III. Stimulations tactiles I
" L'homme dpoit et rbomme gQaçhe„'l
Il semble que, si haut que Ton remonte dans rhistoire, on trouve que, du moins chez les peuples civilisés de l'antiquité, Tune des moitiés du corps est considérée comme supérieure à l'autre; que la main droite est tenue pour plus noble que la gauche, la première étant chez la majorité des hommes plus
(i) Ce titre ne m'appartient pas; voilà pourquoi je le place entre guillemets. Au cours d'une conversation sur l'asymétrie de l'organisme humain, mon collègue. M. Van Duyse, me parla d'une thèse intitulée « l'homme droit et l'homme gauche » qui devait avoir été faite il y a vingt ans par un élève de Panas, l'éminent ophtalmologiste de l'Université de Paris. Interrogé, Panas a répondu qu'il se souvient parfaitement d'avoir eu le projet de faire un semblable travail, après la lecture d'un ouvrage allemand traitant de l'asymétrie. Quel est cet ouvrage? Etait-il intitulé comme le mien? Le titre me plait. Je l'empruiiie. bien décidé à en reconnaître la propriété à son vrai père quand j'aurai l'avantage de le connaître.
forte et plus adroite que l'autre. Cette idée est si bien entrée dans nos mœurs, que le développement systématique du membre supérieur droit fait partie de toute éducation bien comprise. Aussi les gauchers sont-ils généralement considérés comme des êtres anormaux et quelque peu inférieurs. On masque leur infirmité en leur apprenant à écrire, dessiner, manger, saluer de la main la moins développée. Malgré tout ils restent plus forts du côté gauche. Fort souvent ils ne le savent pas ou refusent d'en convenir.
Pendant des siècles, on s'est contenté d'admettre le fait de la prédominance de la main droite sang se préoccuper de déterminer la valeur de cette supériorité. Depuis un temps relativement court on a entrepris de mesurer la différence de force des deux mains. Divers procédés ont été employés; tous se ramènent à celui-ci: mesurer la force de la main par le travail maximum qu'elle peut effectuer. Le procédé classique consiste à comprimer le ressort d'une espèce de balance romaine; l'aiguille qui descend devant une échelle graduée, traduit en kilos l'effort de contraction des muscles de chaque membre supérieur; l'appareil employé a reçu le nom de dynamomètre. Il est sensé traduire la force musculaire de chaque membre. Ce procédé sommaire semble à première vue devoir donner des résultats exacts.
Malheureusement, lorsqu'on compare les
chiffres pbtenus par les différents expérimentateurs, on demeure fort embarrassé.
L'un (i) attribue à la main droite une force moyenne de 46 kilos et à la main gauche 36 kilos seulement, soit un quart environ en moins! D'autres (2) attribuent une force moyenne de 5o kilos à la main droite et 48 kilos à la gauche; soit seulement un vingt-cinquième en moins à la main gauche. Désireux de me faire une idée personnelle sur la question, j'entrepris durant l'été de 1896 une série de recherches faites dans des conditions tout-à-fait différentes de celles dans lesquelles on avait opéré jusque là. Ayant appris par expérience que le résultat obtenu en comprimant un ressort dépend en grande partie de la façon plus ou moins habile dont on le manie.
Il suffit de se rappeler les résultats qu'obtiennent à la foire les amateurs qui frappent sur la tête de Turc; la manière de frapper donne à des gens notoirement plus faibles que d'autres un résultat supérieur. Ce procédé où l'habileté joue un rôle, donne à la main droite une grande avance sur Ja gauche. Je résolus de remplacer le dynamomètre par un appareil n'agissant que sur la force musculaire, non sur l'habileté. Wundt et d'autres on fait observer qu'un même poids posé alternativement sur la main droite et la main
(i) M. Manouvrier.
(2) M. Aug. Koren.
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gauche paraît plus pesant pour cette dernière. Il explique ce résultat en rappelant que les muscles du membre supérieur gauche sont plus faibles que ceux du côté opposé; l'effort de contraction nécessaire pour soutenir sur la main tendue le poids soupesé se fait plus aisément à droite qu'à gauche. Or c'est l'intensité des contractions musculaires qui nous renseigne sur la grandeur idu poids à soutenir. L'intensité de l'effort étant proportionnel au poids, et inversement proportionnel à la puissance des muscles, la différence réelle des poids estimés égaux nous renseignera sur la force musculaire de chaque main.
Pour opérer dans des conditions rigoureuses j'employai le procédé suivant : Mes sujets soupesaient à la fois des deux mains, deux poids suspendus par un fil métallique au même point du même doigt de chaque main. La main droite pas plus que la main gauche n'est exercée à pareil travail; l'habileté des mains n'entrait {)0ur rien dans la valeur des résultats. Je ne puis m'étendre ici sur les détails des expériences, on en trouvera l'exposé plus loin.
Qu'il me suffise de dire que toujours le sujet déclare égaux des poids qui ne le sont pas, et que le rapport entre les deux poids estimés semblables est en moyenne comme lo est à 9, c'est-à-dire que la main la plus forte l'emporte d^une neuvième en moyenne sur la main la plus faible. Ce résultat peut sembler
rr^ Il
à première vue en contradiction avec les données de l'expérience. Un ouvrier qui travaille pendant des années dix heures par jour, en se servant, pour les travaux de force, du membre supérieur droit, acquiert de ce côté un développement <[m s'accroît en proportion de la quantité d'efforts qu'il fait; la différence entre les deux mains ira en «'accentuant et deviendra bien plus considérable que i/g.
