‹ Etudes de mythologie gauloiseChapitre 37 sur 57 · LES MONNAIES A LA ROUE; LES MONNAIES A LA CROIX · texte numérisé non relu

LES MONNAIES A LA ROUE; LES MONNAIES A LA CROIX

Nous ne pouvons négliger de dire que la roue se trouve sur les monnaies de la Gaule et cela sous plusieurs formes, et qu'au moins par parenté collatérale un type de ces monnaies a fait souche d'une longue descendance, et s'est maintenu presque jusqu'à notre siècle. Nous le disons pour être complets et peut-être parce que la fortune de ces monnaies a été influencée et augmentée par le symbolisme de la roue, comme elle l'a été plus tard d'une façon incontestable par le symbolisme de la foi chrétienne.

Mais les monnaies, si précieuses pour l'histoire et pour l'archéologie figurée, n'apportent qu'un bien faible appui à la Mythologie. Sans doute, elles représentent souvent des divinités et des symboles religieux, mais seulement à l'origine. Le symbole devient emblème, l'emblème devient ornement, épisème , marque d'atelier monétaire. Il peut y avoir encore une indication de provenance, on peut y reconnaître une filière de transformations successives; mais il n'y a plus d'idées religieuses. Il n'y en a plus du moins dans la monnaie elle-même , au point de vue objectif, pour ainsi dire; il y en a au point de vue subjectif, quand la croyance populaire attribue une signification religieuse à un de ces types, comme elle en attribue si souvent aux monuments figurés qu'elle essaie de comprendre.

lin épisode de la vie de sainte Geneviève va nous en fournir

1» Voir les planches xxiv et xxv de rarlicle de M. Henri de Longpérier dans la Revue Archéologique.

un exemple. Saint Germain et saint Loup se rendent en Grande- Bretagne en 429 pour y combattre le Pélagianîsme. En traversant Nanterre, saint Germain remarque dans la foule une enfant, et une inspiration divine lui apprend que cette enfant doit être une sainte. Il lui demande si elle veut consacrer à Dieu sa virginité. Sur la promesse solennelle de la pieuse enfant (sainte Geneviève, d'après les hagiographes, avait alors environ sept ans), saint Germain ramassant à terre une monnaie de bronze marquée du signe de la croix, qui se trouvait apportée là par la volonté de Dieu, la lui donna comme un grand présent, lui disant : « Perce-la et porte-la toujours suspendue au cou en mémoire de moi*. » 11 s'agissait sans doute là d'une de ces monnaies antérieures à la conversion de la Gaule au christianisme, que les numismatistes appellent « monnaies à la croix » parce qu'une des faces de ces monnaies est couverte par une grande croix équilatérale , aussi grande, ou peu s'en faut, que la monnaie elle-même , reste d'une roue à quatre rais dont la jante s'est confondue avec la circonférence de la monnaie '•

Dans ce cas, la monnaie ramassée par saint Germain avait bien une valeur religieuse, mais c'est parce qu'on y voyait le symbole de la croix : c'est ce que nous appelons un symbole subjectif.

L'explication symbolique des monnaies gauloises présente la plus grande difficulté parce que ces monnaies ont été originairement la siniple imitation, on pourrait dire la contrefaçon de monnaies grecques. Elles nous présentent donc des symboles grecs, symboles dont le sens n'était sans doute pas compris des

i. « Cui sanctus Germanus nummum ereum, dei nulu allatum, habenlem signum crucis, a tellure colligens. » Bollandistes, 3 janvier, p. 138, et Ch. Kohler, Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte Geneviève, p. 8 et lxxi.

2. M. de Rossi (Bulletino 1869, p. 43), suppose que c'est une des monnaies si nombreuses « de la fin du iv® siècle ou du V*, au revers desquelles domine la croix. » M. Kohler (/oc. cit., p. Lxxr, n.) cite comme monnaies qui pouvaient avoir eu cours en Gaule à cette époque (et qui portaient une croix) 1° des pièces des derniers empereurs d'Occident; 2® des pièces des empereurs d'Orient; 3° quelques pièces des fils de Clovis. M. Kohler n'oublie dans cette énumération que les pièces gauloises à la croix, dont on connaît de si nombreux types et qui se rencontrent encore si souvent dans le sol, quatorze siècles après sainte Geneviève,

Gaulois, à moins qu'ils ne les interprétassent par leurs propres croyances, comme saint Germain interprétait une monnaie nonchrélienne par le christianisme. Puis, entre les mains des artisans gaulois, ces types s'altérèrent; un détail conservé par accident ou démesurément agrandi devint type monétaire à son tour. Nous n'ignorons pas que plus tard les Gaulois créèrent des types originaux (au moins par certains détails), certaines figures qu'on voit apparaître sur des monnaies plus récentes ; mais rien ne prouve que ces figures et ces signes soient alors des symboles religieux; ils peuvent n'être simplement que des épisëmes, des armes parlantes, un commencement de blason, ou des marques purement conventionnelles. La contre-épreuve des textes écrits fait défaut; celle des monuments figurés proprement dits manque aussi le plus souvent. Il n'y a pas de certitude parce qu'il n'y a pas de critérium, et la science de la numismatique qui paraît la plus certaine de toutes parce qu'elle s'appuie sur des monuments datés et non -adultérés, est pourtant la plus problématique, du moins quand elle veut expliquer nos monnaies gauloises.

