‹ Études de psychologie expérimentaleChapitre 4 sur 29 · partie intégrante, mais-plutôt une émanation de la personne, Xodeur · texte numérisé non relu

partie intégrante, mais-plutôt une émanation de la personne, Xodeur

Le rôle des odeurs dans les phénomènes de l’amour est bien connu. L’histoire naturelle nous apprend qu un certain nombre d’animaux sont porteurs de glandes dont la sécrétion, au moment du rut, produit une odeur extrêmement pénétrante : tels sont le musc, la civette, le castoreum. Comme c’est souvent le mâle qui est porteur de l’organe odorant, et que c’est le mâle qui poursuit la femelle, on ne peut pas voir simplement dans l’odeur qu’il répand un moyen de mettre la femelle sur sa piste en trahissant sa présence ; il est plus probable que l’odeur du mâle n’a d’autre but que de séduire la femelle et de l’exciter à l’accouplement.

Dans l’espèce humaine, le rapport du sens de l’odorat avec l’amour n’est pas moins étroit, et les femmes de tous les temps ont toujours su que certains parfums ont une action puissante sur les sens de l’homme. Nous voyons dans l’Ancien Testament Ruth se couvrir de parfums pour plaire à Booz. On sait aussi quel abus des parfums ont toujours fait les femmes galantes de nos jours et les Laïs et les Phryné de l’antiquité gréco-romaine.

Chez plusieurs races sauvages, la perception de l’odeur d’une personne chérie produit un plaisir intense qui se manifeste dans des pratiques naïves. Chez les Indiens des îles Philippines, dit Jagor, «le sens de l’odorat est très développé : des amants, au moment des adieux, échangent des morceaux de

linge qu’ils portent, et pendant leur séparation ils respirent l’odeur de l’être bien-aimé, en couvrant leurrelique de baisers. » Chez la peuplade de Chittatong Hill, le baiser est remplacé par l’acte de flairer la joue (cité par Spencer, Principes de sociologie, IV® partie).

Les odeurs naturelles du corps humain ne sont pas les seules qui produisent un effet excitant; les odeurs factices, fabriquées par la parfumerie, produisent chez beaucoup d’individus le même effet; notons que dans beaucoup de parfums artificiels on relève l’effet d’ensemble par un fragment de musc, de civette, ou de castoreum, matière empruntée à ce que Mantegazza appelle « les organes d’amour » de l’animal.

Passons maintenant au fétichisme, qui n’est que l’exagération d’un goût normal. Il y a lieu de remarquer que ce sont les odeurs du corps humain qui sont les causes responsables d’un certain nombre d’unions contractées par des hommes intelligents avec des femmes inférieures appartenant à leur domesticité. Pour certains hommes, ce qu’il y a d’essentiel dans la femme, ce n’est pas la beauté, l’esprit, la bonté, l’élévation de caractère, — c’est l’odeur; la poursuite de l’odeur aimée les détermine à rechercher une femme vieille, laide, vicieuse, dégradée. Porté à ce point, le goût de l’odeur devient une maladie de l’amour. Un homme marié, père de famille, qui ne peut pas sentir une certaine odeur de femme sans poursuivre celte femme dans

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la rue, au théâtre ou n’importe où, est en général classé par les aliénistes dans la grande catégorie des impulsifs. Pour nous, qui considérons surtout les faits de cet ordre sous l’angle de la psychologie, nous voyons dans cette poursuite de l’odeur la preuve d’un étal mental particulier dans lequel une seule des qualités delà femme poursuivie — l’odeur — se détache des autres et devient prépondérante.

M. Féré a bien voulu me communiquer l’observation suivante qui se rapporte peut-être au fétichisme de l’odeur ; Il a donné des soins à un malade qui présente un cas intéressant de fétichisme; lorsque ce sujet rencontre une femme rousse dans la rue, il la suit; peu importe que la femme soit jolie ou d’une laideur repoussante, élégante ou en guenilles, jeune ou vieille; il suffit qu’elle soit rousse pour qu’il la suive et la désire. Le malade, qui est un homme de lettres distingué, se rend bien compte de cette impulsion morbide; il en connaît l’origine psychologique; à ce qu’il prétend, son goût caractéristique provient de c'e que la première femme qu’il a aimée était rousse. C’est donc une association d’idées qui a produit chez ce sujet, comme chez Descartes, la forme particulière du fétichisme. Ajoutons que si un phénomène aussi superficiel qu’une association d’idées a pu exercer une influence aussi profonde sur l’état mental du sujet, c’est parce qu’il s’agit d’un malade; l’amant de la femme rousse est un héréditaire ; il présente plusieurs symptômes physiques de dégénérescence.

