‹ Études de psychologie socialeChapitre 1 sur 4 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

DE

PS^YCHOLOGIE SOCIALE

de délimiter avec précision ce nouveau champ d'études^ de montrer comment il a été cultivé jusqu'ici et comment il doit Têtre, ce qu'on y a cherché et ce qu'on y a trouvé et les fruits que promet vraiment sa culture.

Quand un enfant vient au monde, dans les contes de nos aïeux, toutes les fées s'assemblent autour de so» berceau et chacune lui fait don d'un talisman, grâce auquel il fera des miracles. A présent quand une science vient au monde ou commence seulement à annoncer sa venue, il y a toujours un certain nombre de philosophesqui font cercle autour d'elle, lui apportant chacun sa méthode à suivre avec l'assurance du plus grand succès si elle en applique les règles avec persévérance et ponctualité. Comme si c'était surtout d'une méthode, d'un programme de découvertes, qu'une science à faire a besoin ! Mais c'est en découvrant précisément, et à mesure qu'elle découvre, qu'elle apprend sa meilleure manière à> elle de découvrir; si ce n'est peut-être pas là la dernière^ chose qu'elle découvre, au moins n'est-ce pas une des premières. Ou plutôt chaque chercheur a sa méthode à lui, individuelle et presque intransmissible, et du concours de ces méthodes diverses, de leur conflit souvent, résulte Tavancement de la science. Ce qu'il faut, avant tout, pour faire pousser une nouvelle branche de savoir, c'est un bourgeon éclos quelque part, on ne sait pourquoi, ici ou là, autrement dit une bonne idée qui sera son germe et ira ensuite se développant en vertu d'une logique cachée. Mais, une seule bonne idée ne suffit pas, et il est nécessaire que plusieurs se soient succédé et combinées. La première idée, ici, est née dès le moyen âge, à Florence ou à Venise; elle a consisté à soumettre les faits sociaux, et d'abord une faible partie d'entre eux, au nombre et à la mesure. Le premier sociologue^

sans le savoir et sans le vouloir, a été le premier statisticien, qui a donné l'exemple de regarder les sociétés à Fenvers pour ainsi dire,par leur côté quantitatif et nombrable, non à Tendroit par leur côté qualitatif et incomparable. Une science en effet, a pour objet essentiel des quantités, des choses semblables qui se répètent et les rapports, répétés eux-mêmes, de ces quantités dont les variations eu plus ou en moins sont corrélatives.

On a dû commencer par nombrer de la sorte les choses dont le caractère de similitude était le plus manifeste, les marchandises de même espèce, les pièces d'argent ou d'or. Ainsi s'est formée, par degré, à l'usage des économistes^ l'idée de Valeur, qui avait sur Tidée du Droit, propre aux juristes, — sur l'idée du Bien, propre aux moralistes, — sur l'idée du Beau propre aux esthéticiens, — sur l'idée même du Vrai, telle qu'elle est conçue par les théologiens et les philosophes autoritaires comme une chose qui est ou n'est pas, sans degrés intermédiaires, — l'avantage d'être une vraie quantité sociale dont la hausse et la baisse sont d'observation quotidienne et ont un mètre spécial, la monnaie. Telle a été, à côté de beaucoup d'infériorités évidentes et vainement palliées, la supériorité du point de vue économique sur le point de vue juridique, artistique, moral, théologique, métaphysique, pour l'observation scientifique du monde social. L'économie politique a beau faire assez mauvais visage maintenant à la sociologie sa fille; celleci n'aura pas l'ingratitude d'oublier que ce sont les économistes qui, en faisant prévaloir à la longue leur manière de voir malgré la résistance obstinée des juristes et des moralistes notamment, ont préparé le terrain pour les constructions des sociologues. Ils ont eu le grand mérite d'indiquer la vraie voie à ces derniers qui ont eu

le tort le plus souvent de s'en écarter. Ils ont découvertou cru découvrir les lois de la valeur, les lois de la production, de réchange et de la distribution des diverses valeurs, et en ont parlé comme le physicien parle des lois de la production et de la communication des forces motrices, c'est-à-dire comme de lois applicables en tout pays et en tout temps, en toute société réelle ou possible. En cela, leur prétention a été éminemment scientifique, car il n'est de science qu'à la condition de formuler des lois de cette envergure. Ils ont fondé une sorte de physique sociale étroite et précise, comme d'autres, longtemps après eux, avec un succès moins durable, avec plus de largeur apparente et moins de profondeur réelle, ont essayé de constituer une physiologie sociale. Mais n'anticipons pas. La société, telle qu'ils la concevaient était, non un organisme, mais, ce qui est bien plus clair, un système astronomique dont les éléments librement enchaînés, gravitant chacun à part en sa sphère individuelle, n'exerçaient les uns sur les autres que des actions extérieures et à distance. L'insuffisance de cette conception aurait pu être dissimulée plus longtemps encore si elle ne s'était bornée inutilement à n'être que la statique des sociétés ; car il lui aurait élé permis, sans abdiquer son caractère mécanique, de se risquer à esquisser l'évolution sociale. Rien n'empêchait de concilier avec la notion très juste de la constance et de l'universalité des lois fondamentales l'idée non moins nécessaire d'un déroulement de phases, notion que les juristes, ces grands adversaires des économistes, ont puisée dans le développement historique du Droit romain et qu'ils auraient pu leur enseigner bien avant les transformistes darwiniens.

L'économie politique n'est pas née seulement de l'idée

d'introduire la numération et la mesure dans les faits sociaux, mais encore de Tidée d'y importer la méthode de comparaison. La jonction en elle, pour la première fois, de ces deux bonnes idées Ta rendue féconde entre toutes les autres sciences dites : « morales et politiques ». On pourrait la définir l'industrie comparée ; et, à cet égard, elle a sa place marquée dans un groupe de »sciences-sœurs, la grammaire comparée, la mythologie comparée, la législation comparée, Tart comparé, la politique comparée. Seulement il est à remarquer que, dans les sciences ou demi sciences ainsi dénommées, le caractère vraiment scientifique est bien moins accentué qu'en elle, à fies degrés divers, faute de ce cachet de précision numérique qui la distingue^ et parce que les règles qu'elles dégagent confusément de& faits ne parviennent pas à s'en détacher comme en elle, mais y restent asservies et les résument plutôt qu'elles ne les expliquent. Toutefois, comme cette imperfection n'est sans doute que passagère, ces disciplines diverses ont loules concouru, comme la gymnastique économique de la pensée, à l'avènement de la science sociale ; et celle-ci doit compter autant de sources distinctes dont elle est le fleuve, qu'il y a eu de bonnes idées successives par lesquelles d'heureux rapprochements ont été hasardés et inaugures entre des langues, entre des religions, entre des corps de lois, entre des arts» entre des gouvernements, considérés jusque-là comme hétérogènes.

Autre bonne idée, malgré l'abus qui s'en est fait et s'en fait encore : celle d'utiliser les récits des voyageurs ])armi les barbares et les sauvages, soit pour étendre le domaine des comparaisons précédentes, soit surtout pour nous renseigner sur la préhistoire des civilisés, en partant de l'hypothèse souvent vérifiée, pas toujours, par

les fouilles des archéologues, que les états où maints sauvages s'arrêtent sont des phases que les peuples progressifs ont traversées. On sait avec quelle fureur les sociologues anticipés et précipités du xvm* siècle, Montesquieu en tête, se sont jetés sur les anecdotes et même les contes bleus des voyageurs, mais plutôt pour se délasser des historiens classiques et élargir dans l'espace leur notion de l'humanité que pour reculer dans le temps Fhistoire humaine. Il était réservé à notre siècle de tenter, avec un bonheur inespéré, ce recul infini.

Et tout le monde sentait bien, dès le début de ce siècle, que le moment était venu de condenser en une vivante synthèse les fragments épars de la science sociale, étrangers les uns aux autres sous le nom vague de « sciences morales et politiques » et encore plus étrangers au groupe harmonieux des sciences de la nature. Il s'agissait de mettre fin à leur double incohérence, en les coordonnant entre elles pour les incorporer à la science universelle. Mais les tentatives faites en ce sens devaient rester stériles jusqu'au jour oii apparaîtrait une idée maîtresse propre à lier en gerbe ces épis dispersés. Dironsnous que cette idée a lui le jour où Auguste Comte a formulé sa fameuse loi des trois élats théologique, métaphysique et positif, que le développement de Thumanité serait assujetti à traverser, sous n'importe quel as** pect qu'on le considère? Une polémique à ce sujet s'est élevée entre Stuart Mill et Littré. Le premier niait que le grand fondateur du positivisme eût amené la sociologie au point où Ton peut dire qu^une science est véritable-

foent constituée. Pour Liltré, cette constitution de la sociologie par Comte résultait suffisamment de la loi en question. Qui des deux avait raison? Stuart Mill, je le crains. Peut-on dire que la biologie était constituée dès Tépoque, assurément très antique, où Ton a su que tous les êtres vivants sont soumis à la loi [des âges et passent tous sans nulle exception par des phases successiiwôs d'enfance, de jeunesse, de maturité et de vieillesse, à moins qu'une mort violente n'interrompe leur carrière? Encore cette loi des âges est-elle tout autrement générale et profonde que la loi des trois états.

Il est vrai que celle-ci, en revanche, était infiniment plus difficile à découvrir, en ce qu'elle a de vrai, que eelle-là. Si notre vie, comparée à celle des autres animaux terrestres, était d'une telle brièveté relative qu'elle ne nous permît pas de les voir tour à tour naître, croîtra, yieillir et mourir, le savant qui le premier, par une suite d'inductions basées sur des observations et des recherches érudites, découvrirait la fréquence, puis Tuniversalité de cette succession de phases dans le monde animal, serait admiré à bon droit comme l'auteur d'une généralisation large et féconde. Sa loi des âges ne seraitelle pas réputée l'un des fondements de la physiologie? Nous sommes, nous individus humains, par rapportant sociétés humaines, ce que Thomme, dans mon hypothèse, serait par rapport aux vies animales. Aussi aecorderions-nous volontiers que le principe de Comte est une des lois constitutives du monde social s'il était d'une portée aussi générale et d'une vérité aussi certaine que son auteur Ta cru. Malheureusement, l'application en est restreinte au développement intellectuel des sociétés, non sans exception même dans ce domaine et ne s'étend pas à leur développement, ni économique, ni esthétique.

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On ne voit pas que les transformations des langues soient expliquées de la sorte, ni les transformations des religions dont toutes les phases restent enfermées dans le premier des trois états. Comment donc Littré a-t-il pu prétendre que, en formulant une loi si vague et si incomplète, Comte rendait à la sociologie précisément le même service qu'avait rendu à la biologie Bichat en découvrant les propriétés élémentaires des tissus vivants? Ce sont ces propriétés élémentaires des tissus sociaux, comme le faisait observer Stuart Mill,qui manquent absolument à l'œuvre, d'ailleurs si considérable, du Maître de l'école positiviste.

M. Spencer a-t-il été plus heureux quand, ramassant une très antique métaphore, il Ta développée, précisée, poussée à bout — jusqu'au jour où il en a reconnu l'insuffisance, — et classé, parmi les corps vivants, les corps sociaux? Dirons-nous que cette thèse de l'organisme social est une des bonnes idées dont la science nouvelle ne pouvait se passer et que, à titre d'échafaudage au moins, elle a eu sa fécondité ? Je crois qu'elle a été simplement un pis aller décevant, une branche de salut, mais pourrie, à laquelle se sont raccrochés ceux qui ont jugé ne pouvoir pas sans elle jeter un pont entre la nature et rhistoire. Aussi doit-elle disparaître dès qu'apparaît quelque autre conception propre à naturaliser en quelque sorte l'humanité. Ce n'est point en comparant les sociétés aux organismes, c'est en comparant les sociétés entre elles, sous leurs divers aspects, linguistiques, religieux, politiques, etc., que la scjence sociale s'est fondée. Au dernier congrès international de sociologie qui a eu lieu à Paris en juillet 1897, celte question a été traitée à fond et s'est terminée par la déroute complète de Vorganisme social. Nul n'a pu indiquer un seul progrès qui aurait

. été suscité en science sociale par cette manière de voir, et Ton aperçoit sans peine les erreurs dangereuses qu'elle y a introduites ou suggérées : la tendance à se payer de mots, à substituer aux réalités des entités, telles que r « âme des foules »; le besoin d'assujettir le développement social à un enchaînement unique et tyrannique de phases, comparable à la série embryonnaire ; enfin l'inintelligence des côtés les plus vraiment sociaux des sociétés, langage et* religion, qui n'ont rien d'analogue dans l'être organique el, par suite, Je penchant ou à les amoindrir ou à les éliminer de la sociologie. On s'explique, dès lors, la protestation quelque peu méprisante des hisloriens de race, même philosophes, contre la science nouvelle qu'on leur présente sous cet aspect.

Ne considérons donc cette soi-disant théorie que comme une tentative avortée, un essai malheureux de classification. Toutau plus peut-on accorder à M. Espinas que, l'organisme social écarté, il reste encore place pour un certain vitalisme- social ou plutôt pour un certain réalisme national, et que la réalité de la « vie sociale » n'est point douteuse. Soit, mais il s'agit de savoir ce qu'on entend par là : cette « vie sociale », n'est-ce qu'une résultante des vies individuelles en rapports sociaux, ou est-ce autre chose ? Dans le premier sens, ce n'est qu'une expression poétique ; dans le second, une idée mystique.

Auguste Comte a émis une très belle loi sur la hiérarchie des sciences, qui, si elle était vraie sans exception, justifierait pleinement Tappui demandé par la sociologie à la biologie. De l'arithmétique à la science sociale, en passant par la mécanique, la physique, la chimie et la science des êtres vivants, toutes les sciences, à ses yeux, s'étagent dans l'ordre de la simplicité et de la généralité décroissantes de leur objet, les plus basses

^yant l'objet le plus simple et le plus général. Il suit de là que chacune d'elles doit s'appuyer sur la science immédiatement inférieure et non celle-ci sur celle-là puisque celle-ci étudie les réalités élémentaires dont ^elle-là embrasse les groupements plus complexes. Par exemple, la connaissance de la chimie^est indispensable au physiologiste, tandis que le chimiste, même quand il s'occupe de composés organiques, peut se passer de connaître l'histoire naturelle. Or, cela est certain, mais à une condition: c'est que les réalités successives, objet des sciences successives, se superposent comme des terrains géologiques dont le supérieur plus récent n'a pu être formé que par une transformation ou une combinaison des terrains antérieurs et inférieurs. Supposons pourtant que, à une certaine élévation de cette stratification scientifique, il jaillisse des faits tout nouveaux comparables à ces sources chaudes des hautes montagnes qui, traversant toutes les couches placées en-dessous, montent de plus bas que la plus basse des couches solides du sol. Admettez que l'apparition de la conscience, <iu moi, dans le monde vivant le plus élevé, soit une source merveilleuse de ce genre, est-ce que la science qui s'occupera de ce phénomène irréductible aux phénomènes environnants et précédents, et nullement engendré, mais seulement conditionné par eux, pourra être regardé, quoique la plus haute, comme ayant un objet plus complexe et plus spécial que celui de toutes les autres? Il se peut fort bien, au contraire, que, révélant une réalité cachée, la plus simple peut-être et la plus grande de toutes, cette science, la psychologie, ait plus à apprendre à ses sœurs inférieures qu'elle n'a de lumière à attendre d'elles. Et ce serait précisément aussi Je cas de la sociologie si Ton avait des raisons de penser

que le phénomène social, tout psychologique en ce qu'il ^ d'essentiel, est lui-même plus général qu'il n'en a l'air. Et, de fait, n'en aurait-on pas quelques raisons assez spécieuses ? N'est-ce pas en assimilant les organismes aux sociétés, et non les sociétés aux organismes, qu'on a jeté le jour le plus clair ou le moins obscur sur le grand secret de la vie? Conçu comme une association de cellules ou comme une fédération de sociétés, de colonies •cellulaires, le corps vivant devient pour la première foFS pénétrable aux regards de l'homme. La théorie cellulaire bien mieux que 1^ sélection naturelle nous met sur la voie des explications de l'énigme vitale. La sélection na- Cmrelle est classée maintenant parmi les clefs de la vie, mais elle n'apparaît plus à personne comme un passepartout. Son efficacité principalement négative, sa vertu éliminatrice des variétés nuisibles, épuratrice de l'espèce, n'est plus contestée, maison lui reconnaît de moins en moins une puissance vraiment créatrice, Ge sont les •essais malheureux d'interprétation du progrès historique par la sélection sociale qui mettent à nu l'insuffisance de •ce principe et son caractère négatif. Ni sous sa forme belliqueuse, en effet, ni sous sa forme commerciale ou industrielle même, la concurrence sociale n'a suffi à sus- •citer une seule de ces inventions capitales qui sont la condition nécessaire des renouvellementshumains. Est-ce à la fureur séculaire des batailles qu'est due la découverte de la poudre à canon ou de la dynamite? Est-ce à l'âpreté au gain des floLilles de marchands phéniciens ou vénitiens se disputant les mers pendant la suite des Ages qu'est due la découverte de la boussole? Est-ce à la rivalité etfrénée des industries concurrentes qu'est due l'invention de la machine à vapeur? Pas le moins du monde. Les guerriers, les marchands, les industriels au-

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raient pu continuer à se combattre encore pendant des. milliers d'années, lout leur eflbrl à ce point de vue eût été vain, s'il ne s'était trouvé ça et là quelques chercheurs, les moins batailleurs des hommes, depuis les chimistes ou alchimistes de Tantique Egypte jusqu'à nos Lavoisier et à nos Pasteur, depuis Archimode jusqu'à Papin et Walt, depuis les bergers de la Chaldée jusqu'à New^lon. et Lavoisier, curieux, passionnés, qui, peu à peu, ont arraché à la nature quelques-uns de ses secrets et se lessont transmis de dislance en dislance. Il n'est pas un progrès industriel ou militaire même qui soit né directement d'une bataille ou d'une rivalité commerciale ou qui n'ait pour père quelqu' étranger au monde de la haine et de la guerre, demeuré inconnu jusqu'au jour où il a fourni aux combattants et aux concurrents des armes décisives. Les guerres, sans doute, les luttes de tout, genre, les conflits haineux de passions ou d'intérêts appellent à leur secours Tesprit d'invention quand il est né quelque part et a fait ses preuves, et leur appel Taiguillonne puissamment, mais ce n'est pas elles qui l'ont enfanté. Combien de fois, plutôt, ne Tont-elles pas tuè dans son germe! Il a eu la paix, Tamour, la confrérie familiale ou professionnelle pour berceau, le culte désintéressé de la vérité ou de la beauté pour âme, et pour engin le génie servi par la fortune qui a fait se rencontrer des idées de diverses provenances dans un cerveau assez, bien doué pour deviner leur convenance, pour opérer leur fécondation réciproque, entremetteur pour ainsi parler de leur mutuel amour. El pour vérifier cette idée dans l'élude même qui nous occupe n'est-il pas clair que ce n'est pas aux polémiques journalières de la presse sur les questions sociales que les sociologues doivent de-

maader les idées constitutives de leur science, mais bien plutôt à des méditations solitaires?

Une idée excellente qu'il faut se garder de confondre avec la métaphore de l'organisme social a été Télude des sociétés animales sous le rapport de leurs analogies et de leurs différences avec les sociétés humaines.

Elle a été faite et bien faite par M. Espinas ; il est seulement fâcheux que son livre qui a ouvert une voie si féconde n'ait pas eu de continuateur. Il est à croire aussi que s'il refaisait aujourd'hui son ouvrage, il y marquerait plus nettement la distinction entre les pseudo-sociétés animales des espèces très inférieures où la solidarité des individus, si individus il y a, est toute physiologique comme dans un polypier, et les véritables sociétés de nature psychologique comme la nôtre, qui sont le privilège des vertébrés ou des insectes supérieurs. Un polypier n'est pas plus une société que ne l'est une fleur de synanthérée.Il n'y a point, en effet, de société végétale, et pourquoi ? Ce n'est point qu'une plante, prise séparément, ne puisse être une société, si nous supposons, ' — hypothèse comme une autre, après tout — que ses cellules sont animées d'une sensibilité propre qui leur permet de se reconnaître entre elles et de se saisir; mais «encore unefois, c'est là le mystère de la vie ; et, d'ailleurs, même à ce point de vue, le végétal ressemblerait à un Etat qui n'aurait nulles relations internationales avec ses voisins. Ce sont précisément ces relations internationales, c'est-à-dire inter-organiques, qui sont l'objet de la science sociale.

Il s'agit maintenant d'utiliser toutes ces bonnes idées

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que nous venons d'énumérer, de les faire s'enire-pénétrer et s'entr éclairer lumineusement, de mettre le fe» pour ainsi dire, à cet immense fagot de documents que les voyageurs et les historiens^ les statisticiens et les archéologues, les naturalistes et les psychologues ont apportés de tous côtés et rassemblés à Tusage des sociologues. Il le faut ; et le temps presse ; car ce besoin si général aujourd'hui et si intense, de prendre conscience des lois de la vie sociale, au lieu de se borner à leur obéir comme autrefois, révèle un besoin non moins profond d'action collective, consciente et réfléchie. Avant de se réformer et dé se refondre </e72Ô^rem^n/,lasociété chercheà se comprendre. Avant de progresser, et pour être bien^ sûre de progresser en se transformant, ne doit-elle pasposséder un « mètre du progrès » ? Le malheur est que la science naissante, outre les germes de discordesqu'elle porte dans son sein, se heurte à toutes sortes d'objections extérieures. Ses adversaires sont de trois sortes : les uns nient qu'il y ait matière à science dans les faitssociaux, domaine du libre arbitre. D'autres y voient matière non aune seule science digne, par sa précision et sa généralité, et malgré sa nature hautement distinctive, de prendre rang parmi les sciences de la nature, mais^ bien à plusieurs sciences vagues et n'ayant rien de naturel, très avancées du reste, prétendent-ils, et jusqu'ici désignées sous le nom de « sciences morales et politiques ». D'autres enfin, et nous n'allons répondre qu'à ces derniers, accordent qu'il y a là une science à construire un jour, mais beaucoup plus tard, quand This- ' toire, Tarchéologie et la préhistoire auront achevé leur œuvre, fouillé tout le sol et le sous-sol historique et préhistorique, dit « leur dernier mot » enfin.

A ce compte, quelle est donc la science qui aurait

jamais vu le jour ? L'astronomie, par exemple, a-t-elle attendu pour se risquer à naître que le firmament fût sondé jusqu'en ses dernières profondeurs par le plus perfectionné des télescopes ? Heureusement non. Perfectionner de plus en plus les instruments et les méthodes d'observation, accumuler même de plus en plus les observations, passé un certain degré, est si peu le plus sûr moyen de faire avancer une science que, si la loi de Newton n*eùt pas été découverte avant les derniers perfectionnements lélescopiques, ils eussent peut-être contribué à relarder plus qu'à favoriser Tapparilion de ce principe fondamental. En effet, à mesure que les mouvements périodiques des planètes étaient tracés plus exactement avec les multiples et bizarres perturbations qui surcbagent leur ellipsatd'un luxe de dentelures, il devenait plus difficile de soupçonner que ces ellipses et ces ' perturbations,ces règles et ces exceptions, étaient les effets d'une même et unique cause, la répétition d'un même et unique fait. Si quelqu'un avait émis cette conjecture, on n'aurait pas manqué de la repousser au nom de la méthode scientifique la plus élémentaire. 11 en est ainsi de la sociologie. Se persuader qu'avant d'oser émettre une théorie propre à la constituer, il est nécessaire d'attendre que les érudits aient jeté leur dernier coup de sonde dans le passé et les Schliemann leur dernier coup de pioche en Grèce ou ailleurs, c'est dire queKéppler, Galilée, Newton et aussi bien tous les astronomes théoriciens de leur époque, leurs collaborateurs obscurs, se sont trop pressés de fonder l'astronomie.

On confond ici deux choses très distinctes : les lois des sociétés et les «lois de l'histoire» Cette confusion est facilitée par l'acception élastique du mot loi dont tout lemonde abuse. Il y a, si l'on veut, deux sortes de lois ;

]es lois de la production ou plutôt de la reproduction des phénomènes et les lois de leur évolution. Les premières sont, par exemple, les lois delà mécanique, de la chimie, de la physiologie générale. Les secondes régissent ou sont censées régir la mise en œuvre des premières dans certaines circonstances déterminées : telle la théorie de la nébuleuse de laPlace ou Tévolutionnisme de Hœckel. Celles-ci, plus complexes que celles-là, doivent donc les suivre et non les précéder. En astronomie, on a eu la loi Newtonienne, et d'abord les lois de la mécanique rationnelle, avant la théorie de la nébuleuse. En biologie, rien, il est vrai, n'a été trouvé de comparable au principe deTattraction universelle, mais beaucoup de lois de causation, sous le nom de propriétés des tissus, ont été découvertes, longtemps avant la loi de la sélecHon naturelle qui ellemême n'est pas une pure loi d'évolution, mais une nouvelle loi de causation plutôt. Les lois, si lois il y a, de l'histoire biologique, il faut les demander aux successeurs de Darwin.

Malheureusement les Darwin et les Hœckel de la sociologie sont venus avant ses Bichat. De Bossuet à Auguste Comte, en passant par Vico, Montesquieu, Hegel, on ne voit que génies, fort célèbres du reste, occupés à embrasser d'un même regard et à faire contenir dans une même formule le cours entier du fleuve de Thistoire sans avoir paru se soucier préalablement d'étudier son Ay^ro5^«/zy2^e. Cette prétention est déjà hasardeuse; mais qu'est-ce auprès de l'entreprise de M. Spencer et de tous les évolutionnistes nouveaux qui, comme lui, avant d^avoir cherché les lois générales applicables aux faits élémentaires de la vie sociale, ont cru formuler les principes explicatifs de ces phénomènes les plus compliqués et tracer le cours non seulement de l'histoire réelle, ou

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plutôt de toutes les histoires réelles, car ils distinguent avec raison plusieurs grandes séries historiques indépendantes, mais encore de toutes les histoires possibles ? €^est bien là, en effet, la visée des sociologues de cette école ; et loin de la leur reprocher, je les loue d'avoir en ceci reconnu implicitement, explicitement vaudrait mieux, le caractère essentiellement universel de toute loi scientifique, qu'elle soit de causation ou d'évolution. Quand le maître soumet les transformations sociales à sa loi générale de la différenciation intégrante, du gain de matière et de la perte de mouvement ; quand les disciples réglementent avec plus de rigueur encore et en détail les transformations de la langue, de la religion, du Droit, de la politique, de Part, de la morale et, par exemple, légifèrent que les idiomes sont assujettis à passer du monosyllabisme à l'agglutination, puis à la flexion et enfin à l'analytisme, ou que la famille va de la promiscuité au matriarcat puis au patriarcat etc., est-ce que, par ces formules ou par d'autres, ils ne chercheut pas à exprimer et ce qui s'est passé dans toutes les sociétés connues ou inconnues et ce qui se passerait aussi dans toutes les sociétés, je ne dis pas imaginables mais réalisables ? Les lois de l'évolution ainsi conçues, qu'il s'agisse des changements de l'Univers extérieur ou des vicissitudes du monde humain, différent profondément de la philosophie de la nature ou de la philosophie de r histoire enienàue à la façon de Schelling ou de Hegel, de Condorcet ou d'Auguste Comte lui-même, qui ontrefaità leur manière Thi^toire univeraelle de Bossuet. Pour eux comme pour le grand transformiste épiscopal du xvn® siècle, rhistoire*naturelle ou humaine est un même et unique drame dont les espèces ou les nations successives «ont les acteurs et[qtti,par un chemin prédéterminé, court

d'une première scène aierveilleuse ou mystérieuse à un commun dénouement et ne doit ni peut être joué qu'une fois. Pour les évolutionnistes de notre temps, elle est une multiplicité de drames, mais de drames semblables au fond, et susceptibles de représentations nombreuses. A ce point de vue, les lois d'évolutions cessent de s'opposer aux lois de causations ; comme celles-ci, elles règlent la reproduction des phénomènes, seulement de phénomènes tout autrement complexes. Parla il devient clair que prétendre régler les faits composés quand les faits élémentaires n'ont pas encore été légifères, c'est une erreur dangereuse. Et cette erreur en suppose une autre, on ne peut plus grave ; celle de penser que, si nulle loi d'évolution historique, telle qu'on la conçoit^ comme universellement applicable, ne parvenait à résister au démenti des faits, si toute règle de cetle sorle venait à être rongée et pulvérisée par les exceptions survenantes, ou se trouvait réduite à n'exprimer qu'une probabilité plus ou moins haute, la sociologie ne serait plus qu'un vain mot. Presque toutes les publications sociologiques semblent faites pour accréditer cette opinion erronée contre laquelle il importe de protester tout d'abord. C'est une question de savoir si, malgré la diversité des circonstances accidentelles et des tendances natives, les sociétés, quand elles se mettent à marcher, car la plupart sont stationnaires, suivent des routes à peu près parallèles, des routes qui se répètent comme en chacune d'elles leur pas ; et cette question peut-être résolue par la négative, (je n'affirme pas le moins du monde qu'elle le soit) sans qu'il s'en suive que la science sociale est impossible. Autant dire qu'il n'y aurait plus d'astronomie ni de mécanique possible parce qu'il serait démontré que la théorie de la nébuleuse de la Place

n'est point généralisable et que les formations stellaires observées en divers point du ciel paraissent lancées dans des voies divergentes, irréductibles à une seule formule. J'avoue que cela ne me gâterait point du tout le spectacle du ciel étoile, de penser que le firmament n'est point le déploiement immense d'une désespérante monotonie ; et pour la même raison, il ne me déplairait point, en lisant l'histoire, d'y voir un perpétuel imprévu jaillissant de la complication de causalités régulières, la liberté née de l'ordre, la fantaisie du rythme, la broderie du canevas. On s'est donc égaré en se persuadant que, pour fonder la science nouvelle, il fallait commencer par remonter jusqu'au point de départ de toutes les histoires humaines et n'omettre aucune de leurs phases et que tout était perdu si on laissait échapper un anneau de cette chaîne. De là rimportance exagérée prêtée parfois à des récits de voyageurs oîi à des fouilles archéologiques qui méritent toujours d'arrêter l'attention du sociologue, mais jamais au point de lui laisser croire que la possibilité de la science dépend de leur résultat. Sans dire avec Stuart Mill qu'il suffit d'être psychologue et logicien pour être en état de devenir sociologue, on peut dire que la première chose à faire est d'analyser bien soigneusement l'état social quelconque où l'on se trouve pour y découvrir des hypothèses, qui, vérifiées plus tard ou rectifiées par des comparaisons suffisamment étendues avec des sociétés étrangères, apparaîtront enfin comme les principes élémentaires de la sociologie.

