‹ Études de morale positiveChapitre 1 sur 17 · DE LA DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA DEUXIÈME ÉDITION

ITouis présentons sans aucune nu^diûcaitloax efifitentieUe cette seconde édition de nos « Etudes de Morale Positive », épuisées depuis 1914. Nous nouis conteatons de les compléter par deux études parues depuis {Règle et Motif, La

Valeur morale de la Science) ^ et quant au reste nous avonis tenu, réserve faite d'assez nombreusefii corrections de détail, à le laisser subsister soui^ sa forme première!.

A défaut d'autre mérite en effet, il en est un que quelque^ personnes ont bien voulu reconiiaître à ce livrei, et que nous pourrions revendiquer sans paraître mamquer de modestie, parce qu'il est la simple contre-partie de son défaut le plus évident : c'est que, s'il n'offre pa« l'unité systématique d'un travail entrepris suivant un plan préétabli, en revanche on peut y suivre et y sentir l'éclosion toute spontanée d'une pensée qui s'est formée peu à peu à miesure qu'elle prenait contact avec les divers problèmes, et qui a pris graduellement conscience d'elle-mième sans s'asservir à aucune théorie préconçue, sans s'être enchaînée d'avance à un dogme personnel. Une doctrine qui s'e»t ainsi produite comme par une poussée naturelle n'offre peut être pas moins d'unité véritable que celle dont tous les élémente sont réajustési entre eux par un effort de composition. Si, de prime abord, elle donne moins de satisfaction aux besoins logiques dé l'esprit, peut-être, en revanche, n'est-elle pas moins digne d'inspirer coniflaiice. Lé lecteur' assiste pour ainsi dire au travail de la pensée qu'il

lî PRÉFACB DE LA DEUXIÈME ÉDITION

cherche à pénéta^r. Il sait qu'on n'a pas, apirès coup, dissimulé des difficultés, effacé des contradictions. Il sait qu'on a ma.rché droit devant soi, sauf à regardeir en arrière le chemin parcouru, pour mieux en apercevoir la direction et en saÂsir la continuité.

Une telle méthode est en tout ca® aussi éloignée que possible de tout syncrétisme, et noua sommes étonné que quelques critiques aient pu s'y tromper et repi étsieiiter notre doctrine comme un éclectisme. Le propre du syncrétisme est qu'il croit atteindre la réalité en juxta.posant des fragments de systèmes ; c'est une procédure toute sciO'la<stique qui part, non de l'expérience, mais des théories' déjà faites. Les théories peuvent sans doute nous aider à analyser le réel, parce que justement elles n'en aperçoivent d'ordinaire qu'un aspect. Mais qualifier d'éclectique celui qui s'efforce en chaque instant de ne rien omettre de ce que l'expérience lui donne, et de mieux se rendre compte, à ce contact même, de ses propres prSncipesi, cela revient à dire que les chose® sont éclectiques, comme si elles étaient faites d'une mosaïque' de doctrine®. Mais c'est au contraire le réel qui est organique et complet, tandis que les théories sont partielles et unilatérales.

Il est relativement facile de flatter l'esprit de système et de séduire les milieux professionnels en formulant des thèses exclusives, en poussant une vérité pairtielle jusqu*aui paradoxe, en rompant ouvertement avec le sens commim. On frappe beaucoup moins les esprits à vouloir modestement se rapprocher de l'expérience, et tenir compte de tous les aspects de la réalité.

Nous comprenons mieux le reproche qui nous a été fait de laisser trop indéterminée l'idée d'intérêt général. Il y aurait certainement eu lieu, si tel avait été notre but, d'analyser de plus près les aspects divers et les critères de cet intérêt. C'est comme un problème de maximum dans lequel il serait possible de distinguer diverses sorte? de maxvma : il y a, par exemple, une question de sécurité,

FBÉPACE DE LÀ DEUXIÈME EDITION Ut

une question de produet&vité et de rendement, une question de progrès et une questian de stabilité, avec uni rap^ port à établir entre l'intérêt présent et le» possibilUtés d'avenir. Il y aurait encore un problème d'équilibre entre les divers niveaux sociaux : le& inégalités — et elles sont aussi d'espèces diverses — ont leurs avantages et leurs inconvénients^ comme aussi le fait d'une certaine unifoirmité moyenne. Il est clair que ces diverses sortes de (1 maximum r> social ne peuvent coïncider, et que chaque société manifeste à cet égai'd ses préférences et ses instincts ; Tune semble tenir davantage à lai sécuncé, l'autre au progrès ou à la liberté ; telle est sans ambition, tieUa autre est disposée à sacrifier la stabilité aux chances de plus larges virtualités. Oe serait un immense travail sociologique que de définir, nous ne disons même pas da résotudre, un tel ensemble de questions. Mais notre but était tout différent. Nous visions surtout à ramener la morale sur le terrain de la vie sociale et à établir la possibilité!, la. nécessite même de l'affranchir de toute dépendance vis-à-vis de la religion ou dé la métaphysique.

