‹ Études de psychologieChapitre 6 sur 19 · I. — La force des deux mains · texte numérisé non relu

I. — La force des deux mains

Pour déterminer la force des deux moitiés de l'organisme, il faudrait mesurer la capacité de travail de tous les muscles et nerfs moteurs

du corps. Ils est plus que probable, qu'aussi bien qu'il y a une différence sensible entre la force de la main droite et celle de la main gauche, il existe une différence appréciable entre la force des muscles de la mastication par exemple; briser avec les dents une coquille de noix, doit être plus aisé à faire d'un côté de la bouche que de l'autre, en supposant que la denture soit exactement dans le même état à droite et à gauche. Jusqu'ici on a négligé de mesurer la force comparative de la masse des muscles droits et gauches, on s'est contenté d'étudier ceux des bras et quelques fois ceux des membres inférieurs. Encore, comme je l'ai dît, a-ton eu recours à Un procédé absolument mauvais, la détermination au moyen du dynamomètre. J'ai montré combien les conclusions des auteurs sont contradictoires (i). L'habileté inégale des deux mains fausse les résultats. Il faut, pour mesurer la force des membres supérieurs, employer une espèce de mouvement que le sujet n'ait pas l'habitude de faire, ni avec l'une main, ni avec l'autre; et même un mouvement qui ne ressemble pas aux mouvements d'adresse exécutés par la main la plus exercée. Une main extrêmement développée et habile pour certains mouvements déterminé^ peut être inhabile ou même gauche iquand il s'agit d'exécuter dés mouvements dif-

(i) M. ^Manouvrier donne 46 et 36 kilos. M. Koren donne 50 et 48 kilos.

^érents. M. Arréat cite, dans son très intéressant travail « La mémoire et l'imagination chez les peintres, musiciens, poètes et orateurs » ^exemple de Mozart, dont la prodigieuse virtuosité faisait l'admiration de tous; le pianiste Richter, regardant les mouvements des doigts de Mozart, lui disait : « Mon Dieu que d'efforts

ne faut-il pas que je fasse jusqu'à en suer et

pourtant je n'obtiens aucun succès!... et vous mon ami, tout cela n'est qu'un jeu pour vous, (i) »

Le même Mozart était d'une maladresse insigne quand avec ses mains prestigieuses il lui fallait à table manier le couteau et la fourchette; il se blessait en coupant !^a viande!

Un autre inconvénient de l'emploi du dynamomètre, c'est l'intervention de la force nerveuse dans des proportions qu'on ne peut déterminer. Il y a dans nos mouvements deux éléments, ^me force musculaire et une force nerveuse.

Un homme à musculature peu développée pourra, à un moment donné, sous l'empire d'une excitation passagère, produire un travail qu'un her- <:ule ne saurait effectuer de sang-froid.

Les belles expériences de M. Féré (2) montrent que la pression au dynamomètre s'accroît sous l'action de toute stimulation nerveuse, gusta-

(i) Lettre de Mozart, citée par M. L. ArrÉat, op, cit. p. 9.

(2) FÉrÉ. Sensation et mouvement. Paris, Alcan.

tive, olfactive, auditive, visuelle (i). Les images cérébrales sont toutes dynamogènes.

J'ai préféré recourir au procédé suivant : le sujet se tient debout, les bras appuyés au corps, les avant-bras étendus horizontcJement et les mains en suppination. Dans cette posture il soupèse déjà deux poids inégaux, la main et l'avantbras droits l'emportent t^n volume, donc aussi ^n poids sur l'avant-bras et la main gauches. Cependant, ces poids paraissent égaux; cela se conçoit; si l'avant-bras droit est plus pesant que le gauche, en revanche les muscles qui le maintiennent dans la position horizontale sont plus puissants que ceux dont les contractions maintiennent l'avant-bras gauche.

