LE COMTE SIXTE DU CHATELET
Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, Préfet de la Charente , Conseiller d'État.
— Yous êtes en faveur, dit le père Sécbard , on parie de vous en ville comme d'un grand personnage... On se dispute entre Angoulême et l'Houmeau à qui vous tortillera des couronnes...
— Ma chère Ève , dit Lucien à l'oreille de sa sœur, je me retrouve absolument comme j'étais à l'Houmeau le jour où je de* vais aller chez madame de Bargeton : je suis sans habit pour le dîner du préfet.
— Tu comptes donc accepter celte invitation? s'écria madame Séchard effrayée.
Il s'engagea , sur la question d'aller ou de ne pas aller à la Préfecture, une polémique entre le frère et la sœur. Le bon sens de la femme de province disait à Ève qu'on ne doit se montrer au monde qu'avec un visage riant, en costume complet, et en tenue irréprochable; mais elle cachait sa vraie pensée : — Où le dîner du préfet mènera-t-il Lucien? Que peut pour lui le grand monde d'Angoulême? Ne machine-t-on pas quelque chose contre lui?
Lucien finit par dire à sa sœur avant d'aller se coucher : — Tu ne sais pas quelle est mon influence : la fenime du préfet a peur du journaliste; et d'ailleurs dans la comtesse du Châtelet il y a toujours Louise de Nègrepelisse ! Une femme qui vient d'obtenir tant de faveurs peut sauver David! Je lui dirai la découverte que mon frère vient de faire , et ce ne sera rien pour elle que d'obtenir un secours de dix mille francs au ministère.
4M ii. um, scàiiss m u. m »s momies.
A unie heures du soir, Loden , sa sœur, ta aère et te père Séchard, Manon et Rott) forent réveillés par h nmique de la ville à laquelle s'était réunie celle de la garnison et trouvèrent la place du
Mûrier pleine de monde. Une sérénade fut donnée à Lucien Chardon de Rubempré par les jeunes gens d'Angouiême. Lucien se mit à la fenêtre de sa sœur, et dit an milieu du plus profond silence , après le dernier morceau : — Je remercie mes compatriotes de l'honneur qu'ils me fout , je tâcherai de m'en rendre digne ; ils me pardonneront de ne pas en dire davantage : mon émotion est si vive que je ne saurais continuer.
— Vive l'auteur de i' Archer de Charles IX!...
— Vive l'auteur des Marguerites!
— Vive Lucien de Rubempré ! 4
Après ces trois salves , criées par quelques voix , trois couronnes et des bouquets furent adroitement jetés par la croisée dans l'appartement. Dix minutes après, la place du Mûrier était vide, le silence y régnait.
— J'aimerais mieux dix mille francs, dit le vieux Séehard qui tourna , retourna les couronnes et les bouquets d'un air profondément narquois* Mais vous leur avez donné des marguerites, il vous rendent des bouquets , vous laites dans les fleurs.
— Yoâà l'estime que vous faites des honneurs que me décernent mes concitoyens I s'écria Lucien, dont la physionomie offirit une expression entièrement dénuée de mélancolie et qui véritablement rayonna de satisfaction. Si vous connaissiez les hommes, papa Séehard , vous verriez qu'il ne se rencontre pas deux moments semblables dans la vie. Il n'y a qu'un enthousiasme véritable i qni Ton puis» devoir de semblables triomphes!.». Ceci, ma chère mère et ma bonne sœur, efface bien des chagrins. Lucien embrassa sa serar et sa mère comme Ton s'embrasse dans ces moments où la joie déborde à flots si larges qu'il fout la jeter dans le cœur d'on ami. (Faute d'un ami, disait un jour Btxieu, un auteur ivre de son succès embrasse son portier. )
— Eh bien ! ma chère enfant, dit-il i Éve, pourquoi pleurestu?... Ah! c'est de joie..,
— Hélas ! dit Éve i sa mère avant de se recoucher et quand eBes furent seules, dans un poète il y a, je croîs, une jolie femme de la pire espèce...
— Tu as raison, répondit la mère en hochant h tête. Lucien a
humions mmins : kn cr . 4M
dèj& tout oublié mn-sariement di ses malheurs, naît des «tors, ta «ère et la AN* se séparèrent sans oser se dire toutes leurs
Uns les pays dévorés par le sentiment d'insubordination sociale caché sous te mot égaiité, tout triomphe est on de ces mincies qui ne*va pas, comme certain miracles d'ailleurs, sans la coopération d'adroits machinistes. Sor dix ovations obtenues par des hommes virants et décernées an sein de la patrie, il y en a neuf dont les causes sont étrangères k l'homme. Le triomphe de Voltaire sor les- planches du Théâtre Français n'était-k pas cekû de la phi* losophîe de son siècle ? En France on ne peot triompher que quand tout le monde se covronne sur la tête du triomphateur. Aussi les deux femmes avaient-elles raison dans leurs pressentiments» Le succès du grand homme de province était trop antipathique aux mœurs immobiles d'Angouléme pour ne pas avoir été mis en scène par des intérêts ou par un machiniste passionné , collaborations également perfides. Éve , comme la plupart* des femmes d'ailleurs, se défiait par sentiment et sans pouvoir se justifier à elle-même sa défiance. Elle se dit en s'endormant : — « Qui donc aime assez ici mon frère pour avoir excité le pays?... Les Marguerites ne sont d'aUleuis pas encore publiées, comment peut-on le féliciter d'un succès à venir?... » Ce triomphe était en effet l'œuvre de Petk~Cland. Le jour où le curé de Marsac lui annonça le retour de Lucien , l'avoué dînait pour la première fois ches madame de Sénonches, qui derëtt recevoir officiellement la demande de la main de sa pupille. Ce fut un de ces dîners de famille dont la solennité se trahit plus par les toilettes que par le nombre des convives. Quoiqu'en famille, on 9e sait en représentation , et les intentions percent dans toutes les contenances. Françoise était mise comme en étalage. Madame de Sénonches avait arboré les pavillons de ses toilettes les pins recherchées. Monsieur du Hautoy était en habit noir. Monsieur de Sénonches, à qui sa femme avait écrit l'arrivée de madame du Châtelet qui devait se montrer pour la première fois ebei elle et la présentation officielle d'un prétendu pour Françoise, était retenu de cbet monsieur de PimenteL Cointet , vêtu de son plus» bel habit marron i coupe ecclésiastique , offrit aux regards un diamant de six mitte francs sur son jabot, la vengeance du riche commerçant sur l'aristocrate pauvre. Petit-Claud, épilé, peigné, savonné , n'avait pu se défaire de sou petit air sec. Il était impos-
496 II. LIVRE y SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.
sible de ne pas comparer cet avoué maigrelet , serré dans ses habits , à une vipère gelée ; mais l'espoir augmentait si bieu la vivacité de ses yeux de pie , il mit tant de glace sur sa figure , il se gourma si bien, qu'il arriva juste à la dignité d'un petit procureur du roi ambitieux. Madame de Sénonches avait prié ses intimes de ne pas dire un mot sur la première entrevue de sa pupille avec un prétendu , ni de l'apparition de la préfète , en sorte qu'elle s'attendit à voir ses salons pleins. En effet , monsieur le préfet et sa femme avaient fait leurs visites, officielles par cartes, en réservant J'honneur des visites personnelles comme un moyen d'action. Aussi l'aristocratie d'Angoulême était-elle travaillée d'une si énorme curiosité , que plusieurs personnes du camp de Chandour se proposèrent de venir à l'hôtel Bargeton , car on s'obstinait à ne pas appeler cette maison l'hôtel de Sénonches. Les preuves du crédit de la comtesse du Châtelet avaient réveillé bien des ambitions ; et d'ailleurs on la disait tellement changée à son avantage que chacun voulait en juger par soi-même. En apprenant de Cointet, pendant le chemin, la grande nouvelle de la faveur que Zéphirine avait obtenue de la préfète pour pouvoir lui présenter le futur de la chère Françoise, Petit- Claud se flatta de tirer parti de la fausse position où le retour de Lucien mettait Louise de Nègrepelisse.
Monsieur et madame de Sénonches avaient pris des engagements si lourds en achetant leur maison, qu'en gens de. province ils ne s'avisèrent pas d'y faire le moindre changement. Aussi , le premier mot de Zéphirine à Louise fut-il, en allant à sa rencontre, quand on l'annonça : — Ma chère Louise, voyez..., vous êtes encore ici chez vous!... en lui montrant le petit lustre à pendeloques, les boiseries et le mobilier qui jadis avaient fasciné Lucien.
— C'est, ma chère, ce que je veux le moins* me rappeler, dit gracieusement madame la préfète en jetant un regard autour d'elle pour examiner l'assemblée.
Chacun s'avoua que Louise de Nègrepelisse ne se ressemblait pas à elle-même. Le monde parisien où elle était restée pendant dix-huit mois, les premiers bonheurs de son mariage qui transformaient aussi bien la femme que Paris avait transformé la provinciale , l'espèce de dignité que donne le pouvoir, tout faisait de la comtesse du Châtelet une femme qui ressemblait à madame de Bargeton comme une fille de vingt ans ressemble à sa mère. Elle portait un charmant bonnet de dentelles et de fleurs négligemment attaché par une épingle à
tête de diamant Ses cheveux à l'anglaise lui accompagnaient bien la figure et la rajeunissaient en en cachant les contours. Elle avait une robe en foulard , à corsage en pointe , délicieusement frangée et dont la façon due à la célèbre Victorine faisait bien valoir sa taille. Ses épaules, couvertes d'un fichu de blonde , étaient à peine visibles sous une écharpe de gaze adroitement mise autour de son cou trop long. Enfin elle jouait avec ces jolies bagatelles dont le maniement est l'écueil des femmes de province : une jolie cassolette pendait à son bracelet par une chaîne; elle tenait dans une main son éventail et son mouchoir roulé sans en être embarrassée. Le goût exquis des moindres détails , la pose et les manières copiées de madame d'Espard révélaient en Louise une savante étude du faubourg Saint-Germain. Quant au vieux Beau de l'Empire , le mariage l'avait avancé comme ces melons qui , de verts encore la veille , deviennent jaunes dans une seule nuit. Eu retrouvant sur le visage épanoui de sa femme la verdeur que Sixte avait perdue , on se fil, d'oreille à oreille , des plaisanteries de province , et d'autant plus volontiers que toutes lés femmes enrageaient de la nouvelle supériorité de l'ancienne reine d'Àngoulême; et le tenace intrus dut payer pour sa femme. Excepté monsieur de Chandour et sa femme , feu Bargeton , monsieur de Pimentel et les Rastignac , le salon se trouvait à peu près aussi nombreux que le jour où Lucien y fit sa lecture , car monseigneur l'évêque arriva suivi de ses grands-vicaires. Petit-Claud , saisi par le spectacle de l'aristocratie angouinoisine, au cœur de laquelle il désespérait de se voir jamais quatre mois auparavant , sentit sa haine contre les classes supérieures se calmer. Il trouva la comtesse Châtelet ravissante en se disant : — Voilà pourtant la femme qui peut me faire nommer substitut ! Vers le milieu de la soirée, après avoir causé pendant le même temps avec chacune des femmes en variant le ton de son entretien selon l'importance de la personne et la conduite qu'elle avait tenue à propos de sa fuite avec Lucien , Louise se retira dans le boudoir avec monseigneur. Zéphirine prit alors le bras de Petit-Claud, à qui le cœur battit, et l'amena vers ce boudoir où les malheurs de Lucien avaient commencé , et où ils allaient se consommer.
— Voici monsieur Petit-Claud , ma chère , je te le recommande d'autant plus vivement que tout ce que tu feras pour lui profitera sans doute à ma pupille.
cou. HUM. T. VIII. 32
— Vous êtes avoué, monsieur? dit l'auguste fille des Nègrepelisse en toisant Petit-Claud. - *
— Hélas ! oui , madame la comtesse. ( Jamais le fils do tailleur de l'Houmeau n'avait eu , dans toute sa fie, uoe seule fois, l'occasion de se servir de ces trois mots ; aussi sa bouche en futelle comme pleine. ) Mais, reprit-il, il dépend de madame la comtesse de me faire tenir debout au parquet Monsieur Milaud va , diton, a Névers...
— Mais, reprit la comtesse, n'est-on pas second , puis premier substitut? je voudrais vous voir sur-le-champ premier substitut.. Pour m'occuperde vous et vous obtenir cette faveur, je veux quelque certitude de votre dévouement à la Légitimité, à k Religion , et surtout à monsieur de Villèle.
— Ah ! madame , dit Pciit-Claud en s'approchant de son oreille, je suis homme à obéir absolument au pouvoir.
— C'est ce qu'il nous faut aujourd'hui, réplkfua-t-eHe en se reculant pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait plus rien s'entendre dire à l'oreille. Si vous convenez toujours à madame de Sénonches , comptez sur moi , ajouta- t-elle en faisant un geste royal avec son éventail.
— Madame, dit Petit-Claud à qui Cointet se montra en arrivant à la porte du boudoir, Lucien est ici.
— Eh! bien, monsieur?... répondit la comtesse d'un ton qui eût arrêté toute espèce de parole dans le gosier d'un homme ordinaire.
— Madame la comtesse ne me comprend pas , reprit Petit-Claud en se servant de la formule la plus respectueuse , je veux lui donner une preuve de mon dévouement à sa personne. Comment madame la comtesse veut-elle que le grand homme qu'elle a fait soit reçu dans Angoulême? Il n'y a pas de milieu : il doit y êtHe un objet ou de mépris ou de gloire.
Louise de Nègrepelisse n'avait pas pensé à ce dilemme, auquel elle était évidemment intéressée , plus à cause du passé que du présent. Or, des sentiments qpe la comtesse portait actuellement à Lucien dépendait la réussite du plan conçu par l'avoué pour mener à bien l'arrestation de Séchard.
— Monsieur Petit-Claud , dit-elle en prenant une attitude de hauteur et de dignité , vous voulez appartenir au Gouvernement ,
sachez que son premier principe doit être de ne jamais avoir eu tort , et que les femmes ont encore mieux que les gouvernements l'instinct du pouvoir et le sentiment de leur dignité.
— C'est bien là ce que je pensais, madame, répondit-il vivement en observant la comtesse avec une attention aussi profonde que peu visible. Lucien arrive ici dans la plus grande misère. Mais, s'il doit y recevoir une ovation , je puis aussi le contraindre, à cause de l'ovation même, à quitter Angoulême où sa sœur et sou beaufrère David Sécbard sont sous le coup de poursuites ardentes....
Louise de Nègrepelisse laissa voir sur son visage altier utf léger mouvement produit par la répression même de son plaisir. Surprise d'être si bien devinée , die regarda Petit-Claud en dépliant son éventail, car Françoise de La Haye entrait, ce qui lui donna le temps de trouver une réponse.
««-Monsieur, dit-elle avec un sourire significatif, vous serez promptement procureur du Roi....
N'était-ce pas tout dire sans se compromettre?
— Oh ! madame, s'écria Françoise en venant remercier la préfète , je vous devrai donc le bonheur de ma vie. EHe lui dit à l'oreille en se penchant vers sa protectrice par un petit geste de jeune fille : — Je serais morte à petit feu d'être la femme d'un avoué de province....
Si Zéphirine s'était ainsi jetée sur Louise , die y avait été poussée par Ff ands, qui ne manquait pas d'une certaine connaissance du monde bureaucratique.
— Dans les premiers jours de tout avènement , que ce sott celui d'un préfet , d'une dynastie ou d'une exploitation , dit l'ancien consul-général à son amie , on trouve les gens tout feu pour rendre service ; mais ils ont bientôt reconnu les inconvénients de la protection, et deviennent de glace. Aujourd'hui Louise fera pour Petit-Claud des démarches que , dans trois mois, die ne voudrait plus faire pour votre mari;
— Madame la comtesse pense-t-dle/ dit Petit-Claad, à toutes les obligations du triomphe de notre poète? EHe devra recevoir Lucien pendant les dix jours que durera notre engouement
La préfète fit un signe de tête afin de congédier Petit-Claud, et se leva pour aller causer avec madame de Pimentel qui montra sa tête a la porte du boudoir. Saisie par la nouvelle de l'élévation dû bonhomme de Nègrepelisse à la Pairie , la marquise avait jugé né-
cessaire de venir caresser une femme assez habile pour avoir augmenté son influence en faisant une faute.
— Dites-moi donc, ma chère, pourquoi vous vous êtes donné la peine de mettre votre père à la Chambre haute, dit la marquise au milieu d'une conversation confidentielle où elle pliait le genou devant la supériorité de sa chère Louise.
— Ma chère, on m'a d'autant mieux accordé cette faveur que mon père n'a pas d'enfants , et votera toujours pour la couronne ; mais, si j'ai des garçons , je compte bien que mon aîné sera substitué au titre , aux armes et & la pairie de son grand-père....
Madame de Pimentel vit avec chagrin qu'elle ne pourrait pas employer à réaliser son désir de faire élever monsieur de Pimentel à la pairie , une mère dont l'ambition s'étendait sur les enfants à venir.
— Je tiens la préfète ; disait Petit-Claud à Gointet en sortant r et je vous promets TOtre acte de société.... Je serai dans un mois premier substitut, et vous, vous serez maître de Séchard. Tâchez maintenant de me trouver un successeur pour mon Étude , j'en ai Lit en cinq mois la première d'Angoulême
— Il ne fallait que vous mettre à cheval , dit Cointet presque jaloux de son œuvre.
Chacun peut maintenant comprendre la cause du triomphe de Lucien dans son pays. A la manière de ce roi de France qui ne vengeait pas le duc d'Orléans , Louise ne voulait pas se souvenir des injures reçues à Paris par madame Bargeton. Elle voulait patronner Lucien , l'écraser de sa protection et s'en débarrasser honnêtement. Mis au fait de toute l'intrigue de Paris par les commérages, Petit-Claud avait bien deviné la haine vivace que les femmes portent à l'homme qui n'a pas su les aimer à l'heure où elles ont eu l'envie d'être aimées.
Le lendemain de l'ovation qui justifiait le passé de Louise de Nègrepelisse , Petit-Claud , pour achever de griser Lucien et s'en rendre maître , se présenta chez madame Séchard à la tête de six jeunes gens de la ville , tous anciens camarades de Lucien au collège d'Angoulême.
Cette députation était envoyée à l'auteur des Marguerites et de V Archer de Charles IX par ses condisciples, pour le prier d'assister au banquet qu'ils voulaient donner au grand homme sorti de leurs rangs.
— Tiens, c'est toi, Petit-Claud ! s'écria Lucien.
— Ta rentrée ici , lui dit Petit-Claud , a stimulé notre amourpropre , nous nous sommes piqués d'honneur, nous nous sommes cotisés , et nous te préparons un magnifique repas. Notre proviseur et nos professeurs y assisteront ; et , à la manière dont vont les choses, nous aurons sans doute les autorités.
— Et pour quel jour ? dit Lucien.
— Dimanche prochain.
— Cela me serait impossible, répondit le poète, je ne puis accepter que pour dans dix jours d'ici... Mais alors ce sera volontiers....
— Eh ! bien , nous sommes à tes ordres , dit Petit-Claud ; soit , dans dix jours.
Lucien fut charmant avec ses anciens camarades qui lui témoignèrent une admiration presque respectueuse. H causa pendant environ une demi-heure avec beaucoup d'esprit , car il se trouvait sur un piédestal et voulait justifier l'opinion du pays : il se mit les mains dans les goussets , il parla tout à fait en homme qui voit les choses de la hauteur où ses concitoyens l'ont mis. 11 fut modeste , et bon enfant, comme un génie en déshabillé. Ce fut les plaintes d'un athlète fatigué des luttes à Paris, désenchanté surtout, il félicita ses camarades de ne pas avoir quitté leur bonne province, etc. Il les laissa tout enchantés de lui.
Puis, il prit Petit-Claud à part et lui demanda la vérité sur les affaires de David, en lui reprochant l'état de séquestration où se trouvait son beau-frère. Lucien voulait ruser avec Petit-Claud. Petit-Claud s'efforça de donner à son ancien camarade cette opinion que lui, Petit-Claud, était un pauvre petit avoué de province , sans aucune espèce- de finesse. La constitution actuelle des sociétés, infiniment plus compliquée dans ses rouages que celle des sociétés antiques , a eu pour effet de subdiviser les facultés chez l'homme. Autrefois, les gens éminents, forcés d'être universels, apparaissaient en petit nombre et comme des flambeaux au milieu des nations antiques. Plus tard , si les facultés se spécialisèrent , la qualité s'adressait encore à l'ensemble des choses. Ainsi un homme riche en cautète , comme on l'a dit de Louis XI , pouvait appliquer sa ruse à tout; mais aujourd'hui, la qualité s'est elle-même subdivisée. Par exemple, autant de professions, autant de ruses différentes. Un rusé diplomate sera très-bien joué , dans une affaire, au fond
d'une province , par un avoué médiocre ou par un paysan. Le plus rusé journaliste peut se trouver fort niais en matière d'intérêts commerciaux , et Lucien devait être et fut le jouet de Petit-Claud. Le malicieux avocat avait naturellement écrit lui-même l'article où la ville d' Angoulême, compromise avec son faubourg de l'Houmeau , se trouvait obligée de fêter Lucien. Les concitoyens de Lu-? cien venus sur la place du Mûrier étaient les ouvriers de l'imprimerie et de la papeterie des Gointet, accompagnés des clercs de Petit-Claud , de Gacban , et de quelques camarades de collège. Redevenu pour le poète te copin du collège , l'avoué pensait avec raison que son camarade laisserait échapper, dans un temps donné, le secret de la retraite de David. Et si David périssait par la faute de Lucien , Angoulême n'était pas tenable pour le poète. Aussi , pour mieux assurer son influence , se posa-t-il comme l'inférieur de Lucien.
— Gomment n'aurais-je pas fait pour le mieux? dit Petit-Claud à Lucien. Il s'agissait de la sœur de mon copin; mais , au Palais, U y a des positions où l'on doit périr. David m'a demandé, le premier juin, de lui garantir sa tranquillité pendant trois mois; il n'est en danger qu'en septembre, et encore ai-je su soustraire tout son avoir à ses créanciers; car je gagnerai le procès en Cour royale ; j'y ferai juger que le privilège de la femme est absolu, que, dans l'espèce, il ne couvre aucune fraude... Quant à toi , tu reviens malheureux, mais tu es un homme de génie.. * (Lucien fit un geste comme d'un homme à qui l'encensoir arrive trop près du nez. ) —Oui, mon cher, reprit Petit-Claud, j'ai lu € Archer de Chartes IX , et c'est plus qu'un ouvrage , c'est un livre ! La préface a'a pu être écrite que par deux hommes : Chateaubriand ou toi !
Lucien accepta cet éloge , sans dire que cette préface était de 4'Arthez. Sur cent auteurs français, quatre-vingt-dix-neuf eussent agi comme lui
— Eh! bien, ici l'on n'avait pas l'air de te connaître, reprit Petit- Claud en jouant l'indignation. Quand j'ai vu l'indifférence générale , je {ne suis mis en tête de révolutionner tout ce monde. J'ai fait l'article que tu a? lu*...
— Comment , c'est toi qui !,.. s'écria Lucien.
— Moi-même!... Angoulême et l'Houmeau se sont trouvés e» rivalités, j'ai rassemblé des jeunes gens, tes anciens camarades de collège, et j'ai organisé la sérénade d'hier; puis, une fois lancés
dans l'enthousiasme , nous ayons lâché la souscription pour le dîner. — t Si David se cache, au moins Lucien sera couronné ! » ine suis* je dit. J'ai fait mieux, reprit Petit-Claud , j'ai tu la comtesse Châtelet, et je lui ai fait comprendre qu'elle se devait à elle-même de tirer David de sa position, elle le peut, elle le doit. Si David a bien réellement trouvé le secret dont il m'a parlé, le gouverne* ment ne se ruinera pas en le soutenant , et quel genre pour un préfet d'avoir l'air d'être pour moitié dans une si grande découverte par l'heureuse protection qu'il accorde à l'inventeur! On
fait parler de soi comme d'un administrateur éclairé Ta sœur
s'est effrayée du jeu de notre mousqueterie judiciaire ! elle a eu peur de la fumée.... La guerre au Palais coûte aussi cher que sur les champs de bataille; mais David a maintenu sa position, il est maître de son secret : on ne peut pas l'arrêter, on ne l'arrêtera pasl
— Je te remercie , mon cher , et je vois que je puis te confier mon plan , tu m'aideras à le réaliser.
