partie des objets qu'embrasse cette idée n*est pas en Dieu
puisque la justice humaine, par exanple, n'existe que dans
l'homme. Yoili, au fond , ce que Bernard de Chartres
essayait de dire. En ce point, s'il l'avait assez expliqué, il
aurait eu raison. Mais Abélard ne le comprend pas, et il
ne le comprend pas à cause de ^insuffisance de sa psycUo-
aSO ÉTUmS OË PBILOSOPilIE.
logie. Il n'a pas discerné dans la raison Tidée générale de Vidée nécessaire,- la notion du genre de la conception de type idéal. Son traité De intellecHlms nous en sera plus bdÊ une preuve. Mals^ au surplus^ on peut pardonner à Âbélard de n*avoir pas aperça la Térité contenue dans le platonisme de Bernard de Chartres. Il est bien arrivé a Aristote de mdconnaitre^ dans Platon, la théorie de Tidéal, et de la confondre, choee étrange, avec la théorie de l'abstrait et du général .
D'ailleurs la philosophie doit lui savoir gré d'avoir noaseulement employé avec une dextérité extraordinaire le procédé de la généralisation, mais d'en avoir approfondi les lois et le mécanisme au point de n'avoir pas souffert que lœ règles e^ fussent violées devant lui. d'est grâce à cette science, psychologique autant que logique, de la formation par l'esprit des espèces de genres , qu'il pat dévoiler le vice radical de la théorie de la non-différence, et décourager Guillaume de Ghampeaux, en lui ôtant cet asile où s'était réfugié son réalisme aux abois.
La seconde thèse de Gvïtlamne consistait effeetivemenl à soutenir que l'universel ou le genre, par exemple rfmmanité, est tout entier iâentiqne ftams chaque individu, non plus comme substamee essentielle, mais comme substance commune àtous, nulle part diffiirente d'ette-^mème, et par conséquent indifférente. De là, la doctrine de l'iadifférence ou de la non-*différence. On pourrait en une certaine 'façon la soutenir; mais Ouiilaume la dévekfpnt de telle sorte qu'il la rendait insoutenable. Abélard laimème nous en a conservé le développement, dont voici le résumé.
« 11 n'y a autre' t^faose que Tindividu. Mus l'indi?idOt
» envisagé à diilércaitts peinte-de Yue^ devient Fespèûe^ le » jg&are et enfin le genre suprême. Soorate est un individii, > paj^e que la «ocraliVe n'est qu'en luL Oubliez la fiocratité » et ne songez qu'au sens du mot homme, Socrate devient » Tespèce. Oubliez rbumanité; faites en outre abstraction a» de la rationalitéj et de la mortalité^ Socrate devient » Vantmaly c'est<à-dire le genre. Enfin négMgez toutes ces x> formes, et ne considérez flans Socrate que la substance : » vous avez alors tiré de rindividu le gmte suprême,
ft .Fêtre. »
Coaclusion : a Socrate^ en tant que Soorate diffère de n tout ce qui n'est pas Socrate; mais en tant quhomme, il D A en soi plusieurs qualités qui^ en lui^ ne sont pas difiéi> rentes des qualités des autres hommes. Ce nou-dififérent »' qpii est en lui, c'est Yindiffirenoey c'est aussi le genre. » Donc lé genre est tout entier dans chaque individu, mais B sous Ja forme de l'indifférence : indifferenter. d
Reproduisons maintenant et apprécions la réfutation d'Abélard. D'dibovàkVindi/férence et au procédé parl^quel on prétend y aboutir, Âbélard oppose Porphyre et Boëce : Porphyre (< ), d'après lequel : « Le genre est ce qui s'affirme » de plusieurs différents en espèce, l'espèce ce qui s'affirme » de plusieurs différents en nombre; » Boëce (i), qui dit : » L'espèce n'est pas autre chose qu'une pensée coUectiTe » qui se recueille de la ressemblance substantielle d'indi** D vidu qui difierent xmmédqueutônt. Le genre «st une 9 pensée tirée de la ressemblance des .espèces. » Jtfais Abélard ne s'en tient pas à l'autorité; il y .scoute le témoignage
(4) Porphyr. Isagoge IL
(2) Bœth. Iri Forphyr, 1. I, p. «6. —Et M. de Rémusat, AM. lï^ p. 36, 37.
de la raison, il serait trop long de transcrire les syllogismes qu'il accumule contre cette troisième thèse réaliste .- mais on ]es peut ramener à ces quelques propositions : « S tout » individu est, à lui seul, une espèce], Socrate est une » espèce; si tout individu est universel, Socrate est un » genre, et s'il est un genre, il n'est plus un individu; il » n'est plus Socrate. -»
. Sous cette argumentation dont Tapparence est subtile, dont le fond est remarquablement solide, se cache, selon nous, une exacte psychologie de l'acte de la généralisation dont les partisans de la non-^Ufféy^ence renversaient la marche et détruisaient le caractère. Aies bien entendre, ils transformaient la généralisation en nne manière d*opératioQ àpricriy laquelle, par une vertu jusqu'à eux inconnue, tirait de l'individu, d'un seul individu comme principe, Vespèce, legenreetle genre suprême comme conséquences. C'était la logique se niant elle-même. Le regard pénétrant d*Abélard aperçut cette faute énorme et la mit dans tout son jour. Il vit, après ses maîtres, nous en convenons, mai^ du moins il vit avec eux, en écartant tous les voiles syllogistiques, que la généralisation repose nécessairement sur la comparaison ; que la comparaison qui saisit les ressemblances ou les différences entre plusieurs termes, exige que Viatelligence opère sur plusieurs individus, et partant, que de Socrate tout seul, il est impossible de déduire Fespèce, le genre et le genre suprême ; à moins de se faire Tétrange illusion de croire que loi*squ'on pense à Tbomme en général à propos de Socrate, c'est dans la considération du sent Socrate qu'on a puisé cette idée abstraite.
Mais la théorie de la non-différence avait un autre tort : êlie était comme l'affirme Abélard, qui l'expose, la destrac-
tion de la première doctrine de Guillaume de Champeaux . Dans celle-ciy que Ton s'en souvienne, le genre était la sub* sf anee ; bien plus^ le genre était Tessence, et les individus n'étaient^ peu s'en fallait^ que des accidents advenus à la substance commune; d'où il s'ensuivait que la plus grande réalité appartenait au genre, et, au contraire^ la moindre réalité à l'individu vivant. Dans la doctrine de Yindifférence, tout est changé : le genre perd le caractère éminent de l'essence que Guillaume lui avait autrefois conféré; il n'est plus, à sa suprême hauteur, que le fond commun, effacé^ indéterminé^ que laisse après elle la soustraction de toutes les propriétés : il est la pure et nue puissance d'Aristote; et c'est à l'individu que reviennent l'être, la réalité et la vie. C'était une capitulation complète, encore que dé» guisée. Personne ne s'y môprit : on déserta Técole de Guillaume, et il y avait de quoi chanter victoire, même pour qui n'eût pas eu ramouivpropre plus qu'ordinaire d'Abélard. Toutefois, cette théorie de la non-différence appartenaitelle à Guillaume de Champeaux et est-ce sur ce terrain qu'il fut vaincu définitivement par Abélard? M. V. Cousin a le premier soutenu cette opinion, et après lui, M. de Rémusatet M. Hauréau l'ont admise, tout en remarquant que Gautier dQ Mortagne et Adélard de Bath avaient, eux aussi , professe un certain réalisme fondé sur cette idée partici:lière de Yindifférence {\). Mais M. Ritter est d*un autre avis {î). 11 estime que, dans le texte de YHisiona calami:-
(0 M. (leRcmiisat, Abélard, t. II, p. 34. — M. Hauréau, De la philosophie scoîastique, t. I^ p. 2C4-f63.
(2; Ge4€hichte der chrïttlkhen Philosophie. Driltcr Tticil, p. 358, note 9.
taium, où Abéla?d Taconte comment il contraignit son adversaire non-seulement à modifier, mais à détruire sa première doctrine^ il faut écarter la variante indiffer enfer, leproduite en marge par d'Amboise, et conserver l'ancienne leçon individualiter. Selon le savant allemand, M. Goasin n!a pas apporté de suflisaiites preuves à l'appui de la correction qu'il introduit. Nous aurions souhaité que M. Ritter eût discuté en détail, au lieu de la juger sommairement dans une note de six lignes^ la correction proposée par rédileur d'Abélard. Nous rappellerons donc les raisons fournies par M. Cousin, afin qu'on eu apprécie Timporlance. La première, c'est que le mot individualUer^ à TeDdroit où on le place, est une naïveté ou un non-sens : une naïveté, s'il veut dire que Tunivérsel ou le genre est individuellement dans chaque individu, ce qui n'a pas besoin d'ôtredit, et se comprend assez de soi-même, comme le remarque M. Ritter {es verstehi sieh von selàst); un nonsens, si Ton essaye de Tinterpréter autrement, car alors il est impossible d'en tirer la moindre signification. Voilà doue le mot individualiter condamné, en quelque sorte, par son évidente absurdité. Que faire alors? Laisser nn blanc dans le texte? Mais un des éditeurs d'Abélard nous ofire une variante qu'il n'avait apparemment pas inventée, et qui a le double mérite de répondre exactement i Tune des théories réalistes, .et d'expliquer de la façon la pins plausible la modification que Guillaume de Champeaux apporta, d'après Abélard, à sa première doctrine. Pourquoi ne pas l'accepter? Eu vérité, il ne lui manque plus qu'un titre à notre confiance, c'est d'être retrouvée dans quelque manuscrit; et jusque-là elle nous semble très-suffisaounent établie. Avec le mot individualiter, M. H. Ritter ne se rend
QUATRIÈME ËTODE. 356
pas tout à fait compte âc la victoire qu'Alséterd prétend aYOTCTemporlée sur récdâtre de*Saiiit-Victor : cet embarras est tout naturel; le texte^ ainsi lu^ obscurcit et embrouille Umi. 'Mais, avec la variante de d'Amboise^ la lumière se fait sur Tun des points les plus curieux de cette qu'elle H^Smorable.
Au total, nous sommes convaincu qu'Abélard obtint sur leTéalisme^ représente par Guillaume de Champeaux, plus âMn-mvantage sérieux^ eft un dernier triomplie, qui fut décisif. "Nous croyons, en outre, que sa force lui vint non pas seulement de son habileté consommée à se servir tantôt de l'autorité et tantôt du raisonnement, mais encore d'un cammencement très -visible déjà d'observation et de psychologie, au moyen duquel il multipliait, diversifiait, renouvelait les textes d'Aristote, de Porphyre et de Boèce, et donnait à son argumentation cette vigueur et cette souplesse que personne ne peut communiquer à des raisons d'emprunt. Abélard parlait déjà en son propre nom; déjà il déiendalt quelque chose comme son idée ou sa découverte personnelle. Nous pourrions encore suivre la trace, ou plutôt la saillie de cette énergie naissante de Tesprit nouveau dans la polémique de maître Pierre contre "Roscélin. Mais sa critique du nominalisme se lie et se mêle étroitement à sa doctrine conceptualiste, et nous y arrivons.
Le nominalisme pur, c'est le pur empirisme, et Roscélin est, panni les scholastiques, l'ancôtre de Gondillac. Dire^ comme le premier, qu'il n'y a que des individus, objets de nos sens; ou, comme le second, qu'il n'y a que des sen-
satioBSy c^est tout un. Roecelin a-t-il enseigné dans sa ri* gueur la doctrine qa'Abélard lui attribue? Cette que^on n'est pas entièrement vidée. Nais ce qui importe et ce qui est hors de doute, c'est que l'absolu nominalisme a élé attaqué de front et réduit à Tabsurde par Abélard.
La thèse de tloscelin, telle, du moins,, que la reproduit Abélard, se ramène à cette triple affirmation : il n'y a que des individus ; au-dessus des individus, les genres et les espèceâ ne sont que des mots; au-dessous des individus^ les parties des individus et des touts ne sont que des mots et ne sont rien.
Ces étranges assertions de Roscelin et des siens (car il eut son école) inspirent à Abélard une abondance singulière d'objections, où se joue «t se déploie sa merveilleuse souplesse de dialecticien. M. Cousin a publié, dans le volume des ouvrages inédits, et traduit, dans sa belle introduction, la plupart de ces curieux arguments; H. deBémusat en a intercalé plusieurs dans son exposition de la doctrine du maître Pierre. Citons néanmoins celles d'entre ces raisons qui mettent en plus vive saillie la. verve critique et le bon sens, parfois tout français, d' Abélard.
Que les genres et les espèces ne soient rien, Abélard le nie. Il estime, avec l'autorité, que ce sont là des chosesi res. « L'autorité affirme, dit-il (4), que les genres et les » espèces sont des choses. » Boèce dit, dans son Commentaire sur Porphyre (2) : « On ne doit entendre par espèce » qu'une conception recueillie en vertu d'une ressem- )) blance substantielle sur une multitude d'individus dis-
(4) Ouvrages inédits, p. 522-524. Noas citons la tradoctioade M. Cousin, Frag. de phil. du moyen âge, nouv. éUit. p. 17 ^ (i; Boelh. in Porphyr. p. 66.
9 semblables; par genres, une conception qui résulte de la 9 ressemblance des espèces. » Que ces ressemblances soient tpi>elée$ par Boèce des choses, c^est ce que démontre claiiremeiit un passage qui se trouve un peu plus haut : « Il y a » donc des choses de cette nature dans les objets corporels » eft sensibles ; mais elles sont conçues indépendamment ^) des objets sensibles. » On comprend qu'Abélard se fonde snr cette doctrine de Boèce : il y trouvait les éléments de son conceptualisme et de son réalisme, teis que nous es-* sayerons de les démêler. Adopter et prendre à son compte le passage précédent, c'était se placer d'emblée entre les deux solutions extrêmes. Mais il fallait prouver que les genres et les espèces ne sont pas uniquement des mots Abélard n'en est pas en peine ; qu'on en juge :
« Puisque, suivant eux, il n'y a rien que des individus, » et que cependant ces individus sont exprimés tant par » (les mots universels que par des mots singuliers, animal n et homme signifieront absolument la même chose (i). » Cet argument; si brièvement présenté^ est gros de consé* quences mortelles au nominalisme. Abélard ne les a pas déduites. Ses historiens n'ont pas eu le temps de les développer. Selon nouS; les voici, ou du moins^ voici la plus grave.
S'il n'existe au mondeque desindividus, si les genres n'ont aucune réalité quelconque, et les espèces pas davantage, «haque individu devient seul de son genre. Il en résulte aussitôt qu'il n'y a plus que des caractères propres, des qualités iiidividuelles,^desattributssinguUer$. Dans un univers ainsi composé, seuls les noms propres ont un sens; les
(4) Ouvrages inédits, I. 1.