Le sujet étant dans la posture que je viens de décrire, soupesait deux récipients suspendus au doigt médian de chaque main par un fil de laiton terminé en anneau. La surface de contact entre l'objet pesé et le doigt maintenu rigide est ainsi réduite au minimum. Une mince enveloppe isolante entourait le fil métallique pour éviter l'impression du froid.

Pendant toute la durée des expériences le sujet avait les yeux fermés. Il enlevait de la table les deux récipients simultanément ou successive-

(i) Toutes les sensations provoquées par ces stimulations sont plus intenses dans l'hémisphère gauche. Voir la démonstration plus loin.

ment et recommençait rexpérience jusqu'à ce qu*il eut des sensations nettes. L'expérience m'a appris que le procédé le plus sûr et le plus rapide consiste à lever brusquement et à la fois les deux récipients, ,à les reposer aussitôt, à recommencer une .deuxième, une troisième fois mais toujours rapidement la même manoeuvre : le choc qui se produit au moment où l'objet soupesé quitte son support, renseigne le plus nettement sur la valeur du poids. ^

J'ai examiné jusqu'à ce jour 200 sujets environ^ malheureusement ils sont presque tous dans des conditions identiques au point de vue nerveux et musculaire. Ce sont des étudiants, donc des intellectuels dont l'âge varie de 18 à 25 ans; quelques professeurs, ingénieurs, médecins, encore des intellectuels, mais plus âgés, ont fait également toute la série des pesées; 4 ou 5 ouvriers ou hommes de peine ont pris part à mes expériences, ainsi que deux jeunes enfants et une seule dame, unç étudiante.

11 s'agissait avant d'aborder la série systématique des pesées, de déterminer de quel côté le sujet paratssait le plus développé. Cette détermination préalable se faisait comme suit : oh interrogeait le sujet, parfois, mais très rarement, les gauchers avouent qu'ils sont plus forts du côté gauche; presque jamais on ne peut se fier aux réponses que l'on obtient. Sur les 35 gauchers que j'ai observés, 5 tout au plus ont donné une réponse

sincère. Il vaut mieux ne tenir aucun compte des dires du sujet et lui faire soupeser une série de poids rigoureusement égaux. Si c*est un droitier, il prétend, du moins pour les poids considérables, qu'il y a excès du côté gauche. Si c'est un gaucher il estime que tous les poids soupesés à droite sont plus lourds. Le sujet étant provisotreme?il classé parmi les droitiers ou les gauchers, on lui fait faire une série systématique de. pesées graduées. Au doigt médian de la main droite, on suspend un récipient dont le poids total, y compris celui du fil métallique, est de 500 grammes, dans la première série d'expériences et demeure constant. En même temps on fait soupeser en le suspendant au doigt médian de la main gauche un récipient dont le poids total, y compris celui du fil métallique, est d'abord de 500 grammes, puis de 480 grammes,* puis de 460 grammes, de 440 grammes; descendant davantage si c'est nécessaire, et toujours par 20 grammes à la fois, jusqu'à ce que le sujet ait conclu à l'égalité absolue des deux poids soupesés.

Le sujet s'étant arrêté à l'un des chiffres cités, parfois à la moyenne entre deux de ces chiffres (470 ou 450 par exemple), on note, comme premier . résultat, que le poids gauche égal au poids droit de 500 grammes est de 460 grammes. C'est le chiffre qui a été obtenu le plus souvent.

On fait alors, en maintenant du côté droit

le même poids de 500 grammes, une deuxième série de pesées comparatives, en ayant soin de faire soupeser d'abord du côté gauche un poids manifestement trop faible, 400 grammes, puis successivement 420 grammes, 440 et, s'il le^ faut, 460 et 480 grammes; augmentant jusqu'à ce que les poids comparés semblent égaux. Le 3ujet s'étant arrêté au poids de 440 grammes, je suppose, nous concluons que dans la série ascendante 440 grammes soupesés du côté gauche équivalent à 500 grammes soulevés du côté .droit. Dans la série descendante le poids gauche était de 460 grammes, la moyenne 450 grammes sera considérée comme le poids qui, du côté gauche, produit le même effet que le poids . de 500 grammes du côté droit. Chacune de ces séries ascendantes et descendantes est répétée 4 fois. On prend I2F moyenne des moyennes comme chiffre définitif.

