‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 70 sur 134 · Lcvasseur. Précis d'Econ. pol · texte numérisé non relu

Lcvasseur. Précis d'Econ. pol

arrête sa respiration et se met enfin dans cet état de léthargie où il peut être impunément enterré pendant des semaines, prêt cependant à ressusciter moyennant certames précautions, est arrivé à se passer de tout, même de nourriture et d'air respirable. Mais il est clair que dans ces conditions, ce qui lui reste de vie latente est sans usage et constitue encore un superfki. Si l'on s'engage dans cette voie qui est celle du pessimisme, on arrive naturellement à cette conclusion, que la vie même est de trop. Inversement, si vous admettez que quelque chose soit nécessaire, c'est que vous commencez par supposer et par accepter le vouloir-vivre ; alors vous devez conclure au développement de la vie, et par conséquent justifier aussi le développement des besoins. La morale de la restriction des besoins ne saurait donc être admise en principe, m d ui.e façon absolue, car ce serait alors simplement la morale du sui<-ide. Elle n'est vraie que par rapport aux besoins qu on aura pu déjà déclarer illégitimes ou intempestifs, et la question est précisément de savoir à quoi on les reconnaîtra tels, et au nom de quoi on les jugera tels. Mais les économistes ont bien raison en gros de reconnaître dans le développement des besoins à la fois un eiîet et une condition du progrès. M. Levasseur, par exemple, dans VOuvrler Américam remarque que l'ouvrier américain a un standard of life sensiblement supérieur à celui de Touvrier européen, et loin d'v trouver un mal, il voit là un signe d'un état soci-U supérieur et aussi un fait en corrélation avec une plus crande productivité du travail. Il est même à la lois inévitable et indispensable que le développement des besoms anticipe sur celui de notre pouvoir de les satisfaire pour que l'activité humaine reste en mouvement et que nos facultés de production s'accroissent.

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Si l'idée du superflu est tout à fait insullisante pour définir le luxe, suffira-t-il de la combiner avec celle de cherté, comme le veut M. de Laveleye ? Mais qu'est-ce qui est cher, ou pour mieux dire trop cher ? Un produit peut être trop cher de plusieurs façons :

1° D'une part un objet peut être trop cher par rapport à la satisfaction qu'il procure. ^Mais si un produit de luxe trouve acheteur à un prix très élevé, c'est qu'en définitive il n'est pas trop cher pour un certain nombre de personnes qui se le disputent ; souvent même cette cherté vient beaucoup plutôt de la concurrence des acheteurs entre eux que du travail que l'objet à coûté à produire. Suivant la juste remarque de M. Leroy-Beaulieu, une bouteille de Clos- Vougeot à sept ou huit francs n'a pas coûté beaucoup plus de travail qu'une bouteille de vin ordinaire à quinze sous. Elle doit donc sa valeur de fait presque uniquement à la concurrence des gourmets en présence d'une offre restreinte. A quoi jugerons-nous donc qu'un prix déterminé par l'abondance relative de la demande par rapport à l'offre est un prix excessif? Rien n'est donc plus vague que cette notion de cherté, et en particulier de cherté excessive. Elle suppose évidemment, ici, un jugement porté non pas seulement sur l'intensité des besoins, mais sur leur valeur intrinsèque relative et l'opportunité qu'il peut y avoir à les satisfaire.

2' Un objet peut être trop cher en ce sens qu'il est surfait, et que ce qu'il coûte n'est pas en rapport avec le travail qu'il a exigé. Mais, d'abord, l'acheteur d'un produit de luxe ne tient pas plus à être exploité que n'importe quel acheteur. Quoique, en général, celui qui fait une dépense de luxe soit plutôt mauvais marchandeur, la vraie question n'est pas de savoir si l'objet de luxe a coûté beaucoup de

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travail, mais si ce travail vaut la peine qu'on le paye, mérite qu'on le provoque et qu'on l'entretienne. Or ce n'est pas évidemment l'acheteur d'un tel produit que nous laissons seul juge de la question. Par le fait même de son achat, il la résout dans le sens de Taifirmative, quoiqu'il ne se rende pas, à vrai dire, toujours bien compte de la chose, et nous posons cependant la question de savoir s'il n'a pas tort. C'est donc que, en dehors de la valeur de fait et purement économique d'un produit ou d'un travail, nous jugeons qu'il a une valeur proprement sociale, dont il s'agirait de trouver le critère.