Petit-Claud regarda Lucien en donnant à son nez en vrille l'air d'un point d'interrogation.
— Je veui sauver Séchard , dit Lucien avec une sorte d'importance , je suis la cause de son malheur, je réparerai tout. . . J'ai plus d'empire sur Louise...
— Qui, Louise?...
— La comtesse Châtelet !.. .
Petit-Claud fit un mouvement.
— J'ai sur elle plus d'empire qu'elle ne le croit elle-même , reprit Lucien; seulement, mon cher, si j'ai du pouvoir sur votre gouvernement, je n'ai pas d'habits...
Petit-Claud fit un autre mouvement comme pour offrir sa bourse.
—Merci, dit Lucien en serrant la main de Petit-Claud. Dans dix jours d'ici , j'irai faire une visite à madame la préfète, et je te rendrai la tienne.
Et ils se séparèrent en se donnant des poignées de main de camarades.
— Il doit être poète, se dit en lui-même Petit-Claud, car il est fou.
— On a beau dire , pensait Lucien en revenant chez sa sœur ; en fait d'amis, il n'y a que les amis de collège.
604 II. LIVRE f SCÈNES DE LA. VIE DE PROVINCE.
— Mon Lucien , dit Ève , que t'a donc promis Petit-Claud pour lui témoigner tant d'amitié? Prends garde à lui !
— A lui? s'écria Lucien. Écoute, Ève, reprit-il en paraissant obéir à une réflexion , tu ne crois plus en moi , tu te défies de moi , tu peux bien te défier de Petit-Claud ; mais , dans douze ou quinze jours, tu changeras d'opinion, ajouta-t-il d'un petit air fat.,
Lucien remonta dans sa chambre, et y écrivit la lettre suivante à Lousteau.
a Mon ami, de nous deux, moi seul puis me souvenir du billet » de mille francs que je t'ai prêté : mais je connais trop bien , bé- » las ! la situation où tu seras en ouvrant ma lettre , pour ne pas
• ajouter aussitôt que je ne te les redemande pas en espèces d'or » ou d'argent; non , je te les demande en crédit, comme on les de- » manderait à Florine en plaisir. Nous avons le même tailleur, tu » peux donc me faire confectionner sous le plus bref délai un ha-
* billement complet. Sans être précisément dans le costume d'A- » dam , je ne puis me montrer. Ici , les honneurs départementaux » dus aux illustrations parisiennes m'attendaient , à mon grand éton- » nement Je suis le héros d'un banquet, ni plus ni moins qu'un » député de la Gauche; comprends-tu maintenant la nécessité d'un » habit noir? Promets le payement ; charge-t'en , fais jouer la ré- » clame ; enfin trouve une scène inédite de Don Juan avec monsieur » Dimanche, car il faut m'endimancher à tout prix. Je n'ai rien » que des baillons : pars de là ! Nous sommes en septembre , il fait »-un temps magnifique; ergô, veille à ce que je reçoive , à la fin » de cette semaine, un charmant habillement du matin : petite re-, » dingote vert- bronze foncé, trois gilets, l'un couleur soufre , Pau- » tre de fantaisie , genre écossais , le troisième d'une entière blan- » cheur ; plus , trois pantalons à faire des femmes , l'un blanc » étoffe anglaise , l'autre nankin, le troisième en léger Casimir noir; » enfin un habit noir et un gilet de satin noir pour soirée. Si tu » as retrouvé une Florine quelconque , je me recommande à elle n pour deux cravates de fantaisie. Ceci n'est rien , je compte sur » toi , sur ton adresse : le tailleur m'inquiète peu. Mon cher ami , » nous l'avons maintes fois déploré : l'intelligence de la misère qui, »> certes, est le plus actif poison dont soit travaillé l'homme par ex- » cellence , le Parisien ! cette intelligence dont l'activité surpren-
» drait Satan 9 n'a pas encore trouvé le moyen d'avoir à crédit un » chapeau ! Quand nous aurons mis à la mode des chapeaux qui » vaudront mille francs , les chapeaux seront possibles ; mais jus- » que-là , nous devrons toujours avoir assez d'or dans nos poches » pour payer un chapeau. Ah ! quel mal la Comédie-Française nous » a fait avec ce : — Lafleur, lu mettras de l'or dans mes po- » ches ! Je sens donc profondément toutes les difficultés de l'exé- » cution de cette demande : joins une paire de bottes, une paire 9 d'escarpins, un chapeau, six paires de gants, à l'envoi du tailleur! » C'est demander l'impossible, je le sais. Mais la vie littéraire n'est- » elle pas l'impossible mis en coupe réglée?... Je ne te dis qu'une » seule chose : opère ce prodige en faisant un grand article ou quel- 9 que petite infamie, je te quitte et décharge de ta dette. Et c'est » une dette d'honneur , mon cher, elle a douze mois de carnet : tu » en rougirais, si tu pouvais rougir. Mon cher Lousteau, plaisante- » rie à part, je suis dans des circonstances graves. Juges -en par ce » seul mot : la Seiche est engraissée , elle est devenue la femme du » Héron , et le Héron est préfet d'Angoulême. Cet affreux couple » peut beaucoup pour mon beau-frère que j'ai mis dans une situa- » tiori affreuse, il est poursuivi , caché, sous le poids de la lettre de » change !... II s'agit de reparaître aux yeux de madame la préfète » et de reprendre sur elle quelque empire à tout prix. N'est-ce pas » effrayant à penser que la fortune de David Séchard dépende d'une » jolie paire de bottes , de bas de soie gris à jour ( ne va pas les ou- » blier), et d'un chapeau neuf!... Je vais me dire malade et souf- » frant , me mettre au Ht comme fit Duvicquet , pour me dispenser
* de répondre à l'empressement de mes concitoyens. Mes conci- » toyens m'ont donné, mon cher, une très-belle sérénade. Je corn- » mence à me demander combien il faut de sots pour composer ce » mot : mes concitoyens, depuis que j'ai su que l'enthousiasme » de la capitale de l'Angoumois avait eu quelques-uns de mes ca- » marades de collège pour bonte-en-train.
» Si tu pouvais mettre aux Faits-Paris quelques lignes sur ma » réception , tu me grandirais ici de plusieurs talons de botte. Je » ferais d'ailleurs sentir à la Seiche que j'ai , sinon des amis , du
* moins quelque crédit dans la Presse parisienne. Comme je ne re-
* nonce à rien de mes espérances, je te revaudrai cela. S'il te fallait » un bel article de fond pour un recueil quelconque, j'ai le temps » d'en méditer un à loisir. Je ne te dis plus qu'un mot , mon cher
» ami : je compte sur toi , comme tu peux compter sur celui qui » se dit :
» Tout à toi ,
» Lucien de R. »
P. S. « Adresse- moi le tout par les diligences , bureau restant. » .
Cette lettre , où Lucien reprenait le ton de supériorité que son succès lui donnait intérieurement, lui rappela Paris. Pris depuis six jours par le calme absolu de la province, sa pensée se reporta vers ses bonnes misères, il eut des regrets vagues, il resta pendant toute une semaine préoccupé de la comtesse Châtelet ; enfin , il attacha tant d'importance à sa réapparition que , quand il descendit , à la nuit tombante, à l'Houmeau chercher au bureau des diligences les paquets qu'il attendait de Paris, il éprouvait toutes les angoisses de l'incertitude , comme une femme qui a mis ses dernières espérances sur une toilette et qui désespère de l'avoir.
— Ah ! Lousteau ! je te pardonne tes trahisons , se dit-il en remarquant par la forme des paquets que l'envoi devait contenir tout ce qu'il avait demandé.
Il trouva la lettre suivante dans le carton à chapeau.
« Du salon de Florine.
» Mon cher enfant,
» Le tailleur s'est très-bien conduit; mais, comme ton profond » coup-d'œil rétrospectif te le faisait pressentir , les cravates , le » chapeau , les bas de toie è trouver ont porté le trouble dans nos » cœurs, car il n'y avait rien à troubler dans notre bourse. Nous » le disions avec Blondet : il y aurait une fortune à faire en établis- » sant une maison où les jeunes gens trouveraient ce qui coûte peu » de chose. Car nous finissons par payer très-cher ce que nous » ne payons pas. D'ailleurs , le grand Napoléon , arrêté dans sa » course vers les Indes , faute d'une paire de bottes , l'a dit : Les » affaires faciles ne se font jamais ! Donc tout allait , excepté » ta chaussure... Je te voyais habillé sans chapeau! gileté sans sou- » tiers , et je pensais à t'envoyer une paire de mocassins qu'un » Américain a donnés par curiosité à Florine. Florine a offert une » masse de quarante francs à jouer pour toi. Nathan , Bloudet el
ILLUSIONS FEftDUES : EVE ET DAVID. 507
» moi , nous ayons été si heureux en ne jouant plus pour notre » compte que nous ayons été assez riches pour emmener la Tor- » pille, l'ancien rat de des Lupeaulx, à souper. Frascati nous de- » yait bien cela. Florine s'est chargée des acquisitions ; elle y a » joint trois belles chemises. Nathan t'offre une canne. Blondet , • qui a gagné trois cents francs, t'enyoie une chaîne d'or. Le rat y » a joint une montre en or, grande comme une pièce de quarante » francs qu'un imbécile lui a donnée et qui ne ya pas : — « C'est » de 4a pacotille, comme ce qu'il a eu! » nous a-t-elle dit. » Bixiou, qui nous est venu trouver au Rocher de Cancale, a » voulu mettre on flacon d'eau de Portugal dans l'envoi que te fait » Paris. Notre premier comique a dit : Si cela peut faire son » bonheur , qu'il le soit!... avec cet accent de basse-taille et » cette importance bourgeoise qu'il peint si bien. Tout cela , mon « cher enfant , te prouve combien l'on aime ses amis dans le mal- » heur. Florine , à qui j'ai eu la faiblesse de pardonner , te prie de » nous envoyer un article sur le dernier ouvrage de Nathan. Adieu, » mon fils ! Je ne puis que te plaindre d'être retourné dans le » bocal d'où tu sortais quand tu t'es fait un vieux camarade de
» Ton ami
» Étienne L. »
— Pauvres garçons I ils ont joué pour moi ! se dit-il tout ému. Il vient des pays malsains ou de ceux où l'on a le plus souffert
des bouffées qui ressemblent aux senteurs du paradis. Dans une vie tiède le souvenir des souffrances est comme une jouissance indéfinissable. Éve fut stupéfaite quand son frère descendit dans ses vêtements neufs ; elle ne le reconnaissait pas.
— Je puis maintenant m'aller promener à Beaulteu , s'écria-t-il ; on ne dira pas de moi : Il est revenu en haillons ! Tiens , voilà une montre que je te rendrai, car elle est bien à moi; puis, elle me ressemble, elle est détraquée.
— Quel enfant tu es ! dit Ève. On ne peut t'en vouloir de
rien.
— Croirais-tu donc , ma chère fille , que j'aie demandé tout cela dans la pensée assez niaise de briller aux yeux d'Angoulême , dont je me soucie comme de cela! dit-il en fouettant l'air avec sa canne à pomme d'or ciselée. Je veux réparer le mal que j'ai fait , et je me suis mis sous les armes.
Le succès de Lucien comme élégant fut le seul triomphe réel qu'il obtint , mais il fut immense. L'envie délie autant de langues que l'admiration en glace. Les femmes raffolèrent de lui 9 les hommes en médirent, et il put s'écrier comme le chansonnier : O mon habit, que je te remercie ! Il alla mettre deux cartes à la Préfecture et fit également une visite à Pctit-Claud, qu'il né trouva pas. Le lendemain , jour du banquet, les journaux de Paris contenaient tous, à la rubrique d'Angoulême, les lignes soi* vantes :
« Angoulême. Le retour d'un jeune poète dont les débuts ont » été si brillants, de l'auteur de i' Archer de Charles IX , l'u- » nique roman historique fait en France sans imitation du genre de » Walter Scott , et dont la préface est un événement littéraire , a » été signalé par une ovation aussi flatteuse pour la ville que pour » monsieur Lucien de Rubempré. La ville s'est empressée de lui » offrir un banquet patriotique. Le nouveau préfet , à peine in- » stalle , s'est associé à la manifestation publique en fêtant l'auteur » des Marguerites, dont le talent fut si vivement encouragé à ses » débuts par la comtesse Châtelct. »
Une fois l'élan donné, personne ne peut plus l'arrêter. Le colonel du régiment en garnison offrit sa musique. Le maître-d'bôtel de la Cloche , dont les expéditions de dindes truffées vont jusqu'en Chine et s'envoient dans les plus magnifiques porcelaines, le fa* meux aubergiste de l'Houmeau , chargé du repas, avait décoré sa grande salle avec des draps sur lesquels des couronnes de laurier entremêlées de bouquets faisaient un effet superbe. A cinq heures quarante personnes étaient réunies là , toutes en habit de cérémonie. Une foule de cent et quelques habitants, attirés principalement par la présence des musiciens dans la cour , représentait les concitoyens.
— Tout Angoulême est là ! dit Petit -Claud en se mettant à la fenêtre.
— Je n'y comprends rien, disait Postel à sa femme, qui vint pour écouter la musique. Comment ! le Préfet , le Receveur-Général, le Colonel, le directeur de la Poudrerie, notre Député, le Maire, le proviseur, le directeur de la fonderie de Ruelle, le Président, le Procureur du Roi , monsieur Milaud , toutes les autorités viennent d'arriver !...
Quand on se mit à table, l'orchestre militaire commença par des variations sur l'air de Vive le Roi, vive ta France! qui n'a pu devenir populaire. Il était cinq heures du soir. A huit heures un dessert de soixante-cinq plats, remarquable par un Olympe en sucreries surmonté de la France en chocolat , donna le signal des toasts.
— Messieurs, dit le préfet en se levant, au Roi !... à la Légitimité! JN'est-ce pas à la paix que les Bourbons nous ont ramenée que nous devons la génération de poètes et de penseurs qui maintient dans les mains de la France le sceptre de la littérature!...
— Vive le Roi ! crièrent les convives , parmi lesquels les ministériels étaient en force.
Le vénérable proviseur se leva.
— Au jeune poète , dit-il , au héros du jour, qui a su allier à la grâce et à la poésie de Pétrarque, dans un genre que Boileau déclarait si difficile, le talent du prosateur!
— Bravo! bravo!...
Le colonel se leva.
— Messieurs, au Royaliste! car le héros de cette fête a eu le courage de défendre les bons principes !
— Bravo ! dit le préfet , qui donna le ton aux applaudissements. Petit-Claud se leva»
— Tous les camarades de Lucien à la gloire du collège d'Angoulême , au vénérable proviseur qui nous est si cher , et k qui nous devons reporter tout ce qui lui appartient dans nos succès !...
Le vieux proviseur, qui ne s'attendait pas à ce toast , s'essuya les yeux. Lucien se leva : le plus profond silence s'établit, et le poète devint blanc. En ce moment le vieux proviseur , qui se trouvait à sa gauche , lui posa sur la tête une couronne de laurier. On battit des mains. Lucien eut des larmes dans les yeux et dans la voix.
— Il est gris , dit à Petit-Claud le futur procureur du Roi de Ncvers.
— Ce n'est pas le vin qui l'a grisé , répondit l'avoué.
— Mes chers compatriotes , mes chers camarades , dit enfin Lucien , je voudrais avoir la France entière pour témoin de celte scène. C'est ainsi qu'on élève les hommes , et qu'on obtient dans notre pàys les grandes œuvres et les grandes actions. Mais , voyant le peu que j'ai fait et le grand honneur que j'en reçois, je ne puis que me trouver confus et m'en remettre à l'avenir du soin de jus-
lifier l'accueil d'aujourd'hui. Le souvenir de ce moment me rendra des forces au milieu de luttes nouvelles. Permettes-moi de signaler à vos hommages cette qui fut et ma première muse et ma protectrice et de boire aussi à ma tille natale : donc à la belle comtesse Sixte du Ch&telet et à la noble ville d'Angouléme.
— Il ne s'en est pas mal tiré , dit le Procureur du Roi , qui hocha la tête en signe d'approbation ; car nos toasts étaient préparé», et le sien est improvisé.
A dix heures les convives s'en allèrent par groupes. David Séchard, entendant cette musique extraordinaire, dit à Basine : — Que se passe-t-il donc à l'Houmeau ?
— L'on donne , répondit-elle , une fête à votre beau-frère Lu*cien...
— Je suis sûr , dit-il , qu'il aura dû regretter de ne pas m'y voir !
A minuit Petit-Claud reconduisit Lucien jusque sur la place du Mûrier. Là Lucien dit à l'avoué : — Mon cher, entre nous c'est à la vie , à la mort.
— Demain , dit l'avoué , l'on signe mon contrat de mariage , chez madame de Sénonches , avec mademoiselle Françoise de La Haye, sa pupille; fais-moi le plaisir d'y venir; madame de Sénonches m'a prié de t'y amener, et tu y verras la préfète, qui sera très-flattée de ton toast , dont on va sans doute hri parler,
— J'avais bien mes idées, dit LuciSo.
— Oh ! tu sauveras David !
— .J'en suis sûr, répondit le poète.
En ce moment David se montra comme par enchantement Voici pourquoi. Il se trouvait dans une position assez difficile : sa femme lui défendait absolument et de recevoir Lucien et de lui faire savoir le lieu de sa retraite , tandis que Lucien lui écrivait les lettres les plus affectueuses en lui disant que sous peu de jours il aurait réparé le mal. Or mademoiselle Glerget avait remis à David les deux lettres suivantes en lui disant le motif de la fête dont la musique arrivait à son oreille.
« Mon ami , fais comme si Lucien n'était pas ici; ne t'inquiète » de rien , et grave dans ta chère tète cette proposition : notre sé~ » curité vient tout entière de l'impossibilité oà sont tes ennemis de 9 savoir où tu es. Tel est mon malheur que j'ai plus de confiance » eû Kolb, én Marion , en Basine , qu'en mon frère. Hélas ! mon
» pauvre Lucien n'est plus le candide et tendre poète que nous « avons connu. C'est précisément parce qu'il veut se mêler de tes » affaires et qu'il a la présomption de faire payer nos dettes ( par » orgueil, mon David!...) que je le crains. Il a reçu de Paris de » beaux habits et cinq pièces d'or dans une belle bourse. Il les a » mises à ma disposition , et nous vivons de cet argent. Nous avons » enfin un ennemi de moins : ton père nous a quittés , et nous de- » vons son départ à Petit-Claud , qui a démêlé les intentions du » père Séchard et qui les a sur-le-champ annihilées en lui disant » que tu ne ferais plus rien sans lui ; que lui , Petit-Claud , ne te » laisserait rien céder de ta découverte sans une indemnité préalable 9 de trente mille francs : d'abord quinze mille pour te liquider , «quinze mille que tu toucherais dans tous les cas, succès ou in- » succès. Petit-Claud est inexplicable pour moi. Je t'embrasse » comme une femme embrasse son mari malheureux. Notre petit » Lucien va bien. Quel spectacle que celui de cette fleur qui se. co- » lore et grandit au milieu de nos tempêtes domestiques ! Ma mère, » comme toujours, prie Dieu et t'embrasse presque aussi tendre- » ment que
Petit-Claud et les Cointet , effrayés de la ruse paysanne du vieux Séchard , s'en étaient , comme on voit , d'autant mieux débarrassés que ses vendanges le rappelaient à ses vignes de Marsac.
La lettre de Lucien, incluse dans celle d'Ève, était ainsi conçue: .
a Mon cher David , tout va bien. Je suis armé de pied en cap ; » j'entre en campagne aujourd'hui , dans deux jours j'aurai fait » bien du chemin. Avec quel plaisir je t'embrasserai quand tu seras » libre et quitte de mes dettes! Mais je suis blessé, pour la vie et » au cœur , de la défiance que ma sœur et ma mère continuent à » me témoigner. Ne sais-je pas déjà que tu te caches chez Basine? » Toutes les fois que Basine vient a la maison , j'ai de tes nouvelles » et la réponse à mes lettres. 11 est d'ailleurs évident que ma • sœur ne pouvait compter que sur son amie d'atelier. Aujour- » d'hui je serai bien près de toi et cruellement marri de ne pas te » faire assister à h fête que l'on me donne. L'amour-propre d'An- » goulême m'a valu un petit triomphe qui , dans quelques jours , » sera entièrement oublié , maïs où ta joie aurait été la seule de
» Ton Ève. »
«.sincère. Enfin , encore quelques jours , et tu pardonneras tout » à celui qui compte pour plus que toutes les gloires du monde » d'être
» Ton frère , » Lucien. »
David eut le cœur vivement tiraillé par ces deux forces, quoiqu'elles fussent inégales; car il adorait sa femme, et son amitié pour Lucien s'était diminuée d'un peu d'estime. Mais dans la solitude la force des sentiments change entièrement. L'homme seul , et en proie à des préoccupations comme celles qui dévoraient David, cède à des pensées contre lesquelles il trouverait des points d'appui dans le milieu ordinaire de la vie. Ainsi , en lisant la lettre de Lucien au milieu des fanfares de ce triomphe inattendu , il fut profondément ému d'y voir exprimé le regret sur lequel il comptait. Les âmes tendres ne résistent pas à ces petits effets du sentiment, qu'ils estiment aussi puissants chez les autres que chez eux. N'est-ce pas la goutte d'eau qui tombe de la coupe pleine?..» Aussi , vers minuit , toutes les supplications de Basine ne purentelles empêcher David d'aller voir Lucien.
— Personne , lui dit-il , ne se promène à cette heure dans les rues d'Angoulême, on ne me verra pas , l'on ne peut pas m'arrêter la nuit; et , dans le cas où je serais rencontré , je puis me servir du moyen inventé par Kolb pour revenir dans ma cachette. II y a d'ailleurs trop long - temps que je n'ai embrassé ma femme et mon enfant.
Basine céda devant toutes ces raisons assez plausibles, et laissa sortir David , qui criait : — Lucien ! au moment où Lucien et Petit- Claud se disaient bonsoir. Et les deux frères se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en pleurant. II n'y a pas beaucoup de moments semblables dans la vie. Lucien sentait l'effusion d'une de ces amitiés quand même , avec lesquelles on ne compte jamais et qu'on se reproche d'avoir trompées. David éprouvait le besoin de pardonner. Ce généreux et noble inventeur voulait surtout sermonner Lucien et dissiper les nuages qui voilaient l'affection de la sœur et du frère. Devant ces considérations de sentiment, tous les dangers engendrés par le défaut d'argent avaient disparu.
Petit-Claud dit à son client: — Allez chez vous, profitez au
moins de votre imprudence , embrassez votre femme et votre enfant! et qu'on ne vous voie pas!
— Quel malheur! se dit Petit-Claud, qui resta seul sur la place du Mûrier. Ah ! si j'avais là Cérizet...
Au moment où l'avoué se parlait à lui-même le long de l'enceinte en planches faite autour de la place où s'élève orgueilleusement aujourd'hui le Palais-de-Justice , il entendit cogner derrière lui sur une planche , comme quand quelqu'un cogne du doigt à une porte.
— J'y suis, dit Cérizet, dont la voix passait entre la fente de deux planches mal jointes. J'ai tu David sortant de l'Houmeau. Je commençais à soupçonner le lieu de sa retraite, maintenant j'en suis sûr, et sais où le pincer; mais, pour lui tendre un piège, il est nécessaire que je sache quelque chose des projets de Lucien , et voilà que vous les faites rentrer. Au moins restez là sous un prétexte quelconque. Quand David et Lucien sortiront, amenez-les près de moi : ils se croiront seuls , et j'entendrai les derniers mois de leur adieu.