25$ ËTUDS& DE FEIL^SOFHIE.
noms communs sont impossibles, et les adjectifs changeai de signification chaque fois qu'on, les applique à. un individu diffîrent Que de^ô^t aloia la iMigue t. Eu yéxitét tts nominalistes restaient eu de^ de leurs principes, car, <m la chose signifiée disparaît, il est contre la raison de maintenir le signe. Mais ce n'est pas tout : une fois lesi genres supprimés et le langage réduit à n'exprimer que le particulier c'en est fait de la science. Âristotele savait bien, quand il écrivit ce jugement marqué à Uempreiuie de son génie : Il n'y a*de science que du général. Plaloii ravaitsa et proclamé avant Arîstote» Que l'adversaire de ReaGefia eût connu la Métaphysique et. le Théétète^ il était hoimie à développer L'argument que nous avon» tianscrit et i eu tirer, avec son habileté, sa finesse et son ironie, une victorieuse réfutation de cette doctrine, toujours combattue et toujours renaissante, qui ne voit jamais qu'eUe matche droit à la négation de la science et de la philosophie.
Roscelin prétendait encore cpie les parties d'ua tout quelconque ne sont que des mots, de la même &{{od que les espèces et les genres, m Mon maitie Roecelin^ dit Abé« » la»l (4 ), professait cette opinion insensée, qur'anmuie h chose n'ei^ formée de parties ; il réduisait à. de puismeH » les parties, comme il faisait les espèces. » Et Roscelin prouvait sa thèse par des. arguments à bu. Il disait qn'im mur u'est point une partie de la maison, parce qu'il, serat alors partie du tout bipartie de hti-méme, ce qui est insoutenable, et parce qi;œ>. en cmtre,. Is mur,.dan8 ce eas, » préeédemit luii^uème, ce qui ne se p^t eu aucune façon*
(1; Ouvrages ioédits, p. 491 : Fragm, de phil du moyen âge, p. 400 n 447.
QUATRIÈME ÉTUDE. a&9
àbélard démêle prompteiuent le sophisme caché sous C8s
deux raisonnements. « On peut dire, rép]ique*t-ii, du muf^
» qu'il fait partie de lui-même et du re^te^ mais en tant
« que réunis et j9m ensemble. Lorsqu'on dit que la manson
j» est ces trois choses, lemur^ le toit et le fondement, on ne
» veut pas dire qu'elle est chacune d'elles prises à part^
mais toutes trois unies et prises ensemble; de même le
» mur est une partie de lui-même et du reste iiémus, c'est-
s> à-dire de la maisou entière^ mais non pas de lui'-méme
» tout seul : il précède lui et le reste réunis, mais il ne se
» précède pas pour cela lui-même, car le mur a été avant
^ d'être réuni au reste. Il faut semhlablement que chaque
«> partie existe avant de fermer la collection où elle sera
» comprise. »
Eu lisant ce passage» on ne peut s'empêcher de remarquer combien Abélard est supérieur à ses adi^Bsaires. Ceux-ci,, évidemment, s'enivraieat. de lQgique> aai- point d'oublier et la logique et le bon sbos. Abélard, Im^ est maître de l'instrument dont il se sert, bien loin» à'ea ètxe l'esclave. Il met le sens commua au/-dessus de la; logique. Il retourne contre ses rivaux l'arme dont ceux-ci le menaçaient. Toutefois, telle est la mécanique fatale du syllogisme, qu'elle peut fausser et faire dévier les espdts les mieux trempés. L'intelligence d'Abélsurd s'est plus d'une fois prise à ce piège; et nous en. avons justement un exeniple dans le second des deux seuls textes que luimême nous ait transmis sur sa lutte avec Roseelin^ Dans la lettre à Tévèque de Paris, que nous avons citée déjà (f ), Abélard accuse son ancien maitre d'avoir;, {m? sa doctrine
(t)i Voir notre ppciDKn^ pan^irafi^. .
aM ÉTUDES DE MILOSOPHIE.
de b nullité des parties^ corrompa le sens des s&intes Ëeritore: cCar, à ee compte, dit-il, dans Teadroitoù » rËcriture rapporte que Jésos maogea one partie d'un
» poissoDy il devrait diiequ*il s'agit sealement d'une par- 9 tie du mot poisson, et non pas d'une partie de la cboae » elle-même. » Abélard défigure ici, sans le savoir apparemment, la théorie qu'il réfute. Selon ce qu'il nous en a Iui*mème «appris, celte théorie était non que tel individu, telle chose, telle poisson, ne fût qu'un mot, mais que les parties du poisson n'étaient que des mois. En sorte que Roscelin aurait, bon gré mal gré, fait dire a l'Écriture que Jésus mangea une partie de poissou, laquelle partie n'était qu'un mot. C'est déjà bien absurde; mais c'est assez d'une absurdité, et la subtilité agressive d'Abélard en prête deux à son maître. Tant le raisonnement dégénère aisément en sophisme, et la discussion en dispute! C'est que la logique, fût-elle entre les maios.les plus puissantes, les plus sûres et les plus délicates, n'^a par ellemême aucune force. Vigoureuse, mais indigente, il Ini faut , pour agir, le secours de richesses prêtées. Ses deux prêteuses , sans lesquelles elle meurt de misère, ce sont : la raison, qui lui apporte un trésor de principes, et TobservatioD, qui lui fournit des provisions de faits. C'est là une vérité bien conaue, et pourtant, comment se lasser de la répéter, quand on voit des intelligences comme celles de Hegel s'abandonner sans précaution et sans conditiou au dragon robuste et infatigable, mais opiniâtre et aveugle, de la dialectique? Comment, au contraire, ne pas honorer dans Abélard un de ces esprits naturellement dégagés et libres, rebelles à la routine et à toute impulsion mécanique, qui, sinon toujours^, du moina le plussouvent,
ne consentent à manier Talgèbre du syllogisme qu'après avoir examiné les données qui vont se cacher sous les signes , et avec la réserve expresse de peser le résultat final de l'opération dans les balances de la raison et de l'expérience? En effet, tandis que ses rivaux tournent dans le vide autour de l'autorité^ qu'ils interprètent en seas contrai^ et à outrance, et qu'ils écorchent de temps en temps {jmlem mcidunt^ dit vivement Abélard), notre philosophe, lui^ essaye, à ses frais, de renouveler la tradition, dont il ne possède que quelques lambeaux, au moyen d'une analyse de Tintelligence humaine. C'est ici sa critique affirmative des excès du nominalisme. Insistons sur ce point de sa doctrine et voyons quel en est l'élément personnel.
Puisqu'il est aburde que les termes généraux n'aient n? sens aucun, ni valeur aucune, quels en sont donc le sens et la valeur? Abélard s'est posé cette question, et il y a répondu dans plusieurs passages, mais surtout dans son petit traité de Intellectibus^ qui est comme une psychologie de la connaissance. Le manuscrit de cet ouvrage fut longtemps conservé à l'abbaye du Mont Saint-Michel, puis à la bibliothèque d'Avranches. M. Cousin, Tayant retrouvé en ce dernier endroit, le publia une première fois dans la quatrième édition de ses Fragments philosophiques (t. Ili, append. xi, p. 448 et suiv.), et il nous le donne une deuxième fois dans le second tome de Tédition in- 4^ des ouvrages réunis d'Abélard. Sous une forme brève et sèche, cet écrit contient ce que nous appellerions aujourd'hui une théorie des facultés de l'intelligence, et, comme conséquence, une théorie des intellects, ou concepts, ou idées générales, c'est-à-dire une étude des universaux pris
361 ËTUDfES DE PHILOSOPHIE.
et envisagés dans notre entendement. C'est là qu*apparali en son ensemble le conceptnalisme d'Abélard , et qu'il se distingue nettement du nominalisme, avec lequel on ne pourra plus le confondre désormais.
Et d'abord, quel prix faut-il attacher à sa théorie des faicultés de l'entendement, et cette théorie lui appartient-elle? Pour distinguer les intellects ou concepts de tout ce qui n'est pas eux, Abélard compte cinq choses, dont il convient, dit-il, de les isoler : le sens, l'imagination, Testimation, la science et la raison. (4 ) Cette liste defacultés est celle-là même qui se lit au troisième livre du Traité de l'Ame d'Aristote (2), qui y distingue rimagination de la sensation, de l'opinion, de la science et de Tintelligenoe. Abélard n'avait pas le Traité de VAmCy et Boèce, dans lequel il étudiait Aristote, et qui connaissait et cite le de Anima, quoiqu'il ne l'ait pas traduit, ne semble avoir reproduit nulle part, dans son ensemble, la série de facultés dont il s'agit. Nous la lui avons vainement demandée, après M. de Rémusat. Tout ce qoe nous avons pu découvrir c'a été, en plusieurs endroits divers, des phrases où Boèce établit, en eflTet, entre les facultés notées par Aristote^ les mêmes différences à peu près qu'Aristote et Abélard. Au contraire, on rencontre, à la fin de la première partie dés Seconds Analytiques (S), une autre classification des facultés de la connaissance, qui est aussi dans la Morale à Nicomaque (4), et que Boèce
(1) De Intellecttbus, P. 733 et suiv.
(t) Ch. m, § 6, p. 284 de la tradactioo de H. Barthélémy SaiffUHi-
laîre.
(3) Derniers AnaJytiq,,\\y. I^ ch. xxxui, §8 : tradaction de M. Barthélémy SainUHilaire, p. 486.
(4!) Morale à Nicomaque Ilv. VI, ch. ii, § 4 ; tradactlon de M. B. S. Htlaire^ p. 198.
répète exactement daos son interprétation des Analy^
tiques (4). Cette autre liste, qu'Aristote ne s'est pas occupé
de concilier avec la première, comprend le raisonnement,
renten dément, la science, Vart, la prudence et la sagesse.
11 ne serait pas difScile de prouver que, de ces deux classi-
ficalions, celle qu'offre le Traité de VAme est, à plus d'un
égard, supérieure à celle des Analytiques et de la Morale
à Nicomaque. Eh bien ! c'est précisément la meilleure
qu^Abélard a adoptée, quoiqu'il lui ait peut-être fallu la
reconstruire, tandis que l'autre se présentait à lui toute
prête. 11 nous sera permis, sans doute, de voir là plus de
choix que de hasard. Abélard n'a pas inventé cette énumé-
ration, très- remarquable, de nos principales puissances de
connaître; mais il a su la préférer à une autre qui valait
moins, et, en outre, il l'a énoncée dans un ordre qui répond
à la marche de l'esprit s'élevant de l'individu à l'universel .
Ce mérite n'est pas énorme; mais nous pensons qu'il est
bien à lui, et qu'il témoigne de l'usage habile qu'il faisait
de la tradition.
Nous croyons qu'il est encore plus lui-même, quand, de l'étude comparée de l'inteDect et des autres facultés qu'il a admises, it fait sortir la réfutation de la doctrine manifestement sensualiste de Hoscelin. Non, certes^ que cette comparaison méthodique et suivie lui appartienne en propre; Boèce la lui a fournie^ et Aristote l'avait fournie à Boèce. Nous avons conféré Abélard avec Boèce, Boèce avec Aristote, et nous nous sommes assuré que, presque sous chacune des phrases du de Jntellectibus, on pourrait mettre une phrase à peu près identique des Cûtégories, de
{4) Boèce. p. 544.
j64 ÉTUDES DE PHILOSOPHIE.
VBerrneneia et des Analytiques, et même quelque réminiscence à peine altéréej^ quoique indirectement transmise^ du l'raité de l'âme et de la Métaphysique. Mats Boèce, après tout, interprète et compile; Abélard^ lui, trie et coordonne. En outre, les rivaux d'Abélard avaient à leur disposition ces menées ressources péripatéticiennes. Qu'en faisaient-ils? Tantôt ils mettaient l'autorité à la torture; tantôt^ quand elle leur résistait trop, ils disaient qu'elle avait menti. Bref, leur moindre violence à Tégard d'Aristote était de forcer son principe, si profond et si vrai, qu'il n'y a de substance première et de réalité vivante que dans rindividu, et d'en conclure qu'il n'y a ni genres, ni idées générales, mais uniquement des individus sensibles et des idées de ces individus acquises par la seule sensation. Aux mains d'Abélard, la logique d'Aristote et le peu qu'on entrevoyait de sa psychologie rend des conséquences toutes contraires et remarquablement justes^ bien qu'insuffisantes.
Abélard ne souffre pas que l'on professe que nous n'avons qu'un seul moyen de connaître : les sens. Au-dessus du sens^ il place l'intellect, et il distingue l'intellect des sens et de l'imagination. Le sens, dit-il, est la perception d'une chose corporelle, et cette perception exige un organe corporel, l/intellect, c'est-à-dire la pensée même de l'âme, n'a besoin ni d'un instrument corporel, ni même de la vertu effective d'un objet réel qui le fasse penser; la preuve, c'est qu'il pense, c'est qu'il conçoit également des objets existants et non existants, corporels et non corporels, des choses passées et futures, et même des êtres qui ne seront jamais, tels que des centaures, des chimères et des sirènes. De plus, le sens n'a aucune puissance de ré-
fléchir sur les êtres, ni d'en saisir la nature essentielle ; ce que fait le seul intellect en s'appuyant sur la raison. Quant à Fimaginalion, comme elle n'est qu'un certain souvenir du sens (guœdam senstÂS recordcUio), Tintellect en diffère autant que du sens lui-même.
Mais Aristote et Boèce vont plus haut et plus loin et Abélard n'a garde de ne pas les suivre. Après eux, il proclame avec empressement qu'il existe une intelligence que bien peu d'hommes possèdent^ qui n'appartient qu'à Dieu ' seu1> et qui dépasse tellement les sens et l'imagioation, qu'elle s'exerce sans leur concours, et que,, par elle, rien ne se présente à l'esprit que ce qui est intelligible et concevable « Mais il est clair, ajoute Abélard, qu'en
» Dieu il n'y a ni sens ni imagination, puisque ce ne sont là
» que des perceptions confuses de l'âme, mais qu'éternel-
> lement Dieu contient tout dans son intelligence, et que,
B pour Dieu, si nous y pensons bien, concevoir et savoir,
B G^est tout un. Voilà pourquoi Boèce dit que cette intel-
B ligence se rencontre dans très-peu d'hommes et que,
» selon Aristote, elle ne brille jamais pendant la vie pré-
n sente, si ce n'est pour celui que l'excès de la contempla *
» tion élève jusqu'à une sorte de révélation divine. Et
» nous croyons que cet essor de l'esprit, Aristote l'appelle
» science plutôt qu'intellect, et qu'il ne faut pas le nom-
n mer une puissaiicede Tàme humaine, mais une puis-
» sance de l'âme divine. L'âme, en effet, issue de Dieu^
» revêt Dieu, en quelque sorte, et, quand, en nous,
B l'homme s'évanouit et meurt, Dieu parait (4). » Dans
ces dernières lignes, où Abélard reconnaît et recueille avec
(4 j De Inlelleetibus^ édit. V. Cousin, p. 737, tom. poster.
