‹ Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne [microform]Chapitre 57 sur 105 · Cf. Part. I, Prop. XVII, Schol., p · texte numérisé non relu

Cf. Part. I, Prop. XVII, Schol., p

LE DIEU DE SPINOZA

OU le beau absolu. Cette perfection, qui est le dernier terme des choses, a été conçue de bien des manières différentes; mais qu'on définisse Dieu avec Platon l'idée du bien, ou avec Aristote une pensée qui se pense elle-même, ou avec les Stoïciens une raison, un Xôyo; immanent au monde et travaillant à réaliser la plus grande beauté, toutes ces philosophies, si différentes qu'elles soient, s'accordent au moins en un point. C'est rintelligence qui est l'attribut essentiel de la divinité.

Tout autre est la conception à laquelle s'était arrêté le peuple juif et qu'il devait finir par imposer au monde. D'abord Dieu est infini, et ce terme désigne la forme la plus parfaite de l'existence; par suite il ne peut plus être question d'une matière existant par elle-même, à quelque titre que ce soit. Le monde est l'œuvre de Dieu, il est créé ex nihilo; il est toujours devant lui comme s'il n'était pas. Dès lors Dieu n'est plus considéré comme une intelligence ou une pensée s'efforçant de réaliser un idéal, il est bien plutôt une force, une puissance infinie en tous sens, insaisissable à la raison humaine. On dirait une volonté, si ce mot n'impliquait d'ordinaire quelque rapport à l'intelligence. Tel fut le dieu jaloux des anciens Hébreux. Cette conception s'épura peu à peu par la suite; mais le Dieu resta toujours une force ou une puissance, une volonté si l'on préfère, mais se déterminant elle-même et produisant par son action directe tout ce qui existe. Ce n'est pas une cause formelle ou finale : il n'a point d'idéal. C'est essentiellement une cause efficiente ou antécédente qui tire d'elle-même la multiplicité infinie de ses effets.

Plotin paraît bien être le premier penseur qui ait introduit cette conception dans la philosophie grecque. A la vérité, Plotin se flatte de rester fidèle à l'esprit grec et de continuer la tradition des Platon et des Aristote; mais malgré les efforts qu'il fait pour conserver la terminologie de ses devanciers, il est aisé de voir qu'il se fait illusion à lui-même. Il remarque avec une sorte d'ingénuité que le mot infini peut avoir deux sens, l'un positif, l'autre négatif, et il les adopte tous deux, attribuant l'infinité à l'unité que Platon avait conçue comme une pure idée. De même le mot puissance ne désigne plus seulement chez lui comme chez Aristote une simple possibilité, mais au sens positif une force active, une énergie tou-

jours agissante. Il ne paraît pas se douter qu'en introduisant ces deux idées nouvelles dans la définition de Dieu, il transforme radicalement la conception des Anciens. Sans doute ce Dieu n'est pas à ses yeux une force aveugle et brutale, rintelligence et Tâme sont ses premières manifestations, et par là le philosophe concilie la conception juive avec ceUe des Grecs, mais il reste fidèle pour l'essentiel à la première de ces deux idées. Son premier principe est avant tout une cause efficiente et antécédente. Bien que notre esprit ne puisse s'élever jusqu'à elle, qu'elle soit ineffable et qu'on ne puisse, strictement parlant, lui donner aucun attribut, le mot par lequel il la désigne le plus souvent est celui d'énergie ou d'acte, et ces mots n'ont plus pour lui le sens qu'ils avaient dans la philosophie d'Aristote. Malgré les efl'orts qu'il fait pour rester fidèle à la conception générale des Grecs et définir l'intelligence et l'âme comme donnant la forme à toutes les existences particulières, l'idée de finalité est absente de son

œuvre.

Il ne semble pas que Spinoza ait jamais eu connaissance directement de la doctrine de Plotin; mais les idées du penseur alexandrin ont été conservées dans toute son école ; elles s'étaient imposées à la pensée grecque, et, si on fait abstraction de quelques détails, elles ne furent pas modifiées en ce qu'elles avaient d'essentiel par la longue série de philosophes juifs ou arabes qui les transmirent en Occident. Parmi eux se trouvaient les maîtres que Spinoza a certainement lus, un Chasdai Crescas, sans compter Giordano Bruno ou Léon l'Hébreu. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail de cette filiation historique ni mesurer exactement l'influence que le penseur grec a exercée sur l'auteur de VÉthique. Mais ce qui est certain, c'est que la conception spinoziste de la divinité présente avec celle de Plotin les plus remarquables analogies. Spinoza lui-même, lorsqu'il cite pour l'approuver la doctrine qui identifie en Dieu l'intelligence et l'intelligible, la rapporte aux anciens philosophes en même temps qu'aux Hébreux qui l'ont entrevue comme à travers un nuage*. Le Dieu de Spinoza diffère sans doute de celui de Plotin sur des points

1. Part. II, Prop. VII, p. 81. Cf. Part. I, Prop. XVII, Schol., p. 54-56.

LE DIEU DE SPINOZA

essentiels. Nous connaissons clairement deux de ses attributs ; encore faut-il remarquer que si l'intelligence selon Plotin n'appartient pas à l'essence de Dieu, elle est du moins sa première manifestation. La grande nouveauté est d'avoir considéré l'étendue ou la matière elle-même comme un attribut de la divinité; ici Spinoza est aux antipodes de la pensée de Plotin et, sans aucun doute, il faut reconnaître ici l'influence de la doctrine de Descartes ; mais les deux conceptions sont d'accord pour représenter Dieu comme une cause efficiente, une force ou une puissance qui tire d'elle-même par sa seule initiative la multiplicité de ses effets. C'est par son action continue que toutes choses subsistent, et si, par impossible, elle cessait un instant d'agir, le monde entier s'abîmerait dans le néant. Le Dieu de Spinoza est sans doute une volonté unie à une intelligence ; mais on voit bien par toute sa philosophie que c'est l'idée de force ou de puissance qui apparaît le plus souvent à son esprit. La vertu, à ses yeux, est une puissance, et la principale vertu est la force d'âme ou l'intrépidité et la générosité*. La sagesse est la méditation de la vie et non de la mort 2. L'espérance et la crainte sont des maux parce qu'elles attestent notre impuissance ^. Plus le corps humain est capable d'un grand nombre de fonctions^ plus grande est la partie de l'âme qui est éternelle*. En tout cas le Dieu de Spinoza, ainsi qu'il résulte des textes que nous avons cités tout à l'heure, n'a point d'idéal, et la finalité est rigoureusement exclue de son système. Descartes lui-même, qui avait fait un pas dans la même direction en déclarant que le vrai et le bien sont des œuvres de la volonté divine, ne va pas assez loin à son gré. Rien n'est bon ou mauvais par soimême, toute chose est ce qu'elle peut être et elle peut être ce qu'elle doit être. Il n'y a pas de possible au sens absolu du mot, cela seul est possible qui est; sans doute l'Être infini est appelé aussi l'Être parfait, mais la perfection n'est pas un terme vers lequel tende l'action divine, elle se définit par la réalité même, un être est d'autant plus parfait qu'il possède

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