Ainsi quand nous jugeons qu'une consommation, dans un cas donné, est un luxe, et que nous blâmons ce luxe, c'est toujours que nous supposons une distinction entre la valeur en fait et la valeur en droit des consommations. C'est, plus précisément, que nous nous croyons en état (Wippi'écier la valeur des satisfactions indépendamment du plaisir obtenu par ceux mêmes qui les recherchent, et la valeur du travail indépendamment de l'effort même quil demande à celui qui l'accomplit. Nous supposons implicitement, sans l'avoir bien nettement présente à l'esprit, une base d'appréciation objective, ou supra-individuelle, d'où il résulterait que certains besoins, même réellement éprouvés, ne devraient pas être satisfaits, et que certains travaux, même quand on peut les payer, ne devraient pas être accomplis ni provoqués.

2. — Sans pousser plus loin l'examen des définitions insuffisantes ou inexactes du luxe, essayons de découvrir ce qui caractérise le luxe comme tel. Une première remarque nous guidera. Ce qui obscurcit singulièrement toi/s les jugements que l'on porte sur le luxe, et l'idée même que l'on s'en fait, c'est que le point de vue où l'on se place

est mal déterminé, et change souvent d'un instant à l'autre. Non seulement ce qui est luxe pour un homme donné ou dans un état social donné ne Test pas pour un autre homme ou dans une autre société, mais en réalité le terme de luxe implique deux idées distinctes, quoique souvent emmêlées lune dans l'autre. Si le luxe est relatif, il implique une comparaison. Et nous allons voir que les termes qui entrent dans cette comparaison ne sont pas toujours de même sorte, lorsqu'on parle du luxe. Demandons-nous donc quels sont les termes que Ton compare pour qualifier une consommation comme un luxe.

On peut comparer, et intuitivement on compare en effet, tantôt les diverses satisfactions d'une même personne donnée, tantôt Tensemble des satisfactions de personnes diverses, et l'on arrive par là à deux idées très différentes du luxe.

Si d'abord on compare les divers besoins ou satisfactions d'une même personne, on se place à un point de vue qu'on pourrait appeler biologique ', A ce point de vue, on admet tacitement ou expressément une hiérarchie des besoins allant de ceux dont la satisfaction est le plus immédiatement indispensable au maintien de la vie plwsique, à ceux qui correspondent au développement le plus complet

1. Dans la brillante diseussiun dont il a honoré noire exposé (loc. cit.). M. Tarde nous a objecté qu' « il n'y a pas de luxe biologique. Rien de trop est la devise de la vie ». Il y a ici une confusion. M. Tarde a peut-être raison s'il veut seulement dire par là que «les dépenses de hixe répondent toujours à (les besoins dorigine sociale ». Quels sont dailleurs les besoins humains (jui ne sont pas sociaux de quelque manière ? En employant, faute de mieux, le terme de biologique nous entendons indiquer, non l'origine des besoins, mais le fait qu'ici, le terme de luxe est employé pour caractériser un rapport entre les besoins et les satisfactions d'un seul et même individu. Ce qui justifie le mieux l'emploi de ce terme, c'est qu'en effet il existe un conditionnement biologique naturel des fonctions. Le cerveau fonctionne mal et les produits supérieurs de notre activité sont compromis, si la nourriture et l'exercice sont insuffisants ou excessifs, etc.

de nos facultés les plus élevées. On appellera luxe dans ce cas ï interversion dans l'ordre de ces scUisf actions, le sacrifice d'un besoin de premier rang à un besoin de second rang. Sans doute il est extrêmement difficile dtms le détail de déterminer cette hiérarchie; cependant on sent bien qu'en gros elle existe, et l'on voit clairement qu'on la méconnaît, si, par exemple, n'ayant qu'une nourriture insuffisante ou malsaine, on dépense pour fumer ou même pour cultiver un art de pur agrément les ressources qui permettraient d'améliorer l'alimentation. En tout cas, la difficulté d'appliquer cette règle n'empêche pas de reconnaître là un sens distinct et spécial du terme de luxe. Le luxe, dans ce premier sens, tend à s'opposer au simple confortable avec lequel on le confond d'ordinaire. Et moralement le problème serait alors de savoir quel serait la répercussion sociale du déséquilibre des satisfactions individuelles.

