‹ Etudes de mythologie gauloiseChapitre 29 sur 57 · LE DIEU ASSYRIEN DANS LA ROUE; LE DISQUE AILÉ; LE SCARABÉE · texte numérisé non relu

LE DIEU ASSYRIEN DANS LA ROUE; LE DISQUE AILÉ; LE SCARABÉE

Ce n'est pas là une hypothèse gratuite. Aujourd'hui que l'Asie enlre dans la lumière de l'histoire et que ses monuments tous les jours mieux connus élargissent le cercle de nos comparaisons, nous voyons qu'un des types le plus fréquemment reproduits par l'art assyrien est un type, certainement divin, formé par un personnage masculin, tantôt dressé sur une roue et semblant marcher avec elle, tantôt le corps engagé dans la roue et en émergeant, pour ainsi dire, comme Brâhma émerge du lotus dans des peintures indoues. Grâce au beau livre de M. Perrot, ni l'Asie Antérieure, ni l'Egypte ne sont plus le domaine exclusif des orientalistes, et de simples profanes peuvent y pénétrer et ravir leurs yeux, comme dans les jardins enchantés des vieux contes. Nous avons choisi pour nos lecteurs le plus bel exemple que nous a fourni, entre tant d'autres, le volume assyrien de YHistoire de l'art dans rantiquité. Il a été emprunté aux flancs mêmes d'un monument, et M. Perrot le décrit dans les termes suivanls. On nous pardonnera une citation un peu longue; il s'agit d'un dieu à la roue et d'un des plus anciens que connaisse Thisloire.

C'est surtout Assour qui paraît avoir été près de conquérir la situation d'un dieu « sans compagnon :^, d'un vrai monarque de Tempyrée; or

1. Quoique le mythe d'Ixion nous paraisse bien avoir une origine figurée, nous devons signaler au passage Tinlerpré talion de Mannhardt. Prenant pour point de départ un texte grec qui représente Ixion comme emporté par un tourbillon (Asclep. Fragm, 3; SchoL Pind, Pyth, II, 39) et rappelant que dans les croyances populaires , il y a dans un tourbillon un sorcier ou un diable, Mannhardt veut en faire la personnification du Tourbillon (dans ses Antike Wald-und^Feldkulte, p. 84 et dans la Zeits. f, Deulsches Aller Ihum, nouv. sér., t. X, p. 5. Mais le texte grec nous parait représenter un développement secondaire du mythe d'Izion déjà créé.

nous ne savons même pas bien sous quels traits la plastique le représentait. On propose de le reconnaître dans un groupe que nous offrent assez souvent les bas-reliefs historiques et les cylindres, ici planant au-dessus du champ de bataille, là mêlé à des scènes d'adoration. Tout d'abord, vous sentez dans ce groupe l'imitation d'un symbole égyptien; vous y retrouvez ce globe ailé qui orne les corniches de tous les temples dans la vallée du Nil. Bien avant d'avoir visité en conquérants Thèbes et Memphis, les Assyriens avaient pu trouver ce motif, mille fois répété comme élément de décoration, sur ces ivoires, sur ces bijoux, sur ces objets de luxe qui, des villes du Delta, se répandaient, par l'intermédiaire des Phéniciens, chez tous les peuples voisins. Les Assyriens s'en emparèrent; quelquefois ils le reproduisirent à peu près tel que l'avait dessiné l'Egypte

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Fig. 9. Le globe ailé.

(Layard, Monuments^ !'• série, pi. 39.)

(fig. 9) ; mais le plus souvent ils y firent un changement qui a son importance. Au centre de cette grande paire d'ailes, largement étendue, ils placèrent, dans une sorte d'anneau, non plus le disque solaire couronné d'uréus, mais une figure humaine, vêtue d'une longue robe et coiffée d'une tiare. Ce personnage est debout; tantôt il a la main droite levée dans l'attitude de la prièi'e ou de la bénédiction, tandis que sa main gauche soutient l'arc détendu (fig. 10) ; quelquefois, au contraire, il bande cet arc pour lancer contre les ennemis de son peuple un dard à trois pointes, qui doit être la foudre.

