Thèse. — Il n'y a pas de moralité dans Vac
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ceptation passive d'une règle extérieure toute faite et sanctionnée par une contrainte sociale.
Un doute est légitime sur le bien- fondé des exigences sociales, et précisément par cela seul quelles sont expliquées jj«r des causes non soumises à la réflexion.
Une révolte' est légitime contre la volonté sociale donnée, puisque la société, en tant que réalité donnée iia pas plus d'autorité morale que n'importe quelle réalité défait, que la pure nature, par exemple (|3).
Le changement autonome des « tables de valeur » est légitime, et s il apparaît comme immoralisme au second point de vue (B), cet immoralisme nest peut-être quune forme supérieure de la moralité.
18. — Antithèse. — La moralité consiste dans le tait daccepter telles quelles les régies émanées de la volonté collective.
La moralité est essentiellement discipline, subordination de la volonté individuelle à la volonté collective.
Toute dissidence, tout écart, de la part de l'individu, est crime par définition, et toute distinction est arbitraire et subjective, sociologiquement injustifiable, entre des écarts criminels et des écarts légitimes ou louables. Le crime, ainsi défini objectivement, est peut-être inévitable, parfois même désirable, et par conséquent normal, sans que cela autorise à changer sa qualification de criiyie.
Toute moralité est conformisme et tout conformisme est moralité.
Par conséquent la critique, dissolvante du lien social, serait elle-même immorale par nature.
En ce point se rejoindraient donc, par une coïncidence
assez singulière, une sociologie objective, guidée par un motif scientifique, et un catholicisme positiviste qui subordonne l'intérêt de la vérité à un besoin pratique d'ordre social.
Au reste y a-t-il vraiment plus d'objectivité à définir le crime par V opinion de la société où il se produit, que par la nôtre? C'est substituer une subjectivité à une autre, et pour éviter une erreur possible de notre conscience, accueillir les jugements d'une autre conscience, dont les erreurs n'ont d'autre avantage, n'étant plus à commettre, que d'être des faits réels de Vlmtoire. Est-ce qu'on dit que, objectivement, Galilée a commis une erreur? Pourquoi dirait-on que, objectivement, Socrate a commis un crime? La vraie objectivité scientifique ne serait-elle pas de savoir fjueh effets sociaux tendaient réellement à 'produire les maximes ou les actes mêmes de l'homme jugé criminel par son groupe, absous peut-être par nous? C'est ce que la sociologie serait en état de dire si elle était en possession de lois véritables des faits sociaux. En l'absence d'un telle science, peut-être du moins reconnaîtrait-on que si les motifs de dissidence d'un Socrate, d'un Jésus, d'un Luther sont de ceux que la vie sociale a toujours comporté ou exigé (I 29), il a pu }' avoir crime de leur part historiquement, mais non sociologiquement. Transportez au contraire au milieu de nous l'âme d'un Ephialte ou d'un Judas, sa pratique criminelle changera peut-être avec les conditions du milieu, mais ce sera toujours une âme de criminel.
19. — L'idée même de constituer une morale positive se trouverait condamnée de part et d'antre :
Au point de vue de la thèse (Rationalité) qui, aoec l'idée
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d'iuw autonomie absolue du jugement individuel, supprime toute idée d\me nonne justifiable et présentant, en un sens quelconque, un caractère de vérité. On ne ferait qu abuser des ?nots et méconnaître la spécificité du jugement moral (§9) en appliquant le terme de morale à une table de valeur arbitraire (% 17).
Au point de vueder'antithèse i^éoViié) , puisqu il serait inutile et même déjà immoral de soumettre la moralité à la critique scientifique et que la moralité ne consisterait qu'à conserver la morale existant enfuit dans la société.
L'antinomie présentée ici est si réellement fondée que l'on trouve, en fait, les doctrines limites auxquelles on arrive lorsqu'on méconnaît entièrement l'une des deux conditions que nous avons définies au profit de l'autre.
D'une part un certain Pragmatisme^ tendrait à sacrifier tout donné, toute vérité objective à la liberté du jugement, qui devient simple acte de volonté ; il n'y aurait plus, à la limite, de vérité à trouver; il y aurait seulement le jugement que Ton prononce. Mais alors tout se vaut, et il n'y a plus aucune raison de juger ni de préférer : l'idée môme d'une moralité disparaît. Même tendance chez Nietzsche, qui, par haine de « l'esprit de lourdeur », haine si suggestive d'ailleurs et si vivifiante, finit par enlever tout lest à la pensée comme à la volonté. Il deviendrait impossible de dire pourquoi la « volonté de puissance » par exemple vaudrait mieux que n'importe quoi d'autre ; et plus Nietzsche aurait raison de supprimer toute vérité, plus on aurait aussi raison contre lui.
