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CHAPITRE II

Causes d'affaiblissement des images. — L’oubli. — La négation. — Résistance du sujet à la suggestion. — Refus de ctoire. — Procédé indirect pour diminuer la résistance. — Expérience sur une petite fille. — L’auto-suggestion peut réussir là où une suggestion simple a échoué.

Suggestions à forme négative.

Suggestions négatives données pendant l’état de veille et fortifiées par une excitation périphérique. — Comment se produit une paralysie par suggestion.

Affaiblissement des images par une paralysie suggérée des muscles du sourcil.

Paralysies indirectes produites par associations d’idées, ou par associations morbides de symptômes. — Expériences.

— Nous allons maintenant étudier l’effacement des images. A l’état normal, les images s’effacent

naturellement, quand elles n’apparaissent pas de temps en temps à la conscience : c’est Foubli, qui est la mort de l’image. En outre de cette désagrégation, il y a une autre cause d’affaiblissement pour l’image, c’est la contradiction. Quand une image est reconnue fausse, elle disparaît de l’esprit. Citons, par exemple, l’expérience d’Aristote : en roulant une boule entre mon index et mon médius croisés l’un sur l’autre, j’ai l’impression de deux boules. Mais si je fixe les yeux sur mes deux doigts croisés pour corriger cette illusion, je vois qiT’il n’y a qu’une boule, et je ne puis au même moment, quelque effort d’imagination que je fasse, m’en représenter deux. L’image fausse a été repoussée du cbamp de l’esprit, et repoussée de telle sorte qu’elle n’y reparaît plus. Pour la commodité de 1 analyse, nous nous en tenons à ce premier fait, en négligeant tous les détails des rectifications moins complètes. Comment faut-il interpréter cette rectification ?

Nous venons de voir que l’image fausse est expulsée. Cette expression vague a besoin d’être précisée. Lorsqu’on dit qu’une image sort du champ de 1 esprit, on fait une sorte de comparaison grossière entre le champ de la conscience et le champ éclairé d un microscope ou d’une lanterne magique. Mais il est clair que cette comparaison est purement littéraire, comme tant d’autres dont on abuse en psychologie; on compare la délibération à une balance, la passion à un torrent, la conscience à

l’i>'TENSITÉ des images mentales 265

un œil intérieur, etc. Le danger de ces comparaisons est de laisser croire qu’elles renferment une explication. Dans notre cas spécial, il est certain que l’image ne ressemble pas à une préparation que l’on place dans le champ éclairé du microscope et qu’on retire ensuite. Si une image mentale cesse d’être visible, ce n’est pas à proprement parler qu’elle sorte de la conscience, c’est qu’elle devient inconsciente : elle change de nature sur place. Toute image résulte de l’excitation d’une cellule ou d’un complexus de cellules nerveuses ; quand l’image disparaît de l’esprit, il faut supposer qu’il se produit un changement dans l’état dynamique des cellules correspondantes ; elles cessent de vibrer ou elles vibrent autrement.

L’observation hypnotique montre le développement de ce phénomène. Lorsqu’on donne une suggestion d’hallucination à une hypnotique, il arrive fréquemment que le sujet résiste. Je dis un jour à un sujet endormi : « Regardez le chien qui est assis sur le tapis. » Le sujet me répond: « Je vois bien que vous voulez m’halluciner ; comment

un chien serait-il entré dans le laboratoire?

Vous ne le voyez donc pas, ce chien? — Oui, je le vois dans mon imagination, mais je sais bien qu’il n'y en a pas sur le tapis. » Ainsi, la résistance du sujet affaiblit l’image qu’on lui suggère; s’il ne résistait pas, il aurait une hallucination parfaite dans laquelle il croirait voir un chien en chair et en os ; mais par le seul fait qu’il lutte contre l’image

hallucinatoire, cette image ne s’extériorise pas ; elle ne dépasse pas en intensité une image ordinaire, et le sujet n’en est pas la dupe.

