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LES IMAGES MUSICALES ET LA MAGIE

regardées comme ayant une signification analogue ; un épi de maïs, dont les grains symbolisent une nombreuse famille. Tout cela, ce sont des images, — images muettes, immobiles, visibles et tangibles, mais analogues à celles qu'emploiera plus tard le poète lyrique et impliquant le même acte d'invention. Ainsi le poète, usant simplement de mots, parlera d'une postérité nombreuse comme «les étoiles du ciel » ou comme « les grains de sable du rivage de la mer ». Au fond, le procédé est exactement le même. Le magicien se sert d'objets matériels et montre les choses. Le poète use de concepts qui sont les substituts des objets et procède par abstraction. Le musicien, lui aussi, est dans la nécessité de représenter l'invisible et de donner un corps à ce qui “est purement moral ; lui aussi, il emploie des images constituées par de délicates associations d’idées : images de caractère mixte, à la fois sensibles et abstraites, matérielles puisqu'elles agissent sur les sens, idéales puisqu'elles ne sont qu’un souffle qui passe. Le magicien est un poète qui construit des images avec des matériaux réels; le poète et le compositeur sont des magiciens qui construisent des images avec des matériaux spiritualisés.

Voici une femme qui. veut réveiller l’ardeur d’un amant infidèle ou indifférent. Pour créer l'amour, il faut, selon les rites de magie, qu'elle représente l'amour. Mais comment représentera-t-elle un sentiment ἢ Elle emploie des images : elle fait brûler des feuilles de laurier qui se consument sans laisser de cendres; elle lance un disque avec effet de retour, symbole de l'amant qui, après s'être éloigné, revient vers l’amante (idylle de Théocrite). Ceci, c’est encore de la poésie avant l’apparition des poètes. Ces deux images, surtout la première, ne se retrouvent-elles pas jusque chez les modernes ? Que de vers ont été

écrits sur l'amour comparé à une « ardeur », à une «flamme » !

Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,

dit Pyrrhus en faisant allusion à sa passion pour Hermione et à la ruine de Troie qu'il a incendiée.

Le musicien est dans le même cas ; il applique différemment un procédé identique. Il prend le timbre de certains instruments, le rythme, l'intensité des sons, la consonance, la dissonance, le dessin de la mélodie, le mouvement, tout le matériel de l'écriture et de la construction musicales, et avec cela, suivant d’instinctives associations d'idées, il crée des :mages de l'amour, de la supplication, de tout ce qui est intime et psychique.

$ 5. — De l'exactitude des images magiques et musicales. — Conclusion.

Cette analogie nous permet de donner une réponse à un problème qui a beaucoup tourmenté les esthéticiens et les a parfois induits en erreur.

Quel est le degré d’exactitude auquel peut atteindre l'expression musicale ? Telle est la question que les philosophes tournent et retournent depuis des siècles. Quelques-uns, ne pouvant lui donner une solution précise, ont conclu en adoptant un scepticisme radical. [15 ontobservé que l'expression musicale est vague et qu’une forme mélodique peut s'appliquer à des objets divers, même contradictoires: ils en tirent cette conséquence que l’« expression » est une chimère sans réalité. Paradoxe inadmissible, que l’étude de la magie nous permet de remettre au point! La feuille de laurier consumée par le feu est employée comme image de l’amour qui embrase le cœur d’un amant, c’est là un fait. Cependant, quel rapport de ressemblance réelle y a-t-il entre un objet qui brüle, et un renouveau de tendresse, chez un jeune homme, pour une Simétha ? Cette image pourrait être comprise comme exprimant beaucoup d’autres choses : une fin, une souffrance, etc... Il en est de même de toutes les images musicales : elles ne sont pas adéquates à un objet unique ; elles pourraient être interprétées différemment. C’est peut-être ce qui fait leur intérêt et leur poésie.

On pourra demander enfin comment s'explique et se justifie cet acte de l'imagination intervenant pour matérialiser les phénomènes de la vie intérieure et rendre possible leur expression. La seule réponse que nous puissions faire, c’est que, sans parler des nécessités de la vie sociale, cet acte est un fait premier, instinctif, régi par les lois essentielles de notre nature.

L'homme est un être de sentiment et d'imagination ; c’est pour cela qu'il est foncièrement superstitieux, et, par suite, tour à tour magicien, poète, musicien.

Dans les brumes du passé préhistorique le plus lointain, apparaît cette idée : la musique est, par excellence, un pouvoir de séduction et de charme. Après avoir été au service des intérêts les plus pressants de l'existence, la faim et la soif, la paix et la guerre, l'amour et la haine, cette idée passe dans le domaine religieux où elle inspire et domine la

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