Ou bien inversement les règles morales ne sont ellesmêmes que des faits ; elles n'existent que tant qu elles sont
1. V. sur cette doctrine A. Lalande, Re\^. Phil., février 1906.
observées, ou tout au moins admises. « Leur autorité est toujours assurée, tant qu'elles existent. » Toute distinction serait supprimée entre le droit et le fait, entre le réel et l'idéal; c'est la doctrine limite à laquelle tendrait la « Science des ryiœiirs ». Mais alors nous nous demandons ce qu'on chercherait en cherchant une morale, ou, puisqu'on reconnaît qu'on ne cherche plus une morale, nous nous demandons à quoi servirait une science des mœurs, que Ton cherche (Cf. P Etude, p. 120 et suiv.).
Et ici, comme dans toute antinomie, les extrêmes se touchent ; car si les règles morales ne sont que des faits, il suffît de les violer pour qu'elles cessent d'exister et nous retombons dans l'anarchie du pragmatisme. Dira-t-on qu'il est impossible de les violer tant qu'elles existent ? Mais alors de nouveau que cherche-t-on ?
Si comme nous l'avons montré | 5 la finalité est ici essentielle, il nous faut à la fois une base, un point d'appui (peu importe qu'il soit lui-même relativement mobile), et une force qui s'y applique pour opérer un changement. La Thèse méconnaît la première condition et réduit l'activité à l'état de « homha bombinans in vacuo ». L'Antithèse supprimerait la seconde en se bornant à poser une existence (Gfi|3et4).
II. — SOLUTION : CONCEPTION THÉORIQUE ET VALEUR PRATIQUE D'UNE MORALE POSITIVE
A. — Valeur et rôle de l'idée sociale
DAINS LA constitution DE LA MORALE
20. — Vatitinornie précédente nest sans doute pas entièrement artificielle , puisque (Tune part elle résulte de V analyse des conditions du problème, puisque d'autre
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part ses fermes extrêmes sont apjjroximés par des doctrines réellement existantes.
Cependant elle ne se produit et n'aboutit à l'échec radical indiqué (§ 19) que parce qu'on a isolé et poussé à leur limite deux conditions, distinctes sans doute, mais en réalité inséparables (§ 3 bis), et dont aucune, à elle seule, ne définit complètement lamoraUté.
21. — Le droit de la raison à juger tout donné n'implique pas quil le condamne ; un donné peut se justifier.
D'ailleurs la réalité sociale n'est pas nn pur donné ; car elle est, en quelque mesure, à chaque moment de son développement, le produit de volontés, plus ou jnoins conscientes ; et elle est, dans une proportiofi croissante. If produit de volontés de plus en plus conscientes (Cf. p. 242-254).
Nos jugements ne sont pas seulement un produit, mais un facteur de la vie sociale (Cf. p. 123 et suiv.). // est donc impossible de constituer une sociologie sans faire intervetiir la finalité (§ 12, B) et ainsi il ny a pas hétérogénéité absolue entre les principes de l'explication sociologique et ceux de la détermination inorale (| 5).
22. — V attitude définie sous le nom de rationalité (§ 2) est déjà essentiellement sociale ; et c'est pourquoi, biefi qu'elle ne soit proprement morale que par ce caractère (I 9). on la considère si volontiers comme morale en elle-même .
Le besoin d'une morale « vraie » est avant tout le besoin d'une morale sur laquelle on puisse s'entendre, qui fournisse un moyen de convaincre sans contraindre.
L'adoption de règles générales quant aux actes (| G) tend vers l'adoption de règles générales quant aux personnes [universalité kantienne ; et c est déjà une condition par elle-même favorable à la socialité, puisquelle permet à chacun de savoir sur quoi compjter de la part des autres .
23. — Inversement, dans r hypothèse admise [%% 11-14) il y a déjà pour la réflexion une présomption de validité partielle en faveur de la morale donnée en fait, et de la conscience spontanée qui en est le reflet subjectif. Car si elles sont le produit de la vie, elles doivent, dans V essentiel, lui être adaptées, quelles que soient les interprétations, plus ou inoins illusoires, par lesquelles on a pu essayer, après coup, de se les expliquer, au risque de les faire dévier (Cf. p. 84, 201, 406). Déjà imprégnées de finalité (| 21) elles doivent bien présenter quelque chose d' acceptable pour la Raison pratique (§ 5).
24. — Cependant, à ce point de vue même, les droits de la critique se trouvent réservés ; car dans la moralité existante, en vertu même de sa formation spontanée {^ 13) comme en raison des théories hâtives qui s'y sont surajoutées (I 10) il y a certainement pjlace pour des erreurs des déviations et des incohérences qui appellent corrections ; et la raison nest pas réduite à la fonction stérile et toute spéculative de justifier tout ce qui est. L'empirisme moral (§ 8) assure ainsi également la part de la conservation et celle du progrès, les droits relatifs de la conscience spontanée, et ceux de la critique sur la conscience.