CHAPITRE PREMIER
Quelques faits normaux. — Influence des associations d’idées sur nos goûts. — Opinion de Descartes. — L’amant de l’œil ; observation de M. Bail. — L’amant de la main. — Principaux caractères de cette perversion. — L’amant des cheveux. — L’amant de l’odeur. — Les rapports entre le sens de l’odorat et les fonctions génitales, dans le règne animal. — Le type olfactif. — L’amant de la voix. — Le rôle de l’bérédité, de l’habitude et de l’instinct de la génération dans le fétichisme.
Le fétichisme de l’amour se présente sous bien des formes ; mais toutes ces formes se ressemblent ; en connaître une, c’est les connaître toutes ; ce sont comme des variations infinies sur un thème unique. Nous étudierons successivement :
1“ L’amant de l’œil ;
2“ L’amant de la main ;
3“ L’amant des cheveux ;
4” L’amant de l’odeur.
Dans ces quatre cas, le fétichisme, qui souvent ne se distingue de l’état normal que par des nuances insensibles, a pour objet une partie du corps de la personue aimée. C’est l’amour plastique.
Chacun a en amour ses goûts particuliers ; c’est même un sujet habituel de conversation ; telle personne aime la bçauté blonde, telle autre la beauté
LK FÉTICHISME DANS l’aMOITR 9
brune ; celui-ci est pour les yeux biens, ceiui-ià pour les yeux noirs. Certaines personnes avouent que ce quelles préfèrent, c’est la taille ; d’autres, c’est le pied ; d’autres, la nuque.
Les causes de ces préférences sont multiples. Condillac en signale une, l’association des idées.
« Les liaisons d’idées influent infiniment sur toute notre conduite. Elles entretiennent notre amour ou notre haine, fomentent notre estime ou notre mépris, excitent notre reconnaissance ou notre ressentiment, et produisent ces sympathies, ces antipathies et tous ces 'penchants bizarres dont on a quelquefois tant de peine à rendre raison ‘ ». A l’appui, Condillac cite une observation relative à Descartes ; cette observation est un exemple du besoin si commun qu’on éprouve de retrouver chez des femmes ce que l’on a aimé chez d’autres. Descartes conserva toujours du goût pour les yeux louches, parce que la première personne qu il avait aimée avait ce défaut.
Je ne puis m’empêcher de supposer que Descartes pensait à son propre cas, quand il écrivait, dans son Traité des Passions, la section CXXXVI, où il décrit « d’où viennent les effets des passions qui sont particulières à certains hommes. » Voici ce passage, qui est d’une très fine psychologie ;
« Il y a telle liaison entre notre âme et notre corps que lorsque nous avons une fois joint quel-
* Art de penser, ch. v.
que action corporelle avec quelque pensée, lune des deux ne se présente pas à nous par après, que l’autre ne s’y présente aussi... Il est aisé de penser que les étranges aversions de quelques-un? qui les empêchent de souffrir l’odeur des roses ou la présence d’un chat, ou choses semblables, ne viennent que de ce qu’au commencement de leur vie ils ont été offensés par quelques pareils objets, ou bien qu’ils ont compati au sentiment de leur mère, qui en a été offensée étant grosse. L odeur des roses peut avoir causé un grand mal de tête à un enfant lorsqu’il était encore au berceau, ou bien un chat le peut avoir fort épouvanté, sans que personne y ait pris garde, ni qu’il en ait eu après aucune mémoire \ bien que l’idée de l’aversion qu’il avait alors pour ces roses et pour ce chat demeure imprimée eu son cerveau jusqu’à la fin de sa vie. »
Voici maintenant un premier cas de grand fétichisme. L’observation que nous allons reproduire est relative à un malade que j’ai vu vers 1881 à la clinique de M. Bail, et dont l’éminent professeur a raconté Tbisloire avec toute la verve et tout l’esprit qu’on lui connaît, dans une leçon sur la folie érotique
^ Voilà le point important, et Descartes n’a pas manqué de le reconnaître. L’avers'.on acquise pour certains objets devient indépendante du souvenir du fait qui a donné naissance à cette aversion.
- Encéphale, 1883.
LE FÉTICHISME DANS l’AMOUR 11
« Il s’agit d’un jeune homme de trente-quatre ans. De petite taille et vigoureusement constitué, il a conservé sur sa physionomie les attributs de la jeunesse. Fils d’un professeur de dessin, il a reçu une éducation assez complète ; il est bachelier, et jusqu’à l’époque de son entrée à Sainte- Anne il exerçait les fonctions de professeur de latin dans une institution de jeunes gens. Il a eu des convulsions dans l’enfance. Son caractère est faible, sans ressort, aisément-influencé. Dès l’âge de six ans, nous voyons poindre des prédispositions à son état actuel ; il avait, dit-il, quelques idées lubriques; mais au milieu d’une ignorance absolue, il n’a pas tardé à contracter des habitudes de masturbation accouplées à des conceptions fort singulières.
