LES IMAGES MUSICALES ET LA MAGIE
Ce que nous demandons avant tout à un musicien, comme d’ailleurs àun poète et à tout autre artiste, — c'est d'être personnel. Or cela paraît contradictoire, chimérique, impossible. Si, en effet, un sentiment banal (comme le plaisir de boire quand on a soif) est intraduisible en soi, des sentiments « personnels », rares, très différenciés de ce qu'éprouve le vulgaire, le sont bien plus encore. Comment définir avec des mots, comment représenter un parfum nouveau, subtil et délicieux ἢ... Il en est de même pour notre vie intime. De là le mot de Leibnitz : tout ce qui est individuel est ineffable.
Ainsi se trouve posé un des problèmes fondamentaux de l’esthétique musicale : comment se fait-il qu'une sorte de consentement universel attribue à la musique le pouvoir d'exprimer le sentiment, alors que le sentiment, considéré en lui-même, n’a rien de commun avec l’art de combiner les sons ?
Le critique Hanslick a beaucoup insisté, et avec raison, sur cette antinomie ; mais il n’a pas vu qu'il y avait un moyen très simple de l'expliquer et de la résoudre sans sacrifier aucun des deux groupes de faits qui s'opposent si nettement.
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Je me suis appliqué ailleurs (1), en m’appuyant sur des arguments spéciaux, à montrer que tous nos états affectifs peuvent se ramener à un surcroît ou à une diminution d'énergie se traduisant par des accélérations ou des ralentissements dans les fonctions de tous les organes, et que la musique #mite (directement) ces variations quantitatives ; elle est, pour reprendre le mot dont je me suis déjà servi, le dynamomètre de la vie passionnelle.
Mais cette explication ne suffit pas à rendre compte du sens concret que nous nous accordons à trouver dans les pages où un musicien a voulu exprimer des émotions précises. L'art musical est tout autre chose qu'une sorte d'appareil enregistreur où s'inscrit la force d’une passion, abstraction faite de son objet.
Entre le modèle psychique à traduire et le langage sonore disponible, intervient un acte spontané qui donne au premier une forme et confère au second l'aptitude à la réaliser : c’est un acte de l’ima-
gination. Grâce à cette faculté qui, instinctivement, prête les modalités
(1) La Musique, ses lois, son évolution (1 vol., 1907, chez Flammarion).
du monde sensible à ce qui est immatériel et purement moral, les phénomènes de l'âme sont tous conçus comme ayant une certaine couleur, un certain mouvement, en un mot des qualités plastiques ; grâce à elle, le langage des sons est lui-même perçu comme ayant des qualités équivalentes : et ainsi se fait le rapprochement des contraires.
Sila musique était œuvre de sentiment pur et rien que cela, elle serait à la portée du premier venu, car tout le monde est capable de plaisir ou de douleur, d'amour ou de haine. La musique est œuvre d'imagination. Par là elle est vraiment artistique ; le rôle du compositeur n'est pas de dire tout simplement ce qu'il éprouve, mais de trouver les symboles qui peuvent convenir à l'émotion, ce qui suppose le choix, le sens des convenances, la fantaisie, de subtiles et très complexes associations d'idées. Une page de symphonie ou de- drame lyrique est une suite’ d'images — tout comme une page de poésie — mais d'images réalisées avec des sensations, non avec des concepts.
Sentiment et imagination : telles sont les deux grandes sources de toute musique. Et la seconde est peut-être plus importante encore que la première !
J'ai développé cette idée, en l'éclairant par de nombreux exemples, dans d'autres ouvrages (1). Je ne reviens pas sur le détail de la démonstration ; mais Je suis hien aise que des études nouvelles m'amènent aujourd’hui à la compléter, en considérant du point de vue historique eten ramenant à ses vraies origines ce qu’on pourrait appeler l’Imagerie musicale. :
La magie elle aussi est, au premier chet, œuvre de sentiment et d'imagination, prototype de l’œuvre du compositeur : œuvre de sentiment, carelle prête une âme à tous les faits et agit par sympathie, c'est là son principe ; œuvre d'imagination, car elle vit au milieu de symboles concrets représentatifs de ce qui est purement idéal.
Des Indiens d'Amérique ont recours à la magie pour obtenir les biens qui assureront la prospérité d’une tribu, et, en premier lieu, un grand nombre d'enfants. Un des principes fondamentaux de leurs rites, c’est que, pour agir sur une force de la nature et pour s’en rendre maître, il faut la représenter matériellement. Ici, il s’agit de la fécondité. Mais comment représenter la fécondité? Les Indiens emploient des symboles: deux couleurs, dont l’une est réputée mâle et l’autre femelle; deux plumes d’aigle, l'une grise, l’autre blanche, qui sont
(1) Les rapports de la Poésie et de la Musique au point de vue de l'expression (Alcan).