‹ Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne [microform]Chapitre 76 sur 105 · Log., I · texte numérisé non relu

Log., I

LA LOGIQUE DE J. STUART MILL

et exercé (conditions que suppose la logique) possède par devers lui une liste de toutes les choses possibles, un vaste répertoire qu'il parcourt pour y trouver la place des choses qu'il veut connaître : ce répertoire, c'est la langue. Apprendre une langue, c'est distribuer les choses en segments et en listes; connaître la signification des mots, c'est distinguer les frontières qui séparent les diverses classes de choses. La langue est une science implicite. Condillac avait tort de dire qu'une science est une langue bien faite; mais il est vrai qu'une langue est une science souvent mal faite, sans doute, mais qui contient toujours, à y regarder de près, une très grande part de vérité. Elle est le résumé de tant d'expériences, de tant d'observations, de tant de leçons! Elle représente la connaissance du monde telle que l'avaient ceux qui l'ont faite. La savoir, c'est connaître, non seulement des mots, mais des choses; elle n'est pas aussi purement formelle qu'on le dit souvent; et, pour le dire en passant, c'est la raison pour laquelle l'étude de la grammaire et particulièrement des langues mortes est d'une si haute importance pour la bonne éducation de l'esprit. On voit bien le rôle du langage, et on aperçoit clairement les fonctions logiques de l'esprit, quand on considère la manière dont les enfants apprennent à parler. Ils connaissent mal la signification des mots, et ils n'ont à leur disposition qu'un vocabulaire restreint. Cependant, il faut à tout prix, lorsqu'un objet se présente à eux, qu'ils lui donnent un nom et le fassent entrer dans une classe : de là tant d'efforts ingénieux, des audaces souvent heureuses, des rapprochements inattendus, que nous admirons ou qui nous font sourire. L'insuffisance même de la liste où ils veulent trouver la place et le nom de toutes choses montre bien la nécessité de cette liste, et la fonction généralisalrice de l'esprit ne se marque nulle part mieux que par ces généralisations impuissantes ou inexactes. Ainsi font les gens peu instruits dont le langage souvent étonne ou amuse ; ainsi font, à des degrés différents, tous les hommes. Au moment où s'éveille la pensée réfléchie, la pensée logique, nous sommes tous en possession de celle liste d'idées, de celle nomenclature des choses, qui sera la clef de nc»^ connaissances futures. Et s'il arrive qu'on modifie les cadres tout faits pour les

mettre mieux en harmonie avec la réalité (ce qui n'est pas

facile, comme chacun sait), c'est à condition de s en être

d'abord servi. Les progrès de la pensée peuvent les améliorer .

mais seuls ils ont rendu possibles les progrès de la pensée. Les mêmes défauts se retrouvent encore dans la théorie du

raisonnement telle que l'a conçue Stuart MiU.

Psychologiquement, la théorie de MiU sur les mférences

du particulier au particulier nous semble parfaitement exacte. Les choses se passent bien telles qu'il les a décrites. A propos

d'un fait ou d'une sensation actuelle, des souvenirs reparaissent, des associations d'idées s'établissent qui introduisent l'expérience passée dans la connaissance présente et aident à former celle-ci par analogie avec la première. La description nue fait MiU à l'aide d'exemples très ingénieusement choisis est fidèle; mais est-elle complète? N'y a-t-il pas autre chose que ces rapprochements défaits dans la conscience? Voilà la question, et MiU n'y a pas répondu d'une manière satisfaisante. De même que les concepts et les jugements, tels qu il les définit, ne sont à vrai dire que des matériaux pour les vrais concepts et les vrais jugements, de même le raisonnement tel qu'il l'entend, n'est qu'un pseudo-raisonnement, une esquisse qui ne mérite pas de porter le nom de 1 œuvre

Ce que MiU explique, c'est la suggestion de 1» Preuve, mais non pas la preuve elle-même. A ses yeux, ces différents termes : association d'idées, inférence, raisonnement, sont équivalents. Mais c'est là une véritable confusion d idées. Quand nous disons qu'une chose est la preuve d une autre nous avons sans doute l'idée ou le souvenir de la chose connue, qui sert à;déterminer la chose inconnue; m^is cette idée n'est une preuve que si nous nous croyons fondés en droit à inférer l'une de l'autre. Autre chose est avoir 1 ldè(, qui sert de preuve; autre chose savoir ^«'«"«^«^""«P^^'; La preuve ne peut pas, comme la prose de M. Jourdain no pas être connue, en tant que preuve, de celu, qui lin^oq"f; Si elle n'est pas connue, est-elle une preuve au vrai sens du mol? La raison pour laqueUe on affirme une chose est-elle vraiment une raison, si l'on ne sait pas qu elle lesU ^

C'est ici le point capital du débat. Stuart MiU a bien vu

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la difficulté, et il a essayé de la résoudre : il dislui|rw^ Vmck» par lequel Tespril trouve une preuve de celui par lequel il se rend compte de la valeur de celle preuve. - Je ne peux pas accorder, dit-il, que la constatation des preuves de Imil, c'est-à-dire de la correction de l'induction» esl une i^rtie de rinduction même : à moins de vouloir dire que rasMiraac* qu'on se donne que ce qu'on a fait est bien fait esl u»e partie de la chose faite.... Un copiste soigneux vérifie k transcription en la collationnanl avec rori^inal. eL siauc erreur ne s'y rencontre, il reconnaît que la copie m éké faite; mais on ne peut pas dire que la revisioQ de la fait partie de l'acte de copier. La conclusion dans mne inthie» tion est Urée des faits apportés en preuve, el non «ir c« «|ifte ces faits ont été reconnus sufûsanls*. >» — Now que parler de preuve, c'est admettre que les fails in ont été reconnus sufGsants, et que, tant qu'ils ne T été, il n'y a de preuve en aucun sens.

Sans doute on peut trouver une preuve el raisoMwrj sans faire œuvre de logicien et sans se demander si 1 appliqué les règles d'Aristote ; mais on ne raisonne pas SMi» se demander si l'on a raison et sans se dire qu'on a raison. Le paysan du Danube ne connaît pas VOrganon, mais il ¥oil très clairement que ses arguments sont bons, el il peul dm pourquoi ils le sont. Si étrange que cela paraisse à MiH, l'assurance qu'on se donne que la raison invoquée es! fait partie de l'acte de raisonner. Son exemple du copwW vérifie sa transcription n'est pas juste ; il faudrait si le copiste, au moment où il copie, a un modèle, el ai c*e«l encore copier que de reproduire sans s'en douter un texte préalablement existant.

Il faudrait s'entendre une bonne fois sur le sens des wmtÊM inférence, raisonnement , raison, que nous voyons emplo^réa partout à tort et à travers. Appelle-t-on inférence l'opéraiion par laquelle l'esprit passe, est conduit d'une idée à une autre, seulement en fait, et sans se préoccuper du droit? Alors l'inférence et le raisonnement ne sont plus que de simples associations d'idées; et à quoi bon deux mots pour désigner

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