LES SURNOMS DE JUPITER DANS LES INSCRIPTIONS
A). Les surnoms gaulois.
Comme il n'existe pas encore de Corpus pour les inscriptions de la Gaule, nous croyons utile de relever ici les épithètes indigènes de Jupiter conservées dans les inscriptions que nous avons rencontrées dans nos lectures. Nous y avons joint, grâce aux volumes publiés du Corpus Inscriptionum Latinarum de Berlin, les épithètes qui pourraient être également gauloises dans les inscriptions de TEspagne, de la Grande-Bretagne, de l'Italie du Nord et des pays Austro-Hongrois, régions qui, comme on sait, ont été autrefois gauloises ou celtiques. Cette liste est courte et peu significative : on voit par là d'un coup d'œil que Jupiter est loin d'avoir eu la fortune de Mercure, de Mars et d'Apollon que les Gaulois romanisés se sont si promptement appropriés. Il est probable même qu'une bonne partie de ces noms, qui pour nous sont obscurs, sont seulement des appellations topiques. Aussi on pourra nous reprocher d'avoir admis dans cette liste des noms qui, à les examiner de plus près, n'auraient pas de titre à y figurer. Nous préférons encourir ce reproche plutôt que celui d'omission : favores ampliandi,
ADDVS. Altripp, Palatinat.I. 0. M. Il ADDO^^cOrelli, /mer. lat. sel. n*» 5610.
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ADCENEICVS. Milan. 1.0. M. Il ADŒHE\CO. Corpus Inscriptiomim Latinarum, t. V, n** 5783.
AGGANAICVS. Pavie. lOM II AGGANAI 11 CO, etc. Corp. Inscr.Lat,, 1. V, n°6409.
Alanninus. Brescia. lOVI ALANNINO. Orelli, à propos de son n° 1220, cite cette inscription d'après Muratori. Ne Tayant pas retrouvée dans le Corpus, nous avons des doutes sur son authenticité.
ANDERO ou ANDERONVS. Galice. I. 0. M. Il ANDERON etc. Corpus Inscr. Lai., t. II, n° 2S98.
APENINVS. Gubbio, Italie. lOVI II APENINO. Orelli, n« 1220.
Ce nom nous paraît désigner simplement. le Jupiter de l'Apennin, et ne différer que par Torthographe du nom suivant, relevé en Afrique :
APPENNINVS. Philippeville, Algérie. lOVI. O. M. || APPEN- NINO etc. Corp. Inscr. Lat., t. VIII, n« 7961.
AR... Brescia. lOVI. BR. kKetc. Corp. Inscr, Lat., t. Y, n^iS33.
BAGINATES. Morestel (Isère). lOVI jj BAGINATU^c AUmer, I?îscr. de Vienne, t. III, p. 197 et FI. Vallentin dans Rev. Celt. t. IV, p. 21. — Ce nom fait penser à l'irlandais Bâg^ « combat. »
BEISIRISSA. Cadéac (Hautes-Pyrénées). I. O. M || BEISIRISSE etc. Bull. Épigr. de la Gaule, t. II, p. 184. Ce nom est probablement ibère, et rappelle des noms analogues trouvés dans la même région : BAESERTE (deo), Musée de Toulouse ; BAICORRICO (deo), ibid. ; BAIGORISO (deo) Balestes (Haute-Garonne) ; BAIO- RIXO (deo), Musée de Toulouse ; BAIOSI (deo), Gourdan (Haute- Garonne).
BR... Brescia. Voir plus haut AR...
BVSSVMARVS, Carlsburg (Transylvanie). I. O- BVSSVMARO etc. Corp. Inscr. Lat. t. III, n° 1033. Ce nom se rencontre sur une monnaie de la Gaule, probablement comme nom d'homme, bvsv- MARV. Monnaie des Boïens, Rev. Celt., t. I, p. 293.
CANDAMIVS. Asturies. lOVI. CANDAMIO- Corp. Inscr. Lat. t. II, n° 2698. — Probablement appellation topique. « Editer Moralis Matritensis (anno 1792. I, p. 53) meminit vallis de Candamo
prope Pravia et Grado oppida ad oram AsturiaB maritimam sitae. » (Note du Corpus,)
CANDIEDO. Galice. I. O. M. ll CANDIEDONI, etc. Corp, inscr. lat/,\, II, n°2599.