366 ÉTUDES DE PHILOSOFHIË.
une noble avidité le plus pnr de la pensée aristotélique, M. de Rémusat (i) croit apercevoir un souvenir du Timét plutôt que du de Anima, ou peut-être un reflet du troi^èjne livre, chapitre cinquième du dernier ouvrage. Pour nous, sans nier ces analogies, il nous semble que la forte doctrine dont Abélard reproduit l'empreinte un peu eflkcée, est surtout au Traité de PAme, livre premier, chapitre quatrième, et dans les lignes imposantes que voici : « Quant » à l'intelligence, elle semble être dans Tâme comme une » sorte de substance, et ne pas pouvoir être détruite (î). » Aussi cette chose (le corps) étant détruite, le principe ne » peut ni se souvenir, ni aimer; car aimer, se souvenir, rt n'était pas de lui; c'était de eette chose commune qui a » péri. Mais Tintelligence est peut-être quelque chose de » plus divin, quelque chose d'impassible (3). »
Nous voyons encore cette grande leçon suivie par Abélard, d'après Boèce, dans le douzième livre de la Métaphysique , chapitre septième : « Il y a donc identité entre l'in- » telligence et Tintelligible; car la faculté de percevoir » rintelligible et l'essence^ voilà Tintelligence ; et l'actua- » lité de l'intelligence, c'est la possession de l'intelligible. » Ce caractère divin, ce semble, de l'intelligence se trouve » donc au plus haut degré dans l'intelligence divine, et la » contemplation est la jouissance suprême et le souverain » bonheur (4). » Certes, être frappé de ces lueurs de la science antique, alors même qu'elles n'arrivent qu'à tra-
(4) Abélard^ t. I, p. 489, en note.
(â) Traduction de M. Bartbélraay Saint-Hilûre, p. 444.
(3) Ibid., p. 44S, 6 6è voû; Wcd; Oeioxepôv ti xat ànaOéç é^Tiv. Edit. TrendVîlenburg, p. 23, 1. 7.
(4) Traduction Pierron et Zévort, t. II, p. 223.
QUATRIÈME ËTUDE. 367
ess^ le Toile épais d'une interprétation qni les éteint près- [tie ; les rassembler et les concentrer sur Tintellect, afin feu mieux marquer le haut caractère et de le distinguer par A mdiealement de la perception sensible, c'est assurément le trait d'un génie philosophique, qui ne fait, nous TavevLiMOB, que retrouver, mais qui en d'antres temps eût ioveaté. Gomment Abélardme &'est-il pas avancé davantage, sur les pas d'Àristote^ dans cette large voie qui menait au GtMieeptualisme en Dieut Gomment s'est-il arrêté au toneeptualisme incomplet qni^ bien qu'en disant que Dieu conçoit et sait tout, n'affirme Tidée des genres que dans Vintellectde l'homme? Nous tâcherons plus basdeTexpliquer.
Mais notons tout de smte qull a très-bien compris que» dsns^notre intellect, il y a des concepts (nous dirions aujourd'hui des idées), des genres et des espèces qui, loin d'être des représentations sensibles,, nécessairement produites par tel individu psfftieulier^ contienncmt plus et moins que la représentation sensible, et n'en sont pas pour cela moms vrais. Ses adversaires disaient : « Lorsque vos B sens perçoivait un homme; il est nécessaire que ce soit » celui-ci ou celui-là, quelqu'un ou quelqu'autare; car tout A homme est celuinn, celui4à, ou un autre. De même, n notre intellect procède à la façon de nos sens ; et si vous « conceveï l'homme, il est nécessaire que vous conceviez » celuif-ci^ celui-là on un sotre. Car homme ne signifie 1» rien, si ce n'est un certain homme déterminé. Partant, » quiiconque aie concept de l'homuie, a certainement le » concept d'un certain homme, I0 concept de ccdui-ci ou » de celui-là (I). » — « Cela est manifestement faux, » ré-
(1) De Intellectibus, édit»Y. Ooosia, tom. poster, p. 760.
pliqae Abélard. Et il le prouve par d'excellents exemples: « Si je dis : Une cape est désirée par moi> ou Je désire lue » cape, quoique toute cape réelle soit celle-ci ou celle-là, il » ne s'ensuit pas du tout de là que je désire telle ou telle » cape déterminée (4). » Et, un peu plus loin : « Non^ il » n'est pas nécessaire, pour que je conçoive liiomme, on B pour que j'aie quelque concept par lequel je conçoive la 9 nature humaine^ il n*est pas nécessaire que je pense à tel » ou tel homme en particulier, car il y a mille concepts » différents dans lesquels entre la conception de la nature » humaine (2)... v
Ainsi, premier résultat établi par l'observation psychologique, il y a des concepts universels dans notre intelligence, et ces concepts ne sont p^ des représentations d'ëtses individuels. Mais alors, que sont-ils et que valent-ils^? Ils sont, m un sens, quelque chose de plus que la représentation sensible ; en un autre sens, ils sont quelque chose de moins, et, cependant, quand ils sont légitimement formés, ils sont vrais.
Le concept universel est quelque chose de plus que la représentation sensible^ alors même qu'il la présuppose. En effets et Abélard Ta déjà dit au commencement du traité de Intel lecttbus fie concept contient une notion de lanatnre essentielle de Tobjet, notion que Tintelligence se crée en s'appuyant sur la raison. Cela est vrai. Il est regrettable, toutefois qu'Abélard n'ait pas su décrire, au moins grossièrement, le rôle que joue la raison dans l'acquisition du concept. Faute d'une analyse quelconque de ce travail rationnel, son assertion reste sans preuve.
(4) De Jntelleetibus, édit. V. Cousin, tom. poster., p. "/ôO. (î) Ibid., p. 751.
M^s il expose fort bien comment le concept universel contient moins que la représentation sensible et peut néanmoins être accepté comme vrai. Il avoue qu^aucun concept de genre ou d'espèce ne donne la ehose^ re«, telle qu'elle est. Il y a^ d'après lui, deux sortes de concepts universels : Tun par abstraction^ l'autre par soustraction. Le concept par abstraction est celui qui conçoit ou bien une nature formelle, la nature d'une forme sans aucun regard à la mati^ qui lui sert de sujet, ou bien une nature (essentielle) quelconque^ à rexclusion de tous les individus distincts qui en sont revêtus. Il est évident qu'un tel concept ne donne pas la chose comme elle est^ puisqu'il sépare les formes des matières, les natures de leur sujet de fondation^ et que cette séparation n'existe pas dans la réalité. Le concept par soustraction est le fruit de l'opération inverse ; rintelligence l'obtient lorsqu'elle soustrait le sujet qui réside sous les formes, et considère ensuite celui-là à l'exclusion de celles-ci. Il est encore évident que ce concept présente la chose autrement qu'elle n'est ; car^ de même que le concept par abstraction, il me fait concevoir, en tant que divisées, les choses qui ne subsistent pas séparément : par Yxm, en effet, j'envisage séparément la matière ; par l'autre, c'est la forme que je considère isolément : < modo videlicet solam materiam per se, modo solam at- » tendo formam (1). » Mais quoi? s'ensuivra- t-il de laque les concepts universels soient faux? Point du tout : sans doute, ils donnent la chose autrement qu'elle n'est; mais certes, ils ne conçoivent pas autre chose que ce qui est ; au contraire, ils conçoivent cela même qui est^ mais envisagé
0) De IrUeUecHàus, p. 746.
a70 ÉTUDES OË PHILOSOPHIE.
dans son fond et dans son essence : « Nihil utique oHudy sed idem penitos essentialiter (4). » D'aillears^ qu'on y songe : il n'y a pas nn seul objet, un seul être que nous connaissions absolument tel qu'il est, et en embrassant toute sa nature et toutes ses propriétés. Et si tous récusez l'intellect bumain tontes tes fois qu'il conçoit une chose autrement qu'elle ne subsiste dans la réalité> si tous le taxez alors de yanité et d^impuissance^ tout intellect bu* main sera à jamais> de Totre propre ayeu, impuissant et vain (f).
Nous ne savons si nous sommes en ce moment dupe de l'illusion que subissent parfois ceux qui vivent quelqœ temps dans l'intime commerce d'un auteur, mais cette discussion d*Abélard est à nos yeux d'un prix réel et d'un sin^ gulier intérêt. Et en parlant ainsi , nous croyons être sâr de ne pas le surMre. On a souvent accusé Aristote d'être sensualiste. Volontaire ou non^ o^était là une injustice. Mais enfin^ quiconque a |»ratiqué les ouvrages de ce philosophe sait de reste que des esprits neufs et médiocrement expérfmentés peuTent s'y méprendre, et quela méprise deTient encore plus excusable quand ceux qui y tombent ne possèdent qu'un Aristote incomplet. Que si^ àtoutesces causes d'erreur, s'ajoute chez le lecteur un penchant malheureux pour l'explication de la connaissance au moyen de la seule sensation, on peut pariera coup sôr, qu^Aristote, mal compris et défiguré; sera interprété exclusivement dans le sens du pur empirisme. Nous faisons là Thistoire du nominalisme radical, duquel il est juste de dire, en empruntant un mot de M. Cousin, qu'il est « la plus mauvaise scholas-
(4) De IntellecUbM, p. 746; (2) Ibid., p. 747.
QUAimUiCME ÉTUDE. 374
tique péripatéticienne (4). p Ov, placé dans les mêmes condilionsy n'ayant, lai non plus, qu'un Aristote tronqué, Abélard suit constamment le chemin contraire. Il a vu âaais Boèce^ il a recueilli et il transcrit ce principe d'Âmtote^ que toutes nos connaissances ont pour premier poûBt de départ la sensation : <c Quippe, ut longe supra meumûmus, tota hunuma notitia a sensfln» surgit (2). » Maia^ bien loin de s'enJE^mer dans ce yestibule de la théorie péripatéticienne et de s'obstiner à soutenir que la maison ne ft^étend pas plus loin, il parcourt tous les endroits ouverts et accessibles de Tédifice, il devine de son mieux <pi€dque8-uns de eeu qu^il ne voit pa»; bref, il comprend Aristote exactement, ainon complètement^ et il tire de ce. fu^U sait du nsaitreune réfutation du sensualisme) laquelle iraut encore aujourd'hui contre la doctrine de Condillac. a Si toute eonnaissance, a dit M. Cousin, n'est vraie que » par la vérité de la représentation, c'en est fait de la vé* T^ rite de la connaissance (3). » C'est prédsément ce qu'A* béhiffd répond aux nominalistes dans le passage iade Ith telleetihu» que nous avons twt k l'heure traduit et cité. Ainsi, au douzième siècle, Abélard accomplissait, selon ses forces, uoe partie de cette t&che rationaliste q«e nos maîtres du dix-neuvième ont mis leur honneur à poursuivre. N'est'il pas digne, à ce titre, de toute notre attention, et même de quelque chose de plus ?
{\) Philosophie senêualiste, 3« éditù p. 89.
,(ft) De IrOelleclibiUy p. 747* (3) Philosophie sensualiête, 3« éJit. p. 88 .
37a ÉTUDES DE PHILOSOPHIE.
Et pourtant Abélard a été n<«iiDaliste. On l'en a accusé de son temps ; on Ten accuse encore aujourd'hui. S'il n'esf , i aucun degré, permis d'être nominaliste, Abélard a eu tort; mais sll est une mesure de nominalisme qu'approuve la raison, et si Abélard est resté dans cette juste mesure, la critique lui doit des éloges, et nous ne les lui marchanderons pas. Peut-être a* t-il donné sur ce point une uouTelle preuve de retendue de son esprit.
Pour résoudre cette question par nous-même, nous aurions eu besoin d'avoir sous les yeux le manuscrit des Glosmlœ super Parphyrium, qui sont bien un ouvrage d'Abélard, et que M. Ravaisson a eu le talent et le bonheur de découvrir il y a déjà longues années. M. Cousin et M. de Rémusatont, au nom de la science, ad juré Féminent auteur de V Essai sur la Métaphysique d'Aristotey de livrer au public sa découverte. Nous joignons, sans trop d'espéfance, notre faible voix à celles-là. Mais, en attendant, nous nous en rapporterons à l'analyse des Petites gloses que M. dé Rîimusat a insérée iam son Abélard (t) et que M. Cousin a publiée en partie à Tendrôit de son édition (Si) où il eût désiré mettre le texte même. Nous déclarons nous fiei' sans crainte à cette belle exposition, où M. de Rémusat a réussi à concilier les intérêts de la science et les deiroirsde l'historien avec la délicate loyauté du dépositaire.
On verra tout à l'heure, et d'après les Petites gloses, comment la question des universaux portait dans ses flancs
(l)T. II, p. 93 et suiv.
(î) Tum. poster, p. 756 ei seq.
QUATBIEHE ËTUCE. 373
\ problème de Tidentité universelle, si bardiment résolu e nos jours par les écoles panthéistes. Ne parlons, pour le moment» que du nominalisme d'Abélard.
Il n'y a plus moyen maintenant de confondre ni peu, ni eaucoup, la pensée d'Abélard avec la thèse attribuée à U>sceUn. Aussi bien celle-ci, au x\V siècle, ne s'appelait las nominalisme, mais doctrine des mots ou des voix: ententia vocum. A en croire Jean de Salisbury, il y avait m autre système, daus lequel Tauteur du Polycralicm dit [ue son cher Abélard se laissa surprendre en s'attachant iortout aux discours, sermones intuetur (4). Ce témoignage »t confirmé par plusieurs textes, mais singulièrement par un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford, où se lit une ^pitaphe d* Abélard, publiée par Rawlinson dans son édition des Lettres (%), et citée par M. de Rémusat (3). Quoique celte épitaphe soit désormais très-connue, qu'on nous permette d'en transcrire les cinq premiers vers :
Hic docuit voces cam rébus sigaificare, It docoit Yoceft rts signiflcando notare; Krores geDerum correxit, Ha speciorum Hi'^ eenut et species in sola voce locavit, Êgeitus et species sermones esse notavit.
