‹ Études de psychologie socialeChapitre 2 sur 4 · II · texte numérisé non relu

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et surtout, bien d'autres maux indirects et qu'on ne voit pas: le mal de l'insécurité publique, d'abord, le mal de la méfiance qui empêche d'utiliserles choses ou les personnes dont on se méfie, le temps et l'argent perdus à seprémunir par des revolvers, des serrures et des coffres-forts, etc., contre l'éventualité des meurtres et desvols, ou contrela possibilité des actes immoraux par une réserve excessive et gênante dans les rapports des deux sexes ; ensuite, le mal de l'exemple, la perversion de Tesprit ptiblic par les explosions anarchistes notamment, l'amoindrissement du respect dû à la vie humaine et la diminution delà probité rigide chez d'honnêtes gens devenus un peu moins honnêtesaprèsla lecture delà chronique judiciaire parce que, comparés à ces faits monstrueux, leurs propres péchés prennent la couleur d'innocentes peccadilles.

Supposez, encore une fois, un Etat purgé de toutes ses familles de malfaiteurs, de tous ses vagabonds, de tous ses néophytes et séminaristes du délit. Qu'on ne dise pas que c'est impossible, car on aurait pu dire la même chose de l'esclavage dans l'antiquité, et maintenant encore du paupérisme, de la mendicité dans les rues. Qu'on ne dise pas non plus qu^il faudrait pour cela un nivellement complet des esprits et des cœurs unis en un « sentiment collectif » beaucoup plus intense et beaucoup plus unanime que maintenant, si bien que l'originalité individuelle en resterait mortellement atteinte. Il suffirait, jecrois, d'une réforme radicale, intelligente, de notre système judiciaire et pénitentiaire et de quelques mesures préventives surtout. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, observons que le crime est la violation non de toutes les règles mais seulement des règles les plus élémentaires et les moins discutables de la morale. De ce que tout le monde serait d'accord pour flétrir énergiquement et châtier sévèrement

ces violations, il ne s'ensuivrait point que la riche floraison des diversités individuelles fût fauchée ou émondée, ni même que laliberté de penser théoriquement n'importe quoi fût amoindrie. Il est possible, à la vérité, que, en ce qui louche à la liberté de la conduite^ la conscience publique devînt plus exigeante, lesentiment de lajuslice irait peul-être se développant au point que les réformes sociales les plus hardies s'accompliraient sans effusion de sang, sous la pression de la moralité généralisée. Sans doute, faute de crimes passionnels, notre littérature perdrait quelques-unes de ses plus habituelles inspirations ; sans ivrognerie, pareillement, il n'y aurait jamais eu de chansons bachiques. En revanche, nous n'avons pas l'idée de tous les types de beauté artistique et littéraire dont nos crimes et nos délits, nos immoralités et nos vices, nous privent ; nous ne songeons pas à ces flores délicates, à ces formes nouvelles de l'art, plus pures et plus exquises, que notre goût ne manquerait pas de se créer pour en faire ses délices aux lieu et place de nos esthétiques faisandées. On m'objectera que j'ai trop raison, que j'ai tort d'insister. Je ne le crois pas. Il est bon de réfuter un paradoxe qui n'est que Texpression vive d'un préjugé sourd et inavoué, désavoué même, du sens commun ; le sens commun renferme ainsi force erreurs énormes, nées de confusions d'idées, dont il n'a nulle conscience, qui lui font horreur quand on les lui montre, mais qui le font agir. — Il est plus intéressant cependant de nous demander maintenant comment un sociologue tel que M. Durkheim a pu être conduit à la proposition que je combats. Le plus logiquement du monde, par sa manière de concevoir la distinction du normal et du pathologique dans l,e monde social. Même dans le monde vivant, la définition de la maladie et delà santé est d'une difficulté ardue, et notre savant a

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consacré les pages les plus intéressantes de son livre à remuer cette fine question. Il naontre, ou il croit montrer, que le caractère dislinctif de Tétat morbide ne consiste ni dans la douleur qui l'accompagne et qui accompagne aussi parfois Tétat sain — ni dans Tabréviation de la vie, car il est des maladies compatibles avecla longévité et il est des fonctions très normales, telles que Tenfantement, qui sont souvent mortelles — ni enfin dans l'opposition à un certain idéal spécifique ou social que Ton suppose, car cette hypothèse finaliste est toute subjective et, partant, n'eLvien descierUi/ique. Elimination faite de tous ces caractères, il n'en reste qu'un, tout objectif celui-là : le normal, c'est le général. «Nous appellerons normaux (p. 70) les faits qui présentent les formes les plus générales et nous donnerons aux autres le nom de morbidesou de pathologiques; le type normal se confond avec le type moxjen et tout écart par rapport à cet étalon delà santé est un phénomène morbide. » Or, on n'a jamais vu, ni nulle part, une société sans un certain contingent régulier de crimes ; donc, comme il n'est rien de plus général, il n*est rien déplus normal.

Ce principe est déjà bien entamé par cette conséquence ; et il en a d'autres aussi étranges. Tous les êtres sont défectueux, imparfaits sous quelque rapport ; donc, rien de plus normal que Timperfection et la défectuosité. Tous les animaux sont malades un jour ou Tautre, ne serait-ce que du mal dont ils meurent; donc rien de plus normal que la maladie qui n'a plus rien de pathologique... — Cournot, en quelques lignes, a fait justice de Terreurde confondre le type normal avec le type moyen. Supposez une peuplade, une espèce animale, et il y en a, où la vie moyenne soit inférieure à Tâge adulte, il s'ensuivra que, dans le cas où tous les in-

CRIMINALITÉ ET SANTÉ SOCIALE loi

dividus seraient vraiment conformes, par la dur(?e de leur existence, à ce type moyen, et ne présenteraient de ce chef aucune anomalie, aucun d'eux ne se reproduirait, et que cela serait normal. Prenez dans une foule Tinlelligence moyenne, Tinslruction moyenne, la moralilé moyenne. A quel niveau la normalité va être abaissée ! Au commencement de ce siècle, Tinstruction mo\ fmne consistait à ne savoir ni lire ni écrire. La culture supérieure est encore une anomalie, puisqu'elle est ce qu'il y a de moins général et de moins répandu. Certes, rïgiiorance, à ce compte, et l'immoralité sont chose plus saine et plus normale que la science et la vertu.

M. Durkheim, en étudiant ce sujet, a omis des dislinctions nécessaires. Il dit qu'il est des souffrances saines; oui, en ce sens qu'elles sont utiles physiologiqucnient, utiles àraccomplissementd'une fonction vitale, telle que la génération ou la réparation des tissus. Mais psychologiquement elles sont nuisibles elles-mêmes, quand elles ne servent pas à empêcher de plus grandes souffrances pour l'individu (1). Aussi l'effort psychologique et social tend à lesdiminuer sans cesse, à les supprinier souvenî, à les rendre de moins en moins nécessaires et salutaires, grâce à des inventions comme l'emploi du chloruforme ou de la morphine. Ce qui est spécifiquement normal peut être individuellement pathologique. Laparturitioo, quand elle tue l'individu ou abrège sa vie, est un mal et une maladie pour lui, mais elle est un bien pour Tespùce qui, sans cet accident mortel, mourrait, elle.

Je m'étonne que M. Durkheim n'ait pas songé ici à la

(l) 11 y a, vitalement comme socialetneut, des maux salutaires qui empêchent des maux plus grands : c'est le cas de la vieillesse, de la menstruation, de Timpôt, etc. Car mieux vaut vieillir que mourir, et payer l'impôt que n'être pas protégé par la force publique. C'est te cas du vaccin aussi, petite maladie qui en évite une plusgrande, la variole.

fameuse lutte pour la vie. Est-ce que le pathologique ne^ pourrait pas êlre défini, ce qui diminue les chances de triomphe de Tindividu — ou celles de l'espèce, distinguons bien — dans ce grand combat des vivants ? Ôr, à ce point de vue, la souffrance apparaît comme un mal et une anomalie qui, en se prolongeant, entraînerait fatalement la défaite de Tindividu, ou aussi bien de Tespèce. Il y a des maladies avec lesquelles on peut vivre hors du combat^ mais il n'en est pas qui permette d'y triompher. A ce point de vue, aussi, se montrel'utilité d^une notion rejetée avec trop de désinvolture par notre auteur: celle d'adaptation. On peut, en effet, définir le normal ce qui est adapté au triomphe dans la lutte. — Ajoutons que, par la considération de r alliance pour la vie ^ aussi bien quepar celle de la lutte, orl obtient aisément une définition acceptable 1 l'anormal n'est-il pas ce qui rend un être impropre ou moins propre à entrer dans une association et à en fortifier les liens ?

La théorie de Pasteur sur l'origine des maladies les plus graves, les plus redoutables, les plus dignes de ce^ nom, donne- lieu à une conception de la maladie qui peut être considérée comme dérivée d'un cas singulier et original dn struggle for life et dont M.Durkheim ne dit rien non plus: la maladie, si l'on généralise cette explication microbienne, se présente à nous comme le combat d'une armée de cellules et d'une armée de microbes, combat dont notre organisme est à la fois l'enjeu et le champ de bataille. Ces deux armées sont composées, séparément, de combattants bien portants jusqu'au moment où ils s'exterminent, mais c'est leur rapport qui est morbide. Rien ne s^applique mieux que cette notion de la maladie à la criminalité. La criminalité, c'est le conflit entre la grande légion des gens honnêtes et le petit bataillon des^

criminels, et ceux-ci comme ceux-là agissent normalement^ étant donné le but que les uns et les autres poursuivent. Mais, comme ces deux buis sont contraires, la résistance qu'ils s'opposent mutuellement est sentie par chacun d'eux comme un état pathologique qui, pour être permanent et universel, n'en est que plus douloureux.

Le parti pris de M. Durkheim contre Tidée de finalité, ijl

même en science sociale , Ta empêché de démêler le vrai, dans les obscurités un peu artificielles de la question qu^ils^agite. Comment se faire une idée quelque peu nette du normal et de l'anormal, si Ton s'obstine à proscrire ce ^

qui doit venir ici en première ligne, les considérations d'ordre téléologiqiie et aussi d'ordre logique, c'est-à-dire si l'on ne considère pas, avant tout, comme anormal ou morbidecequi trouble l'harmonie systématique de Têtre, de Têtreorganique, de l'être mental ou de l'être social — ce qui empêche l'accord des buts et l'accord des jugements d'y être suffisant pour réaliser la fin dominante ? Cela est si vrai, que malgré son mépris du finalisme qui va jusqu'à lui faire repousser l'idée même d'utilité, le distingué professeur en a fait lui-même sans le vouloir. Il a compris qu'il ne suffit pas de définir la normalité par la généralité, si Ton ne remonte aux causes de cette dernière, pour se permettre de distinguer des généralités de divers genres, d^accepter les unes, de rejeter les autres, et de ne pas accepter certaines conséquences un peu gênantes de son propre principe. Aussi a-t-il cherché jies causes et cru les trouver dans ce qu^il appelle « les conditions d^'existence ». Quand les conditions d'existence d'une société viennent à changer, ce qui était normal jusque-là — par exemple, les pratiques religieuses, ou le caractère individuel de la propriété — devient anormal, en dépit de sa généralité persistante. Et vo'ilà com-

ment notre auteur, dans une note, quelques pages après avoir écrit que le progrès de la criminalité à notre époque est chose normale, a pu écrire que la décroissance du sentiment religieux est chose normale aussi, de telle sorte qu'un réveil de ce sentiment, la plus universelle pourtant des manifestations sociales, serait une anomalie tandis que la progression de nos délits ne Test pas ! Notre état économiqueactuel, est-il dit encore, « avec l'absence d'organisation qui eh est la caractéristique » est universel à la vérité, mais il n'en est pas moins morbide s'il est prouvé qu'il est lié « à la vieille structure sociale segmentaire » et non à la nouvelle structure qui tend à se substituer à celle-ci. — Qu'est-ce cependant que les « conditions d'existence » ?M. Durkheim ne précise pas ; précisons. Ce sont des idées, des croyances qui se sont répandues, des droits ou des devoirs que les hommes se sont attribués, ou bien des buts nouveaux qu'ils se sont misa poursuivre, ou plutôt à la fois des buts nouveaux ;et des idées nouvelles. L'idée de finalité est donc impliquée dans celle que M. Durkheim croit mettre à sa place. Sans nul doute, ce ce qui est normal pour un mollusque ne l'est pas pour un vertébré » et chaque espèce a sa normalité propre ; mais pourquoi cela ? Parce qu'on prête irrésistiblement à l'espèce un besoin fondamental ( nager, voler, etc. ) un désir, une volonté j^ropre, majeure hypothétique et nécessaire du syllogisme implicite d'où nous déduisons la conclusion : «cela doit être, cela est normal ; cela ne doit pas être, cela est anormal ». Bien mieux, pour chaque individu, suivant le but qu'on lui sait ou qu'on lui suppose, la condition de la normalité change, a Le sauvage, nous dit-on, qui aurait le tube digestif réduit et le système nerveux développé du civilisé sain serait un malade par rapport à son milieu. »