L'histoire de la numismatique gauloise pourrait se comparer aune caricature de Philipon, célèbre sous le règne du roi Louis- Philippe. Ce dessin représentait le portrait du roi et une poire, séparés par une série de dégradations successives si bien qu'il était difficile de voir où finissait le portrait, où commençait la poire. Cette caricature a été l'origine d'un symbole y celui de la poire, usité encore dans nos caricatures politiques pour désigner ou ridiculiser la famille d'Orléans. Le point de départ est la monnaie grecque — ou le portrait de Louis-Philippe; le point d'arrivée est la monnaie gauloise — ou la poire, qui ne ressemble plus du tout au modèle, mais qui le fait oublier *.

1 . Nous sommes heureux de pouvoir nous appuyer ici de Tautorité d'un des maîtres de la numismatique gauloise :

« Aujourd'hui que les connaissances acquises permettent de se faire une idée exacte de l'aptitude des Gaulois à s'assimiler les usages du milieu dans lequel ils se trouvaient et à imiter ce qui frappait leurs yeux, on ne saurait trop étudier, sur leurs monnaies, toutes les modifications apportées, de copie en copie, dans les types. Trop longtemps on a cherché à y créer des symboles de conceptions scientifiques ou religieuses; s'il y en a quelques

Les monnaies qui rentrent dans notre enquête, sous les réserves indiquées, sont de deux sortes :

1* Celles où Ton voit figurer une roue avec d'autres emblèmes et comme accessoire de ces emblèmes ;

2*» Celles où une face entière de la monnaie est occupée par une grande roue à quatre rais'; le plus souvent le cercle de la roue a disparu ; il se confondait naturellement avec la circonférence de la monnaie elle-même. Il reste alors une grande croix équilatérale. C'est ce que les numîsmatistes nomment « monnaies à la

Fig. 18 et 19. Monnaies de Luctérios.

croix. )) En voici comme exemple (fig. 18 et 19) deux monnaies gauloises de Luctérios, chef cadurque, un des lieutenants de Vercingétorix*.

Dans le premier cas, on a, par exemple, la roue (à quatre rais) sur un trépied*. Ce sont des monnaies de Marseille. Une autre monnaie de Marseille nous présente une tête d'homme casquée

exemples, ce que je me garde bien de nier, c'est encore pour nous lettre close. Il ne faut pas perdre de vue un fait : c'est que nous ignorons presque complètement la religion des Gaulois ; renonçons donc à deviner des mythes et des rites hypothétiques, des systèmes astronomiques ; évitons de chercher, sur les monnaies gauloises, des faits dans lesquels l'imagination seule prête à ceux qui les ont fabriquées des idées qu'ils n'avaient pas. Il est très utile que l'on réunisse, en les groupant méthodiquement, tous les symboles éparpillés sur les monnaies gauloises; la plupart d'entre eux s'expliqueront les uns par les autres. » (A. de Barthélémy, Etude sur les monnaies gauloises découvertes à Jersey en 1875 dans la Revue Numismatique, 3e série, t. II, 2" trim. 1884, p. 201.

1. Elles ont été publiées par M. A. de Barthélémy dans la Revue Celtique, t. IV, p. 317, et voici en quels termes notre savant confrère en parle :

« Ces deux pièces en argent sont identiques, bien que sorties de coins différents; au droit elles portent, dans le champ entouré d'un grénetis, le mot LUXTIIRIOS, gravé horizontalement entre deux étoiles à cinq pointes ; au revers, une croix cantonnée de quatre symboles que je ne puis assimiler qu'à des sceptres fleuronnés. »

2. De la Saussaye, Numismatique de la Gaule Narbonnaise, pi. IX, n<»" 377, 382, 385.

avec une rouelle (à quatre rayons) sur le casque K Ce sont simplement des imitations de monnaies grecques du type d'Apollon ; cette roue est simplement le %ù%koç jjiavTtxéç de Delphes. — Il y a des monnaies avec une roue isolée derrière un cheval'; mais cette roue est le reste d'un bige que le graveur gaulois était incapable de reproduire fidèlement d'après la monnaie grecque qu'il copiait. D'autres fois on voit une roue sous le cheval ou près de sa tète, en un mot sur l'emplacement laissé libre sur le champ de la monnaie ; mais alors on a le droit de penser que cette roue ne figure là que parce que l'artisan, copiant des modèles déjà altérés d'où l'idée de bige avait disparu, disposait comme il pouvait les figures qu'il copiait. Une petite roue parait bien ensuite autrement qu'avec un cheval, par exemple inscrite dans les cantons d'une croix'. Mais rien n'indique qu'elle ait là une valeur symbolique : elle peut n'être qu'une marque d'atelier monétaire.

Après dix-huit siècles, les monnaies à la croix se rencontrent encore par milliers, surtout dans le Midi, car elles étaient à l'origine et furent longtemps le type particulier des peuples du midi de la Gaule. « Les pièces d'argent dites à la croix, forment, isolées et en nombre, le fond des trouvailles du Languedoc; elles se rencontrent même, mais moins fréquemment, dans une partie de l'Aquitaine, et, à l'est, au delà du Rhône. La quantité des monnaies à la croix recueillies depuis quelques années parait prodigieuse, lorsque l'on considère depuis combien de siècles le sol est remué. Cette abondance avait déjà été constatée au dernier siècle, et l'abbé Audibert rapporte que les paysans demandaient à travailler pour rien à Vieille -Toulouse, certains qu'ils étaient de se dédommager par les monnaies qu'ils recueillaient *. »

Page 1