II. — L*acuité des nerfs acoustiques
Les sujets observés sont les mêmes que ceux qui ont fait les expériences précédentes. J'en, ai examiné jusqu'à ce jour 200 environ, je ne transcrit ^ ici que lès résultats obtenus sur les cent premiers. Ces résultats ont été publiés dans les Bulletins de- TAcédemie royale de Belgique e^ août 1897. La moyenne n'est pas établie pour les expériences faites depuis lors, mais la concordance, entre les résultats nouveaux et anciens est, jusqu'ici, parfaite.
De toutes les recherches entreprises pour déterminer l'acuité nerveuse, celles qui ont pour objet la détermination de la sensibilité' du nerf acoustique sont incontestablement les plus ingrates. Pour trouver le rapport réel entre la sensibilité des nerfs, acoustiques droit et gauche, il faudrait pouvoir agir directement ' sur le nerf lui-même, ou du moins sur l'oreille interne. On y parvicmdrait en appliquant au même point de chaque côté de la tête un stimulant gradué placé sur les os du crâne à la condition i"* que les parois crâniennes eussent exactement la même épaisseur, 2*^ que le siinulant appuyât également des deux côtés. Je ne vois pas jusqu'ici le moyen de réaliser ces desiderata. Il faut donc pour opérer dans des conditions comparables, placer les stimulants du nerf acoustique à égale distance des conduits auditifs externes, en sup-
posant que les oreilles moyennes de chaque sujet sont tout à fait égales. Malheureusement un grand nombre de personnes ont de lun ou -de Tautre côté des lésions de diverses parties <ie l'oreille moyenne; certaines maladies infantiles -déterminent des altérations permanentes de cette partie de l'organe auditif.
Sur ICO sujets il a fallu en éliminer une douzaine atteints de paralysie des muscles des osselets, déchirure de la rtiembrane du tympan, inflammation etc. Ce qui augmente la difficulté, c'est que l'altération est parfois légère, le sujet n'en a pas conscience. Sitôt qu'une personne donne au point de vue de l'acuité auditive des résultats notablement différents de ceux que l'on obtient chez la majorité, il est indispensable de recourir à un examen médical fait par un spécialiste.
Dans le relevé des totaux, j'ai éliminé les résultats obtenus chez tous les sujets anormaux. Pour deux sujets seulement, des gauchers, j'ai «ssa} é de déterminer l'acuité en stimulant directement l'oreille interne. Ces sujets étaient des jeunes gens intelligents manifestement gauchers par la force des mains, l'acuité visuelle et tactile; mais ils entendaient mieux de l'oreille droite que de la gauche. Après examen, il fut établi que tous deux avaient une lésion de l'oreille moyenne gauche. En appliquant le stimulant sonore sur le crâne on produisait une sensation de son
plus intense du côté de l'oreille malade : Ils étaient donc gauchers aussi pour l'audition;, toutefois il a été impossible de déterminer le rapport exact entre l'acuité des deux nerfs. Une deuxième difficulté qui rend les expérit^nces pénibles, c'est qu'il n'existe pas, à ma connaissance, du moins, un appareil de précision pour mesurer l'acuité du nerf acoustique. Après bien des tâtonnements je me suis arrêté à un procédé qui n'est pas encore parfait, loin de là, mais qui^ manié avec une très grande patience, en répétant très souvent les expériences, m'a donné des résultats satisfaisants.
11 est admis que deux sons d'égale hauteur et de timbre identique ne diffèrent entre eux que par l'iotensité; il s'agit donc d'obtenir une même note donnée par deux appareils identiques avec une intensité variable et graduée.
J'ai fait construire par Pezold, de Leipzig^ deux appareils aussi égaux que possible : le son est produit par la chute, brusque d'une bille métallique. Les deux appareils donnent, quand les billes tombent d'une même hauteur, des sons égaux de hauteur et d'intensité, et presque égaux de timbre^ malgré tout il y a une légère différence, mais elle est bien faible. Ce qui le prouve, c'est que la plupart des sujets écoutant des deux oreilles à la fois, mais sans voir les appareils, ne peuvent dire si l'on fait tomber deux fois de suite la même bille^ ou successivement l'une et l'autre....
D'ailleurs j'ai eu soin,avant chaque expérience, de prévenir le sujet qu'il eût à tenir compte uniquement de la force du choc et non du timbre des sons. Les billes métalliques des deux appareils étaient maintenues par une pince fixée sur une tige verticale. La pince glissait le long de la tige; une vis de pression l'immobilisait à une hauteur déterminée au-dessus de la plaque, sur laquelle devait tomber la bille. Un courant électrique actionnait un électro-aimant et faisait brusquement tomber la bille.
Voici comment se faisaient les expériences.
Les deux appareils étaient enfermés chacun dans une grande caisse cubique entièrement " matelassée à l'intérieur. Au milieu d'une des parois de chaque caisse s'engageait un tuyau acoustique. Le sujet s'asseyait entre les deux caisses,, à égale distance des deux appareils et tenait à la hauteur de chaque oreille le cornet d'un des tuyaux acoustiques.