Un malsiàe socialement, oui, car il serait constitué en opposition avec les besoins et les vouloirs de la tribu ; mais non un malade individuellement si son idéal propre, contraire à celui de son milieu, exigeait ce développement cérébral et cette réduction de la vie végétative.

Il me revient, en écrivant ces lignes, une pensée de StuartMillquiest bien éloignée de celle de M.Durkheim. Uélal normal, dit-il quelque part, est, pour tout être^ Tétat le plus élevé qu'il puisse atteindre. Autant dire : le normal, c'est l'idéal ; et le morbide, c'est le plus souvent le général, le commun, le « vulgaire », ce vulgaire que notre auteur méprise si fort, mais qu'il n'a pas ledroil de mépriser s'il veut rester fidèle à son propre principe. Le normal, donc, pour une société, c'est la paix dans la justice et la lumière, c'est Textermination complète du crime, du vice, de l'ignorance, de la misère, des abus. Et je sais bien que le danger de cette définition est de trop pencher vers l'esprit de chimère, mais je la préfère encore à Tautre, si scientifique que celle-ci se flatte d'être.

Pourquoi cela? Parce que je ne puis admettre, avec mon subtil contradicteur, et ce n'est pas mon moindre dissentiment avec lui, que la science, ou ce qu'il appelle ainsi, froid produit de la raison abstraite , étrangère, par hypothèse, àtoute inspiration de la conscienceetducœur, ait sur la conduite l'autorité suprême qu'elle exerce légitimement surlapensée. Où les stoïciens avaient-ilsappris le caractère anormal de l'esclavage, malgré sa généralité, son universalité, de leur temps ? En écoulant non les géomètres, non les astronomes ni les physiciens d'alors, mais leur cœur. Faites taire le cœur, l'esclavage est justifié pour eux, comme pour Aristote. J'ajoute que c'est l'homme toutentier qui doit penser, avec son cœur, avec 5on âme, avec son imagination même, et non pas seule-

ment avec sa raison. Il doit souvent, sans doute, mettre la pédale sourde sur les premières cordes pour laisser plus libre jeu aux vibrations de la dernière, aux opérations de son intelligence. C'est ainsi qu'on relient son souffle, quelques instants, pour ne pas troubler la surface d'une eau pure où l'on cherche à voir le reflet de ses bords ; et la raison est cette eau pure. Mais il en est de gq{Vq abstraction subjective, en quelque sorte, appliquée à notre propre réalité interne, comme de l'abstraction objective à laquelle on soumet artificiellement les réalités du dehors pour arriver à les mieux comprendre en les analysant successivement sons leurs divers aspects. Pas plus que celle-ci, celle-là ne doit être prolongée indéfiniment, et ne doit être prise pour autre chose qu'un artifice de méthode, une fiction momentanément utile. De temps en temps, le penseur le plus abstrait, le plongeur le plus profond — surtout le plus profond — pour ne pas se noyer, doit se ressaisir dans son intégrité, remonter en pleine lumière pour respirer librement ; et c'est dans ces moments de détente du cœur, d'enivrement imaginatif, après une réflexioncdlme, qu'il lui est donné parfois de voir un peu plus clair dans Tintimité des choses, ressaisies elles aussi dans la plénitude de leur existence, temporairement morcelée par l'analyse.

M. Durkheim croit honorer la science en lui prêtant le pouvoir de diriger souverainement la volonté, c'est-àdire de ne pas seulement lui indiquer les moyens les plus propres à atteindre son but dominant, mais encore de lui commander son orientation vers cette étoile polaire de la conduite. Or, il est certain que la science exerce une actionsurnos désirs, mais une action principalement négative : elle montre le caractère irréalisable ou contradictoire deieaucoup d'entre eux et par là tend àlesafl'aibliry

«inon à les éliminer ; mais, parmi ceux qu'elle permfit ile juger réalisables à des degrés égaux ou même diiïérents, de quel droit nous interdirait-elle de ressentir les uns et nous enjoindrait-elle d'éprouver les autres ? Elle n'a de pouvoir absolu que sur notre intellect; encore ne lui impose-t-elle ses enseignoments qu'en s'appuyant sur des évidencesimmédiates, sur des données de la sensation, qu'elle n'a pas créées et qu'elle postule. A plus forte raison, quand elle s'adresse à la volonté, dont elle n'est que le conseil privé pour ainsi dire, ne peut-elle lui <5ommander ou lui recommander tellesou telles pratiques qu'en se fondant sur certains désirs, majeures nécessaires du syllogisme moral dont elle n'est quela mineure et la conclusion. Si elle a affaire à un ambitieux, pourquoi lui prescrirait-elle l'amour ? Si elle a affaire à un amooreux, pourquoi lui prescrirait-elle ^ambition? Pourquoi ordonnerait-elle même au savant sa soif passionnée de vérité plutôt que la soif de Tor ou des honneurs ? Nous naissons, individus ou peuples, avec une force de projection particulière comme les astres, avec une impulsion propre qui nous vient du cœur, dufond sous-scientifique, sous-intellectuel de notre âme ; c^est là un fait comme un autre pour la science qui n'a qu'à le constater ; cesL là le postulat nécessaire de tous les conseils, toujours con- <litionnels, qu'elle peut nous adresser. Et quand il s'agira ^e modifier soit l'intensité, soit la direction de cette énor- :gie intérieure, ce n'est pas un théorème, ni une loi pliysique ou physiologique, ni même sociologique, qui aura ce pouvoir, mais bien la rencontre individuelle ou nationale, dans quelque rue de la vie ou de l'histoire, d\m nouvel objet d'amour ou de haine, d'adoration ou dVxécrationqui, du fond remué de notre cœur encore, suscitera <[e nouveaux élans.

C'est en demandant à la science au delà de ce qu^elle peut donner, c'est eu lui prêtant des droits qui outrepassent sa portée, déjà bien assez vaste, qu'on a donné lieu de croire àsa i^réieudue faillite, La science n^a jamais failli à ses promesses véritables, mais il a circulé sous son nom une foule de faux billets revêtus de sa fausse signature et qu^elle est dans Timpossibilité d'acquitter. Il est inutile d'en augmenter le nombre.

A cet article publié dans le numéro de février 1895 de la Revue philosophique, M. Durkheim a fait une assez longue réponse, qui a paru dans le même recueil, en mai de la même année. Je n'y relèverai qu'un petit nombre de points. D'abord, le savant professeur me reproche d'avoir dit qu'à ses yeux la progression de la criminalité, constatée par notre statistique,, était normale. Cependant, qu'on se reporte au passage de son livre ci-dessus en note (p. 137) : n'est-il pas naturel de l'interpréter comme je Tai fait. Je sais bien que M. D... ajoute : « Il peut se faire que le crime lui-même ait des formes anormales : c'est ce qui arrive quand, par exemple, il atteint un taux exagéré... » Mais où commence cei'excès «ide nature morbide ))?0n ne nous Je ditpoint, et j'avoueque ce serait difficile à dire conformément aux principes de l'auteur. Dans" sa réponse même, n'afflrme-t-il pas de nouveau que, « par application de sa règle générale », le crime est chose normale, et que « un certain taux de criminalité est indispensable à la santé collective » ? Mais, s'il en est ainsi, n'est-il pas clair que, tant que ce taux ne sera pas atteint, la progression de la criminalité en train de s'élever jusqu'à lui sera normale et salutaire ? Et 011 nous est-il dit nettement que ce taux — nullement précisé — est à présent dépassé en France ou ailleurs ?

Ce n'est pas seulement parce que le crime peut avoir des utilités directes ou indirectes qu'il fait partie de l'hygiène sociale. « Utile ou non (l'auteur nous le redit, et c'est lui qui

souligne), il est normal parce qu'il est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale ; il en est ainsi parce qu'il ne peut y avoir de société où les individus ne divergent plus ou moins du type collectif, et que, parmi ces divergences^ il y en a non moins nécessairement gui présentent un cara^the criminel », C'est cette dernière proposition qui resterait à démontrer, et je ne vois point que M. D... applique ici ses règles si exigeantes sur l'administration de la preuve. Certainement je ne contesterai point, moins que personne, cette tendance à la ' variation qui, en tout ordre de phénomènes, donne seule à leur répétition sa raison d'être. Mais, par une sélection appropriée et persévérante, ne voit-on pas les variétés nuisibles * à un certain but — poursuivi par un éleveur ou un éducateur -- diminuer, puis disparaître, et pourquoi ne serait-il pas permis de penser que les variétés criminelles de la nature humaine ou delà conduite humaine sont susceptibles ainsi d'une élimination graduelle et finalement totale?M. D... dit ne pas comprendre que j'ai pu, à l'appui decette espérance, invoquer la disparition de l'esclavage. Mais il me semble que l'argument contre lui était topique. Est-ce que, au temps d*Aristote, il était rien de ^\ns général, dans toutes les sociétés alors connues, que l'esclavage ; et, partant, d'après le principe de notre auteur sur V identité du général et du normal^ est-ce qu'il ne s'ensuivait pas que la suppression de l'e.sclavage eût été une anomalie? Et suffit-il, pour repousser la force decette objection, de me répondre ceci : « Il m'est impossible d'apercevoir le rapport entre la disparition du crime et celle de l'esclavage, l'esclavage n'étant pas un erime ? »

In fine, mon contradicteur me décoche un trait qu'il croit mortel. De ce que, en terminant mon article, j'ai enfermé dans son domaine propre la science et réservé les droits de l'imagination, de la conscience et du cœur, il me reproche de ne pas croire à la science. « Car ce n'est pas y croire que de la réduire à n'être qu'un amusement intellectuel, bon tout au plus à nous renseigner sur ce qui est possible ou impossible, mais incapable de servir à la réglementation positive de la conduite... Ce qu'on met ainsi au-dessus de la raison, c'est la sensation, l'instinct, la passion, toutes les parties basses et obscures de nous-mêmes. Que nous nous en servions quand

nous ne pouvons faire autrement, rien de mieux. Mais, quand on y voit autre chose qu'un pis-aller qui doit peu à peu céder la place à la science, quand on leur accorde une prééminence quelconque, alors même qu'on ne se réfère pas franchement à une foi révélée, on est théoriquement un mystique plus ou moins conséquent. Or, le mysticisme est le règne de l'anarchie dans l'ordre pratique, parce quec'eçt le règne de la fantaisie dans l'ordre intellectuel. »