« D’abord notre homme affirme qu’il est resté vierge de tout contact féminin; nous croyons absolument qu’il dit la vérité, car son récit est parfaitement en accord avec ses idées.
« Cet homme vierge a été assujetti pendant toute sa vie à des idées obscènes. Constamment préoccupé de l’idée de la femme, il ne voyait absolument dans son idéal que les yeux. C’est là qu’il trouvait l’expression de toutes les qualités qui doivent caractériser la femme, mais enfin ce n’était point assez ; et comme il fallait absolument en venir à des idées d’un ordre plus matériel, il avait cherché à s’éloigner le moins possible des yeux qui constituaient son centre d’attraction, et dans son
inexpérience absolue, il avait placé les organes sexuels dans les fosses nasales. Sous l'empire de ces préoccupations, il avait tracé des dessins étranges, car, fils d’un professeur de dessin, il avait appris de bonne heure à manier le crayon. Les profils qu’il esquissait, et dont il nous a montré quelques exemplaires, reproduisaient assez exactement le type grec, sauf en un seul point qui les rendait irrésistiblement comiques (la narine était démesurément grande, afin de permettre l’introduction du pénis). Mais comme il n’avait mis personne dans la confidence, il a pu mener une vie régulière et tranquille jusque vers la fin de l’année 1880.
« Il était, nous l’avons déjà dit, professeur dans une institution privée, et on l’avait chargé de conduire les élèves en omnibus à la pension. Dans une de ses promenades, il rencontre son idéal. en la personne d’une jeune fille habitant le quartier ; il aperçoit une forêt de cheveux au-dessous desquels se dessinent des yeux immenses.
« A partir de ce moment, son destin est fixé. Il est décidé dans son esprit qu’il épousera la belle inconnue ; il s’assure de son domicile, et, sans plus d ambages, il monte chez elle et se fait annoncer. Il est reçu par la mère, à qui il demande catégoriquement la main de sa fille. On le jette à la porte, ce qui ne modifie nullement ses sentiments ; il se représente une seconde et une troisième fois; il finit par être arrêté et conduit à la préfecture.
LE FÉTICHISME DANS l’AMOUR 13
« Sous tous les autres rapports, son intelligence paraît régulière... Il n’accuse personne, il ne se connaît point d’ennemis; il ne manifeste aucune animosité contre sa bien-aimée : il est convaincu que s’il est enfermé à Sainte-Anne, c’est pour y passer un temps d’épreuve et se rendre plus digne d’elle. »
Ajoutons qii’après un séjour prolongé à l’asile pendant plusieurs années, ce malade a versé insensiblement dans un état de demi-démence, et que la démence complète paraît devoir être malheureusement la solution de sa carrière d’érotomane.
Nous reviendrons bientôt sur cette observation, et nous essayerons d’en faire l’analyse psychologique. Pour le moment, nous nous contentons de rassembler les faits.
On remarquera dès à présent que l’observation précédente ne doit pas être confondue avec le joli délire des amoureux. Le malade de M. Bail n’est pas un de ces simples enthousiastes qui chantent les beaux yeux de leur maîtresse. Il ne s’agit point ici de poésie, mais d’une véritable perversion sexuelle qui a conduit le sujet à la démence.
Après \amant de l’œil, voici \amant de la main. Ce dernier est très fréquent, si j’en crois mes nombreuses observations. Je choisis la suivante, qui est plus complète et plus riche en détails que les autres.
L’observation suivante a trait à un jeune homme que j’ai connu pendant mes années de médecine. M. R... est grand, il n’a pas d’asymétrie faciale, pas de prognathisme ; le front est large, bien découvert, la tête est brachycéphale. A.u moral, il est intelligent, doué d’une imagination très vive; son caractère est doux, ses relations sont faciles; il est affectueux, tendre, charitable; ajoutons qu’il a, de son propre aveu, un tempérament sensuel.
Sa famille, sur laquelle il m'a donné des renseignements circonstanciés, est entièrement composée, sans aucune exception, de névropathes. Mais ce ne sont pas des névropathes bruyants, ce sont ce que l’on a coutume d’appeler des personnes nerveuses, ne présentant d’autres signes connus de névropathie que la forme du caractère, vif, emporté, facilement énervé et changeant brusquement pour une cause futile.