Ce qui surtout nous révèle le cas que l'Assyrie attachait à ce groupe, c'est la valeur que lui attribuèrent, dans leur imagerie religieuse, les

Aryens de la Médie et de la Perse. Ces peuples, les derniers nés du vieux monde asiatique, ont emprunté à leurs prédécesseurs à peu près toutes les formes que leur art a mises en œuvre ; ils n'en ont modifié la

Fig. 10. Le globe ailé avec figure humaine.

(Layard, Monuments, i" série, pi. 21.)

signification que dans la mesure où l'exigeait la différence des idées qu'ils voulaient traduire. Or, sur les rochers de Behistoun et de Persépolis, ce même symbole se rencontre ; là, comme en témoignent des textes dont la lecture n'est pas douteuse, c'est Ahura-Mazda qu'il représente. Le nom du dieu n'est plus le même; mais il est permis de croire que l'intention et l'idée n'ont pas changé. En Mésopotamie comme sur le plateau de l'Iran, l'idée que ce groupe éveillait dans l'esprit, c'était celle du maître suprême de l'univers, clément et fidèle protecteur de la race élue qui multipliait partout ses images *.

Ce dieu assyrien du soleil, dans Tattitude du guerrier invincible, nous rappelle de beaux vers dans lesquels des poètes de notre siècle ont célébré le soleil. Les poètes, qui voient la nature à travers le prisme de Timagination, retrouvent souvent sans peine Timpression première des anciens âges.

Roi du monde et du jour, guerrier aux cheveux d'or,

disait Baour-Lormian. Et Lamartine à son tour :

Tu règnes en vainqueur sur toute la nature,

Soleil...

L'univers tout entier te reconnaît pour roi. . .

1. Perret et Chipiez, Histoire de l'Art dans l'Antiquité, t. II, p. 88 et suiv. — Nous devons à robligeance des éditeurs de ce beau livre de pouvoir reproduire les deux gravures intercalées dans cette citation. Nos figures no» 11 et 23 proviennent également du même ouvrage.

Il serait facile de citer d'autres exemples de ce type si répandu dans Tart assyrien. Les cylindres le répètent à Finfini et le personnage est tantôt debout contre la roue, tantôt (et plus souvent ce nous semble) la roue lui sert en quelque sorte de gaîne *. Dans tous ces exemples, la roue déifère (si je puis risquer ce mot) plane dans la partie la plus supérieure du tableau, pour indiquer qu'elle appartient à la région la plus élevée de Tempyrée.

Le lecteur constate au premier coup d'œil la différence entre le symbole égyptien, un disque, et le symbole assyrien, une roue. Ce qui est commun à l'un et à l'autre, ce sont les ailes; et si le personnage qui surgit de la roue est réellement une création assyrienne, l'ensemble indique bien, comme le remarque M. Perrot, une influence plastique égyptienne. C'est l'adaptation d'un type matériel étranger à une pensée indigène et nationale. Pour nous, il nous paraît bien difficile de ne pas voir là le dieu assyrien du Soleil, et de ne pas penser que c'est le prototype plastique de l'Ixion grec.

Puisque le fonds de notre étude est la mythologie du soleil, qu'on nous permette de nous arrêter un instant sur le disque ailé de l'Egypte. Il n'y a pas de doute possible sur sa signification solaire, et nous avons là-dessus le témoignage des égyptologues*. Mais ce n'est pas la seule représentation figurée du soleil en Egypte. On trouve aussi le soleil sous la figure d'un scarabée volant, et cette figure est, nous dit M. Brugsch, un des