11 faut vraiment fermer les yeux à l'évidence, à la brutalité des faits, pour ne pas voir que le déploiement scientifique de l'intellect et la formation morale du caractère font deux. Pour montrer cela, je n'ai pas besoin de rappeler que le progrès de l'instruction n'a nullement, par lui-même et à lui seul, entravé celui de la criminalité et a seulement orienté son cours de la violence à l'astuce, de la vengeance à la voluptuosité. M. Durkheim pourrait me répliquer qu'en cela il a joué un rôle utile à l'hygiène sociale. Mais, cette considération écartée, n est-il pas clair comme le jour que les connaissances scientifiques, à l'instar du soleil — on voit que je ne veux pas les rabaisser, — éclairent le bon comme le méchant et servent à toutes fins bonnes ou mauvaises, à l'exagération formidable des armements, des boucheries humaines, comme à celle du luxe et du confort, à la pandestruction anarchiste (puisque anarchie il y a) comme à l'universelle production ? Certes, ce n'est pas le moment que je choisirais pour dire à mon tour du mal des intellectuels ^^\ supérieurs aux huées de la foule et des flatteurs de la foule ; mais il n'en est pas moins certain que, si le mysticisme consiste à ne pas faire à la science et à la raison leur part — ce qui n'est pas, assurément, mon cas, — l'anti-mysticisme, soi-disant positiviste, mais conspué par Auguste Comte sous le nom de t pédantocratie », Tanfi-mysticisme qui consiste à ne pas faire leur part au cœur, à l'amour, à la sympathie mère des nations, à l'imagination aussi, source des hypothèses et des théories comme de la poésie et de l'art, est bien plus désastreux encore. Et, à vrai dire, qu'est-ce que cela peut bien être que cette abstraction personnifiée, la Science, la Science pure, telle que l'entend mon éminent adversaire ? Je voudrais bien savoir quelle est la science qui se présente au public, ou même entre intellectuels, autrement qu'habillée de

métaphysique consciente ou inconsciente, utilisée par des préjugés de secte ou d'école, par des passions qu'elle ne dompte point mais qui l'emploient, qu'elle ne dirige point même mais qui la détournent et la tirent à soi ? Il n'est pas jusqu'à la plus objective des connaissances scientifiques, la statistique, qui ne se prête aux interprétations les plus subjectives, comme le livre récent — et d'ailleurs intéressant et si consciencieusement fouillé — de M. D... sur le suicide en est la preuve abondante. Car l'erreur n'est pas de distinguer entre ce qui est la science et ce qui n'est pas elle, et il n'y a rien de mystique, ni de frivole, en cela ; mais Terreur est de confondre ce qui est évidemment distinct, et de se persuader, par exemple, qu'on fait œuvre scientifique quand on fait de la métaphysique sans le vouloir. Et je voudrais bien savoir aussi quelle est la science qui, indépendamment d'un élan généreux, d'une impulsion instinctive et passionnée, jaillie « des parties basses et obscures de nous mêmes », a eu la force de susciter chez l'individu l'acte le plus nécessaire à chaque instant de la vie sociale, le sacrifice de soi, de sa vie ou au moins de son bonheur, au bien delà société ? En se frappant le cœur,non le front,rhommesodal trouve en lui la force de l'héroïsme, comme celle du génie. La raison, ni la science — lumières admirables du resté et que j'ai trop de penchant moi-même à adorer — n'ont rien à voir là, et jamais on ne justifiera scientifiquement, ni rationnellement, le dévouement d'un Décius, pas même la résignation pacifique d'un déshérité. Il y faut et l'amour et la contagion des suggestions ambiantes, qui elles-mêmes sont la manifestation imitative de la sympathie innée, pré-scientifique et suprà-scientifique, fondement de toute sociabilité. Toute sublimité est déraisonnable.

On peut entendre en deux sens bien distincts Texpression de cr'miinalité professionnelle. Dans le premier sens elle signifie ie contingent de délits quelconques fourni par chaque proiessioD,, le nombre de ses infractions de tout geure a la nioraie géiibérale ; dans le second sens, le nombre de délits spécramx et caractéristiques d'infractions à îsa morale propre, que chaque profession fait éclore. La première acception est la seule répandue parmi les statisticiens et les criminalistes, bien que la seconde présente un intérêt plus vif et plus profond. Mais, qu'il s'agisse de^ Tune ou de Tautre, la mesuire tant soit peu précise de la criminalité relative des diverses professions est un problème des plus ardus, et nulle part le miroitement des chiffres n'est plus illusoire. En effet, nos dénombrements officiels nous présentent pêle-mêle les deux sortes de chiffres qu'il serait bon de distinguer, et cette confusion est toute à l'avantage des professions^ dont les délits spéciaux sont de nature habituellement cachée ou habiluellemtîiU collective, et par suite, sont peu susceptibles^ d'être poursuivis en justice.

Pour bien juger de la criminalité professionnelle, il faut se pénétrer de la morale professionnelle qui prête aux mêmes actions, suivant les préjugés ou les senti-

{\) Archives de V Anthropologie criminelle, 1896.

méats traditionnels des diverses professions, une importance si étrangement inégale et va jusqu'à les faire passer du rang des crimes au. rang d'actes de vertus ou inversement. Qu'on songe à la chasteté professionnelle des vestales ou à l'impudicité professionnelle des prêtresses de Cnide et de Paphos ; au secret professionnel de l'avocat et du médecin et à l'indiscrétion professionnelle du reporter, du journaliste chroniqueur.

A ce point de vue, rien n'étant réputé plus criminel pour un ecclésiastique que de scandaliser les fidèles par le libertinage de sa conduite et Timpiété de ses propos, la première vertu pour un prêtre, surtout pour un religieux, étant d'être chaste et la seconde d'être obéissant, la criminalité cléricale a certainement beaucoup diminué depuis le dernier siècle. Il n'est pas de crime plus honteux pour un militaire que la lâcheté devant l'ennemi, ni de délit plus grave que l'indiscipline ; la débandade d'une troupe qui lâche pied sur le champ de bataille est donc le crime militaire par excellence, puis vient la révolte contre les chefs. Mais ce sont là des crimes collectifs et, comme tels, le plus souvent impunis.

Quant aux délits militaires individuels, jugés par les conseils de guerre, ils ne sont pas compris dans nos statistiques, et il est partant fort difficile de s'en faire une idée numérique, en vertu de ce principe qu'il faut « laver son linge sale en famille ».

Pour les commerçants, l'exactitude dans les paiements est la vertu cardinale ; leur point d'honneur s'attache à cela comme celui des gentilshommes d'ancien régime à ne point payer exactement leurs dettes. L'énergie de cet honneur commercial nous a épouvantés dans l'afiaire de cet honnête marchand de vins parisien qui, pour éviter devoir son nom déshonoré par les désordres de son fils,

l'a froidement assassiné, puis s'est suicidé dans sa prison.

Le délit le plus grave dans le commerce, c'est donc la banqueroute simple ou frauduleuse. Malheureusement pour les commerçants, leurs défaillances à cet égard sont l'objet de poursuites et figurent dans nos statistiques. Nous apprenons ainsi les oscillations de leur criminalité propre ; en 1871-1875, le nombre moyen annuel des banqueroutes simples en France était de 749 ; il s'est élevé graduellement jusqu'à 994 en 1887 et depuis lors a décru jusqu'à 688 en 1893. Celui des banqueroutes frauduleuses, par suite de la correctionnalisation très probablement, a été en diminuant, de 70 dans la première période quinquennale à 32 en 1890 ; il est remonté ensuite à 40 en 1891, à 41 en 1892, à 4S en 1893(1). Ce défaut de concordance entre les deux courbes ne laisse pas d'être assez difficile à expliquer.

Pour les notaires aussi la probité est la vertu éminemment professionnelle, Timprobité la plus infamante des fautes. Et le malheur est aussi pour eux que leurs actes improbes, quand ils présentent les caractères plus ou moins nets de l'abus de confiance, figurent en partie dans nos comptes criminels. Je dis en partie, car nous sommes bien informés de la sorte que le nombre des notaires accusés de crimes (d'abus de confiance qualifiés) devant les Cours d'assises françaises, après avoir été de 17 en 1877, s'est élevé peu à peu à 43 en 1888, puis est redescendu jusqu'à 28 en 1893 (2) ; mais nos statistiques se taisent sur les nombreuses poursuites disciplinaires dont les notaires simultanément ont été Tobjet et qui ont porté sur des faits parfois presque aussi graves que les accusations dont il s'agit.

(1) En 1895, il est descendu à 39.

(-2)32 en 1895.

Une variété imporlanle du crime professionnel, c'est le vol domestique. Mais gardez-vous bien de vous en rapporter à nos statistiques là-dessus. Il en est des domestiques qui volent comme des joueurs qui trichent ; quand par hasard on les découvre, on les chasse pour toute punition. Si, exceptionnellement, le fait est dénoncé à la justice^ il est poursuivi le plus souvent comme vol simple et correctionnalisé. Les abaissements numériques de ces vols qualifiés, qui ont diminué de 441 en 1861-1863 à 193 en 1886-1890, à 19S en 1893(1), n'expriment donc que la croissance de la correctionnalisation dont ils sont Tobjet.

Le crime professionnel des sages-femmes, c'est Tavortement. N'allez pas non plus ajouter foi aux chiffres des statisticiens sur ce point. Pour un avortement connu et puni, il en est cent, il en est mille qui s'opèrent impunément. Qui croira qu'en 1893, par exemple, il n'y en a eu que 80 ?

Lesagents de change ont une morale très particulière : d'une part, ils jugent licites toutes sortes de manœuvres souvent des plus audacieuses, pour faire hausser ou baisser les fonds publics ; d'autre part, ils se piquent de la plus grande honnêteté dans l'exécution des ordres de bourse. « Un trait commun à toutes les bourses du monde, dit Claudio Jannet dans son ouvrage sur le Capital^ c'est l'extrême simplicité des formes en lesquelles les transactions les plus imporlantessontconclues. Une rapide mention sur un carnet suffit à les constater ; un très grand nombre sont mêmepurement verbales. Chose très remarquable, dans aucun genre d'affaires il n'y a moins de difficultés et de déloyauté sur les conditions dans lesquelles les marchés ont été conclus. La nécessité a imposé aux

(1) 102 en 1895.

gens de bourse ce genre d'honnêteté. Si on le comparsât avec les fraudes tolérées par Tusage en matière de ventes de chevaux, même entre les gens du meilleur monde, on pourrait écrire un intéressant chapitre de rhistoire de la morale. » Quant aux agents de change, qui, exceptionnellement, font preuve de mauvaise foi dans Finexécution de leurs engagements, nulle statistique ne s'en occupe, pas plus que de ceux qui abusent d'un renseignement confidentiel pour jouer à coup sûr.