De ce3 v^.rs, les deux derniers attribuent à Abélard une doctrine exclusivement nominaliste, et s'ils nons étaient parvenus seuls, ils seraient un embarras plutôt qu'un secours. Mais remarquez que les trois premiers y apporten une restriction très-importante. Us veulent dire, sans la moindre obscurité, qu' Abélard admettait les mots, les
0) Jean de Salisbury, folycrat, liv. VII, cb. xii.
(«) Undres, 4748.
(3) Abélard, t. U> p. 404.
374 ÉTUDES DE PBLOSOTHIE.
vmz, les discoars sorUml, comme expression des genre» 41 des esptees^ mais à la oonditioo de signifier les genres^ les espèces à titre de choses et d'olqets, voees cum rttàys m gnificÊre, voceg re$ signifieamb noiare. Et c'est 'seiilemai& ea ce sens qu'il mit les genres et les espèces dans les bmII et dans les discours. VoiM nn nomînalisme bien nûtg^ bien corrigé et bien rai^»roché de la i^érité. it
La Dialeetiqhie nons montre ce nominalisme circonserii dans les mêmes Hmîtes et aTec le même soin. Ce texte précienx n'a pas échappé aueonp d'œil de M. Rémnsat, tf notre devoir est de le reprodmre \à, non-seulement afin d'éclairer le point qui nous occupe, mais encore pour avertir, par Texempie d'Abélard^ c^t^mis esprits, qne la philosophie est tftt ou tard obligée d'appeler à son ai(fe l'étude de la nature. <r L'unique fonction de la Logique^ dit 1» Abélard, est, en pesant la valeur des mots emplo7é8> » d'établir par la discussion dans quel sens le mot est eoa- » ployé dans chaque discours ou énonciatîan. Mais la fonc- » tion de la Physique esA de rechercher si la nature de la » chose est d'accord avec renonciation, et par conséquent, » si la propriété de la chose est telle ou non qu'elle est x> énoncée. Ainsi, de ces deux sciences, l'une est néces- » saire à l'autre. En eflfet, pour que l'élève en logique sache » ce qu'il faut entendre par les mots, on doit, première- » ment, rechercher (avec lui) quelle est la propriété de la » chose. .... Et, lorsque la nature des choses aura été perçue, » on distinguera la signification des mots d'après les pro- i » priétés mêmes des choses (i ), etc. » Conclusion évidente : Le mot n'est pas un pur mot; le discours n'est pas un vaio <
(1) Ouvrages inédits, Dialeefica, parstertia, Topkê, p. 964.'
QUATRiKBfE ÉTUDE. 375
. Le discours^ qu^il exprime le genre ou l'espèce^ a B iralenr, eelle-li même que ]ui donne la nature réelle la cliose exprimée et con^e^
Passons maintenant au Petites stases. A prendre le c(»n- Moicement de ce traité, tel que l'analyse M. de Rémusat^ i ixominalisme presque pur semble s'en dégager. Abélard^
I effet, après avoir défini rnniversel, comme Aristoto; ce si est do sa nature attribuable à plusieurs^ en tire cette ïnséqttence que ni les mots^ ni les choses ne sont univertls, mais seulement les discours. Les choses, dit-il, ne Tut pas des universaux^.car il répugne qu'une chose soit l&rniée d'une autre chose^ un objet d'un autre objet (par OLempIe, que Platon soit affirmé de Socrate)^ puisque^ dans ;etle hypothèse, la même ebose se retrouverait en plusieurs^ :s& qui est absurde. Les mots non pliH^ ne sont pas universels en tant que mots, car le son vocal pris en lui-même^ et Bn tant qu'on le prononce^ est toujours tel son particulier.
II reste donc que le seul univen^l soit le discours^ lequel seul comprend tout le défini/ parce que seul il est prédicable ^ sermo' prmdieabilis , c'est-à-dire affirmé do plusieurs.
Jusque-là, ainsi qu'on l'a remarqué, nous ne voyons guère qu'un nominahsme plus large^ à la place d'un nominalisme plus étroit, mais rien d'acceptable. En allant plus avant, la pensée d' Abéhrd s'approfondit et se justifie. Oui* le seul discours est le genre, poursuit-il^ mais parce que l'on y attache une signification générale. Les genres et les espèces sont^ lors même que je n'en dis rien et que je me tais. Mais si j'en parle au moyen dit discours^ mon discours signifiant le genre^ devient ainsi l'universel exprimé.
Voilà un premier pas vers la vérité. Si nous entendons
bien H. de Rémusat^ Abélard avaDce encore. Dans les Gkà iulœ, comme dans le de Intellectibus, il examine la n^dM des concepts généraox et il prononce que , bien que tm concepts ne donnent pas les choses telles qu'elles sont, fls sont valabl^s et embrassent des réalités existantes. Le conceptnalisme d* Abélard rejoint ici son nominalisme, l'enveloppe, l'absorbe; le concept universel, fondé en réalité sur les choses elles-mêmes, apparaît comme la signification intellectuelle sans laquelle ]e discours ne serait rien; et, ainsi le nominalisme prétendu de notre auteur se ramène à sa doctrine, relativement personnelle et d'ailleurs vraie, des concepts.
Au surplus, il nous serait aisé d'apporter d'autres textes à l'appui de cette façon de comprendre la théorie des dûcoun, senteniia sermonum. Ce n'est, au fond, ni un nominalisme, ni, qu'on nous passe le mot, un sermonisme; c'est un embryon de système des rapports du langage général avec la pensée ou l'idée générale. En beaucoup de notables endroits, Abélard insiste sur l'extrême importance de la signification que donne aux mots celui qui les prononce, signification qui, après tout, est le suc, la moelle unique du langage. A ses yeux, la vraie définitiou (et la définition est une sorte de discours) est celle qui exprime entièrement la vertu même et la nature du défini : quœ ex intégra vim et proprietatem definiti exprimit (1)« A ses yeux encore éclairés par la doctrine d'Aristote, a tout homme est natu^ » rellement capable de prononcer des mots, mais tous ne » sont pas capable d'y mettre le vrai sens; ceux-là seuls D le peuvent , qui connaissent la valeur à imposer aux
(4) Tlieologia chrisliana^ p, 486, tom. poster, éd. Cousin.
termes (4). t> Cette préoccupation constante de la signiication exacte et essentielle des mots a été constatée par 'auteur de l'épitaphe déjà citée :
Significativum quid sit, quid significatum, SignificaDS quid sit, prudens diversificavit. , Hic quid res essent, qui Toces significarent.
Par une pente irrésistible^ Abélard passa des mots généraux aux idées générales; puis^ des idées il s'avança jusqu'aux choses : quid res essent. Le subjectif le porta jusqu'à l'objectif. Nous venons de voir qu'il eut son nominalisme et son conceptualisme à lui. Il eut aussi son réalisme. Lequel?
Abélard est-il réaliste^ et s'il l'est^ dans quelle mesure r est-il ? Telle est la double question à laquelle nous voudrions essayer de répondre dans ce paragraphe, en nous appuyant sur les textes que nous offre abondamment la belle édition de M. Y. Cousin^ en nous éclairant à Toccasion des lumières que M. de Rémusat a répandues sur ce sujet difficile et obscur^ et enfin en ajoutant nos efforts personnels à ceux des critiques éminents qui nous ont préparé la voie.
Mais, avant de nous engager dans cette recherche^ sachons bien ce que c'est que le réalisme. De récents débals esthétiques ont détourné ce terme de la signification que la scholastique lui avait donnée. Dans Tart y l'extrême
({) Theolfigîa christiana, p. 489. tom. poster, éd. Cousin.
réalisme^ quand il est conséquent^ va jusqu à soutenir q^ toute réalité quelconque» prise au hasard, mérite^ paroeH seul qu'elle est, d'être peinte, décrite, représentée, tandi| que ce qui est conçu en dehors des objets individuels iy titre de beauté générale ou dldéal, n'est rien et ne vautpâii qu'on s'en occupe. Au contraire^ en métaphysique, le, réalisme extrême attribue l'existence la plus haute et la plus vraie au genre le plus élevé, à l'abstraction pure, et n'hésite pas à prétendre, comme Tosait Guillaume de Ghampeaux, que la rationalité, par exemple, n'en existerait pas moins réellement et en substance, alors même qu'elle ne serait nulle part dans le monde des individus vivants . En deux mots : le réalisme esthétique est la nation radicale et excessive de l'idéal dans Tordre du beau, et le réalisme métaphysique est l'affirmation excessive de l'idéal et du genre dans Tordre du vrai.
Toutefois, dansTart, et en deçà de l'excès que nous avons marqué, il y a un réalisme modéré et raisonnable. Celuici, que tous les poêles et tous les artistes de génie ont pratiqué sans fracas, étudie attentivement la nature réelle sauf à Tennoblir par le prestige de l'idéal ; réciproquement, il aime, cherche et conçoit Tidéal, mais en même temps, il sait y infuser le sang et la chaleur de la vie individuelle. De même, dans la sphère de la métaphysique, il y a un réalisme tempéré, que la raison circonscrit et que lascience accepte, ou, du moins^ incline de plus en plus à accepter. Autant le réalisme signalé précédemment est étroit et exclusif, autant celui-ci est large, compréhensif et conciliant. Au lieu de se perdre dans les espaces vides de h logique où manquent également le sol ferme, Tair respirable et les cimes élevées, le réalisme tempéré, tout en
QUATRIÈME ËTUDE. a79
à la logique sa juste part^ cherche, par l'observation s Êtres particuliers réels et vivants, la notion de l'indijRi i par la comparaison des caractères génériques survi* mt aux individus et contenus dans d'infranchissables mites, il détermine la notion de l'e^ce et celle du genre; atr l'étude de la nature divine» il poursuit et atteint, au mx même de Tinielligence imtinie^ les modèles que opient et les cadres que se tracent et respectent les forces ^liyaîqiies et psychologiques dont Tensemble forme l'univers. En prenant tour à tour et en reprenant plusieurs fois ses routes diverses^ le vrai réalisme métaphysique aboutit, >u, selon nous, semble devoir aboutir aux trcâs' conclunous suivantes :
Premièrement : les geaires et les espèces existent dans la nature en tant que collections d'individus génériquebient et spécifiquement semblables. Tels sont le genre animal, l'espèce homme.
Secondement : le genre et l'espèce existent dans chaque inârvida de l'espèce et du geni», en tant que tout individu uait avec les caractères essentiels du genre et de Teispèce ; conserve ces caractères aussi longtemps qu'il vit, et transmet ou est apte à transmettre ces caractères à d'autres individus qui sortent ou peuvent sortir de lui. Ainsi, quoique ni aucun genre ni aucune espèce ne soient totalement en substance dans chaque individu; quoique ni le genre animal ni l'espèce homme ne soient compris tout entiers en substance dans Descartes, le genre animal et Tespèçe . homme sont dans Descartes tout entiers formellement. Eu effet, il saute aux yeux que si un seul des caractères de ranimai, ou un seul des caractères de Thomme manquait à Descartes, Descartes périrait. De sorte que, par la forme.
sinon par la substance, le genre et l'espèce existent rédki ment dans chacun de leurs individus. Ajoutons ton! m suite que la forme du genre ou de Tespèce n^en est pa^ toujours et nécessairement, TidéaL II n'est pas uû seul homme vivant qui ne réunisse fous les caractères de ky nature humaine. Par là l'espèce est dans tous formelle^ ment. Mais presque aucun homme^ et peut-être aucun, ne présente ces caractères portés à leur suprême degré ; d'où il résulte que Tidéal, c'est-à-dire la perfection du genre et de l'espèce, n'est dans nul individu.
Troisièmement : ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes ne sont cause première de la forme générique et spécifique qu'ils reçoivent, conservent et transmettent. Ils la reçoivent sans la choisir, et, à Texception de Thonuoe, la g&rdent et la communiquent ou sans la connaître, comme font les végétaux, ou, comme les animaux, saos savoir ni pouvoir la modifier dans son essence. L'homme lui-même, quoique sa raison l'initie à quelques-uns des desseins de la Providence, quoiqu'il exerce sur la nature et sur lui-même un empire étendu, l'homme lui-même ignore, tout en célébrant, le mystère inefiable qui le &it renaître dans son enfant ; et s'il lui a été donné de varier artificiellement les couleurs et le» proportions des fleurs, le volume, la saveur et le parfum des fruits, la taille, le plumage et la fourrure de certains animaux, jamais jusqu'ici sa puissance n'a su lirer ni un palmier d'un gland de chêne, ni un aiglon de l'œuf d'un passereau, ni m> homme semblable à lui des flancs d'un quadrumane. Dieu seul est le créateur, le dispensateur, comme il est l'incorruptible gardien du genre et de Tespèce. Puisqu'il crée te formes essentielles, il les conçoit, et cette conception ne
;ut pas ne pas être éternelle. Le genre et Kespèce sont ïtkc éternellement en Dieu, à titre de conceptions de sa ison, et réels de la réalité même de la pensée diirine. En somme, une triple réalité doit être attribuée anx dnres et aux espèces : 1* La ^alité substantielle et colîcti^e des groupes naturels d'individus semblables; S* la éalité de la forme générique et spécifique dans Tindividu; r*" la réalité rationnelle du type générique et spécifique lans la pensée divine. Le vrai réalisme métaphysique nous tarait se réduire à ces trois propositions. Hors de là, et laaf erreur de notre part, il est en excès ou en défaut.
Ces considérations préalables étaient nécessaires, on le
comprendra, tant pour éclairer d'un jour un peu moderne
le réalisme d'Abélard que pour expliquer et justifier la
critique à laquelle nous devons le soumettre. En exposant
cette doctrine contestée et souvent fuyante, nous tenons à
kXvB clair; en Tappréciant, nous voudrions être équitable.
Dans les deux cas, si nous nous trompons, nous désirons
qu'on puisse apercevoir aisément notre erreur et nous la
signaler.
Plus nous avançons dans notre examen, mieux nous mesurons l'important service que M. Y. Cousin a rendu à l'histoire de la philosophie en publiant le fragment sur les Genres et les Espèces. En Tabsence dé ce document précieux, il serait peut-être difficile de nier, mais à coup sûr il serait impossible d'affirmer et d'établir pièces en main ce réalisme d'Abéiard que nous penchons à considérer comme sa dernière pensée. C'est principalement à Taide de ces quelques pages que Tesprit souple et pénétrant de M. de RÎémusat a su opérer, dans les trois premiers chapitres de son second volume, un si habile débrouillement
de la question des universaax telle que Fa traitée li douzième siècla. C'est donc là que, nous aussi, nous preu drons notre pi as solide point d'appui, sans négliger tout»
fois de très-importants passages de la Dialeciique el di
VHexamiron qui confirment et même développent k sens du grand texte retrouvé par M. Cousin dans le fimA de Saint-Germain.
