‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 18 sur 134 · Cf. Mater, Rev. socialiste, sept. 1903, p · texte numérisé non relu

Cf. Mater, Rev. socialiste, sept. 1903, p

En 1847 la première solution l'emporte : aujourd'hui la seconde est incontestée.

La vie civile exige et développe le principe de la responsabilité individuelle, la fonction militaire tend à maintenir le principe de l'obéissance passive. Comment jugerat-on le capitaine de vaisseau qui, malgré la certitude d'une catastrophe, accomplit une manœuvre commandée par son supérieur, le soldat qui refuse de tirer sur un compatriote en temps d'émeute, le général qui s'improvisant homme d'Etat et diplomate, subordonne son devoir militaire à des plans politiques plus ou moins plausibles, Toflicier qui dans un coup d'Etat décide d'obéir à ses chefs plutôt qu'à la Constitution ? Des courants contraires viennent ainsi, par suite de circonstances spéciales, à se heurter dans la conscience collective ou dans la conscience individuelle qui la reflète, tandis que, auparavant et dans la vie normale, ils allaient parallèlement, et coexistaient sans difficulté.

Qu'arrivera-t-il de même si le développement d'un principe (nous entendons par là simplement une forme de vie sociale) tend à sa propre suppression, si par exemple la liberté commerciale aboutit à des accaparements et à des monopoles qu'on voulait précisément éviter en Finstituant, ou si la liberté de l'enseignement aboutit à établir la prépondérance d'un enseignement illibéral?

Les principes d'économie, de prévoyance, d'ambition paternelle sont longtemps considérés comme louables sans restriction. Vienne à se révéler, comme une conséquence de leur développement excessif, le phénomène de la dépopulation française : un intérêt de groupe, militaire ou économique, réagira, et un problème moral nouveau surgira.

Le secret professionnel du médecin a pu jusqu'ici n'appa-

70 ÉTUDES DE JIORALE TOSITIVE

raître que comme une garantie nécessaire pour les intérêts individuels. Gomment le maintenir sous la même forme et avec la même rigueur si nous venons à savoir quel danger social présentent certaines contagions ?

Et chaque fois qu'un de ces problèmes sera résolu, cette solution tendra à déterminer celle d'une foule de problèmes voisins ou analogues, et à poser ou à consolider certains principes généraux d'une portée plus ou moins étendue : notre conscience s'organise et s'unifie corrélativement à la systématisation sociale qui s'étend. C'est ainsi que la solution actuelle du problème du mariage du prêtre implique que le droit canon cède le pas au droit civil, le statut personnel au droit commun, les juridictions spéciales à la juridiction ordinaire, etc.

Ainsi, en résumé, tant que l'ensemble des poussées sociales (religieuse, économique, intellectuelle, etc.) convero'e vers une institution ou va dans le sens d'une même règle de vie, aucun problème n'apparaît; c'est une résultante sociale incontestée, et c'est par rapport à elle qu'on tranchera les dilemmes secondaires qui se présenteront à la conscience. Des courants sociaux d'origine et de direction diverses se rencontrent-ils au contraire, ils donneront lieu comme à des remous et à des barres plus ou moins difficiles à franchir, jusqu'au jour où une nouvelle résultante sociale se sera établie là où tout d'abord il n'y avait que des forces séparées.

Par exemple on peut dire que la règle monogamique est un cas du j)remier genre dans nos sociétés. Elle est la résultante normale des habitudes ancestrales, des idées religieuses, de la proportion démographique des sexes, du besoin de clarté dans l'organisation de la parenté, des exigences de l'économie sociale ou domestique, etc. Si

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médiocrement respectée qu'elle soit en fait, elle n'est guère contestée en elle-même. Mais sur d'autres points, par exemple sur le divorce et sur Fégalité juridique des sexes, notre morale familiale, pourtant beaucoup plus ferme encore que notre morale économique ou politique, subit des poussées contraires. L'autonomie de la femme qui, pour des causes étrangères à la vie de famille, tend à s'établir, tend aussi à modifier les conditions et peut-être la solidité du lien matrimonial. Plus généralement l'individualisme moral et juridique modifie la situation de la femme dans le sens d'une plus grande indépendance. Si le mariage devient moins stable, que deviendra l'éducation des enfants, qu'arrivera-t-il même de la natalité ? Le mariage tardif, conséquence naturelle des nécessités militaires, de la complexité croissante de l'éducation, du devoir reconnu d'assurer une bonne préparation à la vie et une solide assiette économique à la famille, se heurte d'autre part aux dangers de la dépopulation, de la prostitution, etc.