CERNENVS ou CERNENIVS. Ce nom figure dans les tablettes de cire trouvées dans les mines d'or de la Dacie « ad Alburnum majorem vicum Pirustanim, hodie Verespatak. » Il paraît dans cette phrase : Artemidorvs apolloni magister collegi jovis cer- NENi etc. Corp. Inscr. lat., t. III, p. 925 (et aussi Orelli, n° 6087 et Willmanns, Exempl. n° 321). Ce texte a été traduit par M. Boissier dans sa Religion rom. cT Auguste aux Antonins, t. II, p. 277.
Cingidiius. Environs de Genève. Cette épithète, quelquefois citée, provient sans doute d'une mauvaise lecture. L'inscription est ainsi conçue : lOVL O. M. Il CINGIDVO II STABVLO ET II AVLVS. Orelli n^ 1207. De Wal, Myth. septentr. monum., n° 87. Orelli et De Wal sont d'accord pour lire CINGI DVO, i. e. fratres Cingi.
Eideus. Holinghem (Pas-de-Calais) El DEC 10 VI etc. De Wal, Myth. sept, man.y n° 156. La lecture de cette inscription nous parsdt douteuse, car Tépithète du Dieu devrait suivre et non précéder son nom. Comme on l'a déjà supposé, il faut lire ET DEO lOVI; la pierre est brisée au-dessus. Voir la gravure donnée dans le t. II des Mém. de la Soc. des Antiquaires de la Morinie (année 1834) et qui accompagne un article de M. de Givenchy.
FORMANVS, gemme de jaspe, trouvée à Cologne; beau travail du temps des Antonins. lOVEM. FORMANVM. COLEGI. RESTITVIT. Jakrb. des Ver. d. Alterth. im Rheinl., t. XXXV, p. 40. — Brambach, Corp. Inscr. Rhen., n® 346, déclare le monument suspect. Du reste, les Gaulois n'avaient pas la spirante F. LADICVS. Confins du royaume de Léon et de la Galice. lOVI LA II DICO, etc. Corp, Inscr, lat., t. II, n° 2525. Peut-être appellation topique : ce monument a été découvert près du Monte Ladoco, POENINVS. Grand Saint-Bernard, entre le Valais et le Piémont. Tablettes votives lOVI POENINO trouvées aux abords de l'hospice du Grand Saint-Bernard, offrandes de voyageurs qui
avaient heureusement franchi ce col dangereux : on en connaît aujourd'hui trente-deux. Le nom de Poeninus est sans doute une appellation topique et le nom même de la montagne : comparez pourtant Tinscription SILVANO PO||ININO trouvée à Tirnovo, en Bulgarie. [Corp. Inscr. lat.^ t. III, n*" 6143.) Sur les inscriptions à lOVI POENINO ou à POENINO tout court, voir surtout Corp. Inscr. lat.^ t. V, 2* partie, p. 761 et suiv., Desjardins, Géographie de la Gaule Romaine, t. II, p. 244; Carlo Promis, Antichità di Aosta (Torino, 1862), etc.
Le nom de Morts Jovù, conservé en d'autres endroits sous la forme Mont-Joux — a cédé ici la place au nom du saint (saint Bernard de Menthon) qui au x* siècle aurait, d'après la légende, détruit les restes persistants du paganisme. Nous ne faisons pas ici l'histoire du Jupiter Poeninus ni de sa montagne ; pourtant nous saisissons cette occasion de citer un texte dlrlande peu connu qui se rapporte à cette histoire. Dans le Liber Hymnorum de Tancienne Église d'Irlande figure l'hymne latine de saint Hiiaire [Hymnum dicat turha etc.). Le scribe irlandais, dans une sorte de préface, rapporte, selon l'usage de son pays, dans quel lieu, par qui, dans quel temps et à quelle occasion l'hymne a été faite. Pour l'hymne de saint Hiiaire, il rapporte deux traditions différentes et Tune se réfère au Mont du Jupiter Poeninus :
Aliter. Lociis, i. specus in pectore montis Jovis inter Alpes in qua [sic] philophi [sic] antea fuerunt. Tempus Valentiani et Valentis, Persona Hilarius. Causa ,i. Angélus postulavit quando venit ad Susaniiam urbem * cum tricentis viris .i. .c. de clericis. et ,cc. de laids. Unus vero de clericis mortuus est pro frigore hiemis, et Hilarius oravit pro suo monacho. llla autem nocte angélus dixitad eum, débet te scrutari scripturas et ymnumfacere Deo. Ille autem fecitjuxta imperium ange H et mortuum suscitavitper gratiamDei*