Cest vrai. Mais c'est là une asymétrie acquise, exceptionnelle et occasionnelle. Mes mesures faites sur des intellectuels, professeurs, ingénieurs, médecins et surtout étudiants, donnent la différence naturelle et héréditaire.
Je dirai dans la troisième partie de ce travail ce qu'il faut^ penser de l'asymétrie fonctionnelle. Pour les gauchers, j'en ai observé un nombre relativement considérable, on obtient le même rapport renversé; c'est-à-dire que la main gauche l'emporte de 1/9 sur la droite.
Mes expériences déterminaient la force des deux membres supérieurs, et montraient, semble-^ t-il, une différence de puissance et de développement entre les deux membres. L'idée m'est venue de rechercher s'il n'existe pas aussi une différence de sensibilité ou plutôt d'acuité entre les organes des sens à droite et à gauche. J'ai examiné d'abord les organes auditifs et j'ai trouvé des résultats qui m'ont surpris au premier abord. Pour mesurer l'acuité des nerfs auditifs.
jaî eu recours à un procédé analogue à celui qui m*a servi pour mesurer la force des mains» Deux sons d'égale hauteur et de timbre identique, différant entre eux par l'intensité seulement, étaient perçus à peu près simultanément par les deux oreilles. Presque toujours, le sujet déclarait égaux le son produit à droite par la chute d'une boule métallique tombant d'une hauteur de trente centimètres, et celui que produisait à gauche la chute d'une boule identique placé d'abord à une hauteur de trentesix centimètres environ. A première vue le rapport entre l'acuité des deux oreilles semble i/6. Seulement, il faut se rappeler que Tintensité d'un son est en raison directe non de sa hauteur de chute, mais de la racine carrée • de cette hauteur. L'intensité du son produit à gauche et jugé égal au premier se trouve représentée par la racine carrée de 36 soit 6.
Si donc on veut produire sur le nerf acoustique gauche un son qui paraisse égal à un son doiiné, produit à droite, au point de vue de l'intensité bien entendu, il faut que la stimu^ lation produite du côté gauche soit de 1/9 environ plus intense que celle qui a déterminé la sensation dans l'oreille droite (5,4 -f- 0,6 ou 1/9 de 54). Donc le rapport qui exprime la différence de force entre les deux mains est le même que celui qui marque la différence entre l'acuité de l'oreille droite et de l'oreille gaucha
Mes recherches sur la différence d'acuité «ntre les deux yeux ont conduit^^ une conclusion analogue, l
Enfin la différence entre la sensibilité du
toucher à droite et à gauche est également de
1/9. La détermination de Facuité des nerfs olfactife
et gustatifs présente des difficultés spéciales que
je ne désespère pas toutefois de surmonter.
Je crois que les données recueillies jusqu'à présent suffisent pour qu'on puisse affirmer qu'entre les deux moitiés du système nerveux sensitif il existe une différence d'acuité de 1/9 environ. Il est logique, me semble-t il, de prendre pour unité l'acuité du côté le plus faible et de dire que l'acuilé du côté favorisé est supérieure de 1/9 à celle du côté le plus faible.
Nous basant sur les . expériences faites sur deux cents sujets environ, nous croyons pouvoir affirmer qu'il existe dans l'espèce humaine deux types asymétriques absolument opposés : d'une part le droitier, chez lequel la main droite est non seulement plus habile, mais plus forte que la gauche; l'oeil droit et l'oreille droite ont une acuité supérieure, la peau qui recouvre la moitié droite du corps est plus sensible. Le droitier est de loin le type le plus répandu, du moins dans la race blanche. En opposition avec le premier et construit sur un plan tout différent, il y a le gaucher. Chez lui la main gauche est souvent moins habile que la droite, mais elle est toujours ' plus
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forte; et c'est dii côté gauche que la vision, l'audi tion et le toucher l'emportent en finesse. En parcourant les travaux anthropologiques qui traitent du développement des os et des muscles, j'ai pu constater dés difïéjrences tout aussi tranchéesentre l'homme droit et l'homme gauche. De l'ensemble des travaux que j'ai examinés, de mes propres recherches et des enquêtes que j'ai instituées, il résulte qu'il y a dans la race humaine deux types asymétriques normaux, opposables comme les deux mains, comme l'image à aon objet ou comme les deux célèbres paratartrates droit et gauche découverts par l'illustre Pasteur. Construits sur des plans différents, l'homme droit et l'homme gauche réagissent diversement vis-à-vis des stimulations du monde extérieur; ils ne pensent pas avec le même hémisphère cérébral; ils agissent spontanément de manières différentes.
Je vais dans cette étude essayer l'esquisse de ce double type. D'abord je noterai les différences de volume et de poids qui distinguent les deux moitiés du squelette chez les types opposés, puis les différences de développement des muscles. Et comme toutes ces données recueillies dans des travaux divers entrepris parfois dans un but toutà-fait différent du nôtre ne sont pas toujours concordants, je terminerai cette première partie de mon étude en publiant les rési^ltat des enquêtes que j'ai faites chez les tailleurs, tailleuses, cordonniers, chapeliers et gantiers.
Dans une deuxième partie j'exposerai en détail mes expériences sur l'asymétrie sensorielle.
Enfin une dernière partie sera consacrée à l'asymétrie fonctionnelle différente chez l'homme droit et chez l'homme gauche.