Ainsi c'est au point de contact des différentes fonctions sociales, sur les confins des chapitres du code, que naissent les problèmes de la morale positive, et c'est ainsi qu'ils sont multiples et distincts, comme l'a montré M. Lévv- Bruhl, là où « la morale » tend d'ordinaire à ne voir le problème moral que dans son unité plus ou moins abstraite.

Leur multiplication et leur aggravation caractérisent les « périodes critiques » comme la nôtre. Et cela revient à énoncer cet apparent paradoxe, que les périodes critiques sont peut-être celles oîi le besoin d'unité et de synthèse sociale se fait le plus vivement sentir, celles où les diverses fonctions sociales se rencontrent sur un plus grand nombre de points, en même temps que l'intensité même de la vie collective rend les conflits plus intolérables et la conciliation

plus urgente. L'unification politique des peuples modernes, l'activité et l'étendue des échanges, Texistence d'un organe législatif distinct qui cherche sans cesse de la besogne à faire, .toutes ces causes et d'autres encore font apparaître les problèmes moraux plus nombreux et plus aigus. C'est le processus même d'intégration et de systématisation des activités sociales entre elles qui en fait ressortir les inconsistances et les exigences opposées. Les périodes dites critiques sont ainsi celles qui, dynamiquement, sont le plus organiques. Inversement les périodes dites organiques sont celles où les juxtapositions les plus irrationnelles, les coexistences les plus hétéroclites se maintiennent sans donner lieu à aucun sentiment de contradiction, parce que les divers éléments restent au dehors les uns des autres, comme il arrive souvent à l'esprit individuel lorsque, grâce à un système de « cloisons étanches», il trouve le repos dans l'incohérence. Ce sont les traditions, base de ce qu'on appelle un état organique de société qui divisent le plus non seulement les peuples, mais les diverses régions d'un même pays, tandis que, au contraire les conventions tendent à les unir et à coordonner leur activité.

Les problèmes moraux ainsi définis sont donc incontestablement des problèmes réels, ]>ositifs par leur objet comme par leur origine. Leur genèse est un fait social observaiîle, leur position n'est j)as plus factice que leur contenu n'est idéologique. A de tels problèmes une solution également positive est-elle possible ? C'est la question aiguë qu'il nous faut maintenant aborder.

I 2. La science IIIST<tRIQUE DES MOEURS

Une première démonstralion serait nécessaire en toute rigueur })0ur diriger une semblable recherche. Il faudrait

établir de quelle science, de quelle connaissance théorique relève la morale en tant que technique. On postule, mais sans que j'en trouve nulle part la moindre démonstration, que c'est la sociologie ^ Pourtant, avant de songer à une morale sociologique, il faudrait bien établir que la morale est sociale. Qu'elle le soit quant à son existence, en ce sens qu'elle est un fait humain, observai^le par conséquent dans les sociétés, c'est évidemment une naïveté de le dire et il n'y aurait pas lieu de s'y arrêter. Mais il n'en résulte nullement qu'elle soit sociale quant à son contenu^ et que les règles qui la constituent, quelles qu'elles soient, soient des7'ègles de vie sociale. X'a-t-on pas trop aisément passé, sans en apercevoir la différence, de cette assertion très évidente à cette thèse très contestée? Que la sociologie soit seule en état de nous faire connaître la morale en tant que fait, des morales très diverses Tadmettront. Mais qu'observera-t-elle dans ce fait social? Il ne serait nullement contradictoire qu'on y observât un contenu théologique, et c'est ainsi que l'école traditionaliste prétendait établir sociologiquement une morale qui n'était nullement une morale sociale, et dans ce cas la morale ne saurait être une technique appuyée sur la sociologie. Il pourrait se faire encore que le contenu du fait moral observé par la « Science des mœurs » fût la perfection individuelle, et alors encore la sociologie serait inutile à cette morale qui, en tant que technique, aurait plutôt besoin d'un point d'appui psychologique. On pourrait enfin trouver, toujours « sociologiquement », que la morale n'a aucun contenu propre et il arriverait alors que la technique morale n'au-