On peut donc affirmer que le simple fait de ne pas croire à une chose quelconque affaiblit la représentation qu’on en a. C’est ce qu’un autre malade remarquait un jour. Comme il discutait pendant le somnambulisme une de mes suggestions au heu d’y consentir, je lui imposai silence ; il me répondit aussitôt : « Je sais bien pourquoi vous ne voulez pas que je discute ; c’est que cela affaiblit la suggestion. »

On a remarqué que certaines hallucinations données aux sujets subsistent plus longtemps que d autres ; cela tient à plusieurs causes, à la fixité de point de repère, à l’état mental du sujet, etc. Mais on a oublié une influence qui affaiblit beaucoup les suggestions ; l’hypnotique halluciné parle de son hallucination à ses amis ; il leur demande s’ils voient les choses comme lui ; si on se moque de lui, il est averti que ce qu’il voit est une hallucination, et des lors cette hallucination s’affaibit. Quand l’opérateur a le soin de mettre pour ainsi dire l’hallucination sous clef, par exemple en gardant le carton sur lequel il a fait apparaître un portrait imaginaire, on peut être certain que l’hallucination vivra plus ougtemps, car elle ne sera pas contestée.

11 existe pour l’expérimentateur divers moyens de se faire obéir du sujet sans provoquer sa résisance. ai remarqué que chez quelques malades

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on arrive plus facilement à faire réussir une su^-gestion quand on ne la donne pas sous une forme impérative ; en évitant le «Je veux! », on évite de susciter une opposition du sujet, qui, par un reste d’amour-propre, refuse de se soumettre à la volonté d un autre. Ainsi, au lieu de dire au somnambule : « Je veux que vous quittiez votre chaise et que vous fassiez le tour delà salle ; obéissez, je le veux », on peut procéder autrement et dire : « Tenez, vous vous levez de votre chaise ; vous voilà debout; et maintenant, regardez, vous faites le tour de la salle, etc. » Cette suggestion indirecte ne heurte pas de front la volonté du sujet, et elle est exécutée avec moins de résistance que la précédente.

J ai retrouvé le meme fait, dans ces derniers temps, sur une petite fille de deux ans. Cette enfant est fort peu soumise ; elle obéit rarement aux ordres de sa mère, bien qu’elle les comprenne parfaitement bien ; lui dit-on de s’approcher pour dire bonjour, elle reste immobile dans son coin, en répondant énergiquement : « Non, non, a pas, a pas .» (Ce qui signifie : Je ne veux pas).-Prières, menaces, rien n’y fait. Mais j’ai constaté à plusieurs reprises qu’il existe un moyen très simple de la faire obéir, c’est de lui affirmer qu’elle est en train d’exécuter ce qu’on lui commande ; on lui dit, par exemple, et sans recourir le moins du monde à un ton autoritaire : « La petite fille s’approche; elle met un pied devant l’autre ; elle avance ; elle vient voir la dame ; elle lui fait un beau salut, elle lui

envoie un baiser, etc. « Très souvent, je puis même dire le plus souvent, cette petite expérience réussit. Je l’aifépétée une dizaine de fois. Il eut été intéressant de l’étendre et la varier, mais j’ai cru prudent de m'abstenir. Sous sa forme bénigne, cette expérience n'est pas autre chose qu’une suggestion, et je suis de ceux qui pensent qu’il ne faut point faire des expériences de suggestion sur les petits enfants.

L affaiblissement de l’image par la résistance du sujet explique aussi dans une certaine mesure comment l’auto-suggestion réussit là où la suggestion simple vient d’échouer. Lorsqu’on adresse une suggestion à un sujet, il peut y résister pour plusieurs motifs, par exemple par esprit de contradiction ou parce qu’il est convaincu d’avance de

I impuissance de la suggestion. Si c’est lui, au contraire, qui arrivepar raisonnement à se suggérer la même idée, il l’adoptera sans résistance, et elle sera plus intense, et partant plus efficace. J’ai eu la preuve de ce fait dans une observation que je citerai tout au long, car elle est intéressante à un autre point de vue. Je me proposais de rechercher si une suggestion somnambulique pouvait modifier 1 état de catalepsie ; dans cet état, les suggestions par le sens musculaire sont extrêmement remarquables ; une attitude expressive donnée aux membres se réfléchit aussitôt sur la physionomie.

II y avait lieu de se demander si, par suggestion donnée à la malade pendant le somnambulisme, on

L’l?rTE>’SITÉ DES IMAGES MENTALES 269

pouvait supprimer la suggestion musculaire de la catalepsie. G... étant en somnambulisme, je l’avertis donc que je vais la mettre en catalepsie, et que dans cet état sa figure restera impassible, quels que soientles mouvementscommuniquésà sesmains. La malade, au lieu de se soumettre à l’injonction, soutient qu’elle ne pourra pas y obéir parce qu’elle perd conscience pendant la catalepsie ; après avoir lutté contre cette résistance morale et l’avoir en apparence vaincue, nous passons outre; la catalepsie étant produite, nous essayons de donner des suggestions musculaires, et elles réussissent admirablement, comme si aucune suggestion contraire n’avait été donnée. L’échec était complet.