Toute erreur quelle qu'elle soit a son origine dans m vice de méthode. Le procédé vicieux du réalisme ahsdn de Guillaume de Ghampeaux consistait^ nous Favons dit^ à voir le genre entier, substance et forme» dans l'être ps^ ticulier, et à se vanter de l'en extraire par l'analyse des caractères d'un seul individu . Cette prétention singulièR était exprimée dans un langage non moins singulier : « Unum quodque individum in quantum est homo de se » colligitur (4 ) ; i» en français ; le caractère génénl d'homme se recueille de tout individu, en tant qu'il est homme. En vrai dialecticien^ Abélard pour détruire h doctrine l'attaquait dans sa méthode. Il répliquait^ avec Boèce^ que ni le genre ni l'espèce ne sont recueillis dans un seul individu, mais con<çus rationnellement par l'examen comparatif de la totalité des individus. Il le démontrait surtout en disant que si le genre est tout entier substantiellement dans l'individu^ le particulier devient égal au général et se confond avec lui, ce qui est absurde. A cet argument et a d'autres de valeur purement logique, il eût fallu joindre cette raison psychologique, savoir que l'esprit ne discerne l'individu de l'espèce et l'espèce da genre qu'à la condition de les embrassB^ et de les comparer
entre eux. U eût encore fallu ne pas s'imaginer que h
(4) Abélard. Ouvrages inédits. De Generilnu et Specieàu8,p. 520.
otion du genre préei^pose la connaissance de tous les idhidus qui y sont compris^ puisque cette complète moaissance est impossible. 11 eût fallu enân comprendre^ fc Abélard ne Ta pas compris, que, si le genre n'est pas )ut entier substantiellement dans chaque individu , il y st tout entier formellement, c'est-à-dire par un ensemble le caractères qui impriment à l'individu la marque du ;eiire. Toutefois, ces réserves faites, il reste àÂbélard le Hérite d'avoir aperçu que, pour obtenir la notion du genre, 1 est nécessaire : i • d'étudier les individus ; 2** d'étudier es groupes appelés espèces et genres; 3^ de prendre pour 3oint de départ de ce double travail l'analyse des carac-
tères de l'individu. Voyons s'il a appliqué ces trois règles, st avec quel succès.
Après avoir réfuté, au moyen de la raison et de l'autorité, les sectes réalistes et nominalistes , Abélard expose sa propre opinion dans le De Generibus et Speciebus. 11 part, effectivement, de la considération de l'individu . Il témoigne ainsi que l'individu est, à ses yeux, la réalité par excellence et la basejpremière, sinon unique, de la généralisation. Cependant, il ne faudrait pas s'exagérer la valeur scientifique de cette marche méthodique. Abélard ne. pousse pas l'analyse jusqu'à ces profondeurs où la psychologie moderne s'ejatorce de saisir les racines vivantes de la personnalité. Ni M. Cousin ni M. de Rémusat ne s'y sont mépris. Nous ne pouvons davantage nous y méprendre. A cette question. Qu'est-ce que l'individu, Abélard répond en quatre mots par la formule aristotélique : Tout individu est composé de matière et de forme ; Socrate a pour matière Vhomme^ et pour forme la têcratité {i). La vérité de sa
(I) 'De Genefibtti et Spetnébus, p. 524.
théorie dépendra des conséquences qu'il aura déduites ai cette loi métaphysique.
Il en fait sortir d'abord un tableau des espèces et des genres, une manière de système ontologique dont le plus bas degré est l'individu , et le degré suprême la pure matière ou l'être absolument indéterminé. Comme cette conception porte toute la doctrine réaliste d'Âbélard; comme elle est pour lui féconde en embarras dont il ne trioinphe qu'en partie et au prix de plus d'une ccmtradictioD) nçus sommes obligé de la reproduire ici.
« Tous k'S hommes, comme Socrate, sost composés de matière et de forme : la matière est semblable pour tous, la forme différente. La matière de Platon est Vhomme^ comme celle de Socrate ; mais sa forme est autre : c'est la pîatonité. Et de même que la socratité, qui constitue ta forme de Socrate, n'est nulle part ailleurs que dans Socrate, àemèae la portion d'essence humaine qui, dans Socrate supporte la socntité, n'est pas non plus ailleurs que dans Socrate. Ainsi des autres' indivfJtf5.
Passons à Tespèce. J'appelle espèce, dit Abélard, non pas seulement cette portion d'essence humaine qui n'existe que dansSocrate« niseoiement celle qui est dans quelqu'autre individu semblable, mais toute la collection des essences humaines comprises tant dans Socrate qoc dans les autres individus humains. Toute cette collection, quoique esseatiellement multiple, est considérée par les autorités comme une espèce une, comme un universel un^ comme une nature une, de même qu'on peuple est appelé un, encore que composé d'une multitude de personnes. Maintenant, chacune des essences de la collection appelée bamanité, à sa matière et sa forme ; la matière est la même dans toutes: c'e^t l'animal; quant k la forme, elle n'est pas une, mais elle eiDbrasse diverses formes substantielles, telles que la rationalité, la mortalitéîb bipédalUé. Et ce qui a été dit de l'humanité, savoir que la porlioD d'essence humaine qui soutient la socratité n'est pas la portion (Pessence humaine qui soutient la platonité> il faut le dire également de l'animal. Car cette portron d'animalité, 'qui soutient en moi la forme humaine, n'est pas ailleurs que dans moi ; mais l'animalité est indilR* '
rem ment (sans différence) dans les matières particulières des indivt* lus du genre animal.
Or cette multitude d^essences d*S(nimal qui soutient Les Tormes des espèces particulières d'animal, je dis quMl faut rappeler genre, et cette multitude est différente de celle qui constitue Tespècc. En effet, celle-ci n*est que la collection des essences qui soutiennent les formes. des individus, tandis que la multitude appelée genre est la collection des dilTérences substantielles des diverses espèces.
De même, pour pousser jusqu'au premier principe, on doit savoir que les essences particulières de la multitude appelée genre animal se composent d'une certaine matière ou essence de corps et de formes substantielles, c'est-à-dire de Tanimatiou et de la sensibilité, et ces essences corporelles, comme le genre animal, n'existent pas essentiellement ailleurs, mais seulement soutiennent, sans différence, indifféremment, les formes de toutes les espèces de corps. El la multitude de ces essence? de corps est le genre même ou la nature que constitue, selon nous, la multitude des essences de ranimai.
Mais ces essences particulières du corps, qui est liu genre, se composent à leur tour d'une matière» c'est-h-dire d'une certaine essence substantielle, et d'une forme qui est la corporéité.
Les essences indifférentes, ou non différentes, qui sont au fond des précédentes, forment une espèce nouvelle dont la forme est Tincorporèité et la matière; la multitude môme des essences composant la substance généralissime.
Celle-ci elle-même n'est pas simple; elle a une matière : la pure essence, pour ainsi dire ; elle a aussi une forme : la susceptibilité des contraires. Cette pure essence est-elle un genre? et sinon, pourquoi non ? c'est ce que nous dirons plus bas (1).
Dans ces lignes, que nous avons dû traduire littéralement, on reconnaît au premier coup d'œil celte sorte de réalisme qui affirme les espèces et les genres à titre de collections d'individus vivants. On y remarque aussi que l'espèce et le genre sont considérés comme existant réellement dans les individus où ils joiient le rôle de matière
(4) De Gener'ilmi et Speetebus , p. 524-j26.
sealenant la fonne. Dàs à précient, la.première de ces dem assertions nous semble vraie, et^ au contraire^ la seconde nous semble fausse. Mais ne nous bâtons pas de prononcer. Assurons-nous d'abord si Àbélard a bien démontré rune^ . et 9i, par basard, il n'aurait pas expliqué et rectifié Tautre.
Tout genre est une collection; mais la réciproque n'est pas toujours yraie^ car tonte collection n'est pas nécessairement un genre ou une espèce. Abélard le sait; aussi distingue-t*il les collections fictives et apparentes des collections réelles, et les genres artificiels des genres naturels. Les armées, les tribunaux, tes nobles, voilà des collections fictives et des genres artificiels. Les animaux, les métaux, les arbres, voilà des collections, des genres naturels (1).
Toutefois, il faut s'expliquer encore, et dire ce que c'est qu'une nature et surtout une nature d'essence. La Dialectique nous rapprendra. Gomme Aristote, Abélard compte quatre causes :1a cause matérielle, la cause formelle, la cause finale et la cause efficiente. Celle-ci est créatrice. Mais Dieu seul est cause créatrice. Dans l'acte procréateur, est-ce le père qui est cause efficiente plutôt que la mère? Ni l'un ni l'autre ne l'est. Ce nom ne convient qu'à Dieu, « dont la merveilleuse et secrète opération adapte insensi- » blement et imprime la forme au germe communiqué et h reçu. » La véritable cause est celle qui, opérant sur une matière comme sur un sujet, imprime à chaque chose sa forme, comme l'ouvrier donne la forme au couteau, comme la nature donne à l'homme sa forme. Proprement, rien I n'est un selon la nature que ce que Dieu crée et acbère par sa divine opération. Les objets qui procèdent de l'opé-
(0 Abélard. Ouvrages inédits. Dialectique^ p. 4*24 ; M. de Réoiusat, Abélard, iA, p. 431, 432.
QUATRIÈME ETU DE. 4&97
tatien humaine^ un navire, une maison^ ne sont pas Cf éés par les hommes; dans ces productions^ en efiet^ il n*y a pas substance créée : il y a seulement assemblage de substances déjà créées, et Tunité n'est pas dans ce que n'a pas uni la nature de la substance. Créer j. c'est donc faire la substance elle-même, et cela n'appartient qu'à Dieu (i).
On verra tout à l'heure en quoi cette théorie s'applique aux genres et en quoi elle dépasse l'aristotélisme. Mais suivons-la jusqu'où la pousse Abélard. Elle conduit fort au HhAé, du €onceptualisme> dans les régions d*un réalisme àngiihèremeat prononcée
Il y a mouveuent daoa la siil»staacd (ou daos la nature, ce qui est tout un) lorsqu'une chose est créée ou détruite dans sa «ubstasee. Uae chose est engendrée lorsqu'elle revêt une certaine substantiàiité déterminée : afnsî quand un corps reçoit la vie, il revêt la substance (1*1111 emt^ aitinié, animal oa humain. Uneehote est détruite, lor$<{B'en« dép09iU« cette môme subs^Qtialité ; ainsi le corps, ^ la mort, redevient inanimé. Il y a donc deux espèces de mouvement de la substanco; la géuération, qui est rentrée de Tobjet dans sa substance, et la destruction, par laquelle l'objet sort de sa substance. — Le mouvem«it de génération par lequel ua ob^t entra dana la nature de sa substance dépend <lu Créateur seul, L*autrc parMt dépendre de notta, notamment celui par Icqaal naaa tuons quelqu'un, ou nous changeons le bois en cendres au moye» de la combustion, ou le foin en verre au ^ycn do la liquéfaetion. Et, en cela, nous s«mblons disposer du pon- ?air de la gènératioD^ puisQue ua même acte de nf>tre part fait entrer dan» noe substance nouvelle ce qu'il a fait sortir d'une substance andenne. Mats ce n'est fa» Ui une créatiion première, et jamais uae créa* tion première ce nous appartient (2).
Parvenu à cette idée de création première Abélard l'up*-
(4) Dialectique, 3* partie. Topiqt$eê, p. 4i3^ 41 i. (â)Ibid., p. 414,44.1.
pTofondît, il la crease, en quelque sorte, selon ses fereâ^j et Toici ce qn'il 7 trouve :
Les premières créations des choses dans lesquelles Dieu a créé noo-sculement les formes, mais encore les substances elles-méines, comme par exemple quand Dieu a conféré la première existence an corps, ces créations ainsi que les destructions qui y correspeDdent ne doivent être rapportées qu*an seul Tout-Pul^sant. Car Tacte de Thomme ne saurait anéantir la substance d'aucun corps. Or nous appelons créations premières celles par lesquelles les matières des cboses oat commencé d*exister, et cela sans aucune matière antécédente. Vwlit pourquoi il est dit dans la Gecèse : « Au commencement Dîea créa le ciel et la terre, » c'est-k-dire en première création. Dieo, en eiet, commença par le ciel et par la terre, et y enferma la matière de tous les corps, puisqu'il y mit tous les éléments qui sont la matière de tous les autres corps (4).
Ici nous prions le lecteur de noter que^ dans cette cosmologie d'Abélard, la matière est créée» et que Dieu en es^ l'unique créateur. Mais il 7 a plus : Dieu crée aussi le» formes substantielles ^ et ce point de la doctrine est capital.
Écoutons notre philosophe :
Les secondes créations ont lieu, dit-il, lorsque Dieu, par radjonetion, de la forme substantielle, fait entrer la matière déjà créée dans ooe existence nouvelle, comme lorsque Dieu créa Tbomme avec le limon de la terre. En quoi nous n^apercevons aucune nouvelle matière, ma/s
seulement la survenue d'une forme différente Aussi Moïse a-t-ll dit
justement : Dieu f^ma Tbomme, et, par ce mot, il a caractérisé cette création de la forme, afin de la distinguer de la création première, o« création de la matière..... Mais ni les créations premières, ni mémo les dernières ne sont soumises à notre pouvoir. Toute création est aodessus de nos puissances et ne doit être rapportée qu*à Dieu. Quand la cendre du foin est placée dans la fournaise; ce n*est pas notre actioii qui opère et crée le verre ; Dieu seul, pendant que nous ignorons la
(4) D'alecitque^ 3« partie. Topiques, p. 415, 446»
QUATRIÈME ËTUOE. 389
lyssquc, opère myslérieosement sur la matière par nous préparée^ produit Qoe substance nouvelle (4)*.
toutes ces considérations sur la puissance créatrice ae faut-il conclure par rapport aux genres et aux espèces? ^enx: choses. Premièrement^ que : « Dans ces premières comme dans ces dernières créations, les substances générales et spéciales ont été constituées {%). v Secondeaent, que: « Ce n'est pas le seul changement de forme, aais bien le changement de substance qui produit la diversité des genres et des espèces. En effet, quoique dans es espèces de la substance, la vraie cause de la diversité les espèces soit la différence, cette diversité est surtout L'effet de la diversité de la substance. C'est de là que Ton a nommé différences substantielles celles qui, en survenant dans la substance, produisent la différence de substance et L*iiiiité de nature. En effet : quant au genre et à l'espèce, noire seule conclusion est qu'ils consistent dans 1* unité naturelle et substantielle produite par l'opération di*» vine (3). »
Cette théorie 4e Torigine des gem^s et des espèces s'achève dans VHexamérwif sorte de commentaire des premiers chapitres de la Genèse, qu'A.bélard avait écrit, à la demande d'Héloïse, pour elle-mênie et pour ses filles spirituelles. Il y détermine de son mieux l'étendue et les limites de Faction divine sur la production et la conserva* tion des espèces et des genres.
