de notre temps !

— Personne n'a ton secret ?. ..

— Personne , excepté ma femme.

— Tu n'as pas dit ton projet, ton programme à quelqu'un..., aux Cointet, par exemple?

— Je leur en ai parlé, mais vaguement, je crois!

Un éclair de générosité passa dans l'âme enfiellée de Petit-Claud qui essaya de tout concilier, l'intérêt des Cointet , le sien et celui de Séchard.

— Écoute, David, nous sommes camarades de collège, je te défendrai; mais, sache-le bien, cette défense à rencontre des lois te coûtera cinq à six mille francs!... Ne compromets pas ta fortune. Je crois que tu seras obligé de partager avec un de nos fabricants. Voyons? tu y regarderas à deux fois avant d'acheter ou de faire construire une papeterie... Il te faudra d'ailleurs prendre un brevet d'invention... Tout cela prendra du temps et voudra de l'argent.

446 II. LIVRE, SCENES DE IA VIE »E PttOTCINCE.

Les huissiers, fondront sur toi peut-<ôtre itrop tôt , flatté tes -détours que nous allons faire devant eux...

— Je tiens mon secret! répondit J)atfid avec la naïveté dpi savant.

— Eh ! bien , ton -secret sera ta planche de «ahu% reprit ;Petifc- Cland repoussé dans sa première et loyale intention d'éviter un procès par une transaction , je ne veux pas le savoir ; mais écoutemoi bien : tâche de travailler dans les entrailles ;(te la terre, que personne ne te voie et ne puisse soupçonner tes moyens d'exécution, car ta planche te serait volée sous tes pieds... lin inventeur cache souvent sous sa ;peau un jobard ! Vous pensez trop à vos secrets pour pouvoir penser à tout On finira par se douter de l'objet de tes recherches ., tu es environné de fabricants ! Autant de fabricants, autant d'ennemis ! Je te vois comme le castor au milieu des chasseurs , ne leur donne pas ta peau...

— Merci , mon cher camarade , je me suis dit tout cela , s'écria Séchard ; mais je te suis obligé de me montrer tant de prudence et <le sollicitude !... Il ne s'agit pas de moi dans cette entreprise. A moi, douze cents francs de rente me suffiraient , et mon père doit m'en laisser au moins trois fois autant quelque jour... Je vis par l'amour et par ma pensée!... une vie céleste... fl s'agit de Lucien et de ma femme ; c'est pour eux que je travaille...

— Allons, signe-moi ce pouvoir, et ne t'occupe plus que de ta découverte. Le jour où il faudra te cacher à cause de la contrainte par corps , je te préviendrai la veille ; car il faut tout prévoir. Et laisse-moi te dire de ne laisser pénétrer chez toi personne de qui tu ne sois sûr comme de toi-même.

— Cérizet n'a pas voulu continuer le bail de l'exploitation de mon imprimerie , et de là sont venus nos petits chagrins d'argent Il ne reste donc plus chez moi que Marion , Kolb , un Alsacien qui est comme un caniche pour moi , ma femme et ma bellemère...

— Écoute, dit Petit-Claud, défie-toi du caniche...

— Tu ne le connais pas , s'écria David. Kolb , t'est tomme moimême.

— Veux-tu me le laisser éprouver ?. . .

— Oui , dit Séchard.

— Allons, adieu; mais envoie-moi la telle madame Séchard, un pouvoir de ta femme est indispensable. Et 9 mon ami , songe bien que le fen est dans tes affaires , dit Petit-Gland à son camarade

ILLUSIONS PEJtDUÇS; ÈVE ET D A VIO. /r 447

en le prévenant ainsi de tous les malheurs judiciaires qui allaient fondre surilui.

. — Me voilà donc un pied en Bourgogne et un pied en Champagne, se dit Petit-Claud après «voir reconduit son ami David Séchard jusqu'à la porte de l'Étude.

En proie aux chagrins que, cause le manque d'argent , aux jpeiues que lui donnait l'état de sa femme , assassinée par l'infaraie de Lucien, David cherchait toujours son problème'!... Or, tout en allant de chez lui chez Petit- Claud , il avait mâché par distraction une ijge d'ortietqu'il avait mise dans de l'eau 'pour arriver à un rouissage quelconque des tiges employées comme matière de sa pâte. Il <vqulait remplacer les divers brisements opérés par la macération .par le tissage,, enfin par l'usage de tout ce qui devient fil, linge, chiffon. Quand il alla par les rues , assez content de sa conférence avec son ami Petit-Claud, il se trouva dans les dents une boule de pâte : il la prit sur sa main , l'étendit et vit une bouillie supérieure à toutes les compositions qu'il avait obtenues; car le principal inconvénient des pâtes obtenues des végétaux est un défaut de liant. Ainsi la paille donne un papier cassant , quasi métallique et sonore. Ces hasards-là ne sont rencontrés que par les audacieux chercheurs des causes, naturelles. ! : , ,

— Je vais, se. disait-il, remplacer par l'effet d'une maçhiue et d'un agent chimique l'opération que je viens de faire machinalement. ;v

Et il apparut à sa femme dans la joie de sa croyance à un triomphe. , ■. ..;

— Oh! mon ange, sois sans inquiétude ! dit David ep voyant que sa femme avait pleuré. Petit-Claud nous garantit pour, qu.elr ques mois de. tranquillité. L'on me fera des frais ; mais , comme il me l'a dit en me reconduisant : — Tous les Français ont le droit «de faire attendre leurs créanciers , pourvu qu'ils finissent par leur payer capital , intérêts et frais!... Eh! bien , nous payerons.*. »

— Et vivreJ... dit la pauvre Ève.qui pensait à tout.

— Ah I c'est vrai, répondit David en portant la main à son •oreille par un geste inexplicable et familier à presque tous les gens .•embarrassés. , .,

— Ma mère gardera notre petit Lucien et je puis me remettrez travailler, dit elle.

— Ève! ô mon Ève! s'écria David , les larmes aux yeuxt en

prenant sa femme et la serrant sur son cœur, Éve ! à deux pas d'ici, à Saintes, au seizième siècle, un des plus grands hommes de la France , car il ne fut pas seulement l'inventeur des émaux , il fut aussi le glorieux précurseur de Buffon , de Cuvier , il trouva la géologie avant eux , ce naïf bonhomme I Bernard de Palîssy souffrait la passion des chercheurs de secrets , mais il voyait sa femme et ses enfants , tout un faubourg contre lui. Sa femme lui vendait ses outils... Il errait dans la campagne, incompris!... pourchassé, montré au doigt!... Mais, moi, je suis aimé...

— Bien aimé, répondit Ève avec une sainte et placide expression.

— On peut souffrir alors tout ce qu'a souffert ce pauvre Bernard de Palissy , l'auteur des faïences d'Écouen , et que Charles IX excepta de la Saint-Barthéleray, qui Gt enfin à la face de l'Europe, vieux , riche et honoré , des cours publics sur sa science des terres , comme il l'appelait.

— Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer à repasser , tu ne manqueras de rien ! s'écria la pauvre femme avec l'accent du dévouement le plus profond. Dans le temps que j'étais première demoiselle chez madame Prieur , j'avais pour amie une petite fille bien sage, la cousine à Postel, Basine Clerget ; eh! bien , Basine vient de m'annoncer , en m'apportant mon linge fin , qu'elle succède à madame Prieur : j'irai travailler chez elle !...

— Ah ! tu n'y travailleras pas long-temps ! répondit Séchard. J'ai trouvé...

Pour la première fois la sublime croyance au succès , qui soutient les inventeurs et leur donne le courage d'aller en avant dans les forêts vierges du pays des découvertes , fut accueillie par Éve avec un sourire presque triste, et David baissa la téte par un mouvement funèbre.

— Oh! mon ami, je ne me moque pas, je ne ris pas, je ne doute pas! s'écria la belle Ève en se mettant à genoux devant son mari. Mais je vois combien tu avais raison de garder le plus profond silence sur tes essais, sur tes espérances. Oui , mon ami , les inventeurs doivent cacher le pénible enfantement de leur gloire à tout le monde, même à leurs femmes!... Une femme est toujours femme. Ton Ève n'a pu s'empêcher de sourire en t'entendant dire : J'ai trouvé !... pour la dix-septième fois depuis un mois.

David se mit à rire si franchement de lui-même qu'Éve lui prit

)a main et la baisa saintement. Ce fut un moment délicieux , une de ces roses d'amour et de tendresse qui fleurissent au bord des plus arides chemins de la misère et quelquefois au fond des précipices.

Ève redoubla de courage en voyant le malheur redoubler de furie. La grandeur de son mari , sa naïveté d'inventeur , les larmes qu'elle surprit parfois dans les yeux de cet homme de cœur- et de poésie , tout développa chez elle une force de résistance inouïe. Elle eut encore une fois recours au moyen qui lui avait déjà si bien réussi. Elle écrivit à monsieur Métivier d'annoncer la vente de l'imprimerie en lui offrant de le payer sur le prix qu'on en obtiendrait et en le suppliant de ne pas ruiner David en frais inutiles. Devant cette lettre sublime Métivier fit le mort : son premier commis répondit qu'en l'absence de monsieur Métivier il ne pouvait pas prendre sur lui d'arrêter les poursuites. Telle n'était pas la coutume de son patron en affaires. Ève proposa de renouveler les effets en payant tous les frais , et le commis y consentit , pourvu que le père de David Séchard donnât sa garantie par un aval. Ève se rendit alors à pied à Marsac, accompagnée de sa mère et de Kolb. Elle affronta le vieux vigneron,- elle fut charmante, elle réussit à dérider celte vieille figure ; mais , quand , le cœur tremblant , elle parla de l'aval, elle vit un changement complet et soudain sur cette face soûlographique.

— Si je laissais à mon fils la liberté de mettre la main à mes lèvres, au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu'au fond de mes entrailles!... s'écria-t-il. Les enfants mangent tous à même dans Ta bourse paternelle. Et comment ai-je fait, moi? Je n'ai jamais coûté un liard à mes parents. Votre imprimerie est vide. Les souris et les rats sont seuls à y faire des impressions... Vous êtes belle , vous, je vous aime ; vous êtes une femme travailleuse et soigneuse. Mais mon fils!... Savez-vous ce qu'est David?... Eh! bien , c'est un fainéant de savant. Si je l'avais iairré comme on m'a iairré, sans se connaître aux lettres , et que j'en eusse fait un ours , comme son père, il aurait des rentes... Oh! c'est ma croix , ce garçon-là voyez- vous ! Et, par malheur, il est bien unique, car sa retiration n'existera jamais ! Enfin il vous rend malheureuse... (Ève protesta par un geste de dénégation absolue.) — Oui , repritil en répondant à ce geste , vous avez été obligée de prendre une nourrice , le chagrin vous a tari votre lait. Je sais tout , allez ! vous êtes au tribunal et tambourinés par la ville. Je n'étais qu'un COM, HUM. T. vin. 29

ours , je ne sois pas savant , je n'ai pas été prote chez messieurs pidot , la gloire de la typographie ; mais jamais je n'ai reçu de papier timbré! &avez<-voi|* ce que je me dis en allant dans mes vignes» les soignant et récoltant , et faisant mes petites affaires ?... Je me dis : — Mon pauvre vieux , tu te donnes bien du mal , ta mets .écu sur écu , tu iairreras de beaux hiens , ce sera pour les

huissiers, pour les avoués ou pour les chimères..... pour les

idées... Tenez, mon enfant, vous êtes mère de ce petit garçon, qui m'a eu l'air d'avoir la truffe de son grand-père au milieu du visage quand je l'ai tenu sur les fonts avec madame Chardon, eh ! bien, pensez moins à Séchard qu'à ce petit drôle là... Je n'ai confiance qu'en vous... Vous pourriez empêcher la dissipation de mes biens... de mes pauvres biens...

— Mais, mon cher papa Séchard , votre fils sera votre gloire , et vous le verrez un jour riche par lui-même et avec la croix de la Légion-d'Honneur à la boutonnière...

— Qué qui fera donc pour cela? demanda le vigneron.

— Vous le verrez !. . . Mais , en attendant , mille écus vous ruineraient-ils?... Avec mille écus vous feriez cesser les poursuites... Eh I bien , si vous n'avez pas confiance en lui, prêtez-les-moi, je vous les rendrai, vous les hypothéquerez sur ma dot, sur mon travail...

— David Séchard est donc poursuivi? s'écria le vigneron étonné d'apprendre que ce qu'il croyait une calomnie était vrai. Voilà ce que c'est que de savoir signer son nom !... Et mes loyers !... Oh ! il faut , ma petite fille , que j'aille à Angouiêine nie mettre en règle et consulter Cachan , mon avoué... Vous avez joliment bien fait de venir... Un homme averti en vaut deux !

Après une lutte de deux heures , Éve fut obligée de s'en aller , battue par cet argument invincible : — Les femmes n'entendent rien aux affaires. Venue avec un vague espoir de réussir , Éve refit le chemin de Marsac à Angoulême presque brisée. En rentrant, elle arriva précisément à temps pour recevoir la signification du jugement qui condamnait Séchard à tout payer à Métivier. En province, la présence d'un huissier à la porte d'une maison est un événement; mais Doublon venait beaucoup trop souvent depuis quelque temps pour que le voisinage n'en causât pas. Aussi Eve n'osait-elle plus sortir de chez elle , elle avait peur d'entendre des chuchotements à son passage.

— Oh ! mon frère , mon frère 1 s'écria la pauvre Ève en se précipitant dans son allée et montant les escaliers , je ne puis te pardonner que s'il s'agissait de ta...

— Hélas , lui dit Séchard , qui venait au-devant d'elle, il s'agissait d'éviter son suicide.

— N'en parlons donc plus jamais , répondit-elle doucement. La femme qui l'a emmené dans ce gouffre de Paris est bien criminelle!... et ton père, mon David, est bien impitoyable!... Souffrons en silence.

Un coup frappé discrètement arrêta quelque tendre parole sur les lèvres de David , et Marion se présenta remorquant à travers b première pièce le grand et gros Kolb.

— Madame , dit-elle , Kolb et moi nous avons su que monsieur et madame étaient bien tourmentés ; et , comme nous avons à nous deux seize cents francs d'économies , nous avons pensé qu'ils ne pouvaient pas être mieux placés qu'entre les mains de madame...

— Te matame , répéta Kolb avec enthousiasme.

