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Études de morale positive

Nous l'cuiiissons ici ({lu'lques études qui, à rexcepliuiid uuc seule '■ ont paru à des dates très différentes en divers recueils. Nous n'y avons, autant que possible, apporté que des modifications fie détail et de simples corrections de forme, atin de ne pas en altérer la physionomie originelle. L'ordre que nous avons adopté est tout à l'ait étranger à l'ordre clironoloyi((ue; il nous a ])aru préférable de suivre un plan plutôt conforme au rap])ort naturel des idées. Nous avons donc placé en tête les articles où sont ti-ailées le> questions les plus générales, les questions de méthode et de principes.

Les chapitres suivants fournissent des véritîcations et des applications caractéristiques. L'étude de la Véracité permet de confrontcM- h's pi-incipes d'une morale sociale avec ceu.v d'une morale qu'on essayerait de fonder c.vclusivement sur la liaison, et pour la<pielle la véracité serait nécessairement non pas seulement une vertu, mais Tessence même de la vertu. Le respect, intérieur et extérieur, de la vérité est assurément le devoir ou le sentiment le plus réfraclaire à la conception purement sociale de la moralité: sa réduction aux principes proposés était donc une contre-épreuve indispensable et décisive. De même, bien que dune autre manière, la question du Suicide constituait un point critique et crucial pour la nmnde sociale; rexamen dv cette délicate question nous conduit, si nous ne nous trompons, à

■ 1 . Le cliapilre sur le Stiickle.

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reconiiailro combien sont verbales et Iragiles les solutions qu on essaye d en donner en se plaçant à un point de vue soit purement individuel, soit purement impersonnel et métaphysique, et combien il est nécessaire, ])Our approcher dune réponse satisfjtisante, de se placer au point de vue social, et de se demander non pas si le suicide est condamnable ou permis, s'il est lâche ou méritoire an regard de 1 individu, mais seulement si une société où \c suicide se produit n'est pas une société mal portante, et si une société qui le tolérerait sans aucune résistance ne serait pas une société absurde C est la même idée qui domine notre étude sur le Luxe et qui en est ici la raison dètre ; car il est impossible de dire du luxe s'il est moralement Imjh ou mauvais, de la partde lindividu. j)ar rapporta Tordre économique établi, tandis qu'il est jusqu'à un certain point aisé de dire ce que vaut cet ordre économique lui-même en tant (|u il rend inévitable et même presque désirable certaines formes de lu.xe que nous sentons confusément, ou même que nous voyons clairement, être ju'éjudiciables à l'équilibre social et à une réelle justice.

Dans les chapitres j^arallèles, enlin. intitulés Justice et socialisme. Charité et sélection, nous avons surtout opposé le point de vue social, non i)his au point de vue de l'individualisme métaphysique, mais au point de vue naturaliste. Dès longtemps notre souci dominant a été celui de maintenir la spécificité de l'idée morale et il nous a paru nécessaire de ne la laisser |)as plus absorb(M'])arc(>rtaines conceptions pseudo-scieiitilicjues que jjar des spéculations métaphysiques. La moralité tient à la fois de l'idéal et du réel. Les premières tendent à méconnaîtn^ son idéalité, les secondes sa réalité. Si la morale est, comme nous le croyons, constituée p«/' Ihumanilé pour l'humanité, elle ne se découvre pas plus dans une spéculation étrangère à l'expérience sociale que dans une science de la nature infra-humaine.

On reconnaîtra que ce désir de maintenir et de concilier

AVANT-l'HOPOS III

dans l'idée dune morale positive la part du t'ait et celle de lidéal est la pensée directrice de nos conclusions. Nous avons essayé d y reprendre sous une forme systématique, un ensemble d'idées, tout d'abord élaborées séparément et sans esprit de système, mais dans lesquelles nous espérons qu'on trouvera, avec quelque progrès peut-être dans la maturité de la pensée, une réelle tmité de doctrine. Nos convictions se sont laites, comme il est bon, en partant de l'expérience et des vérités particulières, non en parlant d'un système, qui, pour positif qu'il se prétendrait quant au contenu, n'en serait pas moins alors aprioristique et dogmatique au point de vue de la méthode. On se lerait illusion, à notre avis, si, sous in'étexte que telles et telles sont les exigences de a la Science », on imposait à la morale des déterminations empruntées telles quelles à la pratique et aux traditions d'études très différentes, et, en ce sens également, il importe de maintenir la spéciticité de la morale. Sans doute il est naturel et parfois opportun que la science à faire s'inspire de la science faite, surtout quand il s'agit de résister aux préjugés anticritiques, aux inspirations de la routine, aux séductions de l'imagination ou de la dialectique. Mais on sait aussi à quelles réadaptations la méthode scientifique s'est vue constamment obligée, pour se conformer aux conditions j)ropresde chaque sorte d'études, pour en éliminer des préconceptions injustitiées, comme pour permettre de reconnaître et de recueillir tous les éléments de la vérité.