SARANICVS. Mombach, près de Mayence. I. O. M. || SARA-
1. M. Todd, éditeur de ce texte, pense que c'est peut-être Soissons. Cela nous paraît peu vraisemblable.
2. The Book of Hymns ofthe ancient Church oflreland. Ed. Todd, fasc. Il, p. 150., cf. p. i62-3.
NICO etc. Orelli, no 1261 et Brambach n*972. Orelli voit dans ce Tiomune appellation topique et il l'explique par le nom de la rivière la Sarre. Le nom de Saranicus paraît bien topique, mais il ne peut s'expliquer par la Sarre, car une inscription, découverte depuis le temps d'Orelli, nous a appris que cette rivière s'appelait Saravus.
SVCAELVS, Mayence. I. O. M. SVCAELO, etc., Jahrb. des Ver. d. Altherth, irn Rheinlande, t. LXXIV (1882), p. 188; Korrespondejizblatt der Westdeutschen Zeitchrift, t. II (1883), p. 7; BulL épigr. de la Gaule, t. III (1883), p. 154, et t. IV (1884), p. 200. Cf. FI. Vallentin, Revue Celtique, t. IV, p. 13 et 445.
Cette inscription complète une série d'inscriptions, où avec une orthographe légèrement différente, le même vocable paraissait, non comme épithète, mais comme nom de Dieu :
SVCELLVS. Yverdun, SVCELLOlllPA DCOIIVSLM (Mommsen, Inscr, confed. Helvet,, n® 140.);
SVCELLVS. Vienne en Dauphiné, DEO SVCELLO, etc. AUmer, Inscr. de Vienne, t. II, p. 454 et atlas, pi. 31 bis, n** 235-9;
SVCELLVS. York, sur un anneau d'argent. Ephemeris Epigraphica^ t. III, p. 313.
Les graphies Sucaelus et Sucellus concordent. On peut remarquer par d'autres noms gaulois qu'une consonne est redoublée par compensation pour la brièveté de la voyelle précédente ; ex. : Scâtusei Scottus\
TANARVS. Chester, L O. M. TANARO, etc. Corpus Inscr. lat., t. VII, n*» 168. Voir plus haut (§ 23) ce que nous avons dit de cette inscription.
TARANVCVS,.Dalmatie. lOVL TA||RANVCO, etc., Corpus Inscr. lat., t. III, n° 2804. Voir aussi plus haut (§ 23).
VXELLIMVS, balnearomana prope Tueffer(Styrie), LO. M||-
1 • A propos du nom de Sucellus, Becker a cité comme noms formés avec le même suffixe : Aufellus, Saufellus (Tacite, Ann. XI, 35), Cerdubellus, Novellus (Kuhn's Beitraege,, t. HI, 414), Muscellus (Arnelh, Zwœlf Mil. DipL p. 19) et Muscella (aussi nom d'homme dans Hefner. Bœm. Bayeim, 3« éd. p. 280). Becker conjecture également que le nom de SVCELA en Norique (Steiner, Imcr. Dan. et Rhen. 2848) doit être corrigé en SVCELLA. (Becker, dans les Jahrb. des Ver. d.Alterth. etc., t. XLII, p. 95.)
VXELLIMO, etc, Orelli,n<»5651 et Corpus Inscr.lat.,i. III, n°5145. Nous avons probablement ici le superlatif de Tadjectif gaulois uxeilO'S, élevé, irlandais uasaly gallois et breton uchel (même sens) qui se rencontre dans des noms de lieu de la Gaule comme Uxellodunum « le fort élevé », etc. Ce surnom d'VXELLIMVS, que nous a conservé l'inscription du Norique, signifie donc sim plement « le plus élevé ».
