Essais de critique générale^ t. II, p. 148, 2* édit
La vérité est que Sluart Mill n^a pas su ou n a pas osé aller iusqu^au bout de sa doctrine. Malgré ses apparences révolutionnaires, c'est un esprit conciliateur et modéré : il s'arrête volontiers à mi-chemin et s'efforce d'unir le passé au présent et à l'avenir : c'est ainsi qu'en morale, suivant une très fine remarque de Guyau*, « il se place dans la plupart des questions à un point de vue intermédiaire, s'accordant avec ses adversaires sur presque tout ce qui concerne le mécanisme mental, apercevant les mêmes phénomènes qu'eux, mais les expliquant dans le fond fort différemment. Déterministe, il admet une certaine liberté; moraliste inductif, une certaine conscience; moraliste utihtaire, une certaine vertu. Il pousse successivement son système dans toutes les directions où tendent ceux de ses adversaires; mais il l'arrête assez à temps pour qu'il ne coïncide pas entièrement avec ces derniers. »
La timidité ou l'inconséquence de Stuart Mill apparaît clairement dans le débat qu'il eut, sur la question même qui nous occupe, avec Herbert Spencer. Parti du même principe voulant, comme Mill, faire porter le raisonnement umquement sur des choses et non sur des idées, mais poursuivant jusqu'au bout, avec une grande intrépidité logique, les conséquences du principe qu'il avait posé. Spencer arrive à déclarer que le syllogisme n'est rien et que la logique n est plus. Dans tout syllogisme en effet, il faut, suivant ce philosophe reconnaître quatre termes. C'est une impropriété de langage, on l'a vu plus haut, de dire que Socrate possède les mêmes attributs que les autres hommes : il possède seulement des attributs exactement semblables. « Ceci admis, il en résulte inévitablement que les éléments du syllogisme ne peuvent être réduits à moins de quatre : 1° la série d'attributs qui caractérisent tous ou chacun des objets précédemment connus, qui sont réunis en une certaine classe, laquelle série d'attributs peut être représentée dans la conscience, soit (sous forme plurielle) comme possédée par chaque échanlillon de la classe, soit (sous forme singulière) comme possédée par un échantillon qui est pour l'esprit le type de la
I. La morale anglaise contemporaine, 1, V. Paris, F. Alcan, 1879.
LA LOGIQUE DE J. STUART MILL
classe, et qui par conséquent ne peut être considérée comme moins qu'une, quoiqu'elle puisse être considérée comme plus; 2° l'attribut particulier qui est affirmé dans la majeure,' comme accompagnant toujours cette série d'attributs...; 3^ la série d'attributs présentée par l'individu (ou la sousclasse), semblable, mais non la même que la précédente...; 4° l'attribut particulier qu'on infère comme accompagnant cette série essentiellement semblable d'attributs. Et, si les éléments du syllogisme ne peuvent être réduits à moins de quatre, il est manifeste que l'axiome : Les choses qui coexistent avec la même chose coexistent entre elles, ne comprenant que trois choses, ne peut représenter l'acte mental qui coordonne les éléments du syllogisme*. »
En vain Stuart Mill essaye de rester d'accord avec son intrépide continuateur. « Il n'y a, dit-il, entre M. Spencer et moi qu'une question de mots* », et, pour maintenir cet accord, il semble même, abandonnant son principe, oublier que la logique, d'après lui, a pour objet des choses et non des idées. « Nous ne croyons, ni lui ni moi, qu'un attribut soit une chose réelle, objectivement existante ; nous croyons qu'il est un mode particulier de nommer nos sensations ou notre attente des sensations considérées dans leur relation à l'objet extérieur qui les excite. » Mais Spencer ne l'entend pas ainsi : « Je regrette de dire que, sur cette question générale, je diverge de M. Mill d une façon qui rend impossible tout accord sur la question particulière. Car je crois que les choses énoncées dans les prémisses et la conclusion d'un syllogisme sont les existences objectives qui sont corrélatives à mes états subjectifs. Pour reprendre l'exemple de M. Mill, les « hommes » dont on parle dans la majeure, je prétends que ce sont des existences objectives séparées et non des retours d'une idée en moi. L'arrêt de la circulation dans chacun de ces hommes (qui est un phénomène sensible impliqué par le mot abstrait « mortel »), je le regarde comme un changement qui se présente séparément dans chaque homme. Il y a autant d'arrêts distincts de la respiration qu'il
1. Princ. de psych., t. II, vi, 6, p. 62, trad. Ribot et Espinas (F. Alcan),