. — Tu es un maître diable! dit tout bas Petit-Claud.
— Nom d'un petit bonhomme , s'écria Cérizet, que ne ferait-on pas pour avoir ce que vous m'avez promis !
Petit-Claud quitta les planches et se promena sur la place du Mûrier en regardant les fenêtres de la chambre où la famille était réunie et pensant à son avenir comme pour se donner du courage ; car l'adresse de Cérizet lui permettait de frapper le dernier coup. Petit-Claud était un de ces hommes profondément retors et traîtreusement doubles , qui ne se laissent jamais prendre aux amorces du présent ni aux leurres d'aucun attachement après avoir observé les changements du cœur humain et la stratégie des intérêts. Aussi avait-il d'abord peu compté sur Cointet. Dans le cas où l'œuvre de son mariage aurait manqué sans qu'il eût le droit d'accuser le grand Cointet de traîtrise , il s'était mis en mesure de le chagriner ; mais, depuis son succès à l'hôtel de Bargeton, Petit-Claud jouait franc jeu. Son arrière -trame ,. devenue inutile, était dangereuse pour la situation politique à laquelle il aspirait. Voici les bases sur lesquelles il voulait asseoir son importance future. Gannerac et quelques gros négociants commençaient à former dans l'Houmeau un comité libéral qui se rattachait parles relations du commerce aux chefs de l'Opposition. L'avénement du ministère Viilèle , accepté par Louis XVIII
GOBL HUM. T. VIII. 33
mourant , était le sîgdal d'un changement de conduite dans l'Opposition, qui , depuis la mort de Napoléon, renonçait au moyen dangereux des conspirations. Le parti libéra} organisait au fond des provinces son système de résistance légale : il tendit à se rendre maître de la matière électorale, afin d'arriver à son bot par la conviction destinasses. Enragé libéral et fils de FHouroeau , Pefk-Ctoud fut le promoteur , Pâme et le conseil secret de' l'Opposition de la basse-ville , opprimée par l'aristocratie de la ville hanta Le premier il fit apercevoir le danger de laisser les Cointet disposer à eux seuls de la presse dans le département de la Charente , où l'Opposition devait avoir un organe , afin de ne pas rester en arrière des autres villes.
— Qoe chacun de nous donne un billet de cinq cents francs à Gannerac, il aura vingt et quelques mille francs pour acheter l'imprimerie Séchait! , dont nous serons alors les maîtres en en tenant le propriétaire par un prêt , dit Petit-Claud.
L'avoué fit adopter cette idée, en vue de corroborer ainsi sa double position vis-à-vis de Cointet et de Séchard, et il jeta naturellement les yeux sur un drôle de l'encolure de Cérizet pour en faire l'homme dévoué du parti.
— Si tu peux découvrir ton ancien bourgeois et le mettre entre mes mains, dit-il à l'ancien prote de Séchard, on te prêtera vingt mille francs pour acheter son imprimerie , et probablement tu seras à la tête d'un journal. Ainsi , marche.
Plus sûr de l'activité d'un homme comme Cérizet que de celle de tous les Doublon du monde , Petit-Claud avait alors promis au grand Cointet l'arrestation de Séchard. Mais depuis que Petit- Claud caressait l'espérance d'entrer dans la magistrature , il prévoyait la nécessité de tourner le dos aux libéraux , et il avait si bien monté les esprits à FHoomeau que les fonds nécessaires h l'acquisition de Fimprimerie étaient réalisés. Petit-Claud résolut de laisser aller tes choses à leur cours naturel.
— Bah ! se dit-il , Cérizet commettra quelque délit de presse , et j'en profiterai pour montrer mes talents...
' Il alla vers la porte de l'imprimerie et dit à Koib qui faisait sentinelle : — Monte avertir David de profiter de l'heure pour s'en aller, et prenez bien vos précamions; je m'en vais, il est une heure...
Lorsque Kolb qoitf a le pas dé la porte , Marion vint prendre sa
ILLUSIONS PSADimS: KVB ET DAVID»
place» Lucien et David descendirent , Kolb les précéda de cent pas eù avant et Mariai les suivit de cent pas en arrière. Quand les deux frères passèrent le. long des planches, Lucien parlait avee chaleur à David. - -
— Mon ami, lui dit-il , mon plan est d'une excessive simplicité ; maïs comment en parler devant Ève, qui n'en comprendrait jamais les moyens? Je suis sûr que Louise a dans le fond du cœur un désir que je saurai réveiller, je la veux uniquement pour me venger de cet imbécile de. préfet. Si nous nous aimons, ne fût-ce qu'une semaine, je lui ferai demander au ministère un encouragement de vingt mille francs pour toi. Demain je reverrai celte créature dans ce petit boudoir où nos amours ont commencé , et où , selon Petit-Claud, il n'y a rien de changé : j'y jouerai la comédie. Aussi , après demain matin , te ferai-je remettre par Basine un petit mot pour te dire si j'ai été sifflé. .. Qui sait, peut-être serastu libre... Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai voulu des ha» bits de Paris? Ce n'est pas en haillons qu'on peut jouer l'amour.
A m heures du matin , Cérizet vint voir Petit-ClaucL
— Demain, h midi, Doublon peut préparer son coup ; il prendra notre homme , j'en réponds, lut dit le Parisien : je dispose de l'une des ouvrières de mademoiselle Clerget, comprenez* vous?...
Après avoir écouté le plan de Cérizet, Petit-Claud courut chea Cointet*
— Faites en sorte que ce soir monsieur du Hàutoy se soit décidé à donner à Françoise la nue propriété de ses biens , vous signerea dans deux jours Un acte de Société avec Séchard. Je ne me marierai que huit jours après le contrat ; ainsi nous serons bien dans les termes de nos petites conventions ; donnant donnant. . Mais épions bien ce soir ce qui se passera chez madame de Sénonches entre Lucien et madame la comtesse du Châtelet, car tout est Bu.. Si Lucien espère réussir par la préfète , je tiens David.
— Vous serez , je crois , garde des sceaux , dit Cointet.
— Et pourquoi pas? monsieur de Peyronnet l'est bien ! dit Petit» Claud qui n'avait pas encore tout à fait dépouillé la peau du libéral.
L'état douteux de mademoiselle de La Haye lui valut la présence de la plupart des nobles d'Angoulême à la signature de son contrat. La pauvreté de ce futur ménage marié sans corbeille avivait l'intérêt que le monde aime à témoigner ; car il en est de la bienfai-
sance comme des triomphes : on aime une charité qui satisfait l'amour-propre. Aussi la marquise de Pimentel, la comtesse du Chàtelct, monsieur de Sénonçhes et deux ou trois habitués de la maison firent-ils à Françoise quelques cadeaux dont on parlait beaucoup en ville. Ces jolies bagatelles réunies au trousseau préparé depuis un an par Zéphirine , aux bijoux du parrain et aux présents d'usage du marié, consolèrent Françoise et piquèrent la curiosité de plusieurs mères qui amenèrent leurs filles. Petit- Claud et Gointet avaient déjà remarqué que les nobles d'Angoutéme les toléraient l'un et l'autre dans leur Olympe comme une nécessité : l'un était le régisseur de la fortune , le subrogé-tuteur de Françoise ; l'autre était indispensable à la signature du contrat comme le pendu à une exécution ; mais le lendemain de son mariage , si madame Pelit-Claud conservait le droit de venir chez sa marraine , le mari s'y voyait difficilement admis , et il se promettait bien de s'imposer à ce monde orgueilleux. Rougissant de ses obscurs parents , l'avoué fit rester sa mère à Mansle où elle s'était retirée , il la pria de se dire malade et de lui donner son consentement par écrit. Assez humilié de se voir sans parents, sans prolecteurs , sans signature de son côté , Petit-Claud se trouvait donc trèsheureux de présenter dans l'homme célèbre un ami acceptable , et que la comtesse désirait revoir. Aussi vint-il prendre Lucien en voiture. Pour cette mémorable soirée , le poète avait fait une toilette qui devait lui donner, sans contestation , une supériorité sur tous les hommes. Madame de Sénonçhes avait d'ailleurs annoncé le héros du moment, et l'entrevue des deux amants brouillés était une de ces scènes dont on est particulièrement friand en province. Lucien était passé à l'état de Lion: on le disait si beau , si changé , si merveilleux, que les femmes de l'Angoulême noble avaient toutes une velléité de le revoir. Suivant la mode de cette époque à laquelle on doit la transition de l'ancienne culotte de bal aux ignobles pantalons actuels , il avait mis un pantalon noir collant. Les hommes dessinaient encore leurs formes au grand désespoir des gens maigres ou mal faits; et celles de Lucien étaient apoUonienneè. Ses bas de soie gris à jour, ses petits souliers, son gilet de satin noir, sa cravate , tout fut scrupuleusement tiré , collé pour ainsi dire sur lui. Sa blonde et abondante chevelure frisée faisait valoir son front blanc, autour duquel les boucles se relevaient avec une grâce cherchée. Ses yeux, pleins d'orgueil , étincelaient. Ses petites mains de
femme, belles sous le gant , ne devaient pas se laisser voir dégantées. H copia son maintien sur celui de de Marsay, le fameux dandy parisien , en tenant d'une main sa canne et son chapeau qu'il ne quitta pas , et il se servit de l'autre pour faire des gestes rares à l'aide desquels il commenta ses phrases.
Lucien aurait bien voulu se glisser dans le salon , à la manière de ces gens célèbres qui, par une fause modestie, se baisseraient sous la porte Saint-Denis. Mais Petit-Claud , qui n'avait qu'un ami , en abusa. Ce fut presque pompeusement qu'il amena Lucien jusqu'à madame de Sénonches au milieu de la soirée. A son passage , le poète entendit des murmures qui jadis lui eussent fait perdre la tête, et qui le trouvèrent froid : il était sûr de valoir, à lui seul* tout l'Olympe d'Angoulême.
— Madame , dit-il à madame de Sénonches , j'ai déjà félicité mon ami Petit-Claud , qui est de l'étoffe dont on fait les gardes des sceaux , d'avoir le bonheur de vous appartenir, quelque faibles que Soient les liens entre une marraine et sa filleule ( ce fut dit d'un air épigrammatique très-bien senti par toutes les femmes qui écoutaient sans en avoir l'air.). Mais, pour mon compte, je bénis une circonstance qui me permet de vous offrir mes hommages.
Ce fut dit sans embarras et dans une pose de grand seigneur en visite chez de petites gens. Lucien écouta la réponse entortillée que lui fit Zéphirine, en jetant un regard de circumnavigation dans le salon , afin d'y préparer ses effets. Aussi put-il saluer avec grâce et en nuançant ses sourires Francis du Hautoy et le préfet qui le saluèrent ; puis il vint enfin à madame du Châtelet en feignant de l'apercevoir. Cette rencontre était si bien l'événement de la soirée, que le contrat de mariage où les gens marquants allaient mettre leur signature, conduits dans la chambre à coucher, soit parle notaire, soit par Françoise, fut oublié. Lucien fit quelques pas vers Louise de Nègrepelisse; et , avec cette grâce parisienne, pour elle à l'état de souvenir depuis son arrivée, il lui dit assez haut : — Est-ce à vous , madame , que je dois l'invitation qui me procure le plaisir de dîner après-demain à la préfecture?...
— Vous ne la devez , monsieur, qu'à votre gloire , répliqua sèchement Louise un peu choquée de la tournure agressive de la phrase méditée par Lucien pour blesser l'orgueil de son ancienne protectrice.
— Ah! madame la comtesse, dit Lucien d'un air à la fois fin et
518 II. LIVRE, SCENES DE LA. VIE frg l»ROVÏ\CE.
fat , il m'est impossible de vous amener l'homme s'il est daus votre, disgrâce.
Et , sans attendre de réponse , ii tourna sur lui-même en apercevant l'évêque , qu'il salua très-noblement.
— Votre Grandeur a été presque prophète, diuil d'une voix diarmame, et je tâcherai qu'elle le soit tout à fait. Je m'estime heureux d'être venu ce soir ici , puisque je puis vous présenter aies respects.
Lucien entraîna Monseigneur dans une conversation qui dura dix minutes. Toutes les femmes regardaient Lucien comme un phénomène. Son impertinence inattendue avait laissé madame du Cbâlelet sans voix ni réponse. Ën voyant Lucien l'objet de l'admiration de toutes les femmes; en suivant, de groupe en groupe, le récit que chacune se faisait & l'oreille des phrases échangées où Lucien l'avait comme aplatie en ayant l'air de la dédaigner, elle fut pincée au cœur par une contraction d'amour-propre.
— S'il ne venait pas demain , après cette phrase , quel scandale ! pensait-elle. D'où lui vient cette fierté? Mademoiselle des Touches serait-elle éprise de lui ?. ..
— Il est si beau! — On dit qu'elle a couru ehez lpi , à Paris, le lendemain de la mort de l'actrice !... Peut-être estait venu sauver son beau-frère, et s'est-il trouvé derrière notre calèche à Mansle, par un accident de voyage. Ce matin-là , Lucien nous a singulièrement toisés, Sixte et moi. Ce fut une myriade de pensées , et , malheureusement pour Louise , elle s'y laissait aller on regardant Lu» tien qui causait avec l'évêque comme s'il eût été le roi du salon : il ne saluait personne et attendait qu'on vînt à lui , promenant son regard avec une variété d'expression , avec «ne aisance digne de deMprsay, son modèle. 11 ne quitta pas je prélat pour aller saluer monsieur de Sénonches , qui se fit voir à peu de distance.
Au bout de dix minutes, Louise n'y tint plus. Elle se leva, marcha jusqu'à l'évêque et lui dit : — Que vous dit-on donc , Monseigneur, pour vous faire si souvent sourire?
Lucien se recula de quelques pas pour laisser discrètement nu* dame du Châtelet avec le prélat
— Ah ! madame la comtesse , ce jeune homme a bien de l'esprit !.. . il m'expliquait comment il vous devait toute sa force...
— Je ne suis pas ingrat , moi, madame !... dit Lucien en lançant un regard de reproche qui Charma la comtesse.
— Entendons-nous , dit-elle en ramenant à elle Lucien par un geste d'éventail, venez avec Monseigneur, par ici!... Sa Grandeur sera notre juge.
Et elle montra le boudoir en y entraînant l'évêque.
— Elle fait faire un drôle de métier à Monseigneur, dit une femme du camp Gbandour assez tout pour être entendue.
— -Notre juge!.. . dit Lucien en regardant tour à tour le prélat et la préfète , il y aura donc un coupable?
Louise de Nègrepelisse s'assit sur le canapé de son ancien boudoir. Après y avoir fait asseoir Lucien à côté d'elle et Monseigneur de l'autre côté , elle se mit à parler.
Lucien fit à son ancienne amie l'bonneur, la surprise et le bonheur de ne pas écouter. Il eut l'attitude , les gestes de la Pasta dans Tancredi quand elle va dire : O patrial... Il chanta sur sa physionomie la fameuse cavatine det Rizzo. Enfin , l'élève de Coralie trouva moyen de se faire venir un peu de larmes dans les yeux.
Ah! Louise, comme je t'aimais! lui dit-il à l'oreille sans se soucier du prélat ni de la conversation au moment où il vit que ses larmes avaient élé'vues par la comtesse.
— Essuyez vos yeux , ou vous me perdriez , ici , encore une fois, dit-elle en se retournant vers lui par un aparté qui choqua l'évêque.
— Et c'est assez d'une, reprit vivement Luçien. Ce mot delà cousine de madame d'Espard sécherait toutes les larmes d'une Madeleine. Mon Dieu !, .. j'ai retrouvé pour un moment mes souvenirs, me* illusions , mes vingt ans, et vous me les...
Monseigneur rentra brusquement au salon , en comprenant que
* sa dignité pouvait être compromise eutre ces deux anciens amants,
i Chacun affecta de laisser la préfète et Lucien seuls dans le boudoir,
r Mais un quart d'heure après, Sixte, à qui les discours, les rires et
les promenades au seuil du boudoir déplurent , y vint d'un air plus t . que soucieux et trouva Lucien et Louise très animés,
r — Madame , dit Sixte à l'oreille de sa femme , vous qui connaissez
mieux que moi Angoulême , ne devriez-vous pas songer à madame t la préfète et au gouvernement.
— Mon cber, dit Louise en toisant son éditeur responsable d'un [t air de hauteur qui le fit trembler, je cause avec monsieur de Ru-
bempré de choses importantes pour vous. 11 s'agit de sauver un t* inventeur sur le point d'être victime des manœuvres les plus basses,
et vous nous y aiderez... Quant à ce que ces dames peuvent penser de moi, vous allez voir comment je vais me conduire pour glacer le venin sur leurs langues.
Elle sortit du boudoir appuyée sur le bras de Lucien , et le mena signer le contrat en s'afficbant avec une audace de grande dame.
— Signons ensemble?... dit-elle en tendant la plume à Lucien. Lucien se laissa montrer par elle la place où elle venait de signer,
afin que leurs signatures fussent l'une auprès de l'autre.
— Monsieur de Sénonches, auriez-vous reconnu monsieur de Rubempré? dit la comtesse en forçant l'impertinent chasseur à saluer Lucien.
Elle ramena Lucien au salon , elle le mit entre elle et Zéphirine sur le redoutable canapé du milieu. Puis, comme une reine sur son trône , elle commença , d'abord à voix basse , une conversation évidemment épigrammatique à laquelle se joignirent quelques-uns de ses anciens amis et plusieurs femmes qui lui faisaient la cour. Bientôt Lucien , devenu le héros d'un cercle , fut mis par la comtesse sur la vie de Paris dont la satire fut improvisée avec une verve incroyable et semée d'anecdotes sur les gens célèbres , véritables friandises de conversation dont sont excessivement avides les provinciaux. On admira l'esprit comme on avait admiré l'homme. Madame la comtesse Sixte triomphait si patemmentde Lucien, elle en jouait si bien en femme enchantée de son choix, elle lui fournissait la réplique avec tant d'à-propos, elle quêtait pour lui des approbations par des regards si compromettants, que plusieurs femmes commencèrent à voir , dans la coïncidence du retour de Louise et de Lucien un profond amour victime de quelque double méprise. Un dépit avait peut-être amené le malencontreux mariage de Châtelet, contre lequel il se faisait alors une réaction.
— Eh ! bien , dit Louise à une heure du matin et à voix basse à Lucien avant de se lever : après-demain , faites -moi le plaisir d'être exact...
La préfète laissa Lucien en lui mimant une petite inclination de tête excessivement amicale , et alla dire quelques mots au comté Sixte, qui chercha son chapeau.
— Si ce que madame du Chàtelet vient de me dire est vrai , mon cher Lucien , comptez sur moi , dit le préfet en se mettant à la poursuite de sa femme qui partait sans lui , comme à Paris. Dès ce soir, votre beau-frère peut se regarder comme hors d'affaire.
— Monsieur le comte me doit bien cela , répondit Lucien en souriant.
— Eh! bien, nous sommes fumés... dit Cointet à l'oreille de Petit-Claud témoin de cet adieu.
Petit-Claud, foudroyé par le succès de Lucien , stupéfait par les éclats de son esprit et par le jeu de sa grâce, regardait Françoise de La Haye dont la physionomie , pleine d'admiration pour Lucien, semblait dire à son prétendu : Soyez comme votre ami.
Un éclair de joie passa sur la figure de Petit-Claud.
— Le dîner du préfet n'est que pour après-demain , nous avons encore une journée à nous, dit-il, je réponds de tout.
— Eh ! bien , mon cher, dit Lucien à Petit-Claud à deux heures du matin en revenant à pied : je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu! Dans quelques heures , Séchard sera bien heureux.
— Voilà tout ce que je voulais savoir, pensa Petit-Claud. — Je ne te croyais que poète et tu es aussi Lauzun , c'est être deux fois poète , répondit-il en lui donnant une poignée de main qui devait être la dernière.
— Ma chère Éve , dit Lucien en réveillant sa sœur, une bonne nouvelle! Dans un mois David n'aura plus de dettes!...
— Et comment?
— Eh ! bien , madame du Châtelet cachait sous sa jupe mon ancienne Louise; et elle m'aime plus que jamais, et va faire faire un rapport au ministère de l'Intérieur par son mari , en faveur de notre découverte!... Ainsi, nous n'avons pas plus d'un mois à souffrir, le temps de me venger du préfet et de le rendre le plus heureux des époux.
Éve crut continuer un rêve en écoutant son frère.
— En revoyant le petit salon gris où je tremblais comme un enfant, il y a deux ans; en examinant ces meubles, les peintures et les figures, il me tombait une taie des yeux! comme Paris vous change les idées.
— Est-ce un bonheur?... dit Éve en comprenant enfin son frère.
— Allons, tu dors, à demain, nous causerons après déjeuner, dit Lucien»
Le plan de Cérizet était d'une excessive simplicité. Quoiqu'il appartienne aux ruses dont se servent les huissiers de province pour arrêter leurs débiteurs, et dont le succès est hypothétique, il devait réussir; car il reposait autant sur la connaissance des caractères de
5tt II. LIVRE, SCENES DE LA VI« 1MB PROVINCE.
Lucien et de David que sur leurs espérances. Parmi les petites ouvrières dont il était le Don Juan et qu'il gouvernait en les opposant les unes aux autres , le protë des Cointet, pour le moment en service extraordinaire, avait distingué l'une des repasseuses de Basiné Clergel, une fille presque aussi belle que madame Séohard, appelée Henriette Mignon, et dont les parents étaient de petits vignerons vivant dans leur bien à deux lieues d'Angouléme , sur la route «te Saintes. Les Mignon , comme tous les gens de la campagne , ne .se trouvaient pas assez riches pour garder leur unique entant avec eux, et ils l'avaient destinée à entrer en maison, c'est-à-dire à -devenir femme de chambre. En province, une femme de chambre doit savoir blanchir et repasser le linge fin. La réputation de madame Prieur, à qui Basine succédait, était telle , que les Mignon y mirent leur fille en apprentissage en y payant pension pour la nourriture et le logement. Madame Prieur appartenait à cette race de vieilles maîtresses qui , dans les provinces , se croient substituées aux parents. Elle vivait en famille avec ses apprenties , elle les me* naît à l'église et les surveillait consciencieusement. Henriette Mignon, belle brune bien découplée, à l'œil hardi, à la chevelure forte et longue , était blanche comtfte sont blanches les filles du Midi , de la blancheur d'une fleur de magnolia. Aussi Henriette fut-elle une des premières griseites que visa Cérizet ; mais comme elle appartenait à d'honnêtes cultivateurs , elle ne céda que vaincue par la jalousie, par le mauvais exemple et par cette <phra&6 séduisante : — Je t'épouserai! que lui dit Cérizet, une fois qu'il se vit second proie chez messieurs Cointet. En apprenant que les Mignon possé* daient pour quelque dix ou douze mille francs de vignes et une petite maison assez logeable, le Parisien se hâta de mettre Henriette dans l'impossibilité d'être la femme d'un autre. Les amours de la belle Henriette et du petit Cérizet en étaient là quand Petit-Claud lui parla de le rendre propriétaire de l'imprimerie Séchard , en Inî montrant uue espèce de commandite de vingt mille francs qui devait être un licou. Cet avenir éblouit le prote, la tête lui tourna, mademoiselle Mignon lui parut un obstacle à ses ambitions , et il négligea la pauvre fille. Henriette, au désespoir , s'attacha d'autant plus au petit prote des Cointet qu'il semblait la vouloir quitter. En découvrant que David se cachait chez mademoiselle Clerget, le Parisien changea d'idées à l'égard d'Henriette, mais sans changer de conduite ; car il se proposait de faire servir à sa fortune l'espèce
de folie qui travaille une fille quand , pour cacher son déshonneur, elle doit épouser son séducteur. Pendant la matinée du jour où Lucien devait reconquérir sa Louise , Cérizet apprit à Henriette le secret de fiasihe, et lui dit que leur fortune et leur mariage dépendaient de la découverte de rendrait où se cachait David. Une fois instruite, Henriette n'eut pas de peine à reconnaître que Pimprimeur ne pouvait être que dans le cabinet de toilette de mademoiselle Clerget, elle ne crut pas avoir fait le moindre mal en se livrant à cet espionnage ; mais Cérizet l'avait engagée déjà dans sa trahison par ce commencement de participation.