C'est le moment d expliquer pourquoi nous avons adopté ici le terme de morale positive qui. nous le reconnaissons, n est pas sansinconvénients. Le plus visible est qu on soit exposé à comprendre» positiviste ». Certes il y a, selon nous, beaucoup de vérité et dans la manière dont A. Comte aborde le problème moral, et dans les solutions particulières qu'il propose des problèmes moraux'. Il est à peine besoin de dire

1. i'.f. notre t'iudo siiv Lu Morale positiviste et la conscience contemporaine {Revue pliilosopliiijue. liéceinbii- 1004i.

IV AVAM-PROPOS

cependant que le terme positif n'est pas appliqué ici comme l'étiquette d'une école, et que son adoption ne signifie pas l'acceptation dune doctrine toute faite. On reconnaîtra même que, par la place que nous faisons à l'esprit critique et à l'idée de contrat, nous nous écartons nettement du positivisme pur. Du positivisme, il j)lait à ^I. Brunetière de ne retenir que ceci : que la question morale est une question religieuse. ]\Iais on pourrait en retenir aussi bien cette autre vérité qu aucune religion même et à plus forte raison aucune morale n est désormais possible ou du moins ne peut remplir sa fonction qu'à condition de rester sur le terrain de l'expérience commune au lieu de s'aventurer sur celui des croyances transcendantes. Les croyances religieuses courantes ne produisent plus aujourd'hui que malentendus et divisions, et la positivité est délinie avant tout par Comte comme le domaine du « bon sens universel ». Seulement, suivant nous, la vraie positivité — et en cela nous nous écartons de Comte et surtout de certains de ses héritiers — consiste à penser par soi-même, dans un contact direct avec la réalité, en supprimant autant cpie possible le prisme qu'interposent, entre elles et nous, les catégories d'origine sociale, les conce|)ts traditionnels' tout faits, véritables formes à priori d'un entendement de formation secondaire, héritées de l'imagination collective ou d'un empirisme pré-critique.

Mais il nous a semblé que le terme de « positif» était suffisamment passé dans la langue courante pour être employé dans son sens intrinsèque, et que c était encore ce terme rpii j)rêtait le moins au contre-sens, en indiquant au moins tout d'abord avec netteté (ju'il s'agissait d'une morale indéj)endante de loulc leligiou et de toute métaphysique. Tous les autres termes aux({uels il nous aurait été ])ossible de songer eussent été entachés d'une plus grave inexactitude ou exposés à des malentendus encore plus fâcheux.

Par celui de « Morale sociale » on aurait pu croire que nous désignions non un(^ morah^ fondéi^ sur les conditions

AVANT-PROl'OS V

<lo la vie sociale et sur ridée de société, mais seulement; une partie^ un domaine spécial de la morale. Une « morale rationnelle » s'oppose couramment à une « morale empir. rique », et bien qu au sens large du mot, la morale que nous présentons nous semble évidennnent rationnelle, c'eût été tromper radicalement le lecteur sur nos intentions que de lui laisser croire un instant quelle fut a priori.

Plus précise entin, l'expression de « morale scientilique », <lont on abuse, ne nous a paru que plus fallacieuse, et son exclusion s'imposait à qui ne veut pas promettre ce qu'il se sait incapable, ce qu'il croit même impossible de tenir. Sans doute il est possible, comme nous le montreron.'^, d'apporter dans létude de la morale et dans la moralité elle-même quelque chose de ce qui constitue l'esprit scientifique. Mais d'une ])art la morale comporte un élément pratique, une finalité, qui est absolument irréductible à la connaissance pure et à plus forte raison à la vérité scientifique; d'autre part la morale est même très loin suivant nous <le pouvoir devenir scientifique dans le sens très clair où la médecine peut l'être, puisque d'abord les connaissances sur lesquelles la pratique morale s'appuie n ont peut-être pas en elles-mêmes la précision et la fixité que les sciences physico-chimiques et physiolotjiques offrentà l'application médicale, puisque surtout le rapport de la connaissance et de l action dans le domaine moral n'est pas comparable, en toute rigueur, à ce qu il est dans les techniques qui s appuient sur les sciences de la nature Ml ne suffit pas pour lever ces difficultés d'incriminer les « habitudes d'esprit » de ceux qui les aperçoivent, comme les théologiens taxaient « d opiniâtreté» ceux qui ne parvenaient pas à partager leur foi. H faudrait répondre directement à des objections qui n ont point leur source dans un parti pris de la routine, mais dans un examen direct des choses ; il faudrait surtout établir in concreto

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