1 . Voir, par exemple, les cylindres figurés dans l'ouvrage de MM. Perrot et Chipiez, l. II, p. 204 et 685. — Dans un cône en améthyste (p. 690), le dieu qu'invoquent deux orants semble entouré, à mi-corps, d'un cerceau d'où s'échappent des rayons. — Dans d'autres objets on voit le disque ailé (sans personnage infixé) occuper encore la partie supérieure du tableau (p. 673 et 772). Dans l'obélisque de Salmanasar II (p. 525) on est étonné de voir le disque ailé et une rouelle figurés l'un à côté de l'autre : pourquoi celte répétition de ce qui paraît deux formes diverses du même symbole? Faut-il voir dans la rouelle le symbole indigène, et dans le disque ailé le symbole d'importation étrangère?

2. Voir Brugsch, Die Sage von der geflùgellen Sonnenscheibe nach altaegyp^ tischen Quellen dans les AbMndL der Kœn, Ges, der Wiss. zu Gœttingen, t. XIV (1868-69), p. 173-236.

hiéroglyphes du soleil *. Les ailes sont disposées de la même façon des deux côtés du scarabée et du disque ; il ne nous paraît donc pas téméraire de penser que le disque ailé a eu pour prototype Timage du scarabée. L'idée de la boule de fiente que (suivant la croyance populaire) le scarabée fécondait pour se reproduire, a facilité cette transformation, et peut-être même l'a suggérée *.

Un écho de cette signification divine et solaire du scarabée ou escarbot se rencontre même dans la littérature grecque, et dès vers de Pamphos, qui se trouvent dans les Héroïques de Philostrate (p. 98, éd. Boissonnade) personnifient Jupiter dans le scarabée :

« Jupiter, toi le plus grand des dieux, enveloppé dans la fiente des brebis, des chevaux et des mulets. » C'est pour cette raison, sans doute, que le scarabée se trouve associé à Jupiter et à Taigle dans un conte que connaissait la Grèce, auquel Aristophane fait plusieurs fois allusion et qui en passant de main en main est devenu une fable de Lafontaine, V Aigle et r Escarbot. Mais Lafontaine, qui n'avait lu ni Aristote ni Pline sur les mœurs de Tescarbof, fait de la boule traditionnelle (açaTpa) une crotte que le héros de l'aventure fait tomber « sur la robe du dieu '. »

On sait comme les scarabées, en matières plus ou moins précieuses, étaient des amulettes et des bijoux fréquents chez les Égyptiens. Les musées et les collections particulières en sont remplis. Le scarabée aux ailes épandues se rencontre aussi dans les peintures et dans les monuments. On en peut voir un exemple caractéristique dans la peinture d'un cartonnage de momie reproduite dans V Histoire de l'Art, 1. 1, p. 812, et M. Per-

1. Voir Brugsch : Religion und Mythologie der altenAegypter, p.2i3et 249.

2. Ces croyances ont été combinées avec des théories astronomiques; mais ce n'est pas le lieu de discuter ces vastes questions.

3. Lafontaine, Fables, II, viii. — Nous empruntons la citation de Pamphos au commentaire qui accompagne Texcellente édition de Lafontaine de M. Henri Régnier,

rot dit à ce propos : « Ailleurs, sur les cartonnages funéraires, il (le scarabée) remplace le disque couronné de serpents, au centre d'une grande paire d'ailes largement étendues; ... l'effet esta peu près le même que celui du globe ailé qui décore les corniches. » Ne sont-ce pas en effet des doublets^ à la fois au point de vue de Tart et au point de vue du symbole?

Et cette représentation du soleil par le scarabée nous permet de remonter encore plus haut, à une période de cosmologie thériomorphique. Dussions-nous paraître téméraire à quelques lecteurs, c'est, à notre avis, la trace et le témoignage matériel d'une antique conception du soleil comme animal, animal luisante Cette conception, ne paraît, du reste, pas particulière aux anciens Égyptiens, car il y a, croyons-nous, aujourd'hui plusieurs peuples sauvages pour qui le soleil est un animal.

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