Cette Mbération nous paraissait aussi nécessaire au point de vue intellectuel et théorique qu'au point dé vue pédagogique et pratique. Scientifiquement tout d'abord, il nous semble hors de doute que la morale est spontanément issue des nécessités de la vie et qu'elle est comme une manifestation de l'instinct vital des sociétés, et non pafi! un produit de la spéculaftion. La» réflexion s'efforcera, sans doute de discerner et de comprendre ce produit de l'instinct et de substituer ainsi une direction consciente à la simple imipulsion, qui n'est pas moins sujette dans les sociétés que chez Tindividu à de muMpl^s» déviations. Mais la spécula.tion philosophique de quelques individus et encore moins l'imagination tbéogonique des collectivités ne sauraient avoir eu cette vertu d'engendrer l)ar elles-mêmes une règle morale a;daptée aux exigences de la. vie. Religion ou philosophie ne peuvent avoir d'autre rôle que de fournir à l'esprit des satisfactions complémen-

IV PBArACPS DB LA DBUXIÈMB ÊDIUON

taiieB, Intimes d'aillefars; elles n'ont aucun pouvoir

explicatif.

Par cela même, l'affranchiâsement de la< morale, nécessaire au point de vue rationnel, l'est encore plus évideonment au point de vues pédagogique. C'est comme profefiiseur tout d'abord que, mis en |>ré6ence de nos respoûo^abilités, nous avoms senti le danger, vérifié par l'expérience, de solidariser les convietionB morales nécessaires avec, des croyaoce» caduques et indémontrables. Fonder la morale sur l'absolu était une tentation et une prétentiom qui pouvaient séduire des générations habitué^ à considérer l'absolu comme immédiatement accessible à l'esprit humain. Il apparaît aujourd'hui que fonder sur l'absolu, c'est, pratiquement, fonder sur le sâble, et que mieux bâtie peut être sur le papier, la- morale devenait alors moins solide dans les consciences.

Mais il eut été vain d'affranchir la morale de la métatphysique, libre du moins en raison de son incertitude même, pour l'asservir à l'histoire, ou du moins à une philosophie sociologique qui, sous couleur de donner à la moiFaie une base scientifique, n'arriverait, si on la prenait à la lettre, qu'à toujours consacrer l'état de chose® existant et à 'figer l'action dans un conservatisme absolu. Or, il n'y a de morale que s'il y a quelque opposition entre un ordre établi et un ordre imaginé, qu'on se représente à la fois comme possible et comme meilleur. Comment possible, si ce n'est parce que nos convictions et nos aspirations font ici partie de la réalité qu'il s'agit de modifier, et sont par conséquent des conditions de son changement?. Pourquoi meilleur, si ce n'est parce qu'il réajliaerait plus complètement ce qui dans le présent peut déjà nous satisfaire, et plufi précisément parce que l'idée même de Société — il s'agirait alors de la définir — y trouverait une expression plus adéquate P

Au delà dej l'opposition entre une morale métaphysiquei et une morale positive, il y a donc lieu de maSntenir l'opposition d'une morale (biologique et d'une morale sociale.

PRÉFACn DE LA DEUXIÈME ÉDITION V

Pour celle-ci la société n'est poe seulement nné réalité et une force qui s'îmipoeent « tergOy elle est une idée qui tend à se réaliser de mieux en mieux dans et pair la* liberté. Ainsi est maintenue Tautonomie de la conMetoce et le rôle de la raison critlquie, que Ton considère souvent comme anarchique, mais qui' est en réalité organS^satrlce et constructîve, dès qu'elle s'inspire, dans l'ordre de l'action, des mêmes méthodes qui la caractérisent dans la scSence.

Ici encore, il y aurait eu tout© une étude à faire, et de l'idée de Société, et du rôle de la Raison dans le domaine de la Morale et de la Politique. Nous la tenterons peutêtre quelque jouï. Maîg pour le moment, encore une fois, nous ne visions pas à constituer intégralement « une Morale )>, mais seitilement à définir les conditiona d'une morale qui pût se présenter comme positive, c'est-à-diM non comme une science, ce qui conttaue à noms sembler impossible, mais comme une doctrine pratique ein harmonie avec Tesprît même de la. sdeince.

Peut-être aurionsnous pu élargir à ce point de vue notre doctrine, si nous avions fait une meilleure place H

une idée que nous serions plus disposé aujourdhui à mettre en évidence : celle du polygénisme qu'on découvre toujours dans l'évolution des grandes fonctione humaines. Oommè nous l'avons montré à propois de la religion, quel que soit le* point de départ qu'on croie pouvoir assigner à ces fonctions, il n'équivaut jamais à une ca.use adéquate de tous leurs développements. Elles s'enricMsKent coinstamment d'apports nouveaux en même temps d'ailleurs qu'elles rejettent aussi à certains moments des éléments jqu'eHes avaient d'abord englobés. Il en est. sans doute ainsi de la conscience morale. Quelles que soient « les racines de sa noble tige », il est certain que ses raimeaux s'épanonSssieflnt en des directions assez diverseis. Le sens de la beauté, le désir de perfection ou même l'orgueil d'une certaine supériorité, l'idée. de la. dignité personnelle ou de la dignité de rhomlne en général, le culte de la bonté ou; celui de la justice, la passion de la vérité, prennent à cer-

Page 1