Dans les œuvres des six, premiers jours, dit-il, la seule volonté de Dieu exerçait la puissance depuis dévolue à ta nature; car celle-ci
(4) Dialectique, 3* partie. Topiques, p. 416^ 447.
(3) Ibid.
i>*étttit encore «luVn voie d*ètre créée, <f e6t-li-dire qpî% ce moment utte certaine force féconde était conférée aux elieses qai naissent. Et e*est par cette force que la nature devait pins lard suffire k la mulUpiicatioD des êtres, ainsi qu*à tous les effets qui devaient procéder od naître d'elle (4). — Ainsi Dieu ne créa pas tous ies individus de cbaqoe espèce, mais chaque esiièce d'oiseaux et de poissons (2). Et il dit : croissez et muUipliex, c*e&trte*d{re : prenez accroissement par le nonbre de» individns, mais nan pas par la diversité d^espècas oonvellea (3). — Il créa l'àroe vivante; entendez qu'il créa l'être vivant dam son geme; en effet, quoique les animaux primitivement créés périssent quant i» eux-mêmes; quoiqu'ils ne restent pas en même nombre qu^au moment de; leur création, néanmoins ils vivent toujours dariê leur genre^ en quelque sorte, puisque, pendant que les individus s'éteignent, on ue voit disparaître ni le genre, ni Tespèce. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran mort qu'il vit dans ses enfants (4).
D'après ces fragments^ qui coneoident entre eux et qui sont empruntés aux ouvrages les plus importants et les plus philosophiques d'Abélard> il nous semble tout à fait évident que Tauteur de la Dialectique^ du traité sur les Genres et les Espèces et àiàVEexaméron^ professa ce réa-» lisme qui admet la réalité des espèces et des genres natn* rels à titre de groupes essentiellement semblables. Nous croyons, en outre, que cette aftirmation de sa part n^ëtait point gratuite^ mais, au contraire, fondée sur des raisons qu'Abélard connaissait et qui se détachent nettement sur Id fond de ses argumentations plus ou moins subtiles. Ces raisons, que Ton aura sans doute entrevues au passage^ et q'ji constituent une sorte de démonstration, résumons-les en quelques lignes. . •
(i) Pétri Abœlardi Opéra, éd. Cousin, tomus prier, Expositio in Hexameron^ p. 64i.
(2) Ibid., p. 653.
(3) Ibid., p. 654.
(4) Ibid., p. 655.
A jeter les yeux sur le monde, on y découvre des colléeiioTis d'individus, ou de natures^ ou de substances particulières essentiellement semblables. Ce sont là les espèces. Une collection d'espèces semblables est un genre. Tandis que les individus passent^ leurs espèces restent; elles sont permanentes. Le principe de cette permanence est une certaine force {vis quœdam) en vertu de laquelle Tindividu produit son semblable. L'espèce sort ainsi de Tindividu et l'individu revit dans son espèce. Mais Thomme ne crée ni ne détruit rien absolument. Ge n'est pas lui qui à créé les genres et les espèces; ce n'est pas non plus la nature, la quelle est elle-même créée. C'est Dieu qui a créé les individus^ les' espèces et les genres, et qui les conserve par la force qu'il a conférée aux substances naturelles de se re^produire. Les genres et les espèces sont contemporains de la création. Les individus croissent en nombre; il n'est pas en leur pouvoir d'augmenter le nombre des espèces et des genres.
Nous le demandons, n'est-ce pas là un réalisme? Et dans les traits généraux de ce réalisme, y a-t-il une seule pro- X)ositîon que la science la plus sévère doive réprouver?
On répondra peut-être que cette doctrine est vulgaire, de simple bon sens, et qu'après tout Abélard la trouvait toute faite dans les livres et dans Aristote.
Dans la suite de ces études, nous nous sommes soigneusement gardé d'enfler le mérite et d'exagérer l'originalité d' Abélard. Nous voulons nous en garde:^ jusqu'à la fin. Mais, tout en restant dans la stricte justice, nous ferons ' observer, en premier lieu, que si ce réalisme d* Abélard eût été si facile à démêler et à professer, la querelle des universaux n'aurait eu ni tant de retentissement, ni tant
39t ÉTUDES DE PHILOSOPHIE.
de durée. En second lieu^ nous remarquerons, en y insis* tant un peu plus que M. de Rémusat, que la solution adop* tée par Abéiard n'est pas dans ceux des ouvrages d'Aristote qu'il connaissait, et qu'elle n'est pas davantage dans les traités du Stagyrite que ce siècle ne possédait pas.
Onpeutlired'unboutàrautre, ligneàligoe et motàmot, tous les traités qui composent la logique d'Aristote, c'est^ à-dire les Catégories y V Interprétation, les Topiques et les Analytiques, tant premiers que derniers; on n'y découvrira nulle part la notion de cause efficiente et positivement créatrice^ telle qu' Abéiard vient de Texposer en Vappliquant à la question de l'origine des genres. Non, certes^ nous le répétons, qu'Âbélard ait conçu cette cause à l'image infiniment agrandie de notre énergie personnelle saisie au fond de nous-mêmes parle sens intinie; il s'en fallait de sept siècles que la métaphysique en fût là. Mai^ Abéiard entend par cause efficiente, une force première, active, consmente de son acte et de tous les effets de son acte, et qui crée tout de rien, produisant et le monde, et ' les éléments du monde, et toutes les matières, et toutes les formes, et toutes les combinaisons de la matière et de la orme. Rien de pareil dans la logique d'Aristote.
Rien de pareil non plus ni dans ses ouvrages de physique, petits ou grands, ni dans sa Métaphysique. Abéiard ne les connaissait pas; c'est lui-môme qui l'avoue (I). Mais eût*il connu ces écrits, d'ailleurs admirables, d'un puissant géaie, Ariflote, au lieu de le secourir, l'eût embarrassé. Qu'on ne s'y trompe pas, le dieu d'Aristote n'a pas besoin d'être créateur, et, en fait, il ne Test pas. Le œo-
(4) Dialecliqtie, p. ?0.
QUATRIÈME ËTUDE. 3da
ir immobile du douzième livre de la Métaphysique n'a s besoin d'être cause créatrice^ par cette raison décisive faux yeux d'Âristote le monde est éternellement ce qu'il l; c*est un toutachevé et continu qui n'a jamais cessé et li ne cessera Jamais de produire des animaux et des lautes et des êtres de tout genre (<). Dieu y joue seulenent le rôle grand encore^ mais incomplet, de cause finale. Jt monde tend vers lui^ mais il n'en vient pas. L'univers l'Aristote a un but^ ce qui ne veut pas dire qu'il aura un Lenne. Mais d'origine, ce monde ifen a pas. Cela posé^ Dieu n'a que faire de connaître le monde; bien plus, il ne le peut ; car i connaître autre chose que lui-même, il s*abaisserait. Il n'a connaissance que de sa pensée, et sa pen"^ séen'a qu'un seul objet, sa propre pensée. C'est un dieu conseient, mais non pas un esprit omniscient. Dans un tel système, d'où viennent les genres? Ils sont, ils ne deviennent pas. Et comment les genres, cette matière unique de la science, se cimservent-ils? Par cette loi constante^ bien ({u'ignorée de Dieu, que tout individu engendre un indi* vida semblable à lui-même* Chaque essence provient d'une essence de même nom'(0- C'est un homme qui engendré un homme, c'est l'individu qui produit l'individu (3). C'est Pelée qui est le principe d'Achille» C'est ton père qui est ton principe^ dit Aristote (4) •
Ainsi la première partie du réalisme d'Abélard, ou, si l'on veut, l'élément physique et cosmologique de ce réa*
(4) Métaphysique, Xîl, 6. BrandU, p. 247 : *A).Xà ta aOtà àsl^ nsptôficji fi dçXXa»;. Dei Plantes. Bekker, p. 817. {% Métaph,^ XII, ui. . .
.3; Ibid. .
(4) Ibid., XIÏ, V.
lisme, procède de la Bible et uoa d'Aristote. Toutefois, il ne copie pas la Genèse; il la commente^ il l'explique. Par quelle méthode essaye- t*-il d'éclaircir le texte sacré? par TobserYation et le raisonaernent. Dans quel esprit atodet41 ces questions (di)8cure8 et profondes? Dans un esinit philosophique et avec des allures et même des réminiscences çà et là péripatéticiennes. Ses contemporains eux aussi avaient la Bible, et Boèce^ et un peu d'Aristole. ils n'&i ont pas tiré le même parti.
Il nous faut à présent étudia le c6té, non plus physique et cosmologique, mais purement métaphysique de son réalisme. Il nous faut tâcher de débrouiller et d'appré»er sa doctrine» précéd^^uneot annoncée, sur la matière et la forme ei^visagées cootme éléments et principes du genre et de Tespèce. Ce point est des plus obscurs. Pour Tabor^ der avec quelque courage, nous avons besoin de compter sur toute rindolge nte attentiotn du lecteur.
On Va vu dans le Icsig fragment que nous avons traduit ci^essus^ Abékrd considère l'espèce comme la matière de ses individus^ le genre oomnie la matière de ses eq^èces, et enfin le genre suprtoie ou pur^ substance, comme te matière de tous les genres. Est«ceà~dire pour cela qu'il affirme Texistence d'une matière universelle^ indéterminée^ substance et support de tout ce qui est^ et pc^vant éclater à rexcIttâioQude toute forme. Point du tout. Il est dit, dans, les GlossUlm super Porphyrium que la substance divine diffère de toute autre substance. Il y est dit encore que^ si la même substance convenait à toutes les formes, la contradiction se réaliserait dana un même sujet; qu'OB ne pourrait distinguer une substance simple d'une substance composée, qu'enfin une âme éprouvant de la joie ou
QUATRIÈME ËTUDE. SM
de la douleur, toutes les autres âmes, confondues avec celle-là dans Tunité d^atte même substance, éprouveraient SI la fois cette joie ou cette douleur. Le réalisme aboutirait donc à l'identité universelle. Abélard n'y consent pas (4), et Bayle le loue avec raison de n'y avoir pas consenti (S). mais ce n'est pas tout : selon Abélard^ la pure essence ellemême a une forme, qui est la susceptibilité des contrai*i^es^ et nous avons lu dans la Dialectique que le Créateur, q[iiand il produisit de rien la matière, la fit non point indéterminée, mais revêtue de la forme des éléments. l>onc> point de matière indéterminée commune à tons les êtres. Toutefois^ il demeure acqilis^ d'après des textes nom- 1»:jbux que^ dans les êtres^ ]a matière est précisément^ pour Abélard, l'élément général. 11 n'y a pas à s'y méprendre ; les mots sont clairs : l'humanité est le sujet qui soutient la p/afontr^; Fanimalité est le sujet qui sou* tient rhumanité. La matière AomiK^ étant donnée, la forme individuelle on platonité advient à cette matière, et voilà Platon constitué. La matière animal étant donnée, ia forme spécifique^ par exemple Vhumtmitéf advient à oetle matière, et Fhomme naît.
Abélard ne s'aperçoit pas que cette ontologie périikttfe le rejette dans le piège de la substance universelle^ qu'il a vil et qu'il a juré d'éviter. C!omme que Ton^s'y prenne, le général est ce qu'il y a an monde de plus séparé de tout sujet et de plus vide de toute matière. Procédez-vous logiquement? Vous montez l'échelle de Tabstraction, elcba-» que pas que vous faites vous rapproche de l'abstrait pur et
(4) M. de Rémusat, Abélard,\. Il, p. 99.
(5) Dictionnaire de Bayle, article Abélard.
TOUS éloigne du concret, c'est-i-dire de la matière. Procé* dez-vous métaphysiquement? vous ne rencontrez de sab« stance^ de sujets de matière, que dans Tètre particulier ou àndividneL Si l'espèce , comme le professe Abélard, est matière et forme, elle est nne substance réellement vivante^ et, dans ce cas, Thomme en général existe^ vit quelque part. Si le genre est matière et forme, l'animal en général existe également, au même titre que l'individu. Et voilà Abélard revenu par un détour au réalisme de Guillaume de Champeaux. Ce n'est assurément pas là ce qu'enseigne Aristote. Qu' Abélard eût eu la Métaphysique sous les yeux, il y aurait lu que a chaque {principe est différent pour les 9 différents individus. Ta matière, ta forme, ta canse mo-
» trice ne sont pas les mêmes que les miennes ; mais, sous » le point de vue général (ou analogique) il y a iden- » tité (1). » Or Abélard n'étend point cette identité au sens purement analogique. Il tient que VAumanité est, a la lettre, la matière de Platon ; de sorte que, malgré qu'il en ait, tous les hommes ont même substance. Et, par mal-* heur, cette substance ou matière n'est qu'une abstraction. Il semble qu' Abélard Tait senti.'^G'est un spectacle atta« chant pour le philosophe que celui de cette intelligence ardente et infatigable, aux prises avec le plus formidable des problèmes) avançant, reculant, tombant, se relevant^ et jamais ne jetant bas les armes. Voyez plutôt. Décidé â réserver à tout prix les conditions essentielles de l'individualité menacées par sa théorie, voici le biais qu'il imagine:
L'animal oa rhomnie qui est Socrate, dit-il, n*est pas alilears qat
(4) Mi'taphy$\que, XH, v.
ans Socralc {i). Cette essence d'homme qui soutient ia socratité dans ocrate, n'est qu*en lui (2). Sans doute, cette multitude tout entière iu^on appelle humanité est la matière de Sucrate et de tous les autres (3); cependant, il n'y a que la portion d'humanité inhérente k Socrate qui iolt informée par la socratité (4). Je dis donc que l'humanité est inhérente à Socrate, non en ce sens que rbumanitè tout entière s'épnise dans Socrate, mais en ce sens qu'une portion seulement de l'humanité rcço it la socratité comme forme (5). C'est ainsi que l'on dit que Je toache un mur; non que toutes les parties de mon être soient adbé* rentes au mur ; mais on dlt.que je le touche alors peut-être que ce n*est que du bout du doigt (6).