Lucien dormait encore lorsque Cèriaet, qui^vint savoir le résultat de la soirée , écoutait dans le cabinet de Petit-Claud le récit des grands petits événements qui devaient soulever Ângouléme.
— Lucien vous a bien écrit un petit mot depuis son retour? demanda le Parisien après avoir hoché la tête en signe de satisfaction quand Petit-Claud eut fini.
— Voilà le seul que j'aie , dit l'avoué, qui tendit une lettre où Lucien avait écrit quelques lignes sur le papier & lettre dont se servait sa sœur.
Eh î bien, dit Cérizet, dix minutes avant le coudier du soleil, que Doublon s'embusque à la Porte-Palet, qu'il cache ses gendarmes et dispose son monde , vous aurez notre homme.
— fis-tu sûr de ton affaire? dit Petit-Claud en examinant Cérizet.
~— le m'adresse au hasard , dit l'ex-gamin de Paris , mais c'est on fier drôle , il n'aime pas les honnêtes gens.
— > Il faut réussir, dit l'avoué d'un ton sec.
—Je réussirai, dit Cérizet. C'est vous qui m'avez poussé dans ce tes de boue , vous pouvez bien me donner quelques billets de banque pour m'essuyer... Mais, monsieur, dit le Parisien en surprenant une expression qui lui déplut sur la figure de l'avoué, si vous m'aviez trompé, si vous ne m'achetez pas l'imprimerie soushuit Jours... Khî bien, vous laisserez une jeune veuve, dit tout bas le gamin de Paris en lançant la mort dans son regard.
— Si nous écrouons David à six heures, sois à neuf beures chez monsieur Gannerac, et nous y ferons ton affaire, répondit péremptoirement l'avoué.
— C'est entendu : vous serez servi, êourgeoiâ! dit Cérizet Cérizet connaissait déjà l'industrie qui consiste à laver le papier
et qui met aujourd'hui les intérêts du fisc en péril. Il lava les
quatre lignes écrites par Lucien , et les remplaça par celles-ci , en imitant l'écriture avec une perfection désolante pour l'avenir social du prote.
« Mon cher David, tu peux venir sans crainte chez le Préfet , » ton affaire est faite; et d'ailleurs, à cette heure-ci, tu peux sortir, » je viens au-devant de toi , pour t'expliquer comment tu dois te » conduire avec le Préfet
A midi , Lucien écrivit une lettre à David où il lui apprenait le succès de la soirée , il lui donnait l'assurance de la protection du préfet qui, dit-il, faisait aujourd'hui même un rapport au ministre sur la découverte dont il était enthousiaste.
Au moment où Marion apporta cette lettre à mademoiselle Basine, sous prétexte de lui donner à blanchir les chemises de Lucien, Cérizet, instruit par Petit-Claudde la probabilité de cette lettre, emmena mademoiselle Mignon et alla se promener avec elle sur le bord de la Charente. Il y eut sans doute un combat où l'honnêteté d'Henriette se défendit pendant long-temps, car la promenade dura deux heures. Non-seulement l'intérêt d'un enfant était en jeu , mais encore tout un avenir de bonheur, une fortune ; et ce que demandait Cérizet était une bagatelle , il se garda bien d'ailleurs d'en dire les conséquences. Seulement le prix exorbitant de ces bagatelles effrayait Henriette. Néanmoins, Cérizet finit par obtenir de sa maltresse de se prêter à son stratagème. A cinq heures , Henriette dut sortir et rentrer en disant à mademoiselle Clerget que madame Séchard la demandait sur-le-champ. Puis, un quart d'heure après la sortie de Basine, elle monterait, cognerait au cabinet et remettrait à David la fausse lettre de Lucien. Après , Cérizet attendait tout du hasard.
Pour la première fois depuis plus d'un an , Éve sentit se desserrer l'étreinte de fer par laquelle la Nécessité la tenait. Elle eut de l'espoir enfin. Elle aussi ! elle voulut jouir de son frère, se montrer au bras de l'homme fêté dans sa patrie , adoré des femmes , aimé de la fière comtesse du Châtelet. Elle se fit belle et se proposa de se promener à Beaulieu , après le dîner , au bras de son frère. A cette heure , tout Angouléine, au mois de septembre, se trouve à prendre le frais.
• Ton frère ,
» Lucien. »
— Oh l c'est la belle madame Séchard, dirent quelques voix en voyant Éve.
— Je n'aurais jamais cru cela d'elle, dit une femme. -*-Le mari se cache, la femme se montre, dit madame Postel assez haut pour que la pauvre femme l'entendît
— Oh ! rentrons, j'ai eu tort, dit Éve à son frère.
Quelques minutes avant le coucher du soleil , la rumeur que cause un rassemblement s'éleva de la rampe qui descend à l'Houmeau. Lucien et sa sœur , pris de curiosité , se dirigèrent de ce côté, car ils entendirent quelques personnes qui venaient de l*Hou~ ineau parlant entre elles , comme si quelque crime venait d'être commis.
— C'est probablement un voleur qu'on vient d'arrêter... Il est pâle comme un mort , dit un passant au frère et à la sœur en les voyant courir au-devant de ce monde grossissant.
Ni Lucien ni sa sœur n'eurent la moindre appréhension, lis regardèrent les trente et quelques enfants ou vieilles femmes, les ouvriers revenant de leur ouvrage qui précédaient les gendarmes dont les chapeaux bordés brillaient au milieu du principal groupe. Ce groupe , suivi d'une foule d'environ cent personnes , marchait comme un nuage d'orage.
— Ah ! dit Éve , c'est mon mari !
— David! cria Lucien.
— C'est sa femme ! dit la foule en s'écartant.
— Qui donc t'a pu faire sortir ? demanda Lucien.
— C'est ta lettre, répondit David pâle et blême.
— J'en étais sûre , dit Ève qui tomba roide évanouie.
Lucien releva sa sœur , que deux personnes l'aidèrent à transporter chez elle , où Marion la coucha. Kolb s'élança pour aller chercher un médecin. A l'arrivée du docteur, Ève n'avait pas encore repris connaissance. Lucien fut alors forcé d'avouer à sa mère qu'il était la cause de l'arrestation de David, car il ne pouvait pas s'expliquer le quiproquo produit par la lettre fausse. Lucien , foudroyé par un regard de sa mère qui y mit sa malédiction, monta dans sa chambre et s'y enferma. En lisant cette lettre écrite au milieu de la nuit et interrompue de moments en moments, chacun devinera par les phrases , jetées comme, une à une -, toutes les agitations de Lucien.
« Ma sœur bien-aiméc , nous nous sommes vus tout à l'heure
M6 II. UYftl, S€£NEft DE. 1A V1B M PROVINCE.
p pour h dernière fok Ma résolution est sans appel. Voici pour-
• quoi : Dans beaucoup de familles, il se rencontre un être fatal » qui, pour la famille , est une sorte de maladie. Je sois cet être-là » pour vous. Cette observation n'est pas de moi » mai» d'un homme » qui a beaucoup vu le monde* Nous soupions un soir entre amis, » au Rocher de Cancale. Entre les mille plaisanteries qui s'écban-
• gent alors, ce diplomate nous dit que telle jeune personne qu'on ù voyait avec étonuement rester fille était malade de son père.
• Et alors, il nous développa sa théorie sur les maladies de famille. »U nous expliqua comment, sans telle mère, telle toaison eût » prospéré, comment tel fila avait ruiné son père, comment tel » père avait détruit l'avenir et la considération de ses enfants. Quoi- » que soutenue en riant t cette thèse sociale fut en dix minutes » appuyée de tant d'exemples que j'en restai frappé. Cette vérité » payait tous les paradoxes insensés, mais spirituellement démon* » très r par lesquels les journalistes s'amusent entre eux , quand il » ne se trouve là personne à mystifier. Eh ! bien , je suis l'être fatal » de notre famille* Le cceur plein de tendresse , j'agis comme un » ennemi» A tous vos dévouements , j'ai répondu par des maux. » Quoique involontairement porté , le dernier coup est de tous le » plus cruel. Pendant que je menais à Paris une vie sans dignité , » pleine de plaisirs et de misères , prenant la camaraderie pour l'a- » mitié , laissant de véritables amis pour des gens qui voulaient et » devaient m'exploiter, vous oubliant et ne me souvenant de vous » que pour vous causer du mal , vous suiviez l'humble sentier du » travail , allant péniblement mais sûrement à cette fortune que je » tentais si follement de surprendre. Pendant que vous deveniez » menteurs* moi je mettais dans ma vie un élément funeste. Oui , » j'ai des ambitions démesurées, qui m'empêchent d'accepter une -» vie humble. J'ai des goûts, des plaisirs dont la souvenance empoi-
• sonne les jouissances qui sont à ma portée et qui m'eussent jadis » satisfait* O ma chère Èva, je me juge plus sévèrement que qui » que ce soit, car je me condamne absolument et sans pitié pour » moi-même. La lutte à Paris exige une force constante , et mon » vouloir ne va que par accès: ma cerveUe est intermittente. L'ave- » nir m'effraye tant , que je ne veux pas de l'avenir, et le présent » m'est insupportable. J'ai voulu vous revoir, j'aurais mieux fait de » m'expatrier à jamais. Mais l'expatriation , sans moyens d'exis- » tence , serait une folie , et je ne l'ajouterai pas à toutes les au-
: ILLUSIONS FEMDUBS; EVE BT DAVID* 527
» très. La mort me semble préférable à une vie incomplète; et, » dans quelque position que je me suppose, mon excessive vanité » me ferait commettre des sottises. Certains êtres sont comme des » zéros, il leur faut un chiffre qui les précède, et leur néant ac- » quiert alors une valeur décuple. Je ne puis acquérir de valeur » que par un mariage avec une volonté forte , impitoyable. Madame » de Bargeton était bien ma femme , j'ai manqué ma vie en n'aban- » donnant pas Goralie pour elle. David et toi vous pourriez être «d'excellents pilotes pour moi; mais vous n'êtes ças assez forts » pour dompter ma faiblesse qui se dérobe en quelque sorte à la » domination. J'aime une vie facile , sans ennuis ; et , pour me dé- » barrasser d'une contrariété , je suis d'une lâcheté qui peut me
* mener très-loin. Je suis né prince. J'ai plus de dextérité d'esprit » qu'il n'en faut pour parvenir, mais je n'en ai que pendant un mo- » ment, et le prix dans une carrière parcourue par tant d'ambi- » lieux est à celui qui n'en déploie que le nécessaire et qui s'en » trouve encore assez au bout de la journée. Je ferais le mal comme » je viens de le faire ici , avec les meilleures intentions du monde. » Il y a des hommes-chênes, je ne suis peut-être qu'an arbuste élé- » gant, et j'ai la prétention d'être un cèdre. Voilà mon bilan écrit. » Ce désaccord entre mes moyens et mes désirs , ce défaut d'équi-
* libre annulera toujours mes efforts. Il y a beaucoup de ces carac- » tères dans la classe lettrée à cause des disproportions continuelles « entre l'intelligence et le caractère , entre le vouloir et le désir. » Quel serait mon destint je puis le voir par avance en me soove- *> oant de quelques vieilles gloires parisiennes que j'ai vues oubliées. » Au seuil de la vieillesse , je serai plus vieux que mon âge, sans » fortune et sans considération. Tout mon être actuel repousse une » pareille vieillesse : je ne veux pas être un haillon social Chère » sœur, adorée autant pour tes dernières rigueurs que pour tes y> premières tendresses, si nous avons payé cher le plaisir que j'ai
* eu à te revoir, toi et David, plus tard vous penserez peut-être » que nul prix n'était trop élevé pour les dernières félicités d'un » pauvre être qui vous aimait!... Ne faites aucune recherche ni » de moi , ni de ma destinée : au moins mon esprit m'aura-t-il » servi dan» l'exécution de mes volontés. La résignation , mon ange, » est un suicide quotidien , moi je n'ai de résignation que pour un » jour, je vais en profiter aujourd'hui... »
« Deux heures.
» Oui , je l'ai bien résolu. Adieu donc pour toujours, ma chère * Éve. J'éprouve quelque douceur à penser que je ne vivrai plus » que dans vos cœurs. Là sera ma tombe,... je n'en veux pas d'au- » tre. Encore adieu !... C'est le dernier de ton frère
» Lucien. »
Après avoir écrit cette lettre , Lucien descendit sans faire aucun bruit , il la posa sur le berceau de son neveu , déposa sur le front de sa sœur endormie un dernier baiser trempé de larmes , et sortit. Il éteignit son bougeoir au crépuscule , et , après avoir regardé cette vieille maison une dernière fois , il ouvrit tout doucement la porte de l'allée; mais, malgré ses précautions , il éveilla Kolb qui couchait sur un matelas à terre dans l'atelier.
— Qui fa là?... s'écria Kolb.
— C'est moi, dit Lucien, je m'en vais, Kolb.
— Fus auriez mieux vait te ne chaînais fenir , se dit Kolb à lui-même, mais assez haut pour que Lucien l'entendît.
— J'aurais bien fait de ne jamais venir au monde , répondit Lucien. Adieu i Kolb, je ne t'en veux pas d'une pensée que j'ai moimême. Tu diras à David que ma dernière aspiration aura été un regret de n'avoir pu l'embrasser.
Lorsque l'Alsacien fut debout et habillé, Lucien avait fermé la porte de la maison , et il descendait vers la Charente , par la promenade de Beaulieu , mis comme s'il allait à une fête , car il s'était fait un linceul de ses habits parisiens et de son joli harnais de dandy. Frappé de l'accent et des dernières paroles de Lucien , Kolb voulut aller savoir si sa maîtresse était instruite du départ de son frère et si elle en avait reçu les adieux ; mais, en trouvant la maison plongée en un profond silence, il pensa que ce départ était sans doute convenu , et il se recoucha.
On a, relativement à la gravité du sujet, écrit très-peu sur le suicide, on ne l'a pas observé. Peqt-être cette maladie est-elle inobservable. Le suicide est l'effet d'un sentiment que nous nommerons, si vous voulez, V estime de soi-même, pour ne pas le confondre avec le mot honneur. Le jour où l'homme se méprise , le jour où il se voit méprisé, le moment où la réalité de la vie est en
désaccord avec ses espérances , il se tue et rend ainsi hommage à la société devant laquelle il ne veut pas rester déshabillé de ses vertus ou de sa splendeur. Quoi qu'on en dise, parmi les athées (il faut excepter le chrétien du suicide),, les lâches seuls acceptent une vie déshonorée. Le suicide est de trois natures : il y a d'abord le suicide qui n'est que le dernier 'accès d'une longue maladie et qui certes appartient à la pathologie ; puis le suicide par désespoir, enfin le suicide par raisonnement. Lucien voulait se tuer par désespoir et par raisonnement , les deux suicides dont on peut revenir ; car il n'y a d'irrévocable que le suicide pathologique : mais souvent les trois causes se réunissent , comme chez Jean-Jacques Rousseau..
Lucien , une fois sa résolution prise , tomba dans la délibération des moyens, et le poète voulut finir poétiquement. Il avait d'abord pensé tout bonnement à s'aller jeter dans la Charente; mais, en descendant les rampes de Beaulieu pour la dernière fois /il entendit par avance le tapage que ferait son suicide, il vit l'affreux spectacle de son corps revenu sur IVau , déformé , l'objet d'une enquête judiciaire: il eut», comme quelques suicides, un amour- propre posthume. Pendant la journée passée au moulin de Courtois il s'était promené le long de la rivière et avait remarqué, non loin du moulin , une de ces nappes rondes , comme il s'en trouve dans les petits cours d'eau , dont l'excessive profondeur est accusée par la tranquillité de la surface. L'eau n'est plus ni verte, ni bleue, ni claire, ni jaune ; elle est comme un miroir d'acier poli. Les bords de cette coupe n'offraient plus ni glaïeuls , ni fleurs bleues , ni les larges feuilles du nénuphar , l'herbe de la berge -était courte et pressée, les saules pleuraient autour, assez pittoresquement placés tous. On devinait facilement un précipice plein d'eau. Celui qui pouvait avoir le courage d'emplir ses poches de cailloux devait y trouver une mort inévitable , et ne jamais être retrouvé. — Voilà , s'était dit le poète en admirant ce joli petit paysage , un endroit qui vous met l'eau à la bouche d'une noyade. Ce souvenir lui revint à la mémoire, au moment où il atteignit l'Houmeau. Il chemina donc vers Marsac, en proie à ses dernières et funèbres pensées, et dans la ferme intention de dérober ainsi le secret de sa mort , de ne pas être l'objet d'une enquête , de ne pas être enterré , dé ne pas être vu dans l'horrible état où sont les noyés quand ils reviennent à fleur d'eau. Il parvint bientôt au pied d'une de ces côtes qui se rencontrent si COM. HUM. T. VIIL ik
fréquemment sur. les routes de France r etsartont entre AngeuUnit et Poitiers. LadiMgpncede Bordeaux à Pari» venait avec rapidité ,. les voyageurs allaient sans doute en descendre pour raonler cette longue côte à pied. Lucien , qui ne voulnt pas se laissée voir, se jeta dans un. petit chemin creux et se mit à Gueillir de» fleurs dans une vigne. Quand il reprit la grande route il tenakà la main un gros bouquet de sedwm, une fleur jaune qui vient dan» le caillou des vignobles, et il déboucha précisément derrière us voyageur vêtu tout en. noir les cheveux poudrés , chaussé de souliers en veau d'Orléans à boucles d'argent , brun de visage , et couturé comme si , dans son enfance, il fût tombé dans* le feuv Ce voyageur, à tournure si patemment ecclésiastique, allait lentement et fumait un cigare. En entendant Lucien qui sauta de la vigne sur 1» route , l'inconnu se retourna , parut comme saisi de hi beauté profondément mélancolique du poète , de son houcpiet symbolique et de sa mise élégant& Ce voyageur ressemblait à un* chasseur qui trouve une proie longtemps et inutilement cherchée. IL laissa , en style de: marine Lucien arriver , et retarda sa marche' en ayant l'ahr de regarder le bas de lfr côte. Lucien-, qui fit te même- mouvement » y aperçut une petite calèche attelée de deux chevaux et on postillon à pied»
— Vous avez. laissé courir la diligence, monsieur, vous perdrez votre place , à moins que vous ne voûtiez monter dans ma calèche pour lai rattraper , car la poste va plus vite que la voilure publique, dit le voyageur à Lucien en prononçant ces mots avec un. accent très-marqué d'espagnol et en mettant k son offre une exquise politesse.
Sans attendre la réponse de Lucien , L'Espagpol tirade sa poche un étui à* cigares , et le présenta tout ouvert à Lucie» pour qu'il en prit un.
— Je ne suis pas un voyageur , répondit; Lucien , et je suis trop près du terme de ma course pour nie donna* le plais* de fumer...
— Vous êtes bien sévère envers vous-même , repartit L'Espagnol. Quoique chanoine honoraire de kh cathédrale de Tolède, je me passe de temps en temps un petit cigare. Dieu nous a donné h tabac pour endormir nos passions et nos douleurs-... Ton* me semblés avoir du chagrin, vous en avez du moins» l'enseigne 2tla main, comme le triste dwu.de l'hymen. Tenez tous \;oa chagrins s'en, iront avec la fumée...
UAU&I0N& PKCDUES : EVE ET DAVID. 531
Et te jarêtce retendit sa boîie eu paiftle aiec une sort* de séduction , en jetant à Lucie» des. Kegpréa aAflné&de charité*
— Pardon , mon fève „ réplkjs& sèchement Lucien, il n'y a pas de cigares qui puissant dissiper mes chagrins...
En disant cela , les yeux de Luciea se uawwllèseikt, de tarifiez
— Oh ! jeune homme , est-ce deuc la providence divine qui m'a fait désirer de secouer par un peu d'exercice à pied le sommeil dont sont saisis au matin tem Les voyageurs , aâa <§n& je pusse , en vous consolant, obéir à ma mission ici-bas?... Et quels grands ckagrios pouvez- vous avoir à votée â§e ?
— Vos consolations t mon* père, seraient bien imitHes*: veu&ête» Espagnol , je suis Français ; vous croyez aux commandements de l'Église , BH)i je? suis afchée.. .
— Santa Virgen del Piiar!... veus êtes aJhée, s'écria le prêtre en passant son: bras sou» ceFoi ée Lucien avec vm emfreasement «ttterml. Eh t voilà Fane des cm ioeiléstqne je n'étais promis d'observer à. Paria» E« Espace , nous neerefeons pus aux a&fe&.« Il n'y m qu'ei» France, ai , à dis-neuf an», o* paisse worn de parentes opinions*
— Oh! je ^o» un athée aa cmmpkn ; je m crois- wi en Dieu, nîà la société , ni m bonheur. Regardez-moi doue bien , mon père ; car , èans» quelques heures , je ne sera* plus. Voilà mon dernier soleil!... dit Lucien avec m sorte d'emphase en montrant le ciel.
— Ah! çà , qti'avez-vous fait pour mourir ? qui vous a condamné à mort ?
— Un tribnnaF souverain : moi-même!
— Enfant î s'écria le prêtre. Avez-vous tué un homme? Téchafaud vous attend-il? Raisonnons un peu ? Si vous voulez rentrer, selon vous, dans le néant, tout vous est indifférent ici-bas.
Lucien inclina la tète en signe d'assentiment.
— Eh ! bien vous pouvez alors me conter vos peines?.,. Il s'agit sans «teule de quelques amourettes qui vont mal?...
Lucien fît un geste d'épaules très-significatif»
— Vous voiriea vous tuer pour éviter le déshonneur , ou pauce qu* vous désespérez de la vie? eh ! bien , vous vous, lucre* aussi bien Poitiers qu'à Augoutéaie, à Touts aussi bien qu'à Poitiers. Les sables* mouvants de la Loire ne rendent pas leur proie...
— Non, mon père, répondit Lucien, j'ai mm affiiire. U y a
vingt jours , j'ai vu Ja plus charmante rade où puisse aborder dans l'autre monde un homme dégoûté de celui-ci...
— Un autre monde!... vous n'êtes plus athée.
— Oh! ce que j'entends par l'autre monde, c'est ma future transformation en animal ou en plante...
— Avez-vous une maladie incurable ?
— Oui, mon père...
— Àh! nous y voilà, dit le prêtre, et laquelle?
— La pauvreté.
Le prêtre regarda Lucien en souriant et lui dit avec une grâce infinie et un sourire presque ironique*: — Le diamant ignore sa valeur.
— Il n'y a qu'un prêtre qui prisse flatter un homme pauvre qui s'en va mourir!... s'écria Lucien.
— Vous ne mourrez pas , dit l'Espagnol avec autorité.
— J'ai bien entendu dire, reprit Lucien, qu'on dévalisait les gens sur la route, je ne savais pas qu'on' les y enrichît.