Nous plongeons de nouveau la malade en somnambulisme. G..., qui est très éveillée pendant son sommeil (qu’on nous permette l’accouplement de ces deux mots), nous demande spontanément si notre suggestion a réussi. Nous répondons qu’elle a eu un plein succès, et que, pendant sa catalepsie, sa physionomie est restée complètement inerte, malgré les attitudes expressives données à ses mains. G était absolument inexact. La malade paraît très étonnée de notre affirmation, mais elle n’en doute pas. Alors nous avons l’idée de la remettre sur-le-champ en catalepsie et de refaire l'expérience. A notre grand étonnement, voici ce qu’il nous fut donné de constater : la face de la malade était inerte et inexpressive ; nous approchons ses mains du coin de sa bouche, dans l’acte d’envoyer

un baiser; la ligne de sa bouche reste immobile; nous fermons les poings : le sourcil ne se fronce pas, le front reste calme et uni. La suggestion par le sens musculaire était totalement effacée.

Nous avons alors laissé la main dans la position dn baiser lancé, pendant environ cinq minutes. Au bout de ce temps, la suggestion se réveilla peu à peu, et en imprimant à la main un mouvement de va-et-vient, nous parvînmes à faire sourire la bouche.

Cette expérience, que nous avons donnée in extenso, contient plusieurs enseignements ; mais elle nous intéresse ici particulièrement en nous montrant que si notre première tentative de suggestion avait échoué, c’était parce que la malade était persuadée d’avance qu’elle ne réussirait pas. Tel est donc l’effet du scepticisme.

O. —Au lieu de laisser au sujet l’initiative de ce scepticisme, on peut le lui suggérer. On ne fait pas autre chose en réalité quand on a recours aux suggestions à forme négative. Lorsqu’on dit à 1 hypnotique : «Vous ne voyez pas M. X..., qui est présent )>, on lui donne une conviction qui a pour résultat d affaiblir et même de paralyser la perception qu’elle a de cette personne. Lorsqu’on lui dit : « Vous ne pouvez pas remuer votre bras ! « on lui donne une conviction qui a pour résultat d’affaiblir et même de paralyser l’influx moteur qui met le bras en mouvement. La suggestion de paralysie sensorielle ou motrice nous paraît rentrer

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dans la catégorie des causes d’affaiblissement des imag-es. Nous n insistons pas sur ces faits bien connus.

6. — On peut reproduire tous ces phénomènes paralytiques pendant la veille au moyen d’une simple idée fortifiée par une excitation périphérique; on dit négligemment au sujet que sa main est paralysée ; il se met à rire ; on l’invite à mettre la main sur le disque rouge et à la regarder; au bout d une minute, la main est complètement flasque ; elle a perdu le sens musculaire, les réflexes du poignet sont exagérés, enfin la paralysie est complète. Chez certains sujets, l’impotence fonctionnelle se supprime spontanément au bout de quelques minutes. Chez d’autres, elle dure, et il faut intervenir pour y mettre un terme.

Comment doit-on interpréter cette expérience ? On a le choix entre deux hypothèses. D’après la première, la suggestion opère en inculquant au sujetl image de la paralyüe, et l’excitation périphérique, dynamogéniant cette image, en rend l’effet plus prompt et plus énergique. Mais il faut avouer qu on a quelque peine à comprendre comment 1 image d une paralysie peut se réaliser en quelque sorte dans une paralysie matérielle. Il y a là une supposition qui ne paraît guère s’accorder avec les phénomènes connus de la psychologie. Il nous paraîtrait donc plus simple d’accepter la seconde h3q)othèse, d’après laquelle la suggestion de paralysie atteint son but en affaiblissant et même en suppri-

mant tout à fait la représentation du mouvement. L’image motrice étant supprimée, le courant moteur est comme tari dans sa source, ce qui entraîne consécutivement la paralysie du centre moteur fet tous les symptômes cliniques qui en sont la conséquence.

