BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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M. Brochard avait eu lintention de grouper en un livre ses articles épars dans divers recueils périodiques et d'en montrer ainsi la suite et le lien; il n'a pu hélas! accomplir lui-même ce dessein. Je me suis vue investie de ce soin, étant dépositaire de sa pensée et de ses intentions et gardienne des manuscrits qu'il a bien voulu me confier.
J'ai donc pris l'initiative de cette publication qui doit répondre à son vœu maintes fois exprimé, et j'en ai confié l'exécution à M. Victor Delbos, me souvenant de l'amitié et de l'estime toutes particulières que M. Brochard lui témoignait, et sachant que nul n'était plus digne de remplir cette tâche ainsi que M. Brochard lui-même eût souhaité qu'elle le fût.
Puisse ce livre rappeler à ceux qui l'ont connu l'héroïsme d'une volonté toujours maîtresse d'elle-même et sauvegarde d'une pensée merveilleusement active au sein des plus cruels tourments.
Valentine EUGÈNE-LAMBERT.
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INTRODUCTION
Dans les dernières années de sa vie, alors que le mal atroce qui avait paralysé ses membres et éteint ses yeux entravait, sans parvenir à 1 arrêter ni surtout à la dégrader, sa puissance de travail et de production intellectuelle, Victor Brochard avait maintes fois songé à réunir en un volume les articles assez nombreux qu'il avait en divers temps donnés à différentes revues. Cette intention qu'il n'a pu mener à bonne fin, l'amitié et la confiance qu'il avait bien voulu me témoigner me valent l'honneur d'être appelé à la remplir. A coup sûr l'ouvrage que j'ai la mission de présenter au pubfic n'est pas tout à fait tel qu'il eût été si son auteur avait pu s'en faire l'éditeur : Brochard aurait pu avoir la tentation, comme il en avait le droit, de composer autrement son recueil; il aurait pu, poussé par le mouvement de sa pensée toujours active, docile aux scrupules de sa conscience d'écrivain, soumettra ces articles, dont quelques-uns étaient déjà anciens, à une revision sévère et à des remaniements plus ou moins considérables. Mais j'ai au moins la certitude que, même privées du précieux avantage de ce choix et de cette revision, les études qui ont été ici fidèlement assemblées et reproduites perpétueront heureusement le souvenir et l'action des si remar-
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INTRODUCTION
INTRODUCTION
quables qualités d'esprit qui le distinguèrent comme philosophe et comme historien de la philosophie *.
Quelles furent ces qualités et ce qu^elles ont produit, il est temps de le rappeler avec quelques détails. Au lendemain de la mort de Brochard (25 novembre 1907), on a dit, avec les principaux événements de sa vie, ce qu'il avait su rester sous le coup des plus cruelles souffrances et l'incomparable exemple qu'il avait donné, dans l'épreuve, de vaillance sans apprêt, de dignité simple et haute; on a loué l'admirable professeur qu'il avait été successivement dans les lycées, à l'Ecole normale et à la Sorbonne ; on ne pouvait alors que marquer à grands traits les caractères et la valeur de son œuvre intellectuelle, que signaler brièvement l'influence
