‹ Études de mythologie grecque [microform]Chapitre 31 sur 45 · VI. Les Sirènes se dégradent dans les croyances populaires · texte numérisé non relu

VI. Les Sirènes se dégradent dans les croyances populaires

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Le mythe des Sirènes repose tout entier sur le récit que nous a laissé Homère de leur rencontre avec Circé, et il convient de le remettre sous les yeux du lecteur (1). Circé s'adresse à Ulysse (2).

ce Tu rencontreras d'abord les Sirènes qui charment tous les hommes qui arrivent près d'elles. Quiconque les aborde sans être prévenu et écoute les chants des deux Sirènes,

(1) Cette étude a été publiée une première fois dans ia Revue Archéologique (2° série, v. 10). Les premières pages ont dû être profondément modifiées. Tout en établissant la nécessité de ne pas étudier les Sirènes indépendamment des Planètes et des vaches du Soleil, je considérais les unes et les autres comme des fléaux de la mer, localisés dans les paragesdela Sicile, et jeperdaisbeaucoup de tempsàchercherune base que je n'ai découverte que plus tard. Les personnes qui s'intéressent aux études mythologiques trouveront sans doute, en relisant la première édition, une raison de ne pas accepter trop facilement les conclusions d'un travail de ce genre, même lorsqu'il est consciencieusement fait, mais aussi, comme j'espère, une raison de ne pas le rejeter absolument, même lorsqu'il contient des erreurs. Ces erreurs en effet ne s'éloignent pas beaucoup de la vérité. On pourrait plutôt les appeler des approximations.

(2) Circé commence ainsi : « T«Ot« f-ièv ov-cto Tzs-jzdpccjTKi. Tout est accompli de ce côté » c'est-à-dire : « Voilà un travail terminé, tu dois en commencer un autre. » Le Soleil est un Dieu infatigable, qui ne peut se reposer entre ses travaux.

jamais sa femme ni ses petits enfants ne se tiendront devant lui à son retour, ni ne se réjouiront plus. Les Sirènes, assises dans la prairie, le retiendront enchanté. Autour d'elles est un vaste amas d'ossements des hommes qui ont pourri là, et sur les os, des peaux racornies. Ecarte d'elles ton navire. Bouche aussi les oreilles de tes compagnons, de peur qu'ils n'entendent. Pour toi, écoute les si tu veux, après t'être fait lier les pieds et les mains, debout et attaché encore au mât, afin que tu puisses goûter la voix des Sirènes. Mais si tu pries tes compagnons de te déUer, si tu leur donnes un ordre, qu'ils te chargent de plus de liens. »

Le récit d'Ulysse vient après l'enseignement de Circé.

« En ce moment mon navire solide arrivait rapidement sur l'île des deux Sirènes, poussé par une bonne brise. Tout à coup la brise tomba, le calme se fit et une divinité endormit les flots. Mes compagnons se lèvent, ferlent les voiles et les serrent dans la cale ; puis ils s'assiéent près des rames et font blanchir les flots sous l'effort du sapin poh. Pour moi, du tranchant de mon glaive, je divise un grand pain de cire en menus morceaux, que je pétris de mes mains puissantes. La cire s'amollit à mes efforts et à ceux du roi Hélios, fils d'Hypérion. J'en remplis les oreilles de mes compagnons, chacun à son tour. Eux ensuite me lient les pieds et les mains et m'attachent debout au mât ; ils se rassiéent et frappent de leurs rames la mer étincelante. Alors, comme nous étions à portée de voix et que nous pressions notre marche, les Sirènes aperçurent mon navire tout près d'elles et entonnèrent leur chant harmonieux. »

FLÉAUX DE LA MER. d2i

« Viens à nous, Ulysse, aimé des Aédes ; arrête ici ton navire, pour entendre nos accords. Nul voyageur avant toi n'a quitté ces parages sans écouter les chants qui s'échappent de nos lèvres, plus doux que le miel. Ensuite il partait plein de joie et plus instruit. Car nous savons tout ce que, par la volonté des Dieux, Grecs et Troyens ont souffert dans la large Troie ; nous savons tout ce qui est jamais arrivé sur la terre féconde. »

« Voilà ce qu'elles disaient, en élevant leur voix trèsbelle. Et mon àme désirait les entendre encore, et, le sourcil froncé, j'ordonnais à mes compagnons de me délier. Mais eux, se courbant, ramaient. En même temps Euryloque et Périmède, s' étant levés, redoublèrent les liens et me serrèrent plus fort. Enfin, quand nous les eûmes dépassées et que nous ne pouvions plus entendre ni leur chant ni leur voix, mes compagnons ôtèrent de leurs oreilles la cire que j'y avais placée et me délièrent. »

Homère n'interprète pas ici les Sirènes ; il les représente comme les concevait l'opinion générale, comme il les concevait lui-même. 11 faut les étudier ainsi d'abord, à un moment donné de leur développement historique et mythologique, puis chercher si ce moment, le plus ancien dans la tradition, est réellement le plus ancien au point de vue de la conception première.

Les Sirènes, au point de vue homérique, occupent un lieu déterminé de la mer Tyrrhénienne, non loin de la Sicile. Elles sont un fléau de la mer, comme Charybde et Scylla^ comme les roches errantes. Ainsi que ces fléaux, elles tuent les voyageurs, mais d'un genre de mort parti-

culier. Scylla, la chienne hurlante, les dévore ; Gharybde les engloutit et résorbe leurs cadavres et leurs navires ; les Roches les écrasent. Les Sirènes n'offrent aucun de ces caractères repoussants. Ce sont deux jeunes Déesses; et quoiqu'Homère ne nous fasse pas assister au supplice qu'elles infligent, nous voyons bien qu'il a lieu sans effusion de sang, que les Sirènes ne mangent pas leurs victimes, comme cela a été dit, mais qu'elles les font mourir de consomption à côté d'elles sur la prairie où elles continuent leur chant sans fin.

La séduction par le chant n'a d'action que sur les hommes ; mais les Sirènes ont aussi un pouvoir particulier sur les vents et la mer.

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« Mon navire arrivait rapidement, poussé par une bonne brise : tout à coup la brise tomba ; le calme se fît ; une divinité endormit les flots. »

Cette divinité, c'est la Sirène ; elle fait le calme et endort les vents. La même idée était exprimée par Hésiode {]) : v~o 2£{p/vwv zKt i)ovç xvéaovç ôélystjQcci : « Lcs Sirèues charmont aussi les vents. » L'auteur orphique des Argonau tiques, qui semble avoir pris à tâche de condenser et de dessécher les récits plus anciens, ne méconnaît pas ce pouvoir des Sirènes. Les Argonautes arrivent près des Déesses en ramant (2),

(1) Eustath. in Od. M.

(2) Arg. Orph. V. 1275. Xei/jmv Se oi ^'x«v I^ETpâ.

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