Chez les magistrats, l'impartialité, la résistance aux injonctions ou menaces extérieures, est le premier des devoirs ; il n'est pas de crime judiciaire plus déshonorant que la servilité et la partialité. Mais les défaillances des juges sont le secret de la conscience ou de la Chambre du Conseil. — Quelle est la vertu professionnelle des hommes politiques ? L'incorruptibilité. Le crime parlementaire, c'est la corruption. Mais quelle statistique nous renseignera exactement à cet égard? — Quelle est la vertu professionnelle des publicistes ? La sincérité. Il n'est donc pas de plus grand crime de presse que le mensonge des écrivains, le mensonge diffamateur ou adulateur^ le mensonge par chantage ou par ambition, pai* vanité ou par vengeance, par haine ou par camaraderie. Rien à ce sujet non plus, ou à peu près rien, dans les comptes annuels du ministère de la justice de n'importe quel État. Les grandes épidémies criminelles, aussi longtemps qu'elles ont régné, et précisément parce qu'elles ont régné, n'y ont jamais eu de place.

Il n'est pas de grève, comme il n'est pas de combat, qui ne soit une occasion offerte à des animosités homicides de se satisfaire impunément. Autant de crimes professionnels non enregistrés. D'autre part, beaucoup de maladies professionnelles et de soi-disant accidents du

LA CRIMINALITE PROFESSIONNELLE 167

travail, sont Teffet direct ou indirect de véritables crimes professionnels, souvent difficiles à poursuivre. Le patron qui ne se conforme pas aux prescriptions de l'hygiène daQs la construction de son usine ou dans la pratique journalière de son industrie est Tagent responsable des maladies ou des infirmités qu'engendrent son impré- Toyanceou son avarice. D'après M. Cheysson (1), il y a en France, annuellement, 279.300 accidents de travail dont 7.500 suivis de mort et 26.000 d'infirmités permanentes. Combien de ces tués ou de ces blessés du travail, victimes en apparence d'un fait fortuit, l'ont été •en réalité d'une négligence coupable ou même d'une méchanceté intentionnelle et dissimulée ? Nulle statistique ne le dira jamais. Ce n'est que dans des cas fort rares que la justice est appelée à s'occuper des crimes professionnels de cet ordre, les plus terribles de tous. Par exemple, un jour fut dénoncé au parquet de Sarlat le fait d'un clown qui, de passage avec son cirque dans cette petite ville, avait imaginé le moyen suivant de se venger d'une jeune acrobate par dépit amoureux. Il avait scié aux trois quarts la corde sur laquelle elle devait danser. Heureusement, au moment d'y monter, elle s'aperçut de la chose, et Tauteur, par suite de circonstances particulièrement révélatrices, fut découvert. Mais, sans ces circonstances, on aurait fort bien pu croire que la section de la corde était due à une simple maladresse, à un coup de hache donné mal àpropos en plantant latente, et la chute mortelle de la danseuse, si elle avait eu lieu, eût été classée comme accidentelle ainsi que nombre de morts par submersion qui, dans l'ignorance où l'on est de leurs vraies causes, parfois criminelles, sont classées parmi les accidents ou parmi les suicides.

(IJ Cité par le D^ Mongin, élève du Dr Lacassagne, dans sft thèse ^ur le Risque professionnel (Stock, i896).

Comme on peut le voir par Texemple qui précède^ chaque profession a ses manières de tuer et aussi de voler. D'abord, il est assez naturel que de son outil chaque travailleur se fasse une arme : le cordonnier assassin donne des coups d'alêne, comme le pâtre montagnard des coups de makila ; le forgeron frappe sa victime avec son marteau comme le journaliste délateur, pourvoyeur de guillotine, avec sa plume ; le médecin se sert pour tuer des poisons qui lui sont donnés pour guérir. Pour voler, le commerçant a ses faux poids, l'industriel ses falsifications et ses contrefaçons, le journaliste ses mille formes et ses mille degrés de chantage, le fonctionnaire ses modes divers de concussion et de prévarication. Le monde du jeu et de la spéculation est riche en variétés de tricheries. Mais, tant qu'il n'y a en cela que des variantes de procédés et si, malgré cette diversité, les mobiles du meurtre et du vol restent à peu près les mêmes, ne recevant de l'exercice de la profession aucune couleur marquée ni aucune excuse particulière, il n'y a pas lieu de classera part les délits caractérisés par une différence superficielle. Il en est autrement quand, par l'entraînement de l'exemple ambiant, dans son milieu spécial, le professionnel est conduit, sans y viser directement, à des spo-- Hâtions ou même à des immolations qui, pour avoir des inspirations moins odieuses, ne laissent pas d'être criminelles. Le médecin qui tue par zèle scientifique, en essayant des opérations chirurgicales très dangereuses dont la nécessité n'est point démontrée, ou en expérimentant tn anima vili des remèdes nouveaux, n'est pas un assassin ordinaire sans doute, mais il n'en a pas moins commis un homicide proprement médical. Je ne voudrais point non plus assimilera un voleur le notaire ou Tavotié qui exagère ses états de frais, qui se permet des libertés

excessives avec la taxe ou le tarif, mais il est certain que c'est là un abus répréhensible, quelque général qu'il puisse être devenu. Le soldat du xvi% du xvii% du xvni° siècle encorequi, dans une ville prise, violait les femmes, massacraitles vieillards, pillait les maisons, pouvait invoquer lagrande excuse des hommes, la coutume ; mais la preuve qu'il n'a pu s'empêcher de sentir lui-même Finsuffisance de cette justification, c'est que la coutume, à la longue, a changé et que la guerre comtemporaine a proscrit entre peuples civilisés tout au moins — sinon, hélas ! toujours dans les rapports des races supérieures avec les inférieures — la plus grande partie de ces horreurs.

On remarque que, parmi les délits commis daAs Texercice d'une profession, les uns, comme ceux dont il vient d'être question, trouvent dans les mœurs ou les idées de celte profession une circonstance atténuante, tandis que les autres, par exemple un attentat à la pudeur commis par un prêtre, un empoisonnement par un pharmacien, la trahison d'un officier, ajouterons-nous la corruption d'un parlementaire ou le chantage d'un journaliste ? en reçoivent un caractère aggravant. L'expression de « crimes professionnels » est donc ambiguë, puisqu'elle s'applique à la fois etindistinctementàcesdeux sortes de méfaits qu'il est si important de distinguer au point de vue de la responsabilité pénale.

Demandons-nous si c'est l'homicide ou si c'est le vol qui a été le plus richement diversifié par la division sociale des métiers au cours de la civilisation. A première vue, on pourrait croire que c'est le vol : il semble avoir bien plus d'avenir encore que le meurtre, être bien plus civilisable que lui. Le nombre des objets à voler s'accroît à chaque produit nouveau de l'industrie ; le nom-

bre des moyens de voler, à chaque progrès du commerce et des communications locomotrices, épistolaires, télégraphiques, téléphoniques. La civilisation élendsans censé le champ visuel du voleur et allonge ses brais. Mais agrandit-elle moins rapidement le domaine et la puissance du meurtrier? Sans parler de ce giganlesque assassinat collectif et mutuel qu'on appelle la guerre et qui fait concourir k la multiplication de ses victimes éventuelles, k la diversité croissante de leurs blessures, par la découverte de nouveaux engins destructeurs, toutes les ressources du monde civilisé ; sans parler de ce progrès de l'homicide national, n'est-il pas certain que Thomicide individuel puise dans l'arsenal militaire ainsi que dans Toutillage industrielles éléments d'armes de plus en plus terribles, telles que les marmites à renversement? Toutefois ce sont surtout les formes involontaires de l'homicide, et aussi du suicide, qui vont se développant : songer aux nouveaux risques de mort, aux nouvelles maladies inédites qu'apporte avec soi chaque nouvelle branche de l'industrie, chaque passage de la petite à la grande industrie, du travail isolé au travail aggloméré, de la manufacture à la machinofacture. Autant de nouvelles manières de tuer ou de se tuer sans le vouloir. Rares sont les métiers intellectuels ou manuels, dans lesquels il ne faut pas, un jour où l'autre, risquer sa vie pour gagner sa vie. La lutte pour la bourse, la lutte pour la vie, c'est la même chose au fond, et la concurrence économique est souvent, pour le vaincu, aussi meurtrière que ruineuse,

Par là et par tout ce qui précède, on peut apprécier ce qu il y a de complexe, de touffu, d'illimité dans ce vaste

LA CRIJJINALITÉ PROFESSIONNELLE 171

•45ujet de la criminalité professionnelle, qui se lie si ^Iroilement à Texercice normal de chaque profession, à ses mœurs et à ses risques. La difficulté de le traiter s'accroît, en outre, de l'impossibilité où ont été jusqu'ici les statisticiens de s'accorder sur une classification des métiers. Au congrès de statistique de Berne, en 1895, M. Jacques Bertillon a accepté la mission de combler cette lacune, mais il ne s'abuse pas sur le caractère nécessairement arbitraire, en grande partie, que devra présenter son essai de classemenl uniforme et universel. Je m'empresse d'ajouter, il est vrai, que l'urgence de cette liste définitive se fait de moins en moins sentir, si l'on considère que, au fur et à mesure de l'assimilation démocratique des sociétés, la profondeur de l'empreinte professionnelle sur l'individu va. s'atfaiblissant au profit 'de l'empreinte sociale, à proprement parler, et politique sinon nationale. Nous nous éloignons chaque jour du temps où, par le costume, par les habitudes de la vie, par le langage même, les divers métiers étaient profondément séparés et murés, clos d'une barrière infranchissable ; où les magistrats se promenaient en robe dans les rues comme les ecclésiastiques, où chaque corporation imprimait caractère à ses membres. Loin de pousser, comme on Ta cru faussement, à une spécialisation toujours croissante des aptitudes, le progrès de notre civil sation tend, en abaissant les murs de clôture entre tous les métiers, à déspécialiser pour ainsi dire le travailleur, le travailleur intelïectuel aussi bien que le travailleur manuel. Déplus en plus, l'ouvrier moderne, en Angleterre et aux Etats-Unis notamment (1), est en danger de mourir de faim si, au milieu de cette fièvre inventive qui

(1) Voir à ce sujet les ouvrages si documentés, si instructifs, de Paul -de Rouziers et de Max Leclerc.

17X LA CRIMINALITÉ PROFESSIOiNNELLE

change incessamment les conditions de travail, il s'attaelle à se perfectionner en une seule sorte de dextérité qu'an inventeur de demain, peut-être, va rendre inutile^ et remplacer par Tingéniosité d*uu mécanisme très facile à manier. Aussi rAméricain et le jeune Anglais sont-ils prêts à passer avec la plus grande facilité d'un travail à un autre, et à monter ou descendre en quelques années la gamme des métiers de leur pays. Dans les professions dites libérales, la même souplesse de métamorphose commence à se remarquer, elle est déjà merveilleusement avancée chez nos hommes politiques qui, médecins ou avoués la veille, ministres le lendemain, échangent avec une admirable aisance leur portefeuille contre un autre; également propres à diriger toutes les grandes machines de nos administrations, comme Touvrier contemporain à surveiller le fonctionnement d'une machine à vapeur quelconque.

Il en sera ainsi jusqu'à ce que les syndicats professionnels, iamplification internationale des anciennes corporations, aient grandi et consommé leur œuvre, à sa-^ voir une division du genre humain civilisé transversalean quelque sorte à celle des nations et encore plus profonde. En attendant cette transformation radicale, qui aura peut-être pour effet de rendre à l'esjmt professionnel une partie de son originalité^ il n'est pas douteux que son importance ait singulièrement diminué pendant notre siècle. La force du clergé provient de ce que Tespril ecclésiastique, exceptionnellement, n'a rien perdu de son intensité pendant que l'esprit militaire, Tesprit judiciaire, etc., s'affaiblissaient chaque jour.