— Vous allez le savoir, dit le prêtre après avoir examiné si la distance à laquelle se trouvait la voiture leur permettait de faire seuls encore quelques pas. Ecoutez-moi , dit le prêtre ta mâchonnant son cigare, votre pauvreté ne serait pas une raison pour mourir. J'ai besoin d'un secrétaire, le mien vient de mourir à Irun. Je me trouve dans la situation où fut le baron de Goërtz , le fameux ministre de Charles XII , qui arriva sans secrétaire dans une petite ville en allant en Suède, comme moi je vais à Paris. Le baron rencontra le fils d'un orfèvre , remarquable par une beauté qui ne pouvait certes pas valoir la vôtre... Le baron de Gcërtz trouve à ce jeune homme de l'intelligence , comme moi je vous trouve de la poésie au front ; il le prend dans sa voiture , comme moi je vais vous prendre dans la mienne ; et, de cet enfant condamné à brunir des couverts et à fabriquer des bijoux dans une petite ville de province comme Angoulême, il en fait son favori, comme vous serez le mien. Arrivé à Stockholm , il installe son secrétaire et l'accable de travaux. Le jeune secrétaire passe les nuits à écrire ; et , comme tous les grands travailleurs , il contracte une habitude , il se met à mâcher du papier. Feu monsieur de Malesherbes faisait , lui, des camouflets et il en donna, par parenthèse, un à je ne sais quel personnage dont le procès dépendait de son rapport. Notre beau jeune homme commence par du papier blanc , mais il s'y accoutume et
passe aux papiers écrits qu'il trouve plus savoureux. On ne fumait pas encore comme aujourd'hui. Enfin le petit secrétaire en arrive, de saveur en saveur, à mâchonner des parchemins et à les manger. On s'occupait alors, entre la Russie et la Suède, d'un traité de paix que les États imposaient à Charles X II, comme en 1814 on voulait forcer Napoléon à traiter de la paix. La base des négociations était le traité fait enire les deux puissances à propos de la Finlande ; Goêrtz en confie l'original à son secrétaire; mais, quand il s'agit de soumettre le projet aux États, il se rencontrait cette petite difficulté, que le traité ne se trouvait plus. Les États imaginent que le ministre, pour servir les passions du Roi , s'est avisé de faire disparaître cette pièce , le baron de Goertz est accusé : son secrétaire avoue alors avoir mangé le traité... On instruit un procès, le fait est prouvé, le secrétaire est condamné à mort. Mais, comme vous n'en êtes pas là , prenez un cigare , et fumez-le en attendant notre ca-
Lucien prit un cigare et l'alluma, comme cela se fait en Espagne, au cigare du prêtre en se disant : — Il a raison, j'ai toujours -le temps de me tuer.
— C'est souvent , reprit l'Espagnol, au moment où les jeunes gens désespèrent le plus de leur avenir, que leur fortune commence. Voilà ce que je voulais vous dire, j'ai préféré vous le prouver par un exemple. Ce beau secrétaire, condamné à mort, était dans une position d'autant plus désespérée que le roi de Suède ne pouvait pas lui faire grâce, sa sentence ayant été rendue par les États de Suède; mais il ferma les yeux sur une évasion. Le joli petit secrétaire se sauve sur une barque avec quelques écus dans sa poche, et arrive à la cour de Courlande , muni d'une lettre de recommandation de Goertz pour le duc , à qui . le ministre suédois expliquait l'aventure et la manie de son protégé. Le duc place le bel enfant comme secrétaire chez son intendant. Le duc était un dissipateur, il avait une jolie femme et un intendant, trois causes de ruine. Si vous croyiez que ce joli homme, condamné à mort pour avoir mangé le traité relatif à la Finlande, se corrige de son goût dépravé , vous ne connaîtriez pas l'empire du vice sur l'homme ; la peine de mort ne l'arrête pas quand il s'agit d'une jouissance qu'il s'est créée ! D'où vient cette puissance du vice ? est-ce uue force qui lui soit propre, ou vient-elle de la faiblesse humaine? Y a-t-il des goûts qui soient placés sur les limites de la folie ? Je ne puis m'empêcher de rire des
lèche.
moralistes «fui vealeat combattre 4e paroles natales mec 4e belles phrases !..« Il y «*t am mènent où 3c doc, effrayé du Tefes qae lai §t son intendant à propos 4'nne demande d'argent, vnartot des comptes >, une sottise! H s'y a rien 4e plas focifce q ae d'écrire tn compte , la difficulté atat jamais Ja. L'intendant ooafti tontes les pièces à son secrétaire peur établir 4e btlaa 4e la liste civile de Coorlaade. A« nrihea de son travail et de la nuit «à Mie finissait, notre petit mangeur de papier s'aperçoit qu'il mâche «ne quittance in 4ac pour une somme considérable : Ja pear le saisît, il s'arrête à moitié de la signa tare., il court se jeter aux pieds de la duchesse •en toi esplifaaat sa manie, *n «anèoraBt la protection 4e sa souveline, et l'hoaiorant aa aûiiea de& mk. La beauté du fesse coaimis fit une Sotte impression sur celle Jeanne *jn'eMe l'épousa lotsqa'eile fat veuve. Ainsi, en pteia dis-tekièaïe siècle , dans an pays on régnait le blason, le ék d'un tuCévue devint prince souverain... Il est devenu quelque chose de mieux!... Il a été régent à ia wrt de 4a preanère Cnftberiné, al ;a goavaraé ^'impératrice Anne et -variât être lettiefceh*u4e la Raasàe. £h! bien, jeaoe homme, sachez une chose :\ c'est que si vous êtes plus beau qae Biren, moi je vaux 'bien, «farine awrnpfe chanoine, de baron 4e Ooërtz. Ainsi, montiez ! nons^oas trouverons on duché de Courtaude à Pans , et, à défaut de duché, nous aurons toajoai? bien ia duchesse.
L'Espagnol passa la main sons le bras de Lucien, le força littéralement à monter dans sa voilure , «et ie postiflott referma la porfier©.
— Mamtenant parlez, je vous éoonte , dit le chanoine 4e Tolède à Laden stupéfait. <Je sais m vienx iprétre à qui tous pouvez tout dire sans danger. Vous ntavez sans doate encore mangé que votre patrimoine au l'argent de votre maman. ¥aus .aurez .fait votre petit trou à la taie, et nous avons de l'honneur jusqu'au bout 4e nos jolies petites bottes tfiaes... Allez, confessez- vous hardiment , ce «era âbsotoment comme si vous vous parliez à vous-môam
Lucien se trouvait dans la situation 4e ne péobear de je ne sais quel conte arabe, qui, vodant se noyer en plein Océan , tombe au milieu de contrées sons-marines et y devient roi. lie prêtre espagnol paraissait si véritablement affectueux que le poète n'hésita pas à toi ouvrir son cœur ; il toi raconta donc , d'Angeulême a llnffiec, toute sa vie , en n'omettant aacaoe de «es fentes, et ^finissant par ie dernier désastre qn 41 venait de causer. Au moment ou il termt-
lUilifflOPig MR»UES : EVE ET DAVID.
mit ce récit, -d'autant plus poétiquement débité que Lucien le répétait pour Ja troisième fois depuis quinze jours, il arrivait an point où, sur h mttevprès de Raflec, se trouve le domaine de la Camille de Rasiignac, dont le nom , la première fois qu'il Je prononça , *fit faire an mouvement à l'Espagnol
— Voici, dit-il, d'où est parti le jeune Bastignac<qai ne me vaut «sentes pas , «t qui a eu plus de bonheur que «oi.
— Oui, cette drôle de gentilhommière est la maison de son père. Il est devenu, comme je vous le disais, l'amant de madame de Nucingen, la femme du fameux banquier. Moi , je me suis laissé aller à la poésie ; lui., plus habile , a donné dans le solide...
Le prêtre ài arrêter sa calèche, il voulut, par curiosité, parcourir la petite avenue qui ée la route conduisait à la maison el -regarda tout av«c pks d'intérêt que Lucien n'en attendait d'un prêtre espagnol
— Vous connaissez donc les Rastignac ?... lui demanda Lucien.
— Je -cornais tout Parts, dit l'Espagnol en remontant dans sa voiture. Ainsi, fente de éK ou «donne mille francs, vous alliez vous tuer. Vous êtes nn enfant , vous çe connaissez ni les .hommes , ni les choses. Une destinée vaut' tout ce que d'homme l'estime, et voos n'évaluez votre avenir que doaee tniHe francs; eh ! bien , je vous achèterai tout-à-l'heure davantage. Quant à l'emprisonnement de votre beau-frère, c'est «ne vétille : «i ce cher monsieur Séchard a fait une découverte , il sera riche. Les riches n'ont jamais été m» en prison pour dettes. Voos ne we paraissez pas fort en Histoire. U y a deux Histoires : l'Histoire officielle, menteuse, qu'on enseigne , l'Histoire ad wstem deiphini ; puis l'Histoire secrète, nànoatfles véritables «causes des événements, une histoire honteuse, fcass&z^moi vons raconter, en trois mots, une autre historiette que vonsine •connaissez pas. Un ambitieux, prêtre et jeune, veut entrer an affaires pnntifaee, «il «e fait Je chien couchant du favori, le favori d'une reine; 1e favori devient «en 'bienfaiteur, et lui donne le cang 4e mtaistre en lui jdonnaat place au Gmseil. Un «oir, un de ces Émîmes *qwi cment rendre wnice ( ne rendez jamais un -service qu'on ne vous demande pas ! ) écrit au jeune ambitieux que la nie de «on èienudtenr est menacée. Le roi s'est courroucé d'àvot on maître , demain le fevori doit être tué Vil *se rend au pa-
— Àni
lais. Eh ! bien, jeune homme, qu'auriez-vous fait en recevant celte lettre?...
— Je serais allé sur-le-champ avertir mon bienfaiteur , s'écria vivement Lucien.
— Vous êtes bien encore l'enfant que révèle le récit de votre existence, dit le prêtre. Notre homme s'est dit : Si le roi va jusqu'au crime , mon bienfaiteur est perdu. Je dois avoir reçu cette lettre trop tard, et H a dormi jusqu'à l'heure où l'on tuait le favori..
— C'est un monstre! dit Lucien , qui soupçonna chez le prêtre l'intention de l'éprouver.
— Il s'appelle le cardinal de Richelieu , répondit le chanoine , et son bienfaiteur a nom le maréchal d'Ancre. Vous voyez bien que vous ne connaissez pas votre histoire de France. N'avais-je pas raison de vous dire que I'histoire enseignée dans les collèges est une collection de dates et de faits , excessivement douteuse d'abord , mais sans la moindre portée. A quoi vous sert-il de savoir que Jeanne d'Arc a existé? En avez-vous jamais tiré celte conclusion que, si la France avait alors accepté la dynastie angevine des Plantagenets , les deux peuples réunis auraient aujourd'hui l'empire dn monde , et que les deux îles où se forgent les troubles politiques du continent seraient deux provinces françaises?... Mais avez-vous étudié les moyens par lesquels les Médicis , de simples marchands , sont arrivés à être Grands-Ducs de Toscane?
— Un poète , en France , n'est pas tenu d'être un Bénédictin , dit Lucien.
— Iih ! bien , jeune homme , ils sont devenus Grands-Ducs , comme Richelieu devint Ministre. Si vous aviez cherché dans l'histoire les causes humaines des événements, au lieu d'en apprendre par cœur les étiquettes, vous en auriez tiré des préceptes pour votre conduite. De ce que je viens de prendre au hasard dans la collection dos faits vrais résulte cette loi : Ne voyez dans les hommes, et surtout dans les femmes, que des instruments; mais ne le leur laissez pas voir. Adorez comme Dieu même celui qui , placé plus haut que vous, peut vous être utile, et ne le quittez pas qu'il n'ait payé très-cher votre servilité. Dans le commerce du monde , soyez enfin âpre comme le juif et bas comme lui : faites pour la puissance tout ce qu'il fait pour l'argent. Mais aussi n'ayez pas plus de souci de l'homme tombé que s'il n'avait jamais existé. Savez*
vous pourquoi vous devez vous conduire ainsi?... Vous voulez dominer le monde , n'est-ce pas? il faut commencer par lui obéir et le bien étudier. Les savants étudient les livres , les politiques étudient les hommes , leurs intérêts , les causes génératrices de leurs actions. Or le monde, la société , les hommes pris dans leur ensemble , sont fatalistes ; ils adorent l'événement. Savez- vous pourquoi je vous fais ce petit cours d'histoire? c'est que je vous crois une ambition démesurée...
— Oui , mon père !
— Je l'ai bien vu , reprit le chanoine. Mais en ce moment vous vous dites : Ce chanoine espagnol invente des anecdotes et pressure l'histoire pour me prouver que j'ai eu trop de vertu...
Lucien se prit à sourire en voyant ses pensées si bien de-
— Eh ! bien , jeune homme , prenons des faits passés à l'état de banalité, dit le prêtre. Un jour la France est à peu près conquise par les Anglais, le roi n'a plus qu'une province. Du sein du peuple deux êtres se dressent: une pauvre jeune fille, cette même Jeanne d'Arc dont nous parlions; puis un bourgeois nommé Jacques Cœur. L'une donne son bras et le prestige de sa virginité, l'autre donne son or : le royaume est sauvé. Mais la fille est prise!... Le roi, qui peut racheter la fille , la laisse brûler vive. Quant à l'héroïque bourgeois, le roi le laisse accuser de crimes capitaux- par ses courtisans , qui en font curée. Les dépouilles de l'innocent , traqué , cerné , abattu parla justice, enrichissent cinq maisons nobles... Et le père de l'archevêque de Bourges sort du royaume , pour n'y jamais revenir, sans un sou de ses biens en France , n'ayant d'autre argent à lui que celui qu'il avait confié aux Arabes, aux Sarrasins en Égypte. Vous pouvez dire encore : Ces exemples sont bien vieux , toutes ces ingratitudes ont trois cents ans d'Instruction Publique, et les squelettes de cet âge-là sont fabuleux. Eh! bien, jeune homme, croyez -vous au dernier demi-dieu de la France , à Napoléon? Il a tenu l'un de ses généraux dans sa disgrâce , il ne l'a fait maréchal qu'à contrecœur, jamais il ne s'en est servi volontiers. Ce maréchal se nomme
Kellermann. Savez-vous pourquoi? Kellermann a sauvé la
France et le premier consul à Marengo par une charge audacieuse qui fut applaudie au milieu du sang et du feu. 11 ne fut même pas question de cette charge héroïque dans le bulletin. La cause de la froideur de Napoléon pour Kellermann est aussi la cause de la dis
vinées.
538 II. LIVJUK, KEKV8 DE IA W» DS «ROVINCE.
grâce ée Foocfcé , do f*riitoe de Talleyraed : «'-est ringrUitode du roi Charles Vil , de Riabeiieu , l'ingratitude.. .
— Ma» 9 mon père , h onppoaer <pie vous oie sauriez la w «s que vous fassiez ma f orfcone , dit Lucien, vous me readez ainai ta reconnaissance «nez légère.
— Petit drôle , dit l'abbé soudant et promit 1'oeeiUe de Lucien pour la lui tortiller .avec une familiarité quasi noyak , « vo«s «éez ingrat avec moi, vous seriez alors un homme if «4 , et je»e vous en voudrais pas; mais vous n'en êtes pas encore là, or., simple -écolier , vous avez wnin passer itaop tôt maître C'est Je défaut -des Français dans wotoe époque. Ils ont été gâtés tons par l'enBaniefde Napoléon. Vous donnez votre démission parce que vans ne pouvez pas obtenir J'épatdette que vms souhaitez... Mais anrez-veus. rapporté tous vos vouloirs , toutes vos actions à une idée?...
— Hélas! non, dit Lucien.
— Tons avez été «ce que tas .Anglawiippelfeat Aneemswtemt , reprit le chanoine en souriant.
— Qu'importe ce que j'ai été, si je ae pais jpius rim être J répondit Lucien.
— Qu'il se trame derrière toutes vos belles qnatihés mue ierce semptr virais , dit le prêtre en tenant à montrer qn'ii savait no peu de latin , et rien ne vous résistera dans le monde. lewoHs^âme assez dojà.««
taries sourit dïun air d'incrédulité.
— Ovà , reprit V inconnu eu répondait .an aonrirotAe Lucien , voos «'intéressez comme si «vous étice «nom fiis, et je snù* assez poissant pour «ont» parler à coaur ouvert , comme «eus venez de me parler. &a*ez-*ous ce qui me plafe de mousL-. Vous arez fait en vous-même table case., et vous (pouvez alors entendre un court de morale «qui .ne se fait ootte part ; car les {hommes, rassemblés en troupe , «ont encore pins hypocrites qu'ils ne ie sont quand ieur intérêt des oblige <a jouer 1a comédie. Aussi pa»e-£~un aie famé patrie de sa vie à sarcler ce «que l'on a laiaoéiponsnr don son cœur pendant sou adolescence. -Cette ^opération s'appelle acquérir de l'expérience.
Lucien., «u écoutant ie prêtre, se disait : — ¥oiià quelque «roi poUliqoeiendiantë de s'amuser en chemin. Il je plaît à faire changer d'opinion un pauvre garçon .qu'il rencontre snr le bord d'un suicide, et il va me lâcher au -bout de -sa plaisanterie»* Mais il en-
ilXlttlOftS BBRDUtift Z EVE ET DAVID.
tend bien Je paradose , et il me parait .tout aussi fort que Blondet ou tjue Lousteau.
-Malgré cette sage réflexion., 3a corruption tentée par ce diplomate «ur laicéen entrait profondément dans cette âme assez disposée à la recevoir , et y faisait d'autant plus de ravages qu'elle s'appuyait sur de célèbres exemples. Pris par le charme de cette conversation cynique, Lucien se raccrochait d'autant plus volontiers à la vie qu'il se sentait ramené du fond de son suicide à la surface par un bras puissant.
En ceci, le prêtre triomphait évidemment. Aussi, de temps en temps*, avait -il accompagné ses sarcasmes historiques d'un malicieux sourire.
— Si votiœ façon de traiter la morale ressemble à velre manière d'envisager l'histoire , dit Lucien, je voudrais bien savoir quel est en ce moment le mobile de voire apparente charité?
— Ceci , jeune homme , est le dernier point de mon prône, et vous a»e (permettrez de le réserver , car alors nous ne nous qaitteiwas pas^ujonrdtmi , répondit- il avec Ja finesse d'un .prêtre qui voit sa malice réussie.
— Eà! .bien, parlez- moi morale? dit Lucien qui se dit en Luimême .Je vais Je faire poser.
— La morale , jeune 'homme , commence k la loi,, ditfie .prêtre. S'il ne s'agissait que de religion , .les lois seraient inutiles : les peuples religieux ont peu 4e lois. Au-dessus de la loi civile , est la loi politique. Eh! bien , voulez vous -savoir ce qui , pour un homme lunatique., .est écrit sur le front de «voire dix-neuvième siècle ? Les étaaaçais «ont itweulé, en 4793^ une souveraineté populaire qui o*est terminée pur un .empereur absolu. Voilà .pour votre .histoire matmale. Quant aux mœurs : madame Tallion et madamc.de flcau- Jtaraats «ont tenu la môme conduite, Btopeiéon «épouse Tune , en (fait votre impératrice , et n'a jamais vsoulu .recevoir l'autre, quoiqu'elle fût princesse. Sans culotte en 1793, Napoléon chausse 1» «couronne de «fer en i&04. Les féroces amants de 4'Égmêàlé ou la ■Mtam de 4.792 , deviennent , dès 1806, complices d'une aristocratie légitimée par Louis &VHL A l'étranger, l'aristocratie, qui trône oufoufd'faui dans son faubourg Saint*€e*main, a fait pis.: elle a été «soriène , elle a été marchande , elle a fût des .petits pâtés., elle a< •été cuisinière, fermière, gardease de moutons. £n France donc, la -loi politique .aussi bien que la loi morale , tous et chacun ont dé-
medti le début au point d'arrivée , leurs opinions par la conduite, ou la conduite par les opinions. Il n'y a pas eu de logique , ni dans le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n'avez- vous plus de morale. Aujourd'hui, chez vous, le succès est la raison suprême de toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le fait n'est donc plus rien en lui-même, il est tout entier dans l'idée que les autres s'en forment. De là, jeune homme, un second précepte : ayez de beaux dehors ! cachez l'envers de votre vie , et présentez un endroit trèsbrillant. La discrétion , celte devise des ambitieux , est celle de notre Ordre : faites-en la vôtre. Les grands commettent presque autant de lâchetés que les misérables ; mais ils les commettent dans l'ombre et font parade de leurs vertus : ils restent grands. Les petits déploient leurs vertus dans l'ombre , ils exposent leurs misères au grand jour : ils sont méprisés. Vous avez caché vos grandeurs et vous avez laissé voir vos plaies. Vous avez eu publiquement pour maîtresse unç actrice , vous avez vécu chez elle , avec elle : vous n'étiez nullement répréhensible , chacun vous trouvait l'un et l'autre parfaitement libres ; mais vous rompiez en visière aux idées du monde et vous n'avez pas eu la considération que le monde accorde à ceux qui lui obéissent. Si vous aviez laissé Coralie à ce monsieur Camusot , si vous aviez caché vos relations avec elle , vous auriez épousé madame de Bargfeton , vous seriez préfet d'Angoulême et marquis de Rubempré. Changez de conduite : mettez en dehors votre beauté, vos grâces , votre esprit , votre poésie. Si vous vous permettez de petites infamies, que ce soit entre quatre murs : dès lors vous ne serez plus coupable de faire tache sur les décorations de ce grand théâtre appelé le monde. Napoléon appelle cela : laver son linge saie en famille. Du second précepte découle ce corollaire : tout est dans la forme. Saisissez bien ce que j'appelle la Forme. 11 y a des gens sans instruction qui , pressés par le besoin , prennent une somme quelconque, par violence , à autrui : on les nomme criminels et ils sont forcés de compter avec la justice. Un pauvre homme de génie trouve un secret dont l'exploitation équivaut à un trésor, vous lui prêtez trois mille francs (à l'instar de ces Cointet qui se sont trouvé vos trois mille francs entre les mains et qui vont dépouiller votre beau-frère) , vous le tourmentez de manière à vous faire céder tout ou partie du secret , vous ne comptez qu'avec votre conscience , et votre conscience ne vous mène pas en Cour d'Assises. Les ennemis de l'ordre social profitent de ce con-
traste pour japper après la justice et se courroucer au nom du peuple de ce qu'on envoie aux galères un voleur de nuit et de poules dans une enceinte habitée , tandis qu'on met en prison , à peine pour quelques mois , un homme qui ruine des familles : mais ces hypocrites savent bien qu'en condamnant le voleur les juges maintiennent la barrière entre les pauvres et les riches, qui, renversée, amènerait la fin de l'ordre social ; tandis que le banqueroutier, l'adroit capteur de successions , le banquier qui tue une affaire à son profit , ne produisent que des déplacements de fortune. Ainsi , la société, mon fils, est forcée de distinguer, pour son compte, ce que je vous fais distinguer pour le vôtre. Le grand point est de s'égaler à toute la Société. Napoléon , Richelieu , les Médicis s'égalèrent à leur siècle. Vous, vous vous estimez douze mille francs!... Votre Société n'adore plus le vrai Dieu , mais le Veau-d'Or ! Telle est la religion de votre Charte , qui ne tient plus compte , en politique , (fue de la propriété. N'est-ce pas dire à tous les sujets : Tâchez d'être riche !... Quand , après avoir su trouver légalement une fortune , vous serez riche et marquis de Rubempré , vous vous permettrez le luxe de l'honneur. Vous ferez alors profession de tant de délicatesse, que personne n'osera vous accuser d'en avoir jamais manqué , si vous en manquiez toutefois en faisant fortune , ce que je ne vous conseillerais jamais, dit le prêtre en prenant la main de Lucien et la lui tapotant Que devez-vous donc mettre dans cette belle tête?... Uniquement le thème que voici : Se donner un but' éclatant et cacher ses moyens d'arriver , tout en cachant sa marche. Vous avez agi en enfant, soyez homme, soyez chasseur, mettez-vous à l'affût , embusquez-vous dans le monde parisien , attendez une proie et un hasard , ne ménagez ni votre personne , ni ce qu'on appelle la dignité ; car nous obéissons tous à quelque chose, à un vice, à une nécessité, mais observez la loi suprême! le secret.
— Vous m'effrayez , mon père ! s'écria Lucien , ceci me semble une théorie de grande route.
