‹ Études de psychologie socialeChapitre 3 sur 4 · Et ensuite · texte numérisé non relu

Et ensuite

{\) La progression continue : en 1895, je trouve 90 suicides d'enfants de cet âge, dont 8 de 13 ans, 2 de 10 ans, 1 de 9 ans, 1 de 8 ans.

en 4881-4885 — 309 en 1886-1890 — 366 en 4891-1894 — 450 (1)

Or, de 1836 à 1880, laprogression générale du suicide pour tous les âges réunis a été de 2.574 à 6.259, c'est-àdire de 243 pour 100, pendant que celle du suicide des mineurs de vingt-un ans (les deux âges ci-dessus confondus) était d'environ 200 pour 100, marchant alors un peu moins rapidement que celle de l'ensemble du pays. Mais, de 1881 à 1894, celle-ci a grandi de 6.741 à 9.703 (2), autrement dit de 153 pour 100 (en quatorze ans seulement !)^ tandis que celle des mineurs grandissait de 176 pour 100, devançant maintenant la marche, déjà si accélérée et si efifrayante, des adultes.

Voilà les faits ; mais, pour les bien comprendre et ne pas s'exposer à les expliquer par des causes sans rapport avec rétendue réelle du mal, il faut regarder au delà de nos frontières. Ce mal est général. En tout pays, ce sont les mêmes plaintes à propos de la perversité croissante de la jeunesse. Du travail de Mayr sur la statistique criminelle de Tempire allemand, il résulte que, de 4888 d 1893, en six ans, le nombre des condamnés de tout âge s'est élevé de 21 pour 100, et que celui des enfants ou adolescents âgés de douze à dix-huit ans a augmenté de 32 pour 100, accroissement vraiment énorme. Chiffres absolus : en 1888, 33.069 condamnés de cet âge; en 1893, 43.742. D'après un autre document de source allemande, de 1882 à 1892, « le nombre total dés condamnés de tout ordre, dit M. Louis Rivière (3), s'est ac-

(1) En 1895, il y a 474 suicides afférents à cet âge.

(2) Pour la première fois, le chiffre s* est abaissé en 1895 ; il n'y a plus, cette année-là, que 9.963 suicides. Mais la progression a continué pour les mineurs.

(3) Voir Revue pénitentiaire y mars 1895. Voici les chiffres abso-

cru de 28 pour 100 tandis que la catégorie spéciale des mineurs de dix-huit ans s'élevait de 51 pour 100. »

J'avais cru jusqu'ici, comme M. Alfred Fouillée — sur la foi de certaines informations, d'origine d'ailleurs propre aies recommander — que l'Angleterre à cet égard faisait exception parmi les Etats européens. N'a-t-on pas dit qu'elle était parvenue, par des efforts persévérants, à diminuer de 70p. 100, en quelques années, la criminalité des jeunes gens? Eh bien, il faut en rabattre. Dans le dernier rapport officiel sur la statistique criminelle britannique de 1894, on relate ce compliment adressé à nos voisins d'outre-Manche, et l'on exprime le regret qu'il soit immérité. On en donne la preuve, malheureusement irrécusable. Quand, par hasard, il arrive aux Anglais de médire d'eux-mêmes, on peut les croire. Un tableau joint au rapport montre que le nombre annuel des mineurs de seize ans condamnés soit à l'emprisonnement soit à la détention dans une reformatory school ou. dans une industrial school ou à subir la peine du fouet, est monté de 11.064 (chiffre moyen par an) en 1864-1868 à 13.710 en 1894. Spécialement, la catégorie des jeunes Piï\^\dàs fouettés présente une augmentation, lamentable, de S85 à 3.1941(1).

lus : «en 1882, le nombre des individus condamnés dans tout l'empire pour crimes et délits a été de 329.968, dont 30.719 mineurs de dixhuit ans. En 1892, le nombre total des condamnés s'est élevé à 422.127 et celui des mineurs à 46.496. »

(1) Malgré ces chiffres officiels, M. Henri Joly persiste à affirmer (dans le Correspondant de mai 1897) la réelle diminution de la criminalité des mineurs anglais. Il se fonde sur ce que les industrials^ schools ne sont point comparables à nos maisons de correction. Soit, mais les reformatory schools... et les condamnations au fouet? — Au surplus, je reproduis ici, en entier, le passage traduit du Judicial statistics England, and Wales, 1894, criminal statistics {pre-

La chute de plus en plus fréquente de la jeunesse dans le vice et le délit, dans le crinae même, n'est donc pas

sented to parliament by command of Her Majesty^ 1896), d-où j'ai extrait les chiffres qui précèdent.

t Le rédacteur de la Statistique française fait observer que tous les grands Étals civilisés de l'Europe, à V exception de l'Angleterre, ont à déplorer le môme accroissement de la criminalité des mineurs de vingt et un ans. Je crains que cette exception faite en faveur de l'Angleterre ne soit due à une fausse interprétation des statistiques pénitentiaires anglaises. Bien que la population juvénile des prisons d'Angleterre ait décru, les résultats que présentent les tableaux VIII et XIII montrent malheureusement que cela n'implique aucune diminution réelle dans le montant de la criminalité juvénile.

« Le tableau suivant montre, pour la période 1864-1894, le nombre des enfants au-dessous de seize ans envoyés, chaque année, dans les prisons, dans les reformatory schools, dans les industrial schools ou condamnés au fouet. Cette statistique peut être considérée comme une indication approximative du nombre des délinquants de cet âge dont les cours ont eu à s'occuper pendant cette période, bien quil n'y soit point tenu compte de ceux qui ont été condamnés à Vamende et de ceux {dont le nombre s'est accru en ces dernières annés), qui ont été acquittés en vertu de t article 16 du v. Sommary Juridiction Act », ou auxquels ont été appliqués les dispositions du « fi7*st offenders Act ».

« Même avec ces omissions, et malgré ce fait que tant d'enfants sont détenus dans les industrial et refoi^matory schools, les totaux de ce tableau présentent une augmentation considérable. Les chiffres qu'il donne représentent la moyenne annuelle pour chaque période de cinq ans de 1864 à 1893, et les chiffres absolus de 1894. »

co

oc ■ r.

es

os

oc

Envoyés dans les

prisons

Envovos en dôten-

tioù dans les refor-

matory schooh.. . .

Envoyés en délen

lion dans les in-

dustrial scfiools...

Condamnés au fouet.

Total

il.Oil

J'ajoute que la question de la criminalité des mineurs anglais, de-

exclusivement le mal français à noire époque ; elle est aussi bien le mal allemand, le mal anglais, le mal italien, le mal européen... Par suite, il n'est paspermis d'attribuer à ce phénomène pour cause/?n>lc^j9a/e quelque loi, simple* ment française, quelque innovation, scolaire ou autre, restreinte à la France. Et il convient tout d'abord de bien marquer le caractère secondaire et subordonné des considérations d'ordre législatif et politique auxquelles ce triste sujet peut donner lieu. Avant tout, Texplication profonde doit être demandée aux transformations sociales de notre âge. Mais tâchons de préciser. Un point de fait est à noter : la progression soit de la criminalité, soit du suicide a été d'abord plus rapide chez les adultes que ehez les mineurs, ou plutôt s'est fait sentir chez les adultes avant de se révélai: chez les mineurs, mais, àpartir du moment où elle a atteint ceux-ci, elle a marché d'une allure accélérée qui n'a pas tardé à les faire passer au premier rang. Cette simple remarque suffit à nous démontrer que les germes, quels qu'ils soient, de la contagion dont il s'agit sont venus aux enfants non d'un ensemencement direct sur eux mais après avoir agi sur leurs contemporains plus âgés, et d'abord, avant tout, sur leurs parents. En d'autres termes, les causes quelconques des transformations dont je parle se sont exercées sur les pères avant d'opérer sur les fils, et si, parvenus à ceux-ci, leur action se montre plus efficace, rien de plus aisé à comprendre : un vent nouveau ébranle bien plus fortement les jeunes rameaux que les vieilles branches, à travers lesquelles il leur arrive.

puis notre article, a été étudiée avec la plus grande profondeur de .recherches et la plus impartiale discussion par M. Bruejre, dans la Revue pénitentiaire (décembre 4897), et que Tauteur arrive à la môme conclusion que nous.

LA JEUNESSE CRIMINELLE âOa

On ne doutera pas de la vérité de cette remarque si Ton s'avise d'en faire une autre, à savoir que les causes auxquelles on peut attribuer la progression du suicide et de la criminalité sont en partie les mêmes qui permettent d'expliquer la diminution du nombre des naissances, le déclin de la population. Ces causes, quelles sont-elles ? Intellectuelles, sentimentales, économiques, pathologiques. En premier lieu, le progrès de l'irréligion générale, par la propagation de doctrines qui ont détruit les principes traditionnels de la morale et delà famille avant de les remplacer. De cette déchristianisation purement négative et critique résultent a la fois démoralisation et dépopulation^ comme le montre la comparaison statistique des départements français, à ce triple point de vue. En second lieu, Tambition croissante d'ascension sociale, par la propagation de nouveaux besoins, naguère de luxe, à présent de première nécessité, facteur très important dont M. Arsène Dumont a mis en lumière la puissance en ce qui concerne la natalité, le nombre des enfants étant en raison inverse de celui des besoins dans chaque famille qui s'élève ou tend à s'élever. Son action n'est pas moindre en fait de criminalité : par là s'explique, avec Texode intérieur des ruraux vers les villes, avec leur détachement du sol et du foyer, la fréquence de leur déclassement démoralisateur. — En troisième lieu, non pas l'accroissement de la misère, mais l'insuffisance de plus en plus vivement sentie du progrès de la richesse, pour répondre à la diffusion, bien plus rapide encore, des convoitises, des désirs multiples dont je viens de parler. On ne peut comprendre qu'ainsi la progression parallèle de la criminalité, du dépeuplement et de la fortune, telle que l'attestent nos statistiques comparées. Enfin, le fléau contagieux de l'alcoolisme, source de dé-

générescence etde déséquilibralion, de stérilité etdeperversité, d^impuissance vitale et de nuisance sociale.

On le voit, ou on Tentrevoit par ces brèves indications^ nous avons de moins en moins d'enfants par les mêmes raisons que nous les élevons de plus en plus mal ; sans compter que le fait seul d'avoir une famille moins nombreuse entraine les parents, même moraux, à un relâchement de la discipline et des «ixemples domestiques. Le père le moins autoritaire et le moins moral, quand il a sept ou huit enfants à diriger, sent la nécessité de se surveiller devant eux et de les soumettre à une règle. Le père le plus austère, quand il n'en a qu'un ou deux, est porté aies traiter avec une mollesse excessive. Quand les Américains et même les Anglais seront devenus aussi malthusiens que nous — car ils y courent, et déjà la région de Test des Etats-Unis, la plus civilisée, la plu» rayonnante en exemples de tous genres transmis peu à peu à rOuest même, a une natalité presque aussi abaissée que la nôtre — on verra si les fils uniques yankees ou britanniques montreront beaucoup plus d'esprit d'en- • treprise et d'énergie de caractère que les fils uniques français. Leurs filsmultiples ne montrent déjà guère plus de moralité (1).