Le sujet était averti par un signal; 4 secondes après, on faisait tomber l'une des billes, puis la deuxième; on demandait alors au sujet de quel côté le son lui paraissait plus intense; on recommençait en abaissant de ce côté le support de la bille jusqu'à ce que les deux sons droit et gauche, parussent de même intensité. Ouvrant alors les caisses capitonnées, on lisait sur les règles verticales des appareils la hauteur de chute de chacune des billes. Du côté' droit, nous avons^
gardé une hauteur constante 30 cm.^ du côté gauche la hauteur de chute correspondant à des sons d'intensité égale était pour la généralité des sujets (les droitiers) de 36 cm. environ; pour quelques-uns (les gauchers) de 2515 xm. à peu près. Chez les premiers, une bille tombant d'une hauteur de 36 cm. ne produit du côté gauche qu'un son égal à celui qu'engendre une stimulation en apparence beaucoup moindre du côté droit. Seulement comme l'intensité d'un son est en raison non de la hauteur de chute, mais de la racine carrée de cette hauteur,. la différence* «st beaucoup plus faible : 6 — 5,4 =* 0,6. Chez les gauchers, un son produit du côté droit par une bille tombant de 30 cm. de haut, ne semble pas plus intense que celui que détermine du côté gauche la chute d'une bille identique tonibant <i'une hauteur de 25,5 cm. L'expérience préliminaire ayant provisoirement distingué les gauchers d'avec les droitiers, on procédait à là série des mensurations, en maintenant du côté de l'oreille la plus sensible (droite ou gauche) la hauteur de chute constante de 30 cm.
Du côté de l'oreille la moins sensible on élevait d'abord la bille à une hauteur évidemment exagérée : 45 centimètres; on la faisait descendre jusqu'à ce que le sujet déclarât que les deux sons étaient d'intensité égale. Puis on recommençait l'expérience en abaissant du côté de loreille la plus dure la bille. gauche au niveau
de la bille droite, 30 cm. On remontait petit à petit, jusqu'à ce qu'il y eut sensations égales à droite et à gauche.
Notant les chiffres qui expriment les hauteurs dans la série descendante et ascendante et les additionnant, on obtient une moyenne.
Chaque sujet a fait dix séries d'expériences. La moyenne des moyennes exprime la hauteur de chute qui, du côté le moins sensible, équivaut pour le sujet à la hauteur constante de 30 centimètres du cOté favorisé, et le rapport entre les racines carrées de ces deux hauteurs de chute exprime la différence de sensibilité ou d'acuité entre les deux nerfs acoustiques.
Ici comme dans les expériences sur les pesées on constate de remarquables différences entre les divers sujets. Quelques-uns font preuve dans leurs estimations d'une sûreté et d'une précision étonnantes. Ils distinguent une différence d'intensité quand on fait varier d'un demi centimètre la hauteur de chute! D'autres, par contre, ne perçoivent pas de différence quand la hauteur varie de 4 centimètres. Ici encore les variations moyennes mesurent la finesse de l'appareil nerveux.
La plupart des sujets sont enclins à considérer le son produit en second lieu comme plus intense que le premier; ils comparent le deuxième son, qui est une sensation actuelle, au premier, qui n'est déjà plus qu'un souvenir ou une image con-
sécutive; quelques-uns au contraire considèrent d'ordinaire le premier son conune plus intense; chez eux le souvenir domine, dans la conscience, rimage actuelle Pour éviter ce double inconvénient, il faut faire se suivre les deux sons avec une par&ite îéq;^ularité et une grande rapidité, de £iÇon à les. rendre à peu près simultanés; puis, quand un son est déclaré plus intense que l'autre, vérifier si, en le déplaçant, on obtient une impression identique.
Pour que l'attention soit également stimulée quand on impressionne le nerf droit et le nerf gauche, il faut que le temps qui s'écoule entre la production du signal avertisseur et la chute de la première bille soit identique à celui qui sépare les deux stimulations sonores.
Quant aux résultats obtenus, remarquons tout d'abord, et c'est là une des conclusions les plus importantes, que parmi les 200 sujets que j'ai observés jusqu'à ce jour, il ne s'en est pas trouvé un seul qui, étant plus fort de la main droite, eut l'oreille gauche plus sensible; chez tous mes sujets le côté le plus fort au point de vue musculaire est aussi plus sensible aux stimulations de son. Tous mes droitiers sont droitiers de Toreille, tous mes gauchers sont gauchers de l'oreille.
Bien entendu il s'agit de l'oreille interne, du nerf acoustique lui-même. On trouve, j'en ai rencontré plusieurs, des droitiers qui ont des
lésions de Toreille droite et des gauchers qui en fait se servent habituellement de Toreille droite; ce sont là, si l'on veut, des cas d'asymétrie -croisée et compensatrice; ils ne sont tels qu'en apparence. En réalité ces sujets, au point de vue des nerfs acoustiques, sont asymétriques tout autant et dans le même sens que les autres. La même asymétrie croisée apparente se rencontre d'ailleurs aussi pour les yeux.
Voici les chiffres exprimant, pour les droitiers d'abord, le rapport entre l'acuité des deux oreilles.
Chez 70 sujets environ, droitiers d'après les expériences précédentes, l'acuité de l'oreille droite étant représentée par le chiffre 30, le chiffre correspondant qui indique la hauteur de chute produisant une sensation d'intensité identique du côté gauche est en moyenne 36,06 cm.
L'acuité de chaque nerf étant en raison inverse des racines carrées des deux hauteurs de chute, est donc comme 6 est à 5,47. Si on représente par 10 Tacuité du nerf acoustique droit, la sensibilité du nerf correspondant gauche doit s'exprimer par
Chez les gauchers la hauteur de chute du côté gauche étant de 30 cm., il a fallu porter la bille à une hauteur moyenne qui se trouve être 36,03. Le rapport entre l'acuité des deux nerfs -est donc ici encore de 1/9 en faveur du nerf acoustique gauche.