1. C'est une démonstration do ce genre que nous avons tentée dans Tétade reproduite plus loin. « Lulilitarisme et ses nouveaux critiques »,

l'ait aucun caractère spécifique. Si, raisonnait Socrate, un bon pilote est celui f(ui connaît les vents et la mer, un bon médecin celui qui connaît les maladies, l'homme courageux celui qui connaît le danger, Thomnie de bien e/i général, est celui qui sait en général. Et alors il n'y aurait l)lus lieu de parler d\m « art moral rationnel »; il n'y aurait plus de technique morale, mais seulement une série indéfinie de techniques spéciales. Par suite on ne pourrait pas non plus présenter la sociologie comme la base d'une telle technique. A-t-on éliminé sociologiquement ces différentes h\'pothèses ? Et si on ne l'a pas fait, a-t-on établi que la morale doive et puisse être un art fondé sur la sociologie comme la médecine l'est sur la physiologie ? De ce que la moralité est un fait social, en résulte-t-il que la morale soit une technique sociologique? L'utilité du papier, sa fabrication et sa vente sont aussi des ])hénomènes sociaux; cependant ce n'est pas la sociologie, mais la chimie, la mécanique, etc., qu'il faut posséder pour fabriquer du papier.

Enfin la morale pourrait encore être sociale en ce sens qu'elle serait une règle commune. Elle serait sociale uniquement par sa forme comme le sont les religions qui imposent à tous les ;;2ew2e.v croyances, les mêmes pratiques, sans que le bien de la collectivité soit nécessairement le contenu de ces prescriptions.

De ce que même le code moral serait imposé par l'autorité de la société, il ne s'ensuivrait pas que ce que la société impose ainsi soit son propre bien, tel qu'elle le conçoit ou le sent en chaque moment.

Si donc la morale est sociale, c'est sans doute à la sociologie de l'étabhr, mais elle ne peut s'instituer d'avance bénéficiaire d'une telle démonstration sous prétexte qu'elle doit en être l'instrument.

Qu'on écarte donc tout système qui prétendrait déterminer a priori ce qui devrait être la morale, sans observer ce qu'elle est en fait, c'est un droit qui semble incontestable dès qu'on veut se placer à un point de vue scientifique, mais cette règle de méthode ne saurait équivaloir à une conclusion de doctrine.

D'ailleurs lorsqu'on nous parle de fonder sur une science des mœurs un art moral rationnel, il faudrait, pour éviter à cet égard tout apriorisme et toute pétition de principes, nous dire ce qu'on entend par ces « mœurs ». Ce terme englobe-t-il tout ce que les hommes font ? Evidemment non, quoique, tout ce qu'ils font, ils le fassent en société. A quoi donc reconnaîtra-t-on ici l'objet propre qu'on a en vue, parmi les nombreux systèmes, enchevêtrés les uns dans les autres, que forment les faits sociaux ?

11 ne nous semble donc pas qu'on ait suffisamment défini ce qu'est la morale, non dans les théories philosophiques, qu'on a de nouveau critiquées et que nous écartons aussi comme factices, mais dans la réalité sociale, ni démontré que r « art social rationnel » fût ce qui, au point de vue d'une pensée positive, devait y correspondre et finalement s'y substituer. Cette double détermination constitue bien un problème préliminaire où la morale avant de se fragmenter dans l'étude des problèmes moraux, trouve une première fois son unité, puisque par là serait défini le point de vue caractéristique de tout jugement spécifiquement moral.

Mais demandons-nous maintenant ce que serait cette « science des mœurs )> sur laquelle reposerait une telle technique. Il semble que nous nous trouvions encore ici en présence d'une obscurité et d'une ambiguïté.