Je ne veux pas insister davantage sur les rapports en-^ tre l'abaissement numérique des naissances et l'accroissement numérique des délits. A coup sûr, bien des influences, par exemple le développement de la prévoyance et du besoin de sécurité, agissent sur le premier de ces phénomènes sans atteindre le second, ou ne s'y font sentir qu'en sens contraire. Je sais bien aussi qu'il y a des pays à paternité abondante et surabondante, tels que

(1) Voir à ce sujet le grand Traité d'Économie polit, de M. Paul Leroy-Beaulieu, t. IV, p. 593-618.

l'Italie, où la criminalité déborde — sous des formes, il est vrai, toutes primitives, plus violentes et brutales qu'astucieuses et voluptueuses. Malgré tout, dans la mesure indiquée, cette régression et cette progression, également déplorables à Theure actuelle, présentent en France une trop réelle liaison, et il en découle une nouvelle présomption en faveur de l'idée, évidente du reste, qu'il faut faire remonter aux parents, avant tout, la responsabilité des fautes ou des malheurs, des vices ou des désespoirs de la jeunesse. Soyons certains que, dans la plupart des cas, sinon dans tous, c'est au logis paternel que les élèves de nos écoles ont sucé le lait empoisonné du scepticisme religieux et moral, de l'irrespectueuse et ambitieuse vanité, de la cupidité précoce, du vice, de l'alcoolisme même... Quand ce n'est pas au foyer, c'est à l'atelier, c'est au café, c'est par les suggestions de la Presse, que le microbe de ces virus a pénétré dans le cœur de l'enfant ou de l'adolescent. Doit-on ajouter que c'est à Técole aussi ? Voilà la question, au fond, qui est examinée par M. Fouillée, et sa réponse est que, si l'école n'est pas directement coupable, on est en droit de lui imputer une partie — une très faible partie — du mal qu'elle n'a pas empêché et qu'on la jugeait unanimement capable de prévenir... Que penser de ce reproche?

J'irai plus loin que M. Fouillée : à mon avis, il n'est pas possible que la vie scolaire, après comme avant les réformes scolaires, ait joué le rôle neutre ou simplement négatif qu'il lui prête ; elle est toujours et nécessairement active dans un sens bon ou mauvais ; si elle a contribué pour sa petite, 1res petite pari, à la progression de la criminalité pu de l'immoralité des mineurs, ce n'a pu être que par une action positive et directe; mais il ne s'ensuit nullement que, directement ou indirectement, les

maîtres soient à blâmer. Ils ont fait, laïques ou congreganistes^ ce qu'ils ont pu, en toute conscience ; et il esta remarquer que, de toutes les catégories de citoyens, celle des professeurs, portant redingote ou soutane, est placée par nos statistiques criminelles au premier rang de la moralité générale (1). A ce point de vue, donc, leur exemple, s'il était suivi par leurs élèves, serait certainement ce qu'il y a de plus propre à retenir ou remettre dans la droite voie ceux que l'exemple du père ou de la mère aiguille dans une fâcheuse direction. Seulement, Test-il ou peut-il Têtre ? Et quand il semble l'être, est-il bien sûr que ce ne soit pas plutôt celui de condisciples bien élevés, dans des écoles recrutées par une sorte de sélection sociale, qui a produit la supériorité d'éducation, dont on loue ces dernières? Ou bien quand le maître a réellement ajouté son action éducatrice à celle du milieu scolaire, est-ce entant que maître ou n'est-ce pas plutôt en tant que prêtre, et ne confond-on pas ici deux choses bien distinctes, l'efficacité propre de l'école avec celle de la religion?

({) Dans un rapport sur la Criminalité professionnelle, présenté an Congrès d'anthropologie criminelle de Genève en 1896, j'ai énuméré dans l'ordre de leur criminalité croissante, en tenant compte de leur population respective, les diverses classes ou professions. Il en résulte que, sur mille personnes, la classe des professeurs laïques ou congréganistes — placée presque en tête — fournit un contingent annuel de 1,58 accusations criminelles, tandis que les hommes de lettres et les savants en donnent 4,49, et l'ensemble des professions libérales 6,33. — Je ne répondrais pas, il est vrai, que, dans le monde des professeurs, la classe des instituteurs primaires se distinguât éminemment au point de vue qui nous occupe. Il y aurait beaucoup à dire sur sa composition, sur l'esprit qui Tanime, sur les déviations de son rôle véritable dans les campagnes. Mais ce sujet nous entraînerait trop loin. Malgré tout, c'est faire une injure imméritée à ce personnel que de le représenter comme fauteur d'immoralité et « facteur » de cri-^ minalité.

Il est facile de dire à Tinstiluleur : « Instruisez moins, élevez davantage ; attachez-vous à former le caractère et le cœur plus qu'à exercer Tintelligence » ; mais la difficulté est de lui procurer les moyens pratiques de suivre ces beaux conseils. En fait, l'éducation que les enfants se donnent entre eux, par leur mutuel exemple, ou par l'exemple dominant de Tun d*eux, meneur des autres, rarement le meilleur — et qu'ils se donnent pour l'avoir reçue de leurs parents — l'emporte infiniment sur celle qu'ils peuvent recevoir de leur maître. Ce dernier préside plus qu'il ne coopère à la formation du caractère de ses élèves ; son prestige sur eux est tout intellectuel et favorise la contagion de ses idées dans leur esprit, non celle de ses sentiments dans leur cœur. En général, d'ailleurs, et sauf l'exception du père et du prêtre, exception elle-même en voie de déclin, les connaissances d'un âge passent au suivant, mais non les émotions et les impulsions, et, si nous héritons de gens plus âgés nos manières de penser, nos lumières, c'est à nos contemporains que nous empruntons nos manières de sentir, la chaleur et la force qui nous poussent. On aura beau enseigner la morale en classe, ce sera surtout en récréation, par les petits jeux, les petits contrats, les batailles et les alliances des camarades, que se fera leur moralité ou leur immoralité. Et il suffira souvent de deux ou trois « brebis galeuses » pour pervertir toute une division.

Là est le nœud du problème pour Técole publique, et M. Fouillée l'a bien indiqué. « Sur 100 enfants détenus à la Petite Roquette, l'école congréganiste n'en fournit que 11, l'école laïque 87. Mais, sans nier l'heureuse influence des convictions religieuses, nous devons faire remarquer que l'école congréganiste peut trier ses élèves, tandis que l'école publique a été obligée de tout recevoir. Celle-

ci a quatre fois plus d'élèves, et de toute provenance. Les familles qui choisissent renseignement religieux pour leurs enfants les ont déjà sévèrement élevés. Le seul fait de choisir délibérément un enseignement qu'on juge supérieur indique chez les parents un noble souci de ia moralité, qui a dû déjà se communiquer aux enfants eux-mêmes. » Que faire cependant? Et comment remédier à celte cause d'infériorité morale qui pèse sur l'école publique? D'une part, celle-ci est forcée d'être ouverte à toutes les familles, aux pires comme aux meilleures; d'autre part, lafoule écolière n'est pas plus heureuse qu'une foule quelconque dans l'élection de ses chefs ; et, dans les cours des collèges comme ailleurs, la popularité, qui ne s'attache ni au talent ni à aucun autre mérite perceptible, mais on ne sait à quoi ni pourquoi, est un mystère aussi insondable que la grâce des théologiens.

Il en est de l'école publique, en cela, comme de la prison commune, où les détenus, quoi qu'on fasse, achèvent de se corrompre sous l'influence entraînante des plus pervers. Aussi les établissements de ce genre sontîls d'autant plus corrupteurs qu'ils sont plus peuplés. Après une élude comparée et faite sur place, des résultats donnés par les maisons de correction pour enfants dans la plupart des Etats européens, M. Joly (voir la Revue pénitentiaire de février 1897) conclut ainsi : « Toutes choses égales d'ailleurs, la récidive des libérés est proportionnelle à l'agglomération des détenus », et cela, ajoule-t-il, est spécialement vrai pour les enfants. Mais, ici, on a la ressource de substituer à la prison commune la prison cellulaire ou la prison divisée en catégories spéciales. Imagine-t-on une école cellulaire, ou même une école dont la division en sections serait fondée sur

LA JEUNESSE CRIMINELLE â09

le degré de moralité des enfants, autant dire des familles ? Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il est plus utile démultiplier et de diversifier les écoles, de môme que les hôpitaux et les prisons, que de les agrandir et de les unifier;àla placed'un « palais scolaire », foyerde microbes, comme un hôpital monumental, deux ou trois locaux modestes donneraient des résultats meilleurs en offrant à divers groupes de la population un moyen de ségrégation spontaCnée (1). A cet égard, comme à d'autres, la réforme scolaire a-t-elle été législativement conçue et ^dministralivement exécutée suivant l'esprit de ses promoteurs universitaires? Je ne le crois point. Quand les hommes de science et de dévouement s'associent à des hommes politiques dans une même œuvre, il est inévitable que la divergence de leurs visées compromette le fruit de leur collaboration et que parfois l'ivraie des uns étouffe le bon grain des autres.

Mais, à vrai dire, est-il bien sûr que ces considérations soient ici à leur place, qu'elles aient quelque chose à voir avec notre sujet? On en pourrait douter à lire certaines statistiques, notamment celle-ci sur la fréquentation des écoles. Il y a un écart très grand, dit M. Boiizon (2), entre le nombre des enfants inscrits aux écoles primaires et celui des enfants présents. Sur 280.000 enfants inscrits, (( 45.000 environ n'y sont pas assidus, dont 31.500 appartenant aux écoles publiques. Il ne faut pas s'étonner si c'est dans ces écoles que l'assiduité est moindre. Les

(1) A coup sûr, les inconvénients de récole mixte pour les deux sexes sont moindres que ceux de l'école mixte pour les enfants de familles honnêtes (quelle que soit leur situation sociale) et pour les enfants de familles vicieuses ou criminelles. La mauvaise éducation chasse la bonne.

