Trad. française de II. Albert, p
et même linévitable disposition de la réflexion a opposer un « non » à ce qui est donné.
Dans le jugement prononcé par Tesprit en tant qu'il pense est forcément impliquée la possibilité, la présence même de ce non. Une afïirmation qui précède toute négation, qui n'est pas accompagnée de l'idée d'une négation possible, est à peine une afïirmation, assurément ce n'est pas un véritable jugement, puisque la faculté critique en est absente. C'est une idée, une représentation ; c'est encore si l'on veut une croyance réduite à une absence de négation ; ce n'est pas encore une véritable affirmation.
De la même manière, dans le jugement prononcé par la réflexion pratique, la faculté de préférer implique toujours la faculté de repousser. Mais, voici la difTérence : dans le domaine de la connaissance, la faculté de nier n'est qu'une méthode pour mieux définir et mieux contrôler le donné, et le jugement vrai est celui qui se rallie finalement au donné ainsi découvert ; dans la sphère du jugement de valeur, le « non » peut avoir autant et plus de droits que le « oui )y ; il n'est pas destiné seulement à éclairer et à établir le « oui », mais parfois au contraire à le détruire et à le remplacer.
Il v a donc, à la linnte. une évidente illusion dans l'espoir, affiché ou tacite, de la plupart des systèmes de morale, que l'on puisse, |)ar un procédé quelconcjue, obtenir qu'un devoir s'impose au jugement pratique comme s'impose à la connaissance un donné ; et c'est cette illusion, signalée au début de notre recherche critique que nous retrouvons au terme. Même si le donné se présente sous la forme d'un vouloir, dès qu'il se connaît \\ï\même comme donné, il acquiert la faculté de se nier.
Un bouddhiste pourra toujours préférer la non-vie à la
vie, un hédoniste, la non-raison à la raison, un stoïcien le non-plaisir au plaisir, un Xietzschéen, le surhomme à l'humanité.
Mais à ce niveau, où il ne comporte pas de réponse décisive, le problème n'est guère aussi que la forme abstraite ou toute théorique de la difficulté. 11 convient donc de montrer que ce même problème surgit sous une forme relative dans le réel, et qu'il n'est par conséquent en aucune façon un pur jeu d'esprit, — qu'en même temps une solution peut alors en être fournie, par approximation du moins, et que notre option, pour n'être pas alors dictée par une connaissance certaine à une volonté arrêtée (ainsi qu'il arrive au niveau de la Technique morale) n'est pas pour cela absolument affranchie de toute règle ni privée de toute méthode.
La question ramenée sur le terrain de la réahté et de la pratique revient en somme à celle-ci : N'y a-t-il pas pour tout homme un moment où, quoi qu'il fasse, il en est réduit à consulter sa « conscience » ? Dans ce cas que doit être cette conscience qu'il consulte et dans quelles conditions s'assure-t-elle à elle-même son maximum d'autorité ; comment peut-elle contrôler son droit à prononcer et à mettre en œuvre une affirmation morale qui peut se trouver en opposition avec celle de la société environnante ; comment peut-elle, à défaut d'un assentiment quant au fond de cette affirmation, obtenir au moins des autres, ce qui serait déjà précieux, le respect dû à la loyauté de son effort :•
Qu'il y ait d'abord un moment où la conscience ait à prendre par elle-même une décision, c'est ce que personne
EN UUKTE D UNE MORALE POSITIVE loi
ne peut guère contester, ni ceux qui croient à des règles morales absolues et données toutes faites, qu'elles soient d'ailleurs édictées par un Dieu, par une Raison, ou même par une Tradition; ni ceux mêmes qui font une place plus ou moins étendue à l'idée d'une science morale.
Dans le premier cas il }■ a d'abord pour la conscience une option initiale à faire, une décision à prendre, consistant dans la reconnaissance même du principe accepté. Sans doute cette option est d'ordinaire instinctive et sans critique. Il est cependant presque impossible de la concevoir absolument aveugle, et elle s'accompagne presque nécessairement d'une plus ou moins vague apcrception des autres options possibles, quelle rejette. L'autorité, par le prestige qu'elle implique, nous dissimule trop qu'une autorité n'existe que par le fait d'une acceptation plus ou moins tacite.
Mais l'appel à la conscience trouve ensuite place nécessairement à la partie inférieure delà pensée morale, lorsqu'il s'agit d'appliquer à des cas particuliers des règles générales acceptées en principe. Cette affirmation, automatique et immédiate dans les cas les plus usuels, rencontre toujours, à un moment donné, quelque difficulté non résolue par Texpérience antérieure et par l'habitude. Ainsi nous v03^ons très clairement, aux deux extrémités de l'échelle des décisions morales, l'inévitable rôle de la conscience.