Pour vérifier cette hypothèse, il est logique de rechercher comment se comporterait la paralysie d’un mouvement qui ne serait pas précédé par une image motrice, c’est-à-dire par une représentation de mouvement. Nous choisissons pour l’expérience un réflexe. A l’état de veille, si on frappe sur la face antérieure du poignet d’un de nos sujets, le bras étant étendu sans appui, la main ouverte éprouve un soubresaut et tend à se fermer. Dans ce cas, le mouvement suit directement l’excitation, il n’est pas précédé d’une représentation mentale. Par suggestion somnambulique, nous supprimons ce réflexe, tout en laissant subsister la perception du choc sur le tendon. Au réveil, le réflexe ne peut plus être provoqué : la main n’est le siège d’aucune contracture, les muscles antagonistes (dans le cas présent les extenseurs) ne paraissent pas se contracter pour empêcher le mouvement de se produire. Comment donc le mouvement réflexe est-il suspendu?

On peut même pousser l’expérience plus loin et paralyser par suggestion le muscle au point qu’il ne répond plus à un de ses excitants les plus énergiques, l’électricité. Ici encore, comment se fait

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l’action d’arrêt? Nous posons le problème sans le résoudre.

Il n’est pas plus difficile d’obtenir par ce procédé une anesthésie qu’une paralysie : citons un exemple d’anesthésie systématique; je pose un petit objet, un crayon, sur le disque rouge, en disant à la malade de penser quelle ne le voit pas. W... répond en riant que c’est impossible, puisque l’objet est devant elle, bien visible. Mais, sur notre demande, elle regarde un moment le crayon posé sur le disque, en s’imaginant quelle ne le voit pas, et bientôt l’anesthésie apparaît. Très surprise, la malade cherche en tâtonnant le crayon et ne parvient pas à le saisir, bien qu’il soit devant ses yeux.

7. — Nous avons vu plus haut qu’une contracture du sourcil détermine une sorte de dynamogénie générale. Si on impose au sujet par suggestion une paralysie de ce même mouvement, on obtient un effet inverse. Le sujet, au réveil, éprouve un sentiment d’étonnement, sans pouvoir en indiquer la cause; il manque d’assurance, il se trouve changé; quelquefois, il dit franchement quil se sent bête; sa force dynamométrique a baissé; son temps de réaction physiologique s’est allongé. Que deviennent ses images mentales ? Elles suivent l’affaissement général. Ce qui nous a paru le plus caractéristique, c’est que la mémoire diminue.

8. — La loi de l’association des idées, considérée dans ce qu’elle a de plus général, con-

siste dans l’excitation d’un élément nerveux par un autre élément déjà excité. On ne s’est pas emandé encore si le contraire pourrait se présenter; par exemple, un élément nerveux paralysé peut-il transférer sa paralysie à un autre élément? Jue les expériences connues sembleraient démonrerl existence de cette transmission de la paralysie M. Kere a observé le fait suivant: une malade étant endormie, il lui impose l'idée que son bras droi est paralysé; au réveil, il constate que le suje non senlement présente une monoplégie bra- 0 lale droite mais est devenu incapable de parlerla paralysie du centre moteur du bras a envahi le centre moteur du langage articulé. Dans une autre yperience, ancienne mais inédite, de M Féré et de mm, une somnambule qui reçoit une suggestion d hémianopsie droite se réveille avec ce système

complique d aphasie complète; encore une transmis:

Zces '’rr’'- ?

isolé P ’ V ■ * suggestion d’un symptôme

ou l'LTb Wtôme

y e 1 on observe dans les cas pathologiques c'est-

a-d,re une association de la monoplégie dro le, ou

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me, on voit qu ils consistent dans une paraivsie qui se transmet d’un élément nerveux à un autre

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O» p.r un phénomène purement nerven”! <*“

l’intexsité des images mentales

Serait-il possible de produire un résultat semblable dans le domaine des faits psychiques? Peutil arriver que lorsqu’on paralyse telle l'idée A par exemple, une seconde idée B se trouve paralysée consécutivement? Si ce phénomène était possible, on pourrait y voir le pendant de la loi de l’association des idées, par suite de laquelle l’idée A, par exemple, étant excitée, une seconde idée B, se trouve excitée consécutivement et par le fait de la première. A la loi de l’excitation d’une idée par une autre (vulgairement appelée loi d’association mentale), on pourrait ajouter la loi de paralysie d’une idée par une autre.