Il est donc moins urgent que jamais de caractériser et de préciser la criminalité professionnelle. Mais, en revanche, il subsiste des groupes de professions aussi

tranchés que jamais, c'est-à-dire des classes distinctes ; -car, si Ton échange de plus en plus facilement un métier manuel contre un autre métier manuel, une besogne intellectuelle contre une autre besogne intellectuelle (1), il -est toujours aussi rare que l'on passe et surtout qu'on repasse de l'une à l'autre de ces deux grandes catégories -de travaux, surtout d'un travail intellectuel à un travail manuel. Ces catégories elles-mêmes demandent à être subdivisées. Parmi les professions manuelles, le groupe urbain, industriel, ne se confond guère avec le groupe rural, agricole ; ni, parmi les professions intellectuelles, le groupe juriste avec le groupe naturaliste, le groupe artiste avec le groupe mathématicien. La criminalité de -classe mérite donc d'être étudiée de plus près que la criminalité de profession. Malheureusement son étude statistique se heurte aussi à de grandes difficultés. Toutefois, nous parvenons, ici, à quelques constatations un peu nettes et sûres.

Par exemple, les statistiques officielles de la France nous montrent que la criminalité des classes urbaines, surtout en ce qui concerne les crimes contre les biens, mais même relativement aux crimes contre les personnes, l'emporte sur celle des classes rurales, a La proportion des crimes imputables à l'ensemble des professions urbaines, dit le compte de d891, va progressant plus vile encore que l'émigration des campagnes vers les villes, «'est-à-dire que la désertion des occupations agricoles. » En 1865, le nombre des accusés d'origine rurale (c'est-àdire habitant des agglomérations inférieures à 2.000

(1) Observons que ces transformations professionnelles ne sont point -entièrement abandonnées au caprice individuel, et qu'elles suivent dans leur ensemble certains parcours réglés, en partie irréversibles. 11 y a un cursus laborumcomme il y avait un cursus honorum sous la Rome impériale. Il serait curieux de tracer ces itinéraires sociaux.

174 Là criminalité PROFESSIONNELLE

âmes) était de 2.135 el le nombre des accusés d'origineurbaine était de 1.778. Par degré le second chiffre, de très inférieur qu'il était, est devenu supérieur. En 4892^ le premier chiffre est de 1.711 et le second de 2.021 (i). Il est vrai qu'en 4893, il y a relèvement relatif du premier: 1.836 et 1.840. Mais ce n'est qu'accidentel (2). — Je dis que, même relativement aux crimes contre les personnes, la criminalité des classes urbaines est supérieure à celle des classes rurales. En voici lapreuve : «Sur 100.000 habitants de la même classe, dit le document déjà cité, on compte, en fait de crimes contre les personne», 45 accusés ruraux et 47 accusés urbains; en fait de crimes contre les biens, 35 ruraux et 84 urbains. » La statistique de 4892 dit aussi : « Si Ton confronte la carte de France qui, dans le dénombrement de i89i (p. 289),. représente par des teintes graduées la répartition proportionnelle de la population vivant de l'industrie dans chaque département, avec trois cartes de France qui, dans la statistique criminelle de 1887, exprime par des graduations déteintes analogues le contingent criminel et correctionnel de chaque département en fait de crimes et de délits inspirés soit par la violence, soit par la cupidité, soit parla débauche, séparément, on est frappé de la coïncidence de ces trois dernières cartes avec la première. Les départements, en effet, qui se distinguent par

(i) N'oublions pas que, si les chiffres des crimes proprement dits vont en s'abaissant, cela tient à la correctionnalisation uniquement. Or, la correctionnalisation porte surtout sur les crimes contre les biens, car il est plus aisé de baptiser vol simple un vol qualifié que de faire passer un assassinat dans la colonne des homicides involontaires, j Les crimes contre les biens étant plus spécialement urbains, il s'en} suit que la correctionnalisation a favorisé les classes urbaines plus que^ les classes rurales. Mon argument numérique est donc a fortiori,

(2) En 189S, le premier chiffre, celui des accusés ruraux, est dfe 1506; le second, de 1610.

le caractère industriel de leur population sont aussi ceux qui se signalent par la proportion la plus haute des méfaits, cupides surtout et contraires aux mœurs, mais même violents. Au contraire, la carte qui, dans la même publication du ministère du commerce (p. 235), représente la répartition proportionnelle de la population vivant de Tagriculture, donne lieu à une remarque à peu près invefse. L'influence favorable exercée, en somme, sur la moralité par les conditions agricoles de Texistence est rendue manifeste par ces rapprochements. »

La bonne influence à certains égards de Tinstruction secondaire et supérieure — je ne dis pas simplement alphabétiçtœ ei Tnd'\meniB.ive — n^est pas non plus douteuse et, dans une large mesure, neutralise linfluence contraire des milieux urbains, où s'exercent la plupart des professions libérales. Quoique l'instruction secondaire n'ait cessé de se répandre, ceux qui Tout reçue, en dépit de leur nombre croissant, et ont pris une part sans cesse décroissante à la criminalité contre les personnes ». Cela est surtout vrai des professions libérales, qui comprennent une fraction si notable de la population instruite. Leur participation aux crimes contre les personnes a décru de 80/0 en 1 881-1 885 à 6 0/0 en 1886-90 et à 5 0/0 en 1893. Il est vrai que, parallèlement, leur criminalité contre les biens a fort bien pu grandir sans que la statistique puisse nous en avertir. Suivant nos comptes officiels, les professions libérales, en somme, se signaleraient par rinvariabilité relative du taux de leur doubla criminalité totalisée : 6 à 7 0/0 depuis plus de trois quarts de siècle. N'acceptons qu'avec toute sorte de réserves ces évaluations où ne peuvent entrer en compte^ les épidémies intermittentes de vénalité et de corruption qui viennent démentir Tinvariabilité prétendue.

LA CRIMINALITE PROFESSIONNELLE

A la criminalité des diverses professions se rattache intimement, comme contre-partie et complément, celle des gens sans profession. Ils sont de deux sortes : les oisifs riches et les oisifs pauvres.

Les premiers commettent peu de délits, sauf, parfois, des aberrations voluptueuses ; mais, involontairement, ils en font commettre, soit par leurs parasites qui les exploitent indignement, comme une récente affaire de chantage Ta révélé (1), soit par leurs imitateurs que Texemple contagieux de leurs vices entraîne à des actes délictueux ou même criminels, à des vols ou à des assassinats, pour se procurer de Targent. Ils exercent, en général, une pseudo-profession dissipatrice qui consiste à s'amuser^ c'est-à-dire à tourner éperdûment dans un cercle étroit de plaisirs plus ou moins factices et fatigants et dont le plus vif est peut-être le jeu, auquel ils se livrent avec fureur jusqu'à la ruine et au suicide. — Les oisifs pauvres, lés gens « sans aveu » de nos statistiques, ont aussi une pseudo-profession destructrice qui consiste à vagabonder en pratiquant alternativement toutes les variétés possibles de la mendicité, de Tescroquerie et du vol combinés ensemble, avec ou sans accompagnement de violences. Nous en croyons sans peine nos statistiques, quand elles nous disent que la criminalité des gens sans aveu a grandi. « De 4 0/0 il y a quinze ans, dit le compte de d893, la proportion des crimes contre les personnes qui leur sont imputés s'est élevée à 6 0/0, celle des accusations de crimes contre les biens qui sont dirigées contre eux est montée de 8 à 9 et même 10 0/0. »

(1) Je faisais allusion à TafFaire Lebaudy.

Sous le bénéfice des observatious qui précèdent, je me hasarde à présenter le résultat des recherches que j'ai faites pour extraire de nos comptes criminels français, combinés avec les indicationsdu dénombrement de 1891, publié par le ministère du commerce, quelques «chiffres plus ou moins dignes d'attention. La distinction des classes et des professions, telle que nos statistiques cnniinelles la présentent — en ce qui concerne les affaires d'assises seulement, non les affaires correctionnelles — ne correspond pas toujours avec exactitude à celle que nos statistiques de la population ont adoptée (1). Je me suis efforcé de les faire concorder et j'y suis parvenu assez souvent. Confrontant alors le nombre total des personnes qui composent une classe ou une profession prise à part avec le nombre moyen annuel des accusés qu'elle a fournis pendant la période quinquennale de 1889 à 1893, j'ai facilement obtenu le chiffre proportionnel qui exprime combien il y a d'accusés sur dix mille personnes de ce groupe ou sousgroupe. Dans ce qui va suivre je résume les renseignements numériques relatifs à chaque groupe ou sousgroupe par trois nombres, dont le premier a trait à sa population propre, le second à son contingent annuel d'accusés, le troisième à sa criminalité proportionnelle sur dix mille âmes.

Si Ton prend en bloc la masse entière de la population française masculine et féminine, tous âges compris, les petits enfants comme les vieillards, on constate que sa

(1) J*ai dû renoncer à exécuter un travail analogue relativement aux statistiques étrangères ; la difficulté de trouver des quantités homogènes à mettre en regard était si grande que le problème, pour le moment, m*a paru presque insoluble.

criminalité moyenne est d'environ un accusé sur dix mille. Ce taux ne peut nous servir de termes de comparaison avec les diverses professions, dont le personnel ne comprend que des adultes et des personnes valides^ souvent que des hommes, et doit, par suite, présenter en moyenne un taux de criminalité bien plus élevé. Mais il peut être mis utilement en regard du taux de criminalité propre à diver;5es grandes fractions qui se partagent la population, notamment à la fraction agricole, à la fraction industrielle, à la fraction commerciale, si du moins Ton a soin de comprendre en chacune d'elles ses membres inaclifs ou auxiliaires, femmes, enfants, domestiques. Embrassé de la sorte dans son acception la plus large, chacun des trois groupes indiqués donne les résultats suivants :

Groupe agricole 17.435.888 — 1.478 — 0.84

Groupe industriel.... 9.532.560 — 1.264 — 1.32 Groupe commercial . . 3 . 961 . 496 — 399 — 1 . 00

L'agriculture, on le voit, représente dans ce tableau la teinte claire, l'industrie la teinte sombre, le commerce ja teinte grise.

Si nous faisons abstraction delà famille et des dômestiques, et ne retenons que la population active (ou qualifiée telle par nos statistiques) y compris d'ailleurs pêlemêle patrons, employés et ouvriers, les chiffres proportionnels vont changer, mais leur rapport restera le même.

Groupe agricole (1).. 6.535.599 — 1.478 — 2.26 Groupe industriel .... 4 . 548 . 098 — 1 . 264 — 2 . 77 Groupe commercial.. 1.738.631— 399 — 2.29

Le groupe de gens sans profession, saltimbanques, bohémiens, gens sans aveu, filles publiques, gens sans^ (1) Les domestiques Affermes y sont compris.

place, etc., demande à être mis à part ; nous le prenons dans sa totalité, famille comprise ; des domestiques il n'en est pas question. Mais le plus souvent la famille même fait défaut. On ne saurait donc faire figurer ce groupe, pour être tout à fait impartial, ni dans le premier des deux tableaux que nous venons de présenter ni dans le second. Il est intermédiaire. L'indice de sa criminalité est élevé, on va le voir, mais il Test moins qu'il né le serait si on le rattachait au premier tableau, et plus si on le rattachait au second :

Gens sans profession. 1.304.250 — 334 — 2.56

Essayons de décomposer le groupe industriel. Voici le tableau relatif à quelques-uns de ses sous-groupes (famille et domestiques toujours exclus) :

Industrie de ralimentation 260.900 — 239 — 9.15

» du bâtiment 620.291 — 202 — 3.25

» de rhabillement et de la toilette 964.265 — 170 — 1.76

» deluxe ; 102.414— 49 — 4.78

On s'exposerait à d'étranges méprises si Ton prétendait juger de la moralilé comparée des diverses professions industrielles d'après les indications de ce tableau, où les tailleurs, couturiers, couturières sont singulièrement favorisés, (5e me semble, et où les bouchers et boulangers pourraient bien être noircis outre mesure. La même observation s'applique au tableau des professions libérales^ dont nous allons parler.