(2) Le Crime et V École, par Jacques Bonzon, avocat à la Cour •d'appel (Paris, Guillaumin, 1896).

moins surveillés, les plus délaissés des enfants sont ses clients ». Or, est-ce parmi les,enfants assidus ou parmi les enfants inscrits mais non présents à Técole que se recrute le personnel des maisons de correction ? Les registres de celles-ci vont nous l'apprendre : nous y constatons qu'à leur entrée dans ces établissements les plus délinquants sont ceux qui présentent une ig-norance proportionnellement bien supérieure à celle des enfants honnêtes du même âge.

Je lis dans la Statistique pénitentiaire ^ qui vient d'être publiée, pour l'année 1893, parle ministre de Tintérieur, que 2 p. 100 seulement des garçons possèdent Tinstructîon primaire et que 36 pour 100 sont complètement illettrés. — Ainsi, la criminalité des enfants, pourrait-on dire, est en raison inverse de leur assiduité à l'école et il est prouvé que celle-ci, publique ou privée, quand ils la fréquentent^ les retient, daîns une mesure insuffisante, soit, mais dans une certaine mesure enfin, sur la pente du délit. Il est injuste de lui imputer la moindre part, directe ou indirecte, dans la progression de la criminalité juvénile. Elle l'enraye, au contraire, autant qu'elle peut, sinon autant qu'on l'espérait. Est-ce la faute des instituteurs si l'on s'est leurré de vaines chimères sur la panacée de rinstruction? — Encore un argument de chiffres dans le même sens. Si l'on examine avec soin nos statistiques criminelles, on s'aperçoit que la progression dont il s'agit, dans les dernières années du moins, n'a porté que sur les jeunes gens de seize à vingt et un an, c'està-dire déjà échappés de l'école primaire et livrés sans contrepoids aux suggestions de la rue, de l'atelier, de la famille, du débit de boisson. Quant aux mineurs de seize ans, « pas plus au point de vue des délits qu'à celui des crimes, dit le rapport officiel de 1893» la statistique ne

révèle une ag-gravation » en ce qui les concerne; « le nombre des prévenus de cet âge est même en diminution notable si Ton ne remonte pas plus haut que 1890. Celte amélioration s* applique aux délits les plus impor^ tants, tels que le vol et V escroquerie , non aux outrages publics à la pudeur, dont le chiffre est resté à peu près stationnaire, ni aux coups et blessures dont le nombre a légèrement grandi, » La statistique de 1894 n'a point infirmé ces conclusions (1). De 1889 à 1894, en cinq ans, le nombre des garçons de moins de seize ans prévenus de vol s'est abaissé de 4.080 à 3.S82, et celui des mineures du même âge, de 728 à 620, pendant que le nombre des jeunes des deux sexes, âgés de seize à vingt-un ans eit prévenus du même délits s'élève, dans le même intervalle de temps, de 8,370 à 8.701 et de 1.613 à i.773. H est à noter que, par une exception remarquable, de Tune de ces dates à Tautre, le nombre total des prévenus de vol, tous les âges réunis, hommes et femmes, est descendu de S0.427 à 47.709.

Il est donc certain que, ni directement, ni indirectement, je le répète, Fécole n'a agi dans le sens du crime, et il serait outrageant pour elle de prolonger plus loin cette démonstration. Mais s'ensuit-il — car c'est là toute la question — qu'elle ait agi en sens contraire avec toute la vigueur qu'on était en droit d'attendre d'elle ? Ce que dit M. Fouillée de la religion, qu'elle est « un frein moral et encore plus un ressort moral )),on voudrait pouvoir le dire de l'école aussi, et au même degré. Par malheur, l'école vaut, non pas précisément ce que valent les maîtres, mais, encore une fois, ce que valent les parents des élèves. Là où les' familles oii elle se recrute ont une moralité exceptionnelle, elle peut faire beaucoup de bien ;

(4) Ni celle de 189S.

là OÙ rimmoralité des familles est notoire, elle ne peut produire que des effets plus ou moins mauvais. Pour s'en convaincre, il convient de considérer non pas l'ensemble de la population scolaire, masse hétérogène où se présentent confondues des causes complexes que la statistique a de la peine à dégager, mais une catégorie spéciale d'enfants sur lesquels une sorte d'expérience sociologique, pour ainsi dire, et concluante se fait tous les jours. Ce sont les jeunes détenus des établissements d'éducation correctionnelle. Ils arrivent là coupables de méfaits divers, et nous venons de voir que la plupart ne fréquentaient pas l'école. Mais le document officiel qui nous donne cette information nous apprend aussi que, dès leur entrée, ces enfants sont forcés de devenir des écoliers modèles, et un tableau nous montre, à leur sortie, les progrès rapides de leur savoir : 70 p. 100, alors, savent au moins lire, écrire et calculer, et la proportion des illettrés est tombée à 5 p. 100. — Eh bien, en dépit de leur instruction croissante, ils se hâtent de retomber dans le délit avôic une rapidité qui va en augmentant. C'est la statistique pénitentiaire qui nous fait ce cruel aveu.

Le Bulletin de la Société des prisons^ la résumant, écrit à ce sujet (1) : « En 1888, les récidivistes représentaient 11 p. 100 de Telfeclif des colonies de garçons ; en 1889,13 p. 100; en 1890, 14 p. 100 ; en 1891, 15p. 100; en 1892, 17 p, 100. » Ajoutons : en 1893, 19 p. 100. « La proportion des filles récidivistes, qui, jusqu'en 1890, ne s'était pas élevée sensiblement au-dessus de 8 p. 100, montait, plus rapidement encore, à 12 p. 100 en 1891, à 15 p. 100 en 1892 », et au même taux en 1893. L'écrivain auquel j'emprunte ce résumé signale la corrélation de

(1) Voir livraison de février 4895, étude de M, Astor, .

cet accroissemont de la récidive chez les enfants avec l'absence de la vie de famille ou avec la fréquence plus grande, chez les parents, de la négligence, de Timmoralité, des mauvais exemples. Pour les filles, pas de doute. « La proportion des orphelines d'un des parents ou de deux, qui n'était que de 49 p. 100 en 1890, montait à 52 p. 100 en 1891 et 56 p. 100 en ^892 ; celle des filles illégitimes de 21 p. 100 en 1890 et 1891 à 25 p. 100 en 1892 ; celle des filles de repris de justice, qui était de 39 p. 100 en 1891, atteignit en 1892 un chiffre non encore atteint, ni même approché au cours d^aucune des années précédentes : 51 p. 100. Je dois encore ajouter que, de 70 p. iOO en moyenne, la proportion des filles sans instruction professionnelle diW moment de leur entrée dans les maisons pénitentiaires, s'est élevée en 1892 à 75 p. 100». Quant aux garçons, le langage des chiffres est peut-être moins clair. Néanmoins, on constate que « les départements qui comptent le plus d'enfants dans les établissements d'éducation correctionnelle sont les départements où se trouvent les grands centres de population, ou encore les départements producteurs d'alcool où les quantités d'alcool imposées sont les plus fortes, tous les points par conséquent où l'on est fondé à présumer que les parents, par leur intempérance ouleurs habitudes vicieuses, se mettent habituellement hors d'état d^élever convenablement leurs enfants. Il en est partout ainsi. Au Congrès pour V Union du Sauvetage de l'enfance^ qui a eu lieu à Berlin en mai 1896, deux rapporteurs (1) confessent que « les créations de maisons d^éducation et de réforme (en Allemagne) n'ont pas amené une diminution bien sensible de la criminalité » euphémisme pour dire qu'elles n'ont pas empêché une progression de la criminalité

(1) Cités par \e Bulletin de la Société des prisons.

plus alarmante encore que chez nous ; et cela tient, d'après eux, « aux lacunes de la législation. Il faudrait que les enfants moralement abandonnés pussent plus facilement être enlevés à l'autorité des parents indignes ». En Amérique pareillement ; la statistique du Reformatory d'Ëlmira nous renseigne sur les parents des jeunes détenus de cette maison de correction : 38 p. 100 sont alcooliques ; 54 fois sur 100, le « milieu domestique est très mauvais w ; 38 ou 39 fois sur 100, il est mauvais. En somme, d'après M. Alimena {Imputahilitâ, t. II, p. 279) « un bon milieu domestique ne s'y rencontre que 7 à 8 fois sur 100 ». Et, comme on a beaucoup vanté Tefficacité des moyens de thérapeutique morale mis en œuvre dans ce célèbre pénitencier, il n'est pas inutile à ce propos de faire observer, avec M. Garofalo, que « les libérés d'Elmira donnent 20 p. 100 de récidivistes six mois après leur «sortie. »

Il est donc surabondamment prouvé que, en ce qui a trait au monde des petits malfaiteurs en herbe, Técole n'a été ni un frein moral, puisqu'elle n'empêche pas le progrès de leurs récidives, ni un ressort moral, puisqu'on s'accorde à reconnaître leur lâcheté, leur faiblesse de caractère. Mais élevons-nous au-dessus de ce triste groupe ; dans l'ensemble de la population enfantine, y a-t-illieu de penser que l'école est un frein et un ressort moral d'une certaine force? Hélas! non. Elle n'est guère qu'un stimulant inteliecluel, un apéritif mental, et ce n'est pas assez.

C'est quelque chose pourtant^ et ce serait beaucoup si Tappélit éveillé par elle, la curiosité, trouvait à se satisfaire tout d'abord parune nourriture salutaire et choisie, nar de bonnes bibliothèques populaires partout libéralement ouvertes jusque dans les plus humbles bourgs, par

des lieux d'honnêtes réunions, des cercles, des sociétés artistiques. Mais c'est la Presse ordurière et haineuse, friande de scandales, bourrée de chroniques judiciaires, qui attend l'écolier au sortir de Técole. Le petit journal, complétant le petit verre, lui alcoolise le cœur. L'instruction primaire, en effet, n'est qu'un outil, bon ou mauvais suivant la nature de son emploi.

Par une coïncidence déplorable, signalée par M. Fouillée, les lois scolaires ont été contemporaines de la loi de 1881 sur la liberté de hTpresse, et de celle de 1880 sur la liberté des déblKffe boissons. Contre le gré de leurs auteurs, asetfrément, celles-ci ont rompu les derniers obstacles au déchaînement du journalisme et de l'alcoolisme. En 1880, la France consommait 18.000 hectolitres d'absinthe ; en 1893, 108.000; en 1896, 125.000 (1). Non moins rapide, non moins elTrayante, 'a été la double progression de la pornographie et de la diffamation, devenues hîs deux mamelles du journal. La Chronique judiciaire^ à elle seule, a fait commettre plus de crimes, par la « contagion du meurtre » (2) et du vol, qu'elle engendre, que l'école n'a jamais pu en empêcher. Car il ne se commet pas un assassinat que la presse ne s'en émeuve — sauf quand il s'agit de 2 à 300.000 assassinats d'Arnoéniens, qu'elle nous laisse ignorer. Et quand, parallèlement à ce débordement grandissant d'excitations au vice et à la haine, à la luxure et au meurtre, la criminalité générale, la criminalité juvénile surtout, déborde à son tour, et déborde, chose frappante, sous des formes atavistiques de violence plus encore que de cupidité, qui

(1) Voir un rapport lu en fé^vrier 1897, par M. Louis Rivière, à la Société (les Prisons.

