CHAPITRE PREMIER
D'OU VIENT LE CHANT ὃ
δας — Opinion de quelques modernes sur les origines du chant.
On admet, en général, que la musique instrumentale est une transposition et un développement de la poésie chañtée, abstraction faite des paroles. Souscrivons à cette opinion qui, malgré les réserves que j'aurai à faire dans une autre partie de ce livre, paraît juste. Le problème des origines de la musique se ramènera donc à celui-ci: d'où
vient le chant? Quelle est sa raison d’être? Quel fut son premier emploi dans les sociétés ?
Les anciens disaient : le chant est un don du ciel; la musique vient des dieux. Les philosophes modernes, plus observateurs et suivant une tout autre orientation de la pensée, ont dit : « Le chant est l'effet d'une loi physiologique ; il est produit par un sentiment intense ajustant d'une façon particulière les organes de la respiration et de la voix » (Herbert Spencer). — « Le chant a pour principe l'amour ; à l’origine, il est, dans les espèces vivantes, l'appel du mâle à une compagne » (Darwin). — « Le chant est un jeu, une dépense agréable d'énergie superflue » (Grosse.) — « Le chant est fils du travail ; c'est un moyen employé pour discipliner des activités individuelles dans des tâches
collectives » (Wallaschek, Karl Bücher). — « Le chant a son principe dans le cri de joie ou de douleut, dans un besoin inné chez tous les peuples à l'état de nature » (Otto Bückel). — « La musique a pour
origine le goût particulier, spécial à l’homme, des démonstrations bruyantes » (Hermann Smith).
Toutes les doctrines que je résume ainsi sont intéressantes et contiennent certainement une part de vérité; mais aucune d'elles n'a de valeur historique, ou n’est satisfaisante au point de vue historique. Ce sont des contributions partielles, des affluents à ce grand fleuve de mélodies qui baigne toute l'Histoire en suivant la pentes des siècles et dont nous voulons connaître la source. Celle de Wallaschek et de Bücher, bien qu’elle soit appuyée sur un très grand nombre de faits,
ne saurait éclairer le problème des origines, car elle suppose l’organisation régulière du travail social, c'est-à-dire une forme de civilisation déjà avancée. Et j'aurai (dernière partie de ce livre) bien d’autres critiques à lui adresser! Quant à celle de Grosse, elle doit être écartée pour des raisons du même genre, et dans la même mesure. — Les animaux, dira-t-or, aiment à jouer, à dépenser inutilement leur activité ; pourquoi l'homme, lui aussi, ne jouerait-il pas? — Peut-être convient-il de répondre que l’animal joue parce qu’il n'a nullement à se préoccuper de sa destinée, tandis que l’homme primitif est obligé de faire lui-même sa destinée au milieu de difficultés de tout genre, et que son existence est une lutte défensive et offensive où le désintéressement (caractéristique du jeu) n’a d'abord aucune place. Quoi qu'il en soit, nous verrons à l’aide de faits précis que la conception du chant comme jeu, récréation ou parure de la vie, est une conception tardive, nullement initiale.
Historiquement, le problème, si on le serre de plus près, se pose de la manière suivante. L'art profane est issu de l’art religieux. Notre musique moderne, celle d'un Wagner comme celle d'un Saint-Saëns, est fille de la musique de J.-S. Bach, laquelle a pour ancêtres celle des contrepointistes de la Renaissance et, avant la polyphonie, le plainchant de l’Église au moyen àge. Certes, le «plain-chant » n’est pas très ancien dans l’histoire de la civilisation ; mais il est le point d’aboutissement de toute la musique religieuse antique. Donc, la question des origines de la musique se ramène à celle-ci : pourquoi, dans les religions, le chant a-t-il été associé à la liturgie ?
Si le lecteur veut bien y réfléchir, 11 sentira qu’il y a là une grosse question. L'usage de la prière chantée n’est pas naturellement lié, sans qu'il y ait lieu de chercher une autre explication, à l’idée d’un Dieu pur esprit, infiniment parfait, créateur et souverain maître du monde, omniscient, partout présent. Le chant en l'honneur d’un Dieu ainsi concu est une chose superflue, et qui n’a pas de sens : cependant, celui qui pratique la vie religieuse complète passe près d’un tiers de sa vie à chanter (1); quelle est la raison d’être du chant liturgique?
(1) Remarquez qu'aujourd'hui encore l'Eglise attache une importance capitale à sa musique vocale ; un travail énorme se poursuit depuis trente ans pour retrouver la forme authentique des mélodies grégoriennes, alors que nul ne demande — ce qui est singulier — le retour à la forme (littéraire) authentique des psaumes, qui sont pourtant la base du chant sacré.