Cf. Rauh, op. cil., p
la moralité, qu'on l'identifie même à la moralité, Findice d'une véritable déformation de la conscience, d'une dégénérescence profonde qui en corrompt les racines mêmes? Pour savoir si la moralité est satisfaite, nous sommes, en vertu de cette disposition, habitués à regarder en dedans et ce que nous cherchons dans la moralité c'est une sorte de perfection interne, moins que cela, une sorte de satisfaction de nous-mêmes, alors qu'une telle satisfaction ne peut attester que l'étroitesse du champ de notre conscience, la brièveté de nos vues, l'absence d'objectivisme de notre volonté et de notre pensée morales.
Tout près de ce contresens on peut en reconnaître un autre qui n'est ni moins général ni moins profond, c'est ce formalisme ^ (nous ne prenons pas ici le mot au sens exactement kantien) qui consiste à condenser le devoir dans les formules très simples et peu nombreuses où volontiers on le croit tout entier enfermé. Cela est commode pour l'esprit, mais cela est trop commode aussi pour la conscience. Elle se trouve dispensée par là de chercher la voie du devoir dans le lab^Tinthe complexe et confus de la réalité. Elle se satisfait à bon compte par l'examen en quelque sorte tout logique de la conformité d'un acte à une formule. Elle se garantit aussi (et c'est par là que le formahsme touche au pharisaïsme) contre le reproche des autres et contre ses propres scrupules. Qu'on veuille bien relire l'opuscule de Kant sur un prrtcndu droit de mentir par humanité ', où Kant applique à un cas particulier la thèse que nous avons désignée sous le nom de « florale des principes )) et qui interdit de soumettre les règles au contrôle
1. Cf. notre conférence dans Y Education morale dans l'Lniversité, p. 224, Paris, F. Alcan.
2. Uebèr ein vermeinles Rechl , etc., Ilarleiistein, (, VII, j). SOii,
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de la prévision des conséquences. Si l'on examine, sans prévention et sans préconception philosophique l'argumentation parfois uu peu puérile de Kant, il est impossible de ne pas sentir que la préoccupation essentielle qui détermine ce respect étroit de la règle, c'est celle de se prémunir, quelle que soit l'issue des événements, contre tout blâme; ce n'est pas le souci de notre autonomie, ni le désir de prévenir les sophismes de l'intérêt, c'est celui de nous mettre à couvert et de soulager notre jugement et notre décision du poids des événements plus ou moins fâcheux qui pourtant en dépendent partiellement. En termes vulgaires, cela porte un nom : cela s'appelle la peur des responsabilités.
Ainsi faute de vouloir regarder en dehors vers les réalités au milieu desquelles se meut la conduite, on est amené à regarder au dehors vers les jugements qu'elle peut provoquer. Le blâme et l'approbation des autres (phénomène social d'ailleurs si directement associé à la la moralité et à sa formation, et dont les moralistes anciens avaient déjà fait, non sans doute un critère, mais ini signe du jugement moral), prend une place excessive dans notre conception de la moralité. Xos consciences, au lieu de juger par elles-mêmes, c'est-à-dire de juger par leur contact direct avec la réalité, s'observent et se guettent mutuellement pour savoir comment elles jugeront. Au lieu de nous demander où est le bien, où est le mal, nous nous demandons si tel asf'ent'est estimable ou blâmable. Nous devrions nous demander par exemple si le suicide est un mal ou l'indice d'un mal social, — question qui se résoudrait presque évidemment par l'atïirmative — et quels sont les moyens d'extirper ce mal, — question complexe, et délicate, mais au moins utile et féconde ; mais point : nous
nous demandons si le suicidé est ou n'est pas coupable, si nous devons le blâmer ou le punir (?), question aussi subtile et obscure que vaine et stérile.
Notre morale est semblable au vieux pédagogue «orbilien » qui au lieu de se demander quelles sont les facultés de son écolier et par quels moyens les développer, ou comment les fins de l'éducation déterminent la nature de sa tâche, abandonne à l'empirisme le plus grossier ou aux préférences les plus arbitraires la définition de sa fonction, et tourne toute son attention à donner de bonnes ou mauvaises notes, à distribuer des couronnes ou des pensums ^
Il y a, il est vrai, une autre conscience spontanée que celle dont nous venons de parler, et d'une nature bien différente. C'est celle de ces rénovateurs de la conscience commune, de ces génies moraux qui semblent apparaître de loin en loin dans l'humanité. Celle-là n'est pas le reflet plus ou moins confus et déformé de la moralité vulgaire ; elle est au contraire l'initiatrice d'un idéal nouveau qu'elles paraissent créer selon une inspiration aussi indéfinissable qu'irrésistible. Elle décide non pour un homme ni pour un peuple, mais pour l'humanité, non pour le moment présent, mais pour un avenir indéterminé. Ces grands semeurs ignorent d'où vient le grain qu'ils jettent d'une main aussi confiante que téméraire sur une terre mal préparée, et jamais ils ne verront lever une moisson qui doit mettre des siècles à mûrir. Mais ce n'est
1. Un des nombreux sophismes, que renferme la réfutation kantienne de rEudémonisme (c'est une «niellée») est peut-être apparenté à cette conception. Bien que Kant ne formule pas expressément cette idée, il transparait dans son argumentation que si TEudémonisme est il ses yeux inacceptable, c'est parce (pi'ii serait absurde de punir un homme pour n avoir j)as réussi à être heureux, et de le récompenser pour y être i)arvenu. V.n effet, mais pourquoi supposer que la fonction de la morale soit de punir ou de récompenser?
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pas pour le génie que Ton cherche une méthode, et il n"a pas coutume de se demander quels sont ses droits ni sur quoi se fonde son autorité.
Quant à la conscience commune dont nous avons parlé, elle ne nous offre aucune garantie. Nous n'avons pas le droit de nous y fier, bien qu'il faille y recourir si toute autre ressource nous est enlevée. Prise en ce sens, l'idée de l'infaiUibilité de la conscience serait insoutenable. « Pour professer une pareille opinion, écrit Hoffding \ il faut vouloir' de gaîté du cœur fermer les yeux devant un des plus tragiques conflits de la vie. La conviction la plus pure et la plus sérieuse peut reposer sur une complète erreur. Pas plus dans le domaine moral que dans les autres nous
ne possédons de signe immédiat et infaillible de la vérité
Ceux qui crucifièrent le Christ n'ont-ils pas pu agir d'après leur meilleure conviction? Kant a-t-il eu raison de dire qu'un inquisiteur ne pouvait pas avoir une bonne conscience ? N'est-ce pas de bonne foi qu'Aristote a soutenu la légitimité de l'esclavage, que Calvin avec l'assentiment de Mélanchton livra Servet au bûcher, que Sand tua Kotzebue, le traître à son pays? »
Sans doute les théories de Kant et de Fichte sont peutêtre plus défendables qu'il ne semble ici à Hotfding parce que ce n'est pas à la conscience complexe de l'individu et du moment qu'ils attribuent l'infaillibilité, mais à quelque chose de plus simple et de plus profond. Kant par exemple reconnaît bien que je puis me tromper en crovant entendre « la voix de la conscience » et à plus forte raison lorsque je décide « si ceci ou cela est un devoir ». Mais je ne pourrais pas me tromper sur la question de savoir « si j'ai comparé ma conscience à la raison pratique en vue du