Il est facile d’imaginer des expériences hypnotiques permettant de vérifier ce point. Mais il est plus intéressant de commencer par rechercher si, dans des expériences déjà anciennes faites dans un but tout à fait différent, le phénomène que nous recherchons ne s’était pas révélé à l’insu de l’observateur. A ce titre, nous rappellerons les effets des suggestions d’anesthésie systématique. Une malade étant.endormie, on lui affirme qu’elle ne voit pas M. X..., présent à l’expérience; si la suggestion est bien donnée, elle peut réussir alors même que M. X... est une personne connue de la malade depuis plusieurs années. Au réveil, la malade ne voit pas la personne désignée; tantôt elle ne la voit pas du tout; tantôt elle la voit sans la reconnaître. Si alors on lui demande des nouvelles de M. X..., le plus souvent elle reconnaît

ce nom et peut se rappeler distinctement la personne. La paralysie n’est pas compliquée d’amnésie. Mais si la suggestion persiste pendant plusieurs jours^ et qu’on ne fasse rien pour la supprimer, elle s’aggrave; le souvenir de la personne invisible s’efface peu à peu, et la malade non seulement ne perçoit plus M. X..., mais elle ne se souvient plus de son existence. Dans ce cas, la paralysie produite par suggestion fait tache d’huile. Le souvenir que nous avons d’une personne connue depuis des années est formé par un groupe très considérable d’images associées les unes aux autres ; le centre de ce groupe, son noyau, est constitué par le souvenir de la personne physique ; et tout autour se groupent des images moins solides, représentant les diverses circonstances dans lesquelles nous avons vu cette personne, les conversations que nous avons eues avec elle, etc., etc. Nous voyons ICI l’expérience hypnotique confirmer la solidarité de ces diverses images. La suggestion détruit pour un temps le noyau central du groupe, la perception de la personne physique; la paralysie de ce premier eiement se propage, en suivant les lignes des associations des idées, aux autres images qui composent le souvenir total, de façon à abolir complètement tous les événements qui se rattachent à la personne supprimée.

Une expérience directe met ce phénomène plus en relief. Nous suggérons à une somnambule. G..., par exemple, qu’à son réveil, elle ne nous entendra

l'intensité des images mentales 277

pas quand nous prononcerons les mots parapluie et livre; elle y consent. A son réveil, la suggestion persiste; l’audition de ces deux mots est paralysée. Or, voici quel est l’effet de cette surdité verbale restreinte à deux mots. Si nous lui présentons un parapluie, elle croit que c’est une canne; si nous l’ouvrons, elle s’imagine que nous avons mis une toile au bout de notre canne; l’objet lui paraît affreux. De même^ si nous lui mettons un livre sur les genoux, elle croit que c’est un paquet de chiffons (il s’agissait d’un livre broché et privé de sa couverture). Ainsi, la paralysie du mot a entraîné la paralysie de l’image associée à ce mot.

11 est possible d’expliquer tous ces faits de deux façons; la première explication est celle que nous avons indiquée; la paralysie passe d’un élément nerveux à un élément associé. On peut aussi supposer que le résultat est atteint indirectement par l’effet d’un raisonnement inconscient. Le sujet, sachant qu’il ne voit plus M. X..., par exemple, conclut queM. X... n’existe pas; ou encore, sachant qu’il n’entend pas le mot livre, il en conclut qu’il ne doit pas voir l’objet correspondant. Dans ces derniers temps, des auteurs ont beaucoup insisté sur le rôle des raisonnements inconscients chez les somnambules.

PSYCHOLOGIE EXPÉEISIESTALE.

Questions de méthode. — Les signes physiques de l'hypnose. — Controverse entre la Salpêtrière et Nancy. — One question préjudicielle. — La suggestion dans ses rapports avec l’excitation périphérique. — Les périodes hypnotiques.

L’auto-suggestion. — Divers aspects de cette question. — La simulation. — On appareil avertisseur.

Les expériences négatives, leur portée.

Je crois utile de dire quelques mots de la méthode à suivre dans les expériences hypnotiques. J’ai déjà eu l’occasion de traiter ce sujet ailleurs*; mais il est loin d’être épuisé. Je me contenterai d’examiner quatre points principaux :

1° La valeur des phénomènes somatiques obser-

* Binet et Féré. Le Magnétisme animal, ch. viii, Étude générale de la suggestion.

vés par les expérimentateurs de la Salpêtrière, et niés par les expérimentateurs de Nancy; :

2“ Les dangers de Tauto-suggestion; ^

3° Les dangers de la simulation ;

4“ La portée des expériences négatives.