. Les économistes seuls, je le répète, ont eu l'intuition de cette nécessité méthodique. Leur mérite éminent a été de chercher des lois de causation applicables à leur domaine, et de constituer par elles, parla loi du moindre effort, par exemple, ou de l'offre et de la demande, ou

la théorie de la rente, une économie politique abstraite, supérieure et nécessairement antérieure aux économies politiques concrètes. C'est qu'en effet, Auguste Comte a eu raison de remarquer que, en tout ordre de faits, il existe deux sortes de sciences, Tune abstraite et l'autre concrète, une astronomie abstraite, par exemple, législatrice de tous les astres possibles, et une astronomie concrète, appliquant les lois de celle-ci aux astres réels. Il ajoutait que la même distinction est applicable à la sociologie. Mais il n'a fait ainsi que généraliser ce que les économistes avaient déjà pratiqué dans leur sphère. Dans une mesure inégale, leur exemple a été suivi, et le côté religieux, le côté linguistique, le côté juridique, le côté moral et politique, le côté esthétique des sociétés, ont été tour à tour étudiés suivant la méthode comparative par des savants qui sont parvenus à extraire de leurs rapprochemenls multiples bien des remarques d'une portée très générale, parmi lesquelles il en est qui méritent assurément le titre delois. La condensation, la mutuelle pénétration de toutes ces sciences partielles, est ce qu'il est permis d'appeler la sociologie abstraite. II eût appartenu à Comte d^établir ses fondements ; mais, contrevenant à sa remarque relative à Tantérioritéde la science abstraite sur la science concrète qui lui correspond, c'est une sociologie concrète qu'il nous a esquissée dans ses ouvrages si fourmillants d'aperçus profonds. Or, que serait la théorie de la lune ou de Mars si la loi de Tattraclion Newtoniennc était encore ignorée? Et comment faire une théorie do l'histoire romaine ou de la civilisation arabe si l'on ne possède pas une clef d'explication sociologique universelle? Montesquieu a fait un chef-d'œuvre d'anticipation sociologique dans Grandeur et décadence des Romains ; mais à vrai dire, c'est une poussière d'aperçus

pénétrants et sans lien, une poussière brillante et multicolore, qu'il a jetée aux yeux du lecteur charmé.

Il faut donc condenser et synthétiser les lumières partielles allumées par la grammaire comparée, la mythologie comparée, réconomie politique etlesautres sciences sociales, qui chacune à partout émis ou balbutié des lois.; des lois bien imparfaites le plus souvent, il faut Tavouer, et toutes à refondre par la vertu même de celle synthèse. Mais la première condition d'une bonne synthèse, c'est une bonne analyse* Analysons ces lois, et nous verrons sans peine^ tout d'abord, que leur trait commun est de porter sur des faits généraux, c'est-à-dire sur des faits semblables qui se répètent ou sontconsidérés comme susceptibles de se répéter indéfiniment. En cela, elles ressemblent à toutes les lois naturelles ; et en cela elles différent des récits historiques qui, biographie individuelle d^un homme ou biographie collective d'une nation, ou d^un groupe ou d'une série de nations, roulent toujours sur le singulier, le sut generis, l'unique en soi. L'objet de ces histoires a beau être composé de faits généraux, c'est par la singularité de sa combinaison, destinée à ne jamais plus se revoir, qu'elles Fenvisagent. Au contraire, quand le singulier apparaît dans les sciences sociales, aussi bien que dans les sciences de la nature, c'est comme formé par la rencontre de faits généraux, c^est-à-dire de similitudes et de répétitions, qu'on l'y considère.

Les racines verbales, les désinences, les formes grammaticales, et les combinaisons de ces éléments dont s'occupe le liuguiste, sont choses qui ont été répétées des milliards de fois, par des millions de bouches, et avec une exactitude vraiment merveilleuse si l'on compare à la pérennité d'une langue la fuite rapide, le renouvellement incessant des générations qui l'ont parlée, qui, par

leur fugiti vite même, ont soutenu sapermanence, parleur diversité son identité. Les mythes, les rites, les dogmes, dont s'occupe la science des religions, ne sont pas choses moins abondamment, moins régulièrement répétées et transmises à travers les âges et les races. La jurisprudence traite de relations juridiques qui se reproduisent tous les jours, toujours les mêmes pendant des siècles. On a dit qu'il n'y a pas deux procès exactement pareils; c'est vrai, mais comme il est vrai qu'il n'est pas deux familles qui se ressemblent ; cela n'empêche pas les ques* lions de droit soulevées par un procès ou les relations de droit qu'il implique, d'être, envisagées une à une et séparément^ identiques aux questions et aux relations de môme espèce soulevées et impliquées dans une foule d'autres procès. L'économie politique traite de productions et de consommations, c'est-à-dire d'actes incessamment reproduits avec une fidélité souvent séculaire. L'Esthétique a pour objet l'emploi original par l'artiste et le littérateur, de rythmes, de procédés, de recettes d'art, de coups d'archet, de coups de pinceau identiquement répétés depuis des siècles.

Considérés à ce point de vue, par ce menu détail es* sentiel, les sociétés ne présentent pas moins de répétitions précises, de séries régulières et identiques d'actes et de faits, que le monde vivant ou le monde physique même. Par suite, au même litre que ces deux derniers aspects de la réalité, elles se prêtent à l'application du nombre et de la mesure, qui permettent d'élever au rang de lois scientifiques des considérations générales. Et remarquons-le, l'avantage ainsi obtenu de pouvoir traiter scientifiquement les phénomènes sociaux aussi bien que les phénomènes naturels n'est acheté de la sorte par aucune confusion établie entre ces deux ordres de faits dont

la démarcatioa reste fort nelte, ni par le sacrifice de la personnalité humaine aux exigences d^une conception toute naturaliste des sociétés. Nous pouvons en voyant les choses sous cetangle, laisser de côté la vexata quœstio du libre arbitre, car que Ton soit déterministe ou non, on ne peut nier le conformisme nécessaire de Thomme social en chacun des actes élémentaires de sa conduite, si originale qu'en puisse être la combinaison ; on ne peut nier qu'il n'imile à chaque instant ses semblables contemporains ou passés et on est forcé d'admettre les séries régulières, les rayonnements réguliers d'exemples successifs qui découlent de là. La sociologie s'est heurtée jusqu'ici, et non sans motif, à la conscience morale qui repoussait le despotisme de ses formules et se sent étouffée dans le défilé de phases rigides, uniformément enchaînées, où la plupart des sociologues condamnent révolution humaine à passer. Mais c'est parce que ces philosophes n'ont pas aperçu Tordre élémentaire, le mode de répétition fondamental présenté par les faits sociaux, envisagé comme imitatif essentiellement, qu'ils se sont crus obligés d'imaginer un ordre complexe et arbitraire, un assujettissement supposé des grands phénomènes d'ensemble, vagues et confus, de l'histoire, à se répéter identiquement suivant une marche souverainement réglée on ne sait par qui ni pourquoi. Ils ont dû, je le répète, imaginer cela, puisqu'ils n'est pas possible de constituer une science, de formuler des lois, sans admettre des faits qui se répètent et qui en se répétant donnent lieu à des généralisations ; faute de généralisations réelles et précises, il faut bien recourir à des généralisations confuses et imaginaires.

Or, c'est par ces lois d'évolution uniforme, tout imprécises qu'elles sont, que la personnalité humaine, en son

24 LA SOCiaLOGIË

caractère individuel et sa réalité bien à elle, est mortelic'^ ment atteinte, tandis i]a*elle respire à son aise dans le» larges horizons de développement que lui laissent les formoles relative à Timitation, malgré leur précision relative. Mais, même à cet égard, les faits sociaux, nous allons le voir, ne se présentent pas sous un aspect qui les isole absolument, et, par leurs variations caractéristiques^ comme par leurs répétitions caractéristiques, ils peuvent èire comparés aux variations et aux répétitions spéciales des autres étages de la réalité universelle.

En effet, il y a, en tout ordre de faits, à faire une première grande distinction, admise au moins à titre provisoire ; celle des choses qui s'y répètent et des choses qui ne s'y répètent pas, El ce n'est pas seulement dans les sociétés humaines, par Faction, nous dit-on, de la li-^ berté hum&ine, — mais peu importe — que l'imprévu^ le divers, l'individuel, jaillit à chaque instant de la rotation monotone des uniformités ; c'est aussi dans le^ ittonde vivant et le monde phj'Sique. Bien mieux, ici comme là, le divers paraît être Tabou tissenlent, laraisoa d'être, la fleiir lêrmiûaie de Tuniforme.

Les révolutions régulières des astres, les ondulations uniformes de Téther, les applications infiniment et imiHensément répétées des lois de la mécanique céleste dans retendue et la durée, à quoi aboutissent-elles? Aux jmrticularitêà distinctives de chaque système solaire, et dans chacun d'eux, aux caractères propres des soleilè, des planètes, et des Comètes qoi les composent, à la géographie propre des surfaces planétaires avec leur dé-

coupure tout à fait unique en continents et en bassinsde fleuves dissemblables, d'un pittoresque achevé, — à leur géologie propre avec une stratigraphie de terrains tout à fait spéciale vraisemblablement — et à leur mé* téorologie propre avec des états du ciel aussi fugitifs que nos élats d'âme. Et les répétitions vitales, les pulsations égales du cœur, les inspirations et les expirations de Tair, les oxydations et les désoxydations alternatives destissus, la prolifération des cellules toutes pareilles en chaque tissu qui s'accroît, le renouvellement de ces cellules dont les générations se suivent et se ressemblent identiquement et se passent de l'une à l'autre le dépôt intact de leurs formes spécifiques, à quoi cela vient-il aboutir aussi ? A l'individu vivant distinct et caractérisé^ qui n'a plus été, variation éphémère d'un type immortel. Maintenant, si l'on considère à part dans l'être vivant, le système nerveux, à quoi aboutissent les vibrations similaires qui parcourent chaque nerf, qui s'accumulent régulièrement dans certains ganglions, qui de ces ganglions se transmettent mécaniquement à des centres cérébraux et s'y transforment non moins invariablement en sensations et en idées? A des états d'âme originaux, à des peintures sur la rétine ou à des empreintes sur le tympan, à des combinaisons de timbres et de sons, de couleurs et de figures^ de perceptions, de notions, de désirs, qui n'ont plus apparu et vont disparaître. La reotarque sera d'autant plus vraie et plus facilement véri- &%iAe qu'elle s'appliquera à des états d'âme saisis dans^ toute leur réalité concrète, point de rencontre en même temps de toutes les actions de la nature extérieure et de toutes les influences du milieu social, carrefour multiple où se croisent pour la première et dernière fois mille forces physiques et mille courants historiques, des cou-

rants d'idées, de sentiments, d'exemples quelconques, de coutumes et démodes, qui sous la forme des mots d'une langue, des rites d'un culte, des procédures d'un droit, des mœurs nationales ou locales, marquent à leur sceau Fâme individuelle et reçoivent d'elle en retour une empreinte nouvelle.

Ainsi, à tous les étages de la réalité, les choses qui se répètent se montrent à nous comme la tige dont les choses qui ne se répètent pas sont la floraison et l'épanouissement. A cet égard, Tétage supérieur ne se distingue nullement des deux autres. Avons-nous même le droit de dire que, à mesure qu'on s'élève, Timportance des choses non répétées va grandissant par rapport aux répétées ? Non, pas même. Rien de plus important, à coup sûr, que les caractères par lesquels les corps célestes diffèrent entre eux, en poids, en volume, en figures, en compositions chimiques, en couches géologiques, en répartitions géographiques des continents et des mers, des chaînes de montagnes et des vallées, en météores : diversités qui conditionnent toutes les autres et sans lesquelles un système solaire, ou plutôt le ciel tout entier, serait le déploiement d'une platitude immense, d'une accablante et stupéfiante monotonie. Ce serait vraiment avoir trop bonne idée de nos petites originalités à nous, animaux humains, parasites de Técorce terrestre, que d'attribuer à nos traits corporels, à notre physionomie, plus de valeur qu'à la mappemonde, ou bien de nous persuader que le plus singulier de nos états d'âme ou le plus élevé dépasse en merveille ce grand spectacle étrange dont notre rétine ne se lasse pas, je veux dire le pittoresque étoile du firmament, ce grandiose étalage du désordre divin, à défaut duquel une belle nuit serait

quelque chose d'aussi ennuyeux à contempler que l'illuminalion symétrique d'un monument public.

Pouvons-nous dire seulement que les originalités physiques ont une nature et une origine plus accidentelles, plus superficielles, moins profondes, que les originalités vivantes et surtout pyscho-sociales? Non plus. C'est une erreur spécieuse de croire que, en n importe quel ordre de faits, la similitude, Tordre, Tinvariabilité est au fond, et la libre diversité à la surface seulement. Si tout ce qui est fondamental nous paraît devoir être indifférencié, c'est en vertu de cette illusion de la distance qui estampe à nos yeux tout lointain. Il ne m'est point possible de réfuter en quelques mots une conception aussi répandue et aussi profondément enracinée que celle-là ; je ne puis qu'indiquer en passant sa fragilité. Spencer n'a fait que donner une formule magistrale à ce préjugé capital, comme à quelques autres, quand il a exposé sa prétendue loi de Vinstabilité de Vhomogène, Il y a été conduit par le besoin de concilier avec l'hypothèse d'éléments identiques régis par des lois invariables le phénomène embarrassant des hétérogénéités dont la réalité fourmille. Suivant lui, donc,rhomogène initial et fondamental, d'où il part comme tout le monde, est un état d'équilibre instable, et, si peu qu'il soit ébranlé, il va se bouleversant avec une rapidité toujours croissante. Le malheur est qu'on se voit obligé de postuler un premier ferment de différence, petit levain qui aurait suffi k produire la différenciation universelle ; mais la production de ce germe lui-même reste inexpliqué et inexplicable ; et ce qui est purement gratuit, c'est de penser que cette différence minima perdue primitivement, par hypothèse, en une mer de similitudes ambiantes, y ait fait souche au lieu de s'y noyer. En effet, n^ost-ce point Vinstabilité de Vhé^

térogène qui est le fait frappant de l'univers? Est-ce que^ Ton ne voit point partout les incohérences aller se coordonnant, le chaos se faisant monde, le divers s'assimilant?Et où voit-on rindifférencié, qui nulle part n'existe^ aller se différenciant ? En fait, quand nous nous trouvons en présence d'une réalité qui se rapproche des données^ de l'hypothèse ici combattue, quand, par exemple, nous» voyons circuler dans une même substance relativement homogène, dans un fil de fer, une même force, l'électricité, est-ce que la merveille du téléphone ne nous prouve^ pas à quel degré inouï de complications et de rapidité de répétitions peuvent atteindre les faits physiques élémentaires sans qu'il s'y produise d'altération sensible î Cette reproduction instantanée d'une parole humaine^ avec son timbre et son accent, ce qui suppose un enchevêtrement prodigieux de chaînes d'ondes à travers descentaines de lieues, est quelque chose de tout aussi surprenant que la transmission héréditaire^ par un ovule fécondé, des caractères spécifiques d'un animal ou d'une plante, et montre que ce n'est point de la complication même des répétitions qu'il faut attendre la productiondes nouveautés phénoménales. Quand on voit toutes les lois naturelles consister en une discipline rigoureuse, comment pourrait-il se faire, si ces lois essentiellement niveleuses s'appliquaient à des éléments identiques entre eux, que de cette combinaison de l'uniforme et de l'identique jaillit l'exubérante diversité des phénomènes? Physiques ou vitales, donc, mentales ou sociales, les différences qui éclosent à la claire surface des choses nepeuvent parvenir que de leur fond intérieur et obscur,, de ces agents invisibles et infinitésimaux qui s'allient et se disputent éternellement et dont les manifestations régulières ne doivent pas plus nous faire croire à leur

identité que le sifflement monotone du vent dans une forêt lointaine ne doit nous faire croire à la similitude de ses feuilles, toutes dissemblables, toutes diversement agitées.

Mais je viens de dire qu'il faut distinguer les choses <jui se répètent et celles qui ne se répètent pas. Il est temps de faire remarquer maintenant que celles-ci même aspirent à se répéter et que quelques-unes, privilégiées, y parviennent. Si les variations naissent des répétitions, les répétitions procèdent toujours des variations qui. mieux adaptées que d'autres aux nécessités de leur milieu, se propagent et se généralisent. Il importe, en tout ordre de faits, de rechercher et de définir nettement le vrai rapport des variations et des répétitions, de Tindividuel et du général. On peut poser ce principe : tout ce <jui est individuel ne parvient pas à devenir général, mais tout ce qui est général a commencé par être individuel. Ce principe est aussi vrai en physique et en bio- ^ logie qu'en science sociale ; mais il est plus facile de le vérifier dans cette dernière science que dans la seconde et dans la secontle que dans la première. Cela tient à ce que, en physique, en chimie, en astronomie, nous ne remontons que par conjecture au commencement des choses : nous sommes bien persuadés que la lumière d'une étoile quelconque, à présent répandue en milliards de vibrations similaires dans Timmensité, a commencé par être, au moment où celte étoile est née, une étincelle jaillie en un petit point de l'espace; nous supposons bien que, en admettant même que la matière soit étemelle, ses formes particulières, Toxygène, l'azote, l'hydrogène, n'ont pas toujours été, et que chacun de ces corps, aujourd'hui disséminés dans tous les globes célestes où ses molécules répètent identiquement depuis

30 LA SOGIOLOGIt:

des siècles les mêmes mouvements périodiques, a dû commencer par naître quelque part d'où il est allé se propageant, comme naît quelque part exceptionnellement, dans le laboratoire d'un de nos chimistes, un corps nouveau, inédit encore dans toute la nature, qui bientôt, s'il est utile à nos besoins, se vulgarisera sur toute la terre. Nous conjecturons cela, je le répète, et nous sommes même forcés de le conjecturer, mais notre observation ne nous montre point la confirmation palpable de nos hypothèses. En biologie, déjà, nous sommes plus heureux : noiis ne pouvons plus douter ici qu'une espèce animale ou végétale, maintenant reproduite eh exemplaires innombrables sur un ou plusieurs continents, n'ait commencé par se former en un canton étroit, en un coin du sol, oii,née n'importe comment par fixation d'une variété individuelle, d'une anomalie féconde, fruit d'un croisement par exemple, ou par sélection d'une suite de variétés individuelles accumulées, elle a suscité une nouvelle harmonie vivante, d'abord infiniment restreinte, bientôt multipliée à l'iufini. Quoi qu'on fasse, il faut toujours pour expliquer la genèse des espèces — à moins d'admettre héroïquement avec Agassiz que dès le premier jour, les chênes ont été des forêts, les fourmis des fourmilières, les hommes des nations, — il faut toujours partir de variétés individuelles, d'originalités vivantes et exceptionnelles, d'inventions de la vie, incarnées primitivement en un être à part. Et ici nous pouvons déjà invoquer quelque peu l'expérience ; car n'est-ce pas de la sorte que les races artificielles de plantes et d'animaux provoqués parroriginalité de nos jardiniers et de nos éleveurs éclosent et se propagent?

Ce n'est qu'en sociologie, cependant ^ que la vérité de

ce point de vue éclate sans nulle ombre ; dans le monde social, nous voyons souvent naître et sourdre sous nos yeux ces faits singuliers et capitaux qui sont la source de tout progrès, je veux dire ces initiatives individuelles, ces impulsions premières, en un seul mot, ces inventions qui, dues au génie ou à Tingéniosité d'un homme, célèbre ou obscur, parfois anonyme, ou à une suite d'invenleurs successifs et collaborateurs parfois inconscients, vont ensuite se vulgarisant dans un canton, dans une province, dans un empire, sur le globe entier. Entrez dans une maison quelconque, appartement parisien, chaumière rustique, hutte sauvage, dans la tente même du nomade, vous y verrez des meubles, des armes, des outils, des ustensiles domestiques, des vêtements, vous y assisterez à des exercices religieux ou à des travaux professionnels, manuels ou intellectuels, vous y entendrez des conversations ou des chants, des prières à un dieu, ou des leçons à des enfants, le tout conformément à des mœurs, à des coutumes, à des manières, à des lois qui ont cours dans un pays plus ou moins vaste depuis un temps plus ou moins long. Et tout cela, qui est maintenant général dans cette région, a comniencé par être singulier et individuel : un érudit pourra vous dire assez fréquemment où, à quelle date, a été fabriquée la première de ces pendules qui sont sur toutes les cheminées aujourd'hui, la preniière de ces chemises que tout le monde porte ; il vous dira aussi bien où a été créée cette race de chiens, de chevaux, de bœufs qui remplissent toutes les écuries et toutes les étables ; quelle est rhumble origine de tel rite, de tel sacrement, de telle prière, maintenant à Tusage de millions de croyants ; de quel canton de la Galilée, de la Grèce, du Latium, procèdent tel texte de loi^ telle maxime de morale en

vigueur dans tout le monde civilisé; quel est le coin du globe, un petit plateau asiatique, par exemple, où telle racine verbale, telle forme grammaticale, à présent répétée par des millions de bouches qui se la sont transmise fidèlement de père en fils avec une exactitude pro- <ligieuse d'imitation, a été inaugurée on ne sait par qui, mais par quelqu'un certainement, à une époque reculée. Quand il s'agit de créations plus récentes, nous pouvons nommer l'individu qui les a produites, et préciser les circonstances dans lesquelles il les a enfantées. Nous savons qui a lancé dans la circulation tel mot d*argot, telle métaphore réussie ; nous savons quel a élé Tauteur ou quels ont été les auteurs successifs de la première de ces locomotives, du premier de ces télégraphes, qui couvrent la terre entière de leur réseau de rails ou de fils de fer ; quelles bouches les premières ont émis ces idées démocratiques, ces idées socialistes, qui sont en train •de révolutionner le monde, et dont quelques-unes s'y implanteront à demeure ; et que c'est le cerveau d'un Newton qui, tel jour, a conçu une loi fondamentale de l'univers, à présent éditée à millions d'exemplaires dans l'esprit de tous les hommes tant soit peu cultivés. Il n'est <lonc point douteux que, socialement, tout ce qui est général a d'abord été individuel ; et, si ce principe a été contesté, très souvent, si même il a été nié avec conviction au profit d'explications superficielles, chimériques, purement verbales, ce n'a pu être qu'à la faveur de notre ignorance fréquente des origines, quand il s'agit d'institutions très antiques dont les sources se dérobent à nos regards dans la brume du lointain passé. Dans dix mille •ou dans cent mille ans, il pourra se trouver des archéologues qui, découvrant partout les mêmes débris métalliques de rails, de locomotives, de télégraphes, comme

nous découvrons partout les mêmes vestiges de Ykge de bronze ou de la pierre polie, jugeront philosophique d'expliquer ces similitudes par un concours d'agents inconscients, par une action spontanée de l'âme des foules, du milieu social, ou de tout autre entité, et relégueront parmi les mythes, la légende d*un Papin, d'un Watt, d'un Ampère, d'un Edison, simple personnification de fadeurs collectifs et impersonnels, conceptions enfantines d'un individualisme étroit.

Je me hâte d'ajouter, pourprévenirune facile objection, que sans un concours d'innombrables aides disséminés dans la foule ambiante, ni l'apparition d'un inventeur, ni son succès ne seraient concevables. L'invention la plus originale n'est jamais qu'une synthèse d'inventions antérieures ; et sa propagation n'est possible que par ce qu'elle se présente comme une réponse heureuse à des questions déjà posées^ à des besoins déjà nés. Mais c'est outrer et fausser cette vérité que de l'exprimer en disant qu'un homme de génie est la simple résultante des aspirations ou des besoins d'un peuple et qu'il vient toujours à son heure. D'une part, il ne suffit pas de l'appeler pour qu'il vienne : il faut que du fond obscur de la vie, du croisement des variations individuelles qu'elle suscite, et d'une suite d'heureux mariages, il jaillisse une variété géniale adaptée au désir populaire. Les Aztèques et les Incas avaient beau avoir besoin d'animaux domestiques autre que le lama, d'écriture alphabétique, de bateaux propres à la navigation maritime, ils ont dû se passer, tout demi-civilisés qu'ils étaient, de ces choses nécessaires, parce que leur race n'a fourni aucune individualité assez haute pour en concevoir et en réaliser l'idée. L'empire romain aurait eu le plus grand besoin de l'invention de la poudre pour repousser les barbares.

34 Là sociologie

D'autre part, le génie vient souvent sans être appelé. El alors qu'arrive-t-il ? Ou bien il est méconnu, et le germede la découverte, enfoui quelque part dans quelque bibliothèque, attendra les exhumations de l'avenir, à moins qu'il n'avorte à jamais. Ou bien cet homme que nul n'appelait a le don de provoquer, par son apparition même, l'appel auquel il est censé répondre, le besoia auquel il ofire une satisfaction qui, en le satisfaisant, l'éveille ou le stimule. Par exemple, ce besoin de lire des journaux, qui est si tyranique et si universel à rheure actuelle, d'où vient-il, si ce n'est de Tinvention» de l'imprimerie qui l'a susqité peu à peu pour le satisfaire de plus en plus ? Sous l'Empire romain, comme Ta montré M. Boissier, il a existé des espèces de journaux manuscrits, mais, précisément parce que cette presse* n'était pas susceptible de développement, faute de moyens mécaniques d'édition rapide, la curiosité publique neréclamait rien de pareil et se tournait ailleurs. Dans ce cas, est-il exact de dire que Thomme de génie est veni» à son heure ? Il est plutôt vrai qu'il a avancé (ou retardé)* l'aiguille de la pendule et qu'il a fait l'heure à son gré^ dans une certaine mesure du moins. Sans doute, un besoin, même le plus artificiel et le plus luxueux» n'est viable et durable, il ne compte socialement, qu'autant qu'il a son fondement dans les besoins primitifs de l'organisme, courant fécond dont il n'est jamais qu'un petit canal dérivé, dirigé ici ou là, et porté à des niveaux supérieurs par une série de norias çoxxv ainsi dire, d'élévateurs mus par la force de l'éducation et de la culture^ Mais cette canalisation et cette sublimation, celte spéci— fication et ce raffinement de besoins fondamental^, soM susceptibles de mille directions différentes, de mille degrés différents d'élévation ; et ce sont les inventeurs a^n*-

ciens ou nouveaux qui ont été les ingénieurs chargés de ce travail d'irrigation séculaire. Dans les limites imposées par les nécessités organiques, les particularités delà race, et aussi par les ressources du climat, ces ingénieurs ont joui d'une assez grande latitude, et, si elle est restreinte pour chaque inventeur nouveau, c'est parce que les inventeurs anciens, oubliés, dont les bonnes idées accumulées sont tombées dans le domaine public, ont déterminé une impulsion générale, avec laquelle leurs successeurs doivent compter s'ils veulent réussir. Pourquoi le besoin de boire est-il devenu ici le besoin de boire de la bière, ailleurs du vin, ailleurs du thé, du maté, du cidre, de telle sorte qu'un brasseur qui essaierait d'introduire une nouvelle el meilleure manière de fabriquer la bière dans un pays accoutumé au thé ou au vin, un viticulteur qui découvrirait un- nouveau et meilleur cépage dans un pays habitué à la bière quoique propre à la culture delà vigne, n'aurait aucun succès ? Demandez-en la cause, non pas seulement au climat qui a circonscrit dans certaines vagues frontières les diverses cultures, mais aussi et surtout à Tinfluence traditionnelle de quelques aur cêtres très reculés, de quelques Noë ou de quelques Bacchus régionaux. C'est parce que l'Amérique, avant l'arrivée des Européens, n'avait pas eu de Bacchus ni de Noë qu'on n'y connaissait point le vin, même dans les nombreuses régions où la vigne poussait à l'état sauvage.

Pourquoi le besoin organique de se défendra contre les intempéries est-il devenu le besoin social de se vêtir de fourrures ici, ailleurs de lainage, ailleurs de soieries et d« cotonnades, et d'endosser ici le pagne, la le pantalon, ici la toge antique, là le burnous? et pourquoi les commerçants qui viennent importer chez un peuple de

nouveaux vêlements, doivent-ils se con/ormer dans une cerlaine mesure, pour les réformer, aux habitudes des populations, jusqu'à ce qu'ils aient fait naîlre dans un groupe de celles-ci, comme au Japon, un désir révolutionnaire d'adopter les modes étrangères ? Demandez-le pareillement à cette série d'ingénieux ancêtres, presque tous inconnus, qui ont imaginé et perfectionné par degrés Tart de chasser, et de conserver les peaux de bêtes, l'art d'élever le mouton, le ver à soie, le coton, de carder, de filer, de tisser; demandez-le aussi à ces coupeurs anonymes du lointain passé qui ont mis à la mode des coupes de vêtement consacrées peu à peu en coutumes nationales. Je sais bien que les diversités du climat ont joué un rôle dans la transformation du vêtement, mais elles n'ont été que les données du problème dont l'ingéniosité des inventeurs a dû chercher la solution, très variable de l'un à l'autre ; et la preuve que ces conditions physiques, indirectement provocantes, n'expliquent rien directement, c'est que l'industrie des Européens est en train de nos jours de substituer sur toute la terre, d'un bout à l'autre de l'Afrique comme du nord au sud de l'Amérique et de l'Asie, ses tissus et ses coupes d'habits à toutes les étoffes et à tous les costumes locaux.

Pourquoi le besoin organique de se divertir, est-il devenu le besoin social ici de jeux de paume, là de gymnastique, ailleurs de tournois, de combats de taureaux ; ou bien le besoin d'entendre des chants d'aèdes grecs et de trouvères français, de la musique sacrée, des mystères, des tragédies classiques, des drames, des comédies de mœurs ? La réponse sera la même, et aussi vraie, avec un degré plus marqué d'évidence. Les prédilections du goût national, en fait de plaisirs publics et en fait d'arts, ne sont que très vaguement provoqués par les sol-

licilations du tempérament et du climat ; et ces provocations resteraient stériles sans les déterminations précises qu'y viennent apporter successivement les hommes marquants, les initiateurs admirés, les poêles et les artistes de génie. Chacun de ceux-ci enapparaissant,aeu à satisfaire, même en le modifiant, un goût public déjà établi, mais établi par qui ? Par ses innombrables prédécesseurs. Et, pour avoir l'idée de la manière dont ceux-ci ont formé ce goût, il nous suffit de voir la puissance dont disposent ces nouveaux génies, connus et célèbres ceux-là, pour le réformer ou le transformer. On sait à quel point le génie particulier d'un Shakspeare a influé sur le goût anglais, d'un Virgile sur le goût latin, d'un Racine, d'un Lafontaine, d'un Molière, d'un Voltaire sur le goût français. West-il pas frappant que les innovations d'un Wagner, heurtant d'abord les habitudes invétérées de l'oreille musicale et du jugement esthétique, aient fini par se faire applaudir ?

Ce qui vient d'être dit des inventeurs, artistes, industriels, hommes d'Etat, qui ont manié, utilisé, canalisé, en même temps qu'ils l'ont suivi, le grand courant du Désir, peut être dit aussi bien des inventeurs, ou plutôt des découvreurs, savants, théologiens, philosophes, qui ont exercé une action pareille sur un autre grand courant, en partie indépendant du premier,ie fleuve de la Croyance. Quand une découverte est apportée chez un peuple suffisamment intelligent et qu'elle n'y est accueillie» c'est-àdire crue, par personne, si démontrée ou si plausible qu'elle soit, il serait puéril d'expliquer la chose par la conformation du cerveau de ces indigènes ou la nature de leur habitat ; Cela tient tout simplement à ce que cette idée nouvelle est jugée en contradiction avec les croyances déjà assises et consolidées dans Tesprit de ces

gens-là, mais pourquoi y sonl-elles ? Parce qu'elles y ont été semées, à des époques plus ou moins anciennes^ par quelques semeurs illustres, fondateurs de religion ou apôtres, mystiques découvreurs et manieurs de foi. La résistance longtemps opposée par les nations ciiré tiennes à la propagation des découvertes de Kcpplcr et de Galilée n'était, au fond, que la lutte de ces découvreurs nouveaux avec les découvreurs anciens, pères de l'église grecque et latine, qui ont fondé et coordonné les dogmes chrétiens. De même quand, dans un monde de savants ou d'hommes instruits, de nouvelles théories scientifiques, même très fortement appuyées de faits, ont peine à se faire accepter, c'est que leurs auteurs sont aux prises avec les auteurs anciens des théories accréditées.

