Traité élémentaire de philosophie, p. 278, Paris
DE LA CROYANCE
volition. Il n'y a nul rapport entre ce jugement : f affirme que la terre est ronde, et cet autre : je veux mouvoir mon bras. Sans doute, au moment où je veux, j'affirme mon vouloir; mais mon affirmation n'est pas le vouloir lui-môme; de même que lorsque je dis : je souffre, j'affirme ma souffrance, mais ma souffrance n'est pas en elle-même une affirmation. Lorsque je dis : je veux mouvoir mon bras, où est la volition? Est-ce dans l'affirmation que mon bras est mw? mais ce n'est là que l'effet de mon vouloir, ce n'est pas là le vouloir lui-même; à plus forte raison, il n'est pas dans cet autre jugement : mon bras a été mû. Dira-t-on que le jugement volitif consiste à dire : mon bras sera mû? Mais ce n'est là qu'une prévision, une induction; ce n'est pas une volition. En un mot, tout jugement porte sur le présent, le passé ou l'avenir; or, aucun de ces jugements ne représente le fait do la volition. Dira-t-on qu'ici le jugement porte sur \e pouvoir, non sur le fait? Mais dire : je peux mouvoir mon bras, ce n'est pas dire : je veux le mouvoir. De quelque manière qu'on s'y prenne, jamais on ne fera que l'affirmation représente une volition, à moins de changer le sens du mot affirmation, et qu'on ne lui fasse dire précisément ce que signifie le mot volition-, mais alors il n'y aura plus de terme pour signifier ce que nous appelons d'ordinaire affirmation. D'ailleurs, affirmer un fait sera toujours autre chose que vouloir an acte. Affirmer un fait, c'est dire qu'un fait existe : vouloir un acte, c'est faire qu'il soit, c'est la différence de l'indicatif et du subjonctif. Le fiat lux n'est pas une affirmation, c'est une action. Dans l'affirmation (quand elle est vraie), il n y a rien de plus que ce qu'il y a dans l'idée. Dans la volition, il y a quelque chose de plus : l'existence elle-même, le passage du non-être à l'être, le changement.
« On pourrait dire que la volonté n'est qu'un acte intellectuel : car vouloir, c'est choisir, cjest préférer, c'est trouver une chose meilleure qu'une autre, c'est juger. C'est encore une confusion d'idées. Autre chose est le choix, la préférence de l'intelligence; autre chose est le choix, la préférence de la volonté. Je préfère Corneille à Racine, c'est-à-dire je le juge plus grand que Racine; mais je ne veux pas que cela soit : cela est indépendant de ma volonté : je n'y peux rien. Lors-
que je prononce ce jugement, je n'entends pas seulement exprimer ma préférence et mon goût; mais je déclare que cela est ainsi, indépendamment de mon goût particulier. Il n'y a pas là ombre de volonté. Il en est de même si, au lieu de juger des hommes et des écrits, je juge des actions, même des actions qui sont miennes et qui se présentent à moi pour être faites. Dire que je préfère l'une à l'autre, que je la trouve plus juste ou plus utile, ce n'est pas encore la vouloir : car, tant qu'il n'y a que préférence intellectuelle, elle reste à l'état contemplatif : il n'y a pas d'action. Que si, au contraire, il s'agit d'une préférence de la sensibilité, c'est une autre question. »
En résumé, la voHtion n'enferme aucune aîîirmation, et d'autre part l'affirmation est autre chose que la volition. Examinons ces deux points.
Dans ce jugement : je veux mouvoir mon bras, où est l'affirmation? Assurément il ne s'agit pas de dire qu'en voulant j'affirme mon vouloir : ce n'est pas dans l'expression de l'acte, dans la manifestation extérieure qu'il faut chercher l'affirmation : c'est le vouloir même qui doit, comme le dit fort bien M. Janet, être l'affirmation. Or, qu'est-ce que vouloir un mouvement du bras? Ce n'est certes pas l'exécuter : l'accomplissement de l'acte, M. Janet en convient avec tout le monde, ne dépend pas directement de la volonté. Vouloir un mouvement corporel, puisque aussi bien nous ignorons complètement comment il s'exécute, c'est uniquement nous arrêter à l'idée de ce mouvement, lui donner dans la conscience une place à part, écarter toutes les représentations contraires, ou simplement autres ; le mouvement réel vient après, suivant les lois générales de l'union de l'âme et du corps. Qu'est-ce maintenant qu'affirmer? N'est-ce pas aussi, après une délibération plus ou moins longue, s'arrêter à une idée, écarter celles qui la contredisent, lui conférer une sorte de réalité, la marquer d'une préférence? Envisagés en euxmêmes, dans le for intérieur où ils s'accomphssent tous deux, et où ils s'accomplissent seulement, les deux actes ne sontils pas de même nature?