(2) Lire, là- dessus, le substantiel et instructif ouvrage du docteur Aubry : La Contagion du meurtre^ p. 102 et s.

lui doanentlacouleur d'une rétrogradation sociale, on s'en étonne, on s'exclame, et on s'en prend à qui ? Aux journalistes ? Aux marchands de vin ? Aux meneurs et falsificateurs de l'opinion et aux empoisonneurs publics ? Non, aux maîtres d'école ! Cette plaisanterie a vraiment trop duré (1).

Si Ton ajoute à ces gigantesques soufflets de forge qui atisent en bas les passions, le puissant bélier scientifique ou philosophique qui, en haut, fait brècheaux croyances, aux principes chrétiens de la morale traditionnelle, et travaille, en déchristianisant les fils après les pères, même les plus religieusement élevés, à les démoraliser plus ou moins, momentanément ; ce dont on aura le droit d'être surpris, c'est que la crise de la moralité ne soit pas plus aiguë. Elle l'est beaucoup moins, assurément, que la crise de la morale (2). Car le mal est grand, mais peut-être bien qu'on Texagore et qu'on s'abuse sur ce qu'il a de réellement exceptionnel. Si la statistique criminelle datait de plusieurs siècles, elle fournirait, je crois, des preuves irrécusables du fait que chaque époque critique de la conscience, aussi longtemps que dure l'ébullition des appétits suscitée par la conversion d'un peuple à une nouvelle religion, qui guerroie avec l'ancienne, a été marquée par une floraison noire de forfaits, même quand l'ébranlement causé par cette contradiction

(i ) Il est vrai que ces boucs émissaires n'ont pas fait tout le bien qu'ils auraient pu faire. Mais pourquoi ? La politique, pour parler franc, a faussé le rôle de Tinstituteur comme celui du juge de paix. Tant que le juge de paix ne sera pas inamovible et indépendant du député, tant que rinstiluteur dépendra du préfet ou du député plus que du recteur, Tun et Tautre ne répondront que très imparfaitement à la mission qui leur incombe.

(2) A celle-ci se rattache la Crise universitaire, sur laquelle on pourra lire, dans la Revue bleue, du 13 février, une intéressante discussion entre M. Maurice Spronck et le comte de Mun.

interne était dû à ravènement d'une religion plus pure et plus haute. Je ne doute pas que, dans beaucoup de régions de l'empire romain, l'invasion du christianisme n'ait élé passagèrement accompagnée d'un abaissement de vertu et d'un accroissement d'audace criminelle, je ne dis pas chez les premiers chrétiens, mais chez les derniers païens, désancrés de leur foi sans être encore rattachés au nouveau rivage. Il en a élé de même au xvi® siècle, durant le cruel déchirement des peuples écartelés spirituellement pour ainsi dire, partagés entre Rome et Genève. Moins sanglante au xv® siècle, ou moins générale, localisée en un cercle étroit d'humanistes, mais, là, très profonde, a été aussi la démoralisation produite par le renouveau littéraire d'idées paiertnes dans des cœurs déchristianisés. Un Machiavel ne peut naître qu'en des temps pareils. Tout autre, il est vrai, est l'état moral quand, après cette période de conflits douloureux, une paix, même boiteuse, s'établit, et que des sectes et des philosophies différentes coex^istent sur un même territoire; leur coexistence alors peut n'être pas un mal moral, à la condition toutefois qu'elles s'accordent, en morale, sur quelques points capitaux. Et même, indépendamment de l'émulation de moralité provoquée par leur juxtaposition, leur désaccord sur tout le reste met en relief et en singulière valeur leur unanimité sur ces seuls articles.

Or, jusqu'à une époque assez récente, tel a été à peu près partout, dans TEurope contemporaine, en France même, le rapport des doctrines religieuses ou philosophiques, tant soit peu accréditées, qui se coudoyaient ; tel il est encore chez les peuples qui ont gardé une intégrité relative du caraclère. A vrai dire, il s'agit toujours làr de rejetons différents du même tronc chrétien ou de

quelque squeletle schématique du christianisme appelé spiritualisme, soit spiritualisme vague à la Cousin, soit spiritualisme original, kantien ou issu de Kant. Si bien que, lorsque chez ces peuples, on ressent le besoin d*enlever à renseignement scolaire et officiel de la morale tout caractère confessionnel, on n'a pas Tidéede le rendre irréligieux, encore moins antireligieux. Partout, en effet, oîi il y a des credo distincts en présence, Técole à tous les degrés, primaire, secondaire, supérieure, cherche à se fonder, soit sur l'un soit surTaulreou les autres^ ou bien, quand ils sont des variétés d'une même espèce — protestantisme ou catholicisme, sectes prolestantes — sur ce qu^ils ont de commun. Dans certaines provinces du Canada, au Manitoba par exemple, ou en Angleterre, on enseigne aux enfants un minimum ou plutôt un extractum carnis de doctrine chrétienne : les dix commandements de Dieu, l'oraison dominicale. On obtient ainsi ce qu'on croit être une « religion naturelle » et qu'on superpose aux religions positives comme les jurisconsultes philosophes croient découvrir un <^ droit naturel » par dessus toutes les législations. Mais, à mesure que les o^edo se multiplient, il devient nécessaire — et la nécessité se fait sentir d'abord pour l'enseignement supérieur, puis pour l'enseignement secondaire, enfin pour l'enseignement primaire — de réduire de plus en plus l'extrait qui est censé exprimer leur partie commune. On a ainsi, comme en France dans plus de la première moitié de ce siècle, ce spiritualisme vague dont j'ai parlé, schéma du christianisme simplifié et rationalisé. Le malheur est que cela même est devenu trop substantiel, depuis que des philosophies plus radicales ont surgi, en possession d'un succès sans pareil : le positivisme et le transformisme. Ce n'est pas que je croie la morale posi-

tiviste ni même la morale transformiste inconciliables en soi avec la morale chrétienne, sauf en ce qui touche au côté sexuel de celle-ci : la première, sous la forme qu'elle a reçue de Comte, appuie excellement sur Tutile social le beau intérieur que les meilleurs saints ont réalisé, que les meilleurs docteurs ont maximisé. Mais la seconde cherche encore sa forme véritable et ne Ta pas trouvée, et, en attendant, se présente sous la contrefaçon déplorable d*une espèce de darwinisme social que Darwin eût réprouvé et qui, précisément, est le seul aspect sous lesquel TEvolutionnisme moral ait envahi les cœurs, après les intelligences, et soit entré même dans les faits, depuis la catastrophe do V Année terrible.

El voilà le côté vraiment nouveau, vraiment périlleux •de rheure présente : c'est que, pour la première fois, une grandie et populaire philosophie, en cela différente de toutes celles qui oni régné jusqu'ici et de toutes les églises, conduit logiquement, inévitablement, à des maximes en contradiction absolue avec les préceptes séculaires. De la concurrence vitale mal comprise, et jugée à tort suffisante et nécessaire pour expliquer les harmonies vivantes, on a déduit la nécessité universelle de la lutte et de la guerre en vue du plus grand bien de l'univers ; et quelle morale voulez-vous construire là-dessus si ce n'est une morale antireligieuse et non pas seulement irréligieuse? Bonté, modestie, respect, dévouement : de quel •droit louer ces vertus du passé, si elles sont réputées une cause d'abâtardissement des peuples et des races? Si vous •croyez que la lutte sous toutes ses formes, même et surtout violentes, est la voie sacrée et sanglante du progrès, •c'est la dureté de cœur appelée caractère^ c'est l'orgueil, •c'est l'ambition, c'est le mépris d'autrui, c'est la combativité cruelle qu'il importe de préconiser et de cultiver

chez nos enfants. Ou plutôt, il sera feien inutile de le^ leur dire, ils se le diront bien assez d*eux-mêmes, ils ne se le sont que trop dit déjà. Et, je vous le demande,, quand une société civilisée en est arrivée à se persuader que la vie sociale est essentiellement une bataille, une exaspération naturelle d'égoïsmes surexcités, et qu'il est bon qu'il en soit ainsi, et que tout bien sort de là, et qu'il convient de pousser à bout ces contradictions d'appétits, de généraliser cette mêlée et de la rendre gigantesque pour parvenir à TEden futur ; quand cette aberration triomphe, est-il surprenant que les crimes, les suicides, les accès de folie, coups d'épée du struggle forlife^ se multiplient ?

Comment, encore une fois, cette cause de dépravation n'a-t-elle pas été plus féconde ? Supposez qu'à une époque quelconque du passé, une doctrine pareille se soit répandue, légiférant le droit de la force, justifiant les « revendications » des voleurs do grands chemins et les « propagandes par le fait » des -assassins, et imaginez la traînée de meurtres et de pillages qui auraient rempli et •déshonoré nos annales !

Faites une autre hypothèse, qui se rattache un peu à la précédente. Demandez-^ous ce qui serait arrivé jadis si la justice criminelle d'ancien régime, au lieu d'être férocement sauvage, eût été aussi paternelle, aussi relâchée que la nôtre. Car, c'est encore là une cause de criminalité dont je n'ai rien dit encore, et qui n'est nullement négligeable, n'en déplaise à ce criminaliste italien qui Fexclut du nombre de ses « facteurs du délit ». Nous savons tous cependant à quel point l'intimidation par la peine redoutée est efficace, surlout chez les jeunes gens et les enfants. Aussi est-il naturel que, au furet à mesure des progrès de l'indulgence judiciaire — de l'indulgence

des juges comme des jurés — attestés par des preuves multiples, la criminalité des jeunes grandisse encore plus vite que celle des adultes. A cela on m'objecte, il est vrai ; « Mais cette indulgence émoUiente n'est-elle pas ellemême un symptôme de l'immoralité croissante ?» — Non, dites plutôt qu'elle est l'expression même du Devoir <jui s'impose comme conséquence logique de l'incertitude des principes, par suite de leur contradiction. La sévérité chez un sceptique serait immorale et contre nature : il n'appartient légitimement qu'à un homme de foi de condamner à mort. L'indulgence, à vrai dire, est la grâce morale du scepticisme, si pernicieux, au point de vue utilitaire, que puissent être ses effets sociaux. Ainsi, la même cause, la contradiction doctrinale, favorise à la fois la multiplication des délits et la diminution des peines. Etaliez donc, après cela, vous étonner de cette progression criminelle ! Sans paradoxe, on pourrait soutenirque raccroissement même de nos homicides, dans ces conditions, témoigne, par sa lenteur, du réel adoucissement de nos mœurs.