— Vous avez raison , dit le chanoine , mais elle ne vient pas de moi. Voilà comment ont raisonné les parvenus, la maison d'Autriche, comme la maison de France. Vous n'avez rien, vous êtes dans la situation des Médicis , de Richelieu , de Napoléon au début de leur ambition ; ces gens-là, mon petit , ont estimé leur avenir au prix de l'ingratitude , de la trahison , et des contradictions les plus
542 II. LlVRJt, S€ÈMS DE LA VIE DE PROVIKCE.
violentes. 11 faut tout oser pour tout avoir.. Raisonnons»? Quand vous vous, asseyes à une table de bouillotte, en discuter- voua les conditions? Les règles sont là , vous, les acceptes.
— Allons, pensa Lucien, il connaît la. bouillotte.
— Comment, vous conduisez-vous à la bouillotte?^, dit le prêtre, y praiiquez-^«us la plus belle des vertus, la franchise? Non seulement vous cachez votre jeu , mais encore vous» tachez de &ure croire r quand vous êtes» sûr de triompher, que vous aile» bout perdre. Enfin , vous dissimulez, n'est-ce pas . Vou* meniez pour gagner cinq louis !... Que dkiez-vevs d'iia joueur asez généreux pour prévenir les antres qu'il a brelan earaé? Eh! nient* l'ambitieux qui veut lutter avec le» préceptes de la vertu » dans une carrière où se» antagonistes s'en privent , est un en/an* à qui las- vieux politiques diraient coque les joueurs disent à celui qui ne profite pas de ses brelans : — Monsieur r ne jouez jamais à la beailktteu* Est-ce vous: qui faites>les règles- dan» le jeu du Famhkien? Pourquoi vous airji dit de vous égdfer à la: Société ?... « C'est, qu'aujourd'hui , jeune homme, la Société* s'est inseneibLemttnt arrogé tant de droits sur les individus., que l'individu se trouve obligé de combatte* la Société. U n'y a plu& de loi», iL n'y a que ée&umur», c'est-à-dire des simagrées „ toujours la forme.
Lucien fit un geste d'étonnement
— Ah ! mon enfant; difc le prévue en craignant d'avoir révolté la tandeur de Lucien , vous attendiez vous i trowter l'ange- Gabriel dans un abbé chargé de toutes tes rmquifcés de la eaafne-diploBiatie de deux rois (je sui» l'intermédiaire: âtfre; Ferdinand VII et Louis XVIII, deu& grands... rois qui doivent tous, àétit ht couronne à de profonde»*., combinais©»*)?.,. J* crois* en Dieu, mais je crois, bien plus, en notes Ordre, et notre 0*d*e ne croit (fu'au pouvoir temporel. Pour rendre le* pouvoir temporel très-fort , notre Ordre maintient l'Église apostolique, catholique et romaine, •c'est-à-dire ressemble des sentiments què tiennent le peuple dans l'obéissance. Nous sommes les Templier» moderne», neu» avons une doctrine. Comme le Temple , notre Ordre fut brisé par les mêmes raisons : il s'était égalé au monde. Voulez-vous, être soldat, je serai votre capitaine. Obéissez-mot comme une femme obéit à son mari, comme un enfant obéit à sa mère, je vous garatm qu'en moin» de trois ans vous seres. marquis de Ruhempré , vous épouserez une de» plus nobles fille» du faubourg Saint-Germain, et
IllUSlOftS FSB&UES : ÈVB ET DAVI».
vous, vons assiérez un jour sur les battes de la Pairie.. In ce moment,, si je ne vous a#ais pas amusé par ma conversa lion, que seriez-vtns? oo cadavre introuvable daim nn profond \k de vase; eh ! bien , faites un effort de poésie?... (Là Lucien Regarda son. protecteur a*ea curiosité. ) — Le jeune homme qui se trouve assis Mt , dans eet te. calèche,, à côté de l'abbé Carfo» Hofrera^ chanoine honoraire du chapitre de Tolède , envoyé secret de Sa Majesté Verdinand VII à Sa» Majesté ie ro^de France,, pour lui apporter une dépêche: oh â< lui dit peut-être : « Quwnd veus m'aurez délivré, faite* pendre tou» ceuœ fue je e&resse en ce moment! » ce jeune homme , dit l'inconnu , n'a plus rien, de commun avec le poète qui vient de mourir. Je vous>ai péché t je vous ai rendu, la vie, et voua m'appartenez comme la créature est au créateur» cornue dans Les contes do fées, l'A frite est au génie, comme Ificogtan est an Sultan, comme le corps est à l'âme ! Je vous maintiendrai, moi, d'une main puissante dans la voie du pouvoir, et, je vous promets néanmoins une vie de plaisirs , d'honneurs , de fêtes continuelles. .. . Jamais l'argent ne vous manquera,... Vous brillerez t vous paraderez , pendant que r courbé dans la boue des fondations, j'assurerai le brillant édifice de votre fortune. J'aime le pouvoir pour le pouvoir, moi! Je serai toujours heureux de vos jouissances qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vousL.. Eh! bien, le jour où ce pacte d'homme à démon, d'enfant à diplomate, ne vous conviendra plus, vous pourrez toujours aller chercher un petit endroit, comme celui dont vous parliez, pour vous noyer : vous, serez un peu plus ou un peu moins* ce que. vous êtes aujourd'hui , malheureux ou déshonoré...
— Ceci n'est pas une homélie de l'archevêque de Grenade! s'écria Lucien en voyant la calèche arrêtée à une poste.
- — Je ne sans pas quel nom vous donnez à cette instruction sommaire, mon fils, car je vous adopte et ferai de vous mon héritier; maïs c'est le code de l'ambition» Les élus de Dieu sont en petit nombre. Il n'y. a pas de choix : ou il faut aller au fond du cloître (et. vous y retrouvez souvent le monde en petk !.), ou il faut accepter ee code.
— Peut-être vaut-ii mieux n'être pas si savant , dit Lucien en essayant de sonder l'âme de ce terrible prêtre.
— Comment! reprit le chanoine ,, après avoir joué sans connaître les règles du jeu vous abandonnez la partie au moment ou. vous
y devenez fort, où vous vous y présentez avec un parrain solide.... et sans même avoir le désir de prendre une revanche! Comment, vous n'éprouvez pas l'envie de monter sur le dos de ceux qui vous ont chassé de Paris*!
Lucien frissonna comme si quelque instrument de bronze , un gong chinois, eût fait entendre ces terribles sons qui frappent sur les nerfe.
— Je ne suis qu'un humble prêtre , reprit cet homme en laissant paraître une horrible expression sur son visage cuivré par le soleil de l' Espagne; mais si des hommes m'avaient humilié, vexé , torturé , trahi , vendu , comme vous l'avez été par les drôles dont vous m'avez parlé, je serais comme l'Arabe du désert !.... Oui , je dévouerais mon corps et mon âme à la vengeance. Je me moquerais de finir ma vie accroché à un gibet , assis à la garrot , empalé , guillotiné, comme chez vous; mais je ne laisserais prendre ma tête qu'après avoir écrasé mes ennemis sous mes talons.
Lucien gardait le silence , il ne se sentait plus l'envie de faire poser ce prêtre.
— Les uns descendent d'Abel , les autres de Gain , dit le cha noine en terminant ; moi je suis un sang mêlé : Caïn pour mes ennemis, A bel pour mes amis, et malheur à qui réveille Caïn!... Après tout, vous êtes Français , je suis Espagnol et, de plus, chanoine!...
— Quelle nature d'Arabe ! se dit Lucien en examinant le protecteur que le ciel venait de lui envoyer.
L'abbé Carios Herrera n'offrait rien en lui-même qui révélât le .lésuite. Gros et court, de larges mains, un large buste, une force herculéenne, un regard terrible, mais adouci par une mansuétude de commande ; un teint de bronze qui ne laissait rien passer dit dedans au dehors, inspiraient beaucoup plus la répulsion que l'attachement. De longs et beaux cheveux poudrés à la façon de ceux du prince de Talleyrand donnaient à ce singulier diplomate l'air d'un évéque , et le ruban bleu liséré de blanc auquel pendait une croix d'or indiquait ^Tailleurs un dignitaire ecclésiastique. Ses bas de soie noire moulaient des jambes d'athlète. Son vêtement d'une exquise propreté révélait ce soin minutieux de la personne que les simples prêtres ne prennent pas toujours d'eux , surtout en Espagne. Un tricorne était posé sur le devant de la voiture armoriée aux armes d'Espagne. Malgré tant de causes de répulsion, des manières
à la fois violentes et patelines atténuaient l'effet de la physionomie; et, pour Lucien, le prêtre s'était évidemment fait coquet, caressant, presque, chat. Lucien examina les moindres choses d'un air soucieix. 11 sentit qu'il s'agissait en ce moment de vivre ou de mourir, car il se trouvait au second relais après Ruffec. Les dernières phrases du prêtre espagnol avaient remué beaucoup de cordes dans son cœur : et, disons-le à la honte de Lucien et du prêtre qui, d'un œil perspicace, étudiait la belle figure du poète, ces cordes étaient les plus mauvaises , celles qui vibrent sous l'attaque des sentiments dépravés. Lucien revoyait Paris , il ressaisissait les rênes de la domination que ses mains inhabiles avaient lâchées, il se vengeait ! La comparaison de la vie de province et de la vie de Paris qu'il venait de faire , la plus agissante des causes de son suicide, disparaissait : il allait se retrouver dans son milieu, mais protégé par un politique profond jusqu'à la scélératesse de Cromwell.
— J'étais seul, nous serons deux, se disait-il.
Plus il avait découvert de fautes dans sa conduite antérieure , plus l'ecclésiastique avait montré d'intérêt. La charité de cet homme s'était accrue en raison du malheur, et il ne s'étonnait de rien. Néanmoins Lucien se demanda quel était le mobile de ce meneur d'intrigues royales. Il se paya d'abord d'une raison vulgaire : les Espagnols sont généreux! L'espagnol est généreux, comme l'Italien est empoisonneur et jaloux, comme le Français est léger, comme l'Allemand est franc, comme le .luif est ignoble, comme l'Anglais est noble. Renversez ces proposions? vous arriverez au vrai. Les juifs ont accaparé l'or, ils écrivent Robert ie Diable, ils jouent Phèdre, ils chantent Guiliaume Ttil , ils commandent des tableaux, ils élèvent des palais, ils écrivent Reiaibiider et d'admirables poésies , ils sont plus puissants que jamais, leur religion est acceptée, enfin ils font crédit au Pape! En Allemagne, pour les moindres cho es , on demande à un étranger : — Avezvous un contrat? tant on y fait de chicanes. En France, on applaudit depuis cinquante ans à la Scène des stupidités nationales , en continue à porter d'inexplicables chapeaux , et le gouvernement ne change qu'à la condition d'être toujours le même!... L'Angleterre déploie à la face du monde des perfidies dont l'horreur ne peut se comparer qu'à sou avidité. L'Espagnol, après avoir eu l'or des deux Indes, n'a plus rien. Il n'y a pas de pays du monde où il y ait moins d'empoisonnements qu'en Italie , et où les mœurs soient
COM. HUM. T. VHT. 35
plus faciles et plus courtoises. Les Espagnols ont beaucoup \ètû sut1 la réputation des Maures.
Lorsque l'Espagnol remonta dans la calèche , if dit au postillon ces paroles a I Veille : -^Le train de la malle, il y a trois francs de guides.
Lucien hésitait à monter, le prêtre lui dit:'— Allons donc, et Lucien moiHâ sons prétexte de lui décocher un argument ad hominem.
— Mon père , lui dit-il , un homme qui vient de dérouler du plus beau sang-froid du monde les maximes que beaucoup de bourgeois taxeront de profondément immorales.. . .
— Et qui le sont , dit le prêtre , voilà pourquoi Jésus-Christ voulait que le scandale eût lieu , mon fils. Et voilà pourquoi le monde manifeste une si graude horreur du scandale,
— Un homme de votre trempe ne s'étonnera pas de la question que je vais lui faire !
— Allez, mon fils!.», dit Carlos H errera, vous ne nie connaissez pas. Croyez-vous que je prendrais un secrétaire avant de savoir s'il a des principes assez sûrs pour ne me rien prendre? Je suis content de vous. Vous avez encore toutes les innocences de l'homme qui se tue à vingt ans. Votre question?..»
— - Pourquoi vous intéressez-vous à moi ? quel prix voulez-vous de mon obéissance?... Pourquoi me donnez-vous tout? quelle est votre part ?
L'Espagnol regarda Lucien et se mit à sourire»
— Attendons une côte » noue la monteront» à pied, et nous parlerons en plein vent. Le vent est discret.
Le silence régna pendant quelque temps entre les deux compagnons» et la rlpidité de la course aida, pour ainsi dire, à la griserie morale ée Lucien.
— Mm père, voiei la côte» dit Lucien en se réveillant comme d'un rêve»
— Eh ! biétti marchons, dit le prêtre en criant d*une voix forte au pofcHNon d'arrêter.
Et totrs dtent fis s'élancèrent m la foute.
— Enfant , dit l'Espagnol en prenant Lucien par le bras , as «tu médité to Vtnitt sauvée d'Otway? As-tu compris cette amitié profonde, d'hbmitté a homme, qui lie Pierre à Jaffier, qui fait
pour eu* d'eue femme une bagatelle , et qui change entre eux tous les termes sociaux?... Eh ! bien, voilà pour le poète.
— Le chanoine connaît aussi le théâtre, se dit L«eien eu toimême. — Avez-vous lu Voltaire?... lui demanda-wiL
— J*ai fait mieux , répondit le chanoine, je le mets en pratique.
— Vous ne croyez pas en Dieu ?...
— Allons-, c'est moi qui suis l'athée, dit le prêtre en sonnant. Vendus an positif, mon petit?... J'ai quarante-six ans, je sois l'enfant naturel d'un grand seigneur, par ainsi sans famille , et j'ai un coeur... Mais, apprends ceci, grave-le dans ta cervelle encore si molle : l'homme a horreur de la solitude. El de tontes les solitudes, la solitude morale est celle qui l'épouvante le plus. Les premiers anachorètes vivaient avec Dieu , ils habitaient le monde le plus peuplé, le monde spirituel. Les avares habitent le monde de la fantaisie et des jouissances. L'avare a tout, jusqu'à son sexe, dans le cerveau. La première pensée de l'homme , qu'il soit lépreux on forçat , infâme ou malade , est d'avoir un complice de sa destinée. A satisfaire ce sentiment, qui est la vie même, il emploie toutes ses forces , tonte sa puissance , la verve de sa vie. Sans ce désir souverain, Satan aurait-il pu trouver des compagnons?.,. Il y a là tout un poème à (aire qui serait l'avant-scène dn Paradis perdu, qui n'est que l'apologie de la Révolte.
— Celui-là serait l'Iliade de la corruption , dit Lucien»
— Eh ! bien, je suis seul, je vis seul. Si j'ai l'habit, je n'ai pas le cœur dn prêtre. J'aime à me dévouer, j'ai ce vice-là. Je vis par le dévouement , voilà poarquoi je sois prêtre. Je ne crains pas l'ingratitude , et je sois reconnaissant. L'Église n'est rien pour moi , c'est nue idée. Je me suis dévoué au roi d'Espagne; mais on ne peut pas aimer le roi d'Espagne, il me protège , il plane au-dessus de moi. Je veux aimer ma créature , la façonner, la pétrir à mon usage , afin de l'aimer comme on père aime son enfant. Je roulerai dans ton tilbury, mon garçon, je me réjouirai de tes succès auprès des femmes , je dirai : — Ce beau jeune homme , c'est moi ! ce marquis de Rubempré, je l'ai créé et mis an monde aristocratique; sa grandeur est mou œuvre , il se tak ou parle à ma voix , il me consulte en tout. L'abbé de Vermont était cela pour Marie Antoinette.
— Il l'a menée à l'écbafaud !
— Il n'aimait pas la reine !... répondit le prêtre.
— Dois-je laisser derrière moi la désolation? dit Lucien. — J'ai des trésors, tu y puiseras.
— En ce moment , je ferais bien des choses pour délivrer Séchard, répliqua Lucien d'une voix qui ne voulait plus du suicide.
— Dis un mot, mon fils, et il recevra demain malin la somme nécessaire à sa libération.
— Comment ! vous me donneriez douze mille francs !...
— Eh ! enfant , ne vois-tu pas que nous faisons quatre lieues à l'heure? Nous allons dîner à Poitiers. Là, situ veux signer le pacte , me donner une seule preuve d'obéissance , la diligence de Bordeaux portera quinze mille francs à ta sœur...
— Où sont- ils?
Le prêtre espagnol ne répondit rien , et Lucien se dit : — Le voilà pris, il se moquait de moi.
Un instant après, l'Espagnol et le poète étaient remontés en voiture silencieusement ; et , silencieusement , le prêtre mit la main à la poche de sa voiture , il en tira ce sac de peau fait en gibecière divisé en trois compartiments, si connu des voyageurs; il ramena cent portugaises , en. y plongeant trois fois de sa large main qu'il ramona chaque fois pleine d'or.
— Mon père, je suis à vous , dit Lucien ébloui de ce flot d'or.
— Voici le tiers de l'or qui se trouve dans ce sac , trente mille francs , sans compter l'argent du voyage.
— Et vous voyagez seul ?... s'écria Lucien.
. — Qu'est-ce que cela ! fit l'Espagnol. J'ai pour plus de cent mille écus de traites sur Paris. Un diplomate sans argent, c'est ce que tu étais tout à l'heure : un poète sans volonté.
Au moment où Lucien montait en voiture avec le prétendu <liploma e espagnol, Eve se levait pour donner à boire à son fils, elle trouva la fatale lettre , et la lut. Une sueur froide glaça la moiteur que cause le sommeil du matin, elle eut un éblouissement, elle appela Marion et Kolb.
A ce mot : — Mon frère est-il sorti? Kolb répondit : Oui, montante, a faut (e chour !
— Gardez- moi le plus profond secret sur ce que je vous confie, dit Ève aux deux domestiques , mon frère est sans doute sorti pour mettre fin à ses jours. Courez tous les deux , prenez des informations avec prudence , et surveillez le cours de la rivière.
Ève resta seule, dans un état de stupeur horrible à voir.
Ce fat au milieu du trouble où elle se trouvait que , sur les sept heures du matin , Petit-Claud se présenta pour lui parler d'affaires. Dans ces moments-là , Ton écoute tout le monde.
— Madame, dit l'avoué, notre pauvre cher David est en prison, et il arrive à la situation que j'ai prévue au début de cette affaire, Je lui conseillais alors de s'associer pour l'exploitation de sa découverte avec ses concurrents , les Cointet , qui tiennent entre leurs nrôins les moyens d'exécuter ce qui , chez votre mari , n'est qu'à l'état de conception. Aussi , dans la soirée d'hier, aussitôt que la nouvelle de son arrestation m'est parvenue, qu'ai-je fait? je suis allé trouver messieurs Cointet avec l'intention de tirer d'eux des concessions qui pussent vous satisfaire. En voulant défendre cette découverte votre vie va continuer d'être ce qu'elle est : une vie de chicanes où vous succomberez, où vous finirez, épuisés et mourants, par faire , à votre détriment peut-être , avec un homme d'argent , ce que je veux vous voir faire , à votre avantage, dès aujourd'hui , avec messieurs Cointet frères. Vous économiserez ainsi les privation, les angoisses du combat de l'inventeur contre l'avidité du capitaliste et l'indifférence de la société. Voyons! si messieurs Cointet payent vos dettes... si , vos dettes payées , ils vous donnent encore une somme qui vous soit acquise , quel que soit le mérite , l'avenir ou la possibilité de la découverte , en vous accordant , bien entendu toujours, une certaine part dans les bénéfices de l'exploitation, ne serez-vous pas heureux?... Vous devenez, vous, madame, propriétaire du matériel de l'imprimerie , et vous la vendrez sans doute , cela vaudra bien vingt mille francs, je vous garantis un acquéreur à ce prix. Si vous réalisez quinze mille francs , par un acte de société avec messieurs Cointet , vous auriez une fortune de trentecinq mille francs, et au taux actuel des rentes, vous vous feriez deux mille francs de rente... On vit avec deux mille francs de rente en province. Et , remarquez bien que , madame , vous auriez encore les éventualités de votre association avec messieurs Cointet. Je dis éventualités, car il faut supposer l'insuccès. Eh! bien, voici ce que je suis en mesure de pouvoir obtenir : d'abord , libération complète de David , puis quinze mille francs remis à titre d'indemnité de ses recherches, acquis sans que messieurs Cointet puissent en faire l'objet d'une revendication à qffelque titre que ce soit , quand même la 'découverte serait improductive ; enfin une société formée entre David et messieurs Cointet pour l'exploitation d'un
brevet d'invention <t prendre, après une expérience faite en eommon et secrètement , de son procédé de fabrication sur les bases suivantes : messieurs Cointet feront tons les frais. La «mise 4e fends de David sera l'apport du brevet t et il aura le quart des bénéfices. Vous êtes une femme pleine de jugement «t très-raisonnable» ce qui n'arrive pas souvent aux très-Mies femmes; réfléchissez à ces propositions et vous les trouverez très -acceptable*..
— Ah ! monsieur, s'écria la pauvre Èvc an désespoir et -en fondant en larmes , pourquoi n'êtes- vous pas venu hier an soir nie proposer cette transaction ? Nou6 eussions évité le déshonneur, et. bien pis. .
— Ma discussion avec les Cointet , qui , vous avez du vous en douter, se cachent derrière Métivier, n'a fini qu'à minuit. Mais qu'est-il donc arrivé depuis hier soir qui soit pire que l'arrestation de notre pauvre David? demanda PctU-Claud»
— Voici l'affreuse nouvelle que j'ai trouvée à mon réveil 9 répondit-elle en tendant à Petit-Claud la leure de Ijucieu. Vous me prouvez en ce moment que vous vous intéressez à nous , vous êtes l'ami de David et de Lucien , je 4* 'ai pas besoin de vous demander le se* cret..-
— Soyez sans aucune inquiétude, dit Petit *ÇJaud en rendant la lettre après l'avoir lue. Lucien ne se tuera pas. Après avoir été h cause de l'arrestation de son beau-frère , illui toHml une raison pour vous quiter, et je vois là comme une tirade de sortie , «n jstjie de coulisses.
Les Cointet étaient arrivés à leursfins. Après avoir torturé ftnveuleur et sa famille, ils salissaient le moment de cette torture où lalassi* tude lait désirer quelque repos. Tous les chercheurs de secrets ne tiennent pas du boule-dogue, qui meurt sa proie entre les dents, et les Cointet avaient savamment étudié le caractère de leurs victimes. Pour le grand Cointet , l'arrestation de David était la dernière scène du premier acte de ce drame. Le second acte commençait par la proposition que Petit-Claud venait foire* Engruttd maître, l'avoué regarda le coup de tôle de Lucien comme une de ces chances inespérées qui , dans «ne partie , achèvent <fe la décider. U vit Éve ai cwnptétemeiit matée par cet événement qu'il résolut d'en profiter paur gagner aa confiante, car il avait fini par deviner l'influence dé la femme sur le «tri. Donc, an lieu de plonger madame $é~ «hard phi* «vaut dans le désespoir, il essaya de 4a rassurer, et il la dirigea très-bâbilement vers la prison dan* la situation d'esprit
ÎIXUSJOÏIS PERDUJSS ; EVE ET D4VIO.
où elle se trouvait , en pensant qu'elle déterminerait Pavid à s'assockr aux Coiutet.
— David , madame , m'a dit qu'il ne souhaitait 4e fortune que pour vous et pour votre frère; mais il doit vous être prouvé que ce serait une folie que de vouloir enrichir Lucien cp garç^M-ià mangerait trois fortunes.