Celles-ci, dans leur ensemble, si l'on y comprend famille et domestiques ainsi qu'employés et clercs, donnent le résultat suivant, qui leur est très défavorable : Professions libérales.. 1.114.873 — 267 — 2.39

Si Ton retranche la famille et les domestiques, on a : Professions libérales... 420.133 — 267 — 6.35

180 LA CRIMINALITE PROFESSIONNELLE

Mais, à vrai dire, ce groupe qualifié professions libérales pat nos statistiques est un amalgame assez confus, et nulle part il n'est plus urgent de décomposer pour éclaircir. Spécifions donc la part de plusieurs catégories notables (lamille et domestiques exclus).

Clergé régulier ou séculier 126.052 — 9 — 0.71

Professeurs et instituteurs (laïques ou con-

gréganistes (1) 143.616 — 22.8 — 1.58

Médecins, chirurgiens, officiers de s^nté,

vétérinaires 19.295 — 3.6 — 1.86

Pharmaciens, herboristes 10.551 — 4 — 3.79

Sages-femmes 13.475 -^ il .6 -^ 8.60

Hommes de lettres, savants 7.125 — 3.2 — 4.49

Artistes 32.755 — 13.2 — 4.02

Officiers ministériels (notaires, avoués,

huissiers) 18.480 — 51 —28.13

Employés des postes 29.371 — 22 — 7.45

Il est à noter, en ce qui concerne ce dernier résultat, que le taux si énorme de la criminalité des ofGciers ministériels tient en majeure partie à celle des notaires, qui 8'explique par des circonstances passagères.

Si l'on distingue les patrons et les employés, là où cette distinction nous est possible, c'est-à-dire dans le groupe commercial, on constate, comme on avait lieu de s'y attendre diaprés l'importance du facteur économique et du mode d'éducation, que le taux de la criminalité s'élève plus haut parmi les employés.

Patrons de commerce (y compris petits marchands, colporteurs, etc.) 879.969 — 162 — 1 .84

Employés de commerce (non compris ouvriers) 378.318 -^ 199 — 5.26

Les employés de chemins de fer (ouvriers non com-

(1) La statistique criminelle distingue les professeurs ou instituteurs congrég artistes et laïques ; la statistique de la population distingue les professeurs ou instituteurs privés et publics (classant à part les maîtres spéciaux). Ces deux distinctions se correspondent-elles ? Dans

pris) fournissent un contingent criminel notablement

inférieur à celui des employés de commerce.

Employés de chemin de 1er 84.117 — 27 — 3.21

La criminalité des domestiques de tout ordre n'est pas beaucoup plus élevée que cette dernière, ce qui peut tenir à la correctionnalisation des vols domestiques, dont nous avons parlé plus haut.

Domestiques 1.251.944 — 454 ~ 3.70

Il faut enfin féliciter, encore plus que louer, les propriétaires et rentiers, de leur criminalité très faible : Propriétaires et rentiers 956.729 — 47 -— 0.49

Par quelles causes expliquer les différences de nature et de degré que présente la criminalité comparée des diverses professions ou des diverses classes, et les variations si grandes que révèle pour chacune d'elles l'histoire de sa criminalité telle qu'il est parfois possible de la suivre ?

Ici, il serait évidemment superflu de demander à la craniométrie ou au sphygmographe pas plus qu'au baromètre ou au thermomètre des éléments d'information.

Ce n'est pas qu'il n'y ait certainement un lien entre les caractères anatomiques ou physiologiques et les préune certaine mesure seulement. Dans la mesure où elles se contespondent, on peut (mais je ne garantis pas l'exactitude du résultat) présenter ainsi le tableau des deux classes de professeurs et instituteurs.

Professeurs et instituteurs congréganistes 38.616 — 4.6 — 1.19

» » laïques 105.020 — 20 — 1 .90

En réalité, le taux de criminalité doit être un peu plus élevé pour les congréganistes et un peu moins pour les laïques qu'il ne résulte en apparence de ces chiffres : car, parmi les instituteurs privés, il en est beaucoup de laïques.

dispositions psychologiques d'où procèdent, en partie, la moralité ou l'immoralité de nos actes, mais ce lien nous échappe encore absolument ; c'est le secret de la cellule cérébrale, qui demeurerait un fort imprenable aux assauts de la science alors même que la photographie de l'invisible parviendrait à nous l'éclairer. Nous constatons, à l'épreuve des relations sociales, que tel individu incline à la déloyauté, à la cruauté, à la débauche, que tel autre est de volonté droite, de cœur généreux, de passions nobles. Ces innéités opposées et toutoslesinnéitésintermédiaires, la vie, continuellement, les fait éclore en chaque race nationale et les livre à la culture sociale qui les emploie. Mais naissent-elles ainsi en proportions toujours égales qui se balancent sans cesse symétriquement comme les variétés des tailles inégales au-dessus et au-dessous de la moyenne? C'est possible. S'il en est ainsi, cette symétrie répondrait-elle, par hasard, à quelque nécessité interne, comme semble y répondre la symétrie des variations individuelles de chaque organe et de chaque fonction relativement à une certaine forme typique ? C'est possible encore. En ce cas, nous ne pourrions donc agir, par l'élevage humain, pour multiplier,- par exemple, les prédispositions héroïques sans susciter du njême coup un accroissement de prédispositions criminelles? A ce compte (ce n'est, il est vrai, qu'une simple conjecture et qui me paraît, à la réflexion, assez peu probable), à ce compte, l'humanité n'aurait pas autant d'avantages qu'on peut le croire à connaître les secrets vitaux qui lui permettraient, par rhomimciiltiire^ de supprimer la production des tempéraments portés à certains vices, puisque en même temps elle tarirait la source de certaines vertus inverses. Le seul bénéfice qu'elle y pourrait trouver, et non sans un extraordinaire

appauvrissement du sang, serait, en émondant à la fois à droite et àgauche les anoma/icçfoUesougéniales, vicieuses ou vertueuses, en réduisant à une simple tige le chêne de la race dépouillé de toutes ses ramifications, de nous confondre tous, devenus tous semblables et tous normaux, en un même type académique, neutre et correcte

Par suite, ce qui importe avant tout, c*est le meilleur emploi possible, par la société, en vue de ses fins propres, des tempéraments variés, des crânes et cervaux quelconques, que la vie lui fournit. Il en est bien peu qui, moyennant une éducation appropriée, ne soient sus» ceptibles d'être utilisés ou qui, sous certaines influences démoralisantes, ne soient exposés à devenir dangereux ou même criminels. Aussi voyons-nous que, les condi^ tiens biologiques restant les mêmes, une profession, par exemple, se recrutant dans les mêmes familles d'un pays, la moralité ou Timmoralité de ses membres subit des fluctuations considérables.

Le Parlement anglais a connu, comme d'autres Parlements européens, des périodes de vénalité épidémique. Sa composition anthropologique, avant et pendant ces périodes, était restée la même pourtant. Il n'en est pas tout à fait de même quand il s'agit d'une profession qui, par suite d'une faveur ou d'une défaveur croissante de l'opinion, se recrute successivement parmi des familles différentes ou, pour continuer la métaphore précédente, attire à elle des rameaux de plus en plus hauts ou bas, de plus en plus lumineux ou sombres, tournés à droite ou à gauche, du chêne national. C'est sans doute le cas de certains parlements européens, de certaines professions libérales telles que le notariat. Ici les changements survenus dans la criminalité ou l'immoralité professionnelle doivent être en partie attribués à la différence

LA CRIMINALITE PROFESSIONNELLK

d'origine héréditaire du personnel. Encore est-ce plutôt Utte différence d'éducation familiale que d'hérédité vitale qu'il faut entendre par là, et il est nnalaisé de faire la part des deux. Mais, le personnel, quel qu'il soit, étant doîiné avec ses tendances natives, sa conduite variera étrangement d'après la direction précise qu'imprimeront aus tendances de chacun de ses membres les influences côtnbinées des divers groupes sociaux, du groupe professionnel entre autres, dont il fait partie en même temps, influences qui se modilieronl suivant les circonstances Bociales qu'auront à traverser ces divers groupes, le groupe professionnel notamment.

Par circonstances sociales qu'entendon&-uous ? Un exemple fera saisir notre pensée. Les notaires français Ont longtemps été cités avec raison comme une corporatioti remarquable pour son impeccabilité. Mais depuis qu'est-il arrivé? Premièrement, le prix de leurs offices a été s'élevant démesurément, en dépit des prescriptions de la chancellerie. Pourquoi ? Parce que les concurrents pour Tachât sont devenus de plus en plus nombreux et acharnés. Pourquoi ? Parce que la diffusion de renseignement primaire et secondaire a multiplié le nombre de jeunes gens capables d'exercer ces fonctions et que l'exigence du diplôme de bachelier pour toutes les autres carrières juridiques, celle-là seule exceptée, a rendu de plus en plus ardente la compétition de ceux qui, étant instruits sans être diplômés, et voulant être hommes d'affaires^ se trouvaient forcés de se rejeter vers cette Unique issue de leurs ambitions. Ajoutez que, par suite delà non-exigence exceptionnelle de titres universitaires,, cette carrière, au moins dans les campagnes, ayant peu à peu perdu de son relief social, ce n'est plus dans les familles les plus riches de la bourgeoisie mais dans les-

rangs moins fortunés qu'elle a été recherchée. De là une double cause d'embarras plus grand pour acquitter Ifr prix de la charge.

Deuxièmement, en même temps que ce prix montait beaucoup en réalité (sinon en apparence), le rendement des offices baissait légèrement, parfois beaucoup aussi. Pourquoi? Pour la môme cause au fond : parce que la diffusion de l'instruction secondaire et supérieure permettait à un nombre grandissant de personnes de fixer leurs conventions par des sous-seings privés enregistrés,. et de se passer ainsi de notaires.

Troisièmement, enfin, à ces hommes de plus en plusbesogneux est venue s'offrir la tentation sans cesse plus forte et la facilité sans cesse plus grande — du moins jusqu'au décret du 30 janvier 1890 — d'opérer d^es détournements de fonds. Pourquoi? Parce que le paysan français, qui n'a pas toujours été économe et prévoyant (i), mais qui Test devenu depuis un siècle et le devient chaque jour davantage, est embarrassé pour placer son épargne grandissante et que — du moins jusqu'à ces dernières années — il se précipitait avec une confiance de plus en plus aveugle, de plus en plus moutonnière, chez le notaire son voisin, plus rassurant à ses yeux que le

(1) Il ne l'était guère au siècle dernier, ni au moyen âge, pas plus^ que le cultivateur anglais de nos jours encore. Ce n'est donc pas là un trait de race, mais un caractère social acquis, une habitude enracinée et généralisée qui a commencé par n'être qu'une volonté faible et éparse chez certains individus plus intelligents que leur entourage. Leur exemple a triomphé ici, comme ailleurs l'exemple d'individus dépensiers et entreprenants, spéculateurs, émigrants. Que si Ton de- ■ mande pourquoi l'exemple de ces derniers a triomphé en Angleterre, par exemple, et non en France, on en peut trouver la raison dans des gains ou des pertes de grandes colonies, c'est-à-dire dans des victoires ou des défaites coloniales où l'accident du génie individuel a joué ua rôle éclatant.

banquier de la ville voisine, pour y déposer le fruit de ses économies en attendant un placement hypolhécaire.