Il n'est rien de plus redoutable pour une société qu'un •changement général de credoi, et il faut admirer même que cela soit possible (1). Il faut plaindre aussi un malheureux instituteur chargé de faire un cours de morale dans des temps pareils. Quelle morale voulez-vous qu'il enseigne? Il y en a deux au moins en présence, et nettement contradictoires : la morale de la guerre et la morale -de l'amour. S'inspirera-t-il de celle-ci ou de celle-là, ou

(1) Entre parenthèses, la possibilité, la fréquence môme de ce fait, -établit entre les sociétés et les organismes une différence tranchée et Traiment irréductible qui enlève toute valeur sérieuse à la fameuse métaphore de V organisme social. Un credo, en effet, est pour une société ce qu'est un type spécifique pour un corps vivant. Et imaginet-on un individu adulte se mettant à changer d'espèce !

des deux pêle-mêle ? Ajoutera-l-il, pour achever débrouiller la conscience de ses élèves, Tincohérence de ses préceptes à celle des exemples ambiants? Heureux le maître d'école dans les temps et dans les pays où tout lemopde, en dépit de dissidences doctrinales, est d'accord pour regarder un Livre — la Bible, l'Evangile, le Coran — comme le trésor de la vérité : il fait lire ce livre aux. enfants, et toul est dit. Mais nous, quel est notre livre saint? Pas même, certes, le Code pénal. C'est à croireque moins on parlera morale aux écoliers, et mieux cela vaudra pour leur moralité. Il en est un peu de la morale comme de l'orthographe, sur laquelle il est dangereux de raisonner. Quand on entreprend de réformer celle-ci, o» s'aperçoit vile de l'impossibilité d'une réforme limitée et vraiment pratique. Entré dans cette voie, on est poussé comme par un ressort bien plus loin qu'on ne veut aller, et alors se pose le problème, logiquement insoluble, d'une orthographe rationnelle. La morale a aussi ses archaïsmes et ses bizarreries, aussi respectables qu'encombrantes, ses lettres inutiles dont nécessaire est le maintien jusqu'au moment où il devient impossible.

Et je sais bien qu'il est ainsi dans le monde social, comme dans tout l'univers, une foule d'insolubilités apparentes qui finissent par trouver d'elles-mêmes leur solution. Il y a quelque temps, à propos de chimie et de cristallographie (4), M. Bertbelot écrivait : « La nature organique, aussi bien que la nature minérale, opère à la façon deTindustrie humaine, je veux dire en harmonisant des effets inconciliables en géométrie absolue. Ces arrangements approximatifs présentent d^ailleurs des degrés différents, des solutions multiples, dans la série des cristaux aussi bien que dans la série des êtres vivants »►

(1) Voir la Bévue scientifique dn 26 déc. 189&.

Et, se souvenant qu'il était homme d'Etat, il ajoutait : « Telle est aussi la règle nécessaire des sociétés humaines. » Rien de plus juste que cette vue : la logique sociale excelle à ces harmonies d'antinomies, à ces quadratures de cercles jugées absurdes par lalogiqueindividuelle. Religions et partis, sectes et philosophies, races et classes, si irréconciliables que soient tous ces adversaires, ce n'est qu'unjeu pour elle, à certains moments, de les faire s'embrasser. Que faut-il pour cela? Une apparition, celle d'un grand homme ou d'une grande idée qui nous frappe au cœur; une apparition, suivie d'une grande émotion. Qu'aux petits Français énervés, découragés, en panne^ une étoile se montre, une étoile de première grandeur, l'énergie des grands jours va reparaître, la loi du Devoir se faire reconnaître, et toutes les difficultés de la Raison s'évanouir.

Mais où le voyez-vous luire,, ce grand but collectif propre à soulever toutes les âmes? Là est Técueil, à ce tournant de notre histoire, d'une morale civique. L'appui que le patriotisme prête à la morale pouvait être suffisant dans les petites républiques de l'antiquité, parce que les murs de la cité tenaient au cœur plus étroitement que les frontières des Etats modernes. Aussi l'éducation purement civique des Spartiates et des Athéniens, des Romains primitifs, a-t-elle donné des résultats — dont nous ne saurions du reste nous contenter ni nous applaudir à notre époque de fédération internationale en train de s'opérer insensiblement. Encore est-il certain que le patriotisme, même soussaformemoderne, considérablement élargie et adoucie, est susceptible d'être hautement moralisateur, quand la patrie est en voie de progrès, de prospérité ascendante, et que la perspective de ses succès futurs, de sa population, de sa richesse, de sa puissance

prochainement grandioses, électrise les citoyens. Mais, quand il semble que Theure du déclin fatal ait sonné pour elle, à quoi bou s'efforcer, et pourquoi? Le découragement s'empare des cœurs.

C'est que, dans ses plus profonds malheurs, la cité antique restait toujours, non seulement chère à ses enfants comme la patrie moderne, mais susceptible de se relever par leurs propres efforts, suffisamment dévoués, tandis que les causes de la défaite des Etats modernes dans la grande bataille, pacifique ou belliqueuse, de la vie européenne, semblent avoir quelque chose d'impersonnel, de prédéterminé, comme les mouvements astronomiques. Nous voyons, par exemple, que notre population va décroître, et nous en souffrons, mais dépend-il de nos efforts individuels, à chacun de nous, d'entraver sensiblement ce courant? Ce que nous pouvons faire est si peu de chose! En nous mariant jeunes et ayant beaucoup d'enfants, nous travaillerons pour la perpétuité ou la prospérité de notre famille, à laquelle nous aurons sacrifié notre bien-être individuel, mais le service que nous aurons rendu à notre patrie se montre à nous comme infinitésimal et hors d'état de compenser notre sacrifice. En apparence au moins ; car nous avons toujours le tort d'oublier le rayonnement de notre exemple autour de chacun de nos actes et son efficacité sociale inaperçue, souvent très prolongée. — Il semble donc que, dans la situation présente, la moralité des Français gagnerait à s'appuyer davantage sur le sentiment familial ; mais, par malheur, ce sentiment-là va déclinant plus vite encore que le patriotisme, bien que pour une cause toute diSérente. Le patriotisme baisse parce que l'avenir patriotique -apparaît — maintenant et à tort, je le crois — comme décourageant; l^familisme^ parce que rindividualisme

a la fois ella socialisation croissante delà vie contemporaine le tuent.

Donc, on ne sait plus surquoi appuyer le Devoir? Religion, patrie, famille, tout s'en va? Mais non, tout se transforme plutôt. Et qui sait si nous n'approchons pas de rheure où la vraie et puissante attraction majeure sera, non pas l'absorption mais la sublimation de tout çela^ retrempé, rajeuni, dans ce fédéralisme supérieur, dans ce patriotisme transcendant et international qui tend à devenir, dans les couches les plus élevées des nations modernes, le sentiment tonique, destiné peut-être à remplacer « rimmense espérance » d'autrefois ? Il y a là, dans le culte et l'amour de notre civilisation européenne à propager, à déployer, à épurer, à établir pacifiquement, quelque chose de plus réellement attractif et fascinateur que dans l'idéal socialiste, qui aura servi, je l'espère, à lui préparer les voies.

Je m'arrête... J'ai déjà assez abusé, cher Monsieur^ de l'hospitalité que vous avez bien voulu m'offrir, et dont je vous remercie.

A monsieur Labori, avocat près la Cour cTappeL

Cher Monsieur,

Vous avez fait appel — pour intéresser, pensez-vous^ vos lecteurs — à mes spéculations de sociologue, à me^ théories de criminaliste, à raes chiffres de statisticien. Mais voici qu'en me recueillant pour songer à ce que je pourrais bien vous dire, je revois sortir peu à peu de Tombre de ma mémoire, je ne sais pourquoi, les spectres de tous les criminels grands ou petits que j'ai vus défiler dans mon ancienne vie judiciaire. Ils me parlent encore, ils me répondent; je reconnais les lieux, presque toujours pittoresques, où ils ont laissé les vestiges de leurs méfaits, taches de sang, carreaux brisés, empreintes de pas ; et de ce passé triste, de ces dix-huit ans d'instruction criminelle, l'évocation me captive si fort malgré tout, que je ne puis résister au désir de vous en détacher quelques silhouettes, souvenirs épars d'un juge d'instruction de province, d'une province reculée, réputée retardataire, en voie de rapides transformations sociales d'ailleurs, mais où, fort heureusement, les paysages n'ont pas changé. Un paysagiste, en effet, eût trouvé son compte à être magistrat instructeur en ce coin sarladais du Périgord, où j'ai toujours admiré et déploré l'instinct spécial qui pousse les malfaiteurs à choisir les sites les-

(I) Revue du Palais^ 1897.

plus riants ou les plus délicieusement sauvages comme théâtre de leurs exploits. Les assassins m'ont gâté mon pays natal ; il n'est presque pas d'endroit charmant'dans la vallée de la Dordogne, de la Vézère, du Céou, ou sur les collines environnantes, ravinées, accentuées de rochers, incrustées de ruines féodales, iln^estpasde grotte ou de caverne, -même les cavernes préhistoriques des Eyzies, qui ne s'associe à jamais dans mon esprit à l'image de quelque homicide, guet-apens conjugal, vendetta familiale, infanticide, ou du moins de quelque vol avec effraction et escalade.

Est-ce à cause de cet attrait d'une nature accidentée qu'on a eu de tout temps au tribunal de Sarlat, un goût prononcé pour les transports de justice, soit criminels, soit civils? Je ne le crois pas ; je crains plutôt que, en remontant aux causes anciennes de cette habitude locale, on ne vînt à découvrir dans le passé quelque mobile moins esthétique, tiré de l'excellente cuisine habituelle aux auberges de la région, si tant est que le désir de faire bonne justice ne suffise pas entièrement à rendre compte de ce penchant traditionnel. Quoi qu'il en soit, je dois dire tout d^abord que je l'approuve pleinemeat, du moins en matière criminelle. En matière civile, c'est différent. Sur une vingtaine de transports civils auxquels j'ai pris part comme juge, je ne me souviens que d'un seul dont l'utilité fût bien démontrée. Il s'agissait le plus souvent de questions de servitude, de chemins de passage notamment, où la valeur pécuniaire de la demande n'égalait pas, je ne dis pas la moitié, mais le quart ou même le dixième des frais du procès. Arrivés sur les lieux, l'objet de k contestation apparaissait à tous si misérable que c'était une stupéfaction générale et comme un remords d'être venus, si coûteusemerit, pour si peu de

chose. On s'évertuait alors, un peu tard, à accorder les parties, et bien rarement on y parvenait. La loi ici n'est pas â blâmer, ni les tribunaux, ni même les hommes d'affaires, mais l'opiniâtreté démente des plaideurs, qui dépasse toutes les limites imaginables : il a été impossible à l'un de mes collègues d'empêcher le cours d*un procès roulant sur la question de savoir si une brouettée de terre enlevée sur la limite de deux champs par l'un des deux voisins lui appartenait légitimement. Coût : 4.000 fr. de frais, que le tribunal, après avoir adjugé la brouettée de lerre au demandeur, a divisés par moitié entre le défendeur et lui, à raison de leurs rapports de voisinage. N'importe, le demandeur est sorti triomphant de l'audience.