1. — La principale question qui divise la Salpê- | trière et Nancy est celle des phénomènes physiques ^ de l’hypnose, tels que les contractures léthargiques, | les attitudes cataleptiques, les contractures du : somnambulisme, les états dimidiés d’hémi-léthargie, d’hémi-catalepsie et d’hémi-somnambulisme. Les expérimentateurs de Nancy ne retrouvent pas chez r leurs sujets ces phénomènes qui ont été décrits 1 avec tant de soin par M. Charcot et son élève M.Richer. D’où vient une différence aussi capitale? j Tout d’abord il n’est pas sans intérêt de remar- J quer l’importance du rôle historique qui a été rem- .| pli par ces faits d’ordre somatique quelques obser- | valeurs contemporains mettent en doute. C’est À M. Charcot qui a réhabilité l’hypnotisme ; or, dans % le mémoire célèbre où il a exposé ses travaux à 1 Académie des sciences, M. Charcot, ne s’est presque point occupé des- phénomènes de suggestion; il | s est systématiquement borné à décrire les phéno- 4 mènes somatiques de l’hypnose, pensant qu’il fal- J lait aller du simple au composé, de l’objectif au ^ subjectif, et commencer par faire une étude des 1 symptômes physiques et en quelque sorte exté- ; rieurs de 1 hypnose, avant de chercher à porter la

LE PROBLÈME HYPNOTIQL'E 281

lumière dans la région obscure des suggestions et des autres faits psychiques.

L’œuvre de M. Charcot dans ce domaine a été double : il a décrit les phénomènes physiques de l’hypnose, et il les a présentés comme affectant certains groupements particuliers, désignés depuis sous le nom de périodes. Il nous semble que ces deux parties de son œuvre doivent être soigneusement distinguées.

Les adversaires de la Salpétrière n’ont point nié catégoriquement les faits décrits par M. Charcot. M. Beaunis déclare simplement ne les avoir jamais rencontrés, et tout en remarquant qu’il y a là une intéressante question à résoudre, il s’abstient de la traiter, faute de documents suffisants. M. Bernheim est moins réservé; il affirme que les trois états décrits par M. Charcot sous les noms de léthargie, catalepsie, somnambulisme, et les signes physiques qui les accompagnent sont de simples produits de la suggestion. La suggestion, dit-il nettement, est la clef du braidisme. Sur ce point, M. Bernheim va plus loin que M. Beaunis, qui se dit persuadé que la suggestion n explique pas tout.

Nous croyons que l’école de la Salpêtrière ne doit pas avoir de parti pris dans cette question. Elle a eu l’honneur de découvrir les signes objectifs de l’hypnose qui permettent de déjouer complètement la simulation. Quand elle s’est livrée à cette étude, l’influence et l’étendue de la suggestion étaient

encore peu connues; et M. Charcot et ses élèves ne se sont point préoccupés de faire la part de ce phénomène. Aujourd’hui, la question qui s’élève est relativement nouvelle. 11 s’agit de savoir par quel mécanisme sont produits les phénomènes dits physiques de l’hypnose, si c’est par suggestion ou par des manœuvres purement phvsiques.

Le problème étant'nettement posé, il serait sa^-e de chercher une expérience capable de le résoudre; cela vaudrait peut-être mieux que d’échanger des invectives.

Nous convions les expérimentateurs de Nancy à faire l’expérience suivante qui jetterait quelque clarté dans le débat; il faudrait choisir un sujet neuf, chez lequel on ne réussirait pas à provoquer pendant 1 hypnose de contracture dite léthargique par l’excitation mécanique des muscles,tendons et nerfs; ce sujet étant endormi, on e’ssaverait de reproduire chez lui, par suggestion verbale, une contracture léthargique; par exemple, on lui indiquerait, dans une région quelconque de son corps, un point correspondant au passage d’un tronc nerveux; et en même temps on lui donnerait la suggestion que l’expérimentateur exerce sur ce point une pression profonde avec le doigt; si, dans ces conditions, il se produisait une contracture des muscles desservis par les rameaux du nerf interesse et que cette contracture eût la précession anatomique de celles qu’on provoque en léthar-ie on aurait ainsi obtenu le droit d’affirmer que la

contracture léthargique peut être le résultat d’une idée suggérée.

Cette expérience ne démontrerait pas que la suggestion est tout, et que l’excitation périphérique n’est rien ; mais elle peut être opposée comme une question préjudicielle à M. Bernheim et à tous ceux qui soutiennent avec lui que la suggestion est la clef du braidisme. Nous avons fait, avec M. Féré, une tentative dans ce sens sur des hystériques hypnotisables, présentant une léthargie avec hyperexcitabilité neuro-musculaire. Si l’on place ces sujets en somnambulisme, et qu’on leur donne l’idée d’une pression mécanique sur un point quelconque du corps, on voit aussitôt se produire une contracture identique comme localisation à celle que l’on provoque pendant la léthargie, en exerçant une pression réelle sur le point désigné. Mais cette expérience, dans les conditions où elle est faite, ne peut servir à trancher la question en litige: car la suggestion à laquelle on soumet ces sujets ne fait probablement que renouveler le souvenir d’une impression physique antérieure.