— Kolb, s'écria David Séchard, nous ne nous quitterons jamais, porte mille francs à compte chez Gachan, l'avoué, mais eu demandant une quittance; nous garderons le reste. Kolb, qu'aucune puissance humaine ne t'arrache un mot sur ce que je fais , sur mes heures d'absence , sur ce que tu pourras me voir rapport ter, et quand je t'enverrai chercher des herbes, tu sais, qu'aucun oeil humain ne te voie... On cherchera , mon bon Kolb, à te séduire , on t'offrira peut-être des mille , des dix mille francs pour parler...

— On m'ovrirait pien tes initiions , gueu cheu ne tirais bas une motte ! Est-ce que che ne% gonnais boind ia gonzigne miiidaire ?

— Tu es averti, marche, et va prier monsieur Pedt-Claud d'assister à la remise de ces fonds chez monsieur Cachan.

- — Ui9 fit l'Alsacien , chesbère edre assez riche ein chour pire lui domper sire le gazaquin , à ced âme te chistice ! Ch'aime bas sa visache!

— C'est un bon homme, madame, dit la grosse Marion, il est fort comme un Turc et doux comme un mouton. En voilà un qui ferait le bonheur d'une femme. C'est lui pourtant qui a eu l'idée de placer ainsi nosgtgçs, qu'il appelle des caches ! Pauvre homme! s'il parle mal , il pense bien , et je l'entends tout de même. Il a

Fidée d'aller travailler chez les antres pour ne nous rien coûter....

— On deviendrait riche uniquement pour pouvoir récompenser ces braves gens-là , dit Séchard en regardant sa femme.

Éve trouvait cela tout simple , elle n'était pas étonnée de rencontrer des âmes à la hauteur de la sienne. Son attitude eût expliqué toute la beauté de son caractère aux êtres les plus stupides, et même à un indifférent.

— Vous serez riche , mon cher monsieur, vous avez du pain de cuit , s'écria Marion , votre père vient d'acheter une ferme, H vous en fait , allez ! des rentes...

Dans la circonstance, ces paroles dîtes par Marion pour diminuer en quelque sorte le mérite de son action , ne trahissaient-elles pas une exquise délicatesse ?

Gomme toutes les choses humaines , la procédure française a des vices. Néanmoins, de même qu'une arme à deux tranchants, elle sert aussi bien à la défense qu'à l'attaque. En outre , elle a cela de plaisant, que si deux avoués s'entendent (et ils peuvent s'entendre sans avoir besoin d'échanger deux mots , ils se comprennent par la seule marche de leur procédure ! ) un procès ressemble alors à la guerre comme la faisait le premier maréchal de Biron à qui son fils proposait au siège de Rouen un moyen de prendre la ville en deux jours. — Tu es donc bien pressé, loi dit-il, d'aller planter nos choux. Deux généraux peuvent éterniser la guerre en n'arrivant à rien de décisif et ménageant leurs troupes , selon la méthode des généraux autrichiens que le Conseil Aulique ne réprimande jamais d'avoir fait manquer une combinaison pour laisser manger la soupe à leurs soldats. Maître Gachan , Petit- Claud et Doublon se comportèrent encore mieux que des généraux autrichiens ,* ils se modelèrent sur un Autrichien de l'antiquité, sur Fabius Cunctator!

Petit-Glaud, malicieux comme un mulet, eut bientôt reconnu tous les avantages de sa position. Dès que le payement des frais à faire était garanti par le grand Gointet , il se promit de ruser avec Gachan, et de faire briller son génie aux yeux du papetier, en créant des incidents qui retombassent. à la charge de Métivier. Mais, malheureusement pour la gloire de ce jeune Figaro de la Basoche , l'historien doit passer sur le terrain de ses exploits comme s'il marchait sur des charbons ardents. Un seul mémoire de frais, comme celui fait à Paris , suffit sans doute à l'histoire des mœurs contemporaines. Imitons donc le style des bulletins de la Grande-Armée;

car, pour l'intelligence du récit, plus rapide sera l'énoncé des faits et gestes de Petit-Claud, meilleure sera cette page exclusivement judiciaire.

. Assigné , le 3 juillet , au tribunal de commerce d'Angoulême , David fit défaut ; le jugement lui fut signifié le 8.

Le 10 , Doublon lança un commandement et tenta, le 12, une saisie à laquelle s'opposa Petit-Claud .en réassignant Métivier à quinze jours. De son côté , Métivier trouva ce temps trop long , réassigna le lendemain à bref délai, et obtint, le 19, un jugement qui débouta Séchard de son opposition. Ce jugement, signifié roide le 21, autorisa un commandement le 22, une signification de contrainte par corps le 23, et un procès-verbal de saisie le 24. Cette fureur de saisie fut bridée par Petit-Claud qui s'y opposa en interjetant appel en Cour royale. Cet appel, réitéré le 15 juillet, traînait Métivier à Poitiers.

— Allez ! se dit Petit-Claud , nous resterons là pendant quelque temps.

Une fois l'orage dirigé sur Poitiers, chez un avoué de Cour royale à qui Petit-Claud donna ses instructions , ce défenseur à double face fit assigner à bref délai David Sécbard, par madame Séchard, en séparation de biens. Selon l'expression du Palais, il diligenta de manière à obtenir son jugement de séparation le 28 juillet, il l'inséra dans le Courrier de ta Charente, le signifia dûment, et , le 1er août , il se faisait par-devant notaire une liquidation des reprises de madame Séchard qui la constituait créancière de son mari pour la faible somme de dix mille francs que l'amoureux David lui avait reconnue en dot par le contrat de mariage , et pour le payement de laquelle il- lui abandonna le mobilier de son imprimerie et celui du domicile conjugal.

Pendant que Petit-Claud mettait ainsi à couvert l'avoir du ménage, il faisait triompher à Poitiers la prétention sur laquelle il avait basé son appel. Selon lui , David devait d'autant moins être passible des frais faits à Paris sur Lucien de Rubempré, que le Tribunal civil de la Seine les avait, par son jugement , mis à la charge de Métivier. Ce système , adopté par la Cour, fut consacré dans un arrêt qui confirma les condamnations portées au jugement du tribunal de commerce d'Angouléme contre Séchard fils , en faisant distraction d'une somme de six cents francs sur les frais de Paris , mise à la charge de Métivier, en compensant quelques frais entre

les partie» , eu égard à l'incident qui motivait l'appel de Séchard. Cet arrêt signifié , le il août, à Séchard fils, se traduisit, te 18, en un commandement de payer le capital, les intérêts, les frais dus, suivi d'un procès- verbal de saisie le 20. Là, Petit-Claud intervint an nom de madame Séchard et revendiqua le mobilier comme appartenant à l'épouse, dûment séparée. Dé plus, Petit- Gland fit apparaître Séchard père devenu son client. Yoici pourquoi.

Le lendemain de la visite que lui fit sa befle-fille , le vigneron^ était venu voir son avoué d'Angonlême , maître Cachan , auquel il demanda la manière de recouvrer ses loyers compromis dans 1» bagarre où son fils était engagé.

— Je ne puis pas occuper pour le père lorsque je poursuis le fifs, lui dit Cachan, mais allez voir Petit-Claud , il est très-habile, et il vous servira peut-être encore mieux que je ne le ferais...

Au Palais, Cachan dit à Petit-Claud : — Je t'ai envoyé le père Séchard , occupe pour moi à charge de revanche.

Entre avoués, ces sortes de services se rendent en province comme à Paris.

Le lendemain du jour où le père Séchard eut donné sa confiance à Petit-Claud, le grand Cointet vint voîr son complice et lui dkr — Tâchez de donner une leçon au père Séchard î II est homme à ne jamais pardonner à son fils de lui coûter mille francs ; et ce débours séchera dans son cœur tonte pensée généreuse, s'il en poussait!

— Allez à vos* vignes, dit Petit-Claud à son nouveau client, vofre fils n'est pas heureux, ne le grugez pas en mangeant chez toi. Je vous appellerai quand il en sera temps.

Donc, au nom de Séchard , Petir-Claud prétendît qwe tes presse» étant scellées devenaient d'autant plus immeubles par destination que, depuis le règne de Louis XIV, la maison servait à une imprimerie. Cachan , indigné pour le compte de Métivier, qui , sprè» avoir trouvé à Paris les meubles de Lucien appartenant à Corafie, trouvait encore à Angoulême les meubles de David appartenant à la* femme et au père ( il y eut là de jolies choses dites à l'audience ) assigna le père et le fils pour faire tomber de teltes prétentions. « Nous voulons , s'écria-t il , démasquer les fraudes de ces homme» • » qui' déploient les plus redoutables fortification» de la mauvaise foi ; » qui , de» articles tes plus innocents et les plu» clairs du Code ,

» font de» chevaux de frise pour se défendre ! et de quoi , de payer » trois mille francs I pris ou... dans la caisse du pauvre Métivier. » Et l'on ose accuser les escompteurs!... Dans que) temps vivons- » neusl.. Enfin, je le demande, n'est-ce pas à qui prendra l'ar- » gent de son voisin?... Vous ne sanctionnerez pas une prétention » qui ferait passer l'immoralité au cœur de la justice!....» Le tribunal d'Angoulême, ému par la belle plaidoirie de Cachan, rendit un jugement, contradictoire entre toutes les parties, qui donna la propriété des meubles meublants seulement à madame Séchard, repoussa les prétentions de Séchard père et le condamna net à payer quatre cent trente-quatre francs soixante-cinq centimes de frais.

— Le père Séchard est bon , se dirent en riant les avoués, il a voulu mettre la raaiu dans le plat, qu'il paye L..

Le 26 août, ce jugement fut signifié de manière à pouvoir saisir les presses et les accessoires de l'imprimerie le 28 août. On apposa les affiches!.. On obtint, sur requête, un jugement pour pouvoir vendre dans les lieux mêmes. On inséra l'annonce de la vente dans les journaux , et Doublon se flatta de pouvoir procéder au récolement et à la vente le 2 septembre.

En ce moment, David Séchard devait, par jugement en règle et par exécutoires levés, bien légalement , à Métivier la somme totale de cinq mille deux cent soixante-quinze francs vingt-cinq centimes non compris les intérêts. 11 devait à Petit-Claud douze cents francs et les honoraires , dont le chiffre était laissé, suivant la noble confiance des cochers qui vous ont conduit rondement , à sa générosité. Madame Séchard devait k Petit-Claud environ trois cent cinquante francs , et des honoraires. Le père Séchard devait ses quatre cent trente-quatre francs soixante-cinq centimes et Petit- Claud lui demandait cent écus d'honoraires. Ainsi, le tout pouvait aller à dix mille francs.

 part l'utilité de ces documents pour les nations étrangères qui pourront y voir le jeu de l'artillerie judiciaire en France , il est nécessaire que le législateur, si toutefois le législateur a le temps de lire , connaisse jusqu'où peut aller l'abus de la procédure. Ne devrait-on pas bâcler une petite loi qui, dans certains cas, interdirait aux avoués de surpasser en frais la somme qui fait l'objet du procès? N'y a-t-il pas quelque chose de ridicule % soumettre une propriété d'un .centiare aux formalités qui régissent une terre d'un million 1 On comprendra par cet exposé très -sec de toutes les phases

456 II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PftOVINCE.

par lesquelles passait le débat, la valeur de ces mots : la forme , ia justice, tes frais ! dont ne se doute pas l'immense majorité des Français. Voilà ce qui s'appelle en argot de Palais mettre le feu dans les affaires d'un homme. Les caractères de l'imprimerie pesant cinq milliers valaient, au prix de la fonte, deux mille francs. Les trois presses valaient six cents francs. Le reste du matériel eût été vendu comme du vieux fer et du vieux bois. Le mobilier du ménage aurait produit tout au plus mille francs. Ainsi, de valeurs appartenant à Séchard fils et représentant une somme d'environ quatre mille francs , Gachan et Petit-Claud en avaient fait le prétexte de sept mille francs de frais sans compter l'avenir dont la fleur promettait d'assez beaux fruits , comme on va le voir. Certes les praticiens de France et de Navarre , ceux de Normandie même v ac- , corderont leur estime et leur admiration à Petit-Glaud ; mais les gens de cœur n'accorderont-ils pas une larme de sympathie à Kolb et à Marion ?

Pendant celle guerre , Kolb , assis à la porte de l'allée sur une chaise tant que David n'avait pas besoin de lui , remplissait les devoirs d'un chien de gardé. Il recevait les actes judiciaires , toujours surveillés d'ailleurs par un clerc de Petit-Glaud. Quand des affiches annonçaient la vente du matériel composant une imprimerie, Kolb les arrachait aussitôt que l'afficheur les avait apposées, et il courait par la ville les ôter, en s'écriant : — Les goquinsl... dourmander ein si prafe âme ! Ed Hz abelient ça de ia chistice ! Marion gagnait pendant la matinée une pièce de dix sous dans une papeterie et l'employait à la dépense journalière. Madame Chardon avait recommencé sans murmurer les fatigantes veilles de son état de garde-malade , et apportait à sa fille son salaire à la fin de chaque semaine. Elle avait déjà fait deux neuvaines , en s'étonnant de trouver Dieu sourd à ses prières, et aveugle aux clartés des cierges qu'elle lui allumait

Le 2 septembre, Ève reçut la seule lettre que Lucien écrivit après celle par laquelle il avait annoncé la mise en circulation des trois billets à son- beau-frère et que David avait cachée à sa femme.

— Voilà la troisième lettre que j'aurai eue de lui depuis son départ, se dit la pauvre sœur en hésitant à décacheter le fatal papier.

En ce moment , elle donnait à boire à son enfant , elle le nourrisfait au biberon , car elle avait été forcée de renvoyer la nourrice

par économie. On peut juger dans quel état la mit la lecture de la lettre suivante ainsi que David , qu'elle fit lever. Après avoir passé la nuit à faire du papier, l'inventeur s'était couché vers le jour.

» Ma chère sœur,

» II y a deux jours; à cinq heures du matin , j'ai reçu le dernier » soupir d'une des plus belles créatures de Dieu , la seule femme » qui pouvait m'aimer comme tu m'aimes , comme m'aiment David » et ma mère , en joignant à ces sentiments si désintéressés ce » qu'une mère et une sœur ne sauraient donner : toutes les félici- » cités de l'amour ! Après m'avoir tout sacrifié , peut-être la pauvre » Goralie est-elle morte pour moi ! pour moi qui n'ai pas en ce mo- » ment de quoi la faire enterrer... Elle m'eût consolé de la vie; » vous seuls, mes chers anges, pourrez me consoler de sa mort. » Cette innocente fille a , je le crois, été absoute par Dieu , car elle » est morte chrétiennement. Oh! Paris!... Non Eve, Paris est à la * fois toute la gloire et toute l'infamie delà France , j'y ai déjà perdu » bien des illusions, et je vais en perdre encore d'autres en y men- » diant le peu d'argent dont j'ai besoin pour mettre en terre sainte » le corps d'un ange !

