Log., II
mettre mieux en harmonie avec la réalité (ce qui n est pas facile, comme chacun sait), c'est à condition de s'en être d'abord servi. Les progrès de la pensée peuvent les améliorer ; mais seuls ils ont rendu possibles les progrès de la pensée.
Les mêmes défauts se retrouvent encore dans la théorie du raisonnement telle que l'a conçue Stuart Mill.
Psychologiquement, la théorie de Mill sur les inférences du particulier au particulier nous semble parfaitement exacte. Les choses se passent bien telles qu'il les a décrites. A propos d'un fait ou d'une sensation actuelle, des souvenirs reparaissent, des associations d'idées s'étabhssent qui introduisent l'expérience passée dans la connaissance présente et aident à former celle-ci par analogie avec la première. La description que fait Mill à l'aide d'exemples très ingénieusement choisis est fidèle; mais est-elle complète? N'y a-t-il pas autre chose que ces rapprochements défaits dans la conscience? Voilà la question, et Mill n'y a pas répondu d'une manière satisfaisante. De même que les concepts et les jugements, tels qu'il les définit, ne sont à vrai dire que des matériaux pour les vrais concepts et les vrais jugements, de même le raisonnement, tel qu'il l'entend, n'est qu'un pseudo-raisonnement, une esquisse qui ne mérite pas de porter le nom de l'œuvre
achevée.
Ce que Mill explique, c'est la suggestion de la preuve, mais non pas la preuve elle-même. A ses yeux, ces différents termes : association d'idées, inférence, raisonnement, sont équivalents. Mais c'est là une véritable confusion d'idées. Quand nous disons qu'une chose est la preuve d'une autre, nous avons sans doute l'idée ou le souvenir de la chose connue, qui sert à^déterminer la chose inconnue ; mais cette idée n'est une preuve que si nous nous croyons fondés en droit à inférer l'une de l'autre. Autre chose est avoir l'idée qui sert de preuve; autre chose savoir qu'elle est une preuve. La preuve ne peut pas, comme la prose de M. Jourdain, ne pas être connue, en tant que preuve, de celui qui l'invoque. Si elle n'est pas connue, est-elle une preuve au vrai sens du mol? La raison pour laquelle on affirme une chose est-elle vraiment une raison, si Ton ne sait pas qu'elle l'est? C'est ici le point capital du débat. Stuart Mill a bien vu
LA LOGIQUE DE J. STUART MILL
la difficulté, et il a essayé de la résoudre : il distingue l'acte par lequel l'esprit trouve une preuve de celui par lequel il se rend compte de la valeur de cette preuve. « Je ne peux pas accorder, dit-il, que la constatation des preuves de fait, c'est-à-dire de la correction de l'induction, est une partie de l'induction même : à moins de vouloir dire que l'assurance qu'on se donne que ce qu'on a fait est bien fait est une partie de la chose faite.... Un copiste soigneux vérifie la transcription en la collationnant avec l'original ; et, si aucune erreur ne s'y rencontre, il reconnaît que la copie a été bien faite ; mais on ne peut pas dire que la revision de la copie fait partie de l'acte de copier. La conclusion dans une induction est tirée des faits apportés en preuve, et non de ce que ces faits ont été reconnus suffisants*. » — Nous soutenons que parler de preuve, c'est admettre que les faits invoqués ont été reconnus suffisants, et que, tant qu'ils ne l'ont pas été, il n'y a de preuve en aucun seus.
Sans doute on peut trouver une preuve et raisonner juste sans faire œuvre de logicien et sans se demander si Ton a appliqué les règles d'Aristote ; mais on ne raisonne pas sans se demander si l'on a raison et sans se dire qu'on a raison. Le paysan du Danube ne connaît pas VOrganon, mais il voit très clairement que ses arguments sont bons, et il peut dire pourquoi ils le sont. Si étrange que cela paraisse à Mill, l'assurance qu'on se donne que la raison invoquée est bonne fait partie de l'acte de raisonner. Son exemple du copiste qui vérifie sa transcription n'est pas juste ; il faudrait demander si le copiste, au moment où il copie, a un modèle, et si c'est encore copier que de reproduire sans s'en douter un texte préalablement existant.
Il faudrait s'entendre une bonne fois sur le sens des mots inférence, raisonnentent, raison, que nous voyons employés partout à tort el à travers. Appelle-t-on inférence ropération par laquelle Tespril passe, est conduit d'une idée à une autre, seulement en fait, el sans se préoccuper du droit? Alors Finférence el le raisonnement ne sont plus que de simples associations d'idées; el à quoi boa deux mots pour désigner