‹ Études de mythologie grecque [microform]Chapitre 32 sur 45 · FLÉAUX DE LA. MER · texte numérisé non relu

FLÉAUX DE LA. MER

c'est-à-dire au milieu du calme, . exactement comme les compagnons d'Ulysse. Dans Apollonius de Rhodes, toute trace du calme disparait. Mais les Latins, plus à portée que les Grecs de se retremper aux traditions locales, y sont aussi restés plus fidèles. Ils rappellent sans cesse le pouvoir qu'ont les Sirènes de « calmer les jQots, » de « lier les vais'seaux, » de « les rendre immobiles, » de « mettre un frein aux rames (1). » Ils restent dans le vrai sens du mot. leip-hv, dans la langue grecque, ne peut se rattacher qu'au radical ^stpâ, chaîne, ceinture, corde. Cette chaîne d'ailleurs est symbolique ; car le pouvoir des Sirènes est d'énervement, comme le dit excellemment un Latin (2) : Improba Siren, Desidia. Le navire, porté sous le vent desSirénuses ou du cap Pélore, qu'Homère et les poètes des âges suivants indiquaient comme les demeures des Sirènes, s'arrêtait tout à coup. Le matelot, sous un ciel de feu^ capable de fondre la cire (c'est ce que prend soin de dire Homère)

(1) Ovid. Ars amat. III, 311 -. » Sirènes quee voce canora delinuere rates. » Claud. de raplu Proserp. IIT, 257. « Vox blandacarinas alligal: audito frenantur carminé remi. >■ Id. Epigr. 37 : « Figebat vox una rates. » Senec. Med. 358 : « Solitam cantu retinere rates Sirena. » Ibid. : « voce canora mare mulcerent. »

(2) Horat. lib. II, Sat. III, v. 14. Pytbagore disait leurs chants homicides : (Porphyr. Pylhag. vil. 39). AvSpooôvot; (ùSatg. Des expressions analogues se retrouvent fréquemment : Argon. Orph. V. 1280. 'fQoyfh'j ovloy.é-JYiv ', Nonn. II, II. àirhlono-j ûjavov. L'opinion de Pythagore, qui est Italien, mérite d'être citée : « Il y a deux espèces de plaisir ; le premier, qui s'attache aux appétits, à la volupté, à la richesse, peut-être comparé aux chants homicides des Sirènes ; le second qui provient de la beauté, de la justice, de tout ce qui importe le plus, et dont la jouissance ne nous laisse point de remords, ressemble à l'harmonie des Sirènes. »

sentait son courage s'épuiser à manier la rame. L'intelligence lui manquait pour porter remède au mal, et le calme lui devenait aussi désastreux qu'un naufrage. D'ailleurs la rive était fleurie ; à travers le pré courait quelque filet d'eau douce. Les provisions s'épuisaient dans une séduisante inaction. Couché sur l'herbe fatale, il contemplait son navire immobile, pendant que le flot impuissant venait expirer en murmurant sur la grève. Il acceptait sans lutter la mort, envoyée par un Dieu jusque là inconnu.

Homère, si je ne me trompe, ne confond pas les deux pouvoirs des Sirènes : la séduction par le chant, et l'énervement par la fatigue et la chaleur. En effet le calme se produit avant que le chant se fasse entendre ; c'est-à-dire que le chant ne produit pas l'énervement. Du moins le récit laisse quelque indécision. On sent cependant que c'est là un pouvoir unique et que la chaîne qui retient le navire et les matelots est celle qui va du poète à l'auditeur; qu'il y a connexion entre le chant et l'énervement, et que les Sirènes tuent par la volupté : Mortem dabat ipsa voluptas (1).

(1) Ce contraste de la mort et de la volupté était un beau thème pour les poètes de la décadence. Glaudien le développe avec beaucoup d'art. Epigr. 37.

Dulce malum pelago Siren, volucresque puellee....

Musica saxa fretis habitabant dulcia monstra.

Blanda pericla maris : terror quoque gratusin undis

Nec dolor ulius erat : mortem dabat ipsa voluptas.

Martial avait déjà dit •• Epigr. III, 64.

Sirenas, hilarem navigantium pœnam, Blandasque mortes, gaudiumque crudele.

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