L'attitude d'Eve disait assez que la. dernière de ses illusions sur son frère s'était envolée , aussi l'avoué fiuij une pause pour cour vertir le silence de sa cliente en une sorte d'assentiment,
— Ainsi , dans cette question , reprit-il , il ne s'agit plps que de vous et de votre enfant. C'est à vous de savoir $i deux, mille francs de rente suffisent à votre bonheur, sans compter la succession du vieu* Séchard, Votre beau-père se fait, depuis long-temps , un re^ venu 4e sept à huit mille francs , sans compter les intérêts qu'il sait tirer de ses capitaux ; ainsi vous avez, après tout, un bel avenir. Pourquoi vous tourmenter ?.
L'avoué quitta madame Séchard en la laissant réfléchir sur cette perspective f assez habilement préparée la veille par le grand Cointet,
— Allez leur faire entrevoir la possibilité 4e toucher pne somme quelconque, avait dit le Loup-Gervier d'Angontème à l'avoué quand il vint lui annoncer l'arrestation; et lorsqu'ils se seront accoutumés à l'idée de palpej? une somme, ils seront à nous: nous marchande*rons, et, petit à petit, unu* les ferons arriver au prix que n?u? voulons donner de ce secret.
Cette phrase contenait en quelque sorte l'argument du seçwd acte de ce drame financier.
Quand madame Séchard , Je cœur brisé par ses appréhendons sur le sort de son frère, se fut habillée., et descendit pont* aller à Ja prison , elle éprouva l'angoisse que lui donna l'idée de travers seule les rues d'Angoulëote, Sans s'occuper de l'anxiété 4e sa cliente, Petit-Gland revint lui offrir le bras, ramené par uuepen*sée assez machiavélique, et il eut le mérite d'une délicatesse à :la^ quelle Ève fut extrêmement sensible $ car il s'en laissa remenwr» sans la tirer de son erreur. Cette petite attention , chez m homme si dur, si cassant, et dans un pareil moment, modifia les jugements que madame Séchard avait jusqu'à présent portés sur PeliuÇland,
— Je vous mène, lui dit-il, par le chemin le plus long, mais nous n'y rencontrerons personne.
— Voici la première fois, monsieur, que je n'ai pas le droit d'aller la tête haute! on me l'a bien durement appris hier...
— Ce -sera la première et la dernière.
— Oh! je ne resterai certes pas dans cette ville...
— Si votre mari consentait aux propositions qui sont à peu près posées entre les Cointet et moi, dit Petil-Claud à Ève eti arrivant au seuil de la prison, faites-le-moi savoir, je viendrais aussitôt avec une autorisation de Cachan qui permettrait à David de sortir; et , vraisemblablement, il ne rentrerait pas en prison...
Ceci dit en face de la geôle était ce que les Italiens appellent une combinaison. Chez eux, ce mot exprime l'acte indéfinissable où se rencontre un peu de perfidie mêlée au droit , l'à-propos d'une fraude permise, une fourberie quasi légitime et bien dressée ; selon eux, la Saint-Barthélemi est une combinaison politique.
Par les causes exposées ci-dessus , la détention pour dettes est un fait judiciaire si rare en province que, dans la plupart des villes de France, il n'existe pas de maison d'arrêt. Dans ce cas, lé débiteur est écroué à la prison où l'on incarcère les Inculpés, les Prévenus, les Accusés et les Condamnés. Tels sont les noms divers que prennent légalement et successivement ceux que le peuple appelle génétiquement des criminels. Ainsi David fut mis provisoirement dans une des chambres basses de la prison d'Angoulême , d'où , peut-être, quelque condamné venait de sortir, après avoir fait son temps. Une fois écroué avec la somme décrétée par la loi pour les aliments du prisonnier pendant un mois, David se trouva devant un - gros homme qui , pour les captifs , devient un pouvoir plus grand que celui du Roi : le geôlier! En province, on ne connaît pas de geôlier maigre. D'abord, cette place est presque une sinécure; puis, un geôlier est comme un aubergiste qui n'aurait pas de maison à payer, il se nourrit très-bien en nourrissant très-mal ses prisonniers qu'il loge, d'ailleurs, comme fait l'aubergiste, selon leurs moyens. Il connaissait David de nom , à cause de son père surtout, et il eut la confiance de le bien coucher pour une nuit, quoique David fût sans un sou. La prison d'Angoulême date du Moyen-Age, et n'a pas subi plus de changements que la Cathédrale. Encore appelée Maison de Justice , elle est adossée à l'ancien Présidial. Le guichet est classique, c'est la porte cloûtée, solide en apparence, usée, basse, et de construction d'autant p!us cyclopéenne qu'elle a, comme un œil unique au front, dans le judas par où le geôlier
vient reconnaître les gens avant d'ouvrir. Un corridor règne le long de la façade au rez-de-chaussée, et sur ce corridor ouvrent plusieurs chambres dont les fenêtres hautes et garnies de hottes tirent leur jour du préau. Le geôlier occupe un logement séparé de ceschambres par une voûte qui sépare le rez-de-chaussée en deux parties, et au bout de laquelle on voit, dès le guichet une grille fermant le préau. David fut conduit par le geôlier dans celte des chambres qui se trouvait auprès de la voûte, et dont la porte donnait en face de son logement. Le geôlier voulait voisiner avec un homme qui, vu sa position particulière, pouvait lui tenir compagnie.
— C'est la meilleure chambre , dit-il en voyant David stupéfait à l'aspect du local.
Les murs de cette chambre étaient en pierre et assez humides. Les fenêtres très élevées avaient des barreaux de fer. Les dalles de pierre jetaient un froid glacial. On entendait le pas régulier de la sentinelle en faction qui se promenait dans le corridor. Ce bruit monotone, comme celui de la marée, vous jette à tout instant cette pensée : « On te garde! tu n'es plus libre! • Tous ces détails, cet ensemble de choses agit prodigieusement sur le moral des honnêtes gens. David aperçut un lit exécrable; mais les gens incarcérés sont si violemment agités pendaut la première nuit, qu'ils ne s'aperçoivent de la dureté de leur couche qu'à la seconde nuit. Le geôlier fut gracieux, il proposa naturellement à son détenu de se promener dans le préau jusqu'à la nuit. Le supplice de David ne commença qu'au moment de son coucher. Il était interdit de donrier de la lumière aux prisonniers, il fallait donc un permis du Procureur du Roi pour exempter le détenu pour dettes du règlement qui ne concernait évidemment que les gens mis sous la main de justice. Le geôlier admit bien David à son foyer, mais il fallut enfin le renfermer, à l'heure du coucher. Le pauvre mari d'Ève connut alors les horreurs de la prison et la grossièreté de ses usages qui le révolta. Mais, par une de ces réactions assez familières aux penseurs, il s'isola dans cette solitude, il s'en sauva par un de ces rêves que les poètes ont le pouvoir de faire tout éveillés. Le malheureux finit par porter sa réflexion sur ses affaires. La prison pousse énormément à l'examen de conscience. David se demanda s'il avait rempli ses devoirs de chef de famille? quelle devait être la désolation de sa femme? pourquoi, comme le lui disait M a r ion, ne pas gagner assez d'argent pour pouvoir faire plus tard sa découverte à loisir?
— Comment, se dit-il, rester à Angoulôme après un pareil éclat? Si je sors de prison, qu'aUous-nous devenir? où irons-nous î Quelques doutes lui v kir eut sur ses procédés. C* fut un* d* angoi* ses qui ue peut être comprise que par tes inventeurs euvauéoies! De doute eu doute, David en vint à .voir ilair à sa situation* et il ne dit à lui môme, ce que les Coinun avaient dit du père Séchacd, ce que Peiit-Claud venait de dire i fcve ; « En supposant que tout aille bien, que sera-ce à l'application? U me faut un brevet d'iuvention, c'est de l'argent!..,. U m* faut une Jabrique où faire mes essais en grand, ce aéra livrer ma découverte ! Ob ! comme JPétit- Claud avait raison l
Les prisons les plus obscures dégagent de très*viv*s lueurs
— Bah ! dit David en s'endormaot *ur l'espèce de lit de camp où se trouvait un horrible matelas en drap brun très grossier, je verrai sans doute retit'daud, demain matin.
David s'était donc bien préparé lui-même 3 écouter les profitions que sa femme lui apportait de b part 4e m ennemis» Apr& qu'elle eut embrassé son mari et se fut assise pur le pied du lit, car il n'y avait qu'une chaise en bois de la plus vile espèce, te re<gard de la femme tomba sur l'affreux baquet mis dans un coin et sur les murailles parsemées de noms et d'apophtbegwea écrits par les prédécesseurs de David Alors, de ses yeux rougis, les pleurs recommencèrent à couler. Elle eut encore des larmes aprô» toutes celles qu'elle avait versées , eu voyant son mari dans la iHuatien d'un criminel
— Voilà donc où peut mener le désir de la gloire!,.- s'écria» t-elle. O! mou ange, abandonne celte carrière.,. Allons ensemble le long de la route battue, et ne cherchons pas une fortune rapida.*. Il me faut peu de chose pour être heureuse , surtout après mm tant souffert!.,. Et si tu savais)... cette déshonorante arrestation n'est pas notre grand malheur!,,, tiens?
£lle tendit ia lettre de Lucien que David eut bientôt lue ; et • pour le con&nler, elle lui dit l'affreux mot de Petit-CJattd sur Lucien,
— Si Lucien s'est tué , c'est fait en ce moment * dit David ; et si ce n'est pas fait en ce moment, il ne se tuera pas ; il ne peut pas, connue il le dit, avoir du courage plus d'une matinée.
— Mais rester dans cette anxiété?.., s'écria la MBur qui par* donnait presque tout à l'idée de la mort.
ILLUMÔy* peiduss : EVC ET davw.
Elle redit à son mari les propositions que PetiNQIaud avait soidisant obtenues des (Joimet , et qui furent aussitôt acceptées par David avec un visible plaisir.
— Noua aurons de quoi vivre dans un village auprès de i'Houmeau où la fabrique des Cointet est située, et je ne veux plus que la tranquillité ! s'écria l'inventeur. Si Lucien s'est puni par la mort, nous aurons assez de fortune pour attendre celle de mon père; et f s'il existe, le pauvre garçon saura se conformer à notre médiocrité.. . Les Cointet profiteront certainement de ma découverte ; mais, après tout, que suis-je relativement à mon pays?,,. Un homme. Si mon secret profite à ton*, eh! bien, je suis content! Tiens , ma chère Ève, nous ne sommes faits ni l'un ni rau.tie.pour être des commerçants. Nous n'avons ni l'amour du gain , ni cette difficulté de lâcher toute espèce d'argent , même le plus légitimement dû , qui sont peut-être les vertus du négociant, car on nomme ces deux avarices ; Prudence et Génie commercial !
Enchantée de cette conformité de vues, l'une des plus douces fleurs de l'amour, car les intérêts et l'esprit peuvent ne pas s'accorder chez deux êtres qui s'aiment , Ève pria le geôlier d'envoyer chez Fetk-Claud un mot par lequel elle lui disait de délivrer Da\id, en lui annonçant leur mutuel consentement aux bases de l'arrangement projeté. Dix minutes après , Petit-Ciaud entrait dans Thor* rîble chambre de David , et disait à Ève : — Retournez Chez vous , madame , nous vous y suivrons;. .
— Eh î bien , mon cher ami , dît Petit-Gtad , tu t'es donc laissé prendre ! Et comment as-tu pu commettre la faute de sortir ?
— Eh! comment ne seraîs-je pas serti? voici ce que Lucien m'écrivait.
David remit k Petit-Ciaud la lettre de Cérizet; Petit-Ciaud la prit , la kit , la regarda , tâta le papier, et causa d'affaires en pliant la lettre comme par distraction , et il la mit dans sa poche. Puis l'avoué prit David par le bras, et sortit avec lui, car la décharge de l'huissier avait été apportée au geôlier pendant cette conversation. En rentrant chez lui, David se crut dans le ciel, il pleura comme un enfant en embrassant son petit Lucien , et se retrouvant dattf sa chambre à coucher après vingt jours de détention dont les dernières heures étaient , selon les mœurs de la province , déshonorantes. Kolb et Marioo étaient revenus. Marion apprit & l'Houroeau que Lucien avait été vu marchant sur la route de Paris, au
delà de Marsac. La mise du dandy fut remarquée par les gens de la campagne qui apportaient des denrées à la ville. Après s'être lancé à cheval sur le grand chemin , Kolb avait fini par savoir a Mansle que Lucien , reconnu par monsieur Marron , voyageait dans une calèche en poste.
— Que vous disais-je? s'écria Petit Claud. Ce n'est pas un poète, ce garçon-là , c'est un roman continuel.
— En poste, disait Ève, et où va-t-il encore, cette fois?
— Maintenant , dit Pctit-Claud à David , venez chez messieurs Cointet, ils vous attendent.
— Ah ! monsieur, s'écria la belle madame Séchard , je vous en prie , défendez bien nos intérêts, vous avez tout notre avenir entre les mains.
— Voulez-vous, madame, dit Petit-Claud , que la conférence ait lieu chez vous ? je vous laisse David. Ces messieurs viendront ici ce soir, et vous verrez si je sais défendre vos intérêts.
— Ah ! monsieur, vous me feriez bien plaisir, dit Ève.
— Eh ! bien, dit Petit-Claud, à ce soir, ici , sur les sept heures.
— Je vous remercie , répondit Ève avec un regard et un accent qui prouvèrent à Petit-Claud combien de progrès il avait fait dans la confiance de sa cliente.
— Ne craignez rien, vous le voyez? j'avais raison, ajouta-t-il. Votre frère est à trente lieues de son suicide. Enfin , peut-être ce soir aurez-vous une petite fortune. Il se présente un acquéreur sérieux pour votre imprimerie.
— Si cela était , dit Ève , pourquoi ne pas attendre avant de nous lier avec les Cointet ?
— Vous oubliez, madame, répondit Petit-Claud qui vit le danger de sa confidence, que vous ne serez libre de vendre votre imprimerie qu'après avoir payé monsieur Métivier, car tous vos ustensiles sont toujours saisis.
Rentré chez lui , Petit-Claud fit venir Cérizet. Quand le proie fut dans son cabinet , il l'emmena dans une embrasure de la croisée.
— Tu seras demain soir propriétaire de l'imprimerie Séchard , et assez puissamment protégé pour obtenir la transmission du brevet, lui dit-il dans l'oreille ; mais tu ne veux pas finir aux galères?
— De quoi!... de quoi , les galères? fit Cérizet.
— Ta lettre à David est un faux , et je la tiens... Si Ton inter-
rogeait Henriette , que dirait-elle?... Je ne veux pas te perdre , dit aussitôt Petit-Claud en voyant pâlir Cérizet.
— Vous voulez encore quelque chose de moi ? s'écria le Parisien.
— Eh ! bien , voici ce que j'attends de toi , reprit Petit-Claud. Écoute bien ! tu seras imprimeur à Angoulême dans deux mois..., mais tu devras ton imprimerie , et. tu ne l'auras pas payée en dix ans!... Tu travailleras long-temps pour tes capitalistes! et de plus tu seras obligé d'être le prête-nom du parti libéral... C'est moi qui rédigerai ton acte de commandite avec Gannerac; je le ferai de manière que tu puisses un jour avoir l'imprimerie à toi... Mais, s'ils créent un journal , si tu en es le gérant , si je suis ici premier substitut, tu t'entendras avec le grand Cointel pour mettre dans ton journal des articles de nature à le faire saisir et supprimer... Les Cointet te payeront largement pour leur rendre ce service-là... Je sais bien que tu seras condamné , que tu mangeras de la prison , mais tu passeras pour un homme important et persécuté. Tu deviendras un personnage du parti libéral, un sergent Mercier, un Paul-Louis Courier, un Manuel au petit pied. Je ne te laisserai jamais retirer ton brevet. Enfin , le jour où le journal sera supprimé , je brûlerai cette lettre devant toi... Ta fortune ne te coûtera pas cher...
Les gens du peuple out des idées très-erronées sur les distinctions légales du faux , et Cérizet , qui se voyait déjà sur les bancs de la cour d'assises, respira.
— Je serai , dans trois ans d'ici , procureur du roi à Angoulême , reprit Petit-Claud , tu pourras avoir besoin de moi , songes-y !
— C'est entendu , dit Cérizet. Mais vous ne me connaissez pas : brûlez cette lettre devant moi , reprit-il , fiez-vous à ma reconnaissance.
Petit-Claud regarda Cérizet. Ce fut un de ces duels d'œil à œil où le regard de celui qui observe est comme un scalpel avec lequel il essaye de fouiller l'âme , et où les yeux de l'homme qui met alors ses vertus en étalage sont comme un spectacle.
Petit-Claud ne répondit rien; il alluma une bougie et brûla la lettre en se disant : — 11 a sa fortune à faire !
— Vous avez à vous une âme damnée , dit le prote.
David attendait avec une vague inquiétude la conférence avec les Cointet : ce n'était ni la discussion de ses intérêts ni celle de l'acte à faire qui l'occupait ; mais l'opinion que les fabricants al-
550 II. LIVRÉ, SCENES DE LA VIE *£ tNPVIKCE.
laieirt âttrtr de ses travant . 11 se tnwrvatt dam la siùttfiofl de Panteur dramatique devant ses juges. L'aroow-propredc i'inveittemr et ses anxiétés au moment d'atteindre an but faisaient pâlir tout autre sentiment. Enfin , sur les sept heures du soir, à4'instant oi madame la comtes** <;bâtelet se mettait au lit sous prétexte de migraine et laissait faire à son mari les honneurs du dîner, tant efle était affligée des nouvelles contradictoires qui couraient sur Lucien ! les Cointtt, le gros et le grand, entrèrent avec Petit- Ctaud chez leur concurrent, qui se livrait à eux , pieds et poings liés. On se trouva d'abord arrêté par une difficulté préliminaire : cominom faire tin acte de société sans connaître les pro* édés de David? Et tes procédés de David divulgués f David se trouvait à la merci des Comtct. PetiCfood obtint que l'acte serait fait auparavant. Le grand Gointet dit alors à David de lui montrer quelques-uns de sea produits, et l'inventeur lui présenta les dernières feuilles fabriquées , en en garantissant le prix de revient.
— Eh! bien, voHà, dit Pctit-Claud, la base de l'acte toute trouvée; vous pouvez tous associer sur ces données-là, en introduisant une clause de dissolution dans le cas où les conditions du brevet ne seraient pas remplies à l'exécution en fabrique.
— Autre chose, monsieur, dit le grand Cointet à David, autre chose est de fabriquer, en petit , dans sa chambre , avec une petite forme, des échantillons de papier, ou de se livrer a des fabrications sur une grande échelle. Jugez-en par un seul fart? Nous faisons des papiers de couleur, nous achetons, pour les colorer, des parties de couleur bien identiques. Ainsi , l'indigo pour tleuter nos Coquilles est pris dans une caisse dont tous les pains proviennent d'une même fabrication. Eh ! bien, nous n'avons jamais pu obtenir deux cuvées de teintes pareilles... Il s'opère dans la préparation de nos matières des phénomènes qui nous échappent La quantité , la qualité de pâte changent sur le-champ toute espèee de question. Quand vous teniez dans une bassine une portion d'ingrédients que je ne demande pas à connaître , vous en étiez le maître , vous pou* viez agir sur toutes les parties uniformément, ks lier, les maiaxtr, les pétrir, à votre gré, leur donner une façon homogène.... Mais qui vous a garanti que sur une cuvée de cinq cents rames il en sera de même, et que vos procédés réussiront?...
David , Ève et Petit-Clatid se regardèrent en se disant bien des choses par les yeux.
ILttJSIONS PERDUES ! EVE Et DAVID.
*~ Prene* un exemple qui vous offre une analogie quelconque , dit te grand Cotatet après une pause. Vous coupez environ deux botte* de foin dans une prairie , et vous les mettez bien serrées dans votre chambre sans avoir laissé les herbes jeter leur feu , comme disent les paysans ; la fermentation a lieu , mais f lie ne cause pas d'accident. Vous appuieriez rvous de Cette expérience pour entasser deux mille bottes dans une grange bâtie en bois?.... vous savez bien que le feu prendrait dans ce foin et que votre grange brillerait comme une allumette. Vous êtes un homme instruit, dit Cointet à David, concluez?... Vous avez, en ce moment, coupé deux bottes de foin, et nous d aignons de mettre feu à notre papeterie en eu serrant deux mille. Nous pouvons, en d'autres termes, pérdre phis d'une cuvée, faire des pertes, et nous trouver avec rien dans les mains après avoir dépensé beaucoup d'argent.
David était atterré. La Pratique parlait son langage positif à la Théorie, dont la parole est toujours au Futur.
— Du diable si je signe un pareil acte de société ! s'écria brutalemem le gros Cointet. Tu perdras ton argent si lu veux, Bonifâce, moi je garde le mien... J'offre de payer les dettes de monsieur Séeftard, et six mille francs... Encore trois mille francs en billets, dit-il en se reprenant , et à douze et quinze mois. . . Ce sera bien assez des risques à courir... Nous avons douze mille francs à prendre sur notre compte avec Slétlvier. Cela fera quinze mille francs!... Mais C'est tout ce que je payerais le secret pour l'exploiter à moi tout Seul. Ah! voilà cette trouvaille dont tu me parlais, Boniface... Eh ! bien, merci, je te croyais pius d'esprit. Non, ce n'est pas là ce qu'on appelle une affaire...
La question , pour vous , dit alors Petit-Claud sans s'effrayer de Cette sortie, se réduit à ceci : Voulez-vous risquer vingt mille francs pour acheter un secret qui peut vous enrichir? Mais, messieurs, les risques sont toujours en raison des bénéfices... C'est un cttjeu de vhfgt mille francs contre la fortune. Le joueur met un louis pour en avoir trente-six à la roulette, mais il satt que son louis est perdu. Faites de même.
— Je demande à réfléchir, dit le gros Cointet; moi, je ne suis pas aussi tort que mon frère. Je suis un pauvre garçon tout rond qui ne connais qu'une seule chose : fabriquer à vingt sous le Paroissien que je vends quarante sous. J'aperçois dans une invention qui. n'eu est qu'à sa première expérience , une cause de ruine. On
Ô60 II. LIVRE, SCÈKES DE LA VIE DE FftOVIKGE.
réussira une première cuvée, ou manquera b seconde, on continuera, on se laisse alors entraîner, et quand on a passé le bras dans ces engrenages-là, le corps suit.... 11 raconta l'histoire d'un négociant de Bordeaux ruiné pour avoir voulu cultiver les Landes sur la foi d'un savant; il trouva six exemples pareils autour de lui, dans le département de la Charente et de la Dordogne, en industrie et en agriculture ; il s'emporta , ne voulut plus rien écouler, les objections de Petit-Claud accroissaient son irritation au lieu de le calmer. — J'aime mieux acheter plus cher une chose plus certaine que cette découverte, et n'avoir qu'un petit béuéfîce, dit-il en regardant son frère. Selon moi, rien ne paraît assez avancé pour établir une affaire, s'écria-t-il en terminant.
— Enfin vous êtes venus ici pour quelque chose? dit Petit* Claud. Qu'offrez-vous?
— De libérer monsieur Séchard, et de lui assurer, en cas de succès, trente pour cent de bénéfices, répondit vivement le gros Cointet.
— Eh ! monsieur, dit Ève, avec quoi vivrons-nous pendant tout le temps des expériences? mon mari a eu la honte de l'arrestation, il peut retourner en prison, il n'en sera ni plus ni moins, et nous payerons nos dettes...
Petit-Claud mit un doigt sur ses lèvres en regardant Éve.
— Vous n'êtes pas raisonnables, dit -il aux deux frères. Vous avez vu le papier, le père Séchard vous a dit que son fils, enfermé par lui , avait , dans une seule nuit , avec des ingrédients qui devaient coûter peu de chose, fabriqué d'excellent papier... Yons êtes ici pour aboutir à l'acquisition. Voulez-vous acquérir, oui ou non ?