En somme, neuf fois sur dix ou dix-neuf fois sur vingt, les transports civils sont des gaspillages de temps et d'argent, et rinstitution des juges de paix, si elle n'était pas de plus en plus détournée de sa mission conciliatoire par l'immixtion delà politique, devrait avoir pour principal effet de prévenir ces actes de folie ruineuse.

Au contraire, les transports criminels sont, de tous les modes d'instruction, le plus sûr, le plus rapide, et même le plus économique, les témoins entendus sur les lieux n'ayant droit à aucune indemnité de déplacement. Sur les 2 ou 300 transports criminels que j'ai faits, je ne me souviens pas d'un seul qui n'ait servi à quelque chose, et presque toujours c'est là que j'ai puisé mes éléments décisifs d'information. Un matin, au pied d'un rocher des Eyzies, est trouvé le cadavre d'un homme qui, la veille au soir, avait eu une discussion violente dans une auberge voisine avec un de ses ennemis, homme dangereux et très mal famé. Toutes les circonstances semblaient accuser ce dernier, l'enquête lui était contraire ; la vue des

lieux suffit à démontrer, sans le moindre doute possible, que la mort de la prétendue victime était le résultat d'un simple accident. En suivant la nuit, après être sorti de l'auberge, ivre, un étroit sentier de chèvre qui côtoie en haut le bord du rocher, il était tombé dB plus de vingt mètres de haut. L'explication nous parut d'autant plus acceptable que l'un de mes compagnons de voyage, en voulant refaire le trajet du malheureux et voir de trop près les traces laissées par le glissement de sa chaussure, faillit cheoir de la même façon.

Même quand un transport, par hasard, n'apporte aucune lumière direcle dans l'affaire, il peut encore exercer indirectement une action utile en faisant bavarder les gens et révélant de précieux témoins. Parfois, il amène ainsi le coupable lui-même à lâcher d'imprudents propos. Un vieillard de 80 ans venait d'être assassiné la nuit dans les circonstances les plus mystérieuses, et notre visite sur leslieux n'avait abouli à aucune indication. Mais, quelques jours après, des ouvriers parlaient entre eux de notre transport et se demandaient de quelle manière le crime avait pu être commis. C'est bien facile, dit tout à coup l'un d'eux, vigoureux gaillard à la physionomie de hyène, au regard terne et dur : on saisit Thomme à la gorge, on lui donne un croc-en-jambe, il tombe et on l'achève. Et, en parlant ainsi, il accompagnait ses paroles de gestes si expressifs qu'il était impossible de n'y pas voir la reproduction d'une réalité vécue, plutôt que la traduction d'une simple idée. L'assassin s'était trahi. Cet exemple m'a servi à comprendre pourquoi, en général, les malfaiteurs parlent trop : c'est que le souvenir vivant et obsédant de leur crime devient promptement en eux une idée fixe, et qu'il est presque impossible de penser toujours à une chose sans en parler jamais.

Pour apprécier avec exactitude l'utilité des transports^ il faut tenir compte des transformations profondes que les progrès de la locomotion et le changement des mœurs ont fait subir dans notre siècle à cette mesure importante dMnstruction. L'instruction criminelle va s'urbanisant et se civilisant comme le crime et la peine. H y a loin d'une descente sur les lieux, telle qu'elle s'effectue encore dans l'une de nos provinces arriérées et dans nos pays de montagnes, à cheval, gendarmerie en tête, avec un appareil imposant, à une visite de même nature opérée par des magistrats parisiens que nul ne regarde passer dans la rue,portéspar un fiacre quelconque qui les dépose devant une porte numérotée. Et, même dans un arrondissement rural, il y a loin de ces sortes de processionnelles cavalcades de justice, qui avaient lieu il y a cinquante ans encore à travjers des contrées sans roules, ou des chemins de charrette ou de périlleux « raspechs » (1) le long d'abîmes, à nos déplacements judiciaires d'aujourd'hui en une voiture plus ou moins confortable ou dans un compartiment de chemin de fer, demain peut-être à bicyclette... Ce sont les inventions industrielles relatives à la force de la vapeur qui nous ont valu ces changements judiciaires. Ajoutons qu'il y a plus loin encore, si l'on y regarde de plus près, de Vhomme de Vart^ médecin ou géomètre, qui chevauchait près du juge autrefois, à l'homme de Tart qui l'accompagne encore aujourd'hui en landau ou en wagon. A présent, c'est un photographe souvent, et, si c'est toujours un médecin, quelle différence entre la médecine légale d'il y a un demi-siècle et celle de nos jours, qui a utilisé à son profil toutes les découvertes de la physiologie et de la chimie contemporaine?

(1) En patois du Midi, rasjiech signifie sentier qui suit lê bord d'un rocher, le flanc d'un coteau escarpé, dominant un précipice.

En somme, il faut bien reconnaître que les transports criminels ont gagné en célérité et en utilité effective et <iirecte ce qu'ils ont perdu en solennité, en efficacité indirecte, impressionnante... Nous ririons maintenant d'un magistrat qui, comme un certain juge de paix périgourdin du commencement de ce siècle, ferait ses transports de justice en robe et en toque et à cheval; j'ai ouï dire que, de son temps, cette chevauchée carnavalesque émouvait les populations.

Mais il est tel cas où le caractère solennel d'une des- •cente de justice n'a rien de déplacé. Je n'oublierai jamais rimpression profonde que j'ai ressentie un matin de printemps à mon arrivée dans un petit village du canton de VilIefranche-de-B..., oîi près de trois cents personnes, foule énorme dans cette région sauvage et primitive, attendaient religieusement autour d'un cadavre. Je vois encore, sur la crête d'un mamelon isolé dans ce désert de bois^ ce groupe de trois ou quatre vieilles maisons basses <;ouvertes de pierres noires, et, sur le devant de la moins humble d'entre elles, une mare, au bord de la mare un <lrap blanc posé sur le corps de la victime, à l'endroit de la tête un crucifix, des cierges allumés, et, derrière, parmi la population debout et chapeau bas, les parents du mort assis et groupés, formes noires de pleureuses silencieuses, en l'attitude immobile de saintes femmes dans une descente de croix. A quelque distance, le curé, le sacristain, venus pour l'enterrement des débris humains que l'autopsie devait leur laisser bientôt. Il s'agissait d'un crime qui, de nos jours, est presque une survivance, et dont la nature archaïque s'accentuait bien par le spectacle que j'avais sous les yeux. La victime était un jeune laboureur de 23 à 24 ans, qui, depuis plusieurs années, -courtisait une de ses voisines, Marguerite X..., l'héri-

lière de la principale maison de ce petit village, exclusivement habité d'ailleurs par des membres de safamille.Maisle père^ le patriarche du lieu, par un caprice aussi inexplicable qu'opiniâtre, ne voulait pas de cette union. Marguerite, aussi têtue que son père, et, de plus, amoureuse,, avait beau se compromettre avec ce beau garçon, laborieux du reste et de bonne souche, aller à ses rendezvous le soir en conduisant ses moutons, après un coup de sifflet entendu, sur la lisière d'un bois, le vieux bonhomme résistait toujours. Enfin, on se décide à lui faire signifier un « acte de respect », et alors, à la grande surprise de tous les voisins, il change tout à coup de mine^ se dit prêt à donner son consentement. On prend Jour pour le contrat, et, la veille au soir, le fiancé vient voir Marguerite dans la maison de son futur beau-père, qui lui fait le meilleur accueil, ainsi que son futur beau-frère^ le nommé P..., viveur de village, endetté, résolu, taillé comme un brigand calabrais. A onze heures, il part ; mais, le lendemain, ni les jours suivants, nulle nouvelle de lui. Grand émoi dans le pays : y avait-il assassinai ou simple accident? La question ne se posa pas longtemps pour Marguerite : dès son absence au rendez-vous pris pour le contrat^ elle jura qu'il était assassiné et que c'était P... qui avait fait le coup sur les ordres du père. Elle ne se trompait pas. Encore cette fois, l'assassin se trahît luimême. Pendant que la gendarmerie fouillait en vaia toutes les grottes, tous les ravins- creux, tous les fourrés de ce sol pittoresque pour y découvrir le cadavre. P..., exalté par le souvenir de son crime, s'oublie jusqu'à dire, dans un accès véritablement singulier de lyrisme bachique, quelques phrases énigmatiques où il semblait parler du mort et dire : « Il dort là-bas, sous Veau... » On vida la mare et on y trouva le malheureux jeune homme, cou-

vert de blessures significatives. Avertis aussitôt, nous arrivâmes ; mais, avant que nous eussions eu le temps d'arriver, Téparse population des hameaux voisins avait eu le loisir de se rassembler là et de manifester ses sentiments sous une forme elle-mêmo caractéristique.

' Ce n'était pas, en effet, une manifestation expressément dirigée contre le despotisme paternel et les vieux préjugés de famille, une protestation indignée telle qu'on aurait pu l'attendre, en pareille occurrence, d'une foule parisienne.