ÉTUDKS DE PSYCHOLOGIE EXPÉP.TMENTALE

^ Nous ignorons si, dans ce fétichisme, le culte s adresse à l’odeur de la femme ou à la couleur fauve de ses cheveux.

Au sujet de 1 action excitante des odeurs sur l’appareil sexuel, le D’’ A... m’a rapporté le fait suivant qui a été observé sans idée préconçue. Un étudiant en médecine, M.D..., étant assis un jour sur un banc, dans un square, et occupé à lire un ouvrage de pathologie, remarqua que depuis un moment il était gêné parune érection persistante. En se retournant, il aperçut une femme rousse, qui était assise sur le même banc, mais de l’autre côté, et qui répandait une odeur assez forte. 11 attribua à l’impression olfactive qu’il avait sentie sans en avoir conscience le phénomène d’excitation génitale.

Cette observation est intéressante, parce qu’elle montre que, chez certains sujets, l’odeurpeut devenir directement une cause d’excitation, sans évoquer des souvenirs spéciaux C

L amant de 1 odeur présente au psychologue un intérêt tout particulier, car ce genre de fétichisme se rattache intimement à l’existence d’un type sensoriel : ^olfactif^

On comprend qu’un olfactif, qui, dans toutes les circonstances de sa vie, attache une grande valeur

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nément les fahrirnil« a ^ peuvent visiter impu-

ement les Idbriques d essences et de parfums. {Op. cit. p. 150.)

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à l'odeur des objets, qui, s’il est médeciu, pourra reconnaître ou soupçonner une maladie, par exemple la fièvre typhoïde, à Todeur dégagée parles malades, apportera les mêmes préoccupations olfactives dans ses relations amoureuses. Ainsi, il se souviendra distinctement de l’odeur propre à chaque femme qu’il a connue; une femme, fût-elle très jolie, ne lui plaira pas, si elle répand une odeur désagréable; au contraire il se laissera séduire par une femme d’une figure insignifiante, mais dont l’odeur lui paraîtra délicieuse.

Tout cela se comprend comme une conséquence logique de la prédominance de l’odorat sur les autres sens; mais si l’olfactif en arrive à ce point de ne tenir compte chez la femme que d une chose : — l’odeur, on peut dire que c’est du fétichisme. Il n’y a là qu’une question de degré.

Les quelques faits réunis jusqu’ici suffisent déjà à montrer que l’amour n’est pas un sentiment banal, qui se présente chez tous avec des caractères uniformes. Chacun a sa façon propre d’aimer, comme de penser, comme de marcher, comme de respirer; seulement^ 1© plus souvent, ce que Ion montre au grand jour, ce sont les caractères spécifiques delà passion; les nuances individuelles restent cachées au plus profond du cœur.

Après l’amant de l’odeur, amant de la voix.

Je n’ai pu réunir sur ce point qu’un très petit nombre de documents. M. Dumas a décrit, dans une nouvelle intitulée la Maison du Vent, un

état psychologique assez particulier ; il s’agit d’une femme qui s’est laissée séduire par la voix d’un ténor; le mari pardonne à sa femme et la sauve par où elle s’est perdue, en faisant agir sur elle les séductions de sa propre voix. J’ai demandé à M. Dumas si cette histoire reposait sur une observation vraie; il a bien voulu me répondre ceci : « La femtne qui subissait le charme de la voix est réelle; seulement, elle n’était pas la femme de l’homme de la Maison du Vent; mais le fait n’en existe pas moins. J’ai réuni ces deux cas, voilà tout. Cette femme était une comédienne, sans grand talent d’ailleurs, qui s’était éprise d’un de mes confrères en entendant sa voix et sans le voir. Elle était dans le premier cabinet de Montigny, elle attendait qu’il eût fini de causer avec un auteur, la porte était ouverte, elle entendait les voix plus que les mots. Je me trouvais avec elle, et elle me disait : « Entendez-vous cette voix? Entendez-vous cette voix? » Et elle était en véritable extase, me faisant signe de me taire quand je voulais parler. La liaison s’est faite très vite, et a duré très longtemps'. » Autre fait. On m’a rapporté qu’une personne ne peut entendre jouer au piano l’air du ballet de (la nuit de Walpurgis) sans éprouver des phénomènes d’excitation génitale. Cette observation, malheureusement trop courte, nous permet de bien

' On lira aussi avec intérêt un roman de M. Belot intitulé les Baigneuses de TrouuiUe. Je soupçonne que plusieurs mariages de cantatrices sont justiciables du fétichisme.