Ces exemples pourraient être multipliés à l'infini ; ceux qui précèdent suffisent pour montrer les vrais rapports de l'individuel et du général, des variations et des répétitions dans les sociétés. Ces rapports, nous le voyons clairement, sont les mêmes ici que dans le reste de la nature : d'une part, tout ce qui est singularité individuelle, combinaison nouvelle ne parvient pas à se propager, à se généraliser, mais d'autre part, tout 'ce qui est répandu et généralisé à un moment donné a tOHjours commencé par être un fait singulier, comparable à une invention. Et ajoutons que, dans le monde social comme dans le monde vivant et le monde çhysiqite, nous voyons les variations qui se répètent former seules le domaine propre de la science, tandis que les variations

<juine se répètent pas, ce qu'il y a de fugitif, d'unique, d'à jamais irretrouvable dans l'expression de la physionomie changeante des choses et des êtres, paysages, portraits, scènes historiques, est Tapanage le plus pré- <5ieux de l'art, qui a le don de changer en or ce rebut, d'éterniser ces éphémères. Quant à la philosophie, confluent à la fois de la science et de l'art, elle embrasse dans sa complexité souveraine ces deux grandes faces du réel. Voilà donc la sociologie, à ce point de vue, réintégrée sans nulle difficulté dans le chœur des autres «ciences ; et, en même temps, affranchie de toute servitude à l'égard de celles-ci, préservée de toute atteinte à «on originalité propre. Elle n'a ptos besoin de s'asservir •à la biologie, de se donner une couleur scientifique en empruntant à celle-ci ses mélhodes et ses cadres, son vocabulaire même, en prodiguant les métaphores abusives tirées de l'anatomie ou de la physiologie, en imaginant ■ les transformations historiques des sociétés comme semblables au développement d'un germe qui, à travers un -cycle de phases embryonnaires, rigoureusement prédéterminées, parvient à l'état adulte, à la vieillesse et à la •mort, après s'être reproduit en un nouveau germe qui suivra le même chemin. Non, il n'est pas nécessaire, pour constituer la science sociale, de concevoir de la •sorte l'évolution des sociétés^ dont la formule serait comparable à ces itinéraires réglés d'avance que les compa- "gnies de chemin de fer proposent et imposent aux touristes enfermés dans un invariable circuit. Ce n'est pas <jue je réprouve laméthoded-analogie'Ct de comparaison, dont j'ai fait unçrand usage. Mais ici, disons-le en passant, on a mal choisi les termes de la comparaison. L'analogue d'un ^/revivant, qui se reproduit conformément à une formule d'évolution constante, ce n'est pas uncna-

lîon priise dans son ensemble, ou considérée suivant Tun de ses grands côlés généraux, langage, gouvernemenl^ religion etc. Le pendant social de l'être vivant, c'est une œuvre produite par un ouvrier ou nnême par un artiste, c'est un discours prononcé par un orateur suivant certaines règles de rhétorique, une tragédie classique, une messe, une cérémonie, la fabrication d'une locomotive par une série réglée d'opérations, et son emploi jusqu^à son usure définitive, etc. Ici, il y a enchaînement rigoureux et recommencement indéfini de phases. Mais si Ton cherche la série des espèces d'œuvres^ successives, c'est-à-dire l'enchaînement des inventions successives, d'où chacune de ces espèces d'oeuvres est née, c'est à la succession des espèces vivantes qu'il faudra les comparer, à cet arbre généalogique si pittoresque, si irrégulier, si tourmenté, si accidenté, que les paléontologistes ont tant de peine à nous dessiner, et où une certaine direction générale de développement, péniBle et tortueuse, ne se démêle qu'à travers des reculs, des complications, des avortements continuels.

Quoi qu'il en soit de ces analogies, est-il donc nécessaire, pour qu'il y ait une science astronomique ou une science géologique ou une science chimique, que l'on conçoive tous les systèmes solaires du firmament comme contraints à traverser les mêmes périodes de formation^ toutes les planètes comme forcées d'endosser là même série de vêtements superposés, de couches, de faunes et de flores successives, et toutes les évolutions chimiques de l'univers (s'il en est d'autres, dans l'immensité, que celles dont les substances à nous connues sont les produits sans doute successifs) comme astreintes à se dérouler dans un même ordre ? Ce sont là des problèmes pour la plupart insolubles, en toute rigueur du moins ;

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et la solution la plus plausible ne parall pas celle qui j uslifierail les prétentions des é volutionnistes unilinéaires. Du resle, rien ne nous oblige à les résoudre, et nous savons qu'il y a science constituée en un ordre de faits quelconques quand nous sommes parvenus à y saisir dés faits généraux liés entre eux, c'est-à-dire des groupes de faits semblables qui se répèlent, groupes qui s'accroissent ou décroissent et dont les accroissements ou les diminutions, susceptibles de Tapplicalion du nombre et du calcul, se présentent comme solidaires les uns des autres, en rapport direct ou inverse. Ces groupes de faits similaires, qu'est-ce autre chose que des quantités? Quantité^ ce n'est au fond, que répétition et similitude, autrement dit fait général ; et partout où il y a quantité, il y a science. Il semble, à la vérité, que la notion de quantité ne se réalise en son type le plus pur que dans les sciences physiques, mais peut-être n'est-ce qu'une illusion. En tout cas, ici comme ailleurs, elle se résout toujours en répétitions groupées. Le poids d'une substance chimique donnée, d'un volume d'oxygène ou d'azote, n'est que le groupe plus ou moins nombreux des molécules similaires qui le composent ; la chaleur d'un corps consiste dans le groupe plus ou moins nombreux des vibrations calorifiques plus ou moins volumineuses et rapides dont il est agité. La vitalité d'un tissu animal ou végétal, du tissu musculaire, muqueux, etc., est aussi une quantité qui consiste en une multiplication de cellules toutes pareilles. Enfin, quand la statistique sociale porte sur des actes ou des produits humains semblables entre eux^ comme elle devrait le faire toujours, et ne groupe pas des choses hétérogènes, comme elle le fait trop souvent, ses courbes revêtent des hausses et des baisses numériques comparables aux précédentes, et le parallélisme ou l'in-

version de ses diverses courbes ont une signification «analog'ue à celle. des corrélations de quantités exprimées par les foimules des physiciens ou les remarques des naturalistes .

Toute science suppose donc, avant tout, des quantités, des répétitions, mais des quantités, des répétitions •qui lui sont propres, et qui s'ajoutent, comme éléments de ses formules, aux quantités, aux répétitions de kt rscience ou des sciences qui lui sont inférieures. Gela veut dire d'abord qu'il y a un mode de repétitiosn qsi est spécial aux phénomènes physiques ; un autre qui-est spécial aux phénomènes vivants ; un autre qui est spécial aux phénomènes sociaux. L'autonomie de laseience sociale sera donc assurée si Ion montre qu'elle a un mode de répétition bien à elle. — Qu'est-ce que la répétition proprement physique*^ C'est une périodicité ondulatoire ou gravitatoire de raouvements t l'ondulation, en effet, et la gravitation, sont des successions de mour»- «nents périodiques, de va-et-vient très petits ou trèsgisaiBxîioses, peu importe, et de va-et-vient rectilinéaires au ^elliptiques qui, malgré la prodigieuse dissemblance dke leurs dimensions, peuvent être rattachés les uns aaia: autres comme deux espèces d'un même genre. Une ligoe 'droite peut être regardée comme une ellipse indéfiniment allongée. Quand une pierre tombe dans l'eau, les moléeules d'eau qu'elle touche après s'être enfoncées, remontent au-dessus de leur niveau primitif et continuent loafgtemps autour de leur position d'éq:uilibre, cette suite -d^oscillations verticales qui, aans Tjiisure du frottement, îseraient éternelles ; en même temps, elles propagwit latéralement ce mouvement oscillatoire, mais qui va en «'affaiblissant assez vile. Or^ une planète qui gravite ne fait aussi qu'osciller, mais oscille elliptiquement au-

imv de son centre solaire, s'enfonçant tour à tour sous Itiiet remontant au-dessus de lui, sans jamais s'arrêter (parce qu'ici l'usure du frottement n'est pas perceptible); et, pour continuer la comparaison, la gravitation de chaque planète, en même temps qu'elle se poursuit indéGniment se reflète et se multiplie autour d'elle, dans le mouvement des corps voisins qui reproduisent son image très affaiblie sous forme de perturbations périodiques (1). Je ne veux pas insister ; cela suffit à montrer qu'il B'«st pas téméraire d'embrasser dans une môme génétialisation l^s ondulations physiques et les gravitations astronomiques, et qu'il est loisible, pour abroger, de 'donner le nom d'ondulation aux deux. — Quant aux

(i) Dans son traité d'astronomie, Herschell pose le principe suivant, dont il montre les applications dans la solidarité intime qui lie «nir'elles les innombrables perturbations des corps célestes de notre «ystème solaire :

« Si dans un système dont les parties sont unies par des liens matériels ou par leurs attractions mutuelles, Tune des parties est maintenue continuellement par une cause quelconque (étrangère au systènae ou inhérente à sa constitution) dans un état de mouvement périodique et régulier,, ce mouvement se propagera dans tout le système et donnera naissance en chaque partie à des mouvements périodiques dont les périodes auront la même durée que celle du mouvement originaire, quoique les oscillations ne soient pas nécessai- «ment synchrones ou que leurs instants de maxima et de minima ne coïncident pas nécessairement. » Cela se vérifie, par exemple, par la comparaison entre la mutation de l'axe de la terre et le mouvement des nœuds de la lune et, plus manifestement encore, dans le phénomène des marées, oscillations dépendantes de la gravitation de la lune autour de la terre.

Les petits mouvements périodiques produits de la sorte par des actions dites perturbatrices, dans le système solaire sont des espèces d'ondes qui dentellent Tonde principale appelée leur orbite. La comparaison est de Herschell lui-môme.

Le système solaire au point de vue de ses mouvements peut être considéré comme un enchaînement de mouvements périodiques qui démultiplient et se compliquent indéfiniment.

substances chimiques^ substrats de ces mouvements terrestres ou célestes, leurs molécules ne sont elles-mêmes^ suivant les hypothèses les plus plausibles, que des mouvements périodiques très compliqués, enchaînements et enchevêtrements d'invisibles ondes retenues en d'infinitésimales orbites.

Et qu'est-ce que la répétition proprement vitale? C'est la nutrition, par laquelle se reproduisent les cellules des tissus dans chaque individu vivant; et c^est la génération, par laquelle se reproduisent les individus de chaque espèce. La nutrition n'est d'ailleurs qu'une génération intérieure ; et les deux termes peuvent sans inconvénient se confondre dans ce dernier. — Ce mode de répétition est la caractéristique de l'être vivant ; car on a beau être simpliste et incliner aux explications raécanistes du mystère de la vie, il est impossible de ne voir dans un animal ou une plante qui naît, grandit, vieillit et meurt, et engendre avant de mourir un être semblable voué au même destin, autre, chose qu'une onde plus complexe qui croît et décroît et se reproduit en d'autres ondes pareilles. Il y a assurément, dans la génération, quelque chose — nous ne pouvons dire quoi, mais nous le sentons bien — qui n'est pas résoluble en une simple communication de mouvement. Voilà pourquoi la biologie est une science autonome, indépendante jusqu'à un certain point de la physique, quoique les forces physiques, ondes calorifiques, lumineuses, électriques, sonores, vibrations moléculaires quelconques, y jouent un grand rôle, le rôle d'instruments indispensables à des fonctions supérieures.

Maintenant, quelle est la répétition proprement so-

LA SOCIOLOGIK 45

€ialc?Nous l'avons déjà dit : c'est l'imitation ; cest Fimpression mentale à dislance par laquelle un cerveau reflète en un autre cerveau ses idées, ses volontés, même «es manières de sentir. S'il vient à être démontré que c'est là, en dépit d'exceptions i»u d'objections simplement apparentes, le fait social élémentaire et universel, on ne niera pas, je suppose, l'autonomie de la science sociale, puisque^ sans nulle doute possible, l'imitation ne «aurait être ramenée ni à la génération, ni à l'ondulation. Ce qui n^empêche pas ces deux derniers modes de répétition, les facteurs vitaux et physiques comme on dit, la race et le climat, d'influer grandement sur la direction des courants d^imitation, et d'avoir ainsi en sociologie une importance considérable, mais auxiliaire et «ubordonnée.

Il sera facile de prouver bientôt que l'imilation est impliquée dans toutes les relations sociales quelconques, qu'elle est le rapport commun de ces rapports. — Mais disons d'abord qu'on peut classer ceux-ci en un certain nombre de catégories : rapports linguistiques, rapports religieux, rapports scientifiques, rapports politiques, rapports juridiques et moraux, rapports économiques, rapports esthétiques. Et chacune de ces catégories peut être résumée en un couple de mots corrélatifs l'un de l'autre : parler et écouler, catéchiser et être catéchisé, prier et être prié (ici le rapport social est réputé exister entre le fidèle et sou Dieu), — enseigner et être enseigné, — commander et obéir — avoir droit sur quelqu'un et être obligé envers quelqu'un — produire et consommer, vendre et acheter, — chanter et entendre chanter, peindre des tableaux et les regarder, composer des vers et les lire, etc. Il y a toujours, on le voit, dualité de l'aclif ■et du passif, car il s'agit toujours, élémenlairement, en

dernière analyse, de Taction d'un homme sur un autre homme, ou sur d'autres hommes qui la subissent, sauf parfois, souvent même, à agir ensuite sur lui récipro- (piement.

Or, si nous prenons à part chacun de ces rapports élémentaires, nous verrons qu'il consiste ea un groupe^ ment particulier d'actions mécaniques, physiologiques, et psychologiques et (1) que les actes mécaniques etphy-^ siologiques ainsi qu'une partie de l'opération mentalesont très différents de l'un àTaulrc, mais que, en tous,, il y a psychologiquement uae commune substance pour ainsi parler, à savoir une croyance ou un désir transmis d'esprit à esprit. La nature de la chose crue ou désirée, c'est-à-dire les sensations en lesquelles elle se résout, diffère d'une catégorie à l'autre, mais le croire, le dési?rer sont des quantités et des forces de Tâme qui, en dépit de la diversité de leurs points d'application sensa-^ tionnels, demeurent toujours les mêmes, ne diffèrent qu'en degré et, comme les quantités extérieures, sonit susceptibles de parcourir une double échelle de degrés positive ou négative, de zéro à l'infini^ sanschanger essentiellement de nature.. L'intensité de Taflirmatioa d'une chose peut descendre de la conviction parfaite, k, travers tous les degrés de probabilités, jusqu'au douteabsolu, puis devenir la négation de cette chose, dont l'intensité s'élèvera peu à peu jusqu'à la conviction de nouveau parfaite, jusqu'à ce qu'on. appelle la certitudei^ L'intensité du désir d'une chose peut descendre de la passion profonde au simple caprice, à l'indifférence, pour

(I) Par exemple le parler suppose les contractions de la glotte, les^ mouvements de la bouche et de la langue, les vibrations de l'air combinées avec les fonctions spéciales dû cerveau ; Vécouter suppose lesvibrations de l'air, le bon fonctionnement du tympan, etc.

devenir la répulsion légère, forte, passionnée, de ceUeméme chose.

. Il est nécefisaire de marquer, dèsrle seuil de la socèOK logîe.ce caraclère si remarquable, qui, dans le chatnp-dfr la conscience individuelle, réputé le dowiaine du sui g^nerisj de Tunique en soi, de Tincomparable, de la qua^ lité pure, permet de démêler deux réalités honoogènes* identiques à elles-mêmes, non seulement d'un état à. ua autre état du même esprit, mais d'un esprit à un autre». C'est par là, en effet, et par là seulement, que la psycho»logie peut s'extérioriser et se transformer en* sociologie. Si les divers moi étaient aussi hétérogènes qu'on le suprpose quelquefois, s'ils ne contenaient rien que d'hétérogène de l'un à l'autre, comment pourraient-ils se transmettre et se comm-uniquer n'importe quoi; et^sans nullecommunication, sans rien de commun, comment pourraient-ils s'associer, former un nous ? Et en admettant,, par impossible, que la juxtaposition de ces 7noi hétérogènes dounât lieu à un groupement d'apparence sociale, quelle science y aurait-il à tirer de l'observation et da la comparaison de ces diverses associations non compar râbles entre elles, composées de faits dissemblables et sans lien entre eux ? La psychologie collective, donc, la psychologie inter-cérébrale^ la sociologie, n'est possible que parce que la psychologie individuelle^ irUrà-cérébrale^ renferme des éléments, transmissibles et com^municables d'une conscience à d'autres, susceptibles de se souder et de s'ajouter entre eux, malgré l'hiatus^ irréductible des personnes, pour former des forces et des quantités vraiment sociales, courants d'opinion ou entraînements de passion populaire, énergie tenace des traditions ou des coutumes nationales.

Il y a, ai-je dit, en tout rapport social élémentaire^

transmission ou essai de transmission d'une croyance ou d'un désir. Pour s'en assurer, il suffit de jeter un coup d'œil sur la série des rapports énuraérés plus haut. Toute parole exprime un jugement ou un dessein, une idée ou une volonté, et tend à persuader ou à conseiller, à enseigner, ou à commander. Il en est ainsi de toutes les variétés religieuses ou scientifiques, politiques ou juridiques de la parole, de l'instruction cléricale ou laïque, et aussi bien de la prière, d'un décret ministériel ou d'un texte de loi. Tout livre, tout journal, est essentiellement persuasif ou impulsif, dogmatique ou impérieux. Tout travail producteur, tout étalage commercial, tend à suggérer un désir de consommation ou d'achat, et même le plus souvent, à faire* naître par une insinuation inaperçue et d'autant plus efficace, un jugement porté sur Tutilité du produit offert, une foi plus ou moins inconsciente à une promesse de bien-être dont il est l'expression. Cela est encore plus évident du travail artistique, qui excelle aux irrésistibles suggestions d'une idée ou d'un idéal nouveau, d'une nouvelle conception de la vie, et ne donne pas un coup de pinceau ni un coup d'archet qui ne soit une invitation illusoire à un bonheur nouveau, inespéré, parfait.

Il importait de reconnaître, dès maintenant, ce double fond commun de toutes les âmes, ce double milieu intérieur oti elles plongent et qui les traverse incessamment dans leurs continuels échanges. C'est là la dualité psychologique et sociologique fondamentale. Mais, si c'est par le transvasement de ces deux énergies que toutes les communications d'âme à âme se ressemblent, elles diffèrent étrangement par leur forme, grâce à la combinaison d'un élément sensationnel^ caractérisé, spécifique, avec ces quantités intimes. Une croyance

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spécifiée en idée, en jugement précis, en désir spécifié, en acte ou en besoin déterminé : voilà ce qui est colporté de conscience en conscience par Fimitation.

Revenons à ce phénomène. Qu'est-ce que Timitation ? C'est une action à distance d'un genre spécial exercée par un cerveau sur un autre, une empreinte mentale donnée ou- reçue qui se propage de la sorte, par un mode de contagion absolument différent de cette transmission de mouvements périodiques qui se produit quand deux substances chimiques sont en train de se combiner, et de cette transmission de phases vitales réglées qui s'opère, quand, d'un ovule fécondé qui se multiplie, sort un ^tre vivant en train de grandir. Cette empreinte mentale a deux caractères : d'abord, elle est une empreinte, une reproduction exacte de l'articulation verbale, du rite religieux, de l'acte commandé, de l'idée enseignée, du procédé industriel ou artistique appris, de la vertu ou du vice inculqués, du modèle quelconque dont elle est la copie, du cliché dont elle est le tirage devenu cliché à son tour; en second lieu, elle est mentale, spirituelle, psy- <îhologique essentiellement. D'où l'impossibilité d'expulser la psychologie de la science sociale, comme on latente au mépris de toute évidence, et l'inutilité de chercher un fondement autre à la sociologie.

J'ai dit que l'imitation est le fait social élémentaire et <iaractéristique. Il est temps de s'expliquer sur la portée de cette proposition. Les membres d'une société n'ont pas que des rapports sociaux : les rapports du nourrisson ^vec sa mère ou des sexes entre eux sont biologiques ; les rapports des individus qui dans une foule compacte «e pressent, se foulent et tombent sans le vouloir les uns sur les autres sont mécaniques et physiques. Mais leurs rapports proprement sociaux sont tous imilatifs ou for-

mes par imitation, et, partout où il y a imilalion même entre des hommes appartenant à des sociétés diftérentes, même entre l'homme et les espèces animales domestiquées par lui, niême entre les individus des espèces animales justement appelées sociables, il y a société ou commencement de société. Chaque fourmi, chaque abeille, est dirigée dans ses mouvements par l'exemple des autres, et elles se règlent ensemble sur un chef : ea tant qu'une impulsion instinctive les meut indépendamment les unes des autres, elles ne forment qu'un agrégat vivant ; entant qu'elles se copient, qu'elles suivent docilement, parfois, les initiatives heureuses, j'allais dire les inventions, de quelques-unes d'entre elles plus géniales que les autres, elles forment un vrai groupe social. Quand le chien sympathise avec son maître, quand il reflète ses douleurs ou ses joies, il commence à entrer en rapport social avec lui, beaucoup plus que lorsqu'il sert de simple instrument à ses desseins de chasse. Quand le rapport d'assistance mutuelle ou unilatérale en effet, existe entre des êtres, fût-ce entre des hommes, qui n'ont pas entre eux de similitudes nées de Timitation, il est insuffisant à les rendre sociétaires. Si, à mesure que des classes d'hommes se sont plus nécessaires mutuellement, se rendent plus de services, elles deviennent plus dissemblables les unes aux autres par l'hétérogénéité des types qui leur servent de modèle, par le langage, par le culte^ par la conduite et les mœurs, par la nature des travaux: et des goûts, ces classes, en dépit de leur mutuelle utilité croissante, mais à raison de leur similarité imitative décroissante, tendent à former des sociétés de plus en plus distinctes. La force et l'étendue du lien social, entre sociétaires, sont en raison du nombre et de l'importance des types,desclichés,des modèles qui leur sont communs,.

c est-à-dire des inventions, des initiatives individuelles anciennes ou récentes d*où dérivent pareillement par propagation imilative, leurs façons de parler, même quand ils se contredisent, leurs façuns de prier ou de sacrifier à leurs dieux, même quand ils s'anathématisent, leurs façons de travailler, même quand ils se font concurrence, leurs façons de comprendre le devoir, même quand par devoir ils s'entre-tuenl.

Certainement, dans une société établie, dans la société même la plus étroite, ceux qui se parlent ne parviennent pas toujours à se persuader réciproquement, et il y a beaucoup de personnes qui, au lieu de chercher à en imiter certaines autres, à reproduire leurs coupes de vêtements, leurs gestes, leurs habitudes, leurs expressions, . leurs idées, prennent à tâche de résister à cette contagion ou ne la ressentent même point. Est-ce là une objection h ce qui a été dit plus haut, une exception à la règle? Nullement. En tant que ces personnes sont réfractaires à l'imitation de Tune par Tautre, à la reproduction sympathique de leurs états d'âme, elles tendent à se dissocier ; et si, malgré cela, elles restent associées, c'est dans la mesure où leurs cerveaux, bien qu'ils se refusent à s'empreindre l'un l'autre, portent l'empreinte des mêmes cerveaux d'ancêtres ou de contemporains qui leur ont transmis par coutume ou par mode les éléments de leur langage, de leurs pensées ou de leurs actions. L'imitation, dan^ ce cas, est leur lien social, non pas direct, mais indirect, et c'est de beaucoup le plus important à considérer. La parenté sociale consiste à avoir des modèles communs, comme la parenté vitale à avoir des générateurs communs.

Mais demandons-nouspourquoi deux hommes, deuxEi ropéens, deux Français qui ont d'ailleurs un grand fonds

commua de modèles, reproduits dans leurs souvenirs et leurs habitudes en copies innombrables, cherchent et parviennent si souvent à ne pas se copier Tun Tautre. Quelquefois la cause en est dans une répugnance naturelle, d'ordre ph\ siqne ou physiologique qui est la source de bien des antipathies inexplicables ; ces considérations ne nous regardent pas. Mettons-les à part, et nous verrons que la cause la plus fréquente, et la seule vraiment sociale, qui explique ces cas de non-imitation obstinée, consistedans l'attj'ait d'un modèle contraire au modèle proposé, neutralisé par là. La vérité de cette explication est manifeste quand un peuple, à certains moments de révolution morale, se détache de ses traditions et se met à repousser ses anciens usages, à affecter de ne plus porter les costumes de ses pères, de ne plus se modeler sur la noblesse ou sur la cour qui lui servaient d'exemple jusque-là. Ce phénomène s'est vu en France et a été en grandissant de 1761 h 1789. C'est qu'au prestige exemplaire du roi dans tout le royaume, du seigneur dans chaque village, du père dans chaque famille, s'était superposé et peu à peu substitué le prestige non moins exemplaire de nouveaux éducateurs, philosophes, écrivains, et, grâce à eux, celui de modèles étrangers, notamment la rage de Tanglomanie qui a sévi à cette époque avec une intensité inouïe. Toutes les fois qu'une coutume cesse ainsi de se propager, cela tient à l'envahissement d'une mode. Les sources de l'imitation ont changé, l'une a tari, l'autre a jailli, mais le flot a coulé toujours.

On peut voir déjà par là l'erreur des critiques qui ont regardé cette, théorie de l'imitation comme propre à faire considérer l'être social comme un automate et à annihiler 9on individualité. L'enfant, h la vérité, naîtpresque automate et il ne résiste guère à la suggestion imitative,

non plus que le sauvage ; mais, loin de s'enraciner dans son automatisme par Texercice de Timitation, c'est à force d'imiter, etd'imiter chaque jour davantage, sur les bancs de Técole notamment, de copier des modèles plus nombreux et plus divers, que d'automate peu à peu il devient autonome. Son originalité s'alimente de ces copies accumulées, et par le choix de moins en moins forcé, de plus en plus spontané de ces modèles, il se révèle à lui-même sa propre nature distinclive, il la déploie et Taccenlue. Le libre examen naît et la libre discussion, par la vertu de la lecture, de V application, de l'étude, de la discipline intellectuelle. Tous les dissidents ont commencé et dû commencer par être conformistes, tous les chefs d'écoles nouvelles par être disciples.

Si la non-imitation volontaire, même persévérante, même haineuse, entre deux compatriotes sociaux, entre deux hommes appartenant à la même civilisation, ne les empêche pas d'être liés imitativement l'un à l'autre par une foule de liens indirects, de modèles traditionnels et coutumiers qui leur sont communs, on serait bien moins fondé encore à m'opposer les rapports de contre-imitation qui se produisent aussi assez souvent entre concitoyens. Certains hommes croient se distinguer avantageusement de leurs semblables en prenant le contre-pied des exemples ambiants, des idées et des habitudes régnantes ; mais ils ne parviennent qu'à montrer par leurs efforts mêmes, la force de la contagion imitative qu'ils combattent. Leurs paradoxes ne sont que des lieux communs retournés ; leur originalité n'est qu'une banalité renversée. Une imagé négative n'est pas moins une image.

Autre observation, el très importante ; quand, par suite de la découverte d'une île ou d'un continent, ou de la traversée d'un désert, d'une nDonlagne, réputés infranchissables, deux peuples, restés jusque-là étrangers l'un à l'autre, sont pour la première fois mis en contact, ils sont souvent surpris des coïncidences que présentent, à travers des dissemblances profondes, quelques-unes de leurs institutions. Cela signifie que, sous la provocation extérieure des mêmes intempéries qu^il fallait combattre, de la même faune, ou de la même flore qu'il fallait utiliser en vue des mêmes besoins de l'organisme humain, certaines inventions, certaines initiatives à peu près pareilles ont jailli spontanément en ces deux pays et que, en vertu des lois de Timitation, elles se sont propagées et généralisées en chacun d'eux. Dira-t-on que ces similitudes imitatives en ce sens, mais constatées entre deux pays qui, par hypothèse, ne se sont rien emprunté l'un à l'autre, dont l'un n'a point imité l'autre, établissent cependant un lien social entre eux, et que c'est là une objection au principe d'où je suis parti ? Tout ce que je puis accorder c'est que ces rencontres d'institutions et d'idées, d'ailleurs toujours assez imprécises et exagérées par les voyageurs, peuvent prédisposer les peuples qui prennent conscience de ces ressemblances à à entrer en rapport social, à se souder l'un à l'autre, à se greffer l'un sur l'autre, mais, tant que ce rapport social n'aura pas commencé, tant que cette action sociale exercée par l'un d'eux et reçue par l'autre ne se sera point réalisée, par le commerce, par la propagande religieuse, par

un apostolat intéressé ou dévoué qui consiste toujours à. importer des exemples, aucune relation vraiment sociale ne les unira. On n'a qu'à se rappeler les traitements infligés aux Aztèques et aux Incas par les Espagnols, malgré toutes les similitudes que ces demi-civilisations américaines présentaient avec la nôtre sous divers aspects. La Chine et le Japon avaient beau nous ressembler iQdustriellement, juridiquement, politiquement même, sous bien des rapports, nous n'avons commencé à regarder les Chinois et les Japonais comme des alliés possibles, comme susceptibles de former avec nous une société internationale, qu'à partir du moment où nous avons échangé ensemble nos produits, et, avec nos produits, nos exemples.

Ces similitudes non iraitatives entre nations indépendantes offrent un sujet très curieux et très vaste que je n'ai pas la prétention d'explorer ici après Tavoir traité ailleurs avec quelques développements, et que je ne puis cependant côtoyer sans y aborder un instant. Elles ont servi de prétexte aux formules d'évolutions sociales que les sociologues naturalistes ont hasardées et qui, d'après eux, seraient toute la sociologie. C'est leur grand cheval de bataille. Aussi la tendance manifeste de ces savants est-elle à grossir, d'une part, le plus qu'ils peuvent, la proportion de ces similitudes spontanées en y comprenant beaucoup de similitudes importées, empruntées, et d'autre part, à réduire le plus possible l'importance de celles-ci jusqu'à dire qu'elles sont sans nul intérêt pour l'historien philosophe et que les premières seules doivent absorber son attention. Ils ont été conduits à cette grave erreurpour avoir négligé d'apercevoir la présence universelle de l'imitation en toute action sociale et sa puissance exti-aordinaire de propagation. N'était-ce pas aussi

56 LA SOaOLOGIE

pour avoir méconnu la puissance expansive de la gênération, que les biologistes d'avant Darwin regardaient comme autochtones, comme nées spontanément du sol, bien des espèces semblables, parce qu'on jugeait impossible a jonon que les semences eussent franchi lessteppea ou les bras de mer qui les séparaient? Donnez à !a génération le temps d'agir, et il viendra un moment oîi une espèce aura des variétés disséminées ça et là sur le globe presque tout entier. Donnez à Timitation le temps d'agir et il viendra un moment où une arme, un outil agricole, un procédé industriel, inventés quelque part — grattoir en silex, massue, arc — auront fait le tour du monde. De là, même aux époques préhistoriques où les communications étaient le plus difficiles, la diffusion si remarquable des mêmes débris d'instruments siliceux ou métalliques sur plusieurs continents à la fois. Croire à la spontanéité de l'invention de la poterie partout où Ton découvre des vases de terre, c'est une illusion comparable à celle des Polynésiens qui croyaient à leur autochtonie dans chacune de leurs îles.