« Pr S. J'ai dû te causer bien des chagrins par ma légèreté , tu » sauras tout un jour, et tu m'excuseras. D'ailleurs , tu dois être » tranquille : en nous voyant si tourmentés , Goralie et moi , un » brave négociant à qui j'ai fait de cruels soucis, monsieur Gamusot, » s'est chargé d'arranger, a-t-il dit, cette affaire. »

— La lettre est encore humide de ses larmes ! dit-elle à David en le regardant avec tant de pitié qu'il éclatait dans ses yeux quelque chose de son ancienne affection pour Lucien.

— Pauvre garçon , il a dû bien souffrir, s'il était aimé comme il le dit!... s'écria l'heureux époux d'Éve.

Et le mari comme la femme oublièrent toutes leurs douleurs , devant le cri de cette douleur suprême. En ce moment , Marion se précipita disant : — Madame , les voilà !... les voilà !.. .

— Qui?

« Paris, 29 août.

» Ton malheureux frère ,

» Lucien. »

4S& H. LIVRE, SCBNfiflt DE LA VIE DE PROVINCE.

— Doublon et tes hommes , le diable, Kolb se bat avec eux , on va vendre.

— Non , bob , l'on ne vendra pas , ratsurei-vous! s'écria Petit- Claud dont la voix retentit dans la pièce qui précédait la chambre à coucher, je viens de signifier un appel. Vous ne devez pas rester sous le poids d'un jugement qui taxe de mauvaise foi. Je ne me suis pas avisé de me défendre ici. Pour vous gagner du temps, j'ai laissé bavarder Cachan , je suis certain de triompher encore un fois à Poitiers...

— Mais combien ce triompha coutera-t-il? demanda madame Séchard.

— Des honoraires si vous triomphe*, et mille francs si. nous perdons.

— Mon Dieu, s'écria la pauvre Ève , mais le remède n'est-il pas pire que le mal?...

En entendant ce cri de l'innocence éclairée an feu judiciaire, Petit-Claud resta tout interdit , tant Ève était belle.

Le père Séchard, mandé par Petit*Claud, arriva sur ces entrefaites. La présence du vieillard dans la chambre & coucher de ses enfants, où son petit-fils au berceau souriait au malheur, rendit cette scène complète.

— Papa Séchard , dit le jeune avoué, vous me devez sept cents francs pour votre intervention ; mais vous les répéterez contre votre fils, en les ajoutant à la masse des loyers qui vous sont dus.

Le vieux vigneron saisit la piquante ironie que Petit-Glaud mit dans son accent et dans son air eu lui adressant cette phrase.

— Il vous en aurait moins coûté pour cautionner votre fils 1 lui • dit Ève en quittant le berceau pour venir embrasser le vieillard...*

David , accablé par la vue de l'attroupement qui s'était fait de* vant sa maison, où la lutte de Kolb et des gerode Doublon avait attiré do monde , tendit la main à son père sans- lai dire bonjour.

— Et comment puis-je vous devoir sept cents francs? demanda le vieillard à Petit- Claud.

— Mais parce que j'ai , d'abord, occupé pour voo* Gomme il s'agit de vos loyers , vous êtes vis-à-vis de moi solidaire avec votiffi débiteur. Si votre fils ne me paye pas ce» frais-la vous me les payerez, vous... Mais, ceci n'est rien, dans quelques heure» on von* dra mettre David en prison , l'y laisserez^vons aller?..*

— Que doit-il?

— Mais quelque chose comme cinq à six mille francs, sans compter ce qu'il vous doit et ce qu'il doit à sa femme.

Le vieillard, devenu tout défiance , regarda le tableau touchant qui. se présentait à ses regards dans celte chambre bleue et blanche : une belle femme en pleurs auprès d'un berceau , David fléchissantenfin sous le poids de ses chagrins ,. l'avoué qui peut-être l'avait attiré là comme dans un piège ; l'ours crut alors sa paternité mise eu jeu par eux, il eut peur d'être exploité. Il alla voir et caresser l'en* faut , qui lui tendit ses petites mains» Au milieu de tant de soins, l'enfant , soigné comme celui d'an pair d'Angleterre , avait sur la tête un petit bonnet brodé doublé de rose.

— Eh 1 que David s'en tire comme il |>ourra % moi je ne pense qu'à cet entant-là y s'écria le vieux grand-père , et sa mère m'approuvera. David est si savant , qu'il doit savoir comment payer ses dettes*

— Voilà, dit l'avoué d'un air moqueur, la> véritable expression de vos senéB)ent& Tenez , papa Sécbard , vous êtes jaloux de vot re fils. Écoutez la vérké : vous avez mis David dans la position où il est, en lui vendant votre imprimerie trots fois ce qu'elle valait , et en le ruinant pour vous faire payer ce prix usuraire. Oui, ue branlez pas la tête : le journal vendu aux Goiiitet et dont le prix a été empoché par vous en entier, était toute la valeur de votre imprimerie Vous haïssez votre fils parce que vous l'avez dépouillé ,

parce que vous en avez fait un homme au-dessus de vous. Vous vous donnez le genre d'aimer prodigieusement votre petit-fils pour masquer la banqueroute de sentiments que vous faites à votre fils et à votre bru qui vous coûteraient de l'argent hic et nunc, tan* dis que votre petit-fils n'a besoin de votre affection que in extremis. Vous aimez ce petit gars-là pour avoir l'air d'aimer quelqu'un de votre famille, et ne pas être taxé d'insensibilité. Voilà le fond de votre sac, père Séchard...

— Est-ce pour entendre ça que vous m'avez fait venir ? dit le vieillard d'un ton menaçant en regardant tour à tour son avoué , sa belle fille et son fils.

— Mais, monsieur, s'écria la pauvre Ève en s'adressant à Petit- €Taud, avez-vous doue juré notre ruine ? Jamais mon mari ne s'est plaint de son père... Le vigneron regarda sa belle-fille d'un air sournois. — Il m'a dit cent fois que vous l'aimiez à votre manière, <Ht-eHe au vieillard en en comprenant la défiance.

D'après les instructions du grand Gointet , Pelit-Claud achevait de brouiller le père et le fils afin que le père ne fît pas sortir David de la cruelle position où il se trouvait. — Le jour où nous tiendrons David en prison , avait dit la veille le grand Cointet à Pelit-Claud, vous serez présemé chez madame de Sénonches. L'intelligence que donne l'affection avait éclairé madame Séchard , qui devinait cette inimitié de commande , comme elle avait déjà senti la trahison de Cérizet. Chacun imaginera facilement l'air surpris de David, qui ne pouvait pas comprendre que Petit-Claud connût si bien et son père et ses affaires. Le loyal imprimeur ne savait pas les liaisons de son défenseur avec les Cointet , et d'ailleurs il ignorait que les Cointet fussent dans la peau de Métivier. Le silence de David était une injure pour le vieux vigneron ; aussi l'avoué profita t-il de l'étonnément de son client pour quitter la place.

— Adieu , mon cher David , vous êtes averti , la contrainte par corps n'est pas susceptible d'être infirmée par l'appel , il ne reste plus que cette voie à vos créanciers , ils vont la prendre. Ainsi, sauvez-vous !... Ou plutôt , si vous m'en croyez, tenez , allez voir les frères Cointet , ils ont des capitaux , et , si votre découverte est faite , si elle tient ses promesses , associez-vous avec eux ; ils sont, après tout, très-bons enfants. . .

— Quel secret ? demanda le père Séchard.

— Mais croyez-vous votre fils assez niais pour avoir abandonné son imprimerie sans penser à autre chose ? s'écria l'avoué. Il est en train, m'a -t-il dit, de trouver le moyen de fabriquer pour trois francs la rame de papier qui revient en ce moment à dix francs...

— t Encore une manière de m'attraper ! s'écria le père Séchard. Vous vous entendez tous ici comme des larrons en foire. Si David a trouvé cela, il n'a pas besoin de moi, le voilà millionnaire ! Adieu, mes petits amis , bonsoir.

Et le vieillard de s'en aller par les escaliers. m — Songez à vous cacher, dit à David Petit-Claud qui courut après le vieux Séchard pour l'exaspérer encore.

Le petit avoué retrouva le vigneron grommelant sur la place do Mûrier, le reconduisit jusqu'à l'Houmeau, et le quitta en le menaçant de prendre un exécutoire pour les frais qui lui étaient dus, s'il n'était pas payé dans la semaine.

— Je vous paye, si vous. me donnez les moyens de déshériter

mon fils sans nuire- à mon petit-fils et à ma bru !... dit le vieux Séchard en quittant brusquement Petit-Claud.

— Gomme le grand Coïntct connaît bien son monde !... Ah l ii me le disait bien : ces sept cents francs à donner empêcheront le père de payer les sept mille francs de son fils , s'écriait le petit avoué én remontant à Angoulême. Néanmoins ne nous laissons pas enfoncer par ce vieux finaud de papetier, il est temps de lui demander autre chose que des paroles.

— Eh ! bien, David, mon ami, que comptes-tu faire ?... dUÈve à son mari quand le père Séchard et l'avoué les eurenl laissés.

— Mets ta plus grande marmite au feu, mon enfant, s'écria" David en regardant Marion , je tiens mon affaire !

En entendant cette parole, Ève prit son chapeau , son châle , ses souliers avec une vivacité fébrile.

— Habillez-vous, mon ami, dit-elle à Kolb, vous allez m'accompagner, car il faut que je sache s'il existe un moyen de sortir de cet enfer...

— Monsieur, s'écria Marion quand Ève fut sortie , soyez donc raisonnable , ou madame mourra de chagrin. Gagnez de l'argent pour payer ce que vous devez , et, après, vous chercherez vos trésors à votre aise...

— Tais-toi, Marion , répondit David , la dernière difficulté sera vaincue. J'aurai tout à la fois un brevet d'invention et un brevet de perfectionnement.

La plaie des inventeurs , en France , est le brevet de perfectionnement. Un homme passe dix ans de sa vie à chercher un secret d'industrie, une machine, une découverte quelconque, il prend un brevet, il se croit maître de sa chose; il est suivi par un concurrent qui, s'il n'a pas tout prévu, lui perfectionne son invention par une vis, et la lui ôle ainsi des mains. Or, en inventant, pour fabriquer le papier, une pâte à bon marché, tout n'était pas dit ! D'autres pouvaient perfectionner le procédé. David Séchard voulait tout prévoir, afin de ne pas se voir arracher une fortune cherchée au milieu de tant de contrariétés. Le papier de Hollande (ce nom reste au papier fabriqué tout en chiffon de fil de lin, quoique la Hollande n'en fabrique plus) est légèrement collé ; mais il se colle feuille à feuille par une main-d'œuvre qui renchérit le papier. S'il devenait possible de coller la pâte dans la cuve, et par une colle peu dispendieuse (ce qui se fait d'ailleurs aujourd'hui , mais imparfaitement

encore)» û ne resterait aucun perfectionnement à trouver. Dépens un mois, David cherchait donc i coller en cuve la pâte 4e son papier. Il visait à la fois deux secrets.

Ève alla voir sa mère. Par un hasard favorable , madame Chardon gardait la femme du premier Substitut, laquelle venait de donner un héritier présomptif à l'illustre famille des Miiaud de Nevers. Ève , en défiance de tous les officiers ministériels, avait inventé de consulter, sur sa position, le défenseur légal des veuves et des orphelins, de lui demander si elle pouvait libérer David en s'obligeant, en vendant ses droits ; mais elle espérait aussi savoir la vérité sur Ta conduite ambiguë de Petit -Claud.

Le magistrat, surpris de la beauté de madame Séchard, la reçut, non-seulement avec les égards dus à une femme, mais encore avec une espèce de courtoisie à laquelle Ève n'était pas habituée. Elle vit enfin dans les yeux du magistrat celte expression que , depuis son mariage, elle n'avait plus trouvée que chez Kolb , et qui, pour les femmes belles comme Ève , est le critérium avec lequel elles jugent les hommes. Quand une passion , quand l'intérêt ou l'âge glacent dans les yeux, d'un homme Je pétillement de l'obéissance absolue qui y flambe au^jeune âge , une femme entre alors en défiance de cet homme et se met à l'observer. Les Cointet , Petit- Claud, Cérizet, tous les gens en qui elle avait deviné des ennemis, l'avaient regardée d'un œil sec et froid Elle se sentit donc à Taise avec le Substitut, qui, tout en l'accueillant avec grâce, détruisit en peu de mots toutes ses espérances.

— • Il n'est pas certain , madame, lui dit-il , que la Cour Royale réforme le jugement qui restreint aux mcubles-meublants l'abandon que vous a fait votre mari de tout ce qu'il possédait pour vous remplir de vos reprises. Votre privilège ne doit pas servir à couvrir une fraude. Mais , comme vous serez admise en qualité de créancière au partage du prix des objets saisis, que votre beau-père doit exercer également son privilège pour la somme des loyers dus , il y aura , l'arrêt de la cour une fois rendu , matière à d'autres contestations , à propos de ce que nous appelons , en termes de droit, une contribution.

— Mais monsieur Petit-Claud nous ruine donc?.... s'écria-telle.

— La conduite de Petit-Claud, reprit le magistrat, est conforme au mandat donné par votre mari , qui veut , dit son avoué, gagner

du temps. Selon moi , peut-être vaudcait-til mieux se désister 4e l'appel , et vons rendre acquéreurs à la vente , vous et votre beaupère, des ustensiles les plus nécessaires à voire exploitation, vens clans la limite de ce qui doit vous revenir, lui pour la somme de ses loyers... Mais ee serait aller trop promptement au bat Les avoués vous grugent !.'...

— Je serais alors dans les mains de monsieur Séchard père , à qui je devrais le loyer des ustensiles et celui de la maison; mon mari n'en resterait pas moins sous le coup des poursuites de monsieur Métivler, qui n'aurait presque rien en...

— Oui, madame.

— Eh I bien , notre position serait pire qne celle où nous sommes^.

— La force de la loi, madame, appartient én définitive an créancier. Vous avez reçu trois mille francs , il faut nécessairement les rendre...

— Oh ! , monsieur , nous croyez vous donc capables de...