Tantôt M. Lévy-Bruhl, et surtout dans la première partie de son livre ^ c'est-à-dire tant qu'il s'agit de donner une idée de cette science, paraît avoir en vue une étude essentiellement historique et descriptive de cet ordre spécial de faits sociaux qu'on appelle les conceptions ou les institutions morales et juridiques d'une société; tantôt au contraire, et surtout à la Cm, c'est-à-dire quand il s'agit de faire concevoir l'utilité pratique d'une telle science, il songe plutôt à une science générale et analytique qui serait la sociologie elle-même, en tant que connaissance des lois élémentaires et fixes de la vie sociale. Or ces deux conceptions sont loin de s'équiv^aloir. Il semble bien que la seconde, si on la suppose réalisée pourrait, en effet, fonder une technique comme la physiologie fonde la médecine ; en revanche la possibilité d'une telle science paraîtra discutable, et en tout cas bien éloignée de nous. L'autre au contraire est une étude de faits dont l'idée ne souffre pas de difficultés radicales, et qui semble même en très bonne voie d'exécution ; en revanche on ne voit pas trop ce que la pratique pourrait en tirer. Xous aurions donc à choisir entre une science utilisable si elle était faite, mais peut-être infaisable, et une connaissance historique certainement réalisable, mais incapable de fonder la moindre technique.

Que l'histoire ne puisse fonder aucune pratique et n'ait par conséquent avec la constitution d'un « art social rationnel » que des rapports indirects, c'est ce que nous voudrions mettre d'abord en évidence.

Autant il est nécessaire, si l'on veut comprendre les rapports de la théorie et de l'action en morale, de se référer d'abord, sauf vérification, à l'analogie que nous fournissent l'es tecimiques à base scientifique, autant cette ana-

1. V. en particulier La morale et la science des mœurs, p. 212.

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logie même nous détourne de l'idée d'une science liistorique et descriptive des mœurs. Xous ne voyons aucune technique mettre en usage une histoire et cette idée même est dépourvue de sens. Il y a plus, une telle notion de la science des mœurs tendrait, nous le verrons, plutôt à supprimer qu'à fonder une technique morale, puisque dans la mesure même où elle a une hisloire, la société ne présente pas une nature fixe.

Quelles qu'aient été les institutions religieuses, juridiques, familiales des Grecs ou des Germains, quelles que soient celles des Kamilaroi ou desBushmen, on ne voit pas que cela puisse nous fournir la moindre règle pratique applicable à notre société. Le médecin n'a que faire de savoir si l'homme a une origine simienne ; ce qui lui importe ce sont les lois physiologiques de la vie actuelle dans le corps humain. Celui qui veut utiliser l'astronomie à la prévision des marées, à l'orientation en mer, etc., n'a pas besoin de s'inquiéter de la genèse du monde solaire, mais seulement de sa constitution présente. Parler d'un art moral rationnel fondé sur la science des mœurs, entendue au sens que nous considérons, c'est donc un peu comme si l'on nous parlait d'une thérapeutique paléontologique.

Sans doute la complexité et la mobihté des faits humains rendent l'histoire et l'ethnologie indispensables à la science et l'on ne nous prêtera pas, nous l'espérons, l'idée de le nier '. Il est clair pourtant que dans la mesure où je reste sur ce terrain sans aboutir à des lois vraiment générales,

1. Il reste cependant que le point de vue proprement historique elle point de vue de la science sont en antithèse. On ne raconte pas comment les triangles auraient acquis leurs propriétés, on ne démontre pas la chute de l'empire romain. On pourrait dire que dans la classification de Comte l'ordre des sciences marque l'importance que prend à l'égard de chacune d'elles, le point de vue historique aux dépens de la certitude scientifique.

non seulement je n'obtiens aucune règle d'action pour un cas déterminé, mais je ne découvre aucun moyen d'action. Quand je saurai pourquoi, les Chinois pratiquent les mariages précoces et aboutissent ainsi à la surpopulation, cela ne nous fournit pas plus un moyen d'empêcher cette surpopulation qu'un moyen d'accroître notre natalité; et surtout cela ne nous permet pas de découvrir si cet accroissement serait désirable pour nous. De telles connai.ssances restent donc à peu près à l'état de pures satisfactions de curiosité.