Il adore les femmes; mais dans la femme, ce qu’il préfère à tout le reste, même à l’expression de la physionomie, c’est la main; la vue d’une jolie main détermine chez lui une curiosité dont la nature sexuelle n’est pas douteuse, car en se prolongeant, elle provoque l’érection. Toute main indistinctement n’est pas capable de produire chez lui une réaction sexuelle. Il faut éliminer tout de suite les mains d’hommes, les mains d’enfants et les mains des personnes âgées. Chose curieuse, les mains vieilles, ridées et flétries, les mains rouges d’une tricoteuse, les mains jaunes et mala-
LE FÉTICHISME 1)A>;S l’aMOER 15
dives d’un cachectique, lui inspirent un dégoût insurmontable.
Tel est le fait, dans toute sa simplicité. Avant de le compléter par de nouveaux détails, je tiendrais à marquer le point par lequel il sort de la psychologie normale. Ce qui lui donne, à mon avis, une empreinte pathologique, c’est que Térection arrive par la seule contemplation de l’objet. Une excitation génitale aussi intense dépasse un peu le taux normal; loais ce n’est là, nous le verrons, qu’une différence de degré.
Quand une idée obsédante règne dans l’esprit d’une personne, on voit souvent une foule d’autres idées s’orienter autour de l’obsession, qui détermine consécutivement une modification considérable du caractère et de la personnalité de l’individu.
Chez le sujet dont je parle, la modification du caractère est peu profonde, parce que l’obsession n’est pas toute-puissante. 11 a seulement une façon piquante de faire la cour à une femme; rien ne le désole comme le gant; quand il s’adresse à une femme gantée, c’est comme s’il faisait la cour à une femme voilée. Quand le gant est tiré, il n'a d’yeux que pour son objet de prédilection. Le prendre et l’embrasser sont ses plus grands plaisirs. Il en résulte que toute son attitude est, en général, celle d’un amoureux soumis plutôt que celle d’un amant impérieux. Le goût qu’il épi'ouve pour cette extrémité du membre supérieur l’a déterminé à en faire une étude anatomique appro-
fondie. La dissection des muscles, des vaisseaux et des nerfs de la main n^a nullement fait évanouir e
charme de l’objet aimé. Mais ce qui 1 plus c’est la forme extérieure. Il lui suffit daYOïr vu une main pendant une minute pour ne jamais l’oublier. Il a, bien entendu, ses idées sur la beaute de cet organe. Ce qui est caractéristique, c est qu il n’aime pas les proportions exiguës que I on recherche en général; on dit qu’il faut qu une emme ait le pied et la main petits pour etre belle, le pied lui est égal, mais il veut que la main soit moyenne,
et plutôt grande. ^ ,.
Il s’adonne à la chiromancie ; ce n est pas qu i y croie beaucoup, mais il y trouve un prétex e commode pour voir des, mains de femmes et les étudier dans leurs plus petits détails. ^
A ce sujet, il m’a encore communiqué une de ces observations qui ne peuvent être faites que par un malade intelligent. L’examen minutieux d une main ne lui est pas aussi agréable qu^on pourrait e croire; elle lui cause toujours quelque déception, car la réalité reste toujours inférieure à I image
qu'il s’en était faite. .
Nous connaissons tous cette supériorité de ima gination sur la réalité; jamais une femme n est aussi belle que lorsqu’elle nous apparaît dans nos rêveries et dans nos songes. On comprend un peu la conduite de cet amant dont parle Rousseau; i s’éloignait de sa maîtresse pour avoir le plaisir de penser à elle et de lui écrire.
LE FÉTICHISME DANS l’AMOUR 17
L’excitation sexuelle que produit chez M. R... la contemplation de l’objet est augmentée par tous les bijoux qui peuvent l’orner. Sur ma demande, il constate que ces bijoux, pris à part, ne lui deviennent pas complètement indifférents au point de vue sexuel. La vue d’un bracelet à la devanture d’un bijoutier, et mieux encore la vue d’une bague étincelant sur le fond de velours sombre d’un écrin lui font un sensible plaisir. Si nous ne nous trompons, nous voyons ici poindre une seconde perversion sexuelle, qui s’est greffée sur la première. Cette seconde perversion a pour objet des bijoux déterminés, c’est-à-dire des corps matériels et inanimés, comparables de tous points au bonnet de nuit et aux clous de bottines des premières observations. Seulement, chez M. R..., ce second fétichisme n’est encore qu’en germe. Il est facile de comprendre comment il s’est développé; c’est certainement par l’effet de l’association des idées. Le bijou, se trouvant souvent rapproché de l’objet de son culte, a bénéficié d’une association de contiguïté. Une liaison s’est formée dans 1 esprit de M. R..., entre la main féminine et les pierreries étincelant autour des doigts, le cercle d or entourant le poignet; le sentiment sexuel, en se développant, a suivi cette association d’idées comme un canal qui a servi à son écoulement; et c’est ainsi que les bijoux — principalement les bagues —^ sont devenus peu à peu une cause distincte et indépendante de plaisir. Une association des idées.
fréquemment répétée, peut donc être considérée comme l’explication légitime de ce fétichisme secondaire.