Éve s'arrêta en s'apercevant du danger que sa justification pou* vait foire courir à son frère.

— Oh ! je sais bien, reprit le magistrat , que cette afiure est obscure et du côté des débiteurs, qui soif probes, délicats, grands même !.... et du côté du créancier qui n'est qu'un prête-nom....

Éve épouvantée regardait le magistrat^ un air hébété.

— Vous comprenez, dit-il en lui jetant un regard plein de grosse finesse , que nous avons , pour réfléchir à ce qui se passe sous nos yeux* tout le temps pendant lequel nous sommes assis à écouter les plaidoiries de messieurs les avocats.

Éve revint an désespoir de son inutilité.

Le soir à sept heures , Doublon apporta le commandement par lequel il dénonçait la contrainte par corps. A cette heure, la ponr- &ui*e arriva donc à son apogée.

<— A compter de demain , dit David, je ne pourrai plus sortir que pendant ta nuit.

Ève et madame Chardon fondirent en larmes. Pour elles t se ea*cher étaii un déshonneur.

En apprenant que la liberté de leur maître était menacée, Kolb et Marion s'alarmèrent d'autant plus que , depuis long-temps , ik l'avaient jugé dénué de toute malice ; et ils tremblèrent tellement pour lut, qu'ils vinrent trouver madame Chardon , Ève et David,

soas prétexte de savoir à quoi leur dévouement pouvait être utile. Us arrivèrent au moment où ces trois êtres , pour qui la vie avait été jusqu'alors si simple , pleuraient en apercevant la nécessité de cacher David. Mais comment échapper aux espions invisibles qui, dès à présent , devaient observer les moindres démarches de cet homme , malheureusement si distrait ?

Si matame feut addentre ein bedit quard' hire , che

fais (tousser tint regonnaissaaize dans le gampe ennemi, dit Kolb, et vis ferrez que che m'y gonnais, quoique chaic t'air d'ein Hailemante; gomme che suis ein frai V rançaUt chai engor te la malice.

Oh! madame, dit Marion , laissez-le aller, il ne pense qu'à

garder monsieur, il n'a pas d'autres idées. Kolb n'est un Alsacien. C'est... quoi?... un vrai terre- neuvien !

— Allez, mon bon Kolb, lui dit David, nous avons encore le temps de prendre un parti,

Kolb courut chez l'huissier, où les ennemis de David, réunis en conseil, avisaient aux moyens de s'emparer de lui.

L'arrestation des débiteurs est, en province, un fait exorbitant, anormal, s'il en fût jamais. D'abord, chacun s'y connaît trop bien pour que personne emploie jamais un moyen si odieux. On doit se trouver , créanciers et débiteurs , face à face pendant toute la vie. Puis, quand un commerçant, un banqueroutier, pour se servir des expressions de la province, qui ne transige guère sur cette espèce de vol légal , médite une vaste faillite , Paris lui sert de refuge. Paris est en quelque sorte la Belgique de la province : on y trouve des retraites presque impénétrables, et le mandat de l'huissier poursuivant expire aux limites de sa juridiction. Il est d'autres empêchements quasi dirimants. Ainsi, la loi qui consacre l'inviolabilité-du domicile règne sans exception en province ; l'huissier n'y a pas le droit , comme à Paris , de pénétrer dans une maison tierce pour y venir saisir le débiteur. Le Législateur a cru devoir excepter Paris , à cause de la réunion constante de plusieurs familles dans la même maison. Mais, en province , pour violer le domicile du débiteur lui-même , l'huissier doit se faire assister du juge de paix. Or le juge de paix , qui tient sous sa puissance les huissiers, est à peu près le maître d'accorder ou de refuser son concours. A la louange des juges de paix , on doit dire que cette obligation leur pèse, ils ne veulent pas servir des passions aveugles, ou

des vengeances. 11 est encore d'autres difficultés non moins graves et qui tendent à modifier la cruauté tout à fait inutile de la loi sur la contrainte par corps, par Faction des mœurs qui change souvent les lois au point de les annuler. Dans les grandes villes, il existe assez de misérables, de gens dépravés, sans foi ni loi, pour servir d'espions; mais dans les petites villes chacun se connaît trop pour pouvoir se mettre aux gages d'un huissier. Quiconque, daus la classe infime, se prêterait à ce genre de dégradation, serait obligé de quitter la ville. Ainsi , l'arrestation d'un débiteur n'étant pas , comme à Paris ou comme dans les grands centres de population , l'objet de l'industrie privilégiée des Gardes du Commerce, devient une œuvre de procédure excessivement difficile, un combat de ruse «ntre le débiteur et l'huissier dont les inventions ont quelquefois fourni de très-agréables récits aux Faits-Paris des journaux.

Cointet l'aîné n'avait pas voulu se montrer; mais le gros Cointet, qui se disait chargé de celte affaire par Métivier, était venu chez Doublon avec Cérizet , devenu son proie , et dont la coopération avait été acquise par la promesse d'un billet de mille fraucs. Doublon devait compter sur deux de ses praticiens. Ainsi, les Cointet avaient déjà trois limiers pour surveiller leur proie. Au moment de l'arrestation , Doublon pouvait d'ailleurs employer la gendarmerie , qui, aux termes des jugements , doit son concours à l'huissier qui le requiert Ces cinq personnes étaient donc en ce moment même réunies dans le cabinet de maître Doublon , situé au rez-dechaussée de la maison , ensuite de l'Étude. , On entrait à l'Étude par un assez large corridor dallé, qui formait comme une allée. La maison avait une simple porte bâtarde , de chaque côté de laquelle se voyaient les panonceaux ministériels dorés, au centre desquels on lit en lettres noires : huissier. Les deux fenêtres de l'Étude donnant sur la rue étaient défendues par de forts barreaux de fer. Le cabinet avait vue sur un jardin , où l'huissier, amant de Pomone, cultivait lui-même avec un grand succès les espaliers. La cuisine faisait face à l'Élude , et derrière la cuisine se développait l'escalier par lequel on montait à l'étage supérieur. Cette maison se trouvait dans une petite rue, derrière le nouveau Palais de Justice, alors en construction , et qui ne fut fini qu'après 1830. Ces détails ne sont pas inutiles à l'intelligence de ce qui advint à Kolb. L'Alsacien avai inventé de se présenter à l'huissier sous prétexte de lui vendre son maître , afin d'apprendre ainsi

quels seraient les pièges qu'on loi tendrait, et de l'en préserver. La cuisinière vint ouvrir, Kotb lui manifesta le désir de parler à monsieur Doublon pour affaires. Contrariée d'être dérangée pendant qu'elle lavait sa vaisselle , cette femme ouvrit la porte de l'Étude en «Qsant à Kolb, qui lui était inconnu, d'y attendre monsieur, pour le moment en conférence dans son cabinet; puis, elle alla prévenir son maître qu'un homme voulait lui parler. Cette expression , un homme , signifiait si bien un paysan , que Doublon dit : — Qu'il attende! Kolb s'assit auprès de la porte du cabinet

— Ah çàl comment comptez-vous procéder? car si nous pouvions l'empoigner demain matin, ce serait du temps de gagné» disait le gros Cointet.

— Il n'a pas volé son nom de Naïf, rien ne sera plus facile, s'écria Cérizet.

En reconnaissant la voix du gros Cointet, mais surtout en entendant ces deux phrases , Kolb devina sur-le-champ qu'il s'agissait de son maître , et son étonnement alla croissant quand il distingua la voix de Cérizet.

— Eine (carson qui a manché son bain, s'écria-t-il frappé d'épouvante.

— Mes enfants, dit Doublon, voici ce qu'il faut faire. Nous échelonnerons notre monde à de grandes distances, depuis la rue de Beaulieu et la place du Mûrier, dans tous les sens, de manière à suivre le Naïf, ce surnom me plaît, sans qu'il puisse s'en apercevoir, nous ne le quitterons pas qu'il ne soit entré dans la maison où il se croira caché; nous lui laisserons quelques jours de sécurité, puis nous l'y "rencontrerons quelque jour avant le lever ou le coucher du soleil.

— Mais en ce moment que fait-il? il peut nous échapper, dit le gros Cointet.

— Il est chez lui, dit maître Doublon; s'il sortait, je le saurais. J'ai l'un de mes praticiens sur la place du Mûrier en observation , un autre au coin du Palais, et un autre à trente pas de ma maison. Si notre homme sortait, ils siffleraient; et il n'aurait pas fait trois pas, que je le saurais déjà par cette communication télégraphique.

Les huissiers donnent à leurs recors le nom honnête de praticiens.

Kolb n'avait pas compté sur un si favorable hasard, il sortit doucement de l'Étude et dit à la servante : — Monsieur DouMon

est occupé pour long-temps , je reviendrai demain matin 4e bonne heure.

L'Alsacien , en sa qualité de cavalier, avait été saisi par une idée qu'il alla sur4e-cbamp mettre à exécution. Il courut chez un loueur de chevaux de sa connaissance, y choisit un cheval, le fit seller, et revint en toute hâte chez son maître, où il trouva madame Ève dans la plus profonde désolation.

— Qu'y a-t-il, Kolb? demanda l'imprimeur en trouvant à l'Alsacien un air & la fois joyeux et effrayé.

— Vus ides endourés de goquins. Le plis sire ede te gager mon maidre. Montante a-d-eiie bensé à meddre mqnzière quelque êard

Quand l'honnête Kolb eut expliqué la trahison de Cérizet, les cireonvallations tracées autour de la maison» la part que le gros Coiutet prenait à cette affaire , et fait pressentir les ruses que méditeraient de tels hommes contre son maître» les plus fatales lueurs éclairèrent la position de David.

— C'est les Coiutet qui te poursuivent, s'écria la pauvre Éve anéantie, et voilà pourquoi Mélivier se montrait si dur.... Ik sont papetiers, ils veulent ton secret

— Mais que faire pour leur échapper? s'écria madame Chardon. . — Si montante beud affoir tin bedide entroid à meddre

monziire9 demanda Kolb, che br omets de l'y gontuire zans qu'on le zache ckamais.

— N'entrez que de nuit chez Basine Clerget, répondit Ève, j'irai convenir de tout avec elle. Dans cette circonstance, Basine est une autre moi-même.

— Les espions te suivront, dit enfin David qui recouvra quelque présence d'esprit. Il s'agit de trouver un moyen de prévenir Basine sans qu'aucun de nous y aille. +

— Montante beud y hâter \ dit Kolb. Foissi ma gompinazion : che fais sordir affec monsière, nus emmènerons sir nos draces les sivleurs. Sentant ce demps, matame ira chez matemoiseite Cierchet , èle ne sera pas zuifie. Chai ein gefal, che prents monsière en groube; edf ti tiapie, si Von nus addrabe!

— Eh ! bien, adieu, mon ami, s'écria la pauvre femme en se je» tant dans les bras de son mari; aucun de nous n'ira te voir, car nous pourrions te faire prendre. Il faut nous dire adieu pour tout

le temps que durera cette prison volontaire. Nous correspondrons par la poste , Basine y jettera tes lettres, et je t'élirai sous son nom.

A leur sortie David et Kolb entendirent les sifflements, et menèrent les espions jusqu'au bas de la porte Palet où demeurait le loueur de chevaux. Là, Kolb prit son maître en croupe, en lui recommandant de se bien tenir à lui.

— Zifflez, zifllez, mes pons hâmis! Che me mogue de vus dous ! s'écria Kolb. Vus n'addraberez bas ein fieux ga-

Et le vieux cavalier piqua des deux dans la campagne avec une rapidité qui devait mettre et qui mit les espions dans l'impossibilité de les suivre , ni de savoir où ils allaient.

Ève alla chez Postel sous le prétexte assez ingénieux de le consulter. Après avoir subi les insultes de cette pitié qui ne prodigue que des paroles, elle quitta le ménage Postel,. et put gagner, sans être vue , la maison de Basine , à qui elle confia ses chagrins en lui demandant secours et protection. Basine, qui pour plus de discrétion avait fait entrer Éve dans sa chambre, ouvrit la porte d'un cabinet contigu dont le jour venait d'un châssis à tabatière et sur lequel aucun œil ne pouvait avoir de vue. Les deux amies; débouchèrent une petite cheminée dont le tuyau longeait celui de la cheminée de l'atelier où les ouvrières entretenaient du feu pour leurs fers. Éve et Basine étendirent de mauvaises couvertures sur le carreau pour assourdir le bruit, si David en faisait par mégarde ; elles lui mirent un lit de sangle pour dormir, un fourneau pour ses expériences, une table et une chaise pour s'asseoir et pour écrire. Basine promit de lui donner à manger la nuit; et, comme personne ne pénétrait jamais dans sa chambre, David pouvait défier tous ses ennemis, et même la police.

— Enfin, dit Éve en embrassant son amie, il est en sûreté.

Éve retourna chez Postel pour éclaircir quelque doute qui , ditelle, la ramenait chez un si savant juge du tribunal de commerce, et elle se fit reconduire par lui chez elle en écoutant ses doléances. — Si vous m'aviez épousée, en seriez-vous. là?... Ce sentiment était au fond de toutes les phrases du petit pharmacien. Au retour, Po.tel trouva sa femme jalouse de l'admirable beauté de madame Séchard, et, furieuse de la politesse de son mari, Léonic fut apaisée par l'opinion que le pharmacien prétendit avoir de la supériorité

faiier.

des petites femmes rousses sur les grandes femmes brunes qui, selon lui , étaient , comme de beaux chevaux , toujours à l'écurie. Il donna sans doute quelques preuves de sincérité, car le lendemain . madame Postel le mignardait.

— Nous pouvons être tranquilles, dit Ève à sa mère et à Marion, qu'elle trouva , selon l'expression de Marion , encore saisies.

— Oh ! ils sont partis , dit Marion quand Ève regarda machinalement dans sa chambre.

— U vaud-ii nus diriger?... demanda Kolb quand il fut à une lieue sur la grande route de Paris.

— À Marsac , répondit David ; puisque tu m'as mis sur ce chemin-là , je vais faire une dernière tentative sur le cœur de mon père.