En résumé, nous opposons aux expérimentateurs de Nancy une exception préjudicielle. Rien ne leur serait plus facile que de tenter l’expérience indiquée ; là plupart de leurs sujets se trouvent dans les conditions requises, puisqu’ils ne présentent aucun signe somatique de l’hypnose. On doit cependant se souvenir du mot de M. Ladame qui nous apprend que les expérimentateurs de Nancy sont

tellement convaincus de l’inexistence des signes physiques qu’ils s’abstiennent de les chercher. Il faudrait donc, avant de procéder à l’expérience, soumettre le sujet à un examen rigoureux et approfondi, afin de s’assurer que l’hyperexcitabilité neuromusculaire n’existe chez lui à aucun degré. Cette recherche préliminaire est d’autant plus importante que le nombre des hystériques ignorés est très considérable, d’après l’opinion des auteurs compétents. L attaque convulsive n’est pas le seul signe révélateur de l’hystérie ; il existe d’autres stigmates, mais cachés ; et parmi ces stigmates, il faut ranger 1 hyperexcitabilité neuro-musculaire .x4u reste, on peut prouver, ce nous semble, par des arguments de grande valeur, que la suggestion n’est pas, comme on l’a dit et répété à satiété, la source de tous les phénomènes hypnotiques. Sans doute, cette hypothèse est si facile à comprendre qu’elle suffit à tous les esprits simples. Mais elle conduit à des conséquenses qui nous paraissent incompatibles avec les données de la psycho-physiologie. La suggestion, est la toute-puissance de 1 idée; or, faire de la suggestion la cause unique de toutes les réactions hypnotiques, c’est attribuer à l’idée qui est un phénomène psychologique secondaire, la^place qui convient à l’excitation p'ériphérique, c’est-à-dire au phénomène psychologique initial. L’idée, ou pour parler en termes plus con-

nerveuxy t. III, p. 417.

Charcot, Maladies du système

crets, l’image, n’est qu’un écho affaibli d’une sensation antérieure ; il y a, ce nous semble, quelque chose de contradictoire à reconnaître de l’influence à l’excitation idéale, quand on la refuse à l’excitation réelle.

La lecture de notre travail sur l’intensité des images mentales préparera peut-être le lecteur à bien comprendre notre pensée. Toute excitation périphérique agissant sur les organes sensoriels d’un sujet, et principalement d’un sujet byperexcitable, accroît l’énergie de tous ces organes ; elle produit, comme nous l’avons vu, une dynamogénie généralisée et diffuse ; cet accroissement de force est temporaire; après une courte ascension, la courbe de l’excitation s’infléchit et descend; à la dynamogénie momentanée succède une phase d’épuisement. Voilà ce que les expériences de mon ami M. Féré ont montré avec des détails innombrables. Or, non seulement le rôle de l’excitation périphérique est compatible avec celui de la suggestion, mais la suggestion ne se comprendrait pas, si l’excitation périphérique ne produisait rien.

En effet, il est impossible de comprendre comment un phénomène aussi superficiel qu une idée peut produire des modifications nerveuses, circulatoires et sécrétoires aussi profondes que celles de la suggestion, si l’idée n’avait pas une certaine intensité ; si en d’autres termes, sous Tidée, il n existait pas une force, une excitation périphérique.

L’idée par elle-même est bien peu de chose : il y a une distance énorme entre l’idée d’un acte extravagant, telle qu’elle peut sillonner le cerveau d’une personne raisonnable, et l’idée impulsive qui conduit un aliéné au meurtre. Toute l’efficacité de l’idée dépend de l’intensité de la force accumulée derrière.

Lorsqu’on suggestionne un sujet, on ne se contente pas de faire pénétrer dans son esprit l’image photographique d’un acte, on le soumet à une véritable excitation, comparable à celle qu’on produit en agissant sur lui par le bruit assourdissant du tamtain. De son côté, le sujet qui oppose une résistance à la suggestion est comme celui qui s’efforce d’arrêter l’effet d’une excitation périphérique, un tressaillement, par exemple.