Maintenant, si Ton analyse à part chacune des trois causes indiquées, on les verra sans peine se résoudre en propagation imitative, en rayonnements d'exemples imposés ou suggérés, obligaloires ou spontanés, réfléchis ou inconscients, et en croisemenls accidentels de ces rayonnements. Ajoutons-y une dernière cause, et non moins puissante : Taugmenlation des dépenses, parallèle à la diminution des recettes, et causée par Témulation imitative du luxed'autruiou par l'ambition des hommes politiques. Voilà ce que j'appelle des circonstances so^ ciales. Elles se compliquent ordinairement de circons^ tances naturelles dont je n'ai pas à m'occuper pour le moment.

Dans l'exemple choisi (et j'aurais pu aussi bien choisir celui des grandes contagions parlementaires de vénalité, dans le présent et dans le passé; mais le sujet se fût moins prêté à une discussion froide^ Texplicalion est de nature surtout économique en apparence, puisqu'elle semble se réduire à expliquer les défaillances plus fréquentes des notaires par leur gène pécuniaire accrue. Mais les causes de cette gène croissante, nous pouvons le voir, ne sont pas toutes du même ordre, et la principale, la difl'usion de l'instruction, est due à la surexcitation de besoins intellectuels, bien plus que matériels, à Téblouissement des découvertes scientifiques et désintéressées de notre âge. Si Ton y regardait de près, on verrait aussi que le déclin graduel de la foi religieuse, phénomène lié aux précédents, a joué un rôle important dans les variations de la criminalité professionnelle ou autre (1).

(4) La criminalité professionnelle est le plus souvent accidentelle. Sous combien de crimes de cet ordre ne rencontre-t-on pas quelque

N'oublions pas que Tindividu social fait partie à la fois de plusieurs corps sociaux parfaitement distincts et très inégaux, ce qui — soit dit en passant — serait la chose la plus extraordinaire du monde, comme on l'a fait remarquer, si ces corps étaient des organismes, car imagine-t-on une cellule appartenant à plusieurs organismes -en même temps? Quoi qu'il en soit, la profession n'est pas la seule société où Tindividu soit incorporé et dont il ■subisse les influences morales ou immorales ; il s'incorpore aussi à une petite famille, à une grande église ou à une chapelle philosophique, à une coterie mondaine, à un parti politique, international parfois, à un Elal, aune nationalité dont les limites ne concordent que rarement avec celles de cet Etat ; enfin à une société bien plus vaste que toutes celles-là, à une sorte d'amas stellaire de nations évoluant ensemble dans la mutuelle attraction d'une civilisation commune, civilisation chrétienne, civilisation musulmane, civilisation bouddhique...

Chacune de ces catégories de sociétés relatives, oti l'individu n'est jamais engagé que partiellement, va se subdivisant, au cours de révolution, en corporations multiples, d'intérêt, de plaisir, de savoir, qui pullulent partout à présent et qui se disputent le cœur de l'individu morcelé entre elles. Est-ce à dire que, en se multipliant, les influences suggestives de ces divers milieux deviennent de plus en plus irrésistibles et annihilent sa -causalité propre, sa responsabilité personnelle? Au contraire, son autonomie s'alimente de leur diversité. Plus se diversifient ces suggestions qui souvent se contrarient, et plus s'accentue, avec laconscience de lui-même,

accident professionnel qui l'explique et Texcuse en partie ! Sous la banqueroute, délit professionnel des commerçants, il y a la faillite, qui «st si souvent pour eux un accident professionnel presque inévitable.

rimportance du caractère individuel qui révèle son originalité par la nature de son choix entre tant de modèles, offerts à la fois à son imitation. Son choix est-il libre ?^ Question vaine. Son choix est-il sien? Voilà Vessenliel ; et, à moins de nier que ce choix ait une cause, il faut dire que la cause c'est lui.

Il n'en est pas moins utile de se demander, à un point de vue général, quelle est celle de ces formes différentes d'association qui est en train de grandir aux dépens des autres, et dont Tinfluence paraît devoir devenir de plus en plus déterminante. Est-ce la profession? Non; alors même que les barrières d'autrefois se relèveraient sous le nom de syndicats jaloux et inhospitaliers, ce serait en s'élargissant singulièrement et laissant librement passer au-dessus de leurs bas remparts les courants supérieurs^ de l'atmosphère sociale. Est-ce la nationalité ? Non plus ; le patriotisme, une fois dégagé d'un militarisme accidentel, suivra le sort du sentiment familial qui, affaibli peut-être par l'élimination des haines séculaires, des vendettas, des fétiches domestiques, n^en est que plus doux et plus pur, et se sent parfaitement à Taise dans le sentiment ambiant de la fraternité universelle dont il a été le berceau. Une morale qui n'aura plus rien d'étroit, plus rien de local, ni de professionnel, ni de confessionnel même, une morale commune à tous les civilisés de même origine se substituera de plus en plus aux morales de caste, de culte, de patrie, de métier et dictera seule les arrêts des juges de Tavenir.

En attendant, la saine appréciation des actes délictueux commis par un homme exige qu'on tienne compte dans une certaine mesure de la morale spécifique qui règne encore en partie dans son groupe professionneL Mais cette exigence est moins forte qu'il y a un siècle^

LA. CRIMINALITE PROFESSIONNELLE 189

^t surtout qu'au moyen âge. La preuve en est que tout le monde reconnaissait la nécessité, en bonne justice, du jugement joar lespairs^ ce qui ne veut pas dire précisément les égaux mais les semblables socialement et, avant lout, professionnellement. De là les officialités, juridiction de pairs ecclésiastiques ; de là les tribunaux quasi domestiques de chaque confrérie, qui, comme le tribunal domestique de chaque famille, disposaient d'un assez grand pouvoir avant les empiétements de la jus-, lice royale. Il ne nous reste plus de tant de juridictions originales que nos conseils de guerre, .jugement par les pairs militaires, et aussi nos conseils de l'ordre des avocats qui, dans les barreaux des très grandes villes seulement, ont gardé quelque efficacité. On ne voit vraiment pas pourquoi le corps médical, tout aussi vivace «que celui des hommes de loi, n'a pas pareillement son petit tribunal à lui. Et, pour réprimer les écarts de la Presse, problème difficile, ne serait-il pas désirable aussi Kjue le monde du journalisme eût son Conseil de TOr- -dre? Le fait est que les mêmes actions d'un professionnel, suivant qu'elles sont vues du dedans ou du dehors lie sa corporation, sont appréciées de la manière la plus opposée. L'espionnage militaire, vertu aux yeux d'un •camp, est crime pour l'autre, ou du moins traité comme tel. Tel faux commercial qui soulève l'indignation d'un homme d« lettres passe pour une peccadille aux yeux du -commerçant le plus honnête. D'autres foi^, le pair est bien plus sévère que ne le serait un étranger. Or, aussi longtemps que l'existence de l'individu est presque entièrement-âbsorbée dans la vie intérieure de son métier et ne participe presque pas à la grande vie extérieure, il est opportun d'établir ou de maintenir les tribunaux professionnels. Mais quand il respire largement Tair du <lehors, une justice unique s'impose.

Pour les juges de droit commun, d'ailleurs, la difficulté à résoudre, comme pour ]espairs^ est et a toujours été de combiner deux points de vue qui, au premier aspect^ paraissent hétérogènes, parfois contraires, et ne laisser d'autre issue à la pensée hésitante que le sacrifice résolu de Tun à l'autre : le point de vue de la culpabilité individuelle et celui de Tutililé générale. 11 s'agit, par la peine, d'exprimer le plus ou moins de culpabilité de l'agent et de la proportionner en même temps au plus ou moins d'utilité que présente la répression pour la société, petite ou grande, dont la justice s*j fait l'instrument et l'écho. Mais les actes qui paraissent les plus excusables par l'entraînement de Texemple, par le malheur des circonstances sociales ou naturelles, sont souvent ceux dont l'impunité ou la molle répression semblerait devoir faire courir les plus grands dangers au public, soit au public spécial des professionnels, soit au grand public ambiant. Dans l'antique Egypte, le vol des tombes était le crime professionnel des ouvriers funéraires, maçons, peintres décorateurs d'hypogées (1)^ parce que, connaissant mieux que personne le prix des trésors enfouis déposés près des momies, et le moyen d'y accéder, ils étaient singulièrement tentés de volerles morts ; mais, quoique bien excusables d'avoir cédé à cette tentation, ils devaient être rigoureusement punis, et, même au jugement de leurs pairs, ilsl'eusseuL été sans nul doute, dans l'intérêt même de la corporation. Tel médecin, pour rendre service à un de ses clients,, sans nuire d'ailleurs à personne, a révélé la nature delà maladie de ce client : faute vénielle à coup sûr et des

(i) Voir à ce sujet d'intéressants détails dans Pouvrage récent d'un égyptologue distingué. Th. Ollivier-Beau regard (Chez les Pharaons — Etudes égyptiennes)»

plus fréquentes, mais le fait est rendu public, et le corps médical est intéressé à ce qu'on ne puisse croire que ces violations du secret professionnel sont chose peu grave et vulgarisée. Soyons sûrs que, s^il existait un Conseil de Tordre des médecins, il ne manquerait pas, en pareil cas, de se montrer sévère, beaucoup plus sévère que nos tribunaux correctionnels. Le Conseil de Tordre des avocats est souvent d'une sévérité excessive à regard de fautes vénielles en soi, pour peu qu'elles lui paraissent porter la moindre atteinte, je ne dis pas à l'honneur mais à Tamour-propre corporatif. D'autres fois, il est d'une extrême indulgence, parce qu'il s'est placé au point de vue de l'individu et des considérations qui excusent son action, plutôt qu'au point de vue de la corporation et des suites fâcheuses qu'aurait pour elle la répétition de cet acte. Pareillement l'hésitation ou l'oscillation entre ces deux points de vue explique la contradiction de certains verdicts de nos jurys et même certains arrêts de nos Cours.

Posé en ces termes, le problème peut, je le répète, paraître insoluble, ou ne comporter qu'une solution, ii savoir celle-ci : aussi longtemps que le groupe social, petit ou grand, dont le justicier est l'organe, est mû exclusivement par le sentiment de son propre intérêt, le justicier devra nécessairement n'écouter que la voix de cet égoïsme collectif, le plus dur et le. plus impitoyable de tous leségoïsmes ; mais il se montrera plus clétnent à mesure que le groupe dont il a la' défense s'élèvera peu à peu, ascension rare chez les collectivités, à la pitié, à la sympathie compatissante, floraison suprême des civilisations consommées, et lui suggérera de ne pas la déshonorer à ses propres yeux en la défendant trop, d'être plus attentif à son émotion qu'à son intérêt. Mais cette

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solution sentimentale, variable au gré du vent de la sensibilité publique, n'en est pas une. La question est précisément de savoir dans quel cas et pour quels motits se justifie rationnellement la pitié dont il s*agit.