— Tenez , dit le grand Cointet , que mon frère veuille ou ne veuille pas, je risque, moi, le payement des dettes de monsieur Séchard; je donne six mille francs, argent comptant, et monsieur Séchard aura trente pour cent dans les bénéfices; mais écoutez bien ceci : si dans l'espace d'un an il n'a pas réalisé les conditions qu'il posera lui-même dans l'acte, il nous rendra les six mille francs, le brevet nous restera, nous nous en tirerons comme nous pourrons.
— Es-tu sûr de toi ? dit Petit-Claud en prenant David à part.
— Oui , dit David qui fut pris à cette tactique des deux frères et qui tremblait de voir rompre au gros Cointet cette conférence d'où sou avenir dépendait.
— Eh ! bien , je vais aller rédiger l'acte , dit Peiit-Claud aux Cointet et à Ève; vous en aurez chacun un double pour ce soir, vous le méditerez pendant toute la matinée ; puis , demain soir , à quatre heures, au sortir de l'audience, tous le signerez. Vous; messieurs, retirez les pièces de Métivier. Moi, j'écrirai d'arrêter le procès en Cour Royale , et nous nous signifierons les désistements réciproques.
Voici quel fut l'énoncé des obligations de Séchard.
« Entre les soussignés , etc.
» Monsieur David Séchard fils, imprimeur à Àngoulême, affir- » mant avoir trouvé le moyen de coller également le papier en » cuve , et le moyen de réduire le prix de fabrication de toute es- » pèce de papier de plus de cinquante pour cent par l'introduction » de matières végétales dans la pâte, soit en les mêlant aux chiffons » employés jusqu'à présent , soit en les employant sans adjonction » de chiffon , une Société pour l'exploitation du brevet d'invention » à prendre en raison de ces procédés , est formée entre monsieur » David Séchard fils et messieurs Cointet frères, aux clauses et » conditions suivantes... »
Un des articles de l'acte dépouillait complètement David Séchard de ses droits dans le cas où il n'accomplirait pas les promesses énoncées dans ce libellé soigneusement fait par le grand Cointet et consenti par David.
En apportant cet acte le lendemain matin à sept heures et demie, Pelit-Claud apprit à David et à sa femme que Cérizet offrait vingtdeux mille francs comptant de l'imprimerie. L'acte de vente pouvait se signer dans la soirée.
— Mais , dit-il , si les Cointet apprenaient cette acquisition , ils seraient capables de ne pas signer votre acte , de vous tourmenter, de faire vendre ici.,.
— Vous êtes sûr du payement ? dit Éve étonnée de voir se terminer une affaire de laquelle elle désespérait et qui , trois mois plus tôt, eût tout sauvé.
* — J'ai les fonds chez moi , répondit-il nettement
— Mais c'est de la magie, dit David en demandant à Petit-Claud l'explication de ce bonheur.
— Non , c'est bien simple, les négociants de l'Houmeau veulent fonder un journal , dit Petit-Claud.
COM. HUM. T. vin. 36
— Mais je me le suis interdit , s'écria David.
— Vous!... mais votre successeur D'ailleurs, reprit-il, ne
' tous inquiétez de rien, vendez, empochez le prix, et laissez Cérizet
se dépêtrer des clauses de la vente, il saura se tirer d'affaire.
— Oh! oui, dit Ève.
— Si vous vous êtes interdit de faire un journal à Angoulêmc , reprit Petit-Claud, les bailleurs de fonds de Cérizet le feront à l'Houmeau.
Éve, éblouie par la perspective de posséder trente mille francs, d'être au-dessus du besoin, ne regarda plus l'acte d'as9ociation que comme une espérance secondaire. Aussi monsieur et madame Séebard cédèrent-ils sur un point de l'acte social qui donna matière à une dernière discussion. Le grand Gointet exigea la faculté de mettre en son nom le brevet d'invention. Il réussit à établir que , du moment où les droits utiles de David étaient parfaitement définis dans l'acte , le brevet pouvait être indifféremment au nom d'un des associés. Son frère finit par dire ; — C'est lui qui donne l'argent du brevet, qui fait les frais du voyage, et c'est encore deux mille francs ! qu'il le prenne en son nom ou il n'y a rien de fait.
Le Loup-Cervier triompha donc sur tous les pointa. L'acte de société fut signé vers quatre heures et demie. Le grand Gointet offrit galamment à madame Séchard six douzaines de couverts à filets et un beau châle Ternaux , en manière d'épingles , pour lui faire oublier les éclats de la discussion ! dit-il. A peine les doubles étaient-ils échangés, à peine Cachan avait-il fini de remettre à Petit-Claud les décharges et les pièces ainsi que les trois terribles effets fabriqués par Lucien , que la voix de Kolb retentit dans l'escalier, après le bruit assourdissant d'un camion du bureau des Messageries qui s'arrêta devant la porte.
. — Montante! montante ! quinee miic vrancsL.. cria-til, enfoyés te Boidiers (Poitiers) en frai archairt, harmennessier Licicn...
— Quinze mille francs ! s'écria Ève en levant les bras.
— Oui , madame, dit le facteur en se présentant, quinze mille francs apportés par la diligence de Bordeaux , qui en avait sa charge, allez l J'ai là deux homme» en bas qui montent les sacs. Ça vous est expédié par monsieur Lucien Chardon de Rubempré... Je vous monte un petit sac de peau dans lequel il y a, pour vous, cinq cents rancs e$ or, et vraisemblablement une lettre.
ILLUSIONS PfiBDLES : EVE ET DAVID.
Ère crut rêver en lisant la lettre suivante :
* Ma chère sœur, voici quinze mille francs.
» An lieu de me tuer, j'ai vendu ma vie. Je ne m'appartiens plus : » je suis le secrétaire d'un diplomate espagnol.
» Je recommence une existence affreuse. Peut-être aurait-il • mieux valu me noyer.
» Adieu. David sera libre, et, avec quatre mille francs, il pourra » sans doute acheter une petite papeterie et faire fortune.
» Ne pensez plus , je le veux , à
— U est dit , s'écria madame Chardon qui vint voir* entasser les sacs , que mon pauvre fils sera toujours fatal , comme il l'écrivait , même en faisant le bien.
— Nous l'avous échappé belle ! s'écria le grand Cointet quand il fut sur la place du Mûrier. Une heure plus lard, les reflets de cet argent auraient éclairé l'acte , et notre homme se serait effrayé. Dans trois mois , comme il nous l'a promis , nous saurons à quoi nous en tenir.
Le soir, à sept heures, Gérizet acheta l'imprimerie et la paya, en gardant à sa charge le loyer du dernier trimestre. Le lendemain Ève avait remis quarante mille francs au Receveur-Général , pour faire acheter, au nom de son mari, deux mille cinq cents francs de rente. Huis elle écrivit à son beau-père de lui trouver à Marsac une petite propriété dé dix mille francs pour y asseoir sa fortune personnelle.
Le plan du grand Cointet était d'une simplicité formidable. Du premier abord, il jugea le collage en cuve impossible. L'adjonction de matières végétales peu coûteuses à la pâte de chiffon lui parut le vrai , le seul moyen de fortune. U se proposa donc de regarder comme rien le bon marché de la pâte , et de tenir énormément au collage en cuve. Voici pourquoi. La fabrication d'Angouléme s'occupait alors presque uniquement des papiers à écrire dits Écu, Poulet, Écolier, Coquille, qui, naturellement, sont tous collés. Ce fut long-temps la gloire de la papeterie d'Angouléme. Ainsi, la spécialité, monopolisée par les fabricants d'Angouléme depuis longues années, donnait gain de cause à l'exigence des Coiujct ; et le papier collé, comme on va le voir, n'entrait pour rien dans sa spécu-
» Votre pauvre frère ,
» Lucien. »
564 II. LIVRE, SCENES Dfc t\ VIE DE PROVINCE.
lation. La fourniture des papiers à écrire est excessivement bornée, tandis que celle des papiers d'impression non collés est presque sans limites. Dans le voyage qu'il fit à Paris pour y prendre le brevet à son nom , le grand Cointet pensait à conclure des affaires qui détermineraient de grands changements dans son mode de fabrication. Logé chez Métivier , Cointet lui donna des instructions pour enlever, dans l'espace d'un an, la fourniture des journaux aux papetiers qui l'exploitaient, en baissant le prix de la rame à un taux auquel nulle fabrique ne pouvait arriver, et promettant à chaque journal un blanc et des qualités supérieures aux plus belles Sortes employées jusqu'alors. Comme les marchés des journaux sont à terme, il fallait une certaine période de travaux souterrains avec les administrations pour arriver à réaliser ce monopole ; mais Cointet calcula qu'il aurait le temps de se défaire de Séchard pendant que Métivier obtiendrait des traités avec les principaux journaux de Paris, dont la consommation s'élevait alors à deux çents rames par jour. Cointet intéressa naturellement Métivier , dans une proportion déterminée, à ces fournitures, afin d'avoir un représentant habile sur là place de Paris, et ne pas y perdre du temps en voyages. La fortune de Métivier , l'une des plus considérables du commerce de la papeterie , a eu cette affaire pour origine. Pendant dix ans, il eut, sans concurrence possible , la fourniture des journaux de Paris. Tranquille sur ses débouchés futurs, le grand Cointet revint à Angouléme assez à temps pour assister au mariage de Petit-Claud dont l'Étude était vendue, et qui attendait la nomination de son successeur pour prendre la place de monsieur Milaud , promise au protégé de la comtesse Châtelet. Le second Substitut du Procureur du Roi d'Angoulême fut nommé premier Substitut à Limoges , et le Garde des Sceaux envoya un de ses protégés au parquet d'Angoulême, où le poste de premier Substitut vaqua pendant deux mois. Cet intervalle fut la lune de miel de Petit-Claud.
En l'absence du grand Cointet , David fit d'abord une première cuvée sans colle qui donna du papier à journal bien supérieur à celui que les journaux employaient , puis une seconde cuvée de papier vélin magnifique, destiné aux belles impressions, et dont se servit l'imprimerie Coinjet pour une édition du Paroissien du Diocèse. Les matières avaient été préparées par David lui-même, en secret , car il se voulut pas d'autres ouvriers avec lui que Kolb et Marion.
Au retour du grand Cointet , tout changea de face , il regarda les échantillons des papiers fabriqués , il en fut médiocrement satisfait.
— Mon cher ami , dit-il à David , le commerce d'Angouléme, c'est le papier Coquille. Il s'agit , avant tout , de faire de la plus belle Coquille possible à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel.
David essaya de fabriquer une cuvée de pâte collée pour Co-. quille, et il obtint un papier rêche comme une brosse, et où la colle se mit en grumeleaux. Le jour ou l'expérience fut terminée et où David tint une des feuilles , il alla dans un coin , il voulait être seul «H dévorer son chagrin ; mais le grand Cointet vint le relancer , et fut avec lui d'une amabilité charmante , il consola son associé.
— Ne vous découragez pas , dit Cointet , allez toujours ! je suis bon enfant, et je vous comprends, j'irai jusqu'au bout !. ..
— Vraiment, dit David à sa femme en revenant dîner avec elle, nous sommes avec de braves gens, et je n'aurais jamais cru le grand Cointet si généreux I
Et il raconta sa conversation avec son perfide associé.
Trois mois se passèrent en expériences. David couchait à la papeterie , il observait les effets des diverses compositions de sa pâte. Tantôt il attribuait son insuccès au mélange du chiffon et de ses matières , et il faisait une cuvée entièrement composée de ses ingrédients. Tantôt il essayait de coller une cuvée entièrement composée de chiffons. Et poursuivant son œuvre avec une persévérance admirable, et sous les yeux du grand Cointet de qui le pauvre homme ne se défiait plus, il alla, de matière homogène en matière homogène, jusqu'à ce qu'il eût épuisé la série de ses ingrédients combinés avec toutes les différentes colles. Pendant les six premiers mois de l'année 1823, David Sécbard vécut dans la papeterie avec Kolb, si ce fut vivre que de négliger sa nourriture , son vêtement et sa personne. Il se battit si désespérément avec les difficultés, que c'eût été pour d'autres hommes que les Cointet un spectacle sublime, car aucune pensée d'intérêt ne préoccupait ce hardi lutteur. Il y eut un moment où il ne désira rien que la victoire, Il épiait avec une sagacité merveilleuse les effets si bizarres des substances transfor- . mées par l'homme en produits à sa convenance, où la nature est en quelque sorte domptée dans ses résistances secrètes, et il en déduisit de belles lois d'industrie, en observant qu'on ne pouvait obtenir
560 II. L1VBE, 8CBNBS DS LA VIS M FEOVISCE.
ce» sortes de créations, qu'en obéissant aot rapports ultérieurs des choses , I ce qu'il appela la seconde nature des substances, Enin , il arriva , vers le mois d'août, à obtenir un papier collé en cuve, absotament semblable à celui que l'industrie fabrique en ce moment , et qui s'emploie comme papier d'épreuve dans les imprimeries; mais dont les êories n'ont aucune uniformité , dont le coHage n'est même pas toujours certain. Ce résultat, si beau en 182*, eu égard * l'état de la papeterie , avait coûté dii miDe francs, et David espérait résoudre les dernières difficultés du problème. Riais il se répandit alors dans Angooléme et dans l'Honmean de singuliers bruits : David Séchant ruinait les frères Cointet Après avoir dévoré trente mille francs en expériences, il obtenait enfin, disait-on, de très-mauvais papier. Les antres fabricants effrayés s'en tenaient Il leurs anciens procédés ; et, jaloux des Cointet , ils répandaient le bruit de la ruine prochaine de cette ambitieuse maison. Le grand Cointet, lui, faisait venir les machines k fabriquer le papier continu , tout en laissant croire que ces machines étalent nécessaires aux expériences de David Sécbard. Mais le jésuite mêlait 1 sa pâte les ingrédients indiqués par Séchard, en le poussant toujours à ne s'occoper que du collage en cuve , et il expédiait à Métivier des milliers de rames de papier à journal
Au mois de septembre , le grand Cointet prit David Sécbard & part s et , en apprenant de lui qu'il méditait une triomphante expérience, il le dissuada de continuer cette lutte.
—Mon cher David , allez à Marsac voir votre femme et vous reposer de vos fatigues , nous ne voulons pas nous ruiner, dit-il amicalement Ce -que vous regardez comme un grand triomphe n'est eneore qu'un point de départ. Nous attendrons maintenant avant de nous livrer à de nouvelles expériences. Soyez juste 7 voyez les résultats. Nous ne sommes pas seulement papetiers, nous sommes imprimeurs, banquiers, et l'on dit que vous nous ruinez..»
David Séchard fit un geste d'une naïveté sublime pour protester de sa bonne foi.
— Ce n'est pas cinquante mille francs de jetés dans la Charente qui nous ruineront , dit le grand Cointet en répondant au geste de David, mais nous ne voulons pas être obligés, à cause des calomnies qui courent Sur notre compte , de payer tout comptant , nous serions forcés d'arrêter nos opérations. Nous voilà dans les termes de notre acte , il faut y réfléchir de part et d'autre.
1LLU910*» PEBDUES I EVE ET DAVI»,
— II a raison t se dit David , qui , plongé dans ses expériences en grand , n'avait pas pris garde au mouvement de la fabrique.
El il revint à Marsac, ou, depuis six mois, il allait voir Ève tous les samedis soir'et la quittait le mardi matin. Bien conseillée par le vieui Sécbarg ♦ Ève avait acheté , précisément en avant des vignes de son beau-père , une maison appelée la Verberie, accompagnée de trois arpents de jardin et d'un dos de vignes enclavé dans le vignoble du vieillard» Elle vivait* avec sa mère et Marion trèséconomiquement , car elle devait cinq mille francs restant à payer sur le prix de cette charmante propriété , la plus jolie de Marsac. La maison , entre cour et jardin , était bâtie en tofîeau blanc , couverte en ardoise et ornée de sculptures que la facilité de tailler le tnfleau permet de prodiguer sans trop de frais. Le joli mobilier venu d'Aogooléme paraissait encore plus joli à la campagne, où personne ne déployait alors dans ces pays le moindre luxe. Devant la façade du côté du jardin, il y avait une rangée de grenadiers, d'orangers et de plantes rares que le précèdent propriétaire , un vieux général, mort de k main de monsieur Marron, cultivait luimême. •
Ce fut soosh un oranger , an moment où David jouait avec sa femme et son petit Lucien , devant son père , que l'huissier de Mansle apporta lui - même une assignation des frères Cointet à leur associé pour constituer le tribunal arbitral , devant lequel , aux termes de leur acte de société , devaient se porter leurs contestations. Les frères Cointet demandaient la restitution des six mille francs et la propriété du brevet ainsi que les futurs contingents de son exploitation , comme indemnité des exorbitantes dépenses faites par eux sans aucun résultat.
. — On dit que tu les ruines ! dit le vigneron à son fils. Eh ! bien , voilà la seule cbose que tu aies faite qui tne soit agréable. ,
Le lendemain , Ève et David étaient à neuf heures dans l'antichambre de monsieur Petit-Gaud, devenu le défenseur de la veuve, le tuteur de l'orphelin , et dont les conseils leur parurent les seuls à suivre.
Le magistrat reçut à merveille ses anciens clients, et voulut absulmnent que monsieur et madame Séchard lui fissent le plaisir de déjeuner avec lui.
— Les Cointet vous réclament six mâle francs! dit-il en souriant Que devez-vous encore sur le prix de la Verberie?
— Cinq mille francs , monsieur, mais j'en ai deux mille... ré- |M>ndit Éve.
— Gardez vos deux mille francs, répondit Petit-Gland. Voyons, cinq mille!... il vous faut encore dix mille francs pour vous bien installer là- lias... Eh! bien, dans deux heures, les Cointet vous apporteront quinze mille francs.
Éve fit un geste de surprise.
... — Contre votre renonciation à tous les bénéfices de l'acte de société que vous dissoudrez à l'amiable, dit le magistrat. Cela vous va-t-il?...
— Et ce sera bien légalement à nous? dit Ève.
— Bien légalement, dit le magistrat en souriant. Les Cointet vous ont fait assez de chagrins , je veux mettre un terme à leurs prétentions. Écoutez, aujourd'hui je suis magistrat , je vous dois la vérité. Eh! bien, les Cointet vous jouent en ce moment ; mais vous êtes entre leurs mains. Vous pourriez gagner le procès qu'ils vous intentent , en acceptant la guerre. Voulez-vous être encore an bout do dix ans à plaider? On multipliera les expertises et les arbitrages, et vous serez soumis aux chances des avis les plus contradictoires... Et, dit-il en souriant, et je ne vous vois point d'avoué pour vous défendre ici... Tenez, un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès...
— Tout arrangement qui nous donnera la tranquillité me serabon , dit David.
— Paul! cria Petil-Claud à son domestique, allez chercher mon? sieur Ségaud, mon successeur!... Pendant que nous déjeunerons, il ira voir les Cointet , dit-il à ses anciens clients, et dans quelques heures vous partirez pour Marsac , ruinés , mais tranquilles. Avec dix mille francs, vous vous ferez encore cinq cents francs de rente, et , dans votre jolie petite propriété , vous vivrez heureux !
Au bout de deux heures, comme Petit- Claud l'avait dit, maître Ségaud revint avec des actes en bonne forme signés des Cointet, et avec quinze billets de mille francs.
— Nous te devons beaucoup, dit Séchard à Petit -Claud.
— Mais je viens de vous ruiner, répondit Petil-Claud à ses anciens clients étonnés. Je vous ai ruinés , je vous le répète , vous le verrez avec le temps; mais je vous connais, vous préférez votre ruine à une fortune que vous auriez peut-être trop tard.
— Nous ne sommes pas intéressés, monsieur, nous vous remer-
ILLUSIONS PERDUES t EVE ET DAVID* 569
cions de nous avoir donné les moyens du bonheur, dit madame Ève , et vous nous en trouverez toujours reconnaissants.
— Mon Dieu! ne me bénissez pas!... dit Petit-Claud, vous me donnez des remords ; mais je crois avoir aujourd'hui tout réparé. Si je suis devenu magistrat , c'est grâce à vous; et si quelqu'un doit être reconnaissant, c'est moi... Adieu.
En 1829 , au mois de mars, le vieux Séchard mourut; laissant environ deux cent mille francs de biens au soleil , qui , réunis à la Verberie , en firent une magnifique propriété très-bien régie par Kolb depuis deux ans.
Avec le temps , l'Alsacien changea d'opinion sur le compte du père Séchard ; qui, de son côté, prit l'Alsacien en affection en le trouvant comme lui sans aucune notioades lettres ni de l'écriture, et facile à griser. L'ancien ours apprit à l'ancien cuirassier à gérer le vignoble et à en vendre les produits, il le forma dans la pensée de laisser un homme de tête à ses enfants ; car , dans ses derniers jours , ses craintes furent grandes et puériles sur le sort de ses biens. Il avait pris Gpurtois lè meunier pour son confident
— Vous verrez , lui disait-il , comme tout ira chez mes enfants , quand je serai dans le trou. Ah ! mon Dieu , leur avenir me fait trembler.
David et sa femme trouvèrent près de cent mille écus en or chez leur père. La voix publique , comme toujours , grossit tellement le trésor du vieux Séchard , qu'on l'évaluait à un million dans tout le département de la Charente. Ève et David eurent à peu près trente mille francs de rente ,. en joignant à cette succession leur petite fortune ; car ils attendirent quelque temps pour faire l'emploi de leurs fonds , et purent les placer sur l'État à la révolution de juillet.
Après 1830 seulement , le département de la Charente et David Séchard surent à quoi s'en tenir sur la fortune du grand Cointct. Riche de plusieurs millions, nommé député, le grand Cointet est pair de France , et sera , dit-on , ministre du commerce dans la prochaine combinaison. En 1837 , il a épousé la fille d'un des hommes d'État les plus influents de la dynastie, mademoiselle Popinot, fille de monsieur Anselme Popinot, député de Paris, maire d'un arrondissement.
La découverte de David Séchard a passé dans la fabrication française comme la nourriture dans un grand corps. Grâce à l'intro-
doction de matières autres que le chiffon , la France peut fabriquer le papier à meilleur marché qu'en aucun pays de l'Europe. Mais le papier de Hollande, selon la prévision de David Séchard, n'existe plus. Tôt ou tard il faudra sans doute ériger une Manufacture royale de papier, comme on a créé les Gobelins, Sèvres, la Savonnerie et l'Imprimerie royale, qui jusqu'à présent ont surmonté les coups que leur ont portés de Vandales bourgeois.
David Séchard , aimé par sa femme, est père de deux enfants , il a eu le bon goût de ne jamais parler de ses tentatives , Ève a eu l'esprit de le faire renoncer à l'état d'inventeur. Il cultive les lettres par délassement, mais il mène . la vie heureuse et paresseuse du propriétaire faisant valoir. Après avoir dit adieu sans retour à la gloire , il ne saurait avoir d'ambition , il s'est rangé dans la classe des rêveurs et. des collectionneurs : il s'adonne à l'entomologie , et recherche les transformations jusqu'à présent si secrètes des insectes que la science ne connaît que dans leur dernier état
Tout le monde a entendu parler des succès de Petit - Gland comme Procureur Général, il est le rival du laineux Vinet de Provins, et son ambition est de devenir premier président de la Cour royalede Poitiers.
Gérizet, condamné à trois ans de prison pour délits politiques eà 1827, fut obligé par le successeur de PeUt-C3aud4e vendre son imprimerie d'Angoutëme. Il a fait beaucoup parler de lui , car il fut un des enfants perdus du parti libéral. A la révolutton de juillet, il fut nommé sous-préfet , et ne pot rester pins de deux mois dans sa Sous-préfecture. Après avoir été gérant d'un journal dynastique, il contracta dans la Presse des habitudes de luxe. Ses besoins renaissants l'ont conduit à devenir prête-nom dans une affaire de mines en commandite , dont les faits et gestes , le prospectus et les dividendes anticipés loi ont mérité une condamnation à deux ans de prison en police correctionnelle. Il a faii paraître «ne justification dans laquelle il attribue ce résultat à des animoskés politiques. Il se dit perséentéfar les républicains.