— Charmerais mil mander à l'assaut fune padderie te g anons, barce qu'il n'a boind de cuer9 mennesier fâdre

Le vieux prcssier ne croyait pas en son fils; il le jugeait, comme juge le peuple, d'après les résultats. D'abord, il ne croyait pas avoir dépouillé David; puis, sans s'arrêter à la différence des temps, il se disait : — Je l'ai mis à cheval sur une imprimerie, comme je m'y suis trouvé moi-même ; et lui , qui en savait mille fois plus que moi, n'a pas su marcher! Incapable de comprendre son fils, il le condamnait, et se donnait sur cette haute intelligence une sorte de supériorité en se disant : — Je lui conserve du pain. Jamais les moralistes ne parviendront à faire comprendre toute l'influence que les sentiments exercent sur les intérêts. Cette influence est aussi puissante que celle des intérêts sur les sentiments. Toutes les lois de la nature ont un double effet, en sens inverse l'un de l'autre. David, lui , comprenait son père et il avait la sublime charité de l'excuser. Arrivés à huit heures à Marsac, Kolb et David surprirent le bonhomme vers la fin de son dinér qui se rapprochait forcément de son coucher.

— Je te vois par autorité de justice, dit le père à son fils avec un sourire amer.

— Gommand, mon maidre et fus, bouffez-vus vus rengondrer... U foyache tans tes deux et vus ides tuchurs tans les fignes... s'écria Kolb indigné. Bayez, bayez ! o'edde fâdre édat te bère...

— Allons, Kolb, va-t'en, mets le cheval chez madame Courtois

bère...

afin de ne pas en embarrasser mon père, et sache que les pères ont toujours raison.

Kolb s'en alla grommelant comme un chien qui, grondé par son maître pour sa prudence , proteste encore en obéissant. David sans dire ses secrets, offrit alors à son père de lui donner la preuve la plus évidente de sa découverte, en loi proposant un intérêt dans cette affaire pour prix des sommes qui lui devenaient nécessaires, soit pour se libérer immédiatement, soit pour se livrer à l'exploitation de son secret.

— Eh ! comment me prouveras-tu que tu peux faire avec rien du beau papier qui ne coûte rien ? demanda l'ancien typographe en lançant à son fils un regard aviné, mais fin, curieux, avide. Vous eussiez dit un éclair sortant d'un nuage pluvieux , car le vieil ours, fidèle à ses traditions, ne se couchait jamais sans être coiffe de nuit Son bonnet de nuit consistait en deux bouteilles d'excellent vin vieux que , selon son expression , il sirotait. ^

— Rien de plus simple , répondit David. Je n'ai pas de papier sur moi , je suis venu par ici pour fuir Doublon ; et , me voyant sur la route de Marsac, j'ai pensé que je pourrais bien trouver chez vous les facilités que j'aurais chez un usurier, ,1e n'ai rien sur moi que mes habits. Enfermez-moi dans un local bien clos, où personne ne puisse pénétrer, où personne ne puisse me voir, et..

— Gomment , dit le vieillard en jetant à son fils un effroyable regard, tu ne me laisseras pas te voir faisant tes opérations...

— Mon père, répondit David, vous m'avez prouvé qu'il n'y avait pas de père dans les affaires...

— Ah I tu te défies de celui qui t'a donné la vie. Non, mais de celui qui m'a ôté les moyens de vivre.

— Chacun pour soi, tu as raison ! dit le vieillard. £h ! bien» je le mettrai dans mon cellier.

— J'y entre avec Kolb , vous me donnerez un chaudron pour faire ma pâte, reprit David sans avoir aperçu le coup d'œil que lut lança son père , puis vous irez me chercher des tiges d'artichaut , des tiges d'asperges , des orties à dard , des roseaux que vous couperez aux bords de votre petite rivière. Demain matin , je sortirai de votre cellier avec du magnifique papier...

— Si c'est possible... s'écria l'Ours en laissant échapper un hoquet , je te donnerai peut-être... je verrai si je puis te donner...

bah !... vingt-cinq mille francs, à la condition de m'en faire gagner autant tous les an&..

• — Mettez-moi à l'épreuve , j'y consens I s'écria David. Kolb t monte à cheval, pousse jusqu'à Mansle, achètes-y un grand tamis de crin chez un boisselier, de la colle chez un épicier , et reviens en toute hâte.

— Tiens, bois... dit le père en mettant devant son fils une bonteille de vin , du pain , et des restes de viandes froides. Prends des forces , je vais t'aller faire tes provisions de chiffons verts ; car ils sont verts, tes chiffons ! j'ai même peur qu'ils ne soient un peu trop verts.

Deux heures après, sur les onze heures du soir, le vieillard enfermait son fils et Kolb dans une petite pièce adossée à son cellier , couverte en tuiles creuses , et où se trouvaient les ustensiles nécessaires à brûler les vins de l'Angoumois qui fournissent, comme on sait , toutes les eaux-de-vie dites de Cognac.

— Oh ! mais je suis là comme dans une fabrique... voilà du bois el des bassines , s'écria David.

— Eh ! bien, à demain, dit le père Séchard, je vais vous enfermer, et je lâcherai mes deux chiens, je suis sûr qu'on ne vous apportera pas de papier. Mon ire -moi des feuilles demain, je te déclare que je serai ton associé, les affaires seront alors claires et bien menées,..

Kolb et David se laissèrent enfermer et passèrent deux heures environ à briser , à préparer les tiges , en se servant de deux madriers. Le feu brillait , l'eau bouillait Yers deux heures du matin , Kolb, moins occupé que David, entendit un soupir tourné comme un hoquet d'ivrogne ; il prit une des deux chandelles et se mit à regarder partout; il aperçut alors la figure violacée du père Séchard qui remplissait une petite ouverture carrée , pratiquée audessus de la porte par laquelle on communiquait du cellier au brûloir et cachée par des futailles vides. Le malicieux vieillard avait introduit son fils et Kolb dans son brûloir par la porte extérieure qui servait à passer les pièces pour les livrer. Cette autre porte intérieure permettait de rouler les poinçons du cellier dans le brûloir sans faire le tour par la cour.

— Ah î baba ! ceci n'ed bas de cheu , fus fautez vilouder fâdre vifs... Sa fez-vus ce que vus v aides, quand fus pu fez eùie poudeiUe te bon fin ? Vttsappreufez ein goquin.

47 i II. LIVRE , SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

— Oh ! mon père, dit David.

— Je venais savoir si vous aviez besoin de quelque chose, dit le vigneron quasi dégrisé.

— Et c'edde bar indérêd pir nus que affez bris eine bedide egeMe?... dit Kolb qui ouvrit la porte après en avoir débarrassé l'entrée et qui trouva le vieillard monté sur une échelle courte, en chemise.

— Risquer votre santé! s'écria David.

— Je crois que je suis somnambule , dit le vieillard honteux en descendant. Ton défaut de confiance en ton père m'a fait rêver, je songeais que tu t'entendais avec le diable pour réaliser l'impossible.

— Le tiapie, c'ed fôdre bassionjrire les bedits chaunelsl s'écria Kolb.

— Allez vous recoucher, mon père , dit David; enfermez-nous si vous voulez , mais épargnez-vous la peine de revenir : Kolb va faire sentinelle.

Le lendemain , à quatre heures , David sortit du brûloir , ayant fait disparaître toutes les traces de ses opérations , et vint apporter à son père une trentaine de feuilles de papier dont la finesse , la blancheur, la consistance, la force ne laissaient rien à désirer et qui portait pour filigranes les marques des fils plus forts les uns que les autres du tamis de crin. Le vieillard prit ces échantillons , il y appliqua la langue en ours habitué , depuis son jeune âge , à faire de son palais une éprouvette à papiers; il les mania , les chiffonna, les plia, les soumit à toutes les épreuves que les typographes font subir aux papiers pour en reconnaître les qualités, et quoiqu'il n'y eût rien à redire, il ne voulut pas s'avouer vaincu.

— Il faut savoir ce que ça deviendra sous presse !... dit-il pour se dispenser de louer son fils.

— Trâie t'omel s'écria Kolb.

Le vieillard , devenu froid , couvrit , sous sa dignité paternelle , une irrésolution jouée.

— Je ne veux pas vous tromper, mon père , ce papier-là me semble encore devoir encore coûter trop cher, et je veux résoudre le problème du collage en cuve... Une me reste plus que cet avantage à conquérir...

— Ah ! tu voudrais m'attraper!

— Mais, vous le dirai-je? je colle bien en cuve, mais jusqu'à

présent la colle ne pénètre pas également ma pâte, et donne au papier le réche d'une brosse.

— Eh ! bien, perfectionne ton collage en cuve, et tu auras mon argent.

— Mon matdre ne ferra c harnais la goûteur te fodre ar chant!

Évidemment le vieillard voulait faire payer à David la honte qu'il avait bue la nuit ; aussi le traita-t-il plus que froidement

— Mon père, dit David qui renvoya Kolb, je ne vous en ai jamais voulu d'avoir estimé votre imprimerie à un prix exorbitant , et de me l'avoir vendue à votre seule estimation ; j'ai toujours vu le père en vous. Je me suis dit : Laissons un vieillard, qui s'est donné bien du mal, qui m'a certainement élevé mieux que je ne devais l'être , jouir en paix et à sa manière du fruit de ses travaux. Je vous ai même abandonné le bien de ma mère , et j'ai pris sans murmurer la vie obérée que vous m'aviez faite. Je me suis promis de gagner une belle fortune sans vous importuner. Eh ! bien , ce secret, je l'ai trouvé, les pieds dans le feu, sans pain chez. moi, tourmenté pour des dettes qui ne sont pas les miennes... Oui, j'ai lutté patiemment jusqu'à ce que mes forces se soient épuisées. Peutêtre me devez-vous dès secours !... mais ne pensez pas à moi, voyez une femme et un petit enfant !... — là, David ne put retenir ses larmes — et prêtez-leur aide et protection. Serez-vous au-dessous de Marion et de Kolb qui m'ont donné leurs économies? s'écria le fils en voyant son père froid comme un marbre de presse.

— Et ça ne t'a pas suffi... s'écria le vieillard sans éprouver la moindre vergogne, mais tu dévorerais la France... Bonsoir! moi, je suis trop ignorant pour me fourrer dans des exploitations où il n'y aurait que moi d'exploité. Le Singe ne mangera pas l'Ours, dit*» il en faisant allusion à leur surnom d'atelier. Je suis vigneron, je ne suis pas banquier... Et puis, vois-tu, des affaires entre père et fils, ça va mal. Dînons, tiens, tu ne diras pas que je ne te donne rien !...

David était un de ces êtres à cœur profond qui peuvent y repousser leurs souffrances de manière à en faire un secret pour ceux qui leur sont cbers ; aussi chez eux , quand la douleur déborde ainsi , est-ce leur effort suprême. Ève avait bien compris ce beau caractère d'homme. Mais le père vit, dans ce flot de douleur ramené du fond à la surface , la plainte vulgaire des enfants qui veulent attraper leurs pères, et il prit l'excessif abattement de sou fils

pour ki hoote de l'insuccès. Le père et le fils se quittèrent brouillés. David et Kolb revinrent à minuit environ à Angooléme, où ils entrèrent à pied avec autant de précautions qu'en eussent pris des voleurs pour un vol. Vers une heure du matin, David fut introduit, sans témoin, chez mademoiselle Basme Clerget, dans l'asile impénétrable préparé pour lui par sa femme. En entrant là, David allait y être gardé par la plus ingénieuse de toutes les pitiés , celle d'une grisette. Le lendemain matin, Kolb se vanta d'avoir fait sauver son maître à cheval , et de ne l'avoir quitté qu'après l'avoir mis dans une patache qui devait l'emmener aux environs de Limoges. Une assez grande provision de matières premières fut emmagasinée dans la cave de Basine, en sorte que Kolb, Marion, madame Séchard et sa mère purent n'avoir aucune relation avec mademoiselle Clerget.

Deux jours après cette scène avec son fils, le vieux Séchard , qui se vit encore à lui vingt jours avant de se livrer aux occupations de la vendange, accourut chez sa belle-fille, amené par son avarice. II ne dormait plus , il voulait savoir si h découverte offrait quelques chances de fortune , et pensait à veiller au grain , selon son expression. Il vint habiter , au-dessus de l'appartement de sa belle-fille , une des deux chambres en mansarde qu'il s'était réservées, et vécut en fermant les yeux sur le dénuracnt pécuniaire qui affligeait le ménage de son fils. On lui devait des loyers, ou pouvait bien le nourrir ! Il ne trouvait rien d'étrange à ce qu'on se servît de couverts en fer étamé.

— J'ai commencé comme ça, répondit-il à sa belle-fille quand elle s'excusa de ne pas le servir en argenterie.

Marion fut obligée de s'engager envers les marchands pour tout ce qui se consommerait au logis. Kolb servait les maçons à vingt sous par jour. Enfin , bientôt il ne resta plus que dix francs à la pauvre Ève qui, dans l'intérêt de son enfant et de David, sacrifiait ses dernières ressources à bien recevoir le vigneron. Elle espérait toujours que ses chatteries, que sa respectueuse affection, que sa résignation attendriraient l'avare ; mais elle le trouvait toujours insensible. Enfin, en lui voyant l'œil froid des Cointet, de Petit-Claud et de Cérizet , elle voulut observer son caractère et deviner ses intentions ; mais ce fut peine perdue ! Le père Séchard se rendait impénétrable en restant toujours entre deux vins. L'ivresse est un double voile. A la faveur de sa griserie, aussi souvent jouée que réelle, le bonhomme essayait d'arracher à Ève les secrets de David.

Tantôt il caressait , tantôt il effrayait sa belle-fille. Quand Ève lui répondait qu'elle ignorait tout, il lui disait : — Je boirai tout mon bien, je te mettrai en viager... Ces luttes déshonorantes fatiguaient la pauvre victime qui , pour ne pas manquer de respect à son beau-père, avait fini. par garder le silence. Un joue , poussée à bout, elle lui dit : — Mais, mon père, il y a une manière bien simple de tout avoir ; payez les dettes de David , il reviendra ici , vous vous entendrez ensemble.

— Ah ! voilà tout ce que vous voulez avoir de moi , s'écria-t-i! , c'est bon à savoir.

Le père Séchard, qui ne croyait pas en son fils, croyait aux Cointet. Les Gointet, qu'il alla consulter, l'éblouirent à dessein , en lui disant qu'il s'agissait de millions dans les recherches entreprises par son fils.

— Si David peut prouver qu'il a réussi, je n'hésiterai pas à mettre en société ma papeterie en comptant à votre fils sa découverte pour une valeur égale, lui dit le grand Goimet.