Et pourtant je viens de parler là d'une invention bien facile, d'une idée si simple, qu'il semble qu'elle a dû naître d'elle-même dans* la peuplade la plus arriérée. De fait, elle a dû avoir des centres multiples d'invention^ indépendants les uns des autres. Sil s'agissait d'idées plus complexes, plus difficiles à concevoir où à exécuter, cette multiplicité deviendrait moins probable, et dans certains cas très improbable. Ici l'accident du génie devient nécessaire pour que l'idée soit conçue et exécutée. Mais c'est précisément ce que ne veulent pas les sociologues qui regardent la marche des sociétés comme un voyage circulaire, à peu près invariable pour toutes. Imbus de cette erreur qu'il n'est pas de science sociale-

possible sans cette condition, ils ont besoin de tout expliquer par des facteurs impersonnels qui annihilent l'action perturbatrice dos grands hommes. Cette action les gêne visiblement. Eliminer le génie, c'est leur préoccupation manifeste. Nous pourrions nous en désintéresser si le génie seul, en ce grave problème, était en cause ; mais ce n'est pas le génie seulement, c'est notre originalité individuelle, notre génialité individuelle à nous tous, dont l'efficacité, dont l'existence même sont mises en question ; car tous, par quelque côté, les plus obcurs comme les plus célèbres, nous inventons, nous perfectionnons, nous varions, en même temps que nous imitons, et il n'est pas un de nous qui ne laisse' son pli, profond ou imperceptible, après avoir vécu, à sa langue, à sa religion^ à sa science, à son métier, à son art. S'il était prouvé que les grands inventeurs, les grands créateurs de poésie, de mythes, de dogmes, d'arts, de sciences, ont été de simples produits de leur temps, personnifications illusoires de forces impersonnelles qui ont agi par eux, qui sans eux auraient agi aussi bien ; si cela était vrai, il serait encore plus vrai de dire que notre petite action à nous tous, est une petite illusion, comme les grandes actions une grande illusion, que nul de nous n'a servi à rien, que la personnalité humaine est un leurre. Voilà ce qu'il faut admettre nécessairement, si les véritables et seuls acteurs de l'histoire, ce sont, non pas des hommes, mais les facteurs dont on nous parle. Et l'on n'échappe à cette conséquence, on ne restitue à Tindivualité sa vraie valeur et sa vraie raison d'être, qu'en expliquant l'histoire par un enchaînement d'initiatives et de répétitions, d'inventions et d'imitations, et en montrant que parle côté imitatif de leur activité, sinon par le côté inventif, les individus humains

sonl soumis à des lois susceptibles de formules tout autrement précises que les formules d'évolution religieuse, d'évolution politique, d'évolution morale, d'évolution industrielle, où Ton a tant de peine à dissimuler le côt^ différentiel, essentiel, caractéristique, des diverses sociétés,* pour ne laisser voir que leurs côtés similaires. La théorie de l'imitation — qui implique une théorie de Tinvention — ne nous oblige pas à sacrifier ainsi le pittoresque social à la science sociale, et elle permet d'embrasser dans le même point de vue les nombres réguliers de la statistique, qui mesurent les séries ou les groupes d'acles similaires, qui déterminent nettement la sphère de raisonnement des diverses imitations, avec les exhumations de Tarchéologie, qui révèlent la filiation des inventions successives et tracent leur arbre généalogique aux irrégulières ramifications.

Nous ne pouvons qu'indiquer en passant cet important sujet des similitudes non imitatives. Ajoutons qu'il est des côtés, et précisément les plus essentiels, de la vie sociale, où elles sont d'une rareté remarquable et d'une nature des plus conjecturales. Entre deux idiomes, toutes les similitudes de grammaire ou de dictionnaire qui n'ont point l'imitation pour cause, c'est-à-dire la transmission de père en fils ou de vainqueur à vaincu à partir d'une même langue-mère, ou bien des emprunts et des importations par mode, sont ce qu'il y a de plus vague et de plus hypothétique. Entre deux arts restés absolument étrangers l'un à l'autre, les similitudes non imitatives sont non moins problématiques, et plus deux arts se développent, plus ils divergent . Enfin, il serait superflu de chercher entre nos sciences européennes et d'autres sciences indépendantes des similitudes quelconques, et pour cause : il n'y a qu'une seule évolution

scientifique digne de ce nom, c'est la nôtre. Par suite, il nous est interdit de formuler les lois auxquelles elle serait soumise. Pour avoir le droit de légiférer, il faut pouvoir g^énéraliser, et nn fait n'est généralisable que s'il y en a au moins deux exemplaires, et non un seul. Il reste avéré que notre évolution scientifique moderne, c'est-àdire le caractère lepluséminent des sociétés supérieures, est un phénomène unique et qui, comme tel, échappe essentiellement aux formules d'évolution.

Résumons ce qui précède. Nous avons écarté les objections qui s'opposent à la construction d'une science sociale. Nous avons montré à quelles conditions elle est possible, et sur quel fondement. Nous avons vu que chacun des grands étages superposés de la réalité se caraclérise par la nature des variations et des répétitions qui lui sont propres, et que le rôle spécial de la science est d'envisager ces phénomènes par leur côté répétiteur ; que la physique étudie des faits reproduits par mouvements périodiques, ondulations ou gravitations ; que la biologie étudie des faits physico-chimiques reproduits par génération intérieure ou extérieure ; que la sociologie doit étudier des faits psychologiques reproduits par imitation, et, que dès lorsqu'elle a ainsi trouvé son domaine propre de répétition, de numération et de mesure, son autonomie est assurée, 'sans qu'il soit nécessaire d'imaginer pour elle des formules tyranniques et chimériques d'évolution. Nous avons ajouté que, non seulement par leur forme, mais par leur contenu, les répétitions étudiées par la science sociale diffèrent pro-

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fondement des répétitions étudiées par les sciences de la nature ; que, comme celles-ci, elles renferment des quantités, mais des quantités tout autres, croy.ances et désirs, susceptibles d'ailleurs, comme les quantités extérieures, de descendre et de remonter une échelle immense de degrés^ et de présenter Topposition, si féconde en mathématiques, du positif et du négatif.

Chaque science a pour objet essentiel des répélitions^ mais aussi des variations, et elle se caractérise par la nature de celles-ci comme par la nature de celles-là. Je parle des variations viables et fécondes, de celles qui sont le point de départ de nouvelles séries de répétitions : la biologie, notamment, est avide de savoir comment se produisent ces innovations individuelles, ce^ adaptations nouvelles, par lesquelles elle essaie d'expliquer la genèse des espèces. On peut les comparer aux inventions géniales d'où procèdent de nouvelles sciences ou de nouvelles industries. Nous avons vu qu'en tout ordre de faits, le général procède de rindividuel, quoique Tindividuel ne parvienne pas toujours, ni le plus souvent, à se généraliser. Il n'est donc pas permis à une science de négliger les variations qui font souche de répétitions. Quant à celles qui meurent stériles, mais qui souvent n'ont pas laissé d'avoir leur prix et leur charme, elles sont la proie recherchée de l'artiste, amoureux de tout ce qui a une physionomie accusée, même etsurtout fugitive, dans les paysages et dans les visages. Aussi l'historien artiste s'attache-t-il avec passion aux scènes historiques,^ aux rencontres singulières d'actes et d^acteurs qui ne se sont vus qu'une fois et qu'un instant. L'historien savant ne peut avoir égard qu'aux nouveautés et aux novateurs qui ont introduit dans le monde social des modèles fré-^ quemment imités. Il n'appartient qu'à l'historien phi-

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losophe d'embrasser dans des considérations, à la fois, les vues de l'artiste et les notions du savant et de les concilier ensemble.

Mais ici il s'agit de science et non de philosophie sociale. La sociologie, délimitée comme il vient d'être dit, doit se poser deux problèmes capitaux : 1** Quelle est la cause des inventions, des initiatives réussies, adaptations sociales analogues aux adaptations vivantes, et non moins obscures dans leur origine que celles-ci ?2* Pourquoi ces initiatives et non d'autres ont-elles été imitées ? Pourquoi la préférence accordée à tel ou tel modèle, parmi tant d'autres qui n'ont trouvé nul imitateur? En d'autres termes, quelles sont les lois de l'imitation? De ces deux problèmes, le premier ne peut être abordé . et résolu, qu'après le second ; et l'insuccès des systèmes de sociologie qui se sont construits jusqu'ici tient à ce que cet ordre a été interverti. La biologie nous donne ici un exemple instructif : aurait-elle jamais songé à remuer la question de la genèse des espèces avant d'avoir approfondi les lois de la génération, héréditaire ou nutritive ? Pareillement, les lois de l'imitation ne sont pas, certes, toute la science sociale, mais elles en sont le premier chapitre.

Leur recherche a été faite ailleurs et nous n'avons pas à les formuler ici. Il suffira de dire que, à différents points de vue, elles présentent de réelles et précises analogies avec les lois de l'ondulation et celles de l'hérédité ; que, notamment, les exemples élus, comme les ondes physiques non étouffées, comme les variétés ou les espèces vivantes victorieuses, tendent à se propager en se multipliant suivant une progression géométrique, attestée par tant de courbes régulièrement ascendantes de nos statistiques. Mais cette analogie n'est pas de celles

62 LA SOGlOLOGIËr.

qui portent atteinte à rautonomic des phénomènes sociaux^ à Toriginalité des individus, à la dignité éminentes du monde humain au milieu de la nature. Elle laisse aux hommes, aux peuples, le libre jeu de leurs mouvements propres et se concilie à merveille avec la diversité exubérante de leur évolution toujours imprévue, toujours nouvelle, intérêt passionné de Thistoire. Si l'on comprend très bien Thostililé non dissimulée des historiens de race contre la sociologie, quand elle se présente à eux comme uiie simple annexe de la biologie, on ne s'expliquerait pas leurs défiances àTégardd'une psychologie supérieure et transfigurée, d'une psychologie inlerpsychique complétée par une logique sociale, à la fgis logique de l'idée et logique de l'action, fondée sur les principes élémentaires qui viennnent d'être succinctement indiqués.

Ilesl naturel qu'une science naissante s'appuie à des sciences déjà constituées, la sociologie par exemple à la biologie. Il est naturel aussi qu'une science en voie de croissance cherche à voler de ses propres ailes et à se faire son domaine à part. La sociologie grandissante en est là à l'heure actuelle, elle cherche à se constituer par soi et po i/r^oi. C'est unesorted'égoïsme, d'individualismescientifique, utile dans une certaine mesure comme tout égoïsme animal ou humain, mais nuisible àTindividu lui-même au delà du degré voulu. La biologie, la psychologie, ont connu aussi cette tendance séparatiste dont l'exagération los a conduites aux vieux principes du vitalisme et d'un spiritualisme mal entendu.

On sait la stérilité de ces prétentions qui méconnaissent la solidarité des diverses sciences et par suiteTunité profonde de la réalité universelle. Nous avons à redouter pour la sociologie la même dépense de vains efforts ; et je crois apercevoir çà et là des symptômes d'un égarement pareil qui pourrait être désastreux. Tâchons de le prévenir ; cherchons avec toute la précision désirable, mais sans prétendre pour la science qui nous est chère ^une autonomie absolue, les limites du champ qu'elle est appelée à défricher.

(1) Lecture faite au l«r Congrès International de Sociologie en octobre 1894 {Annales de V Institut International de Sociologie, tome I, p. 895).

Cetlerechercheestdoublecomme toute recherche scientifique. Il s'agit toujours d'étudier les phénomènes ou les êtres, et, pour cela, de préciser, en chaque ordre d'investigation, quel est le phénomène élémentaire ou quel est l'être élémentaire dont la répétition et la combinaison permettent de formuler des lois.

Demandons-nous donc : V quel est ou plutôt quels sont les faits sociaux, les actes sociaux élémentaires, et quel est leur caractère distinctif ; 2^ quel est ou quels sont les êtres sociaux, c'est-à-dire — puisqu'ici être sxgnide groupe — les groupes sociaux élémentaires.

La première question, qui va d'abord nous occuper, a ^té traitée par moi si longuement déjà qu'il m'en coûte d'y revenir, mais la réponse que j'y ai faite a été souvent si mal comprise qu'on va me permettre d'en dire un mot. — Quel est le fait mécanique élémentaire ? Est-ce le mouvement ? Non, pas plus quelefait social élémentaire n'est la conscience. La conscience est le postulat de la sociologie oomme le mouvement est le postulat de la mécanique. Le fait mécanique élémentaire, c'est la communication ou la modification quelconque d'un mouvement déterminé par l'action d'une molécule ou d'une masse ^ur une autre ; spécialement, le fait astronomique élémentaire, c'est l'attraction exercée par un globe, et aussi bienTefFet de ces attractions répétées, le mouvement elliptique des corps célestes, qui lui-même se répète. De même, le fait social élémentaire, c'est la communication ou la modification d'un état de conscience par l'action d'un être conscient sur un autre.

giques el physiologiques, qui mettent à nu ses racines profondes dans l'âme et dans la vie.

Dirai-jedonc que le groupe social élémentaire, c'est lafamille? Ce serait une grande hardiesse de ma part : il û^estrien d'aussi démodé aujourd'hui, d'aussi méprisé de haut parmi les sociologues, que cette solution si simple. 11 y a quelques années encore, elle avait cours partout et passait pour véritéd'évidence. Quand un des pionniers les plus laborieux et les plus dévoués de la sociolo- ^e documentaire, l'un des plus attachants par sa hauteur morale, par son amour et sa rare intelligence des sociétés inférieures, harhares ou demi-civilisées, Le Play, <;onsacra sa vie à étudier parle menu ce que j'appellerai rhistologie sociale, le tissu cellulaire des peuples, de telle manière que, une'cellule étant connue, toutes les autres le fussent aussi, hésita-t-il un seul instant dans le lîhoix du groupe que ses recherches devaient avoir pour objet ? Non, Tidée ne lui vint pas de tracer autre chose que des monographies de familles. A présent ses disciples même ont des doutes à cet égard et plusieurs d'entre eux sonten train desubstituerplutôtqued'ajouter aux études du maître des monographies de métiers conçues sur un tout autre plan.

Quant à M. Durkheim, il repousse absolument toute immixtion d'une notion biologique dans la subtile sociologie qu'il ourdit. Pour lui, le groupe social élémentaire, ce n'est point la famille, c'est la horde, rassemblée n'importe commeût et restée unie on ne sait comment. ni pourquoi ; la horde, et puis le clan, répétition de hordes. Au degré près, le même parti-pris contre la famille se retrouve un peu partout, même chez les savants les plus recommandables par leur pénétration et leur modération habituelles. D'après Starke, le fait de la cohabitation a

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joué un bien plus grand rôle que celui de la consanguinité dans la formation du lien social. Il serait/ avec la communauté de tatouage, de totem, de nom, Torigine - véritable du clan et donnerait mêmeroriginedu matiiarcal, qu'on a chercbé vainement à expliquer par Thypotbèse d'une promiscuité universelle aux débuts de l'humanité. Le clan serait donc une sorte de corporation héréditaire où Ton entrerait, moins par la vertu de la parenté que par celle d'une consécration religieuse. Dans lesclansaméricains, le totémisme eslYeïïei d' une ieWe cousécration. On donne à Tenfant — j'allais dire en le baptisant — un nom d'animal ou de plante, qui devient dès lors son protecteur, son médecin miraculeux et invisible. « M. Morgan, dit-il, nous raconte que, d'après une coutume assez répandue, la mère fait entrer son fils dans le clan qu'il lui plaît en lui donnant un certain nom ; chaque clan possède, en effet, une série de noms qui sont sa propriété particulière ; recevoir tel nom, c^est donc entrer dans tel clan. » — Pour bien entendre ceci, par parenthèse, on doit se rappeler que le nom donné à un enfant est réputé, chez les primitifs et même encore parmi nous, avoir une réelle efficacité sur son avenir. Il subsiste quelque chose da celte antique croyance au fond du culte voué par le chrétien au saint qui est son patron. Les abeilles d^une même ruche, les fourmis d'une même fourmilière, sont toutes sœurs. C^est dire assez qu'il n'est pas possible d'aller chercher dans les sociétés animales un argument à l'appui de la thèse d'après laquelle il y aurait antagonisme entre la famille et la société. Dans la plupart des tribus humaines inférieures, les membres qui les composent se considèrent pareillement comme frères. C'est souvent une fiction il est vrai, niais celte fraternité fictive, extension artificielle et in-

génieuse de la fraternité réelle, suppose nécessairement la préexistence de celle-ci, qui lui a servi de modèle.

La vérité estqu'il y a deux procédés différents, à Tusage de Tévolutiou sociale, pour développer la famille en société, et que ces deux procédés peuvent être réputés antagonistes, l'un se réalisant aux dépens de l'autre ; mais Tua et Kautrc sont issus du groupe domestique primitif. Quel que soit ce groupe, monogamique ou polygamique, il peut s'étendre, soit par voie de simple accroissement et de complication intérieure : de là la tribu et le clan ; soit par voie de colonisation extérieure et de fédération plus ou moins lâche ou étroite entre ses rejetons détachés et disséminés sur un territoire d'une certaine étendue. Cette distinction rappelle celle des organismes monocellulaires, où l'unique cellule se grossit et se différencie intérieurement le plus qu^cllc peut, et des organismes polycellulaires. En sociologie, d'ailleurs, comme en biologie, le second mode de développement est seul susceptible d'une haute ascension sur l'échelle du progrès.

Il faut convenir cependant que ce groupe, la famille, est quelque chose do bien vague et de bien indéterminé en soi, s'il n*y rentre aucun élément étranger pour le préciser et le circonscrire. Et le malheur est qu'en le précisant de la sorte on le complique. De là ces multiples formes de la famille qui, mises au jour par tant d'illustres ethnologues, ont paru n^avoir qu'un lien nominal entre elles. Cependant, si l'on y regarde de près, on ne laisse pas d'apercevoir le fond commun qui sert de thème à ces variations. Une des formes les plus originales de parenté est assurément celle des Iroquois et de beaucoup d'autres peuples qui pratiquent ce qu'on a appelé le mariage syndiasmique, le mariage collectif dune série de

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frères avec une série de sœurs. Là dn appelle pères ses oncles aussi bien que son père, on appelle fils ses neveux aussi bien que ses ftls, on appelle frères ses cousins aussi bien que ses frères ... C'est ce qu'on nomme le système classificatif de parenté, et on Toppose à notre système descriptif, européen. Eh bien, si étrange que soit ànos yeux cette notion américaine de la famille, il me semble que M. Gaston Richard en donne quelque part une explication très vraisemblable et très propre à la rapprocher originairement de la nôtre. Ce sagace écrivain l'explique par l'état de guerre presque permanent où vivent les tribus qui nous présentent cette étrangeté apparente. Plus le groupe social est menacé, plus il éprouve le besoin de se grossir en se ramassant, d'étendre en le fortifiant le lien spécial qui unit ses membres ; et, par suite, si ce lien est principalement la parenté — car, c'est là l'hypothèse qui s'impose — l'on doit tendre à élargir le plus possible, parles moyens les plus audacieux, le cercle des parents. Cela doit être, par la même raison que nous, civilisés, au fur et à mesure que nos mœurs s'adoucissent et se pacifient, nous tendons à rétrécir ce cercle, maintenant réduit au père, à la mère et à Tenfant ; tandis que, dans notre moyen âge, aux âges d^insécurité, on cousinait à l'infini. Le désir d'une parenté nombreuse et forte a créé cette assimilation des neveux aux fils, des cousins aux frères, etc., qui nous étonne de nos jours et qui aurait beaucoup moins étonné un magnat de Florence au xv« siècle.

Dans les groupes unis par un lien spécial, autre que la parenté, la même cause, le besoin de commune défense, produit des etTets analogues. Quand le groupe professionnel est menacé ou se croit menacé, on voit les ouvriers similaires de diverses province», de divers pays, for-

'- ^jSrf*' -•

merdes syndicats, des congrès internationaux, où Ton se traite en frères, où Tétrangep est assimilé au national. Quand le groupe religieux est menacé, les querelles de détail s'oublient, et, entre dissidents, on se traite de coreligionnaires.

Le matriarcat, remarquons-le, s'explique très hiea comme la suite presque inévitable du mariage syndiasmique ou, plus généralement, de la polyandrie. Quani un enfant ne sait au juste quel est son père parmi les.' hommes auxquels il donne ce nom, Taulorité de chacun de ceux-ci sur lui est neutralisée en partie par celle des autres, pendant que l'autorité de la mère se fait sentir sans rivalité. Delà une situation singulièrement propre à rehausser le pouvoir de celle-ci, sans compter les mœurs nomades des pères et leur faible attachement à un enfant indivis. « Tout deviendrait peut-être clair, dit M. Richard, si Ton se résignait à voir dans le célèbre matriarcat un autre nom de Fabandon de la mère par le père, abandon qui devait être fréquent, en effet, au temps où les penchants qui poussent Thomme au vagabondage n'avaient pas été réprimés par les habitudes issues de la civilisation. » — Il est à noter que le matriarcat règne dans .les déserts ou les prairies traversées par des caravanes commerçantes, au Caucase et au Sahara, parmi les anciennes Amazones et les Touareg actuels, partout enfin où les femmes, laissées seules au foyer pendant des mois, sont forcées de s'armer et de se masculiniser pour se défendre contre les ennemis environnants. Dans ces conditions défavorables à la fidélité conjugale, l'incertitude de la parenté conseille de ne désigner l'enfant que par le nom de sa mère.

En somme, nous voyons partout le lien vital de la génération servir à lier, à serrer vigoureusement, en

groupe concret, réel, actif, le faisceau des liens sociaux. Ce n'est pas que des rassemblements d'individus, qui n'ont absolument rien de familial, ne jouent leur, rôle dans nos sociétés, comme dans lessôciétésanimales. Les jeunes détachés de leur famille, chez les sauvages comnae chez; les animaux, se réunissent en bandes, comme nos conscrits au régiment ; et, ces bandes comme ces régiments sont des agrégats bien caractérisés, bien vivants, bien actifs, qui, à côté et en dehors des familles, , ont leur place brillante au soleil. Oui, mais, ne l'oublions pas, grâce aux familles. Sans les familles, évidemment, et, sans une certaine organisation sociale de la famille qui a seule permis aux enfants d'apprendre un métier, de s'émanciper librement, il n'y aurait ni bande, ni horde, ni régiment possible. La bande, la horde, le régiment, c'est l'élément, non de la société à proprement parler, mais seulement de la société militante, pillarde et meurtrière, de l'armée. Ce n'est point larépétition, la multiplication, le groupement des bandes ou des hordes, qui produit la nation ; c'est la répétition, la multiplication et le groupement des familles. Des familles, ou plutôt disons des maisonnées. Et, de fait, en croyant faire des monographies de familles, ce sont des monographies de maisonnées que nous a données Le Play. A toutes les époques et sur tous les continents, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, une population quelconque se présente toujours à nos yeux fractionnée en maisons ou, ce qui revient au nlême dans une grande ville telle que Paris, en appartements distincts et séparés. Chacune de ces maisonnées consiste en un groupe familial nettement et arbitrairement découpé suivant la coutume dominante, et soit pur, soit le plus souvent mélangé, par un alliage plus ou moins

intime, de membres adoptifs, d^esclaves, d'apprentis, de serviteurs^ Me direz-vous qu'avant l'invention des maisons il ne pouvait y avoir, bien entendu, de maisonnée ? C'est certain ; mais il y avait, ce qui revient au même, aux âges troglodytiques, des cav^rn^e^, si l'on me permet ce néologisme. Parmi les pasteurs nomades, il y a la caravane, sorte de maisonnée ambulante, et que je qualifierais ainsi alors même qu'elle irait sans habitation d'aucune sorte, sans tente ni hutte quelconque, sans feu ni lieu, destinée qui a dCi être celle de bien des peuples oubliés.

Ici, ce n'est pas assurément au rapport de co-habitalion qu'il est permis de demander l'origine du groupe social. Mais est-ce, du moins, au rapport de co-pérégrination^ qui établit un lien si étroit entre les nomades de chaque caravane, de même qu'entre les oiseaux migrateurs de chaque bande errante dans le ciel ? Marcher ou voler ensemble, errer et courir ensemble les mêmes dangers, tel a dû être, à coup sûr, un des premiers et des plus intimes liens sociaux. Mais ce lien suppose, lui aussi, le lien de parenté, à l'image et à la suite duquel il s'est évidemment formé. En effet, où les vivants, animaux ou hommes, ont-ils appris à marcher, à voler ensemble, à se suivre, à se masser, à s'unir, si ce n'est, tout petits, en suivant leur mère pas à pas, en s'abrîlanl avec leurs frères contre leur père ? Ainsi est né Tinstincl du groupement, le penchant à emboîter le pas, à imiter. La famille est donc le berceau de l'imitation, parce que le premier et toujours le principal mobile de l'imitation a été la sympathie confiante et crédule qui, sans la piété filiale, sans le dévouement maternel, sans les tendresses domestiques, ne serait pas. Ce serait une grave erreur dépenser que, avec le progrès de la civili-

salion, avec rextension des groupes artificiels nés de- Findustrie ou de la politique, diminue la valeur socialede ces attachements profonds, l'importance de ces groupements naturels. Loin de là, se civiliser, c^est sympathiser chaque jour davantage ; le champ social agrandi veut un coeur humain meilleur, attendri, élargi, comme un jardin plus vaste veut une eau plus abondante ; et où la trouver, si ce n'est en puisant toujours plus profondément à la seule source intarissable, ou plutôt en multipliant ses sources à la fois amoindries et plus pures ? Aussi est-il visible que, à chiffre égal de population^ la civilisation multiplie les maisonnées^ les foyers domestiques, et en simplifiant, en morcelant la famille, Tépure, la fortifie par son côté le plus tendre et le plus essentiel. Si la population de Paris était logée dans le* longues maisons des Iroquois qui étaient des sortes de phalanstères ou de casernes, elle compterait dix ou vingt fois moins de foyers qu'elle n'en compte, divisée comme elle Test en appartemenis et en logements minuscules. On peut voir, au musée du Trocadéro, les principales variétés connues des maisonnées dans les différents pays ou dans les diverses provinces de la France. Mais dans chaque province même, dans chaque canton, la diversité^ Finégalité est grande entre la masure et le château , comme entre les petites tentes et les grandes tentes des nomades. Se représenter, par suite, le tableau des primitives sociétés comme une juxtaposition de segments égaux et semblables, c'est pousser un peu loin Tesprit de simplification méthodique. — Ces groupes sociaux primitifs, ces cavernées, ces caravanes, ces bandes, produits de la pro« lification, delà scissiparité d'une ou de plusieurs familles initiales, sont très dissemblables, précisément parce qu'ils sont trè^ clos et très étrangers les uns aux autres* Cha»

cun de ces groupes a sa laague ou son dialecte à soi^ ses coutumes, ses dieux, ses secrets de métier, son gouvemement propre. De cette dissemblance on passe peu à. peuàla ressemblance relative produite par mutuelle ou unilatérale imitation de clan à clan, de tribu à tribu.

11 ne faut pas dire que, plus tard, à cette division, sinon par familles, du moins par groupes de nature essentiellement familiale unis par une parenté réelle ou supposée, se substitue la division par métiers ou par classes,, par religion ou par Etat, et que l'élément vital est déplus en plus refoulé, éliminé de nos sociétés par leurs forces proprement sociales. La vertu attachée au lien du sang n'a ni disparu, ni diminué même, elle a grandi comme ces forces qu'on dit nouvelles, qui, en réalité, sont ses contemporaines et qui ne se développent pas en raison in-^ verse d'elle-même mais parallèlement. Si le groupe professionnel a été s'agrandissant toujours depuis son embryon au sein de la famille primitive jusqu'à nos grands syndicats qui s'étendent dans toute une nation ou danstoute une fédération d'États, — le groupe familial n'a-til pas reçu les mêmes agrandissements ? La cité antique n'existe réellement qu'à partir du moment où les deux ûtt trois tribus, plus ou moins hétérogènes, qui l'ont fondée en s'alliant à l'origine, se sont fusionnées physiolpgiquement par des croisements répétés. Et la nation moderne, malgré la faculté qu'elle a, mais dont elle use relativement si peu, de se grossir par voie de naturalisation, qu'est-ce autre chose qu'aune vaste famille, un. immense arbre généalogique ? La preuve en est que, lorsqu'un Etat, tel que l'Autriche, se compose de plusieurs ttonçons.de races amalgamées, jamais le sentiment d'une- MtionaUté une et forte n'y prend naissance avant que de longs siècles aient permis à ces races de se croiser, de^

se combiner au moins sur leurs frontières, en une race ou en des races nouvelles. A Tin verse, un peuple, tel que le peuple polonais, a beau être divisé entre plusieurs États, la communauté d'origine y maintient indéfiniment le sentiment d'une nationalité commune. En un mot, lo lien physiologique, qui constituait le fondement principal des petites sociétés domestiques de jadis, puis des tribus, puis des cités antiques, est encore le fondement essentiel des grandes sociétés nationales d'aujourd'hui. Par là, manifestement, il a acquis une vertu et une portée toujours plus larges. Car, avant la formation des cités, puis des nations, les innombrables familles ou tribus répandues sur un grand territoire, tel que celui de la Gaule ou de la Germanie, étaient bien parentes entre elles, comme elles le sont dans les Étals modernes, en France ou eu Allemagne. Mais cette parenté n'avait pas encore la vertu d'établir entre elles un lien social et le sentiment de ce lien ; elles étaient, elles se sentaient étrangères les unes aux autres, tandis qu'à présent elles sont, elles se sentent intimement et fraternellement unies. La civilisation a donc singulièrement agrandi la famille, dans le sens national, inter familial^ du mot, autant que, dans le sens étroit et propre, elle l'a rétrécie. Ce développement graduel du cercle social génétique s'est accompli en même temps que l'agrandissement du cercle professionnel. Au début, Tidentité d'occupation ne liait d'une manière plus étroite, dans chaque maison ou dans chaque caverne, qu'un très petit nombre d'hommes, d'esclaves ou de femmes, affectés à une même tâche guerrière, pastorale, agricole, industrielle. Plus tard, et précisément parce que le lien familial s'était étendu, la communauté de travaux se fit sentir comme une source nouvelle d'affinités et de solidarité sociale entre des gens ap-

LES DEUX ÉLÉMENTS DR LA SOaOLOGIE 91

partenant à des familles, à des tribus, à des cilés différentes. Il n'y a donc pas rapport inverse eiilre le progrès du lien vital et celui du lien social qui se rattache à la production laborieuse, c'est-à-dire à la reproduction imitative des mêmes espèces de richesses ou de services.

Et ce que je dis delà communauté de travail, je pourrais le dire aussi bien de la cohabitation sur un même sol, ainsi queile la communion des croyances et de celle des volontés. Toutes ces diverses causes d'agrégation sociale existent en germe dès Torigine et se développent harmonieusement. Seulement, les dernières, celles qui ont une nature toute sociale, se développent beaucoup plus vile et vont beaucoup plus loin ; de telle sorte qu'il vient un moment où, sous l'empire d'une grande autorité respectée, d'une foi ou d'une aspiration commune, d'une même civilisation, s'agrègent ou tendent à s'agréger en une sorte de vaste nation suprà-nationale, telle que le monde romain, la chrétienté du moyen âge ou la fédération européenne de demain, les peuples des races les pi us diverses. Mais il ne s'agit pas ici de ce beau terme final où marchent ces développements sociaux d'un pas inégal quoique parallèle. Il s'agit de leur terme initial. Or, dès le début, le fait d'habiter une même caverne ou une même palafitte, plus tard une même tente, et de parcourir une même région en nomades routiniers, aux invariables pérégrinations périodiques, s'est ajouté — et non substitué, comme le croit Sumner-Maine par erreur — au fait d'avoir le même sang dans les veines, pour constituer le groupe envisagé comme patine {patria tellus). Dès le début, pareillement, nous venons de le dire, ceux qui se sont livrés aux mêmes besognes (lisser, coudre, traire, chasser, pêcher, etc.) se sont sentis rapprochés par

là. De famille en famille, les pêcheurs et les pêcheur^^ les chasseurs et les chasseurs, les tisseurs ou plutôt lestisseuses elles tisseuses, tendaient à former une même classe^ pendant que leurs familles tendaient à former un^ même nation. C'était le premier pas y qts Y internationalisme aussi bien que vers la nationalisation. Autre cause de tendances internationales dès Torigine : la communauté de superstitions qui tend à réunir en une même Éy/i5e les adorateurs dispersés du même dieu. Quanta la communauté de vouloir, de dessein, d'intérêt collectif, sans elle il n'y auraitjamaiseu d'agrégat humain possible ; c^est Tâme nécessaire de toute société politique, de ioxxiÉtat.