Si maintenant nous comparons entre elles les satisfactions des différentes personnes, nous obtiendrons un résultat tout différent. Supposons, pour faciliter l'analyse, que la hiérarchie dont il vient d'être question soit aussi parfaitement que possible respectée par tous les membres d'une société, mais qu'en même temps il existe entre ces hommes, comme dans la réalité, une grande inégalité soit des fortunes, soit même simplement des facultés de travail et de production. Dans cette hypothèse il n'y aurait plus de luxe au sens individuel et biologique du mot, car chacun satisferait l'ensemble de ses besoins dans Tordre voulu, selon ses ressources, obtenant ainsi le développement maximun de sa personne physique et morale ; mais il y aurait encore du luxe au sens social du mot. Serait en effet un luxe, à ce point de vue, toute satisfaction qui serait inaccessible au

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'revenu moyen raisonnablement administré, selon l'hypothèse, d'une personne dans la société considérée. Un tel luxe n'est plus en opposition avec le confortable, mais au contraire il peut consister, pour une très grande part, en un confortable supérieur. Xous sommes donc en présence d'une idée toute différente de la précédente et d'un critérium très distinct du critérium biologique, quoique sans cesse combiné avec lui dans la pratique. Le problème qui se pose alors, et qui est connexe avec celui de l'inégalité des fortunes, sera de savoir quel est l'effet social de cette inégalité des satisfactions, quelle est la répercussion que peuvent avoir sur le bien-être social général le développement de besoins et de satisfactions exceptionnels, même si ce développement est très fondé au point de vue des individus qui en jouissent. Ce qui serait parfaitement légitime par rapport au bien de l'individu, ne devient-il pas, du fait de certaines conséquences souvent fort indirectes, en partie fâcheux et illégitime socialement ? Et c'est de beaucoup la question la plus difficile.

La première question, celle du luxe au sens biologique du mot, de linterversion dans la hiérarchie normale des besoins, se présente, en effet, comme beaucoup plus simple.

1 . — En fait, tout d'abord, (juelque difficulté qu'il y ait à déterminer cette hiérarchie, qui est d'ailleurs assez variable avec les temps et les races, il est impossible de nier qu'il en existe une et que tous les besoins ne sont pas sur le môme plan. L'organisation de l'impôt dans tous les pays est une manifestation économique plus ou moins

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accentuée delà reconnaissance de cette vérité. Après avoir pesé, comme la Gabelle," sur des consommations de première nécessité, Timpôt indirect s'est porté de plus en plus sur les produits jug'és moins immédiatement nécessaires à la vie et constituant à un degré quelconque un superflu. Au moyen, soit de monopoles, soit de droits de douane, soit de taxes ordinaires, c'est Talcool, le thé, le café, le sucre, ce sont les chevaux et les voitures, les chiens, les billards et les bicyclettes qui sont frappés, à peu près dans tous les pays, et ainsi une bonne part des impôts de consommation offre un caractère somptuaire ; non sans doute qu'ils visent expressément à réprimer le luxe, mais du moins en ce sens qu'ils le distinguent pourtant du nécessaire, et semblent présumer par conséquent que dans une économie individuelle bien réglée, les besoins ainsi frappés doivent être en moyenne les derniers satisfaits. A plus forte raison la conception de l'impôt progressif ou dégi-essif repose-t-elle sur une idée du même genre.

Si donc, en fait, la réalité d'une telle hiérarchie ne semble pas contestable, en droit on n'hésitera guère à condamner dans la vie individuelle la fantaisie ou l'imprudence qui sacrifie k' confortable au plaisir, la sécurité de la vie à l'intensité des satisfactions momentanées, l'ampleur de l'existence à quelques raffinements capables de séduire les sens, l'imagination, la vanité, ou môme l'intelligence.