Revenons maintenant au fétichisme principal. Il a pour résultat d’isoler l’objet aimé, quand il n est qu’une fraction de la personne totale; la partie devient, Jusqu’à un certain point, un tout indépendant. Chez M. R..., cette individualisation d’une fraction de la femme n’est pas complète comme chez le malade de M. Bail; pour lui, la main ne résume pas la femme entière ; il reste sensible à la beauté du visage, à la grâce de la taille et des attitudes. Rien ne lui est pénible comme le contraste d’une femme très laide qui a de très Jolies mains.
Enfin, il s’agissait de rechercher quelle pouvait être, dans le passé du malade, l’origine de cette particularité sexuelle. Il m’affirma tout de suite que ce goût était chez lui extrêmement ancien, et qu’il ignorait complètement sous quelle influence il s’était développé.
Il se rappelait très distinctement que bien avant l’âge de la puberté il regardait avec curiosité les mains de ses amis; mais cette curiosité n’avait nullement un caractère sexuel; elle n’acquit ce caractère que plus tard, et graduellement, à mesure que la puberté s’avançait. A ce moment, une sélection se fit; la main masculine l’intéressa beaucoup moins que la main féminine.
Après sa confession, M. R... plaida avec beaucoup de chaleur cette thèse que le phénomène dont
LE FÉTICHISME BANS l’AMOUR 19
il s’agit n’a rien de pathologique. Jamais la contemplation d’une main en plâtre ou en bronze, ou d’une peinture ou d’une photographie de mains ne lui a donné, dit-il, une érection. En somme, comme il le remarque très justement, c’est la femme qu’il aime et la femme seule. Son goût particulier ne met absolument aucun obstacle aux rapports normaux. Je dois même ajouter, après lui, ce détail extrêmement curieux qu’après des rapports très répétés et poussés jusqu’à l’épuisement, il passe des journées entières pendant lesquelles son goût favori lui paraît être complètement évanoui. Ce fait peut être ajouté à ceux qui montrent que la répétition des rapports normaux est, dans quelques cas, le meilleur remède aux idées éi'otiques. Il se passe ici une sorte de décharge ; l’idée érotique s’épuise dans la dépense du mouvement. Mais, quelque temps après, au bout de plusieurs semaines de continence, l’attrait sexuel caractéristique se reforme, et il est d’autant plus prononcé que la continence a duré plus longtemps.
J’étais curieux de savoir comment les choses s’étaient passées dans l’intervalle, souvent assez grand, qui s’écoule entre l’âge de la puberté et le premier rapport sexuel. M. R... m’avoua que, pendant cette période, il s’était livré pendant longtemps à des espèces de rêvasseries amoureuses, dans lesquelles son objet favori jouait le principal rôle. Depuis qu’il a contracté l’habitude des rapports sexuels réguliers, son goût s’est beaucoup affaibli.
En quel sens la perversion sexuelle dont ii s’agit a-t-eile subi un affaiblissement ? Nous ne restons pas, sur ce point, dans le vague ; grâce à la confidence de M. R..., nous pouvons constater qu il existe une dilférence tranchée entre sa situation actuelle et sa situation passée. Autrefois, quand la perversion était dans tout son développement, l’idée érotique se présentait au malade spontanément, sans qu’il l’appelât et sans qu'elle fut suscitée par une excitation extérieure. Pendant qu’il était à sa table de travail, l’esprit occupé par une étude abstraite, il voyait tout à coup surgir dans son esprit l’image d^une main; ce n’était nullement une hallucination, c’était une image fixe, obsédante : quelquefois, il se complaisait à l’admirer; quand il voulait continuer son travail, il devait faire un effort pour chasser l’image importune. Aujourd’hui, les choses ont changé. L’image n’apparaît plus spontanément, automatiquement, sans cause psychique qui la provoque; nous entendons par cause psychique une ■ association d’idées par ressemblance on par contiguïté. Pour que le sujet s’occupe de l’objet pour lequel il a un attrait si prononcé, il faut qu’il y soit sollicité directement par un mot, par une gravure ou par la vue d’une femme.
Cette distinction a été remarquée par quelques aliénistes dans l’évolution des idées fixes. M. Morselli a publié dans la Rivista di freniatria de 1886 l’histoire d’une malade qui était obsédée par l’en-