Ainsi, dès le principe, l'idée de nation^ l'idée depatrie, ridée de classe, l'idée àH Église, l'idée à' État, coexistent et vont se précisant, se déployant à lafois^ quoique, je lerépète, avec une vitesse inégale. Telle est la réalité concrète et vivante, objet de nos études auxquelles doivent concourir, par conséquent, non seulement dés historiens, ; des philosophes, des juristes, des moralistes, des lettrés, mais des naturalistes, des anthropologistes, des médecins. Toutes les sciences se sont donné rendez-vous en sociologie, quoiqu'elle ait assurément son domaine biea à elle, mais non pas un domaine en l'air, dans les brouillards de l'ontologie.

La sociologie peut être conçue, et elle a été conçue tour à tour : 1** comme une joAy^zç'w^ sociale (les économistes,. Auguste Comte) ; 2© comme une biologie sociale (Spencer) ; 3° comme une psychologie sociale. Et chacune de ces con^ ceptions a son côté plausible, bienque la troisième seuley à mon avis, soit aussi compréhensive que pénétrante. Mais la pire notion qu'on se puisse faire de notre science^.

c'est, je crois, de la concevoir 4' comme une idéologie 4Sociale.

Maintenant, le groupe social et le fail social étant définis par ce qui précède, il me resterait à parler de leur rapport, Tétat social, et de la logique qui préside à la ^composition des états sociaux ainsi qu'à leur évolution -ou plutôt à leurs évolution?. Ce serait le moment aussi de nous demander en quoi consiste la distinction des états csains et des états morbides de la société, et si M. Durkheim, que nous retrouvons encore ici, a raison d'affirmer qu'unecriminalité élevée n^estnuUementunétat so- -cial pathologique, mais, au contraire, fait « partie intégrante » de la santé du corps national : vue singulière à laquelle il est, nous dit-il, logiquement conduit par Tapplication de sa méthode. Et je devrais bien dire un mot aussi de la méthode ; mais, outre que tout cela nous entraînerait trop loin et qu'il est grand temps de finir, j'estime que la meilleure méthode pour chacun de nous est ^elle qui se fait pour soi tout seul en étudiant, comme les peuples primitifs se font leurs coutumes et leur législation originales en agissant. En se jetant à Teau, on apprend à nager.

Si j^avais une maxime à formuler à cet égard, elle aurait trait aux conditions morales en quelque sorte et non pas seulement intellectuelles que requiert la décou- Terte de la vérité. Un peu de modestie et de simplicité «ied à une science adolescente comme à un jeune homme qui entre dans la vie ; elle doit se garer du ton dgclrinaire et du jargon d'école. Il y faut donc apporter une disposition d'espritbienveillanlê et famillière et aussi, et

avant tout, l'amour vif et joyeux du sujet. La première condition pour être naturaliste, c'est d'aimer la vie, c'est de fraterniser avec tous les vivants, de sentie ce qu'il y a de bonté cachée dans les plus terribles. Car le tigre lui-même est bon, le boa est bon; le crotale, me disait sérieusement un savant, n'ag-ite sa petite sonnette que pour prévenir les passants du danger qu'il leur fait courir, à l'instar de nos bicyclistes. Et, de même, la première condition pour être sociologue, c'est d'aimer la vie sociale, de sympathiser avec les hommes de toute race et de tout pays réunis autour d'un foyer, de rechercher avec curiosité, de découvrir avec bonheur ce que recèle d'affectueux dévouements la hutte du sauvage réputé le plus féroce, parfois même le repaire du malfaiteur ; enfin, de ne jamais croire facilement à la stupidité^ à la méchanceté absolue de l'homme dans son passé, ni à sa perversité présente, et de nejamais désespérer de son avenir.

M. de Greef, tout socialiste qu'il est, est un sociologue plus curieux encore peut-être de solutions théoriques que soucieux de conclusions pratiques (2). 11 pense avec gravité et il écrit avec conviction et franchise, non sans vigueur souvent. Mais ses rares qualités d'esprit, à mon avis, sont faussées par le point de vue biologique qu'il persiste à importer en sociologie et qui, malgré ses réels efforts pour extraire de Tidée de l'organisme social une vraie science sociale, lui interdit la perception claire et précise des faits sociaux. Le gros et important volume qu'il vient de publier est bien un voyage au long cours dans le monde des sociétés, mais est-ce un voyage de découvertes? c'est .plutôt, je le crains, une circumnavigation qu'une exploration. Sa pensée, en un déroulement tranquille et trouble, excelle à côtoyer les problèmes escarpés plus qu'à les résoudre. Elle ressemble à un fleuve large et limoneux qui ne cesse de couler au pied de grands rochers, très pittoresques d'ailleurs, mais sans les entamer très sensiblement. N'importe, il est intéressant et instructif en ses méandres. — Sans doute, on

(1) Revue Philosophique, juilietiS^o.

(2) Le transformisme social, essai sur le progrès et le regrès des sociétés, par G. de Greef, professeur à la Nouvelle Université libre de Bruxelles (Alcan, 1895).

t)6 LE TRANSFORMISME SOQAL

peut dire que, dans l'état actuel de la sociologie, la question du Progrès des sociétés est prématurée et ne méritait pas d'être le sujet unique d'un ouvrage de 520 pages. II n'est pas de matière oii l'amour des généralités vagues et diffuses se soit donné une plus ample carrière. L'auteur a cherché à serrer de plus près que ses devanciers les termes du problème. Y a-l-il réussi? On le verra. La partie historique du sujet est très développée ; elle remplit plus de la moitié du volume. Parcourons-la d'abord ; puis nous exposerons la doctrine du savant professeur.

Si nous pensions que Gondorcet eût inventé l'idée du Progrès, M. de Greef suffirait à nous détromper. Cette idée remonte à. la plus haute antiquité. L'idée du regrès également. — Car, par symétrie, Fauteur veut qu'on dise regrès^ quoique — par la force de l'imitation, qu'il méconnaît tout en lui obéissant — lui-même écrive presque partout régression^ effectivement beaucoup plue usité. — Il nous apprend aussi que l'idée de considérer la société comme un organisme naturel est d'Aristote. Au moyen âge, T Arabe Ehaldoun formule nettement les prétentions du transformisme social. « Les Empires, ditil, passent à travers diverses phases; ils sont soumis à des variations générales et régulières qui affectent tous les éléments de la société et agissent sur les sentiments et les modes de penser et d'agir de tous les membres d'une génération. » — Roger Bacon, avec infiniment plus de vérité et de précision, affirme le progrès continu des sciences.

Mais quelle est la nature de cette action ? Précisons. Tout ce que font les membres d'une société n'est pas sociologique. Beaucoup de leurs actes, j'allais dire la plupart, sont purement physiologiques, ou même purement psychologiques. Respirer, digérer, faire battre ses paupières, remuer les jambes machinalement, regarder distraitement un paysage ou pousser un cri inarticulé, ce sont là des actes qui n'ont rien de social, sauf le cas où ils sont Teffet d'une habitude contractée dans le commerce des autres hommes et née d'une volonté ou d'une croyance qu ils nous ont communiquée. Mais parler à quelqu'un, prier une idole, tisser un vêtement, scier un arbre, donner un coup de couteau à un ennemi, sculpter une pierre, ce sont là des actes sociaux, car il n'y a que l'homme en société qui agisse de la sorte, et, sans l'exemple des autres hommes qu'il a copiés volontairement ou involontaireraentdepuis le berceau, il n'agiraitpas ainsi. Le caractère commun des actes sociaux, en effet, c'est d'être imitatifs. Eux seuls ont ce caractère ; et, quand un acte qui, d'ordinaire, est purement vital ou mental devient par exception social, c'est en tant qu'il a reçu une empreinte spéciale par la vertu de l'imitation. Marcher au pas gymnastique dans un régiment, respirer comme il convient à un chanteur qui a de la méthode, manger avec une fourchette, etc., sont vraiment, pour la raison indiquée, des actes sociaux. Il n'y a que l'homme en société qui marche, qui respire, qui mange ainsi. Quant aux actes qui consistent en une initiative nouvelle, en une découverte ou une invention grande ou petite, ils ne sortent de la sphère individuelle, ils n'entrent dans le monde social qu'au fur et à mesure qu'ils se propagent par l'exemple et tombent peu à peu dans le domaine commun.

Voilà donc un caractère bien net et, qui plus est, ob-

jectif. Car je n*aî nul égard toat d'abord au mobile de Tîmilation ; elle peut procéder de la sympathie ou de Tanimosité même, de Tenvie ou de l'admiration, de la docilité servile ou d'un calcul intelligent et libre ; n'importe, le fait objectif, abstraction faite de cet élément subjectif^ est le même. Il me serait peut-être permis de dire qu'au fond la source psychologique est la même aussi, à savoir un levain de sympathie cachée qui se mêleà ^admiration,, à Tenvie, à la haine même, et qui pousse irrésistiblement les hommesà se refléter même en se haïssant ; mais, quoi qu^il en soit, je me borne à constater que, partout et toujours, le caractère distinctif d'une pensée, d'une volonté,, d'une action sociale, est d'être faite à Timage et ressemblance dépensées, de volontés, d'actions d'autrui. Et je m^étonne qu'on ait pu me reprocher de m'être attaché ici au fait extérieurement saisissable sans nul égard à sa source intérieure, et que ce reproche m'ait été adressé — par qui ? Par le distingué professeur de la faculté de- Bordeaux, M. Durkheim, qui précisément professe la nécessité de fonder la sociologie sur des considérations purement objectives et d^exorciser pour ainsi dire cettescience en chassant hors d'elle la psychologie qui serait parait-il, non pas son âme comme Tont cru jusqu^ici tous ses fondateurs, d'Auguste Comte à Spencer, mais au contraire son mauvais génie.

Nous examinerons toutàl'heure la valeur de cette idée. Pour le moment, voyons la portée des critiques que nous^ adresse cet auteur. « Une pensée, dit-il, qui se retrouve dans toutes les consciences particulières, un mouvement que répètent tous les individus, ne sont pas pour cela des. faits sociaux. C'est si peu la répétition (lisez rimitation) qui les constitue, quHls existent en dehors des cas jiarticidiers où ils se réalisent. Chaque fait social cousis te soii

dans une croyance, soit dans une tendance, soit dans une pratique qui est celle du groupe pris collectivement et qui est tout autre chose que les formes sous lesquelles elle se réfracte chez les individus ». Mais comment pourraitelle se réfracter avant d'exister, et comment pourrait-elle exister, pailons intelligiblement, en dehors de tous les individus? La vérité est qu'une chose sociale quelconque, un mot d'une langue, un rite d'une religion, un secret de métier, un procédé d'art, un article de loi, une maxirnse de morale, se transmet et passe, non pas à\x groupe social 'priscollectivem^ent kX\x\AW\Au^ mais bien d'un individa — parent, maître, ami, voisin, camarade — à un autre individu, et que, dans ce passage d'un esprit.dans un autre esprit, elle se réfracte. L'ensemble de ces réfractions, à partir d'une impulsion initiale due à un inventeur, à un découvreur, à un innovateur ou modificateur quelconque^ anonyme ou illustre,est toute la réalilé-d'une chose sociale à un moment donné ; réalité qui va changeant comme toute réalité, par nuances insensibles ; ce qui n'empêche pas que de ces variantes individuelles ne se dégage une résultante collective, presque constante, qui frappe tout d'abord le regard et donne lieu à Tillusion ontologique de M. Durkheim. Car, il n'y a pas à en douter, c'est une véritable ontologie scolaslique que Je savant écrivain entreprend de substituer en sociologie à la psychologie qu'il combat.

Pourtant l'importance de la répétition — lisez de Fi nnitation toujours — ne laisse pas de se faire sentir à lui, quoi qu'il en ait et à son insu. Pour prouver la séparation radicale, ladualité absolue de naturequ'il prétend établir entre le fait collectif et les faits individuels qui, d'après moi, le constituent, mais d'après lui, le réfractent du dehors, on ne sait comm^&nt, il écrit : « Certaines de q:q%

manières d'agir ou de penser acquièrent, joar suite de la répétition^ une sorte de consistance qui les précipite pour ainsi dire et les isole des événements particuliers où elles s'incarqent un jour. Elles prennent ainsi un corps, une forme sensible qui leur est propre et constituent une réalité sui generis^ très distincte des faits individuels qui la manifestent ». Et ce qui le démontre — écoutez bien ceci — c'est que l'habitude collective^ une coutume quelconque, « s'exprime une fois pour toutes dans une formule qui se répète de bouche en bouche, qui se transmet par l'éducation, qui se fixe même par écrit. Telle est l'origine des règles juridiques, morales, des aphorismes et des dictons populaires. » Sans la préoccupation qui Taveugle, notre auteur verrait, ce qui saute aux yeux, c'est qu^il vient de fournir une nouvelle attestation involontaire du caractère éminemment social ou plutôt socialisant de la répétition imilative. En effet, n'est-il pas clair que, dans le cas qu'il signale, il y a tout simplement une double action de l'imitation» à savoir : l°la répétition fréquente de l'acte, d'où est résulté un courant d'habitude collective, quia fait naître à quelqu'un l'idée de la formuler verbalement ; 2® la répétition de cette formule verbale par lous ceux qui l'apprennent et se la transmettent ? Or, d'où provient, dans ce cas, le caractère singulièrement accentué de la distinction entre le fait collectif et les faits individuels ? De ce que, en admettant même ici que la première de ces deux sortes d'imitation cesse de fonctionner, c'est-à-dire que la coutume, la loi, la règle quelconque, tombe en désuétude, elle conservera une sorte de réalité amoindrie, d'existence de bouche pour ainsi parler, aussi longtemps que, sans la pratiquer, on renoncera — ce qui arrive si souvent pour beaucoup de maximes de morale. — Mais, supposez que la seconde

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de ces deux répétitions s'éteigne à son tour comme la première, que restera-t-il de vie, d'existence, de réalité, je vous prie, à une coutume, à une loi, à une règle que personne ne pratiquera ni ne formulera, ni ne pensera même, et qui pourra bien être écrite ou imprimée quelque part mais que personne ne lira plus? Il y avait, avant ChampoUion, force lois ou maximes égyptiennes qui n'étaient plus pratiquées ni connues depuis des milliers d'années, mais dont les formules étaient gravées en caractères hiéroglyphiques au fond de tombeaux gardés par des sphinx. Je voudrais bien savoir si cela suffisait à leur faire une existence réelle et à les élever au rang de ces faits sociaux transcendants que M. Durkheim érige au rang des Idées ressuscitées de Platon. Et, quand ChampoUion ou ses disciples eurent déchiffré ces normes de l'ancienne Egypte, est-ce que ce déchilfrement a eu la vertu de les faire revivre ? Non, il en faisait seulement revivre la connaissance, grâce à la propagation de ces découvertes, à leur répétition d'égyplologuc à égyptologue, d'où résultait chaque fois un nouveau lien vraiment social entre ces savants. Qu'on ne vienne donc pas nous donner comme une preuve de la réalité distincte et autonome du fait collectif, considéré in abstracto^ l'expression verbale qu'il revêt : on en pourrait dire autant de toutes leschoses qui sont nommées dans le langage humain.

M. Durkheim semble graviter vers quelque théorie de Témanation. Pour lui, je le répète, les faits individuels que nous appelons sociaux ne sont pas les éléments du fait social, ils n'en sont que la manifestation. Quant au fait social, il est, lui, le modèle supérieur, l'Idée platonicienne, le modèle... tant il est vrai que l'idée d'imitation, en matière sociale, s'impose à ses plus grands adversaires. Mais passons. — Il suit de là que, d'après

M. Durkheim, il n'est pas permis de qualifier sociaux les actes deTiadividu où le fait social se manifeste, par exemple, les paroles d'un orateur, manifestation de la langue^ ou les agenouillements d'un dévot, manifestation de la religion. Non, comme chacun de ces actes dépend non seulement de la nature du fait social, mais encore de la constitution mentale et vitale de l'agentetdu milieuphysique, ces actes sont des espèces d'hybrides, des faits socio-psychiques ou socio-physiques dont il importe de ne pas ternir plus longtemps la pureté scientifique de la nouvelle sociologie.

Le savant logicien se fait pourtant une objection en se plaçant à notre point de vue. Il faut la lire et surtout la réponse. « Mais, dira-t-on, un phénomène ne peut être collectif que s^il est commun à tous les membres de la société ou tout au moins à la plupart d'entre eux, partant s'il est général. — Sans doute, mais, 6•'^7 est général^ cest parce qu'il est collectifs c'est-à-dire^ plus ou moins obligatoire, bien loin qu'il soit collectif parce quil est généraL.. » A première vue, on ne comprend pas ; mais^ quand on est initié à la doctrine de l'auteur, voilà ce que cela signifie : ce n'est pas le plus ou moins de généralisalion, de propagation imitative, d'un fait, qui constitue son caractère plus ou moins social.; c'est son plus ou moins de coercitivité. — Suivant lui, en effet, car nous n'avons fait connaître jusqu'ici qu'une moitié de sa pensée, la définition du fait social est double. L'un de ses caractè* res, nous le savons, c'est d'être « une manière de penser ou d'agir qui est générale dans l'étend-ue du groupe, mais qui existe indépendamment de ses expressions in- . dividuelles ». Mais il a un autre caractère et non moins essentiel, c'est d'être coercitif. Citons encore : « Le fait

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social se reconnaît au pouvoir de coercition qu'il exerce ou est susceptible d'exercer sur les individus » .

Celte dernière proposition n'est guère moins surpreoanteque la première. A ce compte, il n'y aurait rien de plus social que le rapportétabli entre vainqueurs et vain- <îus par la prise d'assaut d'une forteresse ou la réduction en esciavage d'une nation conquise, ni de moins social que laconveriiion spontanée de tout un peuple à une nouvelle religion ou à une nouvellefoi politique prêchée par des apôtres enthousiastes. L'erreur ici est si palpable à «îon avis qu'on doit se demander comment elle a pu naître et s'enraciner dans une intelligence de cette force. L'auteur nous le dit : c'est la première de ses deux définilions qui lui a paru entraîner la seconde ; étant donné que le fait social est essentiellement extérieur à l'individu, " il ne peut entrer dans l'individu qu'en s'imposant »• J6 ne vois pas bien la rigueur de cette déduction. La nourriture aussi nous est extérieure avant d'être absorbée. Est-ce à dire que l'inglutition et l'assimilation sont des contraintes exercées par l'aliment sur la cellule qui se l'approprie ? Cela n'est pas même vrai des volatiles que l'on gave dans nos basses-cours, et qui, certainement, aiment encore mieux être gavés que de mourir de faim. C'est exactement le cas de l'enfant quand il subit cette forme dure et compressive d'éducation que M. Durkheim a généralisée à tort et qui a contribué à lui inspirer son idée sur la contrainte sociale obligatoire. L'enfant, jeté daus le milieu social, s'y nourrit par intussusception, comme la cellule dans le sang, comme la graine dans le sol humide. Au collège, il est vrai, et à la maison, on le châtie souvent : mais, d'abord, cette éducation que les écoliers reçoivent de leurs maîtres ou de leurs parents n'est pas la seule ; il y a à tenir largement compte d'une autre.

volontaire et spontanée, d'autant plus efficace, qu'ils se donnent les uns au!^ autres, et que, plus lard, ils continueront à s'échanger librement tout le long de leur vie. Puis, Téducation scolaire elle-même n'est pas toujours coercitive ; et, enfin, quand elle Test, quand l'enfant est mis au pain sec, enfermé, battu, pour être contraint à agir suivant les règles ou les habitudes de la société, est-il bien certain, même dans ce cas, que son initiation à la vie sociale lui est imposée de force ? Non, car ce gamin rebelle que vous punissez reste attaché de cœur, malgré lui, à sa famille, à ses maîtres parfois, à la société où il est né et hors de laquelle l'idée de vivre Tépouvanterait. Il est pareil à Tengagé volontaire qui, tout volontaire qu'il est, ne laisse pas de se faire condamner parfois à la salle de police. Le fond du fond, c^est la sociabilité humaine, innée chez l'enfant le plus réfractaire. Quand, par hasard, elle manque à un enfant, il est inutile de le corriger, son éducation est impossible. — Les phénomènes d^entraînement dans les foules sont àes faits sociaux y Fauteur raccorde ; aussi se hâte-t-il de dire que ces grands courants d'enthousiasme, de colère, de haine qui poussent une multitude à l'héroïsme ou au meurtre « n'ont pour lieu d^origine aucune conscience particulière », que ce sont des faits extérieurs à tous les membres de la foule, et des faits qui les contraignent tous. N^est-il pas visible cependant que les uns ici sont meneurs et les autres menés, et que, s'il est permis à la rigueur de parler de contrainte à propos des derniers, malgré leur empressement à courir au-devant de la suggestion, c'est une contradiction dans les termes d'appliquer cette expression aux premiers ?

Mais en voilà assez sur ce prétendu caractère coercitif des faits sociaux. Sur leur caractère soi-disant exté-

rieur et étranger aux individus, encore un mot. Tout ce système repose sur une équivoque. De ce que ma langue, mon droit, mon métier, ma religion, existaient avantmoi, el existent en dehors de moi — du moins en un certain sens métaphorique des mots en dehors — et de ce que l'on peut en dire autant de chaque membre d'une société pris séparément, s'ensuit-il qu'une langue, utie religion un droit, une industrie, etc., puissent être considérés comme existant indépendamment de tous les gens qui parlent cette langue, pratiquent cette religion, se conforment à ce droit, exercent cette industrie ? Si Ton peut dire que ces choses sociales sont indépendantes de chacun des associés, en ce sens que, lui disparaissant, elles ne disparaîtraient pas, n'est-ce pas tout simplement parce que, à défaut de lui, elles ont pour réalité leur présence dans la conscience ou la mémoire de tous les autres associés? Je dis dans^ car elles sont intérieures et nullement extérieures à ceux-ci ; et, si elles commencent par êlre extérieures à chaque nouveau venu qui ne fait pas encore partie de l'association, elles entrent réellement en lui à mesure qu'il s'y incorpore et finissent par être ce qu'il a de plus intime, de plus propre, de plus cher. Il en est de \dL chose sociale, qui s'entretient et se perpétue parles consciences individuelles au travers desquelles elle évolue, comme de la vague de la mer qui traverse d'innombrables molécules et a l'air de les animer en vivant de leur force. On peut dire aussi bien, ou aussi mal, delà vague qu'elle est extérieure aux eaux de la mer et qu'elle s'impose à elles. Mais quel est le physicien qui ne sache à quoi s'en tenir sur la valeur de ces métaphores ? On me reprochera, je le crains, d'enfoncer une porte ouverte en réfutant de la sorte un penseur profond, mais isolé, qui écrit tranquillement des phrases telles que celle-

-ci : (( Les individus écartés, il ne reste que... la société ... » Que peut bien être la société, abstraction faite de tous les individus ? Car c'est bien ce que Fauteur veut dire, il n'y a pas de doute possible là-dessus.

Toutefois, loin de m'excuser du temps consacré à cette réfutation, je crois qu'il est peu de vérités sociologiques aussi utiles à examiner que les erreurs de M.. Durkheina, si manifestes qu'elles soient. Et il faut le remercier de les avoir exprimées avec cette intrépidité et celte clarté- Elles étaient dans l'air, elles demandaient à s'incaruar en un esprit logique et vigoureux ; il est heureux qu'elles aient rencontré le sien. Il a poussé à bout toutes les ten* dances éparses à une sociologie émancipée, affranchie non de la biologie seulement, ce qui était nécessaire^ mais de la psychologie, ce qui est impossible, et retranchée dans son domaine en Tair, invisible et imaginaire.

La source de cette illusion mérite examen, car elle est très répandue parmi les esprits cultivés : rien de plus banal que cette idée qu'une combinaison diffère ou peut différer entièrement de ses éléments, et que du simple rapprochement de ceux-ci peut jaillir une réalité entièrement nouvelle, nullement préexistante sous d'autres formes. La chimie et la biologie ont accrédité ce préjugé. On voit les propriétés des corps composés contraster avec celles des corps simples qui les composent. On voit un être vivant constitué exclusivement de substances chimiques qui, avant d'être rassemblées dans un organisjane, ne présentaient rien de vital. Ce qui est plus fort, nous voyons, de cellules vivantes que noussupposons incons- -cientes, surgir le moi, et ici nous crions au miracle. Après quoi, nous ne devons pas juger surprenant a priori que la rencontre sociale des mot diff'érents fît écîore xxwnous -qui serait quelque chose desuprà-psychologique, de non-

LES DEUX ÉLÉMENTS DE LA SOaOLOGIE ' 7^

psychologique esscntiellemenl, et qui existerait indépendamment de toutes les consciences^ individuelles.

Mâissi, le reste étant admis, cela ne souffre pas de difficulté a pnori^ le malheur est que l'observation est absolument contraire à cette hypothèse. Ici, en sociologie, nous avons^ par un privilège singulier, la connaissance intime de Télément, qui est notre conscience individuelle, aussi bien que du composé, qui est rassemblée des consciences, et Ton ne peut nous faire prendre ici ^es mots pour des choses. Or, dans ce cas, nous constatons clairement que, rindividuel écarté, le social n'est rien, et qu'il n'y a rien, absolument rien, dans la société, qui n'existe, à l'état de morcellement et de répétition continuelle, dans les individus vivants, ou qui n'ait existé 4aos les morts dont ceux-ci procèdent.

Je dis que c'est un privilège singulier, car partout ailleurs nous ignorons complètement ce qu'il y a au for in^ térieur de l'élément. Qu'y a-l-il au fin fond de la molécule chimique, de la cellule vivante? Nous ne le savons pas. Comment donc, l'ignorant, pouvons-nous affirmer que, lorsque ces êtres mystérieux se rencontrent d'une certaine façon, elle-même inconnue, et font apparaître à nos yeux des phénomènes nouveaux, un organisme, un cerveau, une conscience, il y a eu, à chaque degré franchi de cette mystique échelle, brusque apparition, création ex nihilo de ce qui naguère n'était pas, même en germe ? N'est-il pas probable que, si nous connaissions dans leur intimité ces cellules, ces molécules, ces atomes, ces inconnues du grand problème si souvent prises ^our des données, nous trouverions toute simple la mise en dehors des phénomènes créés, en apparence, parleur mise en rapport, et qui, à présent, nous émerveillent ? Remarquez le postu- ^t énorme impliqué par ces notions courantes sur les-

quelles s'appuie expressément M. Durkheim pour justifier sa chimérique conception ; ce postulat, c'est que le simple rapport de plusieurs êtres peut devenir lui-même un être nouveau souvent supérieur aux autres. Il est curieux de voir des esprits qui se piquent d'être avant tout positifs, méthodiques, qui pourchassent de partout l'ombre même du mysticisme, s'attacher à une si fantastique notion.

Ainsi, dans le seul cas où les éléments nous soient connus, nous observons qu'ils portent en eux l'explication complète et la complète existence de leur composé. Que faut-il en conclure ? C'est que, par un raisonnement précisément inverse de celui de notre savant adversaire, nous devons, dans tous les autres cas, inférer q^'il en est de même. Et si j'osais, moi aussi, pousser à bout cette idée, si je m'aventurais à indiquer la refonte possible de la science universelle sous l'inspiration de la sociologie, peut-être serais-je conduit à mon tour dans des arcanes telles que la région leibnitzienne des monades, où, par tant d'avenues, de nos jours, semble converger la pensée chercheuse. Peut-être alors serais-je amenéà dire qu'entre la fantasmagorie ontologique de M. Durkheim et notre hypothèse néo-nionadologique, il faut choisir ; que, celle-ci rejctée, celle-là s'impose. Mais je ne veux pas me risquer à ces envolées métaphysiques. Restons attachés au rivage des faits.

Donc, comme Auguste Comte, comme StuartMill, comme Herbert Spencer, demandons à la psychologie, mais à la psychologie collective et à cette psychologie accumulée, à cette psychologie des morts, qui s'appella l'histoire, ajoutons à la logique, le secret de la sociologie. « Il y a, nous dit-on cependant, entre la psychologie et la sociologie la même solution de continuité

qu'entre la biologie et les sciences physico-chimiques. Par conséquent j toutes les fois qu un phénomène social est directement expliqué par un phénomène psychique, onpeut être assuré que [explication est fausse ». Autant vaut dire que, en matière sociale, toute explication claire doit être nécessairement erronée. On ajoute : « Une explication purement psychologique des faits sociaux ne peut manquer de laisser échapper ce qu'ils ont de spécifique, c'est-à-dire de social. » Je réponds : oui, si l'on veut rendre compte du fait collectif par la seule psychologie et la seule logique des individus, et des individus actuels ; mais non si on a égard aussi à la psychoogie et à la logique des masses et à celles des morts.

« Si vraiment, nous dit-on encore, l'évolution sociale avait son origine dans la constitution psychique de Thomme, on ne voit pas comment elle aurait pu se produire ». On voit beaucoup moins bien, ceme semble, comment, sans celte constitution, elle aurait pu naître et se dérouler.Le progrès social, au contraire, s'expliquepar elle le plus simplement du monde, à la condition toutefois qu'il s'agisse de la nature mentale et des états d^esprit non pas de rhomme, mais des hommes^ d'hommes dissemblables et inégaux jusqu'à un certain point, doués de capacités et d^aptitudes diverses, parmi lesquelles il en- est do géniales. Il est certain que, si Ton suppose à Toriginc une réunion, divisée ou non en segments égaux, d^hommcs tous identiques, tous pareillement inertes et stupides ou situés au même niveau d'intelligence médiocre, sans nul homme supérieur à son entourage, le progrès de Thumanité, révolution sociale, reste inexplicable psychologiquement aussi bien qu'autrement. Des idées de génie, conçues par un cerveau et propagées ensuite dans beaucoup d'autres — ce qui suppose, d'une part, les bonnes

78 LES DEUX ÉLÉMENTS DE LA SOCaOLOGIE

fortunes assez rares, soit accidentelles, soit ensemencées^ du génie ou de Ting-éniosité, d'autre part la docilité^ imitative de la médiocrité : voilà, si je ne m*abuse, à quoi se réduit Je mystère historique.

D'ailleurs, notre siècle a vu se fonder, de toutes pièces, dans les multiplescolonies américaines, africaines, océaniennes, qu'il a essaimées, des sociétés nouvelles ; et là, n'est-il pas clair qu'on a affaire à des causes toutes psychologiques, stimulées sans doute par leur réciproque flagellation, surexcitées de la sorte et transfigurées^ et, en outre, dirigées par l'exemple des sociétés environnantes ou lointaines, mais à des causes psychologiques toujours? N'est-il pas visible aussi, dans ces générations spontanées d'Etats neufs, qu'un fond de sympathie naturelle, de tendance, à l'association, en dépit des passions égoïstes déchaînées, nullement une contrainte exercée sur tous (on ne dit pas par qui), préside à leur naissance?