Une deuxième suite de séries de pesées ûe fait en prenant pour poids constant du côté droit 1000 grammes. Dans une 3""^ et 4™® suite d'expériences on prend comme poids constants . respectivement 1 500 grammes et 2 kilos. Chaque .fois on procède comme il a été dit : sauf,' bien entendu, que Ton oppose du côté gauche des poids plus forts, en des séries ascendantes ou descendantes dont chaque terme est plus considérable et diffère davantage des termes qui précèdent et suivent. Ainsi au poids constant

-de 1500 grammes, on oppose 1450, 1400, 1350 etc. Il ne faut pas oublier en effet que les diminutions successives du poids gauche déclaré trop pesant doivent être sensibles, donc de 1/30 au moins du poids primitif.

Pour les sujets présumés gauchers, on a opéré :absolument comme pour les droitiers, avec cette différence essentielle, que les poids constants de 500, 1000, 1500 et 2000 grammes étaient soupesés par la main gauche, et que Ton détertninait au moyen de séries descendantes et ascendantes de poids variables, la moyenne des poids qui -du côté droit contrebalançait ces poids constants.

Ce qui frappe tout d'abord, dans les résultats obtenus, c'est la grande différence dans la finesse des sensations chez les divers sujets. Ainsi dans la série descendante des poids gauches comparés au poids constant de 500 grammes par exemple, tous les sujets intelligents s'arrêtent •d'ordinaire au 3"® terme : 460 grammes; les sujets moins bien doués descendent jusqu'à 440 ou même 420. Si je m'étais contenté de tabler sur les séries descendantes, j'aurais abouti à la con- -clusicn que les poids inégaux soupesés par les deux mains et qui sont déclarés égaux par divers sujets, sont en réalité inégaux à des degrés très différents, ou, si l'on veut, que le rapport moyen entre la force musculaire de la main droite et celle de la main gauche n'est nulleiment constant chez les différents individus.

Les résultats obtenus dans la série ascendante des poids gauches, renversent cette conclusion et donnent la véritable signification desfaits observés; en effet, les sujets intelligents affinés et attentifs, dans la série des expériences où les poids gauches vont en croissant, s'arrêtent au 2^^ terme, soit 440 grammes; tandis que les moins bien doués vont jusqu'au. 3"® ou 4°*' terme, soit 460 ou 480. D'où cette conséquence, étrange au premier abord, que les bons sujets et les médiocres arrivent à peu près toujours à la même valeur moyenne: 450 grammes.

i5î±i£l = 450. i^±ilî= 450; seulement la variation moyenne chez les bons sujets n'est que de 10/450 soit 1/45, tandis que chez les médiocres elle atteint 30/450 soit 1/15. En d'autres mots, les sujets médiocres sentent très bien les grosses* différences ifiiticCies et corrigent ensuite très péniblement cette première impression; les nuances leur échappent; leurs conclusions sont beaucoup moins probantes; à part cela, tous ceux que j'ai observés aboutissent aux moyennes que donnent les sujets mieux doués.

Voici les résultats obtenus : .

Pour les droitiers : poids gauches déqjarés "égaux

ail poids droit de : 500 gr . , 450,15 ^r.

» », 1000 gr., 900,05 gr. '

». » 1500 gr., 1349,85 gr»

» » 2000 gr., 1799,72 gr.

Si l'on exprime f)ar 10 la force de la main

-droite, celle de la main gauche est représentée par ^; le côté favorisé l'emporte de 1/9 sur le côté opposé; la force du bras droit égale celle du bras gauche plus 1/9 de cette force.