Le défiant vieillard prit tant d'informations en prenant des petits verres avec les ouvriers, il questionna si bien Petit-Claud en faisant l'imbécile , qu'il finit par soupçonner les Gointet de se cacher derrière Métivier;*il leur attribua le plan de ruiner l'imprimerie Séchard et de se faire payer par lui en l'amorçant avec la découverte, car le vieil homme du peuple ne pouvait pas deviner la complicité de Petit-Glaud, ni les trames ourdies pour s'emparer tôt ou tard de ce beau secret industriel. Enfin, un jour, le vieillard, exaspéré de ne pouvoir vaincre le silence de sa belle-fille et de ne pas même obtenir d'elle de savoir où David s'était caché, résolut de forcer la porte de l'atelier à fondre les rouleaux, après avoir fini par apprendre que son fils y faisait ses expériences. Il descendit de grand matin et se mit à travailler la serrure.

— Eh ! bien , que faites-vous donc là, papa Séchard?... lui cria Marion qui se levait au jour pour aller à sa fabrique et qui bondit jusqu'à la tremperie.

— Ne suis-je pas chez moi, Marion? fit le bonhomme honteux.

— Ah ! çà, devenez-vous voleur sur vos vieux jours... vous êtefr à jeun, cependant... Je vas conter cela tout chaud à madame.

— Tais-toi , Marion , dit le vieillard en tirant de sa poche deux écus de six francs. Tiens...

476 II. LIVRE f SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

— Je me tairai, mais n'y revenez 'pas! lui dil Marion en le menaçant du doigt, ou je le dirais à tout Angoulême.

. Dès que le vieillard fut sorti, Marion monta chez sa maîtresse.

— Tenez, madame, j'ai soutiré douze francs à votre beau-père, les voilà...

— Et comment as-tu fait?.

— Ne voulait-il pas voir les bassines et les provisions de monsieur , histoire de découvrir le secret. Je savais bien qu'il n'y avait plus rien dans la petite cuisine; mais je lui ai fait peur comme s'il allait voler son fils, et il m'a donné deux écus pour me taire...

En ce moment, Basine apporta joyeusement à son amie une lettre de David , écrite sur du magnifique papier , et qu'elle lui remit en secret.

« Mon Ève adorée , je t'écris à toi la première sur la première » feuille de papier obtenue par mes procédés. J'ai réussi à résoudre » le problème du collage en cuve ! La livre de pâte revient , même » en supposant la mise en culture spéciale de bons terrains pour les » produits que j'emploie , à cinq sous. Ainsi la rame de douze livres » emploiera pour trois francs de pâte collée. Je snis sûr de suppri- » mer la moitié du poids des livres. L'enveloppe, la lettre, les échan- » tillons, sont de diverses fabrications. Je t'embrasse, nous serons » heureux par la fortune , la seule chose qui nous manquait. »

— Tenez , dit Ève à son beau-père en lui tendant les échantillons, donnez à votre fils lé prix de votre récolte , et laissez-lui faire sa fortune, il vous rendra dix fois ce que vous lui aurez donné, car il a réussi!...

Le père Séchard courut aussitôt chez les Cointct. Là , chaque échantillon fut essayé , minutieusement examiné : les uns étaient collés, les autres sans colle ; ils étaient étiquetés depuis trois francs jusqu'à dix francs par rame ; les uns étaient d'une pureté métallique, les autres doux comme du papier de Chine , il y en avait de toutes les nuances possibles du blanc. Des juifs examinant des diamants n'auraient pas eu les yeux plus animés que ne l'étaient ceux des Cointet et du vieux Séchard.

— Votre fils est en bon chemin , dit le gros Cointet.

— Eh ! bien , payez ses dettes, dit le vieux pressier.

— Bien volontiers, s'il veut nous prendre pour associés, répondit le grand Cointet.

— Vous êtes des chauffeurs! s'écria l'ours retiré, vous pour-

suivez mon fils sous le nom de Méiivicr, et vous voulez que je vous paye, voilà tout. Pas si bête, bourgeois !...

Les deux frères se regardèrent, mais ils se continrent.

— Nous ne sommes pas encore assez millionnaires pour nous amuser à faire l'escompte, répliqua le gros Cointet; nous nous croirions assez heureux de pouvoir payer notre chiffon comptant , et nous faisons encore des billets à notre marchand.

— Il faut tenter une expérience en grand, répondit froidement lè grand Gointet, car ce qui réussit dans une marmite échoue dans une fabrication entreprise sur une grande échelle. Délivrez votre fils.

— Oui, mais mon fils en liberté m'admettra-l-il comme son associé? demanda le vieux Séchard.

— Ceci ne nous regarde pas, dit le gros Gointet. Est-ce que vous croyez, mon bonhomme, que quand vous aurez donné dix mille francs à votre fils, tout sera dit? Un brevet d'invention coûte deux mille francs, il faudra faire des voyages à Paris ; puis, avant de se lancer dans des avances, il est prudent de fabriquer, comme dit mon frère, mille rames, risquer des cuvées entières afin de se rendre compte. Voyez-vous , il n'y a rien dont il faille plus se défier que des inventeurs.

— Moi, dit le grand Gointet, j'aime le pain tout cuit.

Le vieillard passa la nuit à ruminer ce dilemme : Si je paye les dettes de David , il est libre , et une fois libre H n'a pas besoin de m'associer à sa fortune. Il sait bien que je l'ai roulé dans l'affaire de notre première association ; il n'en voudra pas faire une seconde. Mon intérêt serait donc de le tenir en prison , malheureux.

Les Gointet connaissaient assez le père Séchard pour savoir qu'ils chasseraient de compagnie.

Doue ces trois hommes disaient : — Pour faire une société basée sur le secret, il faut des expériences ; et, pour faire ces expériences, il faut libérer David Séchard. David libéré nous échappe. Ghacun avait de plus une petite arrière-pensée. Petit-Claud se disait : ~ Après mon mariage, je serai franc du collier avec les Cointet ; mais jusque-là je les tiens. Le grand Gointet se disait : — J'aimerais mieux avoir David sous clef, je serais le maître. Le vieux Séchard se disait : — Si je paye ses dettes, mon fils me salue avec un remercîment Ève , attaquée , menacée par le vigneron d'être chassée de la maison , ne voulait ni révéler l'asile de son mari , ni même lui proposer d'accepter un sauf-conduit. Elle n'était pas certaine de

réussir à cacher David une seconde fois aussi bien que la première, elle répondait donc à son beau-père: — Libérez votre fils, vous saurez tout Aucun des quatre intéressés, qui se trouvaient tous comme devant une table bien servie, n'osait toucher ^u festin, tant il craignait de se voir devancé ; et tous s'observaient en se défiant les uns des autres.

Quelques jours après la réclusion de Séchard, Petit-Claud était venu trouver le grand Cointet à sa papeterie*

— J'ai fait de mon mieux, lui dit-il , David s'est mis volontaire ment dans une prison qui nous est inconnue , et il y cherche en paix quelque perfectionnement. Si vous n'avez pas atteint à votre but , il n'y a pas de ma faute , tiendrez-vous votre promesse?

— Oui , si nous réussissons, répondit le grand Cointet Le père Séchard est ici depuis quelques jours, il est venu nous faire des questions sur la fabrication du papier, le vieil avare a flairé l'invention de son fils, il en veut profiter, il y a donc quelque espérance d'arriver à une association. Vous êtes l'avoué dn père et du fils...

— Ayez le Saint-Esprit de les livrer , reprit Petit-Claud en sou* riant

— Oui, répondit Cointet. Si vous réussissez ou à mettre David en prison ou à le mettre dans nos mains par un acte de société , vous serez le mari de mademoiselle de La Haye.

— Est-ce bien là votre ultimatum? dit Petit-Claud.

— Yè* ! fit Cointet, puisque nous parlons des langues étrangères.

— Voici le mien en bon français, reprit Petit-Claud d'un ton sec

— Ah! voyons, répliqua Cointet d'un air curieux.

— Présentez-moi demain à madame de Sénonches, Élites qu'il y ait pour moi quelque chose de positif, enfin accomplissez votre promesse , ou je paye la dette de Séchard et je m'associe avec lui en revendant ma charge. Je ne veux pas être joué. Vous m'avez parlé net, je me sers du même langage. J'ai fait mes preuves, laites Jes vôtres. Vous avez tout , je n'ai rien. Si je n'ai pas de gages de votre sincérité, je prends votre jeu.

Le grand Cointet prit son chapeau, son parapluie, son air jésuite» et sortit en disant à Petit-Claud de le suivre.

— Vous verrez , mon cher ami , si je ne vous ai pas préparé les voies?... dit le négociant à l'avoué.

En un moment , le fin et rusé papetier avait reconnu le danger de sa position, et vu dans Petit-Claud un de ces hommes avec les-

quels H fort jouer franc jeu. Déjà, pour être en mesure et par acquit de conscience, il avait, sous prétexte de donner un état de la situation financière de mademoiselle de La Haye, jeté quelques paroles dans l'oreille de l'ancien Gonsul-généraL • — J'ai l'affaire de Françoise, car avec trente mille francs de dot, aujourd'hui, dit-il en souriant, une fille ne doit pas être exigeante.

— Nous en parlerons, avait répondu Francis du Hautoy. Depuis le départ -de madame de Bargeton , la position de madame de Sénonches est bien changée : nous pourrons marier Françoise à quelque bon vieux gentilhomme campagnard

— Et elle se conduira mal, dit le papetier en prenant son air froid. Eh ! mariez-la donc à un jeune homme capable , ambitieux , que vous protégerez , et qui mettra sa femme dans une belle position.

— Nous verrons, avait répété Francis; la marraine doit être avant tout consultée.

A la mort de monsieur de Bargeton , Louise de Nègrepelisse avait fait vendre l'hôtel de la rue du Minage. Madame de Sénonches, qui se trouvait petitement logée, décida monsieur de Sénonches à acheter cette maison , le berceau des ambitions de Lucien et où cette scène a commencé. Zéphirine de Sénonches avait formé le plan de succéder à madame de Bargeton dans l'espèce de royauté qu'elle avait exercée, d'avoir un salon , de faire enfin la grande dame. Une scission avait eu lieu dans la haute société d'Angoulême entre ceux qui , lors du duel de monsieur Bargeton et de monsieur de Chandour, tinrent qui pour l'innocence de Louise de Nègrepelisse , qui pour les calomnies de Stanislas de Chandour. Madame de Sénonches se déclara pour les Bargeton, et conquit d'abord tous ceux de ce parti. Puis , quand elle fut installée dans son hôtel , elle profita des accoutumances de bien des gens qui venaient y jouer depuis tant d'années. Elle reçut tous les soirs et l'emporta décidément sur Amélie de Chandour , qui se posa comme son antagoniste. Les espérances de Francis du Hautoy , qui se vit au cœur de l'aristocratie d'Angoulême, allaient jusqu'à vouloir marier Françoise avec le vieux monsieur de Séverac , que madame du Brossard n'avait pu capturer pour sa fille. Le retour de madame de Bargeton , devenue préfète d'Angoulême , augmenta les prétentions de Zéphirine pour sa bien-aimée filleule. Elle se disait que h comtesse Sixte du Châtelet userait de son crédit pour celle qui s'é-

tait constituéé son champion. Le papetier, qui savait son Angoulême sur le bout do doigt , apprécia d'un coup d'œil tontes ces difficultés ; niais il résolut de se tirer de ce pas difficile par une de ces audaces que Tartufe seul se serait permise. Le petit avoué, très-surpris de la loyauté de son commanditaire en chicane , le laissait à ses préoccupations en cheminant de la papeterie à l'hôtel de la rue du Minage , où , sur le palier , les deux importuns furent arrêtés par ces mots: — Monsieur et madame déjeunent.

— Annoncez-nous tout de même , répondit le grand Cointet.

Et , sur son nom , le dévot commerçant , aussitôt introduit , présenta l'avocat à la précieuse Zépbirine , qui déjeunait en tête à tête avec monsieur Francis du Hautoy et mademoiselle de La Haye. Monsieur de Sénonches était allé , comme toujours , ouvrir la chasse chez monsieur de Pimentel.

— Voici , madame , le jeune avocat -avoué de qui je vous ai pailé , et qui se chargera de l'émancipation de votre belle pupille.

L'ancien diplomate examina Petit-Claud , qui , de son côté , regardait à la dérobée la belle pupiOe. Quant à la surprise de Zéphirine, à qui jamais Gointet ni Francis n'avaient dit un mot, elle fut telle que sa fourchette lui tomba des mains. Mademoiselle de La Haye , espèce de pie-grièche à figure rechiguée , de taille peu gracieuse, maigre, à cheveux d'un blond fade, était, malgré son petit air aristocratique, excessivement difficile à marier. Ces mots: pire et mère inconnus de son acte de naissance, lui interdisaient en réalité la sphère où l'amitié de sa marraine et de Francis la voulait placer. Mademoiselle de La Haye, ignorant sa position, fai- Kait la difficile : elle eût rejeté le plus riche commerçant de l'Houmeau. La grimace assez significative inspirée à mademoiselle de La Haye par l'aspect du. maigre avoué , Cointet la retrouva sur les lèvres de Petit-Claud. Madame de Sénonches et Francis paraissaient se consulter pour savoir de quelle manière congédier Cointet et son protégé. Cointet , qui vit tout , pria monsieur du Hautoy de lui accorder un moment d'audience , et passa dans le salon avec le diplomate.

— Monsieur, lui dit-il nettement, la paternité vous aveugle. Vous marierez difficilement votre fille ; et, dans votre intérêt à tous, je vous ai mis dans l'impossibilité de reculer; car j'aime

Françoise comme on aime une pupille. Petit-Claud sait tout !

Son excessive ambition vous garantit le bonheur de votre chère

petite. D'abord Françoise fera de son mari tout ce qu'elle voudra ; mais vous, aidé par la préfète qui nous arrive, vous eu ferez uu procureur du roi. Monsieur Miiaud est nommé décidément à Ne* vers. Petit-Claud vendra sa charge, vous obtiendrez facilement pour lui la place de second substitut, et il deviendra bientôt procureur du roi , puis président du tribunal , député...

Revenu dans la salle à manger, Francis fut charmant pour le prétendu de sa fille. Il regarda madame de Sénonches d'une certaine manière , et finit celte scène de présentation en invitant Petit* Glaud à dîner pour le lendemain afin de causer affaires. Puis il reconduisit le négociant et l'avoué jusque dans la cour en disant à Petit-Claud que, sur la recommandation de Cointet, il était disposé , ainsi que madame de Sénonches , à confirmer tout ce que le gardien de la fortune de mademoiselle de La Haye aurait disposé pour le bonheur de ce petit ange. .

— Ah ! qu'elle est laide ! s'écria Petit-Claud. Je suis pris!...