Mais M. Durkheim ne l'entend pas ainsi. Il formule et souligne la règle suivante, qui lui semble capitale : « La cause déterminante d'un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents et non parmi les états de la conscience individuelle ». Appliquons : la cause déterminante du réseau de nos chemins de fer doit être cherchée non dans les états de conscience de Papin, de Watt, de Slephenson et d'autres, non dans la série logique des conceptions et des découvertes qui ont lui à ces grands esprits, mais bien dans le réseau des routes et dans les services de malles-postes qui existaient antérieurement.

11 y a un fétiche, un deus ex machina^ dont les nouveaux sociologues font usage comme d'un Sézame ouvretoi, chaque fois qu'ils sonJ embarrassés, et il est temps de^ signaler cet abus qui réellement devient inquiétant. Ce-

talisman explicatif, c'est le miliett. Quand ce mot est lâché, toat est dit. Le milieu, c'est la formule à toutes fins dont l'illusoire profondeur sert à recouvrir le vide de Tidée (1). Aussi n'a-t-onpas manquédenous dire, parexempie, que l'origine de toute évolution sociale doit être exclusivement demandée aux propriétés a du milieu social interne ». — Or, qu'est-ce que cela peut bien être, les propriétés du milieu social interne ou externe, si ce n'est tout ce qui est contenu dénotions et de souvenirs, d'aptitudes et d'habitudes, au fond des cerveaux réunis en société ? Certainement, je le sais, par le seul fait que les hommes agissent en masse et non ut singtdiy dans le casde la foule impulsive notamment, du régiment montant à l'assaut, et aussi bien dans le cas oti la pensée des autres hommes en bloc et non individuellement envisagés se présente à l'esprit de l'individu et l'impressionne comme telle, — dans tous ces cas, c'est-à-dire à chaque inslantde la vie sociale, la notion du milieu social a une réelle signification. Mais il faut entendre par là que chacun de ceux qui sont actionnés et impressionnés par le milieu, fait partie du milieu qui actionne el impressionne ses semblables. Quant à ce milieu-fantôme, que nous suscitons à plaisir, à qui nous prêtons toutes sortes de merveilleuses vertus, pour nous dispenser de reconnaître l'existence des génies réels et réellement bienfaisants parqui nous vivons, en qui nous nous mouvons, sans qui nous ne serions rien, expulsons-le au plus vite de notre science. Le milieu, c'est la nébuleuse qui, de près, se résout en étoiles distinctes, de très inégale grandeur. J'aperçois bien des individus qui mutuellement s'influencent

(t) Inutile de dire que cette expression le vide deVidée nes'appliquepas à M. Durkbeim, l'undes sociologues, au demeurant, les plus sérieux. qnenous connaissions, en dépit de ses parti-pris.

OU dont les uns se modèlent sur les autres ; nulle pari, je ne les vois nager ensemble dans cette sorte d'atmosphère subtile et imaginaire qu^on appelle ainsi, et qui, comme Téther en physique, mais avec beaucoup moins de raison, serait le factotum en sociologie.

Après avoirrecherché, bien incomplètement, je Tavoue, quelle est la nature du fait social élémentaire, demandons-nous quelle est celle du groupe social élémentaire. Ce n'est point la même chose. Tout acte social, il est vrai — ^parler, professer un credo, travailler, obéir, danser, chanter, etc. — implique un rapport imitatif entre des hommes, les uns modèles, les autres copistes, ou tous copistes mais rattachés à un antique modèle commun. Il y a un lien social, en ce sens, entre tous ceux qui parlent la même langue, qui font le même métier, qui pratiquent la même religion, qui commercent ensemble. Mais le groupe formé par chacun de ces liens considéré isolément n'a qu'une réalité incomplète et abstraite ; le groupe concret et vivant suppose une superposition de plusieurs de ces groupes, un faisceau de plusieurs de ces liens, comme une corde se compose de beaucoup de fils tordus et mêlés. Et cela ne suffit pas. Il faut, en outre, au début du moins, pour que ce groupe soit vivant et fécond, qu'il s'ajoute à ces diverses espèces d'imitations autre chose, l'action de l'hérédité, le lien du sang vrai ou fictif, qui sert à nouer tout le reste. Ainsi, de même que nous avons dû définir le fait social en termes essentiellement psychologiques, nous sommes forcés maintenant de définir le groupe social en termes à la fois psycholo-

A cela M. de Greef objecte que « les sciences n'ont pas progressé au moyen âge ». Et cette objection est un bon exemple du reproche général qu'on peut lui faire d'omettre souvent des distinctions nécessaires. En effet, considérées au point de vue de leur vulgarisation, de leur propagation imitative, non seulement les sciences n'ont pas progressé, mais elles ont singulièrement régressé au. moyen âge. Au contraire, en tant que faisceaux de découvertes et d'inventions — imitées ou non à une époque quelconque, mais toujours susceptibles de se répandre imitativement, pourvu que, de génération en gé- Qération, se soit transmise la connaissance de la langue où sont écrits les livres ou les manuscrits dépositaires de ces grands secrets — les sciences n'ont cessé de croître, même au moyen âge, enrichies alors par notre système de numération, les éléments de l'algèbre, les innombrables faits recueillis par les alchimistes et même les astrologues, etc. Sous ce second rapport, qui est le plus important, Roger Bacon a donc raison contre notre auteur.

Glanons au hasard, plus près de nous, quelques autres remarques utiles. Laloi des trois états, d'Auguste Comte, se trouve déjà dans Turgot. Dans Krause, l'idée aristoté; licienne de la société organique est reprise et développée. — A propos de la distinction de Saint-Simon entre les périodes organiques et critiques de l'histoire, très juste observation sur l'élrangeté du caractère purement critique attribué par Saint-Simon et Comte aux trois derniers siècles de notre ère, ceux précisément où se sont constitués et organisés nos Etats modernes : fausse distinction, est-il dit avec raison, car « tout état social implique une organisation, un équilibre que les variations sociales ne peuvent détruire ; il y a un système so-

cial dans les hordes les plus rudiment aires réunies en société ». L'expression de système social^ échappée à?, l'auteur, me charme particulièrement, comme aveu implicite de ce qu'il y a de logique, de systématique, dansla formation des institutions sociales. — Beaucoup dejugements sur la valeur comparée des doctrines sont sur jets à caution (1). J'en relève un de très injuste sur Sumner-Maine. Il paraît que l'auteur de V Ancien droit — à qui celui du Gouvernement populaire^ peu tendre pour les démocraties, a fait tort, j'en ai peur — est « superficiel » parce qu'il n'est pas naturaliste, « aucune théorie de ce genre (sociologique) n'étant possible aujourd'hui si elle ne repose pas sur les données des sciences physiques et naturelles ». En effet, « c'est s'arrêter à la superficie de l'histoire que d'attribuer à des facteurs individuels des transformations qui ont leurs causes profondes dans l'organisation économique et morale des sociétés». Je voudrais bien savoir si cette organisation s*est faite toute seule, ou n'est qu'une résultante delà race et du climat; j'ai cette faiblesse aussi, je l'avoue, de ne voir dans le drame social d'autres facteurs que ses acteurs, des hommes, qui ont eu leur physionomie et leur son de voix distincts, et qui ont agi, je le sais, sous l'influence d'agents atmosphériques ou de besoins et d'instincts héréditaires, mais surtout sous l'empire de passions et d'idées jaillies de leurs rencontres et de leurs relationsavec d'autres hommes, caractérisés comme eux. Ne pas

(1) 11 y a d'autres erreurs ; par exemple, il écrit : « La conceptionde M. de Lilienfeld, comme celle de M. Tarde, est une conception psychique. » A ceux qui ne connaîtraient mes idées que par ce jugement sommaire, je me vois forcé de déclarer qu'elles sont très loin de seconfondre avec celles de l'honorable M. de Lilienfeld. Mon assimilation avec lui n'a certes rien de désobligeant, mais elle manque tout à fait . d'exactitude.

voir cela, ne pas descendre à ce détail essentiel^ se payer ici de mois tels que le milieu physique ou \e milieu social ou même le facteur économique^ entités qui ne signifient rien ou qui se résolvent nécessairement en actions in^ dividuelles accumulées, est-ce être profond ou est-ce être myope? Sumner-Maine a eu Timmense mérité, un des premiers, de reconnaître ce qu'il y a de décevant dans Tespérance d'éclaircir Fidée de société, idée claire s'il en fut, par ridée de Vie, la plus obscure de toutes les notions. Si celle dHorganisme semble plus précise, et Test en effet, c'est parce qu'elle a été originairement créée (opyavov, instrument, outil) à Timage des mécanismes sociaux, des techniques, comme dirait M. Espinas, et a gardé quelque chose de cette origine. Le fait est que Yorganisation judiciaire ou administrative la plus compliquée est assurément plus facile à comprendre à fond que Torganisation du champignon ou du mollusque Iç plus simple. — On ne saura jamais ce que ce nuage pris pour une nébuleuse, le milieu social^ et ee que cette comparaison prise pour une raison, l'organisme social, ont fait de mal à la sociologie en se combinant. Ontologie et biologie sociologiques mêlées : c'est vraiment trop des deux à la fois.

Je ne sais pourquoi, incidemment, M. de Greef reproche à Sumner-Maine, comme une conséquence de son ignorance dans les sciences naturelles, d'avoir écrit que r « état normal ou naturel de l'humanité n'est pas l'état progressif » et que « l'immobilité de la société est la règle, sa mobilité l'exception ». Ce que M. de Greef blâme ici sévèrement, il l'approuve ailleurs sous la plume de Niebuhr et sous celle de Tylor. « Aucun exemple, dit le premier, ne peut être cité d'un peuple s'élevant par luimême à la civilisation ». Le second dit aussi et mieux :

« Le Progrès se produit plutôt par Tinfluence étrange que par Taction interne. La civilisation est une plante q se propage plus qu'elle ne se développe. » Autanl dire qi rhonnme est plus inaitatif qu'inventif. — Ou a si ran ment Toccasion de voir trois sociologues d'accord — savoir Tylor, Niebuhr et Sumner-Maine — - et mêm quatre, y compris M. de Greef, bien qu'il ne soit ■ pa d'accord avec lui-même sur ce point — qu'il vaut la peint de s'arrêter un instant sur une proposition si privilégiée Un instant seulement, pour faire remarquer cette véritt importante qu'elle implique, à mon avis et sur laquelle M. Gumplovier, Tundes premiers, a eu raison d'insister : l'hétérogénéité des premiers groupes humains. Que l'humanité soit née d'une souche unique ou de plusieurs souches^ peu importe ; dans Thypothèse d'un seul berceau, elle n'a pas tardé à se morceler en familles ou en hordes divergentes. Après, que voyons-nous? Des tribus différentes, éparses ou juxtaposées, chacune ayant son petit peloton d'inventions qu'elle a dévidées séparément, dont elle vit et que, à partir d'un certain point, elle cesse de grossir, parce qu'elles suffisent à la satisfaction de ses besoins actuels. Que faut-il dès lors pour que ses besoins se compliquent ou se modifient et s'ouvrent à de nouvelles inventions? Il faut son contact avec d'autres tribus à qui elle les emprunte, à charge de revanche. Mais à quoi servirait cet échange, et comment pourrail-il avoir lieu, si tous les />p/o^on.ç dont il s'agit étaient identiques, si, formés spontanémeni, mais conformément à une loi rigide d'évolution, ils se composaient d'un même fil d'idées semblablement déroulées? C'est donc grâce à la divergence spontanée et naturelle des évolutions que leur union hybride peut être féconde et que, en chacune d'elles, l'inoculation du virus salutaire emprunté aux autres déter-

/^■j mine la poussée d'éruptions géniales nouvelles. Car il n'y ^ a pas addition seulement, mais mulliplication et combiv/ naison par suite de ces contacts.

M. de Greef a pour caractère propre de greffer souvent Karl Marx sur Spencer ou sur Comte, et de parler avec plus de correction la langue de ce dernier. Il ne les juge pas moins avec une méritoire liberté d'esprit. Je n'en veux pour preuve que les très j ustes réflexions dont il accompagne la prédiction de Marx relative à l'avènement nécessaire de l'ère socialiste, comme seul aboutissement nécessaire du développement historique. L'auteur du Capital « se trompe », dit-il. Et il ajoute : « au fond, le développement historique caractérisé, dans la période capitaliste, par la concentration de la propriété foncière, du commerce, de l'industrie et des agents de la circulation, peut aboutir aussi bien à la décomposition de TEtat moderne au profit d'une nouvelle féodalité qu'à une socialisation plus complète. Cette nouvelle féodalité se dessine déjà parfaitement bien dans le Nouveau monde, au moins autant que dansTAncien.... Ceci soit dit non pour décourager les efforts des réformateurs de la classe ouvrière, mais uniquement pQur réagir contre cet optimisme idéaliste qui est au fond la théorie de Marx... » Passons sur cet optimisme^ qui pourrait bien paraître du pessimisme à quelques-uns, eàsar cet irf(?«&m^discutable.Cequeje retiens de laphrase c^îtée, c'est que l'évolution future ici comme partout est Qmbiguë, ce qui ne Tempêchera pas d'avoir été déterminée; et que signifie cette très réelle ambiguïté (où le libre arbitre n'a rien à voir), si ce n'est que révolution sociale dépend de ces « facteurs individuels » dont notre auteur ne veut pas entendre parler? Car, assurément, si les facteurs impersonnels et anonymes, toujours identiques à euxmêmes, agissaient seuls, elle suivrait un cours qui, sou-

iBiis à raclion invariable et continue ou régulièrement variable de ces forces complexes mais condensées en une résultante unique, serait nécessairement unique aussi.

Je remarque un passag-e — curieux, du reste, comme échantillon de ]*hisloire refondue au point de vue socialiste — oh M. de G. non seulement reconnaît, lui aussi, par une exception significative, Timportance éminente du facteur individuel, mais encore se Texagère fort, ^omme on va le voir. 11 s'agit de savoir pourquoi l'enapire romain est tombé. « La féodalité et le moyen âge, est-il dit, furent les suites de la banqueroute d'une grande civilisation qtiine tnitpas intervfniir à temps — comme le tentèrent^ à diverses reprises, les réformateurs sociaux en Grèce et à Rome dans la constitution du régime économique — et qui dès lors Suivit son évolution naturelle vers le régime nouveau, » Ainsi, TEmpire romain est tombé faute d'avoir eu à sa tête un César socialiste qui aurait tenté sur ce corps immense les expériences chirurgicales essayées, au temps de Pythagore ou plus tard, dans certaines petites cités de la Sicile ou de la Grande Grèce, et qui, d'ailleurs, y ont si lamentablement échoué ! (1) Il m'est difficile, je Tavoue, de me représenter un Dioctétien ou un Constantin édictant et faisant exécuter Texpropriation de tous les latifundia de l'Empire et l'émancipation des colons devenus petits propriétaires. Ce qui, à mon avis, bien mieux. qu'une infusion socialiste (opérée en fait sous forme chrétienne et non à l'avantage de l'ancienne civilisation), eût sauvé le monde romam, c'eût été l'invention de la poudre à canon faite quelques siècles plus tôt. Or, en quoi la découverte de ce mélange chimique assez simple, déjà en germe dans le

(1) Voir à ce sujet la leçon d'ouverture du cours de M. Espinas à la Sorbonne, enl89o.

feu grégeois, cocnme Ta prouvé M. Berthelot, eût-il défiasse la portée intellectuelle et les ressources scientifiques des savants d'hors? La fabrication du verre, qui remonte si baut dans la nuit des temps, présentait bien plus de difficultés. En toutcas^ cette hypothèse n'a rien assurément de plus hardi que celle d'un empereur démo- -crate et collectiviste. Et il me semble que, après cela, M. de G. perd quelque peu le droit de reprocher à Sumner-Maine sâ reconnaissance des services rendus par les hommes de génie.

La partie dog-malique du livre que nous étudions nous paraît à la fois la plus importante et la moins solide. Elle soulève de g-rands problèmes, mais, comme il arrive d'ordinaire aux philosophes, avouons-le, les laisse retooibôr. U s'agit de formuler les lois du « dynamisme social » et de <lécouvrir le « mètre du Progrès et du Regrès ». Mais disons d'abord que Tanalyse des sociétés a conduit le savant belge à y discerner sept propriétés, ni plus ni moins, -à savoir « des propriétés économiques, génésiques (familiales), artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques ». Elles sont ainsi rangées d'après « leur ordre iiérarchique ascendant de complexité et de spécialisation, 1«8 propriétés économiques étant les plus simples et les plus générales, les propriétés politiques les plus complexes et les plus spéciales, les autres occupant les places intermédiaires». On peut s'étonner de ne voir figurer dans cette énumération ni la langue ni la religion, car, à coup sûr, les propriétés linguistiques et religieuses, pour parler comme notre auteur, font quelque figure dans nos socié- ^^s. Même oubli des propriétés militaires, qui ont bien **issi, hélas ! leur importance. Quant à l'ordre hiérarchi-

que de ces propriétés ci-dessus énumérées, il n'est que Tapplication aux différents phénomènes sociaux du principe sur lequel Aug-uste Comte a fondé la classification et la hiérarchie des diverses sciences. Seulement, s'il est certain que Tobjet des mathématiques est plus simple et plus général que celui de la physique, celui de la physique que celui de la biologie, celui de la biologie que celui de la psychologie et surtout de la sociologie, il ne Test pas le moins du monde que, dans une société^ l'activité industrielle, même en fait d'industries alimentaires, soit quelque chose de plus simple et de plus général que l'existence de la famille dans le sens le plus large du mot {propriétés génésiques de VBLuieur)^ ni que la famille soit quelque chose de plus simple et de moins général que la pratique et la reconnaissance d'un pouvoir, (propriétés politiques), ou d'une morale etd'une coutume quelconques. Partout où il y a société, dans la tribu ou le claîi sauvage, dans la horde même, comme dans la cité hellénique ou l'État moderne, les fonctions économiques s'accomplissent sous la protection d'un chef, directeur du travail aussi bien que de la guerre. Le pouvoir, et j'en dirai autant du droit et de la morale, n'est pas moins répandu ni plus compliqué originairement que le travail. Ce qui donne sa raison d'être à la classification comtiste des sciences, c'est que, dans cette stratification des* terrains scientifiques, chaque couche inférieure est une condition nécessaire de la constitution de la couche supérieure, sans nulle réciprocité ; par exemple, la physique n'a pu réellement se développer et se constituer qu'après un assez haut degré de développement des mathématiques, qui n'ont pas attendu, pour se former, la formation de la physique. Mais, dans un groupe social, tous les éléments analysés — si incom-

plètement — par M. de Greef, coexistent au lieu de se succéder, et se conditionnent mutuellement. Tous les phénomènes d'ordre économique ou politique, moral ou juridique, esthétique ou intellectuel, .naissent ensemble et se développent presque parallèlement, les progrès de l'un aidant aux progrès des autres, ou vice-vei^sa^ et tantôt Tun, tantôt Tautre, prenant le pas sur ses voisins. Pour que Tidéede M. de Greef fût exacte, il faudrait qu'il pût nous montrer des sociétés où tout serait exclusivement économique, sans nul lien de famille, nul rapport d'obéissance ou de commandement, sans nulle ombre de moralité ou de coutume; d'autres où tout fût économique et génésiqiie^ mais sans rien de gouvernemental ni àe coiiiiemie?^ etc. Mais cela lui est impossible.

Dira-t-il qu'il n'est pas permis de quaiifier politique le gouvernement du chef de clan ou du patriarche hébreu? Mais pourquoi ? Il n'y a pas moins loin de l'industrie rudimentaire d'une peuplade nègre aux usines et aux manufactures de Londres ou de Manchester qu'il n'y a loin de l'autorité d'un cacique à celle d'un de nos grands hommes d'État ; et les grattoirs de silex ou les peaux de bête de nos aïeux troglodytiques ne diffèrent pas moins de notre outillage ou des produits exposés aux vitrines, de nos grands magasins que le bâton de commandement d'un chef ayant vécu à l'âge delà pierre éclatée ne diffère de la main de justice d'un Louis XIV ou de l'épée d'un Napoléon. Si le pouvoir a été se compliquant etse spécialisant, est-ce que chacune des industries primitives, alimenlalion, poterie, couture, etc., n'a pas progressé de même en spécialité et en complexité? Et ne peut-on> pas dire presque la même chose — sinon de la famille, qui, elle, a été se simplifiant au contraire et s'uniforluisant dans les temps modernes — du moins de l'art,.

iÔ6 LE TRANSFORMISME SOCIAL

<le la morale et du droit qui, tout eu se g'énéralisant, ont été se compliquant au cours de la civilisation?

D'ailleurs, le principe de M. de Greef peut être faciie- «lent jugé par unç conséquence à laquelle il le conduit, logiquement et contre laquelle a protesté avec raison un autre sociologue socialiste, M. Loria, qui cependant partage sa prédilection pour le « facteur économique » de rhistoire. La voici, exposée déjà dans sa brochure sur les Lois sociologiques : « Si, dît-il, notre classification hiérarchique des phénomènes sociaux est exacte, ia loi sociologique primordiale sera la plus simple et la plus générale de toutes celles qui se rapportent à la iclasse également la plus simple et la plus générale, c'est-à-dire Téconomique, et, dans celte classe, à la division primaire, la circulation. Dès à présent il n'est pas téméraire d'affirmer, en se fondant sur les inductions et -les expériences acquises, que la structure et le fonctionnement de toutes les sociétés sont déterminés en général par la structure et le fonctionnement économiques et, en premier lieu, par les lois de leur circulation économique », c'est-à-dire de leur circulation monétaire, La même idée est reproduite avec amplification dans le nouvel ouvrage de Tauleur, où il la rattache à la fois au principe ci-dessus et à la notion de l'organisme social : « La fonction circulatoire étant la fonction économique la plus générale et la plus simple, Y objectif principal de la politique scientifique doit être d'introduire ses ageats modificateurs dans la circulation générale et notamment dans un de ses organes principaux, la monnaie, qui, comme la circulation du sang, entretient la vie de tout l'organisme... » D'où il suit que, parmi toutes les questions qui agitent notre temps, il n'en est pas de plus grave^ de plus troublante, de plus palpitante d'intérêt,

LE TRANSFORMISME SOaAL 107

'^tfô le débat des monométallistes, par exemple, et des kimétallistes.

Je pourrais m'arrêter là ; car, la classificatioQ hiérar-

<îhiqae des sept propriétés du corps social étant le fon-

àmml de tout Tédifice doctrinal de M. de Greef, si

. celte base disparaît, tout croule. Mais il est bon de noter

i«elques autres lois qu*il déduit de son point de vue

fondamental. Quand il légifère, il a Texcellente habitude

-de légiférer franchement et de numéroter ses lois

•<îomme les articles d'un code. Il y a ainsi des séries de

fon^oles p. 312, 364 et ailleurs. Rien de plus louable

"îœ celte pratique- où se montre la vigueur d'un esprit

"Consciencieux qui ne cherche à dissimuler aux autres ni

^ lui-même aucun pli de sa pensée. Le malheur est

^" en pressant ces formules, d'apparence parfois spé-

■^^^Use, on n^en extrait trop souvent que des vérités peu

^^ondes ou des erreurs. Je comprends très bien la loi

^P- 312): les phénomènes et les fonctions immédiate-

^^^t antécédents agissent le plus immédiatement et le

^ ^ directement sur les phénomènes et les fonctions

*^édiatement séquents », et il est vraiment difficile de

'TVb pas admettre cela. Mais la loi 5** de la même série est

beaucoup moins évidente : « Ce sont les phénomènes

les plus homogènes de la même classe qui s'associent le

plus facilement ». C'est oublier que les semblables sont

souvent les contraires, les concurrents. Il est vrai que —

d'après mon point de vue particulier — les similitudes

•d'origine imitative tissent, même entre concurrents, des

rapports sociaux qui deviennent à la longue des liens

sociaux. Mais peut-être valait-il la peine d'expliquer

cela. Il eût convenu pareillement de ne pas formuler

:sans réserves expresses, la loi 10* : « les phénomènes et

4es fonctions les plus élevés étant aussi, dans chaque

classe et dans Tensemble des classes, les plus ment apparus, sont les plus superficiels, les plus bles, les moins stables ». De toutes nos insli françaises, Tune des plus récentes est le suffrage i sel ; essayez donc d*y porter atteinte. On suppr bien plus aisément, à coup sûr, Torganisalion de gistrature et celle du clergé, qui, à certains égar tent du moyen âge. La proposition énoncée ne\ vraie que dans une certaine mesure assez vague ; lors tout ce que Fauteur développe plus loin sur 1 tion régressive des sociétés, qui serait précii rinverse de leur évolution progressive, ne saura accepté que sous bénéfice d'inventaire.

Au moins faut-il rendre justice au distingué pi seurde Bruxelles qu'il ne recule devant aucun prob.ome, si ardu ou si terrible qu'il soit. Il en est un, non des moins redoutables, que le sujet de son livre implique nécessairement et qu'il traite avec toute Tampleur voulue : quel est le mètre du Progi^ès? Car, si nous sommes en mesure d'affirmer qu'un État est en progrès sur un^ autre État, qu'un être est supérieur à un autre être, c^est évidemment que nous possédons une pierre de touche pour constater cette supériorité et même, jusqu'à un certain poini, pour la mesurer. Quelle est-elle? C'est lehic des théories sur le Progrès. — Avant de répondre^ M. do G. réfute quelques-unes des réponses proposées (non toutes, non les plus solides à notre avis) et il na pas de peine à montrer que le degré de civilisation ne^ se mesure ni à la densité ni au taux de progression de la population, ni à sa richesse, ni, etc. Mais, quand il? répond à son tour, il me paraît être beaucoup moins-

concluant: « Ce n'est, dit-il, que parleurs institutions, et surtout par l'ensemble de leurs institutions, c'est-àdire par leur organisation intégrale^ que nous pouvons avec précision mesurer le degré de civilisation, le progrès et le regrès des sociétés ». Appliquons. Voilà deux civilisations, celle de l'Empire romain sous Trajan et «elle du moyen âge européen sous saint Louis : d'après Comle^^le passage de la première à la seconde a été un grand progrès ; d'après M. de Greef, une profonde régression. Qui des deux a raisort ? Est-ce que le mètre indiqué va permettre do trancher ce conflit? Nullement. Les organisations comparées sont hétérogènes, et Ton ne saurait dire, surtout si on les compare intégralement €t non partiellement, que l'une d'elles a été, dans son ensemble, inférieure ou supérieure à l'autre. La plus élevée en moralité, c'est celle du xiii* siècle ; en sécurité, en bien-être, c'est celle du m* siècle. Tel ou tel de leurs organes, si organe il y a, \ organe de la poésie latine, par exemple, ou du savoir mathématique, peut être dit, dans la première, supérieur ou inférieur à Torgane correspondant de la seconde, mais la comparaison des deux organisations intégrales, je le répète, ne peut conduire légitimement à aucune conclusion de ce genre. Si l'explication de la société par la vie, du jour par lanuit, est surtout illusoire, c'est surtout quand on prétend demander à la biologie le critère du Progrès social. Les naturalistes sont si peu en mesure de fournir aux sociologues un bon critère pareil qu'eux-mêmes en sont dépourvus pour leur propre usage, et que, entre deux espèces vivantes hétérogènes, l'une et l'autre bien adaptées à leurs genres de vie différents, entre une orchidée, par exemple, et une labiée, voire même entre un champignon et une composée, il leur est interdit, au fond, de

did

LE TRANSFORMISME SOQAL

porter un jugement de supériorité ou d'infériorité organique. On peut affirmer que, s'il n'existait, en fait d'êtres vivants (autres que l'homme) que des plantes, ridée de juger un monocotylédone supérieur à un acotylédone, ou un dicotylédone à un monocotylédone^ dans le cas où il s'agirait d'espèces pareillement parfaites chacune dans son domaine à part, ne viendrait à; aucun biologiste. Les botanistes n'ont songé à cetter idée, encore bien faiblement, qu'à Tinstar des zoologis^ tes qui, préjugeant l'hotnme supérieur à tous les autres animaux, même organiquement, ont commencé par ranger les espèces animales sur une échelle d'honneur graduée d'après leur conformité plus ou moins grande avec l'organisation humaine, puis, cherchant à pallier leur parti pris anthropocentrique^ ont cru plus scienti-i fique de trouver dans le développement plus ou moins compliqué du système nerveux, et enfin, plus généralement, dans le degré de division du travail organique j le mètre du degré d'organisation, mètre superficiel à la vérité, fil conducteur sujet à se briser souvent dans la main, mais commode et applicable aux végétaux euxmêmes. Ce n'est pas un fil, à vrai dire, c'est plutôt un& certain nombre de bouts de fil, impossibles à nouer bout à bout, que ce principe (emprunté, nous le savons, aux économistes, aux sociologues d'avant l'heure, par lesnaturalistes) met à la disposition du chercheur. Et il rend de la sorte, à raison de son origine sociale, de réels services, mais limités à un groupe étroit d'organismes nettement apparentés, ou encore mieux d'organes dérivésles uns des autres. Tant qu'il s'agit d'un même travail à remplir, d'une fin ou d'une fonction déterminée, telle^ que marcher, voler, digérer, voir, entendre, le plus ou moins de perfectionnement organique peut fort bien s^

LE TRA^SPORMISME SOCIAL iil

surer au p]iis ou moins de division de la tâche eol^ ive, qnoique ce qui importe encore plus, ce soit le s ou moins de coordination des fragments de l'œuvre aie ainsi divisée. Mais, quand il y a substitution d'un vail à un autre, et non d'uii procédé à un autre pour remplir le même travail, en quoi le principe de la dision du travail, même joint à celui de la coordination a travail, pourra-t-il servir à juger du degré hiérarchique des divers travaux ?

C'est cependant à cette conception confuse et insuffisante, fragmentaire et superficielle, du Progrès organique, que les naturalistes sont condamnés : pourquoi ? Parce que le dedans des êtres vivants leur échappe ; il se passe là, dans Tintimité des cellules, des choses soustraites à tous les regards, dont nous ne pouvons nous faire I nulle idée, et dont les signes extérieurs seuls, pareils aux

! hiéroglyphes de Palenqué indéchiffrés et indéchiflfrables,

se présentent à nos yeux. Disséquer ces lettres, analyser leurs éléments, les classer d'après leur degré de complieation apparente, c'est tout ce qu'il est possible de faire à qui ne saurait les lire. La vie est un livre qu'on déchiffre ainsi, mais qu'on ne lit point. Eh bien, c'est aux déchiCFreursde ce texte impénétrable que le sociologue biologiste va s'adresser pour avoir la traduction de ce livre lumineux, la société, dont-il est lui-même une lettre vivante ! Et M. de Greef vous dira que le progrès social « est en raison directe de la masse sociale, de la différenciation de cette masse et de la coordination des parties dififérenciées », ce qui est du Spencer tout pur et ce qui, déjà, dans Spencer, passait pour une généralisationun peu élastique (1). Je dirai du travail social ce que je

(i) Ce n'est point, je le reconnais, aux naturalistesjque M. de Gieet*^ a emprunté la formule suivanle : « La durée de la vie des sociétés

viens de dire du travail organique. Je vois bien qu'en se divisant — et en se coordonnant — de mieux en mieux il se perfectionne, mais je vois aussi que toutes lessocié- •tés ne fontpas le même travail, j'aperçois même — chose nue les naturalistes ne peuvent soupçonner dans leur domaine à eux — que souvent, sous les apparences d'un même labeur, elles travaillent à atteindre des fins toutes différentes, et que cet idéal caractéristique, où se suspend le tissu plus ou moins compliqué de leurs activités, lui donne seul son prix et son rang véritables. Toutes celles qui broient des grains, qui gâchent du mortier, qui cousent et filent, ne sont pas comparables, même en -cela, si, en fabriquant leur pain, leurs édifices ou leurs habits, les unes songent à la guerre et à la gloire, les autres au commerce età la richesse, les-autres au salut des chrétiens et àla vision éternelle de Dieu, les autres au plaisir et à l'amour. Sous des dehors tout semblables, parfois, une civilisation voluptueuse et une civilisation ambitieuse n'en diffèrent pas moins essentiellement, et €*est d'après l'élévation de leur idéal non d'après la division ou la cohésion de leur travail en vue de cet idéal, qu'il est permis de les classer.