Ces braves gens m'avaient tout l'air de respecter, jusque dans ses aberrations criminelles, le principe de l'autorité familiale, et ils s'abstenaient, pour no point paraître même l'attaquer, de toute démonstration trop vive de leur sympathie, bien réelle et bien profonde cependant» pour Marguerite. En leur condoléance silencieuse, je croyais lire au fond de leurs cœurs quelque chose d'analogue à ce que n'eût pas manqué de dire devant un malheur semblable un chœur de vieillards, dans une pièce antique : «Ma fille, soumets-toi à la destinée... Toi, belle et vaillante, lui, robuste et fin laboureur, quels superbes enfants vous auriez eus ! Les dieux ne l'ont pas voulu. Mais Erinriys poursuit le coupable, prends courage. Il sera vengé, l'élu de ton cœur! » Ce qu'il y avait de remarquable en cette scène muette, c'était de voir, assise à côté de la mère du jeune homme, Marguerite elle-même, en grand deuil, comme il convient à une veuve qu'elle n'était pas mais qu'elle entendait être en dépit de tout. C'était un caractère abrupt, cette paysanne, et digne, par la ténacité intense de ses sentiments, déjouer le premier rôle en cette tragédie; et elle avait bien le genre de beauté qu'exigeait son rôle, une robustesse gracieuse, un solide et honnête attrait. La gendarmerie eut alors

pour elle une inspiration géniale. Une fois le drap blanc soulevé, le corps du jeune homme apparut, vigoureux, très beau ; l'un des gendarmes, avant de le transporter dans la maison où devait avoir lieu l'examen médical, fouille les poches et y découvre, avec le sifflet de métal qui servait à leurs rendez-vous, deux alliances d'or... Il prend l'une des alliances et, s'approchant de Marguerite, il la passe à son doigt, au milieu d'un murmure d'attendrissement et presque de ravissement général. Il semblait que ce fût là la consécration publique de ce mystique hymen avec ce morl, le sceau mis à cet amour plus fort que le meurtre. Et le curé, présent, avait l'air d'être venu moins pour un. enterrement que pour un mariage. J'étais ému, je l'avoue, comme tout le monde, et je le suis encore à ce souvenir... On ne sait pas ce qui se cache de délicatesses morales, et non pas seulement de sentiment héroïque du devoir, dans le corps admirable de notre maréchaussée.

Cette même affaire, je m'en souviens, me servit à mieux pénétrer la psychologie rurale. Parmi les témoins était une jeune bergère de 18 ans; elle affirmait, témoignage important, avoir, en suivant le chemin au-dessous de la mare, le lendemain de la nuit sinistre, reconnu les empreintes de pas du jeune homme jusqu'à un certain endroit oii elles s'arrêtaient. Et, comme je m'étonnais qu'elle n'eût pas hésité à les reconnaître, elle me dit, de l'air le plus ingénu et le plus assuré du monde, qu'il n'y avait pas un jeune homme de son voisinage dont elle ne discernât l'empreinte du pied avec certitude, même dans un champ labouré. C'est là un flair spécial, d'une subtilité sui generis, comme l'acuité de vue du Peau-Rouge. Et je n'ai pas eu de peine, après cela, à comprendre pourquoi le plus grossier dos paysans no se trompe ja-

mais en reconaaissant, après des années, ce qui lui a appartenu ne serait-ce qu'un jour, sa bêche, son couteau, «a poule qu'on lui a volés. Ici s'ajoute un élément nouveau, rintensité de la notion de propriété chez le paysan ; mais, avant tout, ces observations révèlent la force et la profondeur habituelles de Vattention spontanée^ pour employer l'expression de Ribot, chez des esprits simples que ne disperse poinj. la multiplicité d'idées changeantes.

Mais je m'aperçois que mes souvenirs de transports m'entraînent loin d'eux et qu'il est temps, pour finir, d'y revenir. J'y reviens pour déplorer la rareté actuelle de ces modes d'instruction. Les transports civils, qui sont ruineux, ai-je dit, et le plus souvent superflus, ont-ils diminué en nombre ? Oui, mais bien moins vite : en vingt ans, de 1874 à 1894, ils ont décru de 621 à 4i9 ; ajoutons que, depuis 1891, leur chiffre se relève sensiblement, tandis que le nombre des transports criminels, qui sont la plus intelligente des économies, ne cesse de décroître rapidement. Un mot de statistique le prouvera. En 1886 encore, le total des frais de transport alloués aux magistrats en matière correctionnelle s'élevait à 378.366 fr. Régulièrement^ ce chiffre s'est abaissé, à tel point qu'en :1895, il est descendu à 145.761. Avant peu, si cela continue, la magistrature, déplus en plus casanière, ne connaîtra plus que par ouï-dire les émotions des déplacements judiciaires dont j'ai parlé; et il est temps, on le voit, que les juges d'instruction s'apprêtent à écrire leurs mémoires...

C'est d'autant plus urgent que, à vrai dire, le juge d'instruction ne tardera pas beaucoup — en province, du moins, non à Paris — à devenir un mythe, une légende bonne à mettre en roman, un vain titre ne répondant plus à aucune fonction réelle. Chose remarquable, à :mesure que les délits deviennent plus nombreux, les affai-

res mises à rinstruction par le Parquet se raréfient progressivement. Le ministère public — partout, sauf à Paris — préfère instruire lui-même les faits qu'on lui dénonce, au lieu de mettre en mouvement cette vieille machine compliquée et paperassière, qui répugne toujours davantage au pas accéléré de la vie moderne. Ety qu'on y prenne garde, rien ne sora plus propre à accentuer encore celle tendance du Parquet que les projets de réforme du Code de procédure criminelle en ce qui concerne l'instruction. Cette machine qu'il s'agirait de simplifier et d'alléger pour lui resliluer son ulililé ancienne ou lui prêter une utilité qu'elle n'a jamais eue, on songe à la compliquer et a l'alourdir un peu plus. Qu'arriverat-il ? Que, lorsque sera achevé ce chef-d^œuvre de réglemenlation des fonctions du magistrat instructeur, on cessera presque entièrement d'instruire. J'exagère, soit ; mais, à coup sûr, je ne serai pas conlredit si je dis que les progrès de l'information officieuse tendent à refouler,, à annihiler dans la mesure du possible le rôle de l'instruction, de même que les progrès de la correctionnali- 5â5/io/i tendent à Téliminiation graduelle du jury. C'est, au fond, une sournoise et profonde révolution qui s'opère dans notre justice pénale, sans qu'il y paraisse. En ce qui concerne rinstruction, je suis bien d'accord avec lesréformateurs qu'elle est loin d'êlre parfaite ; maisjecrois^ qu'il y a mieux à faire que de la ralentir encore pour l'amoindrir, et qu'il convient de tenter Tinverse. L'avantage des transports, et voilà pourquoije regrette leur diminution numérique, c'est qu^ils sont une phase de l'instruction à la fois libre et publique, oii, sous les regards delà population, le juge, affranchi de toutes sortes de formalités illusoires qui l'emmaillotlent dans l'ombre de son cabinet clos, fait des enquêtes rapides en plein air.

prend des renseignements à droite et à gauche, consigne ses observations, ses croquis des lieux, sur un bout de papier, hâtivement, pressé d'atteindre le but par le chemin le plus court. En quelques heures alors, il avance çlus sa besogne qu'en quelques jours ou quelques semaines au Palais de justice. Si l'on veut faire une réforme pratique, qu'onToblige à se transporter sur les lieux dans toutes les affaires, qu'on le pousse aussi à déployer son maximum d'initiative sous sa responsabilité personnelle : ce sera le meilleur moyen d'abréger encore la durée de la détention préventive, et de remédier aussi à un phénomène des plus fâcheux qu'a révélé notre statistique criminelle : la progression des crimes et délits restés impunis parce qu'il a été impossible d'en découvrir les auteurs.

Je voulais me borner à donner ici un aperçu sec et précis des modifications, des rectifications, heureuses à mon sens, apportées par M. Crépieux-Jamin à son livre V Ecriture et le Caractère dont la quatrième édition vient. de paraître. Mais voici qu'en lisant, ou plutôt en relisant cet ouvrage, tout pénétré du suc d'observations accumulées et coordonnées dans le plus judicieux esprit, je me suis laissé ressaisir au charme captivant du sujet non moins que de la manière dont il est traité, et je demande la permission de causer librement graphologie à propos du graphologue si distingué où elle s'incarne presque. Qu'ajouter d'ailleurs, en ce qui le concerne, à reloge muet, mais d'autant plus significatif, qui a été fait de son ouvrage par un célèbre criminaliste étranger,

(\) Cet article a été publié pour la première fois dans la Revue philosophique, le ier octobre 1897. A cette époque, il n'était pas encore question de la retentissante affaire à laquelle le nom de M. Grépieux-Jamin a été mêlé, et où il a été si fort question de graphologie, mais dans une acception de ce mot qui n'a rien de commun çtvec la nôtre. Qu'on choisisse pour experts en écriture des graphologues, rien de plus naturel ou de plus souhaitable; mais cela ne veut pas dire que la graphologie se confonde avec l'expertise en écriture. Celle-ci, auxiliaire de la justice, se prononce sur l'identité ou la nonidentité de deux écritures ; celle-là, curiosité psychologique, tâche de deviner, d'après une écriture, le caractère et la nature d'esprit da scripteur. Le tort de la première est de prétendre souvent à un degréde certitude auquel la seconde n'a jamais visé.

quand celui-ci — si Ton en croit un jugement de tribunal confirmé par un arrêt de la Cour de Rouen — lui a fait rhonneur de se r assimiler ?

Il n^est rien de si attachant qu'une science naissante ou adolescente, une science en herbe, voire même en espérance ou en projet. Voilà pourquoi Tanthropologie, à une époque récente, puis la psychologie expérimentale, pais la sociologie, la graphologie enfin — et je suis loin, comme on pense, de mettre cette dernière sur le même rang que les autres, mais elle mérite tout au moins d!être nommée bien au-dessous d'elles, comme une branche de la psychologie appliquée — ont ou ont eu tant de sectateurs. C'est un bien et c'est un mal. Un mal, parce que l'engouement pour une chose nouvelle qui se montre au loin attire à elle un flot de conquistadores entreprenants et chimériques, plus propres à la discréditer qu'à la faire croître ; et, en approchant des « nouveaux horizons » que ces enthousiastes nous signalent, on découvre souvent qu'ils ont pris pour un solide et pur profil de monts éternels les contours d'un nuage épais qui va se déformant. L'essentiel ici est donc, avant tout, de ne pas confondre les deux, d'écarter à la fois les préventions et les exagérations.

Il est, d'abord, un fait certain, c'est que, pour les adultes lettrés, l'écriture, du moins l'écriture dans la langue maternelle et l'écriture contemporaine, a une physionomie. Je ne dis pas toute écriture, même de notre temps et d'une langue que nous connaissons. Il en est d'à peu près inexpressives comme certains visages, et, d'une écriture à l'autre, comme d'un visage à l'autre, le degré

d'expressivité est très variable, ce que les graphologues ont tort de ne pas inscrire en tête de leurs recueils. Une erreur très grave, qui semble assez répandue parmi eux, est de croire implicitement que leurs inductions peuvent s'appliquer avec une confiance à peu près égale à toutes les écritures. Leur premier soin doit être de mesurer à vue d'oeil, d'après le degré d'expressivité d'une écriture, le degré non moins variable de probabilité dont le diagnostic fondé sur elle est susceptible. C'est ainsi que, lorsqu'on est habitué à consulter le baromètre, on sait fort bien discerner les cas où, d'après la vitesse ou la lenteur, la brusquerie ou la continuité de ses mouvements de hausse ou de baisse, on peut prédire à coup sûr ou seulement avec une probabilité plus ou moins grande le temps qu'il fera.

