Ibid., I
Ce qu'il blâme, c'est la formule conceptualiste par laquelle on exprime le rapport de ces idées : c'est mal parler, à son gré, de dire : L'idée de l'eau contient l'idée de rouiller le fer. Mais c'est encore plus mal parler que de supposer et de donner à entendre que la proposition exprime le fait que reau rouille le fer : car on vient de le voir, de l'aveu de MiU, ce qu'elle exprime, c'est que les deux choses, l'eau et la rouille du fer, sont toujours données ensemble, et cela n'est pas un fait, mais une loi. On peut bien dire que chaque fait d'observation contribue pour sa part à suggérer ou à autoriser cette affirmation, et qu'il est à ce titre, pro tanto, le funda-^ mentum relationis\ mais ce que la proposition exprime directement, c'est la ressemblance entre les diverses expériences où nous avons vu l'eau rouiller le fer. Le nom, Mill en convient dans sa polémique avec M. Spencer, exprime, non les choses particulières, mais leur ressemblance, le type qui leur est commun ; il n y a plus qu'un pas à faire pour reconnaître que la proposition exprime, non une succession de faits, mais la ressemblance de diverses successions de faits, leur lype commun. Si c'est trahir la logique que de considérer le nom ou le concept comme correspondant à un fait, une chose particulière, c'est la trahir tout autant que de considérer la proposition comme exprimant une relation entre deux faits ^ Les groupes, les classes, les concepts, sont les vrais termes du rapport. Par suite, le rapport lui-même, comme les termes, cesse d'être envisagé comme un événement particuher et empirique : il devient universel et constant; il n'est plus dans le temps ou dans le devenir; il ne faut plus l'exprimer en termes d'expérience, mais en langage intellectuel. C'est pourquoi on ne dit plus que les idées ou les choses se succèdent, ou s'accompagnent les unes les autres : on dit qu'une idée convient à une autre, ou qu'elle est contenue dans une autre (de savoir laquelle de ces expressions doit être préférée, c'est ce dont nous n'avons pas à nous préoccuper ici); en un mot, la proposition en logique est aux successions de faits ce que
1. Ici encore, il serait aisé de trouver Miil en contradiction avec luimême. M. Stanlev Jevons, dans les articles déjà mentionnes de Lonlemporary Review, a cité et fort habilement opposé une foule de textes contradic toires (janvier 1878).
LA LOGIQUE DE J. STUART MILL
le concept est aux faits particuliers: l'une et l'autre expriment moins les phénomènes que le lien établi entre eux par l'esprit, à ses risques et périls, les phénomènes vus par l'esprit, ainsi que l'exigent et sa nature et les conditions de la science. Quand je dis : Le feu cause la chaleur, il est très vrai, comme le dit Mill, que je ne considère pas mon idée du feu comme causant mon idée de la chaleur. Dans la pratique, c'est bien une relation entre deux phénomènes que j'entends affirmer. Mais, si j'ai le droit d'affirmer cette relation à propos de phénomènes particuliers, c'est en raison du rapport que j'ai établi auparavant entre Tidée du feu et la classe des choses qui causent de la chaleur.
Au fond, Mill ne dit pas autre chose quand il considère la proposition comme signifiant « qu'un groupe d'attributs accompagne constamment un autre groupe^ ». Il s'efforce de changer les mots, et pour dire la même chose que les conceptualistes, il parle un autre langage.
Cependant, si disposé que l'on soit à porter son attention sur les faits d'observation qui ont donné lieu au rapprochement des idées et en sont, au point de vue objectif, la garantie, il faut tenir compte des avantages du langage conceptualiste : il met en pleine lumière, il signale à l'attention ce caractère d'universalité qui, dans le concept, on l'a vu, est l'essentiel. A ne considérer que les faits, on est tenté, l'attention étant absorbée par eux, de ne pas voir les liens qui les unissent ou de n'y pas attacher assez d'importance. Si les faits seuls sont représentés dans ma conscience, je serai porté à dire : Tous les hommes sont blancs, comme je dis : Tous les hommes sont mortels; car, dans mon expérience, ces deux représentations s'associent plus aisément. Il en sera autrement si je veux dire : L'idée d'homme enferme l'idée de blancheur. L'effort que je ferai pour généraliser m'avertira de mon erreur : dirigée vers la classe et détournée des individus, ma pensée ne sera plus tentée d'affirmer ce qui ne s'applique pas
au genre tout entier.
Enfin c'est une nécessité pour l'esprit de procéder toujours ainsi : connaître une chose, c'est toujours lui trouver une