Or, sur quoi se fonder pour décider qu'un idéal est plus élevé qu'un autre ? Car c'est là, au fond, toute la question du Progrès. Evidemment, le principe de M. de Greef est inapplicable ici 7 c'est dire qu'il n'est pas la solution duproblème posé parTauteur. — Si j'osais, j'aurais peut-être la présomption de hasarder ma solution à moi qui consiste à remarquer qu'en tout idéal, comme

est en liaison directe de leur organisation » ; mais elle n'en est pas plus vraie pour cela. A ce compte, de tous les organismes sociaux le plus élevé serait TËmpire chinois. J'aime beaucoup la Chine, mais pas à ce point.

LE TRANSFORBIISME SOCIAL 113

•enlouleidée ou en tout autre état de l'âme, il y a un côté qualitatif, unique en soi et incomparable, et un côté quantitatif, mesurable comme tel, qui le rend comparable à un idéal différent quelconque. J'ai tâché de montrer ailleurs que celte quantité de Tâme est double, croyance et désir^ Tun et l'autre passant par des variations continues de hausse et de baisse en deux sens positifs ou négatifs opposés, et tantôt s'éparpillant sur une multitude <l'objels, tantôt se concentrant sur un petit nombre ou ^ur un seul, sans jamais changer de nature. Si Ton admet cela, on sera bien près de m'accorder qu'un type social, un idéal de société, est d'autant plus parfait qu'il harmonise ou est susceptible d'harmoniser mieux et plus intimement un plus grand nombre de croyances et de <lésirs divers, de lelle sorte queles consonances d'opinions -et d'intérêts l'emportent davantage sur les dissonances. On ne verra donc aucune difficulté à conclure de là que l'idéal patriarcal, par lequel est assurée entre les membres d'une même famille, à la condition qu'ils soient «très pauvres d'idées et de vœux, la paix sociale^ si justement chère à Le Play, mais par suite duquel sont provoquées les inimitiés de famille à famille et les guerres ■qui s'ensuivent, est inférieur à l'idéal civique d'Athènes ou de Sparte, qui implique la fusion des familles en un -culte et un intérêt communs, et comporte une plus grande variété d'idées et de tendances en jeu. On ajoutera que, pour des raisons analogues, l'idéal de la cité, source de discordes continuelles entre les cités de la Grèce et aussi bien de l'Italie du moyen âge, est inférieur k l'idéal de l'Empire romain, pacificateur et civilisateur du monde ; et que celui-ci à son tour, ayant énervé les âmes pour les pacifier, ayant fondé entre les innombrables cultes et les innombrables droits juxtaposés

LE TRANSFORMISME SOQAL

sur le sol impérial une harmonie beaucoup plus négative que positive, beaucoup plus extérieure qu'intime, beaucoup moins intense qu'étendue, doit être réputé inférieur àTidéal chrétien qui, s'il eût été pleinement réalisé^ comme il a failli l'être un moment, eût procuré à une chrétienté plus vaste encore que la romanité des Césars le bienfait d'une communion des esprits et des cœurs aussi vigoureuse et aussi large que profonde. Est-il permis enfin, en dépit des périls de l'heure présente, et malgré la surexcitation des patriolismes rivaux ou des convoitisies haineuses, de pressentir le terme où semble tendre cette évolution de types sociaux, d'harmonies idéales, c'est-à-dire un idéal de vérité démontrée pour tous et de justice reconnue par tous qui ferait pour la première fois de Thumanité tout entière une seule et vraie société ? — Quoi qu'il en soit, je tiens à faire observer que, si l'on veut vraiment liquider cette embarrassante question du progrès, il faut nécessairement faire des distinctions que M. de Greef n'a pas faites : d'abord, commeje l'ai dit au début de cet article, celle du progrès imitatif Qi du progrès inventif \ puis, nous venons de le voir, celle de l'accord des croyances et de l'accord des, désirs ; ensuite celle de leur accord positif ou négatif, positif par confirmation ou aide mutuelle, négatif par simple juxtaposition sans contradiction ni contrariété ; enfin celle de l'intensité et de l'étendue de Taccord, du plus ou moins de stabilité de l'équilibre et du plus ou moins grand nombre d'éléments équilibrés. Il y a ici, en effet, à résoudre à la fois ce que les mathématiciens appellent un problème de maximum et un 'problème d'équilibre. Après quoi, cela fait, on fera bien de ne pas oublier qu'on a dû, pour avoir le droit de juger ainsi un type social supérieur ou inférieur à

un autre, regarder l'un et l'autre à renvers,par leur côté . le moins essentiel, peut-être, et méconnaître ou affecter de ne pas voir tout leur pittoresque spécial, toute leur singularité caractéristique. Et on se dira que, par suite, cette oratoire question du Progrès n'est pas aussi capitale, en somme, qu'on a l'air de le penser.

Disons un mot des prétendues lois de régression. Naturellement, c'est en biologie aussi qu'on va les chercher. L'inconvénient, c'est que, en réalité, on n'a jamais observé de véritable rétrogradation, c'est-à-dire de progression en sens inverse, dans le monde vivant. « Une espèce disparue ne se remontré jamais, dit un naturaliste belge, M. Lemeere, et un caractère perdu par un organisme ne se reproduit plus, même s'il lui redevient de nouveau favorable. » M. de Greef ne saurait, on le pense bien, être de cet avis. Pour lui « la dissolution suit précisément l'ordre inverse de l'évolution » (1), ce qui n'est vrai que d'une vérité partielle, par exemple en ce qui concerne la dissolution de la mémoire, comme Ta si bien montré M. Ribot. Et encore a-t-il été ïait jadis à ce dernier sur ce point (dans la Heviie scientifique si j'ai bonne mémoire) de très fortes et fines objections qui défendent d'accepter sa loi sans de graves restrictions. Mais, appliquée aux sociétés, lamême loi souffre bien plus d'exceptions encore : est- il vrai, comme l'affirme M. de G., qu' « elle soit confirmée par la régression des institutions religieuses », et que, « ce qui subsiste le plus longtemps en elles, c'est ce par quoi elles ont commencé, les rites, les sacrifices, les cérémonies ? » Nullement. Est-ce que le christianisme, par hasard, a commencé par une grand messe chantée

(1) II dit aussi que I» régression « s'opère suivant la ligne de la moindre résistance ». Encore du Spencer.

OÙ se rendentdes demi-croyants et des sceptiques, et par toutuQ rituel compliqué, observé sans beaucoup de foi ? Il a commencé, comme toute religion, par une grande explosion de foi et d'amour, qui, s'exprimant d'abord, comme elle a pu, parles rites persistants d'une religion antérieure, même hostile, s'est fait peu à peu son culte, ses rites à soi, comme une forte pensée à la longue se fait son style. La vérité est qu'il y a, quels que soient les rites, progrès religieux, tant que la foi va grandissant et se généralisant ainsi que l'enthousiasme spécial qui raccompagne ; et il y a r^^rè.^ religieux, quand, malgré la persistance ou même le perfectionnement des formes du culte, la foi et l'enthousiasme vont déclinant et se resserrant. Malheureusement, préoccupé avant tout des formes, ici comme partout, notre auteur a prétendu définir la régression^ aussi bien que la progression, sans avoir égard à ce qui en fait le fond, c'est-à-dire aux accroissements ou aux diminutions de la masse de foi et de désir contenue dans les formes. Il verra donc une régression dans toute évolution inverse de celle qil'il aura d'abord considérée — arbitrairement — comme progressive. Par exemple, étant donné que le passage « de la religion à la scolastique et de la scolastique àla philosophie » et de celle-ci aux sciences, dans les temf^s modernes, a été un progrès, il considère comme un regrès (antérieur, cette fois-ci, au progrès correspondant, ce qui est étrange), le passage accompli dans les premiers siècles de notre ère, de la philosophie antique à la scolastique byzantine et de la scolastique byzantine à la religion du moyen âge. Je passe sur le caractère artificiel de ces symétries.

En revanche, on doit à Fauteur de justes éloges pour avoir combattu avec une grande force la dootrine banale

des ricorsiy la notion circulaire ou spirale du progrès. Il ne veut pas, avec raison, que l'on considère comme un progrès « le retour apparent aux formes primitives », retour qui, s'il était réel, serait, d'après lui, une vraie régression, comme par exemple, dit- il, le felourau collectivisme. primitif, lequel n*a rien d'analogue au collectivisme futur — un vrai progrès celui-là ! — On a cependant fait remarquer que nos sociétés, en se civilisant à outrance, aboutissent à des institutions, telles que la législation directe, le référendum^ l'armement universel, qui leur sont communes avec les peuplades les plus primitives. Mais non, dit l'auteur, ce sont là des progrès, ce retour aux formes antiques n'est donc qu'apparent. De quel droit, cependant, le caractère régressif de ces retours est-il nié ici, tandis que, plus haut, celui de retours tout pareils était affirmé, concernant, il est vrai, les religions ?

A noter un passage où se peint bien la ténacité systématique de M. de Greef. Les sociétés diflèrent des organismes, notamment en ceci, que les descendants de ces grands corps sociaux, c'est-à-dire leurs colonies, ne recommencent pas ah ovo^ comme le font les enfants, la série des phases traversées par la société-mère avant la colonisation. Et le savant professeur ne l'ignore pas, car il écrit dans une page d'ailleurs très instructive: « A Sparte, à Athènes, à Rome, nous voyons les mêmes révolutions politiques et sociales : patriarcat, monarchie, aristocratie, démocratie, s'opérer, simultanément en Grèce et en Italie, avec les mêmes péripéties ; à la suite de ces révolutions, des exodes se font, des colonies se fondent ; jamais ces colonies ne rétrogradent jusqu'à la forme primitive ; bien au contraire, elles adoptent d'emblée la forme la plus avancée de la mère-patrie. Aussi,

Syracuse, colonie de Coçinthe, ne connut pas la royauté ; il en fut de même à Miiet et à Samos... », etc. C'est comme si un enfant, en naissant, se mettait à marcher comme son père. Rien de plus propre, n'est-ce pas? à faire sentir la différence profonde qu'il y a entre l'être vivant et le groupe social. Eh bien, M. de Greef y voit une application de la loi naturelle de la récapitulation abrégée de la phylogenèse par l'ontogenèse. Abrégée, oui, mais tellement que rien n'en reste. Il y avait longtemps, du reste, qu'on n'avait ouï parler de cette fameuse loi.

Un mot encore, qui a trait (le lecteur me le pardonnera) à Tune de mes idées fixes. Comme tous les sociologues naturalistes, M. de Greef confond sans cesse dans la notion équivoquç à' hérédité cq qui appartient en propre à celle-ci et ce qui appartient à l'imitation. Par exemple (p. 175), il parle « du rôle de l'hérédité dans les faits sociaux » et ce rôle^ le voici : « l'hérédité transmet, régularise et facilite l'accumulation des trésors capitalisés par les sociétés antérieures, de telle sorte que, Téducation de chaque génération pouvant être abrégée, le reste peut servir à la formation de nouveaux capitaux». Certes, le D*" Weissman bondirait à la lecture d'une telle phrase, d'où, si on la prenait au pied de la lettre, il résulterait que ce ne sont pas seulement les caractères acquis durant la vie, chose même contestée, qui sont transmissibles avec le sang, mais encore les idées, les découvertes, les inventions, telles que celles des moulins à eau, de l'imprimerie et de la machine à vapeur. La vérité est — et M. de Greef le sait aussi bien que moi, mais alors pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom ? — la„ vérité est que ce n'est pas d'une dévolution héréditaire au sens

physiologique du mot, ni même au sens juridique, qu'il ^^git ici, mais bien d'une transmission oral^oii scripturale de génération en génération. Or, plus loin, on lit encore (p. 416) : l'hérédité transmet et fixe la croissance et la différenciation (sociales) ; l'imitation n'en est qu'un ^gent auxiliaire. » Et l'auteur ne daigne pas voir que ce ?u*il appelle hérédité, ici comme plus haut, c'est précisément une branche importante, la plus importante, de ^'imitation, la branche coiitumière et traditionnelle Il est temps de finir ; en commençant cette critique, je Pensais la faire très courte ; mais l'intérêt des questions soulevées à chaque page par le livre que je viens d'étudier m'a entraîné irrésistiblement. Ilya aussi un charme sérieux attaché à la sincérité d'un esprit logique et 'oft, et dévoué à sa cause; ce charme austère, il est impossible de ne pas le ressentir en lisant M. de Greef.

Esl-ce que laut n'a pas été dit pour ou contre la thèse- Aq y Organisme social^ et est-ce que l'arrêt de Topinion ,qui Ta frappée est encore susceptible d'appel ? On dirait^ à lire les deux premiers volumes parus de la bibliothëq^ue sociologique récemment fondée par M. René Worms, et , à lire aussi son intéressante iîetwe de sociologie, que celte idée si bien morte, croyait-on, a des velléités derésurrection sinon des chances de nouveau succès. Je n'en crois rien, et, à mon avis, ce n'est là que la dernière flammèche d'une lampe qui s'éleinl. On s'est généralement étonné de voir un esprit aussi avisé, aussi aiguisé que M. Worms, adopter pour sa thèse de doctorat cette notion unanimement discréditée. Peut-être, et c'est là ma seule explication, a-t-il voulu rendre à la sociologie ce service entre bien d'autres, de pousser à bout cette vieillemétaphore qui date des Grecs, à tel point que la science sociale en soit débarrassée définitivement. Le fait est qu'avec lui l'hypothèse se présente dégagée de toute ombre propice aux subterfuges et aux échappatoires, de tout vague favorable aux atnbiguïtés. M. Paul Janet lui

(4) Publié dans la Revue philosophique, juin 1896. La Pathologie sociale, par Paul de Lilienfeld, avec une préface par René Worms- (Giard etBrière, 1896, Bibliothèque sociologique internationale). Organisme et Société, par René Worms (Giard et Brière, 1896, Bibliothèque sociologique internationale).

L'IDÉE DE L'ORGANISME SOCIAi: 12t

a fort jaslernent adressé le complimeot de parler une langue claire, lucide, logique, où tout est saisissable au premier coup d'œil, et où nulle difficulté n'est éludée. Ce n'est pas un mince mérite. Comparez-le à M. de Lilienfeld, par exemple. Cet écrivain bien connu a été Tua des premiers lanceurs de Tidée en question, même avant M. Schœffle, après Spencer toutefois, qui, à la ditTérence de ses continuateurs et de ses disciples, paraît être revenu de son engouement pour elle. La Pathologie sociale! Ce titre promet beaucoup, certes, et vous vousattendez sans doute à voir les progrès de la médecine — ou de la chirurgie — contemporaine, jeter desflcts de lumière sur les maux sociaux dont nous souffrons, sur nos. congestions ou nos anémies financières, nos influenzas socialistes, nos typhus militaristes, ^notre collection variée d'épidémiques névroses. C'est ici que M. Worms aurait débridé sa verve érudite et médicalement baptisé^ étiqueté, classifié, toutes nos maladies collectives. Ce qui me fâche dans le livre du savant russe, c'est le caractère indéterminé et flottant de ses comparaisons biologiques : il nous dit bien quelque part que « la société musulmane est atteinte de diathèse religieuse », que la. population des grandes villes est hystérique à certains moments,, que certains peuples, oublieux de leur histoire, sont atteints d'amnésie, etc. Et ce sont là:, je l'avouerai, des locutions qui ne sont pas des plus instructives ; encore sont-elles trop rares, et le plus souvent il se complaît dans une indétermination décevante. Il dira, car exemple, que « la propriété immobilière est sujette à un état pathologique » qui consiste dans « Tendettement des biens-fonds ». Mais à quelle maladie spéciale correspond cette plaie hypothécaire de certains pays ? Il ne nous le dit pas. J'aurais aimé plus de détails à cfr

sujet, et, en particulier, au sujet des « bacilles sociaux » qu'il lui eût été cependant bien facile de désigner s'il eût pris la peine de reconnaître qu'une idée nouvelle, apportée et inoculée par un homme nouveau, publiciste, apôtre, tribun, quand elle est en contradiction avec les propositions fondamentales d'un ordre social, est le plus terrible des microbes, le plus contagieux, le plus combattu aussi, jusqu'au jour où, ayant accompli son œuvre, il est salué germe du salut, panacée, évangile. C'est, en effet, la caractéristique des bacilles propres aux maladies sociales, ainsi qu'à ces maladies elles-mêmes, que les poisons, quand ils sont mortels, deviennent remèdes, et que ces maladies, quand elles sont mortelles aussi, deviennent palingénésies et transfig\irations. Et cela seul, déjà, nous révèle (juelques différences, qui ne sont pas minimes, entre l'être vivant et le corps social.

Ily enad'autres,etilserait long d'en épuiser l'énumération. Un économiste distingué, M. St-Marc, en relevaitune d'importance ôan^: Revue d'économiepolitique de M.Gide. Il n'est pas d'homme qui ne fasse partie de plusieurs sociétés àlafois,je ne dis point seulement de plusieurs associations commerciales, politiques ou autres, et je n'ajouterai pas, av^c cet auteur, que la société nationale ne diffère d'une société financière ou professionnelle qu'en degré non en nature. Je sais bien qu'on n'a qu'une nationalité k la fois et que, dans la formation du lien national, il entre, même là où les races sont le plus mélangées, un entrelacement de causes à la fois héréditaires et imitatives, vitales et sociales, qui concourent à sceller d'un sentiment spécial toules les âmes ainsi colligées. Mais je sais aussi que le lien national n'est pas le seul lien social ; que la communauté du sol, ]ai patrie, la. communauté de

'domination, VEtat ; la communauté de foi, V Eglise, sont des sociétés tout aussi fortes que la nation^ beaucoup plus fortes même dans certains cas. Si donc, toute la société est un organisme, TEglise catholique, je suppose, est un organisme aussi bien que TEtat austro-hongrois, aussi bien que la nation allemande, et la Compagnie de Jésus aussi bien que TEtat belge. Un Autrichien, par suite, allemand de nationalité, catholique de religion, fait partie intégrante de trois organismes à la fois. Et je prie qu'on me montre le pendant de cette singularité dans le monde vivant.

Autres petites différences. Impossible de préciser tant soit peu le moment où un « organisme social » naît ou -meurt. Je conjure les historiens de me dire à 10 ans près, à 50 ans près, à un siècle près, quand est née la nation française actuelle. Chacun d'eux émettra bien sa date, peut-être, mais avec des écarts plus que séculaires. Ils ne s'accorderont pas même si je leur demande, à deux siècles près, de dater la mort de la nationalité athénienne antique, ou à 1.000 ans près, celle de Tanlique nationalité égyptienne qui, d'après des égyptologues, peut être regardée comme vivant toujours. 11 y a donc des « organismes » dont on ne saura jamais s'ils sont morts ou vivants, et dont la naissance ni le trépas ne sont susceptibles d'aucune constatation légale, je veux dire historique ! A Tinverse, on voit des sociétés, et non des moins prospères, naître un beau jour ex abrupto^ par génération spontanée : villes américaines, colonies -africaines, océaniennes, australiennes, confluent d'immigrants de toute race et de toute nationalité, sans foyers^ sans traditions, qui, sous Tempire d'une avidité ou d'une -ambition commune, s'agrègent en petit Etat à Timage combinée de leurs patries diverses.

Ces singuliers organismes sociaux ont encore un privi^ lègeloutà faitproprerils ii'ontpas besoin de senourrii^ils peuvent s'en passer pour vivre et même pour croître. Entendons-nous bien. Les individus, qui sont les cellules de l'organisme social d'après M. Worms, mangent, s'alimentent, mais en tant qu'êtres vivants, non on tant qu'êtres sociaux ; leur nutrition esl individuelle, non collective. Il y a nutrition collective, dans le cas d'une immigration par exemple, d'une naturalisation abondante d'étrangers. Nourriture dangereuse ! Les nations les plus fortes, les plus vigoureuses, sont celles qui s'abstiennent le plus rigoureusement de cette alimentation exotique. Le jeûne absolu, pour elles, est la meilleure hygiène. Il en est autrement, peut-êti^e, pour les sociétés industrielles, commerciales ou autres, qui ont besoin de se recruter par des afflux incessants d'individus, d'immigrants à l'intérieur ; pour les sociétés religieuses, non au même degré, car elles s'entretiennent par voie héréditaire de père en fils, comme les nations. Il est remarquable que les sociétés les plus vraies, les nations et les religions, sont précisément celles où l'analogue des fonctions de nutrition, si essentielles à tout organisme, est le plus difficile à découvrir-^ J'allais oublier M.Gumplowicz qui,j'en conviens volontiers, est un sociologue d'une rare et vigoureuse originalité. Suivant lui, toute la vie des peuples consiste à combattre leurs voisins pour les asservir et les absorber. S'il en était ainsi, la conquête et l'assimilation qui s'ensuit pourraient être assimilées sans trop d'efforts à la manducalion et à la digestion consécutive des aliments. Mais la vérité est que le terrible autrichien fait vraiment trop belle part à la guerre et à la férocité des convoitises dans les progrès de l'humanité. Les corps sociaux, ne le savons-nous pas ? peuvent fort bien se passer de man-

gerpour digérer, de conquérir pour grandir, comme le prouve le gigantesque exemple des Etats-Unis. Ils n'ont rien conquis, rien avalé, et voyez comme ils ont décuplé de taille en moins d'un siècle. La véritable digestion sociale, n'est-ce pas Tassimilalion de l'étranger, soit immigrant, soit demeuré chez lui, et aussi bien des enfants qui naissent chaque jour du mariage des nationaux et qui, non pas mangés, mais humés, et, pour ainsi parler, fespirés continuellement par la nation, s'assimilent à elle par l'éducation? Eh bien, cette digestion-là se fait d'autant mieux qu'elle est plus spontanée et plus pacifique, sans combat ni annexion d'aucune sorte, sans rien qui ressemble à la mâchoire d'un Carnivore engloutissant sa proie.

Or, digérer sans manger, c'est déjà une certaine étran- ' |

geté ; mais il en est une plus notable encore : se digérer réciproquement. La chose a lieu assez souvent quand plusieurs sociétés voisines, des nations européennes notamment, font rayonner leurs exemples les unes chez les |î;iî ■autres et, de la sorte, tendent à une mutuelle assimila- ■% tion, à une socialisation réciproque. Qu'on n'aille pas fi-^ invoquer à ce propos les cas de parasitisme mutuel, en- !jJh tre deux organismes qui s'entre-exploitent. Ih s'entr' utilisent^ mais ils ne s'entr' organisent pas, je veux dire qu'ils n'organisent pas ou ne tendent pas à organiser m -chacun Tautre sur son propre plan organique à lui. || { €'est là une curiosité réservée aux « organismes sociaux ». if i En somme, je lerépëte, la vraie nutrition sociale, si l'on ^j- 1 tient à conserver ce mot, c'est l'éducation des enfants, d^une part, et, d'autre part, le rayonnement imitalif chez les étrangers, immigrants ou non, beaucoup plus que i'!' 1 ■absorption conquérante, laquelle d^ailleurs ne parvient i |: * à assimiler et à nourrir que movennant les deux procédés ■ i

>rïiii

•Il

i26 L'IDÉE DE L'ORGANISME SOCIAL

indiqués (lesquels se résument, au fond, dans le second). El, dans ces conditions, on peut dire indifféremment nutrition ova respiration ou reproduction. On n'a que rembarras des métaphores.

Pareillement, on peut comparer à la circulation du sang, ou de la sève, ou de la lymphe, comme on voudra, la circulation des voyageurs et des marchandises sur lesroutes ou les canaux, et la comparaison ne sera pas plus juste dans un cas que dans Tautre. Arbitraire aussi bien, et purement verbale, la comparaison du réseau nerveux, avec le réseau télégraphique ou téléphonique. Dans l'organisme vivant, en effet, ce sont des tissus vivants, composés d'éléments vivants, fibres ou cellules^ qui constituent ces canaux et ces routes organiques où circulent les liquides de la vie, ces filets nerveux où s'opère Tinnervation télégraphique. Il faudrait donc, pour rendre le rapprochement exact, non seulement qu'il y eût des sociétés où les cellules sociales, individus alignés et soudés, servissent de moyens de transport et de communication (car, à la rigueur, cela peut se rencontrer vaguement dans des pays très barbares) mais encore que, au furet à mesure des progrès de la civilisation, ce caractère allât s'accentuant et se développant dans les sociétés comme il s'accentua et se développa dans les êtres vivants, à proportion de leur élévation vitale... Maison n'en finirait plus si l'on voulait tout dire, en fait d'objections qui se présentent.

Le reproche que je fais à la thèse de l'organisme social, c'est d'être le déguisement positiviste de l'esprit de chimère. Stérile en vérités — car elle ne nous découvre rien que co que nous savions déjà, et ce qu'elle prétend découvrir, ellene faitquenous le traduire en langage obscur — elle est remarquablement féconde en illusions, en vi-

sions chimériques, apocalyptiques parfois, el aussi en aveuglemenls systématiques. Elle nous force à fermer les yeux à la pleine lumière historique et à les écarquiller dans la pénombre historique et préhistorique où elle nous lance à la poursuite de fantastiques lois de l'histoire, sans lesquelles elle nous déclare que la sociologie ne saurait exister. Les sacrifier, ce serait la sacrifier. N'estil pas certain que, si le développement embryonnaire d'une plante ou d'un animal donné, n'était assujetti à aucune série imilinéaire, rigoureuse et irréversible, s'il dépendait des circonstances accidentelles ou du caprice individuel de cellules régnantes que Fovule d'un lapin devint lièvre ou chat, que le noyau d'un prunier devînt amandier ou chêne, ou n'importe quelle autre espèce tout à fait nouvelle et inédite ; n'est-il pas sûr et certain que, dans cetle hypothèse, notre conception de la biologie devrait être bouleversée de fond en comble? Ce n'est pas douteux. Il n'en est pas moins vrai que, si l'observation nous montrait des êtres vivants doués de cetle liberté de mélamorphoses, une science des phénomènes de la. vie sérail encore possible, mais ce ne serait plus notre biologie. Si nous voulons, par suite, conformera notre biologie la sociologie, il va de soi que nous devons, bon gré mal gré, torturer les faits historiques pour faire rentrer les transformations des religions, des langues, des gouvernements, des industries, des arts, des mœurs, dans des formules rigides d'évolution, sorte de voyages circulaires, et identiques pour tout le monde, imposés au cours de l'histoire.

Si manifestes et si profondes sont les différences entre les corps vivants et les corps sociaux qu'une grande difficulté est de comprendre comment leur assimilation a pu séduire tant d'esprits cminents, à commencer par

Spencer. Ne faut-il pas qu'il y ait dans cette erreur^ malgré tout, une « âme de vérité » ? Oui. D'abord, certaines analogies ne sont pas douteuses, comme en témoigne notre vocabulaire : les mots de colonies^ Aq parasitisme, de division du travail, le mot A^ organisation lui-même, expriment des notions qui ont plusieurs fois fait la navette entre le monde social et le monde vivant, ou plutôt — comme le remarquait finement M. Gaston Richard — qui, nées de la société, d'où elles ont émigré vers la vie, font retour, plus ou moins dénaturées, à leur terre d'origine. Encore aurais-jebien dés réserves à faire au sujet de la division du travail, qui tend, il est vrai, à croître sans cesse, avec la spécialisation des aptitudes^ au cours de l'évolution vitale, mais non toujours de l'évolution sociale, laquelle, parvenue à un certain degré, la machinofacturé faisant son entrée, aboutit plutôt à l'assimilation des travailleurs, d'autant plus socialisés qu'ils sont de moins en moins spécialisés et changent plus facilement de carrière (1). Mais, en second lieu, et avant tout, la conception de la société comme organisme répond au sentiment intense et profondément vrai de la réalité du tout social et de l'intime solidarité qui lie ses parties intégrantes. Seulement, elle y répond mal, car rien ne nous est plus énigmatique et indéchiffrable que le lien proprement vital des parties du corps vivant. En fait de lien réel^ nous ne connaissons que notre moi, lien psychologique indéniable de tant d'états de conscience fusionnés en lui, incompréhensiblement <lu reste. Tout ce qu'il y a de liens réels hyper-psychi-

(1) Qu'on lise, par exemple, sur ces tendances nouvelles des travailleurs industriels, soit en Amérique, soit en Angleterre, les travaux si -documentés de M. Paul des Rouziers (La Vie Américaine^ notamment).

ques ou hypo-psy chiques^ observés et constatés par nous, il nous faut, si nous voulons nous en faire une idée claire, les concevoir sur ce prototype, ou renoncer à les penser et nous borner à les affirmer^ à les affirmera^^/r^^. Il nous faut donc, résolument, ou abdiquer toute prétention à la connaissance extérieure, ou projeter au dehors notre moi pour en sortir et faire de la psychologie la science centrale, seule véritablement éclairante, seule rayonnant sa lumière sur toutes les autres sphères de la réalité qui nous la renvoient reflétée ou réfractée. Je me Irompe; il nous resterait à U rigueur un moyen, mais héroïque, d'échapper à ce dilemme : ce serait, en affirmant Tincon nu, d'utiliser notre ignorance même, je veux dire d'admettre en principe que l'essence et la substance de toute réalité, c'est d'être autre que toute autre, qu'elle ne naît que parce qu'elle est autre, qu'elle ne se réalise qu'en s'altérant, qu'Existence et Différence sont identiques, et que la Différence différenciée, le changement changeant^ c'est là au fond la formule de la vie universelle. Je me souviens m^être raccroché, jadis, désespérant, à cette branche métaphysique de salut. A l'épreuve, die m'a paru faible, malgré l'appui que lui prête l'inconlestable loi de la différenciation universellement applicable. En fait, l'affirmalion de Xautre^ c'est la négation du mêmey c^est-à-dire du connu ; l'unique contenu de l'idée de diff'érence, à'altéinté, c'est la faculté que nous avons de nier après avoir affirmé. La négation seule, suspendue dans le vide, détachée de toute affirmation correspondante, a beau se replier sur soi, elle n'est qu'un fantôme embrassant son ombre. — Donc, hors de la psychologie universalisée, point de salut pour la raison qui ambitionne de pénétrer ^intérieur des choses. Quant à la science, plus modeste, il lui suffit (science physique,

science biologique ou science sociale) de noter les simili-^ tudes extérieures des choses et de fondre ces similitudes en ces photographies composites qu'elle appelle des lois. Aussi, ai-je lu avec grand intérêt dans l'ouvrage de M. Worms ses explications relatives à îa réalité du moi social. C'est là l'écueil, ou l'un des écueils, de la thèse de l'org-anisme social. Si Ton veut que cet organisme, étant animé et automobile, soit du type animal plutôt que du type plante, il convient de lui découvrir un moi, et un moi distinct de ceux des individus dont il est composé, ce qui, je l'avoue, est ardu. M. Worms y parvientil? Non. Après une discussion vive et serrée, il est conduit à une conclusion que j'admets pleinement, mais qui est tout autre. La conscience sociale, dit-il, s'exprime et se réalise dans les grands esprits successifs « d'où partent les grandes impulsions qui détermineront l'action de tout un peuple. Ainsi, la conscience collective du peuple athénien s'est incarnée, à un certain moment, en Périclès ; celle du peuple français, en Napoléon ». Cela signifie que (comme je l'ai dit quelque part, l'équivalent de la conscience individuelle de la société, c'est la gloire; que le moi social c'est tout simplement la série des moi glorieux, tour à tour poètes, législateurs, guerriers, savants, hommes d'Etat, qui ont pris possession de l'attention et de l'admiration publiques. Mais, s'il en est ainsi, qu'avons-nous besoin d'aller chercher, en dehors delà réalité psychologique, qui nous apparaît comme sociologique par un retentissement d'un moi dans d'autres moi ou de ces moi les uns dans les autres, la véritable ré^Wi/^' sociale, la véritable matière sociale ^ cette pierre philosophale obstinément poursuivie, dans les voies les plus divergentes, par des penseurs tels que M. Durkeim et M. Hauriou(l)?