C'est qu'en effet la technique ne prend pas la causalité par le même bout que la science ni surtout que l'histoire. Sans doute « vere scire, per causas scire », et c'est aussi la seule connaissance utilisable. Mais, sans même parler des nuances infinies du sens de l'idée de cause, il est clair qu'une technique se demande non quelles sont les causes de ce qui est, mais quels seront les effets de ce qu'elle fait. Les deux choses semblent se confondre quand il s'agit d'une science vraiment générale et analytique comme la physique qui étudie les phénomènes, non des êtres ni des événements; mais elles se distinguent d'autant plus qu'on s'approche des objets les plus complexes et qu'on les considère dans leur réalité donnée. Dans une technique sociale les origines des croyances et des institutions importent assez peu à l'usage que nous en ferons. Le criminaliste par exemple n'a guère à se demander d'où vient le fait de la vindicte sociale et quelles sont les causes de l'idée de sanction; mais ce qui lui importe c'est de prévoir les effets de la sanction présente ; ce n'est pas de savoir en vertu de quoi la pénalité existe, mais quelles sont les fonctions qu'elle peut remplir, et si elle les remplit en effet. La sanction pénale est une institution qui lui est

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donnée. Ou il n'est pas le « technicien » qu'il doit être, ou la seule question qu'il se posera sera de savoir ce qu'il peut en faire. Visera-t-il et réussira-t-il, en punissant, à réprimer, à intimider, à corriger le coupable, à indemniser la victime ? Voilà les questions que son « art rationnel )) comporte. La finalité de la sanction pénale n'est pas pour lui l'objet d'une ht/pol/ièse scientifique (pourquoi la pénalité aurait-elle été établie ?) mais d'une hypothèse pratique (à quoi peut-on utilement employer la sanction?)

C'est une des lois les plus justement formulées par M. Durkheim que les institutions se maintiennent souvent pour des raisons fort différentes de celles qui les ont fait naître. S'il en est ainsi, ce qui importe dans la pratique, ce ne sont pas les causes premières, mais les raisons actuelles d'une manière d'agir. Que notre droit, notre morale, nos idées sur la propriété, la famille, etc., soient sortis d'idées religieuses, cela peut-être intéressant à connaître pour les mieux comprendre : mais ce qui nous importe pratiquement, c'est de savoir, non d'où sont sorties ces idées et institutions, mais où elles vont, si elles produisent les effets que nous attendons, et si les raisons au nom desquelles nous les maintenons sont confirmées par les résultats ohlenus ou sont des prétextes illusoires inconsciemment suggérés par le besoin instinctif de les conserver. Dans le premier cas seulement, en effet, elles seront à maintenir.

11 ne nous importe même pas absolument de savoir si elles se sont produites avec ou sans finalité. La tecliniqne avec sa finalité actuelle les prend comme simplement données, comme des choses existantes à utiliser. Pour bien voir, il m'est indifférent de savoir si l'œil est le résultat d'un mécanisme ou d'une finalité divine, ni de suivre son évolution ontogénique ou phylogénique. 11 me suffit

cVen connaître la siruclure, et d'admettre que sa fonction actuelle est de voir, pour être conduit à y adapter les lunettes convenables.

Quand nous saurons que telle institution est en corrélation avec telle croyance disparue et à peine représentable pour nous, quelle sera l'application d'une telle connaissance ? Quand nous apprendrons, par exemple, que l'exogamie était Teffet (à moins qu'elle ne fût la cause... ?) du tabou prononcé pour les hommes sur les femmes du même clan, et que ce tabou explique notre horreur de Tinceste, la belle avance pour la technique de notre organisation familiale ! C'est comme si Ton voulait étayer la technique des chemins de fer sur Thistoire du chariot romain ou de la chaise de poste. Aussi, après avoir expliqué historiquement les origines de Tinterdiction de l'inceste par ces causes disparues et plutôt propres, une fois connues, à nous faire trouver un non-sens dans cette interdiction, M. Durkheim ^ n'en peut-il justifier le maintien que par des prévisions toutes relatives à notre mentalité pi'ésente, et cela par une analyse tout à fait indépendante de la question des origines, et qu'aurait pu esquisser le moraliste le plus ignorant du totem et du tabou.