Observons ou plutôt rappelons à cet égard que toute répression pénale doit tendre à empêcher la répétition de l'acte criminel soit par autrui, soit par Tagent luimême ; et, ramenée à ces nouveaux termes, l'ambiguïté de tout à l'heure va se dissiper, car rien n'est plus aisé à concilier que les deux ordres de considérations qui ont trait au danger de la répétition possible du même acte par son auteur et au danger de sa répétition possible par ses concitoyens. La peine flétrissante, la peine pénale, ne peut servir à prévenir le premier de ces deux dangers (1), non plus que le second, qu'autant que racte est volontaire, d'abord ; car les plus grands chàti*ments du monde infligés à un homicide involontaire n'empêcheront pas d'autres homicides involontaires 4'avoir lieu, et probablement en aussi grand nombre. Et il faut aussi que l'acte dénote un penchant virtuel de l'agent à récidiver ; car s'il a agi par suite d'un concours purement accidentel de circonstances qui, très vraisemblablement, ne se reproduiront plus, il est inutile de le frapper ; d'une part, il n'aura plus l'occasion de recommencer ; d'autre part, ceux qui seraient tentés de rimiter n'y sauraient être encouragés par son impu-

(i) Quant à la peine non flétrissante, elle peut être utilitairement nécessaire dans certains cas, comme Tespion militaire est saisi en temps de guerre et fusillé. Il n'est deshonoré aux yeux de personne, pas même aux yeux des ennemis qui Tont condamné. La nécessité de le punir se fait sentir aussi bien pour Tempêcher de recommencer que pour prévenir l'imitation de son exemple. — Mais elle ne se fait sentir non plus que- parce qu'il s'agit d'un acte volontaire, émané d'une tendance manifeste à récidiver.

nité puisqu'elle se fonde sur des raisons tout à fait singulières, par hypothèse, et qu'ils ne pourront pas alléguer.

La question se complique quand la grande société est intéressée à la non-répétition d'un acte qui, très répandu dans la petite société professionnelle d'où il émane (mouillage des vins, fraudes commerciales et falsifications de divers genres), y est absous par les mœurs de ce milieu spécial. Ici le coupable, qui ne sesent point tel, n'est nullement pervers de nature, et cependant, si on ne le punit pas, il est tout prêt à recommencer comme ses pareils. Que faire? Il ne faut pas oublier que c'est une impunité prolongée qui a fait s'enraciner de tels abus et créé des mœurs si fâcheuses : le premier professionnel qui est entré dans cette voie était, lui, un être malhonnête et dangereux que le châtiment eût arrêté dès ses premiers pas.

D'autres l'ont suivi dès lors, déjà moins malhonnêtes, jusqu'à ce que les plus honnêtes aient été entraînés. L'injustice alors — et cette injustice est inutile — serait de réveiller la loi en sursaut pour l'appliquer brusquement à l'un de ces derniers, qui a pu la croire morte. Au préalable, donc, il convient d'avertir publiquement les professionnels des mesures qui vont être prises pour mettre fin à des abus invétérés. Cet avertissement a pour effet de transformer du tout au tout les actes qui seraient commis de nouveau en dépit de lui. Avant, ils pouvaient être excusables ; après, ils deviennent punissables. En tout ceci, on le voit, il n'y a rien qui ne se prête à de logiques déductions à partir de principes basés sur les vérités psychologiques et sociales les mieux établies.

Mais, quoi qu'on fasse, il est un genre d'injustice

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qu'on ne parviendra pas à faire disparaître, aussi longtemps que fonctionnera, à côté et au-dessus de nos petites cours judiciaires, ce grand tribunal anonyme de rOpinion, qui condamne si souvent, à raison parfois,, quand celles-là .acquittent^ et qui dans ses condamnations vagues, passionnées, englobe toujours le coupable avec les innocents. La vendetta familiale a bien pu être détruite par Télargissement du groupe social ; mais on dirait que ce n'est qu'au profit d une vendetta plus étendue à la fois et plus atténuée, qui, à un crime émané des membres d'une profession, ou d'une, classe, réponè par une flétrissure générale de toute cette profession ou de toute cette classe. La faute d'un notaire, poursuivie^ ou non, punie ou non judiciairement, entache tous les notaires ; le chantage d'un journaliste discrédite toute la Presse ; une turpitude sensuelle d'un instituteur jette un mauvais lustre sur ses collègues ; la dureté de cœur d'un patron rejaillit en haine ouvrière sur les patrons les plus bienfaisants. H y a là un abus de la généralisation qu'il s'agit de déraciner peu à peu du domaine pratique et moral, comme du domaine théorique et scientifique où il a produitdes erreurs d'un autre genre, moins douloureuses, mais non moins profondes. Rien de plus noble et de plus fécond que le penchant à généraliser, qui est le propre de Tesprit supérieur ; mais rien de plus dangereux, en fait de sentiments comme en fait d'idées, que les généralisations précipitées. La difficulté est de respecter soigneusement cette tendance en réprimant ses écarts; et, sur ce point, les criminalistes auraient besoin d'être aidés par tout le monde, par la Presse en particulier, qui, par malheur, est bien plus portée à surexciter cette précipi^ lation du jugement public qu'à en modérer les élans.

Lettre à A/. Buisson^ ancien directeur général de Tensei^ gnemejit primaire^ professeur à la Sorbonne,

Cher Monsieur,

Emu du très remarquable article de M. Alfred Fouillée sur « les jeunes criminels, Técole et la presse » qui a paru en janvier dernier, dans la Revue des Deux Mondes, vous me faites Thonneur de me demander mon avis sur ce grave sujet. La difficulté est de le traiter après un tel maître dont les conclusions dans l'ensemble ne sauraient être contredites ; mais la question est si complexe qu'elle appelle encore un examen nouveau.

Précisons d'abord les faits et les chiffres. Ils ont trait à un double accroissement, celui de la criminalité surtout et aussi celui du suicide chez les mineurs.

Dans le rapport officiel qui précède la statistique criminelle de 1880, il est démontré que, en cinquante ans, de 1830 à 1880, pendant que la criminalité des adultes triplait, celle des mineurs de seize à vingt et un ans quadruplait, du moins en ce qui concerne les garçons. En chiffres absolus, l'augmentation a été, pour ces derniers, de 5.933 prévenus à 20.480, et, pour les filles, de 1.046 à 2.839. Le rapport ajoute : (( Cette constatation est triste, mais on est autorisé à espérer, en présence des efforts combinés de toutes parts en vue de morali-

(i) Revue pédagogique j février 1897.

ser Tenfance, que Tavenir en réserve une meilleure. » Hélas ! espoir bien déçu. En 1894, le nombre des prévenus mineurs de l'âge indiqué s'est élevé à 28.701 et celui des mineures à3.616 ! C'est surtout surle vagabondage et le vol que porte la progression. Voila pour les délits. Me fera-t-on observer que les crimes à proprement parler, les «c affaires d^assises )),ont subi une diminution numérique en ce qui a trait aux mineurs euxmêmes ? Oui, une diminution apparente, qui tient aux progrès de la correctionnalisation légale ou extra-légale. Mais, si Ton n'a égard qu'aux crimes vraiment dignes de ce nom, et, comme tels, en général non susceptibles d'être correctionnalisés, aux assassinats notamment, il n'y a nulle décroissance des chiflVes. Qu'on en juge : de 1856 à 1860, le nombre moyen annuel des jeunes gens de seize à vingt et un ans accusés d'assassinat élait de 20 ; en 1876-1880, il s'élève à 30 ; et, en 1890-1894, il est de 39, ayant presque doublé (1). Celui des enfants dé moins de seize ans accusés du même crime, malgré l'indulgence exceptionnelle et toujours croissante, légale ou extra-légale, dont bénéficient ces derniers, a lui-môme grandi, et dans une proportion plus forte encore. Dans la première des trois périodes comparées, il était de 0,8 par an ; dans la seconde, de 2,8 ; dans la troisième de 2,2. L'abaissement de la seconde à la troisième n'est certainement qu'illusoire, et doit s'expliquer par ce redoublement de protection quasi-paternelle dont notre société contemporaine couvre, avec raison, les méfaits des jeunes. Ajoutons que l'augmentation apparaîtrait plus rapide si l'on faisait entrer en ligne de compte les crimes impoursuivis faute de preuves suffisantes, dont le nombre proportionnel croît sans cesse.

(1) En 1835, ii y a baisse sensible: 32 seulement.

Même sans introduire dans nos calculs ce nouvel élément, non négligeable pourtant, on voit que le nombre des assassinats imputés aux mineurs a doublé en moins de quarante ans, pendant que celui des assassinats imputés aux adultes n'augmentait pas ou augmentait à peine. En 4856-1860, le nombre moyen annuel des accusés d'assassinat était de 234 ; en 1876-1880, de 239 ; en 1890-1894, de 280. Si Ton retranche de chacun de ces totaux la fraction afférente aux jeunes gens de seize à vingt et un ans, et aussi celle des enfants au-dessous de seize ans, on a, pour les adultes, dans le premier lustre, 213 ou 214 ; dans le second, 206 ou 207 : dans le troisième 239. Eu égard au progrès de la population depuis trente- cinq ans, la proportion des adultes assassins, je ne dis pas celle des homicides de tout genre, semble avoir plutôt diminué que grandi pendant que celle des mineurs passait du simple au double.

Et de quels crimes s'agit-il ! M. Guillot note « Fexagération de férocité, la recherche de lubricité » chez les jeunes malfaiteurs. Toutefois, il est bon d^observer que ce cynisme et cette cruauté sont le privilège exclusif d'une élite ; et, dans son ensemble, cette nouvelle génération se distingue plutôt par sa veulerie. « Ceux qui voient de près les enfants dans nos prisons et dans nos maisons correctionnelles, dit M. Henri Joly dans son compte rendu de l'étude de M. Fouillée, sont plutôt frappés de l'abandon moral, de l'ignorance, de la faiblesse de caractère et de la légèreté du plus grand nombre ». Ceci est peut-être plus affligeant que ce qui précède ; ils ne sont donc pas du tout des monstres^ ces jeunes malfaiteurs, ils sont bien fils de leurs pères....

Passons aux suicides. Tous ceux qui se sont occupés d'archéologie criminelle savent à quel point le suicide

était rare dans rancienne France. Dans leurs intéressants travaux sur la criminalité rétrospective en Bretagne, MM. Corre et Aubry ont noté la prodigieuse rareté de ce triste phénomène jusqu'au règne de Louis XV. Il semble apparaître alors ou se réveiller à la faveur de la démoralisation générale. Mais combien rapide a été sa marche en notre siècle ! Au moins aurait-on pu espérer que les enfants échapperaient à cette contagion de désespérance. Voyons s'il en est ainsi.

Pour les enfants âgés de moins de seize ans, le nombre moyen annuel des suicides était, en 1836-1840, de 19. Dans les périodes quinquennales suivantes, il a progressé comme il suit jusqu'en 1876-1880 : 20, 24, 29, 90, »S, 31, 31, 51. Observons, entre parenthèses, que les deux seuls abaissements numériques, soulignés par nous, correspondent, chose remarquable, à la période de 18S6 à 1865 pendant laquelle la criminalité française a présenté exceptionnellement une diminution bien réelle, comprenant à la fois les délits et les crimes. On voit ce qu'il faut penser de la prétendue marche inverse du suicide et de rhomicide, imaginée par les criminalistes italiens. — Mais continuons. Toujours pour les enfants de moins de seize ans, la progression se poursuit, et même se précipite. Le nombre moyen annuel devient :

en I88M880 — 61 en 1886-1890 — 70 en. 1891 -1894 — 75(1)

Pour les mineurs âgés de seize à vingt-un ans, la

courbe du suicide a monté plus vite encore. De 1836-1840

à 1876-1880, les chiffres moyens présentent, à cet âge,

la série suivante : 128, 134, 126, 151, 161, 167, 174,

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