(1) Ce dernier, dans sa Science sociale traditionnelle -r

Je m'aperçois que nous nous sommes fort éloignés de \di. pathologie sociale. Revenons-y. L'idée de l'organisme social ne saurait être soumise à une épreuve plus décisive que celle qui lui est imposée par le sujet de cet ouvrage. Si une société est réellement un corps vivant, elle doit être quelquefois fnalade ; et, dans le cas d'une de ses maladies déclarées, il ne doit pas y avoir le moindre doute sur le point de savoir si elle est malade ou bien portante. Si grand que soit le champ du paradoxe, il ne s'est trouvé personne pour prétendre qu'un homme atteint d'une pneumonie infectieuse on d'une fièvre typhoïdese porte bien. Mais M. Durkheim a pu entreprendre de montrer — et, naturellement, il a eu des échos en Italie — que la criminalité fait partie de la santé sociale. Il n'est pas une de ces diathèses sociales dont parle M. de Lilienfeld, pas une de ces convulsions sociales, de ces hystéries urbaines, dont il nous entretient en termes assez vagues, qui n'ait été saluée par quelque historien célèbre et accréditée comme une ère de salut et de régénération. La Terreur même et la Saint-Barthélémy ont eu et ont encore leurs apologistes. Une nation sait-elle jamais au juste comment elle se porte? Pas plus qu'elle ne sait au juste, ou même par à peu près, Tâge qu'elle a, ou plutôt si elle a un âge quelconque. Sénile et décadente pour tel parti, juvénile et croissante pour tel autre. — Cependant je me hâte de convenir que la légitimité de ce relativisme des appréciations politiques a ses limites ; qu'en fait, lorsqu'il s'agit de nations mortes, étudiées historiquement, la distinction des périodes saines et des période»

livre extrêmement touifu d'idées et de nouveautés hardies — essaie une conception à la fois iiositive et théologique de la sociologie. Je ne puis qu'en recommander la lecture, sans avoir le temps d'en rendre compte.

morbides qu'elles ont traversées dans le passé — pour employer ce langage métaphorique — s'offre souvent d'elle-même au bon sens de la plupart des historiens, parce qu'ils ont en main une pierre de touche assurée, l'événement final. Mais^ pour les nations vivantes, le problème est, bien plus souvent encore, insoluble. Un peuple a conscience de ses maladies passées, non de ses maladies présentes, toutes réelles que celles-ci puissent é.tre. Voilà des organismes bien particuliers.

Gagne-l-on quelque chose, du moins, à l'emploi des mots pathologie^ hystérie, épilepsie^ thérapeutique^ à propos des maux sociaux et de leurs remèdes? Il est à remarquer que c'est seulement dans le domaine de la psychiatrie que la « pathologie sociale » découvre çà et là des noms de maladies plus ou moins propres à caractériser les affections dont elle s'occupe (1). Et cela ne doit pas nous étonner, puisque cette image agrandie de certaines maladies mentales ou maladies sociales vient confirmer notre notion psychologique de la sociologie. Par malheur, c'est par leur côté vital que ces maladies mentales sont et doivent être étudiées par Paliéniste ; et, sous cet aspect, elles sont extraordinairement obscures. Tout autrement claires et transparentes sont les maladies sociales auxquelles on les compare. Nous savons ce qui se passe dans une foule en délire, dans une population soulevée qui renverse un trône en trois jours, beaucoup mieux que M. Magnan ou M. Motet ne savent eux-mêmes

(1) Il ne peut môme y avoir, en fait de pathologie sociale, qu'une psychiatrie sociale, et je suis surpris que l'auteur ne Tait pas dit expressément, puisque, daprès lui, et en cela il a raison, « l'organisme social n'est composé que d'un système nerveux » autrement dit, des systèmes nerveux de ses membres. H ajoute: « ...ei d'une substance inter-cellulaire », ce qui signifie tout l'outillage humain. Singulier organisme, encore une fois.

ce qui passe dans le cerveau d'unconvulsionnaire. Et je ne parviens pas à apercevoir les lumières que nous apporte ici « la pathologie cellulaire de Virchovv ».

Mais je vois fort bien, en revanche, que ce point de vue biologique détourne Tesprit des observations les plus simples d'où pourrait jaillir une véritable clarté. «Grâce aux éclatantes découvertes faites de noi jours à l'aide du microscope, dit M. de LilienfeFd, la cellule a été reconnue comme l'élément anatomique primaire dont sont formés tous les organismes de la nature. La pathologie, en s'appuyant sur ces découvertes, est parvenue de son côté à prouver que les maladies des organismes ne représentent que les résultantes des anomalies de simples cellules dont sont formés les tissus et les organes malades». Grande découverte, en effet, pour la biologie ; mais, pour la sociologie, la découverte correspondante, qui consiste à dire que les maladies sociales sont les résullanles de désordres individuels (l'individu étant, d'après M. de L., la cellule sociale) n'a certes rien de bien neuf ni debien instructif; et, de nombreux siècles avant la théorie cellulaire et même la théorie microbienne, on se doutait que les états mobides d'une cité ou d'un Empire provenaient de mauvais germes d'idées répandus parmi les citoyens. Ce qu'il y aurait intérêt à observer ici, c'est la manière,nullement biologique,dont se propagent de cerveau à cerveau ces microbes idéaux, c'est la nature toute psychique et sociale de cette contagion ; car c'est seulement après en avoir précisé les procédés et formulé les lois, qu'on peut espérer de traiter efficacement, par des contrecontagions appropriées, les maux de la société, et se permettre de parler de « thérapeutique sociale ». Mais c'est ce que M. de Lilienfeld ne fait pas. Aussi, peut-on être d'avis qu'il se presse un peu de conseiller la mise en

pratique générale, obligatoire et scolaire, de ses théories. « Ce qui est de première urgence, dit-il en concluant, pour mettre fin à la déséquilibration des esprits dans la société moderne, c'est l'introduction des résultats acquis par la sociologie positive et la pathologie sociale dans renseignement des écoles autant moyennes que primaires^ simultanément avec les éléments des sciences naturelles » . L'avant-dernier chapitre, d'où j'extrais cette citation, a l'avantage de nous présenter son auteur sous un jour tout à fait inattendu après la lecture de ce qui précède. On est surpris d'apprendre que cette « sociologie positive » est théologique aussi bien et qu'elle se pique de n'être en contradiction avec aucun dogme catholique, de s'accorder parfaitement avec tous, de fournir le meilleur terrain de conciliation à la religion et à la science. A cet égard, ce livre pourrait être utilement rapproché de celui de M. Hauriou, qui paraît en même temps, et où se marque cette même tendance contemporaine aune sorte de syncrétisme religioso-scientifique tout nouveau. L'un et l'autre — mais celui de M. Hauriou surtout — sont fort curieux comme expression originale de ce penchant — que beaucoup de gens appellent maladif et rangeraient volontiers parmi les diathèses dont s'occupe la pathologie sociale. Je suis loin de partager ce sentiment d'ailleurs, car ce besoin n'est qu'une des formes de cette passion d'unité logique et systématique qui est l'âme du progrès humain. Mais j'estime que la fièvre scientifique des esprits et le travail religieux des âmes sont deux fermentations hétérogènes qui, pour aboutir, doivent s'opérer à part Tune de l'autre et attendre leur apaisement final pour entamer la lutte ou tenter la fusion de leurs produits séparés. En attendant, leur mélange est bizarre et stérile. « Ce qui est remarquable, dit M. de Lilienfeld,

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«'est que la théologie chrétienne conçoit l'association des croyants, l'Eglise, comme un organisme réel parfaitement ^ans le même sens que la sociologie positive pour la so- jp

ciété humaine en général. D'après le Nouveau Testament, |p|

l'Eglise c'est le corps du Sauveur qui fait son évolution dans l'espace et le temps, et qui, non seulement est sou- i jp ;

mis aux lois qui président au développement de la société humaine en général, mais qui en subit également les anomalies et les défectuosités... » Mais alors, la pathologie sociale, est-ce la pathologie du Christ? Et plus loin : « Quel est le lien qui, d'après le dogme chrétien, réunit les différents membres entre eux et le corps de l'Eglise ? Ce sont la parole et les sacrements. Or, la parple, ainsi que Timposition des mains dans l'ordination et la bénédiction, constituent des réflexes directs ; par contre, les sacrements font usage d'une partie de la substance intercellulaire (l'eau pour le baptême, le pain et le . vin pour l'eucharistie j l'huile pour la confirmation et l'extrême-onction) et impliquent des réûexes indirects. Et. ce qui est à noter surtout, c'est que l'Eglise conçoit l'action de ces réflexes dans un sens tout aussi réel que tj | ;j

la sociologie positive... » Je m'arrête, de peur d'offenser par beaucoup de citations de ce genre ce que je regarde ^omrae infinirpent respectable, le sentiment chrétien. Mais il m'a paru bon de signaler la persistance de ce théologisme larvé qui, depuis Auguste Comte, est au fond de tout « positivisme » et qui se fait jour à pré- i

sent par tant de signes à la fois. Et le fait est que l'idée ; i

^e l'organisme social, au fond, est du pur mysticisme. [ !

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Dans ses Règles de laméihodesociologiqueM.Durliheim essaie de construire — enTairJele crois — une sorle de sociologie en soi et pour soi, qui^ purgée de toute psychologie, et de toute biologie pareillement, aurait bien de la peine à se tenir debout sans le talentdu constructeur. Ce seraitlà une sociologie autonome à coup sûr, mais qui achèterait son indépendance un peu cher peut-être — au prix de sa réalité. Je ne prétends pas ici critiquer ce système; mais, puisque l'auteur a fait quelques applications de son point de viie,et fort logiquement déduites, nous allons nous attachera Tune d'elles, qui nous a particulièrement frappé et qui nous permettra de juger le principe d'oii elle dérive. Il s'agit de sa manière d'envisager la criminalité. Cette manière est neuve assurément, elle consiste à affirmer que le crime est, dans la vie sociale, un phénomène tout à fait normal, nullement morbide ; c'est-àdire « qu'il n'est pas seulement un phénomène inévitable, quoique regrettable, dû à l'incorrigible méchanceté des hommes, mais qu'il est un facteur de la santé publique, une partie intégrante de toute société saine », alors même^ qu'il est envoie d'accroissement comme de nos jours^ et que, en cinquante ans, comme dans notre France actuelle, il a presque triplé (p. 82 et 83).

(•) Revue philosophique, février 189o.

On doit concéder au distingué sociologue que cette conception Téloigne beaucoup des penseurs « du vulgaire» ; et lui-même ne nous dissimule pas que, lorsqu'il a été conduit à cette conséquence, logique mais « surprenante » de sa règle générale sur la distinction du normal et du pathologique, il n'a pas laissé d'être quelque peu « déconcerté » . Mais, loin de voir là aucune raison de révoquer en doute la vérité absolue de la règle en question, il a fait appel à toute son intrépidité de logicien et résolument embrassé ce corollaire, qui lui a paru mêmfr illustrer et confirmer la portée de son théorème, en montrant « sous quel jour nouveau les phénomènes les plus essentiels apparaissent, quand on les traite méthodiquement ».

Pas si nouveau cependant qu'on pourrait le croire. Il y a une douzaine d'années, j'ai tâché de réfuter un paradoxe toutsemblable de M. Poletti, ou plutôt tout voisin. Cet écrivain, il est vrai, ne concluait pas expressément^ commeM. Durkheim,que« le crime est nécessaire, qu'il* est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale, et par cela même, utile ». Mais il prétendait que si, quand l'activité criminelle a doublé ou triplé, la prospérité industrielle et financière a quadruplé ou quintuplé, cet accroissementabsolude la criminalité équivaut à son abaissement relatif, le seul qui importe (1), et, au fond de sa

(l) Comparer ceci avec ce qui suit, de M. Durkheiin (p. 82) : « Si du moins, à mesure que les sociétés passent des types inférieurs aux plus élevés, le taux de la criminalité tendait à baisser, on pourrait croire que, tout en restant un caractère normal, le crime, cependant, tend à perdre ce caractère. Mais nous n'avons aucune raison qui nous permette de croire à la réalité de cette régression. Bien des faits sembleraient plutôt démontrer Inexistence d'un mouvement en sens mî;er5e. Depuis le commencement du siècle, la statistique nous fournit le moyen de suivre la marche de la criminalité;.

pensée, on lisait claireaienl que, d'après lui aussi, lacoïncidenceactuelledecesdeux progressions, de laprogression nialfai:^aiite et de la progression laborieuse, n'est pas accideriLelle el déplorable, mais bien inévitable, et dénote que le crime et le travail, le crime et le génie, puisent aox mûmes sources leur vitalité. Or, l'idée de M. Poletti n'a en de succès ni dans sa patrie ni au dehors ; ce qui n empêche pas que, en réalité, une bonne partie du public, dti ce public scandalisé par lui el, Je pense, par M. Durkheim pareillement,ne soit imbue sans se l'avouer de quelque persuasion sourde pareille à la leur, et encore plus dangereuse parce qu'elle est vague et inconsciente. Ces deux penseurs ont eu le mérite d'exprimer avecbeaucoup d'originalité une impressiontrèsbanale, qui se traduit tous les jours par l'indulgence croissante des juges et des Jurés, parle relâchement des fibres de l'indignation el dn mépris publics en présence de certains attentats. Si cet énervement delà répression pénale et sociale n'avait pour cause qu'un sentiment croissant de la complicité de tous, plus ou moins, dans Je crime d'un seul, je serais embarrassé pour le combattre ; mais il se fonde aussi sur l'irlée, chaque jour plus accréditée, quele crime conteni[iL>i'tun est lié à lacivilisation contemporaine comme le verso au recto, qu^il en fait « partie intégrante». J'ai donc bien peur pour M. Durkheim qu'il ne se trouve d'accord ici avecle sens commun si méprisé par lui. N'importe,

or, elle u partout augmenté. En France, l'augmentation est de près de ;j()0 jKDur 100. Il n'est donc pas de phénomène qui présente de la manière la plus irrécusable tous les symptômes de la normalité, puisqu'il apparail comme étroitement lié aux conditions de toute vie collective ». On le voit, ce n'est pas seulement l'existence d'une criminalité, c'est au^si — dans une certaine mesure, du moins — la progression même de la criminalité qui est chose essentiellement normale aux yeux de i\L Durkheim et conformément à ses principes.

il nous a rendu le grand service de nous obliger à poser franchement, à regarder en face ce problème capital : est-il vrai que à quelque chose crime soit bon^ comme mal" heur^ et que son extirpation ne soit pas plus désirable que possible ? Le doute est permis ici et la nécessité d'un examen rigoureux, d'une sorte d'examen de conscience collective se fait sentir.

Je sais bien que notre auteur s'efforce d'atténuer ou même de supprimer l'intérêt pratique de la question. La nécessité et la légitimité de la peine, suivant lui, se concilient le mieux du monde avec Tutilité et la nécessité du crime. « S'il est normal, dit-il, que, dans toute société, il y ait des crimes, il est non moins normal qu'ils soient punis. » Mais ici, je Tavoue, je ne reconnais plus l'habileté de sa dialectique ordinaire. Car vraiment les raisons qu'il allègue pour justifier cette identité des contraires auraient paru faibles à Hegel même. Il nous dit, notamment, que les sentiments d^a version et « de haine », inspirés par le crime, sont fondés parce qu'il n'est salutaire que ((malgré lui». Mais depuis quand est-il permis de haïr un bienfaiteur même involontaire ? J'accorde qu'on <^evrait plus de reconnaissance encore aux voleurs et aux assassins s'ils travaillaient sciemment et de propos délibéré 1 |

^remplir les belles fonctions qui leur sont prêtées, à .'

*ïous entretenirhygiéniquementenbonne santé nationale, '

^ ïious fournir descaractères novateurs et entreprenants ; ^ais enfin, s'il est prouvé qu'ils nous rendent ce signalé K

^^^vice, même à contre-cœur, je me demande de quel I

^roit nous pourrons ensuite non pas leur infliger un châ- Ji

innent, mais leur refuser un remerciement... « Puérile ri

^^3 action », soit ; pourtant qu'est-ce qu'on y répond? .}

ne suffit pasdecomparer la pénalité aux fonctions à'ex- ^'^^Han du corps vivant ; et même cette comparaison est

singulièrement dangereuse. C'est plutôt aux fonctions de sécrétion qu'il faudrait comparer la peine au point de vue du savant professeur de Bordeaux ; car ce qui est excrété, c'est Tinutile ou le nuisible, jamais Tutile, sauf le cas de grave et sérieuse maladie ... <(La douleur, ajoutet-il, elle non plus, n'a rien de désirable ; l'individu la hait comme la société hait le crime, et pourtant elle relève de la physiologie normale. » Eh bien ! non, l'individu n'a pas raison de haïr la douleur dans les cas — fort rares d'ailleurs et peut-être imaginaires — où elle est réellement liée à la production d'un grand bien, et, s^il était prouvé que, sans un accompagnement suffisant de douleurs atroces, le succès d'une opération chirurgicale ou d'un accouchement serait impossible, il y aurait absurdité à réprimer ces souffrances par l'emploi du chloroforme. La société joint donc la folie à l'ingratitude en réprimant le crime si c'est en partie à lui qu'elle doit ses inventions et ses découvertes, et si, grâce à lui, en outre, elle échappe au danger de sévérités, de férocités extravagantes, comme nous le verrons plus loin. Il en revient cependant que les Egyptiens haïssaient etbattaient parfois l'embaumeur des cadavres, tout en le jugeant éminemment utile ; mais personne, que je sache, n'a pensé qu'ils faisaient preuve de logique en cela...

Alléguerail-on, par hasard, pour sauver la thèse en la réduisant, que c'est non pas le crime tout seul peutêtre, mais le couple du crime et de la peine, symétriquement immortel et universel, qui est hygiénique et normal socialement ? Mais, précisément, c'est le crime impuni et impoursuivi, qui joue en histoire, dans la formation et l'évolution des peuples, un rôle prestigieux et considérable ; c'est de celui-là, de ce crime triomphant^ enseveli avec des honneurs royaux ou dictatoriaux, érigé:

-en Statues sur les places publiques, immortalisé, qu*il «erail peut-être permis d'affirmer, avec d'accablantes apparences de raison, que ce fléau est un aiguillon, ce poison un ferment nécessaire et indispensable du progrès historique. Sans lui, en effet, plus d'annexion violente du voisin, plus d'oppression* cruelle de l'inférieur et du vaincu, et dès lors, faute de conquête et d'esclavage, plus d'empire romain, plus de cosmopolitisme et de démocratie moderne, plus d'ascension sanglante vers la Justice et vers la Paix... Voilà ce qu'on pourrait dire — en se trompant d'ailleurs, en méconnaissant les véritables agents du perfectionnement humain, qui ont été non des <îonquérants mais des apôtres, nondes ravageurs de provinces mais des découvreurs de vérités, des inventeurs 4'utililés, des thésauriseurs de beautés artistiques, des allumeurs d'idées aperçues quelque part puis rayonnant partout par la force de l'exemple et non par la force de l'épée ; — voilà ce qu'on pourrait dire, malgré tout, du <;rime glorieux, du crime qui marche la tête dressée, comme le serpent biblique, audacieux séducteur et corrupteur de l'humanité et aussi de ses historiens. Mais le crime bas et rampant, haï ou méprisé, le seul dont M.Durkheim s'occupe, comment est-il possible delejuger utile aux sociétés où il se glisse comme un intrus, ouvrier du vice, parasite du travail, destructeur de récoltes comme la grêle, et où il ne produit rien que la contagion de son mauvais exemple ? A quoi est-il bon qu'à être pourchassé par la police judiciaire, qui elle-même n'est bonne qu'à ce sport ?

A quoi est-il bon? M. Durkheim va nous l'apprendre. Et, de fait, on ne le devinerait pas aisément. Supposez, par impossible, une société où il ne se commette plus un 5eul homicide, un seul vol, ni le moindre attentat contre

les mœurs ; cela ne pourra tenir,, nous dit-on, qu'à unt excès d'unanimité et d^intensité de la conscience publique dans la réprobation de ces actes ; et la conséquence déplorable sera que, devenue plus exigeante àraison même des satisfactions reçues par elle, cette conscience collective se mettra à incriminer avec une sévérité extravagante les plus légers actes dje violence, d'indélicatesse ou d'immoralité ; on sera comme dans un cloître où, faute dépêchés mortels, on est condamné au cilice et au jeûne pour les plus vénielles des peccadilles. « Par exemple, les contrais indélicats ou indélicatement exécutés, qui n'entraînent qu'un blâme public ou des réparations civiles, deviendront des délits... Si donc cette société se trouve armée du pouvoir de juger et de punir, elle qualifiera ces actes de criminels et les traitera comme tels. ))

A la vérité, il ne semble pas que le danger signalé par notre moraliste ait un caractère très marqué d'actualité ; et, pour qui connaît les progrès désastreux de Tindulgence la plus abusive de la part des juges aussi bien que des jurés, ^ovVè^k correctionnaliser les crimes, à civiliser les délits et à acquitter le plus possible, pour qui sait cela, ce n'est pas sans doute l'excès de scrupules de la conscience publique timorée, ni la tendance irrésistible à des pénalités démesurées pour des vétilles, qiii est le péril de l'heure présente. Je mets en fait que, dans tels tribunaux d'arrondissement où certains'vols sont maintenant punis de 16 francs d'amende, avec application de la loi Bérenger, les mêmes vols auraient valu à leurs auteurs, il y a cent cinquante ans, d'être pendus haut et court par le bourreau de ces mêmes villes, en vertu d'une sentence de leur présidial qui, il est vrai, aurait fait direune messe le lendemain pour le repos de leur âme. Entre^

ces deux exagérations, du reste, je conviens que je préfère encore la nôtre, s'il faut absolument choisir entre les deux. Mais est-il donc si évident que, dans le cas où nous n'aurions plus de délits véritables à frapper, nous reviendrions peu à peu à la férocité ancienne ? Je crois plutôt, et il me paraît plus vraisemblable de penser que, ayant perdu l'habitude de punir, nous ne prendrions même plusla peine de châtier suivant les lois un gros méfait accidentellement commis. Nous bannirions purement et simplement le malfaiteur exceptionnel, comme on se borne à expulser d'un cercle d'honnêtes joueurs un filou surpris en Qagrant délit.A plus forteraison, continuerionsnous k demeurer indulgents judiciairement ipouv de simples fautes non préjudiciables à la société.

C'est seulement le tribunal de l'opinion qui deviendrait rigoureux, exigeant, difficile. Et où serait le mal? L'erreur, en tous cas, serait de supposer que, parce qu'il n'y aurait plus d'adultères, par exemple, les salons seraient envahis par une bégueulerie ridicule, contraire à toute liberté d'allures et de propos dans les relations des deux sexes. Loin de là, c^est dans les milieux où ces relations sont les plus sûres qu'elles sont les plus libres, en Amérique ou en Angleterre^ et, si la pruderie du langage étaitjamais exilée de la terre, c'est dans le salon d'une femme légère, de réputation compromise^ qu'elle se réfugierait. Il en serait de même du monde des affaires si nulle escroquerie, nul abus de confiance, ne s'y produisait plus ; on y deviendrait de moins en moins soupçonneux, de moins en moins porté à voir la fraude dans des spéculations un peu risquées. Inversement, là où une branche du délit pousse avec une rapidité et une sève alarmantes, il arrive souvent qu'au lieu de continuer à s'énerver, la conscience des honnêtes gens se raidit enfin,.

réagit par une sévérité outrée contre cette invasion criminelle ; et c'est tout justement l'opposé deà prévisions <ie M. Durkheim.

Une autre erreur beaucoup plus grave est de penser que la production des variétés criminelles de la nature humaine est indissolublement liée àcelle des variétés géniales ; que, par suite, en étouffant le crime, on tuerait du même coup le génie, deux sortes d'originalités individuelles, pareillement distantes du « type collectif » qui deviendrait de la sorte une règle sans exception. — Et d^abord j'ai grand'peine à accorder sur ce point la pensée de l'auteur avec elle-même. Pour lui, nous allons le voir bientôt, il n'y a d'autre pierre de touche de la normalité d'un phénomène que sa généralité ; pour lui, le type moyen, le type collectif, c'est le type normal ; donc^ tout ce qui s'en écarte est une anomalie. Par suite, sa proposition ci-dessus revient à dire que la criminalité est chose normale parce qu^elle favorise Téclosion d'anomalies,et que sa suppression serait une anomalie parce -qu'elle aurait pour effet le règne absolu de l'état normal... Mais passons sur cette contradiction. Est-il vrai, oui ou non, que crime et génie soient solidaires ? Il n'est peut- ^tre pas de problème moral plus anxieux et qui touche à plus de questions brûlantes. Entre la folie et le génie, «ne solidarité du même ordre a été aussi alléguée, nullement démontrée d'ailleurs, quoique tout autrement spécieuse. Mais, en quelque sens que cette dernière questioji soit résolue définitivement par les aliénistes, peu importe, après tout, à la conscience morale. Il n'en est pas ainsi de la première. Elle inquiète au plus haut degré la raison pratique, à un plus haut degré même qu'une autre antinomie, très redoutable pourtant, qui silrgit devant ^lle, quand un apologiste de la guerre, tel que le feld-ma-

TéchaldeMoltkeouleD'Lebon plus récemment, prétendent démontrer non seulement qu'il n'est pas possible mais qu'il n'est pas désirable de supprimer la guerre, que la guerre^ elle aussi, « fait partie intégrante de la santé sociale », et que, sans sa ration périodique de massacres, depillages, d'abominations belliqueuses, l'humanité tomberait en décomposition. Passe encore cette efficacité de ^^ guerre^ après tout : elle est l'homicide et le vol réciproques et par consentement mutuel. Mais si l'homicide et le ^^^ Unilatéraux y el le viol par-dessus le marché, sont utiles ^^si, utiles au libre essor de l'esprit inventeur^ et si la ^^ovie diibloc est de mise ici même, comme elle a étéin- VOquée pour absoudre les massacres de septembre^ inséparables, a-t-on dit, des gloires révolutionnaires, alors, qu'est-ce que c'est, je vous le demande, qui subsiste de la vieille distinction du bien et du mal?

Or, si, pour la résoudre, on compte sur la statistique, comme source d'informations essentiellement « objectives »^ on se fait illusion. Les oracles de cette sibylle sont 1 1 souvent ambigus et ont besoin d'interprétation. Les cartes, par exemple, nous montrent bien que les dépar- ^coieats les plus riches, les plus civilisés, les plus lettrés, soat généralement (pas toujours) les plus féconds en crirnes de même qu'en cas de folie. Ses courbes aussi et ses tahleaux semblent parfois témoigner dans le même seas. Mais il y a des exceptions significatives : celle de ^^ïiëve, où la criminalité, d'après la monographie de ^- Guénoudjdiminueà mesure qu'elle se civilise; celle de ^^'^dres, plus remarquable encore, où le taux de la cri- ^'^ïialité est moitié moindre que dans les villes de proviuce anglaise, et inférieur même, chose extraordinaire, ^ Gelui des campagnes anglaises. J'emprunte ce cu- ^^^Ux détail à une étude de M. Joly, où il est démontré,

en outre, que^ depuis dix ans, le crime en Angleterre^ sous toutes ses formes, surtout chez les enfants (mais^ sur ce point, j'aurais des critiques à faire) aurait diminué de iO à 12 p. iOO. Pauvre Angleterre ! Elle est en train de dévenir bien malade ! — A vrai dire, les statistiques officielles fonctionnent encore trop imparfaitement et depuis trop peu de temps pour apporter des éléments décisifs dans le débat qui nous occupe. Elles ne permettent pas de décider si la progression de la criminalité presque partout en ce moment tient aux énergies durables et essentielles de notre civilisation et non pas seulement à ses vices accidentels et passagers, à l'insuffisance de son effortmoral comparé à son effort industriel et scientifique. J'aurais plus de confiance en des statistiques spéciales, circonscrites, entreprises par des particuliers pour serrer de près les causes du crime et les causes du génie séparément. Des recherches du premier genre sont familières aux criminalistes ; or, toutes les fois que Tun d'eux s'est avisé de rechercher les antécédents héréditaires et le mode d'éducation de 100 criminels pris au hasard, il y a rencontré beaucoup plus de* débauche et de paresse, d'alcoolisme et de folie, d'ignorance même, que parmi les ascendants et les éducateurs de 100 honnêtes gens appartenant aux mêmes races et aux mêmes classes ; mais plus de génie? Non pas, que je sache. D'autre part, M. de Candolle a longuement,patiemment, ingénieusement recherché dans quelles conditions de milieu familial et social l'apparition du génie, scientifique surtout, était favorisée ; et il a trouvé que, parmi ces influences favorables, devait être comptée en premier lieu celle d'un foyer domestique essentiellement moral, pur de tout délit et de tout vice, attaché héréditairement à l'honnêteté traditionnelle. En somme, c'est le minimum ou plutôt le zéro-

CRIMINALITÉ ET SANTÉ SOCIALE t47

de criminalité qui lui a paru lié au maximum de génia- I

lité scientifique. Les études de Gallon, si je ne me trompe,

l'ont conduit aussi à cette conclusion. Il résulte de là

qu'il n y a pas le moindre rapport entre les causer du

crime et les causes du génie ; et elles auraient beau èlrc

juxtaposées pendant des siècles, elles n'en resleraieui pas

moins étrangères et hostiles les unes aux autres. Ce lien

qu'on voudrait établir entre elles, remarquons-le, ap- J||

paraît plus insoutenable à mesure que, par les progrès de î*^

larécidive, lacriminalité européenne denos joursdevient i

plus professionnelle — profession qui assurément n'a rien

d'ulile aux autres — et se localise davantage dans ries

milieux putrides, anti-sociaux, impropres à toute œuvre

saine.

El, de fait, raisonnons un peu. En quoi, je vous prie, la sécurité plus grande procurée aux existences et aux propriétés par la suppression complète des meurtriers et des voleurs, serait-elle de nature à entraver le travail génial des inventeurs ? En quoi Télimination de tout esprit i' de chantage, de spéculation véreuse, dans le journalisme et dans la finance, ferait-elle obstacle à Tindépendance, à la puissance, à la libre diversité de la presse, à la niiis- 1 sance et au succès des entreprises industrielles viables et fécondes ? Certes, dans cette hypothèse, nous n'aurions pas vu se constituer, avec lesitccès qu'on sait, la société pour le percement de l'isthme de Panama ; mais, en revanche,, sa.ns \ePanarnisme et sa catastrophe, combien de sociétés utiles et prospères se seraient fondées quin'r^seiit naître aprèsle discrédit jeté sur toutes les affaires bonnes ou mauvaises ! Outre le mal direct, en effet, que prn<iuit le crime, il faut lui imputer, non pas seulement ce mal indirect et visible des prisons à construire et à entretenir, de la justice criminelle à faire fonctionner, mais encore,

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