1. Voici, avec l'indication des études réunies ici, les titres des recueils où elles ont d'abord paru, ainsi que la date de leur publication : Les arguments de Zenon d'Élée contre le mouvement, Compte rendu de l'Académie des sciences morales, 1888, nouvelle série, 29, p. 555-568. — Les prétendus sophismes de Zenon d'Élée, /îei-ue de Métaphysique et de Morale, 1893, p. 209- 215. — Protagoras et Démocrite, Archiv fur Geschichte der Philosophie, II, 1889, p. 368-378. — L'œuvre de Socrate, UAnnée philosophique, 12« année (1901), 1902, p. 1-11. — Les mythes dans la philosophie de Platon, L'Année philosophique, 11« année (1900), 1901, p. 1-13. — Sur le Banquet de Platon, L'Année philosophique, 17" année (1906), 1907, p. 1-32. — Le devenir dans la philosophie de Platon, Bibliothèque du Congrès international de philosophie de 1900, IV, p. 103-127. — La théorie platonicienne de la participation d'après le Parménide et le Sophiste, VAnnée philosophique, 18" année (1907), 1908, p. 1-35. — Les Lois de Platon et la théorie des Idées, VAnnée philosophique, IZ' année (1902), 1903, p. 1-17. - La morale de Platon, UAnnée philosophique, 16" année (1905), 1906. p. 147. — La logique des Stoïciens (première étude), Archiv fur Geschichte der Philosophie, V, 1892, p. 449-468. - La logique des Stoïciens (deuxième étude), inédite. - La théorie du plaisir d'après Epicure, Journal des savants, 1904, p. 150-170, 205-212, 284-290. - La Morale d'Epicure, L Année philosophique, 14" année (1903), 1904, p. 1-12. - La philosophie de Bacon, Bévue philosophique, 1891, t. I, p. 368-381. - Descartes stoïcien, Bévue philosophuiue 1880, t. I, p. 548-552. - Le Traité des passions de Descartes et ii</ugue de Spinoza, Bévue de Métaphysique et de Morale, 1896, p. 512n ioo~4AQ i^" ^^ Spinoza, Bévue de Métaphysique et de Morale, 1908, p. i^j-iOd. - L éternité des âmes dans la Philosophie de Spinoza, Bévue de
bTJ'^IT 'l'^" ^^r^'' *^^'' P- ^«^-^99- - La logique de Stuart Mill, fp^rj r^ l"':. *^^^' *• ï' P- 2^^-269- - De la iSi de similarité dans les associations d idées, Bévue philosophique, 1880, t. I, p. 257-269. - De la
r^n?! T^ 'n^^'*^""' *^^*' ^' "' P- 1-23- - La morale ancienne et écIe^Hm ! ^oderne, «e.ue philosophique, 1901, t. I, p. 1-12. - La morale éclectique, Bévue philosophique, 1902, t. I, p. 113-141.
qu'elle avait exercée*. Elle est telle cependant que le temps qui s'écoule ne saurait en diminuer la signification essentielle ni le prix.
A l'École normale, Brochard avait eu pour maître M. J. Lachelier. Nul doute que, comme ses camarades, il n'ait éprouvé les bienfaits d'un enseignement qui rajeunissait la philosophie française par la plus pénétrante et la plus originale intelligence de la grande tradition philosophique. Au sortir de l'Ecole, comme plusieurs de ses camarades, suivant une direction expliquée par M. L. Dauriac 2, il adhéra à la doctrine de Ch. Renouvier^ Mais dans cette adhésion il ne fut point disciple passif ni, même dans les débuts, entièrement docile. Il prit du néo-criticisme français ce qui convenait à ses préoccupations et à son tour d'esprit, ce qui permettait de donner leur essor à ses tendances propres; il négligea le reste. La vivante souplesse de son intelligence ne s'accommodait pas sans doute entièrement de ce qui, dans la philosophie de Renouvier, affectait des formes d'une rigidité quasiscolastique. On ne voit point par exemple qu'il soit entré de plain-pied dans la doctrine des catégories, et peut-être estimait-il que cette façon d'établir en les fixant des règles, au fond subalternes, de l'intelligence était en désaccord avec la théorie qui conférait au libre arbitre un rôle dans la certitude. C'était cette dernière théorie qu'avant tout il faisait sienne; il la développa et la défendit dans sa thèse de FErreur, première manifestation importante de son activité et de ses préférences philosophiques.
Renouvier, dans ses Essais de Critique générale, s'était appliqué à montrer que la certitude n'est pas et ne peut pas
1. Discours de MM. A. Croiset, Luchaire et Bayet, Bévue internationale de renseignement, 1907, t. II, p. 546-552. — V. Delbos, Victor Brochard, Bévue universitaire, 1907, t. II, p. 411-413. — L. Dauriac, Annuaire de l'association des élèves de VÉcole normale, 1908, p. 49-58.