— Elle a Pair distingué, répondit 'Cointet ; mais, si elle était

belle , vous la donnerait-on ? Hé ! mon* cher , il y a plus d'un

petit propriétaire à qui trente mille francs, la protection de madame de Sénonches et celle de la comtesse du Châtelet iraient à merveille ; d'autant plus que monsieur Francis du Hautoy ne se mariera jamais , et que cètte fille est son héritière Votre mariage est

fait !...

— Et comment?

— Voilà ce que je viens de dire, repartit le grand Cointet en racontant à l'avoué son trait d'audace. Mon cher, monsieur Miiaud va , dit-on , être nommé procureur du roi à Nevers : vous vendrez votre charge , et dans dix ans vous serez garde des sceaux. Vous êtes assez audacieux pour ne reculer devant aucun des services que demandera la cour...

— Eh ! bien , trouvez-vous demain , à quatre heures et demie , sur la place du Mûrier , répondit l'avoué , fanatisé par les probabilités de cet avenir ; j'aurai vu le père Séchard , et nous, arriverons à un acte de société où le père et le fils appartiendront au Saint- Esprit.

Au moment où le vieux curé de Marsac montait les rampes d'Angouléme pour aller instruire Ève de l'état ou se trouvait son frère, David était caché depuis onze jours à deux portes de celle du pharmacien Poslel , que le digne prêtre venait de quitter.

Quand l'abbé Manon déboucha sor la place du Mûrier* il y trouva les trois hommes, remarquables chacun dans leur genre , qui pesaient de tout leur poids sur l'avenir et sur le présent du pauvre prisonnier volontaire : le père Séchard , le grand Gointet , le petit avoué maigrelet. Trois hommes , trais cupidités ! mais trois cupidités aussi différentes que les hommes. L'un avait inventé de trafiquer de son fils, l'antre de son client, et le grand Gointet achetait toutes ces infamies en se flattant de ne rien payer. Il était environ cinq heures, et la plupart de ceux qui revenaient dîner chez eux s'arrêtaient pour regarder pendant un moment ces trois hommes.

— . Que diable le vieux père Séchard et le grand Gointet «nt-ib donc h se dire?... pensaient les plus curieux.

— Il s'agit sans doute entre eux de ce pauvre malheureux qui laisse sa femme , sa belle -mère et son enfant sans pain , répondait-on.

— Envoyez donc vos enfants apprendre un état à Paris ! disait fin esprit-fort de province.

— Hé ! que venez-vous faire par ici , monsieur le curé ? s'écria le vigneron en apercevant l'abbé Marron aussitôt qu'il déboucha sur la plaœ.

— Je viens pour les vôtres, répondit le vieillard.

— Encore une idée de mon fils !.. . dit le vieux Séchard.

— Il vous en coûterait bien peu de rendre tout le monde heureux , dH le prêtre en indiquant les fenêtres où madame Séchard montrait eotre les rideaux sa belle tête ; car eUe apaisait les cris de son enfant en le faisant sauter et lui chantant une chanson.

— Apportez* vous des nouvelles de mon fils, dit le père, ou , ce qui vaudrait mieux , de l'argent î

— Non , dit monsieur Marron ; j'apporte à la sœur des nouvelles du frère.

— De Lncien?... s'écria Petit-Gland.

— Oui. Le pauvre jeune homme est venu de Paris k pied. Je l'ai trouvé chez Courtois mourant de fatigue et de misère , répondit le prêtre... Oh! il est bien malheureux!

Pétit-Gland salua le prêtre et prit le grand Gointet par le bras en disant à haute voix : — Nous dînons chez madame de Sénonches, il est temps de nous habtfler ! .. Et à deux pas il lui dit à l'oreille :

ÏLLTJSIOMS FCftDCBS : EVE ET DAVID.

— Quand on a le petit, oo a bientôt la Bière. Noos tenons David...

— Je vous ai marié , mariez-moi , dit le grand Cotntet en lais-» sant échapper cm sosiire faux.

— Lucien est mon camarade de cotiége , nom étions oojnns L., En nuit jours je saurai bien quelque chose de fan. Faites en sorte que les bans se poblient , et je vous réponds de mettre David en prison. Ma mission finit avec son écrou.

— Âh î s'écria tout doucement le grand Cointet , la belle affaire serait de prendre le brevet \ notre nom !

En entendant cette dernière phrase , le petit avoué maigrelet frissonna.

En ce moment È? e voyait entrer son beau-père et Pabbé Marron , qui , par un seul mot, Tenait de dénouer le drame judiciaire.

— Tenez, madame Séchard , dit le vieil ours, à sa belle-fille ,. voici notre curé qui vient sans doute nous en raconter de beScs sur votre frère.

— Oh! s'écria la pauvre Ève atteinte an cœur, qne peut -il donc lui être encore arrivé 1

Cette exclamation annonçait tant de douleurs ressenties, tant d'appréhensions , et de tant de sortes , que l'abbé Marron se hâta de dire : — Rassurez-vous , madame , il vit !

— Seriez-vons assez bon , mon père, dit Ève an vieux vigneron , ponr aHer chercher ma mère : elle entendra ce qne monsieur «bit avoir à nous dire de Lucien.

Le vieillard alla chercher madame Chardon , à laquelle il dit : «— Yens aurez à en découdre avec l'abbé Marron , qui est bon homme quoique prêtre. Le dîner sera sans doute retardé , je reviens dans une heure.

Et le vieillard, insensible à tout ce qui ne sonnait ou ne reluisait pas or, laissa la vieille femme sans voir l'effet du coup qu'il venait de lui porter.

Le malheur qui pesait sur ses deux entants , l'avortenient des espérances assises sur la tête de Lucien, le changement si peu prévu d'un caractère qu'on crut pendant si long-temps énergique et probe; enfin , tons les événements arrivés depuis dix-huit mois avaient déjà rendu madame Chardon méconnaissable. Elle n'était pas seulement noble de race , elle était encore noble de eœnr , et adorai ses enfants. Aussi avait-elle souffert plus de maux en ces derniers

six mois que depuis son veuvage. Lucien avait eu la chance d'être Rubetnpré par ordonnance du roi , de recommencer cette famille* d'en faire revivre le titre et les armes, de devenir grand ! Et il était tombé dans la fange ! Car , plus sévère pour lui que la sœur 9 elle; avait regardé Lucien comme perdu , le jour où elle apprit l'affaire des billets. Les mères veulent quelquefois se tromper ; mais elles connaissent toujours bien les enfants qu'elles ont nourris, qu'elles n'ont pas quittés, et, dans les discussions que soulevaient entre David et sa femme les chances de Lucien à Paris , madame Chardon , tout en paraissant partager les illusions d'Eve sur son frère , tremblait que David n'eût raison , car il parlait comme elle entendait parler sa conscience de mère. Elle connaissait trop la délicatesse de sensation de sa fllle pour pouvoir lui exprimer ses douleurs, elle était doue forcée de les dévorer dans ce silence dont sont capables seulement les mères qui savent aimer leurs enfants.

Ève, de son côté , suivait avec terreur les ravages que faisaient les chagrins chez sa mère, elle la voyait passant de la vieillesse à la décrépitude, et allant toujours ! La mère et la fille se faisaient donc l'une à l'autre de ces nobles mensonges qui ne trompent point. Dans la vie de cette mère , la phrase du féroce vigneron fut la goutte d'eau qui devait remplir la coupe des afflictions , madame Chardon se sentit atteinte au cœur.

Aussi , quand Ève dit au prêtre : — Monsieur , voici ma mère !• quand l'abbé regarda ce visage macéré comme celui d'une vieille religieuse , encadré de cheveux entièrement blanchis, mais embelli par l'air doux et calme des femmes pieusement résignées , et qui marchent, comme ou dit, à la volonté de Dieu, comprit-il toute la - vie de ces deux créatures. Le prêtre n'eut plus de pitié pour le bourreau, pour Lucien, il frémit en devinant tous les supplices subis par les victimes.

— Ma mère , dit Ève en s'essuyant les yeux , mon pauvre frère est bien près de nous , il est à Marsac.

— Et pourquoi pas ici ? demanda madame Chardon.

L'abbé Marron raconta tout ce que Lucien lui avait dit des mi* sères de son voyage , et les malheurs de ses derniers jours à Paris. Il peignit les angoisses qui venaient d'agiter le poète quand il avait appris quels étaient au sein de sa famille les effets de ses imprudences et quelles étaient ses appréhensions sur l'accueil qui pouvait 1 attendre à Angouléine.

— En est-il arrivé à douter de nous? dit madame Chardon.

— Le malheureux est venu vers vous à pied , en subissant le& plus horribles privations, et il revient disposé à entrer dans les chemins les plus humbles de la vie... à réparer ses fautes.

— Monsieur, dit la sœur, malgré le mal qu'il nous a fait, j'aime mon frère, comme on aime le corps d'un être qui n'est plus; et l'aimer ainsi, c'est en&re l'aimer plus que beaucoup de sœurs n'aiment leurs frères. Il nous a rendus bien pauvres ; mais qu'il vienne, il partagera le chétif morceau de pain qui nous reste, enfin ce qu'il iiousa laissé. Ah! s'il ne nous avait pas quittés, monsieur, nôu& n'aurions pas perdu nos plus chers trésors.

— Et c'est la femme qui nous l'a enlevé dont la voiture Ta ramené , s'écria madame Chardon. Parti dans la calèche de madame de Bargeton, à côté d'elle, il est revenu derrière!

— A quoi puis-je vous être utile dans la situation où vous êtes? dit le brave curé qui cherchait une phrase de sortie.

— Eh! monsieur, répondit madame Chardon, plaie d'argent n'est pas mortelle , dit-on ; mais ces plaies-là ne peuvent pas avoir d'autre médecin que le malade.

— Si vous aviez assez d'influence pour déterminer mon beaupère à aider son (ils, vous sauveriez toute une famille, dit madame Séchard.

— Il ne croit pas en vous, et il m'a paru très-exaspéré contre votre mari, dit le vieillard à qui les paraphrases du vigneron avaient fait considérer les affaires de Séchard comme un guêpier où il ne fallait pas mettre le pied.

Sa mission terminée , le prêtre alla dîner chez son petit-neveu Postel, qui dissipa le peu de bonne volonté de son vieil oncle en donnant , comme tout Ângouléme , raison au père contre le fils.

— Il y a de la ressource avec des dissipateurs, dit en finissant le petit Postel ; mais avec ceux qui font des expériences , on se ruinerait.

La curiosité du curé de Marsac était entièrement satisfaite, ce qui , dans toutes les provinces de France , est le principal but de l'excessif intérêt qu'on s'y témoigne. Dans la soirée, il mit le poète au courant de tout ce qui se passait chez les Séchard , en lui donnant son voyage comme une mission dictée par la charité la plus pure.

Vous avez endetté votre sœur et votre beaù-frère de dix

douze mille francs, dit-il en terminant; et personne, mon cher monsieur, n'a cette bagatelle à prêter au voisin. En Angoumois, nous ne sommes pas riches. Je croyais qu'il s'agissait de beaucoup moins quand vous me parliez de bilkts.

Après avoir remercié te vieillard de ses bontés » le poète lui dit : —-La parole de pardon, que .vous m'apportez, est pour moi le vrai trésor.

Le lendemain, Lucien partit de très-grand matin de Marsac pour Augonlême, où il entra vers neuf heures, une canne à la main, vêtu d'une petite redingote assez endommagée par le voyage et d'un pantalon noir à teintes blanches. Ses bottes usées disaient d'ailleurs assez qu'il appartenait à la classe infortunée des piétons. Aussi ne se dissimulait- il pas l'eûet que devait produire sur ses compatriotes le contraste de son retour et de son départ. Mais» le cœur encore pantelant sous l'étreinte des remords que lui causait le récit du vieux prêtre, il acceptait pour le moment cette punition, décidé d'affronter les regards des personnes de sa connaissance. IL se disait en lui-même : — Je suis héroïque ! Toutes ces natures de poète commencent par se duper elles-mêmes. A mesure qu'il marcha dans l'Houmeau , son âme lutta entre la honte de ce retour et la poésie de ses souvenirs. Son cœur battit en passant devant la porte de Postel, où, fort heureusement pour lui, Léonie Marron se trouva seule dans la boutique avec son enfant. Il vit avec plaisir (tant sa vanité conservait de force ) le nom de son père effacé. Depuis son mariage, Postel avait fait repeindre sa boutique, et mis andessus , comme à Paris : Pharmacie. En gravissant la rampe de la Porte- Palet , Lucien éprouva l'influence de l'air natal , il ne sentit plus le poids de ses infortunes, et se dit avec délices : — Je vais donc les revoir ! Il atteignit la place du Mûrier sans avoir rencontré personne : un bonheur qu'il espérait à peine, lui qui jadis se promenait en triomphateur dans sa ville ! Marion et Kolb, en sentinelle sur la porte , se précipitèrent dans l'escalier en criant : — Le voilà ! Lucien revit le vieil atelier et la vieille cour» il trouva dans l'escalier sa sœur et sa mère , et ils s'embrassèrent en oubliant pour un instant tons leurs malheurs dans cette étreinte. En famille, on compose presque toujours avec le malheur ; on s'y fait un lit, et l'espérance en fait accepter la dureté. Si Lucien offrait l'image du désespoir., il en offrait aussi la poésie : le soleil des grands chemins lui avait bruni le teint; une profonde mélancolie , empreinte dans ses

yraits, jetait ses ombra sur son front 4e poète. Ce changement annonçait tant de souffrances , qu'à l'aspect des traces laissées par la misère sur sa physionomie, le seul sentiment possible était te pitié. L'imagination partie du sein de la famille y trouvait au retour de tristes réalités. Éve eut au milieu de sa joie le sourire des saintes m milieu de leur martyre. Le chagrin rend sublime le visage d'une jeune femme très-belle. La gravité qui remplaçait dans la figure d& sa soeur la complète innocence qu'il y avait vue à son départ pour Paris» parlait trop éloquemment à Lucien pour qu'il n'en reçût pas une impression douloureuse. Aussi la première effusion des senti- «lents, si vive, si naturelle, fut-elle suivie de part et d'autre d'une réaction : chacun craignait de parler. Lucien ne put cependant s'empêcher de chercher par un regard celui qui manquait à cette réunion. Ce regard bien compris fit fondre en larmes Ève , et par contre-coup Lucien* Quant à madame Chardon , eUe resta blême , et en apparence impassible. Ève se leva, descendit pour épargner k son frère un mot dur, et alla dire à Marion Mon enfant, Lu* eàen aime les fraises , il faut en trouver !...