La conséquence de ces textes^ c'est que Tespèce n'est totalement dans aucun de ses individus, quoiqu'elle s'in-* dividualise dans chacun d'entre eux. Cela serait incontestable et nous nous hâterions de raccorder^ si Tespèce était effectivement la matière de l'individu. Nous avouons sans peine qu'aucun individu n^absorhe en lui-même toute la cpiantité de substance répartie entre les divers autres individus de l'espèce. Mais nous avons montré que d'aucune façon l'espèce n'est matière,, Il reste donc qu'elle soit fonne ou ensemble de.caractères se retrouvant constam-* ment dans l'universalité des individus d'un même groupe^ Or telle étant l'espèce, en tant qu'elle pénètre Tindividu et le caractérise^ il n'est pas vrai que l'individu ne la contienne que partiellement. On est homme^ ou on ne l'est pas; on n'est pas Une moitié d'homme ou un quart
(4) De Gêner Ufus et Speeiel^us^ p. 549.
(2} Ibid., p. 524.
(3) Ibid., p. 526.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6)Ibld.
d'homme. Tous ies caractères essentiels de rhomme soil en moi^ comme dans Socrate, comme dans Descarie»» comme dans mon lecteur. Ainsi» à la prendre comme eUt est, la nature spécifique est dans mes semblables autant qu'en moi ; elle est tout entière en moi^ tout entière daaa chacun de mes semblables. Guillaume de Cbampeaui avait peut-être entrevu cette vérité; il la compromit et en fit une erreur parce qu'il ne sut pas la défendre. En la niant, Abélard s'est trompé.
Cette première méprise, causée par la confusion de la matière et de la nature spécifique, est accompagnée de plusieurs autres dont Torigine est la même. Nous ne san* rions, Sans tronquer ce travail, négliger de les faire connaître.
De sa théorie de la pure essence considérée comme matière supportant toutes les formes, Abélard voit sortir deux objections qu*il tente de résiDudre. Voici ces deux difficultés :
Premièrement : toute chose étant suffisamment constituée par la matière et par la forme; toute substance individuelle étant constituée par son espèce (comme matière) et par sa forme propre ; toute espèce étant constituée par son genre (comme matière) et par la différence comme forme; d'où proviennent les éléments qui sont le fond des substances corporelles ?
Secondement : si Tàme a pour sujet la substance, comme la substance se ramène à la pure essence, laquelle n'est que l'universel, il en résulte nécessairenaent que l'âme a pour substance Tuniversel.
En face de la première de ces difiicultés, Abélard n'est pas sans crainte. Voilà dit-il, un rude terrain ; dura nt kac
QUATRl£ME ÉTUDE. 39»
n^înnda» Mais, ces quatre mots prononcés, il reppenrl lurage, s'élance en avant, et prépose la solution qui lui Krait vraisemblable.
Les pliysicieos, remarqae-t-il, cherchant la nature des choses, ont >ut d*abord étodié les choses visibles, N« pouvaot les bien connaître
cause de leur coinpo»iUon> ils les ont décomposées jusqu'au point où eiir. intelligence a rencontré des parties résistant par leur petitesse nème ^ toute nouvelle division. Parvenus l^i, ils se sont demandé si la nolècule indivisible {essenticla) était encore composée de matière et de foroae. Cette méthode leur a prouvé que ces petits corps étaient Croids ou chauds, ou revêtus de quelque autre forme. Ils ont fait abstraction de ces formes, et, d'abstraction en abstraction, .ils sont arrivés jusqu'à la matière saprdme dépouillée de toute forme ; cette matière, support de toutes les formes visibles. Us l'ont appelée l'universel , c'est-à-dire l'informe, non qu'il ne puisse recevoir aucune forme,.
mais parce qu'aucune forme ne le constitue (4).
QuQ nous apprend cette description plus ou moius exacte de la physique ancienne? Que les éléments, ainsi que les êtres vivants^ sont constitués par certaines formes, comme le froid, le chaud^ et autres semblables^ et par la pure essence supportant ces formes. Or ce n'est pas Ih une solution de la difficulté ; ce n*est que la répétition, sans l^euve nouvelle, de Thypotbàse d'une substance identique sous toutes les formes; hypothèse qn'Abélard a repoussée ailleurs, et dont il ne peut user qir'à la condition de se contredire. Ce terrain était trop dur, en effet; ni la vigueur du bras d'Âbéiard, ni son audace juvénile n'ont pu en entamer la croAte épaisse.
Reste Vautre difficulté, relative à Tâme. On se le rap-pelle : si l'universel ou pure essence est le fond de totite substance, l'âme elle-même n'aura pour substance que
(\) De Generibus et Speeiebui, p. 538.
rnnivenel. Mais vdlà une conséquence qu'Abélard ne tolère pas. Qae répondra-t-ildonc? Des choses enfantines^ entourées d'un appareil naïvement métaphysique, pahse qu'il lui faut réponse à tout.
Si l'on objecte,' dit-H, que, dans ma doctrine, Pâme D'à pour substance que rnniversel, on ne in*a pas compris, rappelle universel non point toute la collection de toutes les essences, laquelle informée par la susceptibilité des contraires, produit d'un côté les corps, de l'autre Tesprit; non. Je n'appelle universel que cette multitude d'essences qui, informée par la susceptibilité des contraires, soutient la corporéité. Or Tessence de Tesprlt n*a rien de commun avec cela (4).
Singulier subterfuge qui provoque une nouvelle objection. Car enfin, puisqu'il n'y a aucune difierence entre la pure essence qui est au fond des corps et la pure essence sujet de l'esprit, de. quel droit donnera-t-on un nom à Tune et laissera-t-on l'autre sans appellation ? Âbélard se tire de là comme il peut, c'est-à-dire fort mal.
On ne contraindra paS| dit«il» celui qui a nommé la pure essence à avoir pensé à la fois à la substance des corps et à celles des esprits. Ce n*est pas de rinvisible qu'il est parti pour s'élever à Tintellectuel, mais bien et uniquement de ce qui est visible. Voilk pourquoi le physicien n*a nommé que ce que'la pensée rencontre en allant du visible h rintelléctuel ; quant à Tautre essence, quoiqu'elle ne difièrc pas de celle-là, le physicien n*y a sans doute pas songé, ou ne s*eu est pas soucié ; quod forsun non cogitmt vel non curavH (ï).
Nous Toiià médiocrement avaiicés* Abélard le prend à son aise. La difficulté n'est pas résolue, a«t-i]. Tair de dire; mais ce n'est pas ma iaute. Adressez-vous au phyriekiXy c'est-à-dire à Aristole. Au fond, il a raison do rejeter sur
(4) De Generiàus et Speeiebus, p. 538, 639.
(2) Ibid., p. 639.
QUATRIÈME ËTUDE. 404
m tel coupable k responsabilité d'une lacune énorme que a scholastiqne n'a jamais pu combler. Dans un instant lous y reviendrons. Donnons auparavant la solution poîitive de Tune et de Tautre difficulté qu'Abélard essaye lussltôt, comme s'il rougissait de s'être timidement et vailement couvert du rempart aristotélique^ à Tendroit même )ti une brèche en interrompt Fimposante continuité. Cette solution sera réaliste encore, réaliste au point d*ac- [^order une fois de plus la solidité substantielle au plus abstrait de tous les universaux, et de construire sur ce vide l'existence individuelle. Traduisons; car aussi bien il n'y a pas moyen- de résumer.
Prenons Socrate pour exemple : ce qae ia raison aura découvert en loi, elle pourra sans hésiter l'affirmer des autres. Donc il y a dans Socrate une certaine portion de la pore essence nommée universel, et qui elle-même consiste en une essence en laquelle il y a des parties ; mais cette dernière essence n*est pas la substance ; elle n'est que la susceptibilité des contraires. Les contraires Tinforment, et il en résulte une certaine essence de substance. Or sachons que, comme la suscep- UbHité des contraires advient à ce tout, de même elle advient ^ chacune des parcelles de cette essence. Ainsi, ce qui, dans Socrate, est constitué par la pure essence, a pour facteurs la susceptibilité des contraires et la corporéité, et il en résulte une certaine essence de corps. Mais, dès que la corporéité a affecté ce tout, aussitôt les corporéités de celle -U affectent les parcelles do même tout, et produisent des essences corporelles. De la même façon, li ce tout advient ranimalion^ laquelle produit une certaine essence de corps animé. Cependant Tanimation n*advjent pas à toutes les parties du tout, mais, au contraire, rinanimation ; car, pendant que le tout est ain'mé, chacune de ses parcelles est inanimée. De même la sensibilité advient au tout^ et produit une certaine essence d'animal; et à ses parties adviennent d'autres formes qui produisent certaines essences spécifiques d'animal, dont les noms ne me sont pas présents. De même au tout advient Tin-
telligence qui produit l'homme ; et à chacune des parcelles adviennent
*0f ÉTUDES DE PHILOSOPfllE.
certaioes fomes qoi font d'antres essences dans les êtres antmés. Eofin ia socratité inforine toute cette essence d'humanité, et produit Socratc. Tout aussitôt les autres atomes de cette essence d'humanité sont iiffectéspar les couleurs et les formes du feu, qui en font du feu; (Pautrcs par les formes de l'eau, qui en font de l'eau ; d'autres par les formes de Pair, qui en font de Tair; d'autres par les formes de la iem-j qoi en font de la terre, et ainsi chacune des parcelles est do feu, oo de l'eau; ou de Tair^ ou de la terre. Ainsi il n'est pas plus impossible que Socrate soit composé des quatre éléments qu'il ne l'est que Socratc soit composé de mains et de pieds. Et notez qu'ici nous venons de déterminer du même coup l'origine des éléments et celle des individus; de sorte quilne paraîtra plus absurde que les essences générales et spécifiques aient pour fond les éléments (4).
Il est sans doute superflu d'insister sur Timportance de ce texte. Comment^ après Tavoir lu^ se demander encore si Abélard est réaliste? Comment n'y pas apercevoir, claire comme le jour, l'affirmation démonstrative de la réalité tant physique que métaphysique de l'espèce et du genre ?
Malheureusement, à cet endroit^ la doctrine d' Abélard continue d'être chargée d'hypothèses et mêlée d'erreurs. Notre dessein n'est pas de relever en détail les unes et les autres. Notons seulement, comme nous l'avons promis, l'erreur capitale de ce système^ et la part qui en doit être imputée à Aristote. ""
Dans Abélard comme dans Aristote^ l'homme est un composé de matière et de forme. Le corps est, en nous, la matière ou le sujet qui sert de support aux formes de la vie psychologique telles que la sensibilité et l'intelligence. Mais comme la forme séparée de sa matière n'existe pas, du moins individuellement, il s'ensuit de là que la sensibilité et l'intelligence ont besoin, pour être, d'être dans le
(\) De Generibus etSpeclebuèy p. 540.
^rps. Bi6a plus, elles ne sont, au vrai, que des manières l'être du corps. Aristotè, qui le dit plus d'une fois, n'a pas compris peut-être toute la portée de sa théorie. Ses défen-- Sears rappellent à sa décharge que le voù; était, à ses yeux, séparable du corps; mais ils oublient toujours que toutes les autres facultés de Tâme sont condamnées, par Arîstote, à périr avec le cor{)s. D'où est venue une pareille erreur? Abélard le dit innocemment : de ce que ce physiciert est toujours parti, dans ses recherches métaphysiques, de la considération des choses visibles et de ce qu'il n'a pas songé au procédé à employer pour déterminer res<sence intime de Tàme. Psychologue de génie, Aristote se sert de la conscience ou sens intérieur sans distinguer cette faculté de nos autres instruments d'observation. Quand il en arrive à la nature de Vâme, il ne parle plus en psychologue, mais en physicien et en métaphysicien appuyé sur le seule physique. C'est ainsi qu'il fait de la sensation et du corps non*seulement la condition actuelle, mais la condition substantielle du souvenir, et que, selon lui, la mémoire meurt avec le corps. Sans connaître le traité de l'Ame, Abélard, qui est logicien, tire de ce qu'il en a entrevu des conséquences légitimes autant qu'erro* nées. Il n'hésite pas à dire que le corps, un corps composé d'atomes, est le sujet (notez bien ceci) de la sensibilité et de l'intelligence, et que ce tout matériel reçoit l'intelligence et la sensibilité comme en leur substance. C'est là du tnatérialisme pur, et d'ailleurs involontaire. Mais c'est la smte naturelle de la doctrine aristotélique de la matière et de Ija forme. Pour, modifier cette doctrine, il eût fallu savoir manier l'instrument psych<^gique et l'appliquer à l'intuition directe de l'âme, laquelle, en dehors du corps,
est matière et forme; matière, c'est-à-dire substance spiiitaelle, et forme, c'est-à-dire propriétés et facultés. Il eût fallu posséder Platon et devancer Descartes.
Abélard savait bien peu du premier et n'était pas le second. Il a fait ce qu'il a pu. Or il a pu corriger un peu son réalisme; il a pu diminuer le rôle qu*7 joue la matière et agrandir le rôle qu*y joue la forme. Le pouvant, il Ta fait. Si le mérite n'en revient pas à son intention^ nous devons du moins en faire honneur à la rectitude, même inconsciente, de son esprit. Terminons donc sur ce points en exposant ce qu'a pensé Abélard au sujet de la forme substantielle •
La définition de l'espèce à laquelle s'arrête Abélard est celle-ci :
Toute nature inhérente substantielleniefit {maleruAUer) k plusieurs iadividus, voilii ce que j'appelle respèce'(4).
Alors qu'est-ce qu'une nature?
J'appelle nature, dit-il, toute chose qui diffère par ta création de tout ce qui D*est pas cette chose ou sorti de cette chose; soitqae cette chose soit une essence, ou plnsieura essences; ainsi Socrate diffère par ta création de tout ce qui n'est pas Socrate (2).
L'espèce étant ainsi définie par la nature^ et la nature par la difierence de création^ il en résulte que l'espèce est ramenée à la différence. C'est donc la différence qu'il s'agit roainlenant de définir, sous peine de laisser cette théorie inachevée. Abélard le comprend, et de là le fragment, malheureusement très-court, qui fait suite au De Generibus et Speciebus, sous ce titre particulier : De Differeniiis.
Tout Tefibrt d'Abélard, efibrt singuUèrement .remar-
(0 De GeneribM et Speeiébus^ p. 530.
{%) lbid.> p. 533.
[ual>le et digne des plus profonds lâétaphysiciens^ va d*a« K>r<i tendre à démontrer deux propositions : ^'^ la différence ipécifiqne n'est pas une pure catégorie; 2<* elle n'est pas aon plus la matière nue et indéterminée. Il essayera ensuite de dire ce qu'elle est. Nous sonimes ici au cœur de sa doctrine.
Si la différence spécifique n'est aucune des abstractions de la pensée^ et si en même temps elle est quelque chose^ son eiistence est plus que subjective, elle est réelle, et le réalisme est affirmé et démontré une fois de plus.
