‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 51 sur 134 · Cf. Simmel, Einleitung in die MoralwissenschafL p · texte numérisé non relu

Cf. Simmel, Einleitung in die MoralwissenschafL p

Belot. *^

soin, une attente vis-à-vis de nous-mêmes. Celui qui rompt accidentellement avec une de ses habitudes a nécessairement l'impression d'une perte d'équilibre, d'une suppression partielle de sa personnalité; et c'est pourquoi aussi un devoir qu'on viole constamment finit par devenir douteux à la conscience et par ne plus être senti comme devoir. Psychologiquement, l'habitude équivaut donc à une règle, le fait répété crée l'apparence d'un droit, comme il arrive aussi dans nos relations juridiques où la tolérance prolongée finit par créer un droit de propriété. Les habitudes dès longtemps imposées par la vie sociale et l'opinion publique auront au premier chef des effets de ce g'enre. Chez les peuples traditionnalistes (comparables à cet égard aux individus maniaques) ce fait est des plus sensibles. 11 s'en faut que le cant [anglais soit, comme le croient des observateurs superficiels, une pure hypocrisie ni même une simple concession au respect humain. C'est en grande partie une survivance de ce genre. Beaucoup de personnes, qui ne se rattachent plus par aucune croyance réelle à l'Eglise, ne peuvent prendre sur elles de manquer les offices ou de faire gras le vendredi ; elles en éprouveraient je ne sais quelle gêne. Mais la psychologie n'est pas la morale, et ces illusions de la routine, souvent avouées de ceux mêmes qui ne peuvent s'y soustraire, ne sauraient prouver qu'on ne distinguera pas justement les vraies obligations des obligations illusoires à l'aide du critérium que nous défendons.

Ici même nous trouvons dans les faits une dernière contre-épreuve de la vérité de ce critérium. 11 est si exact qu'il préside tacitement ou explicitement, inconsciemment ou d'une manière réfléchie, à notre jugement moral, que toutes les habitudes qui perdent le caractère d'utilité

sociale (soit parce qu'elles ont elles-mêmes dévié de leur origine, soit parce que les circonstances et les croyances ont cliang'é) perdent aussi leur caractère moral, non pas immédiatement sans doute, mais peu à peu; et qu'inversement celles auxquelles on a reconnu après coup une telle utilité acquièrent par là même le caractère moral. Nous cessons progressivement de croire que nous soyons moralement obligés de faire l'aumône quand nous commençons à la soupçonner d'être peu conforme au bien de celui qui la reçoit, et mieux encore au bien social général. La loi même en vient à condamner la mendicité sans qu'on l'accuse d'être inhumaine. Sans doute nous continuons à faire incidemment l'aumône, mais machinalement, et presque avec un remords d'avoir cédé à une mauvaise pitié. Nous cessons d'admettre comme une pratique vertueuse la mansuétude mystique d'un Tolstoï, qui renonce à tout acte de défense, quand nous comprenons que par là nous encourageons la violence. Les fautes purement théologiques qui ne sont fautes qu'en vertu d'une croyance particulière, et non d'une condition objective d'ordre social, le blasphème, le sacrilège, sont peu à peu éUminées des codes. L'opinion publique elle aussi les sanctionne de moins en moins. Les croyants eux-mêmes distinguent de plus en plus ce genre de faute des fautes proprement morales. C'est ainsi qu'ils peuvent respecter et estimer la personne d'un libre penseur honnête homme, tandis qu'ils ne consentiraient pas à serrer la main d'un dévot si c'est un homme taré. Nous n'admirons plus aisément Polyeucte abandonnant Pauhne à Sévère. Abraham, Jephté et Agamemnon sacrifiant leurs enfants nous paraissent purement et simplement odieux, quoi qu'ils aient dû paraître admirables à leur entourage. L'obéissaace passive, le respect servile de l'autorité établie,

qui pouvaient être vertus sous un régime autocratique, peuvent se maintenir jusqu'à un certain point dans une civilisation plus avancée, et qui comporte plus d'autonomie pour l'individu; mais aussi devient-onde plus en plus sceptique à l'égard de ces vertus d'autrefois. Il nous faut un efîort de réflexion pour continuer à les estimer là oii des conditions spéciales continuent à les rendre nécessaires, dans l'armée. Ailleurs elles provoquent le blâme ou la raillerie; nous nous moquons du bon public qui subit sans mot dire les fantaisies de l'arbitraire administratif et le sans-gêne bureaucratique. C'est maintenant à l'indépendance du caractère et à la liberté du jugement que va notre estime. Et dans Tordre intellectuel il en est de même : au devoir de croire s'est substitué le devoir d'examiner. Sans doute, encore une fois, les règles discréditées continuent plus ou moins longtemps à vivre dans la pratique à titre de routines; mais le sentiment moral s'en détache de plus en plus. D'ailleurs il faut bien prendre garde que toute règle sociale n'est pas une règle morale quoique la réciproque ne soit pas vraie : et c'est justement l'utilité sociale qui sert à établir celte distinction entre les règles sociales qui sont morales et celles qui ne le sont pas. C'est ainsi que certaines règles très fortes, très généralement sanctionnées par l'opinion, sont pourtant nettement exclues de tout jugement moral. On trouvera ridicule ou inconvenant un homme dont la mise sera néghgée ou peu conforme à celle du monde qu'il fréquente. On s'accordera pourtant à ne pas le juger malhonnête homme; ce n'est pas un blâme moral qui l'atteint. Si cependant la conscience morale s'en trouve indirectement touchée, c'est encore parce qu'on rapportera ces négligences à quelque sentiment ou à quelque particularité de caractère sociale-

ment nuisibles : Tavarice, le mépris de l'opinion d'autrui, le désir de se faire remarquer.

Ainsi en résumé, de quelque façon que nous retournions la question, le critérium de Tutilité sociale ne paraît pas se trouver jamais en défaut. Toutes les règles que la conscience commune proclame comme morales correspondent ou ont correspondu à quelque utilité sociale directe ou indirecte, réelle ou supposée. Cette utilité sociale qu'elle soit réelle sans être distinctement aperçue , ou qu'elle soit admise sans être réelle, est le caractère commun qui en fait des choses morales, et qui les distingue même comme telles de certaines règles qui par la forme, mais non par le fond, leur sont plus ou moins analogues. Le cours même de leurs transformations confirme le résultat inductivement obtenu , puisque dès que le caractère d'utilité sociale s'efface, les règles correspondantes, quoique maintenues quelque temps par la force de l'habitude, ou disparaissent peu à peu, ou perdent leur caractère moral.

2" La réciproque est-elle vraie? Voijoas-nous le jugement moral intervenir partout où, dam la conduite humaine, rutilité sociale est en cause? S'il en est ainsi nous aurons achevé d'établir que c'est l'utilité sociale qui définit, dans son contenu, la moralité.

« Bon nombre de choses sont utiles ou même nécessaires à la société, qui pourtant ne sont pas morales » , nous objecte-t-on \ « Aujourd'hui, une nation ne peut se passer ni d'une armée nombreuse et bien équipée, ni dune grande industrie, et pourtant on n'a jamais songé à re-

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