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marquer le passage de Fétat normal à l’état pathologique. Le caractère voluptueux attaché à ce morceau de musique tient évidemment au ballet qui l’accompagne, ballet où Fon voit un essaim de danseuses, belles, brillantes, décolletées, entourer Faust et lui faire mille agaceries. Lorsqu'une personne assiste à ce spectacle, il se fait une association inconsciente dans son esprit entre l’audition de la musique et la vue des danseuses. Supposons qu’il s^’agisse d’une personne byperexcitable. Si on joue devant elle au piano le ballet de la nuit de Walpurgis, l’air \m rappellera complètement ce qui se passait sur la scène, et ce souvenir sera assez intense pour lui donner- une impression de plaisir génital. Ici, ce n’est pas la musique qui directement produit la réaction sexuelle, c’est le souvenir visuel suggéré; mais supposons que ce souvenir visuel s’etîace peu à peu, disparaisse même complètement, et que l’audition du morceau continue à produire la même impression sensuelle, on pourra dire dans ce cas que cette musique a acquis la propriété d’agir directement sur le sens génital du sujet‘. Les détails me manquent pour savoir au juste si c’est là ce qui c’est passé dans l’observation qu’on m’a rapportée ; peu importe d’ailleurs ; les deux cas que nous venons d’essayer de distinguer, suivant

' Quelques auteurs ont prétendu que la musique est immorale. Le motif secret de oejugement, encore plus Lizarre que sévère, se trouve peut-être dans l’ordre de laits dont nous nous occupons en ce moment.

que l’excitation musicale du sens génésique est directe OU indirecte, se fondent insensiblement l’un dans l’autre, et la difficulté qu’on éprouve aies distinguer est encore la meilleure preuve de leur parenté.

Nous venons de faire l’esquisse de plusieurs espèces de fétichisme. Il nous serait impossible de les énumérer toutes.

A un point de vue général, on peut dire que tout ce que la femme a inventé de parures et d’ornements, tout ce qu’elle a imaginé de joli, de curieux, de bizarre et d’insensé pour plaire à l’homme, et vice versa, a pu devenir l’occasion d’un fétichisme nouveau. Qui peut énumérer toutes les folies causées par une belle chevelure rouge, ou par le violent éclat d’une figure fardée ?

Quant aux causes du fétichisme décrit jusqu’ici, elles sont difficiles à démêler. L’hérédité d’abord, comme préparation. Nous avons signalé une cause directe : le développement du sens de l’olfaction. Une autre cause plus générale mérite d’être citée, c’est l'association d’idées et de sentiment engendrée par la coutume. Qui ne connaît l’intluence de la coutume sur notre appréciation de la beauté? A Pékin, une femme est belle quand elle déborde de graisse et que ses pieds sont trop petits pour marcher; à Java, quand elle a le teint jaune et les dents peintes en noir; à Taïti, quand elle a le nez écrasé. Il n’est même pas besoin d’aller chercher à l’autre bout du monde les preuves de la force de la cou-

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tume sur nos sentiments et nos goûts. Chacun sait que dans nos sociétés civilisées on préfère o-énéralement a la distinction » à la beauté. Or, de quoi se compose la distinction? De certains traits et de certaines manières qu’on ne rencontre d’ordinaire que dans les classes riches de la société Ml y a, dit Dumont, des nez qui deviennent à la mode uniquement parce qu on les trouve sur le visage de gens haut placés. Ici encore, c’est la coutume qui pétrit nos goûts: la coutume, c’est-à-dire les associations d’idées qui se répètent fréquemment.

L influence del association des idées sur l’histoire sexuelle de certains malades n’est pas une hypothèse; elle apparaît à laflecture de quelques-unes des observations précédentes. Notre étude sur ce point aura donc une base matérielle ^

Parmi les causes du fétichisme amoureux, on pourrait signaler encore l’instinct de la génération. Schopenhauer prétend que la recherche amoureuse d une forme particulière du corps est déterminée pai 1 instinct de la génération; cet instinct, aussi intelligent qu’inconscient, pousserait l’individu à contracter une union propre à sauvegarder l’intégrité du type. C est ainsi que les petits hommes aimeraient surtout les grandes femmes. Dans cette hypothèse, les faits de perversion s’expliqueraient par

‘ Dumont, Théorie scientifique delà sensibilité, p. 18l- Spencer Principes de psychologie, t. II, p. 661 et seq.

" Nous trouverons plus loin d’autres observations où le rôle de 1 association des idées est bien plus manifeste.

les déviations de cet instinct de sélection sexuelle. ^

Il y a certainement beaucoup de grandeur dans 1 cette conception de l’instinct, considéré comme le 4 génie qui veille à la conservation de la pureté de l’espèce. L’explication du reste ne nous paraît pas î invraisemblable. Malheureusement, ce sujet est ; encore si obscur qu’il vaut mieux l’abandonner pour le moment à la poésie et au roman. On ne connaît i rien de bien net sur les affinités électives.

En somme, on sait bien peu de choses sur les causes du fétichisme.

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