B). Les surnoms topiques et orientaux.
Nous devons signaler — pour les écarter — les épithètes, certainement topiques ou d'origine orientale, qui se rencontrent dans les inscriptions romaines des pays gaulois.
ACCIO ou ACCION, ancien nom du lac de Genève. C'est pax ce nom que M. E. Desjardins explique lOVI ACCIONI, etc.^ d'une inscription du Musée de Pesth en Hongrie. [Géographie de la Gaule romaine^ 1. 1, p. 160, n.)
ARVBINVS ou ARVBIANVS. Orelli, n** 1228 (cf. t. III, p. 128) et n" 5614: Corp, Inscr. lat., t. III, n*»' 5575 et 5580. — Ce nom provient d'Arubium, ville de la Mœsie inférieure, près des bouches du Danube.
AXVR, Mirabel (Drôme), IOVI||AXVRI, etc. Herzog, Gallia NarbonensiSy n° 446. — Si cette appellation n'est pas topique, elle est tout au moins italiote. Voir Corp, Inscr. lat., t. X, au n° 6483 {Jupiter Axoranus) et p. 623 ; on cite à ce propos un mot volsque anxur « ville ». — Mais la lecture de l'inscription est douteuse ; voir FI. Vallentin, Essai sur les divinités indigènes du Vocontium (Grenoble, 1877), p. 39 et suiv.
CANTABRICVS, Monnaies de Gallien, Jahrb. d. Ver. d. Alterth. im Rheinlande^ t. XVII, p. 170.
OLBIVS, Francfort-sur-le-Mein. Brambach, n» 1454. — D'Olba en Cilicie.
TAVIANVS, Clausenburg, Transylvanie. Corp, Inscr. lat.^ t. III, n° 860. De Taouta, nom de lieu de la Galalie : le monument est
élevé par des Galales. Sur le nom de lieu Tavia^ voir Gliick dans les Jahrb. class. PhiL, hrgg. von Fleckeisen, 1864, p. 604.
Nous mentionnons pour mémoire les surnoms Dolichenus, He- LiopoLiTANus et Sabasius, ppoduits du syncrétisme des bas temps qui répandit le culte des dieux orientaux dans toutes les provinces de l'Empire romain. A propos de ce dernier nom, rappelons ce fait, intéressant pour l'histoire des croyances, que parmi les ex-voto en feuilles d'argent découverts aux sources de Vichy il s'en trouve une qui porte l'inscription : NVMINI AVGVSTO DEO lOVI SABASIO.
L'inscription : I. O. M. BALMARCODI, etc. qu'Orelli (n** S617) cite comme étant à Paris (probablement au Musée du Louvre) a sans doute été apportée de Syrie dans nos musées et n'a aucun titre à figurer dans cette revue. Elle contient le nom du dieu sémitique Baal, et on connaît en Syrie d'autres exemples du même nom {Corp. Inscr, lat., t. III, n° 15S et cf. n© 459; et Corp. Inscr. graecarunij n® 4536).
Nous croyons utile de donner ici, en manière de supplément, quelques notes complémentaires.
§ I. Les représentations figurées du dieu à la roue.
Ce que dans le moule de Caerlléon nous avons supposé être l'image grossière d'une échelle, n'est sans doute plutôt qu'un svastika imparfaitement reproduit. On en voit d'analogues sur des autels minuscules du musée de Toulouse (reproduits en moulage au musée de Saint-Germain), où une série de déformations maladroites permet de reconnaître à l'origine le svastika.
§ II. Les autels à la roue.
Grâce à l'obligeance de M. Flouest, nous pouvons donner
ici la représentation d'un autel à la roue du musée de Nîmes.
Depuis que nous avons écrit ce paragraphe, on a découvert à Clarensac, canton de Saint-Mamert, département du Gard, un nouvel autel avec la roue, dédié à la Terre Mère et probablement aussi 'à Jupiter ; mais la partie supérieure de Tautel a été brisée et a disparu. Voici rinscription d'après M. AUmer [Revue épigraphique du midi de la Gaule, t. II, p. 108, n" d'avril 1885) :
Fig. 26.
Huiée de la Haiion-Carrée, à Nimei.
Haut., 0-,72; larg., 0«,38.
Roue.