Pour les g;aMchers : poids drotis déclarés égaux

au poids gauche de : 500 gr^ 451*25 gr.

» » 1000 gr., 902,375 gr.

> » i^QO^x^ 1350,5 gr.

» » 2000 gr., 1803,125 gr.

Chez les gauchers c'est le bras gauche qui Temporte de 1/9 sur le bras droit.

Le rapport entre la force des deux mains .est constant. Il est de i/g environ au profit de la main droite chez les droitiers, de la main gauche chez les gauchers.

Quelle est la signification exacte du chiffre que nous croyons pouvoir donner comme exprimant le rapport entre la force des deux mains?.

Nous n'avons pas mesuré seulermçnt la force musculaire de chaque main; la sensation de pesanteur résulte pour la conscience du degré de •contraction des muscles maintenant la main et Tayant-bras dans la position horizontale, malgré l'action des poids ajoutés; les contractions musculaires de chaque côté doivent contrebalancer le poids de l'avant-bras et de la main, et les poids -des récipients ; au fond, les sujets comparent des efforts; nous avons donc mesuré des sensations -d'effort. Deux facteurs interviennent dans l'appréciation de ces efforts : c'est d'abord le degré

d'acuité du sens musculaire, c'est en second lieu l'attention. Au fond, nous avons obtenu des sensations musculaires égales avec des contractions d'intensité égale ; mais comme d'un côté les muscles sont plus puissants, la masse musculaire plus considérable, nous avons pu ajouter de ce côté un poids plus fort Pour les deux mains le rapport entre le poids d'une part, le volume multiplié par le degré de contraction des muscles d'autre part, est le même. Néanmoins rpus n'avons nullement mesuré la sensibilité ou l'acuité différentielle du sens musculaire des deux mains, puisque du côté fort nous avons maintenu tout le temps une stimulation constante; toutefois l'acuité du sens musculaire du côté opposé se révèle par la valeur des variations moyennes; les bons sujets qui ont des variations de 1/45 seulement ont le sens musculaire beaucoup plus affiné que ceux qui ont des variations de 1/15. C'est en mesurant les plus petites différences de poids sensibles à droite et à gauche que l'on déterminerait l'acuité différente du sens musculaire des deux côtés du corps.

La concordance de nos résultats à travers les 4 séries de pesées accomplies avec des poid& constants de 500, 1000, 1500 et 2000 grammes,, semble indiquer que le rapport entre le poids de l'avant-bras et de la main du côté droit et le même poids du côté gauche est également de 1/9^ en faveur du bras le plus développé. Jusqu'ici je n'ai pu vérifier l'exactitude de cette conclusion^

J'ai fait des expériences préliminaires dont quelques-unes confirment cette manière de voir. En immergeant dans Teau jusqu'à un même niveau les deux membres supérieurs et en recueillant le volume d'eau déplacée égal à celui de la partie immergée du membre, j'ai trouvé entre l<îs deux volumes le rapport de lo à 9.

Je me hâte d'ajouter que ce n'est encore là qu'une présomption. Je n'ose pas m'arrêter a une conclusion. Il faudra faire des déterminations nombreuses du volume des deux membres chez un grand nombre de sujets.

En résumé, j'ai mesuré indirectement le rapport entre la force des deux mains, en remarquant que pour produire des sensations musculaires égales chez un sujet attentif, il faut des stimulations qui diffèrent de 1/9, c'est-à-dire que du côté le plus développé il faut augmenter l'intensité de poids d'un neuvième.

Mes résultats ne sont concluants que pour autant que le sujet ait prêté toujours dans toutes les expériences une attention à peu près égale. Chacun sait qu'obtenir cette égalité constitue la principale difficulté dans toutes les expériences de psychologie. On sait aussi comment on tourne la difficulté en multipliant le plus • possible le nombre des expériences.

Chacun de mes sujets a fait vingt-quatre séries, soit en chiffre rond cent pesées comparatives.

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