CONCLUSION
Nous croyons donc avoir démontré que le dieu gaulois à la roue est le dieu du soleil, et que les Romains n'ayant pas de dieu spécial du soleil (du moins avant les bas-temps de l'empire), ne pouvaient l'identifier à un autre Dieu romain que Jupiter.
Nous voudrions pouvoir retrouver ce dieu chez les Celtes d'Outre-Manche, nous voulons dire dans les littératures néoceltiques. Il y a, en effet, plusieurs dieux gaulois connus par les inscriptions qui se retrouvent comme héros mythiques de l'ancienne littérature irlandaise. Ici, nous n'avons aucune indication qui nous mette sur la voie. C'est le nom tout romain de Jupiter qui paraît sur les monuments, et non pas le nom indigène; ce dieu même y a les épithètes latines d'usage, Optimus et Maximus\ il n'a aucune de ces épithètes barbares que nous rencontrons quelquefois après le nom romain d'un dieu et qui sont pour nous un indice. Si une nouvelle inscription ne nous apporte pas le nom gaulois du dieu, nous ne pouvons espérer en savoir davantage.
Nous avons relevé les épithètes non-latinés qui accompagnent le nom de Jupiter dans les inscriptions latines des pays celtiques*. Nous n'en avons trouvé aucune qui nous rappelât le nom d'un héros mythique de l'Irlande. Nous serions heureux si un confrère en celtologiè avait les yeux plus perspicaces que nous. Il faut
1. Nous avons nous-même autrefois appelé Taranis le « Jupiter gaulois. » Nous voulions dire par là que Taranis lançait la foudre en Gaule comme Jupiter à Rome. Mais nous devons reconnaître que notre expression était impropre et prêtait à la confusion, et que nous eussions mieux fait de ne pas l*employer.
2i Nous donnons ce relevé dans un appendice*
du reste être très prudent avec ces épithètes. Quand elles ne se rencontrent qu'une fois, il y a grand'chance pour qu'elles soient une appellation topique. Ainsi, il y a quelques années, en faisant des fouilles sur le sommet du Puy de Dôme et en déblayant les restes du temple grandiose de Mercure Arverne, on a trouvé une dédicace à Mercurius Dumias. Est-ce le nom du dieu? Non, c'est le nom de la montagne, que la montagne elle-même a conservé; c'est « Mercure de Dôme ». Il y a toute chance pour qu'une épitliète soit topique quand elle ne se rencontre pas plusieurs fois et à plusieurs endroits difierents (quoiqu'encore elle puisse être importée) et quand elle n'est pas un de ces noms comme Touiiorix, CamiiloSy etc. qui sont transparents pour un celtiste.
Nous regrettons aussi de n'avoir rien trouvé dans les littératures celtiques qui nous parût se rattacher d'une façon incontestable et directe à la roue des Gaulois, et aux rites que nous avons décrits. Nous signalerons seulement, pour ne rien omettre, leroth ramhach^ViW, « roue à rames », dont il est question dans la littérature irlandaise du moyen âge. Elle figure dans des prédictions relatives à des événements qui se passeront vers la fin du monde. Cette « roue à rames » doit être un navire contenant mille lits, et chaque lit mille hommes; c'est un navire qui va également sur terre et sur mer et il ne doit pas ferler ses voiles jusqu'à ce qu'il échoue près du pilier de Knâfnhchoill. L'apparition de ce navire est mise en rapport avec une fête de Saint-Jean qui doit tomber un vendredi. D'après une légende, cette « roue à rames » aurait été fabriquée en Italie par Simonie Mage, pour un druide d'Irlande, son élève*. Il .y a, comme on voit, peu à tirer pour notre étude de cet étrange mythe défiguré encore par des additions et des transformations chrétiennes, comme il arrive trop souvent dans l'ancienne littérature irlandaise. Le mythe lui-même nous paraît un mélange de plusieurs traits mythiques, distincts sans doute à l'origine; la roue du soleil — le navire fantastique 2; — le navire
i . O'Curry, Lectures on the manuscript materials of Ancient Irish History^ p. 385, 401 et suiv., 421, 423, 426.
2. Sur les navires fantastiques, voir Mélminey t. II, no" 6 etsuiv.
qui va sur terre et sur mer. Le navire merveilleux qui va sur terre et sur mer figure dans plusieurs contes populaires. Dans l'un d'eux (en Finlande), il est d'or, et Guillaume Grimm en a conclu que c'est un mythe solaire*. Que cela soit ou non, la question est hors de notre sujet, et nous nous bornons à signaler cette étrange « roue à rames » sur laquelle de nouveaux textes apprendront peut-être un jour davantage.
Les légendes néo-celtiques ne nous fournissent donc ici aucune lumière; mais Tattribut de la roue est suffisamment caractéristique, surtout quand des mythologies congénères nous Texpliquent et quand les pratiques populaires nous ïe montrent en action, pour que nous appellions sans hésiter ce personnage à Taspect barbare : Le dieu gaulois du soleil.
1 . Cf. un article de M. Reinhold Kœhler dans Orient und Occident, t. II, p. 299.