LE FÉTICHISME DANS L^AMOUR
vie de couper la langue à son enfant, à Taide de ciseaux dont elle voyait son mari se servir tous les Jours pour tailler de la viande à ses oiseaux. Dans les premiers temps, il fallait que la malade vît les ciseaux pour que l’idée fixe surgît; mais peu à peu cette idée fixe, devenant plus intense, se réveillait spontanément sans être provoquée par la vue de l’objet. Le réveil spontané de l’image suppose une intensité plus grande.
On voit tout de suite le côté intéressant de cette observation : c’est qu’il s’agit d’une perversion sexuelle qui s’est développée spontanément, en dehors de toute habitude de luxure, ainsi que le malade me l’a affirmé à plusieurs reprises. Cela prouve que l’hérédité a Joué un rôle capital dans l’histoire de ce malade ; mais l’hérédité n’a certainement fait que préparer le terrain; ce n’est pas elle qui peut avoir donné à l’impulsion sexuelle sa forme particulière.
Nous avons pris comme types les deux observations précédentes, parce qu’elles éclairent d’une vive lumière un genre spécial de fétichisme ; il est clair que chaque partie du corps d’une personne peut devenir l’objet d’un fétichisme spécial. Magnan a étudié un malade qui était attiré vers la région fessière. des femmes.
Dans les observations précédentes, nous voyons l’amant s’attaquer à une fraction du corps de sa hien-aimée. C’est encore ce fétichisme sans doute qui explique certains faits curieux que l’on voit se
reproduire à intervalles presque réguliers ; un mari épris de sa femme la garde chez lui en secret après qu^elle est morte, la fait enbaumer, la revêt de ses plus belles toilettes, la décore de tous ses bijoux et lui rend ainsi un véritable culte privé. C est le sujet de laFemme gênante de G.Droz. Il faut sans doute faire un effort d’imagination pour comprendre ces excès d’un amour posthume ; mais on y arrive en voyant que l’amour peut s’attacher, par association d’idées, à des choses inertes et complètement privées d’âme, qui sont incapables de répondre à notre affection. Supposons un homme qui adore dans le corps de sa femme une partie quelconque qu’il a toujours trouvée plus belle que le reste, par exemple son oreille ou son nez. Eh bien ! l’idée qu il peut continuer, même après la mort de sa femme, à voir ces objets adorés, qu il peut, les défendre contre la décomposition, qu’il peut même leur communiquer un semblant de vie, cette idée ne lui paraîtra nullement étrange; elle est logique, au contraire; car puisqu’il aime un objet matériel, il doit pouvoir, dans une certaine mesure, prolonger Texistence de cet objet. C’est ainsi que nous expliquons ces faits qui ont l’allure d’un conte d’Hoffmann.
En somme, il n’y a qu’une seule chose qui meure d’une mort irréparable : c’est la pensée, c’est l’intelligence, c’est l’âme; quant au corps, bien quil soit formé d’une matière organique extrêmement instable, on peut suspendre ou du moins masquer sa décomposition au moyen d’un système perfec-
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tionné d’embaumemeat qui est connu depuis la plus haute antiquité, puisque l’Égypte du temps de la dix-huitième dynastie nous a légué des cadavres qui grâce aux aromates et au hain de natron, conservent encore une physionomie vivante.
Sans sortir de l’amour plastique, signalons des cheveux. Tout le monde aime les beaux cheveux longs et soyeux; on connaît le rhot plaisant de M. Poirier à sa fille : « Quand ta mère voulut aller à l’Opéra, elle me le demanda le soir, en déroulant ses cheveux : et je l’y conduisis dès le lendemain. » Chez les fétichistes, cet amour des cheveux prend des proportions considérables et se trahit par des actes extravagants. Quelques-uns, raconte M. Macé, se faufilent dans la foule des grands magasins de nouveautés et s’approchent des femmes ou des jeunes filles dont les cheveux tombent ennappe ou en natte sur les épaules. Munis de ciseaux, ils coupent les soyeuses chevelures. L’un d’eux est arrêté au moment où il vient de couper la natte d’une jeune fille. Interrogé, il fait cette réponse typique : « C’est une passion ; pour moi, l’enfant n’existe pas, ce sont ses beaux et fins cheveux qui m’attirent... Je pourrais souvent les prendre tout de suite... Jepréfère suivre la fillette^ gagner du temps. C’est ma satisfaction, mon plaisir. Enfin, je me décide, je coupe l’extrémité des mèches frisées, et je suis heureux. 1 »
Un Joli Monde, p. 268.
On remarquera en passant cet aveu important : « Pour moi, l’enfant n’existe pas, ce sont ses cheveux qui m’attirent. » Voilà bien le fétichisme dans toute sa candeur.
« D’autres, continue M. Macé, vont d’une cohue à l’autre, hésitent et tournent longuement avant de s’arrêter. Leur choix fait, on les voit s’élancer sur une femme et lui embrasser follement les cheveux qui frisentsur la nuque... Puis, ils s’esquivent comme par enchantemen t, en faisant claquer bruyamment leur langue et en se léchant les lèvres pour savourer le goût que les petites frisettes à la couleur préférée viennent d’y laisser.
« Frisons d’or, frisons d’ébène, frisons d’argent, il y a beaucoup d’amateurs pour ces sortes de friandises. Ils préfèrent les cheveux relevés, jjui dégagent bien la nuque, pourfaire valoir le cou, et laisser en liberté les petites mèches mignonnes et agaçantes. Ils se contentent d un rapide et furtif baiser h.. » On voit, par ces exemples, combien notre sujet s’élargit et que de personnes il comprend. Il faut que le fétichisme amoureux soit bien répandu pour qu’il soit devenu familier, sous quelques-unes de ses formes, à des agents de police î
INous venons d@ voir défiler devant nos yeux 1 amant de l’œil, l’amant de la main, l’amant du cheveu. Nous allons étudier maintenant l’amant de quelque chose de plus subtil, qui n’est pas une
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