On peut même se demander si les causes ainsi relevées par la « science des mœurs » sont bien toujours les vraies causes. Car l'étude des cro3^ances et des sentiments moraux des diverses sociétés ne nous apprend guère que la manière dont ces sociétés se représentaient leur propre activité. On se demande si cela importe beaucoup plus à une technique sociale que n'importerait à une industrie chimique de savoir quelle idée l'alchimie se faisait des « esprits » et de la transmutation. Serait-il bien conséquent

1. Année sociologique. 1,1898, p. G6 et suivantes, Paris, F. Alcan.

d'admettre qu'il y a une « nature sociale » et d'expliquer dos faits aussi objectifs et aussi généraux que l'exogamie par les idées fantastiques que peuvent s'en faire les Australiens; et la seule connaissance utilisable ne serait-elle pas celle des nécessités, inhérentes à cette nature sociale, qui auraient déterminé la pratique de l'exogamie et détermineraient aujourd'hui le rejet de l'inceste ? De deux choses l'une : ou il y a une véritable nature sociale, et alors la science historique des mœurs est peu utile, car elle ne nous fournit que des documents superficiels et sans objectivité en comparaison de ceux que l'analyse directe du présent nous offrirait; ou bien, si l'histoire est l'essentiel, si les véritables causes sociologiques sont les représentations plus ou moins fictives des hommes, c'esl que la société n'a pas la fixité de constitution que comporte une véritable réalité naturelle, et l'idée d'une nature sociale permanente et générale ne se maintient pas; mais alors, de nouveau, a fortiori, l'analyse de la société présente dans sa constitution passagère, pourra seule nous rendre pratiquement service.

Si. d'une autre manière encore, nos oblio-ations morales n'ont aucune autre réalité que d'être la pression du « conformisme social », pas n'est besoin d'une connaissance sociologique pour les déterminer; leur existence suffît; leur connaissance est inutile. Si au contraire on prétend constituer une technique scientifique de la conduite, c'est qu'on peut déterminer des conditions réelles d'existence et de progrès des sociétés ou du moins d'une société donnée ; or ces conditions peuvent n'avoir qu'un rapport très vague avec l'idée que s'en font ces sociétés, y compris la nôtre même, quand elles nous imposent ces obligations.

Belot. 6

o- ETUDES DE MORALE POSITIVE

Dira-t-on, comme on le fait souvent, que l'histoire nous rend le double service : 1" en nous faisant connaître les expériences du passé de nous donner la mesure du possible; 2" ou, en nous révélant la direction de révolution, de nous fournir une règle ? Xi l'une ni l'autre assertion ne résiste à l'examen. Tout d'abord les expériences de l'histoire ne déterminent jamais la limite de ce qui est possible dans un milieu toujours très différent. On a maintes fois montré combien Féchec des expériences communistes, tentées en plein monde capitaliste est peu probant; leur succès, avec une société composée d'un petit nombre d'adeptes convaincus, ne le serait d'ailleurs pas davantage. Et quant à la direction de l'évolution, comment l'interpréter ? Car d'abord toutes les tendances coexistent toujours dans une société donnée, autrement elles ne pourraient jamais lutter et triompher ; et ensuite la prédominance prolongée d'une tendance particulière pourrait tout aussi bien être une raison de réagir, de craindre un excès, de rétablir l'équihbre, qu'une raison de continuer dans le même sens. Ce jeu de bascule n'est-il pas constant dans l'histoire ?

Soyons plus juste : la « science des mœurs » ainsi entendue peut nous rendre un service, mais il est tout négatif. Elle détruit les illusions et nous donne de l'autorité de notre conscience un sentiment plus exact et plus modeste. En nous montrant qu'on peut « être persan » elle nous aide à devenir autres que nous ne sommes. M. Lévy-Bruhl écrit * : « De nos propres sentiments moraux rien ne nous surprend ni ne nous choque, puisqu'ils sont nôtres ». Cela est loin d'être si évident, et ne serait vrai que d'une conscience entièrement naïve et irréfléchie. Mais dès que la réflexion surgit, et la <( science des mœurs » peut singu-

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