Il reste une différence pourtant que nous sommes loin de vouloir méconnaître. Quand c'est l'idée d'un mouvement
Brochard. — Études. o*
^g2 PHILOSOPHIE MODERNE
, • '„<ï.A à l'esDrit la volonté ou la croyance a corporel qui s offre à ' ^^f"' ' „„^gnl lui-môme; au pour résultat de faire naître le ™°™7 directement du contraire, l'adhésion à une ^^^^ ^^^^^^ m,;, ^i impormoins, aucun effet dans le monde ^f^^^h.pas les deux tante que soit cette difff--^;;^J;37„lCo-tan^ actes d'être de même n^^-- ^ ^ J^^^^^^^^ dans le premier pendante du vouloir et de la "°y«" ^j j^ physique,
cas, il se produit un «changement dans le moP y^ ^,^^^ Ce n'est pas parce que nous le voulons^, ûu
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::u;ett: —ta^s le somnambulisme, le mouvement se produit en dehors^d^^^^^^^^^^
Des lors, il es ^^^^nsco jugement : mon bras est mû; m La vohtion n est m dans ce jug . ^^^
dans celui-ci : mon bras a ete m" • n/^" ^^^^ ,elui-ci :
bras sera mû. On P°:j"«;\ '^Xtlt 1 est impossible d'ex-
„,on bras doit ^^^^ -^^^ZS^l^ empruntés à l'ordre primer par des mots, i».e'=«*^™^'l ^,J ^^ intellectuel.
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désigner deux opérations dont 1«^ «^^ tout extrin-
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sèque. Affirmer un f-t-^f/r^Eeq^Ï existe 'pour nous.
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L%e\tu«r::atu= :l^p"é;irce qu^ nous ini accor-
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intellectuel, et nous accorderons à M. Janet qu'il faut distinguer entre l'opération qui s'accomplit dans noire pensée
T" Pf^f "°P'^ ^^'^'"^ "°"« paraît supérieur à Cor^ nejlle, et 1 affirmation par laquelle nous déclarons que l'un est supérieur à l'autre. Seulement celte opération de l'inteligence, distincte de la préférence de la volonté, nous ne 1 appellerons m un jugement, pour la raison indiquée plus haut, n, même une préférence. A nos yeux, dès qu'il y a réellement jugement ou préférence, l'entendement et la volonté s unissent : l'acte volontaire s'ajoute à la représentation. Se représenter Corneille comme supérieur à Racine ce n est pas assurément vouloir que cela soit, il n'y a pas là ombre de volonté! Mais jusque-là c'est un pur possible. En revanche, au moment où je juge que Corneille est supérieur à Racine, je choisis entre deux opinions également présentes à ma pensée; je prends un parti; je décide : et c'est là un acte de volonté. Il est bien vrai, comme le dit M Janet qu en prononçant ce jugement, je n'entends pas seulement exprimer ma préférence et mon goût : je déclare que cela est amsi indépendamment de mon goût particulier. Telle est en effet la prétention de toute croyance : mais qui ne voit qu'en réaille, je ne fais qu'exprimer ma préférence personnelle et mon goût particulier? Et il en est ainsi de tous nos jL ments : les vérités les plus absolues et les plus universels ne deviennent objets de croyance qu'en revêtant la forme de jugements individuels, acceptés et comme ratifiés par telle personne donnée. '
^J^Ltf'TJ^'■''^^'f'"'' '' '»&<5n'e««e« et si fines de Al. Janet a théorie de la croyance volontaire soulève encore bien des difficultés : examinons-en quelques-unes
On trouve chez Spinoza une théorie originale et profonde de la croyance. Les idées, suivant ce philosophe, ne sont pas comme des dessins muets et inertes tracés sur un tableau « • elles sont actives et en quelque sorte vivantes : c'est toujours une réalité qu elles représentent. En d'autres termes, l'idée et la croyance ne sont jamais séparées^ : l'analyse les dis-