OPINION DES ÉCRIVAINS RELIGIEUX. CE QU'ON DISAIT AU MOYEN AGE
$ 2. — Opinion des écrivains religieux. Ce qu'on disait au moyen âge.
Passons en revue quelques explications proposées.
« Le chant exprime l’allégresse du croyant pénétré par le sentiment du divin; le chant est un moyen de proclamer et de publier la gloire de Dieu. » — Explication oratoire, suggérée par le texte d’un certain nombre de chants, mais insuffisante parce qu'elle ne rend pas compte des faits principaux.
« Le chant, comme la musique instrumentale, est un des moyens employés pour donner le plus d'éclat possible à un acte religieux. » — Explication peut-être bonne pour le temps présent, applicable à des temples presque mondains comme la Madeleine ou Sainte-Clotilde, mais de très courte portée, car la religion, à l’origine, n'a pas eu pour objet d'organiser un spectacle pompeux, un concert avec mise en scène brillante et virtuoses salariés.
« Le chant est un moyen employé pour que la parole sacrée porte mieux. La poésie, le drame, la harangue, ont besoin de secours et d'aide pour arriver à la foule et l'émouvoir. Les premiers docteurs de l'Église, investis d’une mission divine, se sont servis du chant, à l'exemple des Grecs, pour donner un véhicule au verbe liturgique. Le chant est un instrüment de transmission et de prédication, nécessaire pour que les paroles arrivent sûrement aux oreilles de nombreux auditeurs placés dans les diverses parties de vastes cathédrales. » — Aïnsi parle de Coussemaker, très honnête ouvrier de philologie musicale (1). Il était d'accord, en parlant ainsi, avec beaucoup de témoignages ayant autorité; mais il était à côté du vrai. Pourquoi, nous le verrons plusloin.
«Le chant est un moyen d’unification ; la psalmodie ramène le peuple des fidèles à l'harmonie d’un seul chœur » (saint Basile) (2). — Idée très juste, mais correspondant à une préoccupation moderne, non à un principe des croyances primitives.
Dans le même passage, saint Basile dit: « La psalmodie procure le plus grand de tous les biens : l'amour; » mais il entend l’amour mutuel de ceux qui chantent, leur solidarité.
A ce propos, j'ouvrirai une parenthèse. Une doctrine que je m'étonne de n'avoir pas rencontrée (n'ayant probablement pas fait des recher-
(1) C’est aussi le point de vue auquel s’est placé M. Pirro dans son livre sur l'Esthétique de Bach.
(2) [ἢ ψαλμῳδία]... εἰς ενὸς χοροῦ συμφωνίαν τὸν λχὸν συναομόζουσα (In psalm. 1, 3).
ches suffisantes) est celle qui pourrait être résumée ainsi: « Notre but, c'est la possession de Dieu (béatitude par l'amour); nous chantons parce que la musique est le langage de l'amour. »
Chez les écrivains du moyen âge, que de beaux textes on trouverait pour justifier, dans ce sens, l'usage du chant ! « La vision de Dieu est l'œuvre de l’amour seul » : In visione Dei, ubi solus amor operatur... (Guillaume de S. Thierry, xne siècle, Expositio super Cantica, c.1, dans la Patr. de Migne). — « C'est par l’amour qu'il cause en nous que le Saint-Esprit est en nous, et que nous le possédons » (saint Thomas). — « L'amour a une précellence universelle : il porte en soi sa justification, sa raison et sa fin : il se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et à cause de soi. Il est une vertu ayant en elle-même sa récompense. Son fruit, c’est son usage. J'aime parce que j'aime ; j’aime pour aimer ». [5 [amor] per se suffcit, is per se placet, et propter se. Ipse meritum, ipse præmium est sibi. Amor præter se non requirit causam, non fructum. Fructus eius, usus eius. Amo, quia amo ; amo ut amem (S. Bernard, Sermo in Cant., 83, 4, Patr. lat.). — « L'amour est la seule chose que Dieu exige de nous. L'amour est la plénitude de la loi : il contient la loi et les prophètes, car tout ce qui est ordonné ou défendu par la loi divine se ramène
à l’amour. »
Poursuivons notre revue sommaire :
« Le chant permet aux fidèles d'apprendre et de retenir plus facilement le texte sacré (1) » ; — ingénieuse observation, qui contient probablement une part de vérité : à l'époque où les fidèles n'avaient pas de livres et ne savaient, pour la plupart, ni lire ni écrire, le chant fut certainement un auxiliaire de ia mémoiee. Le cantique de Moïse Deut. xxx, 46) semble être dans ce cas. Mais il faut considérer cet avantage comme secondaire et signalé après coup : ur culte initial n’a pas pour objet de faire apprendre une lecon à un groupe d'hommes en employant le moyen pédagogique le plus sûr.
» Le chantest un moyen de faire arriver les fidèles à la contrition, à la compunctio cordis ; les parolesine le toucheraient pas suffisamment : la musique est un moyen de l’amener à un état d'esprit vraiment religieux (2). » — « La mélodie est une ruse du Saint-Esprit pour mettre les hommes dans la bonne voie » (saint Basile). — Encore une ingénieuse observation, mais inadmissible comme explication de principe ; il ya beaucoup de chants liturgiques dont il serait impossible de rattacher le sens à cette sorte de ruse dans le prosélytisme.
Autre explication de genre voisin, mais plus bizarre :
« Dieu n’aime pas la musique en soi. Il n’a pas plus besoin de chants
(1) Migne, 4, 66, Maxim. Schol. in libr. de eccl. hierarch.
(2) ... Consuetudo cantandi est instituta, ut, quia verbis non compunguntur, suavitate modulaminis moveantur. (Raban Maur, De cleric.instit., Il, 48.) Cf. Grégoire de Tours, Expos. brev. ant. liturg. Gall., dans Migne, 72, 95 ; Isidore de Séville, De eccl. offic., 1, 5.