C'est en vain qu'on espérerait jamais le réduire à à néant par la constitution d'une science morale et lire directement dans les choses rien qui ressemble à une « vérité morale ». Nous avons montré par une analyse précise des conditions d'une technique sociale scientifique, l'impossibilité, môme théorique, de déterminer sûrement
et entièrement notre vouloir d'après la connaissance de ce que sont l'homme et les sociétés, puisque l'homme et les sociétés seront en partie d'après ce que nous animons voulu. A plus forte raison dans la pratique, alors que l'action presse, et que, nos facultés de réflexion et d'information restant toujours limitées, nous sommes pourtant obligés de prendre un parti, l'intervention directe de la conscience est-elle inévitable. Et de même qu'aucune science, aucune méthodologie, ne dispensera jamais l'homme, non seulement dans la vie usuelle, mais même dans le travail scientifique proprement dit, d'avoir du bon sens, du tact et du jugement personnel, de même on ne conçoit pas une théorie ni une science morale qui puissent jamais dispenser l'homme d'avoir une conscience. S'il en est ainsi, peut-il sans absurdité, sans manquer pour ainsi dire à un premier devoir, se contenter de la conscience que lui font le milieu, la tradition, les circonstances, et se dispenser de se faire conscieminent une conscience " ?
Mais alors il y a donc place en morale pour une méthodologie de la conscience, de sa préparation et de son intervention. 11 s'agit de définir les conditions d'une « certitude morale » valable, de faire la théorie de cette compétence de Thomme de bien, qu'Aristote - considérait déjà comme un complément nécessaire de sa définition de la vertu. Ce travail est si nous ne nous trompons celui dont le livre
1. Opi)oser Kant, qui considère comme absurde l'idée d'un devoir de se faire une conscience. Melaph. der Sitten, llartenstein, VII, 204.
2. Eth. Nie, III, IV, 4 (Ed. Grant) '0 aTiouoaToç yàp 'èxad-ua 7.p(vc'. opôwc xaî £v ixauToT? TàXrjOÈç a'j-tô oatvsTa'.. KaO' £y.âaTr,v yàp sHiv '.'ota èaTi xaÀà /Mi T,oia -/.otî O'.açÉoît TrÀstorov l'ao)ç ô TTïOuoaïoç tw xàXr/Jsî èv ïy.iizoi^ opàv wcr-sp y.avtùv xaî [jLé-upov aù-wv wv. Cf. sa définition bien connue de la vertu Elh. Nice.. II, vi, lo .: "Etjzv/ à'pa r, àptzr, 'Éçt; "poa'.pîToy.T, Iv [jiî!TÔ'UT,T'. O'JTa tt, —pô? 'r,[iiç. ('<jq •.'7 iiv/r^ X^yw xa". (o; av 6 ©pôv'.ijLOî ootastev.
EN (jUÊTE d'une MORALE POSITIVE 153
de M. Rauh sur Y Expérience morale fournit l'essai le plus récent et peut-être le plus complet, en tout cas c'est peut-être là que le problème auquel nous sommes parvenus est le plus directement et le plus consciemment abordé.
11 est clair tout d'abord que ce n'est pas à la conscience toute spontanée que nous nous adresserons.
Sous sa forme courante et commune, la conscience spontanée ne peut guère être qu'un assez vague reflet du milieu social avec tousses préjugés, et sans une perception distincte de la véritable nature de ce milieu, sans intelligence des besoins qui se manifestent ainsi en elle-même. Le temps n'est plus où nous pouvions considérer cette conscience comme une sorte de révélation fondamentale et divine. Xous savons trop aujourd'hui comment elle se forme et combien elle est variable, suivant les temps, suivant les milieux et les classes sociales mêmes. Elle est un produit contingent, un résidu subjectif de la réalité, encore exposé à se corrompre par l'inévitable contact avec les intérêts et les passions de l'individu. C'est précisément à l'interpréter et la rectifier que l'analyse sociologique peut être utilement mise à contribution. Nous savons à combien de déviations sont exposées les impulsions, à combien de contresens les idées de la conscience spontanée \ Les méprises de l'honneur et de la charité sont peut-être les plus connues et les plus souvent dénoncées. Mais on pourrait en signaler de plus graves et de plus générales. Ne peut-on pas voir, par exemple, dans l'importance pharisaïque attachée au Mérite, dans ce fait qu'on érige le mérite en critère de