— Qh! j'ai bien pensé que vous vouliez fêter monsieur Lucien. Soyez tranquille, vous aurez un joli petit déjeuner et un bon dîner aussi

Lucien, dit madame Chardon à son fils, tu as beaucoup à ré* parer ici. Parti pour être un sujet d'orgueil pour ta famille, tu nous as plongés dans la misère. Tu as presque brisé dans les mains de ton frère l'instrument de la fortune à laquelle il n'a songé que pour sa nouvelle famille. Tu n'as pas brisé que cela... dit la mère. Il se fit une pause effrayante et le silence de Lucien impliqua l'acceptation de ces reproches maternels» — Entre dans une voie de travail, reprit doucement madame Chardon. Je ne te blâme pas d'avoir tenté de faire revivre la noble famille d'où je suis sortie ; mais , à de telles entreprises il faut avant tout une fortune, et des sentiments fiers : tu n'as rie* eu de tout cela. A la croyance, tu as fait succéder eu nous la défiance. Tu as détruit la paix de cette famèUe travailleuse et résignée, qui cheminait ici dans une voie difficile». . Aux premières fautes , un premier pardon est dû. Ne recommence pas. Nous nous trouvons ici dans des circonstances difficiles, sois prudent, écoute ta sœur : le malheur est un maître dont les leçons, bien durement données, ont porté leur fruit chez elle : elle est devenue sérieuse , elle est mère , elle porte tout le fardeau du ménage

par dévouement pour notre cher David ; enûn , elle est devenue , par la faute, mon unique consolation.

— Vous pouviez être plus sévère , dit Lucien en embrassant sa mère. J'accepte votre pardon, parce que ce sera le seul que j'aurai jamais à recevoir.

Éve revint : à la pose humiliée de son frère, elle comprit que madame Chardon avait parlé. Sa bonté lui mit un sourire sur les lèvres, auquel Lucien ré|x>ndit par des larmes réprimées. La présence a comme un charme , elle change les dispositions les plus hostiles entre amants comme au sein des familles , quelque forts que soient les motifs de mécontentement. Est-ce que l'affection trace dans le cœur des chemins où l'on aime à retomber? Ce phénomène appartient-il à )a science du magnétisme? La raison ditelle qu'il faut ou ne jamais se revoir, ou se pardonner ? Que ce soit au raisonnement , à une cause physique ou à l'âme que cet effet appartienne, chacun doit avoir éprouvé qu les regards, le geste, l'action d'un être aimé retrouvent chez ceux qu'il a le plus offensés, chagrinés ou maltraités, des vestiges de tendresse. Si l'esprit oublie difficilement, si l'intérêt souffre encore; le cœur, malgré tout, reprend sa servitude. Aussi, la pauvre sœur, en écoutant jusqu'à l'heure du déjeuner les confidences du frère , ne fut-elle pas maîtresse de ses yeux quand elle le regarda , ni de son accent quand elle laissa parler son cœur. En comprenant les éléments de la vie littéraire à Paris, elle comprit comment Lucien avait pu succomber dans la lutte. La joie du poète en caressant l'enfant de sa sœur, ses enfantillages, le bonheur de revoir son pays et les siens, mêlé au profond chagrin de savoir David caché , les mots de mélancolie qui échappèrent à Lucien, son attendrissement en voyant qu'au milieu de sa détresse sa sœur s'était souvenue de son goût quand Marion servit les fraises; tout, jusqu'à l'obligation de loger le frère prodigue et de s'occuper de lui , fit de cette journée une fête. Ce fut comme une halte dans la misère. Le père Séchard lui même fit rebrousser aux deux femmes Je cours de leurs sentiments, en disant : — Vous le fêtez , comme s'il vous apportait des mille et des cents!..*

— Mais qu'a donc fait mon frère pour ne pas être fêté?... s'écria madame Séchard jalouse de cacher la honte de Lucien.

Néanmoins, les premières tendresses passées, les nuances du vrai percèrent, Lucien aperçut bientôt chez Ève la différence de l'allée*

tion actuelle et de celle qu'elle lui portait jadis. David était profondément honoré, tandis que, Lucien était aimé quand même, et comme on aime une maîtresse malgré les désastres qu'elle cause. L'estime, fonds nécessaire à nos sentiments, est la solide étoffe qui leur donne je ne sais quelle certitude, quelle sécurité dont on vit, et qui manquait entre madame Chardon et son fils, entre le frère et la sœur. Lucien se sentit privé de cette entière confiance qu'on aurait eue en lui s'il n'avait pas failli à l'honneur. L'opinion écrite par d'Àrthez sur lui , devenue celle de sa sœur , se laissa deviner dans les gestes, dans les regards, dans l'accent. Lucien était plaint ! mais , quant à être la gloire , la noblesse de la famille , le héros du foyer domestique , toutes ces belles espérances avaient fui sans! retour. On craignit assez sa légèreté pour lui cacher l'asile où vivait David. Ève, insensible aux caresses dont fut accompagnée la curiosité de Lucien qui voulait voir Son frère, n'était plus l'Eve de l'Houmeau pour qui , jadis , un seul regard de Lucien était un ordre irrésistible. Lucien parla de réparer ses torts, en se vantant de pou* voir sauver David. Éve lui répondit : — Ne t'en mêle pas , nous avons pour adversaires les gens les plus perfides et les plus habiles. Lucien hocha la tête, comme s'il eût dit : — J'ai combattu des Parisiens... Sa sœur lui répliqua par un regard qui signifiait : — Tu as été vaincu.

— Je ne suis plus aimé, pensa Lucien. Pour la famille comme pour le monde, il faut donc réussir.

Dès le second jour, en essayant de s'expliquer le peu de confiance de sa mère et de sa sœur, le poète fut pris d'une pensée non pas haineuse mais chagrine. Il appliqua la mesure de la vie parisienne à celte chaste vie de province, en oubliant que la médiocrité patiente de cet intérieur sublime de résignation était son ouvrage : — Elles sont bourgeoises, elles ne peuvent pas me comprendre, se dit-il en se séparant ainsi de sa sœur, de sa mère et de Séchard qu'il ne pouvait plus tromper ni sur son caractère, ni sur son avenir.

Éve et madame Chardon , chez qui le sens divinatoire était éveillé par tant de chocs et tant de malheurs , épiaient les plus secrètes pensées de Lucien , elles se sentirent mal jugées et le virent s'isoîant d'elles. — Paris nous l'a bien changé! se dirent-elles. Elles recueillaient enfin le fruit de l'égoïsme qu'elles avaient elles-mêmes euhivé. De part et d'autre , ce léger levain devait fermenter, et il

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fermenta ; mais principalement chez Lucien qui se trouvait si reprochaMe. Quant à Ève, elle était bien de ces sœws qui savent dire à an frère es feule : — Pardonne- mai tes torts...» Lorsque l'union des Aines a été parfaite comme elle le fat au début de tarie entre Ève et Lucien , toute atteinte à ce beau idéal du sentiment est mortelle, D oà des scélérats se raccommodent après des coups de poignard , les amoureui se brouillent irrévocablement pour un regard , pour on mot Dans ce souvenir de la quasi-perfection de la vie du cœur se. trouve le secret de séparations souvent inexplicables* On peut vivre avec une défiance au cœur, quand le passé n'offre pas le tableau d'une affection pure et sans nuages ; mais, pour deux êtres autrefois parfaitement unis, une vie où le regard, la parole exigent des précautions, devient insupportable. Aussi les grands poètes font-ils mourir leurs Paul et Virginie au sortir de l'adolescence. Comprendriez-voos Paul et Virgiuie brouillés?.,.» Remarquons, à la gloire d'Eve et de Lucien, que les intérêts, si fortement blessés , n'avivaient point ces blessures : chez la sœur irréprochable, comme chez le poète de qui venaient les coups, tout était sentiment ; aussi le moindre malentendu , la plus petite querelle, un nouveau mécompte dû à Lucien pouvait-il les désunir ou inspirer une de ces querelles qui brouillent irrévocablement. En fait d'argent tout s'arrange ; mais les sentiments sont impitoyables.

Le lendemain Lucien reçut un numéro du journal d'Angonlème et pâlit de plaisir en se voyant le sujet d'un des premiers Premiers» Angmiême que se permit cette estimable feuille qui , semblable aux Académies de province, en fille bien élevée, selon le mot de Voltaire , ne faisait jamais parler d'elle.

« Que la Franche-Comté s'enorgueillisse d'avoir donné le jour à » Victor Hugo , à Charles Nodier et à Cuvier ; la Bretagne , à Ghâ- » teaubriand et à Lamennais ; la Normandie , à Casimir Delavigne: » la Touraine , à l'auteur d'Eioa; aujourd'hui, l'Angoumois, où » déjà sous Louis XIII l'illustre Cuez, plus connu sous le nom de * Balzac, s'est fait notre compatriote, n'a plus rien à envier ni à ces » provinces ni an Limousin, qui a prodoit Dupuytren» ni à l'Auver- » gne , patrie de Montlosier, ni à Bordeaux, qui a eu le bonheur » de voir naître tant de grands hommes ; nous aussi, nous avons un .» poète l l'auteur des beaux sonnets intitulés les Marguerite* » joint à la gloire du poète celle du prosateur, car on lui doit ég»«

illusions remiiES : in n davib.

» fanent le magnifique roman de l'Arc for de Ck«rU$ IX. Un

• jour nos neveux seront fiers d'avoir pour compatriote Lucien » Chardon, us rival de Pétrarque!!!... » Dans les journaux, de province de ce temps, les points d'admiration ressemblaient aux hurr* par lesquels du accueille les speech des meeting en Angleterre, a Malgré s s éclatants succès à Paris, notre jeune poète » s'est souvenu que l'hôtel de Bargeton avait été le berceau de. ses

• triomphes , qme l'aristocratie angoumotsine avait applaudi , la pre- » mière, à ses poésies; que l'épouse de monsieur le comte du » Châtelet 9 préfet de notre département, avait encouragé ses pre- » miers pas dans la carrière des M oses» et il est revenu parmi » nous!.... L'tioumeau tout entier s'est ému quand, hier, notre » Lucien de Rubempré s'est présenté. La nouvelle de son retour » a produit partout la plus vive sensation. Il est certain que la ville » d'Angoulême ne se bissera pas devancer par l'Houmeau dans les » honneurs qu'eu parle de décerner à celui qui , soit dans la » Presse , soit dans ta Littérature , a représenté si glorieusement » notre ville à Paris. Lucien , à la fois poète religieux et royaliste , » a bravé la fureur des partis; il est venu, dR~oa, se -reposer des » fatigues d'une lutte qui fatiguerait des athlètes plus farts encore » que des hommes de poésie et de rêverie.

» Par une pensée éminemment politique , à laquelle nous applau- » dissous, et que madame la comtesse du Châtelet a eue, dit on , » la première, il est question de rendre à notre grand poète le

• titre et le nom de l'illustre famille des Rubempré , dont Tunique » héritière est madame Chardon , sa mère. Rajeunir ainsi , par des » talents et par des gloires nouvelles, les vkiUjs familles près de » s'éteindre est, chez l'immortel auteur de la Charte, une osu- » veile preuve de son constant désir exprimé par ces mots : union » et oubli.

» Noire poète est descendu chez sa sœur, madame Sécha rd. » A la rubrique d'Angoulême se trouvaient les nouvelles suivantes:

«Notre préfet, monsieur le comte du Châtelet, déjà nommé

• gentilhomme ordinaire de la Chambre de S. AL, vient d'être fait « Conseiller d'État en service extraordinaire.

» Hier toutes les autorités se sont présentées chez monsieur le » préfet.

» Madame la comtesse Sixte du Châtelet recevra tous les jeudis»

» Le maire de l'Ëscarbas, monsieur de Nègrepelisse , représen- » tant de la branche cadette des d'Ëspard , pèr* de madame dn » Châtelet, récemment nommé comte, Pair de France, et Corn- » mandeur de Tordre royal de Saint-Louis , est , dit-on , désigné »* pour présider le grand collège électoral cTAngoulême aux pro- » chaînes élections. »

— Tiens, dit Lucien à sa sœur en lui apportant le journal.

Après avoir lu l'article attentivement , Ève rendit la feuille à Lucien d'un air pensif.

— Que dis-tu de cela?... lui demanda Lucien étonné d'une prudence qui ressemblait à de la froideur.

— Mon ami , répondit-elle, ce journal appartient aux Cointet , ils sont absolument les maîtres d'y insérer des articles, et ne peuvent avoir la main forcée que par la Préfecture ou par l'Évêché. Supposes-tu ton ancien rival , aujourd'hui préfet , assez généreux pour chanter ainsi tes louanges? Oublies-tu que les Cointet nous poursuivent sous le nom de Métivier et veulent sans doute amener David à les faire profiter de ses découvertes?... De quelque part que vienne cet article , je le trouve inquiétant. Tu n'excitais ici que des haines , des jalousies; on t'y calomniait en vertu du proverbe : Nui n'est prophète en son pays , et voilà que tout change en un clin d'oeil!...

— Tu ne connais pas l'amour- propre des villes de province , répondit Lucien. On est allé dans une petite ville du Midi recevoir en triomphe , aux portes de la ville , un jeune homme qui avait rem-» porté le prix d'honneur au grand concours , en voyant en lui on grand homme en herbe!

— Écoute-moi , mon cher Lucien , je ne veux pas te sermonner, je te dirai tout dans un seul mot : ici défie-toi des plus petites choses.

— Tu as raison , répondit Lucien surpris de trouver sa sœur si peu enthousiaste.

Le poète était au comble de la joie de voir changer en un triomphe sa mesquine et honteuse rentrée à Àngoulême.

— Vous ne croyez pas au peu de gloire qui nous coûte si cher! s'écria Lucien après une heure de silence pendant laquelle il s'amassa comme un orage dans son cœur.

Pour toute réponse , Ève regarda Lucien , et ce regard le rendit honteux de son accusation.

Quelques instants avant le dîner, un garçon de bureau de la préfectûre apporta «ne lettre adressée à M. Lucien Chardon et qut parut donner gain de cause à la vanité du poète que le monde dis-» putait à la famille. .

Cette lettre était l'invitation suivante: < Monsieur le comte Sixte du Châtelet et madame la comtesse du Châtelet prient M. Lucien Chardon de leur faire V honneur de dîner avec eux le quinze septembre prochain.

B. S. V. P. ' A cette lettre était jointe cette carte de visite :

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