Pourtant, quoique dans les cas extrêmes on aperçoive bien les maux qu'entraîne, pour l'individu comme pour la société, le défaut d'équilibre, de proportion et d'ordre dans les satisfactions, il faut se garder, même ici, d'une sévérité hâtive et excessise. Elle pourrait nous amener ti'op logiquement à regretter que les poètes aient paru avant les ingénieurs, et que les temples aient précédé les maisons de

rapport. 11 a sans doute été bon pour l'humanité, en même temps qu'inévitable, qu'il y ait eu dans le développement de ses besoins une certaine irrégularité et une certaine fantaisie, apparentes du moins. Une positivité comme celle dont nous faisons volontiers aujourd'hui la mesure et la règle de la valeur des besoins, ne pouvait guère se développer de bonne heure, puisque aussi bien les moyens mêmes de la satisfaire n'existaient pas encore. Et l'humanité y a peut-être gagné une floraison plus précoce de sentiments héroïques ou déhcats, une certaine habitude du désintéressement et un certain goût de la beauté qu'un souci prématuré du bien-être eût étouffés et qui n'auraient pu sans doute germer plus tard, dans une humanité plus savante et plus industrieuse, plus soucieuse enfin d'améliorer pratiquement conditions de l'existence matérielle. On ne saurait sans doute ériger en règle absolue cette insouciance primitive, mais on n'ose davantage la regretter en fait. Je n'aurais pas le courage de blâmer le vieillard de Tarente, qui n'était d'ailleurs probablement qu'un vieux pirate cihcien déporté, de n'avoir pas arraché do son jardin les lis et les verveines pour étendre ses carrés de légumes. L'imagination représente peut-être, parmi les facultés de l'esprit, le luxe par excellence, et cependant elle s'est développée la première, et il n'a pu en être autrement. La science aussi a commencé par être un véritable luxe aussi bien que le sont à notre point de vue la religion et l'art primitifs ; et l'esprit grec se complaisait aux spéculations géométriques et aux subtihtés de la dialectiiiue, tandis (pie Ton continuait à moudre le blé à bras d'hommes et à (piêter son feu chez le voisin. Mais, comme le dit Condorcet, « le matelot qu'une exacte observation de longitude préserve du naufrage doit la vie à une théorie conçue deux mille ans auparavant par des

hommes de génie, qui avaiert en vue de simples spéculations géométriques^ ».

Il n'est pas jusqu'à l'industrie dont les premières tentatives proprement scientifiques n'aient eu souvent pour objet des mécanismes ingénieux, comme la fontaine de Héron, plus comparables à des jouets intéressants, qu'à des machines vraiment utiles. De nos jours même l'industrie a des fantaisies un peu plus grosses, mais du même genre. Je vois un éminent penseur, M. Secrétan -, désigner la Tour Eiffel comme un spécimen de luxe bête et de travail sans valeur. Ou peut croire qu'en effet il aurait mieux valu construire un pont ; et pourtant c'est peut-être cette étrange expérience, qui, indépendamment de quelques services directs possibles, déterminera d'autres constructions utiles, qu'on n'eût pas osé entreprendre auparavant.

Ainsi, dans l'ensemble de Thumanité, il est bien difficile de déterminer ce qui a été, ou ce qui eût élé le plus utile. A bien des égards, la hiérarchie que nous établissons aujourd'hui dans nos besoins, et d'après laquelle nous sommes trop tentés de juger le passé, et même l'avenir, a quelque chose de fort contingent. Ce qui, peut-être simplement en vertu d'une habitude acquise, nous apparaît comme l'utile et même le nécessaire, pourrait bien n'être souvent que le superflu; et inversement, suivant le mot de Voltaire un peu librement interprété, ce que nous qualifions de superflu pourrait bien avoir pour l'avenir humain une valeur autrement importante. « On n'imagine pas, nous dit par exemple M. Richet \ à quel point notre ali-

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