Il n’y a qu’un seul point qui distingue la suggestion d’une excitation périphérique. Ainsi que nous l’avons dit dans notre travail, l’excitation périphérique produit un effet diffus; le rayon rouge qui tombe sur la rétine d’une hystérique augmente sa force musculaire, sa sensibilité, le volume de ses membres, et toutes ses fonctions physiologiques. Au contraire, l’excitation par les idées est une excitation localisée. En d’autres termes, l’idée localise l’excitation, de même que, dans nos expériences rapportées plus haut, nous avons vu l’excitation dynamogénier l’idée.

C’est ainsi que nous comprenons comment on peut, chez un sujet hyperexcitable, augmenter

racuité visuelle, soit, comme M. Féré l’a fait, en soumettant le sujet à des èxcitations sonores, soit selon le procédé habituel, ên suggérant le sujet. La première méthode est celle de l’excitation diffuse, la seconde, celle de l’excitation localisée. Dans le premier cas, le total de l’excitation est plus considérable, mais l’action sur chaque organe est plus faible que dans le second cas.

Enfin nous avons montré plus haut comment en envisageant l’association d’idées comme ligne de force, on peut ramener l’idée suggérée à une excitation. La suggestion dont le point de départ est une parole ou un geste de l’opérateur, est une excitation périphérique de l’oreille ou de la vue, qui au lieu de se diffuser dans tout l’organisme, suit le chemin spécial que lui fournissent les associations d’idées préétablies.

Nous ne dirons qu’un mot des périodes hypnotiques. La question de l’existence de ces périodes a soulevé des discussions sans fin. On a prétendu qu’elles sont le résultat de la suggestion et de l imitation. Nous ne voyons pas qu il existe ici une expérience simple à laquelle on puisse recourir comme pierre de touche, pour couper court aux débats. Pour mettre en doute la valeur de l’essai nosographique de M. Charcot, il ne suffit point d’opposer aux cas types présentant les trois périodes de sommeil, les innombrables sujets qui font exception à la règle; on sait fort bien que les formes classiques, complètes, sont beaucoup plus rares que

les formes frustes. Il en est ainsi dans toutes les maladies.

La véritable question est de savoir quelles ont été les parts respectives du sujet et de l’expérimentateur dansl’établissement des périodes hypnotiques; en d’autres termes, la délimitation des états nerveux connus sous le nom de léthargie, catalepsie, somnambulisme, est-ellel’effet d’unprocessusspontané, ou provient-elle d’une suggestion imprudente faite par l’opérateur, ou de l’imitation d’un premier sujet par tous ceux qui ont été dressés à la suite? Mais comment résoudre expérimentalement un tel problème?Nous ne le voyons pas.

Sur ce point délicat nous nous contenterons de rapporter un fait qui ouvre le champ à bien des réflexions. Nous avons observé à maintes reprises, et chez un grand nombre de sujets hystériques, que parmi les phénomènes qu’on provoque pendant l’hypnose, il n’en est pas un seul qu’on ne puisse retrouver à un degré quelconque pendant l’état de veille. Il en est ainsi, comme on le sait depuis longtemps, pour les contractures delà léthargie et du somnambulisme, et pour les faits de suggestion. Récemment, dans une série de recherches poursuivies avec M. Féré‘, nous avons pu reproduire pendant la veille, chez des hystériques hypnotisables, la plasticité cataleptique avec tous ses

Recherches sur la physiologie des mouvements chez les hystériques. {Arch. de physiologie, octobre 1887.)

caractères; et de plus, cette plasticité pouvait être provoquée indifféremment pendant que le sujet avait les yeux ouverts ou fermés.

Puisque tous les phénomènes qu’on rapqiorte habituellement à l’hypnose hystérique préexistent à l’état de veille chez les sujets hystériques, et cela sans affecter le moins du monde un groupement en périodes, il semble bien en résulter que la division de l’hypnose en périodes est un phénomène d’ordre secondaire auquel on ne doit pas attacher autant d’importance qu’aux faits de contracture ou de plasticité.

Enfin, dans un ordre d’idées différent, le fait que nous signalons montre qu’il n’y a point grand inconvénient à faire des expériences d’hypnotisme — d’un caractère modéré — sur des hystériques reconnus, officiels, puisqu’on ne provoque en eux, par les manœuvres hypnotiques, aucun phénomène nouveau. Il est au contraire beaucoup plus grave d’hypnotiser un sujet sain, chez lequel on est obligé de créer de toutes pièces un état morbide qui ne préexiste pas.

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