La différence n'est dans aucune des catégories. Comment
Abélard le prouve-t-il? A la façon de son temps, par des
distinctions et des raisonnements d'une subtilité vraiment
insaisissable. L'attention la plus énergique n'en suit
qu'avec peine le fil ; bien plus, on n'est jamais certain de
tenir dans sa main le sens de ses arguments, qui se divi*
sent et s'échappent comme l'eau entre les doigts qui la
pressent. Nous renonçons à les reproduire, un seul excepté?
qu'Abélard lui-même déclare être assez concluant pour
suppléer à tous les autres.
L'autorité enseignait que l'espèce a pour matière le genre et pour forme la différence. Elle ajoutait unanimement que toute différence rentre dans la catégorie de la qualité. Abélard estime qu'en effet, si la différence est dans une catégorie, elle n'est que dans celle-là; mais il se hâte d'ajouter,- avec une entière indépendance, qu'elle ne rentre pas même dans celle-là ; sa preuve se résume ainsi :
De quelque manière que Ton divisé la qualité, il n*y aura aucune espèce de qualité qui ne soit une différence de qualité. Cela étant admis, il n*y aura plus de différences dans aucune autre catégorie. Aristéie
dit en effet : « II 11*7 a d'espèces et de différences que dans les geam V qui sont di^en saos être subordonnés. » Ainsi donc, qaaad aon voudrons assigner dea différences à toutes les espèces^ nous n« trouverons jamais que des différences de qualité. (Résultat absurde, car il y a aussi des différences d'action , de passion, de temps, de lieo.] Accablé par cette conséquence, on dira : mais il y a aussi des différences de qualité dans telle autre catégorie. Vaine échappatoire ! car alors 11 n*y aura de dilférenees que da&s la qualité et dans Tautre catégorie que TOUS aurez citée. (Et Tabsurdité se reproduira.) En effet, si les espèces de raclion (par exemple) sont des différences substantielles de la catégorie de la qualité, évidemment elles contienuent les différences de la qualité. Mais c'est Impossible» puisque la catégorie de Yzaim, ayant été subordonnée h celle de la qualité, contient manifesteneot aoitis qu'elle. Atosi^ lorsque les différences des premières espèces de la qualité sont dans la catégorie de l'actioa ou dans quelque autre, ces catégories inrérieures, ne pouvant pas égaler la catégorie de la qualité, il en résulte qu'elles ne contiennent pas ces différences de qualité que vous prétendez y enfermer. Donc, comme toutes ces difficultés sett insolubles, nous croyons que les âiffércneos substantielles n« sont dass aucune catégorie, mais que ce s^nt des fBrmeJt s'mplet (êimplius ^rmœ), lesquelles ne sont nullement composées de fornie et de matière, mais sont telles qu'en advenant dans une matière ou sujet, elles constituent une nature, quoique rien ne les constitue (0-
Sans discuter cette argument atioa d'Abélard^ accordons, ce qui est vrai^ que la différence spécifique ne saurait se réduire ni à la seule qualité, ni à une catégorie quelconque^ ni même à la totalité des catégories. Prenez une abstraction quelconque, ou^^ faites mieux, mettez en faisceau toutes les abstractions les plus hautes, vous n'aurez jamais produit ce quelque chose de vivant qui crée l'espèce et la conserve. Abélard vient de caractériser en pas-
(4j De GeneribHfTet Speciebus^ p. 644, 645. — Ce qu'on lit cnire j^enthèses a été ajouté par nous pour plus de clarté.
lant ce quelque chose . Il le caractérisera tout à Vheure plus aettement encore.
Mais, ayant de dire son dernier mot, il se donne une grande tâche, grandis labor^ celle de montrer que la dijfférence^ qui est une forme simide, n'est cependant pas l'une de ces choses simples qui, comme la pure essence et la susceptibilité des contraires, sont simples à ce point qu'elles ne sont rien de réel. Sa démonstration est courte et juste. Dégagée de son enyeloppe scholastique, elle peut se traduire en ces termes : Tonte différence spédUque s'affirme d'un sujet. Or la pure essence» la matière indéterminée^ ne peut s'affirmer de rien, elle n'est pas prédicable; donc elle n'est pas identique à la différence spécifique (f)« Quant à la susceptibilité des contraires, elle se distingue également de la différence spécifique, en ce qu'on ne ïiaurait l'affirmer de rien qui soit un sujet. Car cette susceptî^ bilité n*est affirmée que de la pure essence, laquelle n'est pas un Téritablesujet(2). En outre, il n'y a de différence substantielle que celle qui divise le genre et constitue l'ei^èce. Or la susceptibilité des contraires n'a pas cette vertu (3).
Cette vertu n'appartient qu'aux formes simples. Vivantes dans rindividu , elles possèdent )a puissance efficiente de \arier le genre et de produire <ks espèce» réelles. A con*centrer la pensée d'Abélard dans une phrase brève, mais scmpoleusement exacte, les formes simples sont différew^ ment créées elr différemment créanki* Sont-ee donc des
(1) De Generibus 'et SpeeiebuSj p, 6^G.
(2) Ibid., p. 547.
(3) Ibid.
forces, et ne leur manqae-t-il, pour égaler les formes d'Aristote, que d'être appelées des entilécAiesf Nous le croyons fermement. Dans ces quelques pages qui terminent le De Generibus et Speciebus sans racbever, et qui s'interrompent elles-mêmes brusquement, il y a, nous le répétons, un éclair d'intuition métaphysique. Cet éclair brille une dernière fois quand Abélard répond à une objection sérieuse. Vos formes simples, lui dit-on, sont toutes semblables, car, entre des choses absolument incomposées, nulle différence. — Quimporte qu'elles soient simples, réplique Abélard ? Ce n'est pas par la matière qu'elles diffèrent, j'en conviens, puisqu'elles n'ont pas de matière. Elles diffèrent par la diversité de leurs effets, diversité qui résulte non de la matière, mais de la forme {i).
Ainsi, dirons-nous à notre tour , et sans violenter le texte, les formes diffèrent par leurs effets, c'est-à-dire comme diffèrent des forces.
N'est-ce pas là, au moins indiquée en deux traits inci- ' sifs, cette seconde solution partielle du réalisme vrai« qui déclare l'espèce réelle dans l'individu comme forme, c'està-dire comme ensemble de caractères naturels, et de plus comme force de conserver et de transmettre ces caractères? Ce n'est pas tout. Abélard a encore entrevu et esquissé la troisième solution partielle de ce réalisme. Il a aperçu confusément, lui qui avait combattu Tidéalisme de Bernard de Chartres, il a aperçu les genres et les espèces dans la raison divine et les y a presque affirmés. C'est dans YHexaméron que s'ébauche ce réalisme en Dieu ou conceptualisme divin, à propos du fiât luv. Citons l'essentiel :
('l) De Generibus et SpecîebvSf p. H9,
QUATRIËMB ÉTUDE. 409
Fiai lux. Cette parole de Dieu loi-même est le Verbe du Père que nous concevons comme sa sagesse coéterneHe, dans laquelle tout est disposé primitivement avant d'ôtrc accompli dans ses œuvres.... Comme s*i! y avait eu deux créations des cho^cs : Tune primiiivc dans Tordre de la cllviuc providence, Tautre dans Tœuvre elle-même. Selon ces dcnx créations» les philosophes ont admis deux mondes, l'un intelligible^ Tautre sensible. Ce qui ne répugne nullement k la doctrine évangC'lique, pourvu qu*on saisisse le vrai sens des mots au lieu de s'en tenir h la lettre Aussi saint AUi,'tistin a-t-il dit : Platon ne sVst pas
trompé en affirmant Texlstence d'un monde intelligible, si toutefois nous considérons moins le mot, peu usité dans rÊglise; que la chose «tie-mèmc; car Platon a entendu par montte intelligible la raison même de Dieu d*après laquelle Ha faille monde (I).
Abélard adopte, avec saiat Augustin, et d'après Platon^ celte conception éternelle du monde et des êtres . Quelques pages de plus sur les types et les genres éternellement présents à la divine pensée, et ce réalisme en Dieu devenait une tbéorie complète (2). Or eè commencement de théorie idt^aliste^ Abélard ne le doit pas à Aristote dont^ encore nu coup, il ignorait la Métaphysique^ et qui d'ailleurs lui eût enseigné^ certainement sans le lui faire croire^ ([viîi
(4) retri Abœl. op, tom. prier. ExposHh in Hexam., p. 631, 633.
{1) Nous lisons dans Ylntroduction à la Théologie (édit. V. Cousin, p. 44), hinon quelques pages, au moins quelques lignes de plus, qui. contiennent une adhésion tiès-cxplicite d*Abélard à la Ibéorie platonicienne des Idées, types originaux des choses, résidant éternellement dans Tesprit divin. Voici le passage : « Sie et Macrobius PKitonem in* • secutus, mcntem Del, quamGiseci vovv appellant, originales rerum M specieSi quaa Idese diclae sunt, continere mcminit, aiitequam etiam, » inquit Priscianus, in corpora prodirent, hoc est In < ffecta operum > prodirent. » Puisque en cet endroit , comme dans l'Hcxaméron» Abclard prend & son compte la doctrine qu*il cite, il est plus que difdcile de soutenir qu1l repoussait Tuniversel ante rem. On a peu approfondi jusqu'ici ce- platonisme d*Ahéhrd.
Dieu ne connaît pas le monde et qnll n*a pas eu besoin des pour le créer.
Il est temps de nous arrêter et de conclure.
Nous pensons avoir montré dans cet article qu'Abélard est réaliste des trois façons dont on le doit être raisonnablement. Mais, précédemment, nous avions tàcbé de prouver aussi qu'il est raisonnablement nominaliste et conceptualiste. Est-il donc permis à un philosophe d'être tout cela en même temps sans se contredire?
Oui ; car ce nous semble, le genre et l'espèce existent : 1® Grammaticalement dans les mots correspondant à des genres et à des espèces vrais ; 9^ logiquement, dans les idées correspondant à ces mêmes objets ; S"" physiquement dans les groupes naturels d'individus semblables; 4* métapbysîquement dans la forme ou force générique et spécifique inhérente à tout individu; 5<» idéalement à titre de types dans la raison divine*
Or, pour Abélaid, le genre et Tespèce existent de ces cinq manières et rien que de celles-là. Ainsi Tun des noms de secte qui expriment soit une de ces solutions contenue dans sa juste megure, soit une de ces solutions p<tftée à l'excès, serait trop étroit pour caractériser sa pensée. Le vrai nom qui lui convient n'existe pas. Nous dirions volontiers qu'il fut universaliste, à entendre ce terme dans ce sens très-favorable, que le philosophe a attribué tant au genre qu'à Tespèce et i l'individu la part de réalité qui revient à chacun, sans toutefois réussir toujours dans. cette difficile tentative. Ainsi, du moins^ se trouveraient conciliés les jugements divers portés sur Abélard, et naturellement expliquée l'apparente contradiction de ces jugements. Par là seraient mis d'accord M. V. Cousin, qui, en
QUATniÊME ÉTUDB. 444
voyant surtout dans Abélard le coneeptualiste, n*a pourtant méconnu en lui ni un certain nominalisme, ni un c^tain réalisme (4)> ^^ M. de Rémusat qui s'est demandé, comme nous, si toutes les solutions du problème n'étaient point pw hasard dans Tœuvre an maître Pierre, mais qui, plus réservé ou plus sage que nous, s'est abstenu de conclure Battement^ et de prendre à sa charge une réponse dogmatique à la question des unitersaux.
La théologie et la moraie d'Abélard confirmeraient au besoin Eotre appréciation. Nous ne saurions prolonger encore une discussion déjà très-longue. Disons cepenclànt, eu Unissant^ que le constant souci de la réalité du genre^^ et raperception, précoce à cette époque, des caractères essentiels de rindividu^ accompagnent Âbélard ici dans ses méditations sur le mystère de la Trinité chrétienne, là dans ses pénétrantes analyses du péché, de riatentionmoraie, de la responsabilité et principalement de la Yolonté. Théologien, il affirme énergjquement la réalité du genre lorsque, sous plus d'une réserve et au prix de plus d'un danger, il compare le genre à Dieu le Père, c'est-à-dire à un être tellement réel, que, selon Abéiard, aucune catégorie ne peut exprimer cette substance inexprimable (2), Théologien encore, il est frappé si vivement de la réalité
(4) Fragm. â« Philos. Sehûlûst, p. fOO. « Il maintint sous im «itre nom les droits du nomfniiHsnie; il \e saava en H tempérant, et, d'un autre côté, sans le vouloir, en combattant le réalisme, il Tépura. •
(2) Introd. ad, Theolog., éd. GoQsi», p. 88 et 98.
44 s ÉTUDES DE PHILOSOPHIE. QUATRIÈME ÉTUDE.
iadividaeHe des attribats coustitutifs de chaqae personne dinne (Oj (p^^ malgré ses précautions et sa bonne foi^ il prête le flanc aux terribles reproches d'hérésie que lui lance saint Bernard. Moraliste, il fouille dans Tâme jusqu'aux racines du pouvoir personnel^ et met à nu l'élément le plus individuel de Tacte libre, Tintention (2). II va ainsi du genre à Tindividu et de l'individu au genre, comme s'il avait à cœur d'opérer laborieusement la synthèse de ces deux extrêmes. Un merveilleux instinct le pousse vers tout ce qui retlMe un rayon du vrai. Quand il oscille, c'est qu'il aspire à l'équilibre. Quand il semble se contredire, c*est que sa raison recule devant l'exclusif et le faux. On sent fermenter dans ses ouvrages tout ce que ses successeurs dans la scbolastique diront de meilleur. II méritait et son éditeur et son historien, car il eul^ i un rare degré, le regard vaste qui embrasse tous les éléments d'un immense problème, et un commencement de cette force souveraine qui se plaît à les concilier. Bien des nuages, bien des ténèbres se mêlent encore à ses lumières et les empêchent de se fondre en un seul faisceau de vérités. Mais n'oublions pas que nous ne sommes ici qu'à l'aube de la pensée moderne. Le soleil levant ne plonge pas dans le fond des vallées; mais du moins il darde ses premiers rayons sur toutes les cimes de la même chaîne de montagnes, et fait entrevoir qu'une base unique et incbranlable les relie et le^ soutient.
(0 Ittlrod. ad Theolog,, cd. Cousin, p. 95. Rcraarquoz surtout la comparaison de la Trinité avec on homme doué de plusieurs rjcult*}s. (S) Ethica^ scu liber dictus Sclto te ip$um, passtm.