Mais ne parlons pas des écritures qui ne disent rien ; occupons-nous de celles qui sont vives et parlantes^ et elles sont les plus nombreuses. N'est-il pas déjà frappant et significatif que l'écriture puisse avoir de \a. physionomie? Précisons bien le sens de ce terme. Il ne veut pas dire seulement qu'une chose a son caractère individuel, qui la rend discernable, ni même son caractère individuel et vivant, qui faîtque le plus humble produit de la vie, le moindre coquillage, la moindre plume d'oiseau, un mouvement d'insecte ou d'amibe, a son empreinte propre et se distingue nettement, éminemment, de l'œuvre la plus haute ou du jeu le plus compliqué d'un mécanisme physique ou humain, astronomique ou social. Assurément, l'écriture, étant le geste fixé d'un être vivant, participe à cette propriété, et il n'est pas d'écriture, même la plus insignifiante, quin'ait l'air vivant et individuel. Mais physionomie veut dire, en outre, air parlant et personnel ; et il est fort peu de choses vivantes qui aient

Lk GRAPfiOLOGIE ^1

le privilège de cet air-là. Dans le corps humain m^ne, il n'y a que le visage qui nous impressionne de la sorte. £h bien, parmi les résultats de nos travaux manuels, parmi les formes nées de nos mouvements corporels, notre écriture est privilégiée de la même façon que notre visage. Autrement dit, à la vue de ses traits, comme à l'aspect des traits d'une personne inconnue^ avant tout examen, ce semble, et toute analyse de leur détail, leur synthèse spontanée s'imprime en nous et nous suggère un jugement vague, sympathique ou antipathique, favorable ou défavorable, sur la signification mentale de ces caractères extérieurs. Est-ce jugement ou sentiment qu'il faut dire ici ? L'un et l'autre. L^étude de ces jugements physionomiques (1), en ce qui concerne soit l'écriture, soit le visage, présente au psychologue l'occasion de saisir, sou^s une forme bien nette, l'origine judiciaire des sentiments ; j'ajoute, en remontant plus haut, et contrairement, en apparence, à ce que je viens de dire, l'origine analytique des synthèses.

En effet, si, maintenant, à la vue d'un inconnu, nous synthétisons visuellement s«s traits en une impression forte et caractéristique, avant de les avoir analysés, persuadons-nous bien qu'il n'en a pas toujours été ainsi, de même que nous n'avons pas toujours perçu d'un coup d'œil toute une phrase d'un livte ou. d'un morceau de musique, comme nous le faisons quand nous sommes lettrés ou musiciens.il fut un temps, très lointain, oti, encore au berceau, nous avons dû commencer à épeler le visage des personnes qui nous entouraient avant de le lire couramment. C'est peu à peu, ainsi, à force d'étudier un à un des

(1) D'autres diraient phynognamoniques, mais je bannis cet ang^ ment superflu.

m LA GRAPHOLOGIE

nez, des bouches, des oreilles, et de monographier ces éléments d'expression, avec cette intensité et cette instabilité d'attention habituelles aux nouveau-nés, que nous sommes arrivés à nos instantanés d'ensemble. Le visage humain est la première région où voyage Tenfant qui ne marche pas encore, en ses promenades visuelles; le visage humain est cent fois, mille fois parcouru par son regard nomade avantd'être embrassé, étreint par lui dans sa totalité. A quel âge sa mère, sa nourrice, ses parents, ont-ils eu une physionomie pour lui? Assez tard sans doute. Et qu'on ne m'objecte pas que, de très bonne heure, il reconnaît ou semble reconnaître deux ou trois des personnes qui l'approchent. C'est comme si vous me disiez que, parce qu'un paysan, en police correctionnelle, discerne toujours, entre mille, sa bêche ou son couteau qu'on lui a volés, cet outil a une physionomie à ses yeux. Nos bêtes domestiques aussi, nos chats, nos chevaux, nous reconnaissent, ce qui ne prouve pas le moins du monde qu'ils aient le sentiment de la physionomie humaine. Autre chose, répétons-le, est d'être individuellement discernable et d'être mentalement expressif.

La physionomie des écritures, en ceci, peut nous aider à mieux comprendre la physionomie des visages. Car, si nous ne parvenons qu'à conjecturer, et bien vaguement, l'âge où celle-ci s'est formée en nous, il nous est presque toujours possible, en recueillant nos souvenirs, de préciser l'époque de notre adolescence où les écritures de nos amis ont commencé à nous impressionner d'une certaine façon spéciale. Nous savons très bien qu'avant cette époque nulle écriture ne nous disait rien, et que, depuis cette époque, le nombre de celles qui nous ont dit quelque chose, ainsi que la clarté et la vivacité de leur expression physîonomique, n^ont cessé de croître. Nous

avons assisté en témoin intéressé et non oublieux à tout ce travail intérieur, tandis que révolution mentale qui nous a conduit à l'expression physionomique des visages échappe entièrement à notre mémoire. Il est donc naturel de demander au premier de ces phénomènes des explications sur la manière dont le second a dû se produire. Et, si Ton accorde que, dans les deux, Tanalyse a précédé la synthèse, on déduira naturellement que, de part et d'autre, la synthèse vaut ce qu'a valu l'analyse. A ce point de vue, il sera logique de penser a priori que la physionomie de l'écriture, formée par des épellements opérés en plein âge de raison, a bien des chances pour être moins trompeuse encore et plus instructive que la physionomie du visage, née de mêmes observations faites au berceau. Et l'expérience vient confirmer cette induction. Ajoutez que l'impression physionomique des visages est, dès notre enfance, un sentiment net et fort, presque achevé, et par conséquent, susceptible de moins de perfectionnements et de rectifications au cours de la vie que ne peut l'être l'impression physionomique des écritures, restée embryonnaire et imparfaite jusqu'au jour o\x l'étude de la graphologie, en la nourrissant de nouvelles analyses, la renforce, la rectifie et l'achève.

On dira que les mouvements propres de notre plume sont contenus dans certaines limites infranchissables et assujettis à certaines directions impérieuses par les formes traditionnelles et conventionnelles de l'alphabet... Mais les mouvements individuels et originaux des muscles de notre visage, qui lui impriment sa physionomie, ne sont-ils pas encore plus limités par les exigences héréditaires et arbitraires de notre structure anatomique et physiologique ; et les particularités de celle-ci, en tant que variations individuelles, ne sont-elles pas enchaînées plus

strictemettt encore pfir la nécessité de reproduire un type spécifique, tradition religieuse aussi et convention obligatoire de la vie ? Nos traits physiques ne sont-ils pas en quelque sorte l'écriture de la vie qui nous trace un moment sur le sable de la matière mouvante et puis nous efface? El cette écriture-là, comparée à la nôtre, n'eslelle pas une écriture d'écolier, faiblement caractérisée en somme ? Aussi a-t-on pu dire avec quelque vraisemblance — à tort du reste, selon moi — que, par rapport au tj'^pe deTespëce ou de la race, les variations individuelles sont secondaires, qu'elles sont pour lui, pour le détailler et le déployer, et non lui pour elles, pour les soutenir et les supporter. Mais rien de pareil ne peut être dit de Fécriture d'un lettré adulte. Il est clair ici que l'équivalent du type vivant, le type scriptural correct, est un simple moyen dont se sert et se joue librement l'individu, en des variantes originales, pour s'exprimer, pour transvaser son idée, imprégnée de son âme, dans l'âme d'autrui. — Aussi ne puis-je comprendre pourquoi les écrivains, par exemple les jeunes poètes, qui tiennent à se faire connaître à. nous personnellement, nous offrent leur portrait en tète de leurs œuvres, quand il serait si simple de nous offrir plutôt à la première page leur autographe qui, le plus souvent, nous renseignerait beaucoup mieux. Et, certes, l'échange de photographies entre fiancés a du hou ; mais, tout d'abord, je conseille sérieusement aux jeunes gens de ne jamais demander la main d'une jeune personne avant d'avoir consulté quelques échantillons de son écriture. Car c'est par des incompatibilités de caractère plutôt que d'intelligence ou môme de cœur qu'on se brouille en ménage ; et, précisément, rien n'est mieux exprimé par l'écriture que la douceur ou la raideur, la patience ou rirritabilité, la bonhommie ou la prétention.

Là graphologie 245

Comparaison qui peut aider à comprendre la raison d'être des répétitions et des similitudes universelles, et pourquoi il n'y a pas de variations sans ces thèmes, point d'orig'inalité passagère sans ces banalités durables. Si on laisse le crayon d'un ornemaniste courir avec une entière liberté sur le papier, est-ce que les arabesques ainsi produites seront aussi significatives de lui-même, de son for intérieur, que son écriture ? Non, si du moins il s'agit d'arabesques absolument fantaisistes, c'est-à-dire nes'assujetlissant à reproduire aucune forme vivante. Car les formes vivantes, je le répète, sont une sorte d'alphabet, et, précisément parce qu'elles s'imposent à la main du dessinateur comme les formes des lettres à la main de Técrivain, elles lui permettent de se peindre soi-même en dessinant n'importe quoi. Et, à ce propos, il serait curieux de rechercher les rapports que peut présenter récriture des dessinateurs ou des peintres avec leur manière artistique. Je suis persuadé qu'il en existe d'étroits et d'intimes. Je suis frappé, par exemple, en regardant l'écriture de M. Paul Baudry, dans le livre de M. Crépieux-Jamin (p. 325), de je ne sais quelle affinité qu'elle oiFre avec ses peintures. Je m'explique, en voyant cet autographe, pourquoi les élégantes femmes d'une nudité si fine et si distinguée qu'aime à peindre cet artiste ont le nez droit et un peu pointu avec une mollesse de corps si charmante.

Mais l'écriture, après tout, n'est que la fixation d'une partie de nos mouvements corporels ; est-ce que la fixation, par un procédé quelconque, d^autres parties de nos mouvements, de notre démarche, de nos gestes corporels, ne pourrait pas donner lieu tout aussi bien à d'autres sciences nouvelles, analogues à la graphologie ? Non, pas tout aussi bien. Accordons cependant une bonne part de

vérité à cette assimilation. Il me semble apercevoir entre récriture de beaucoup de gens de ma connaissance et leur démarche ou leur gesticulation habituelle une ressemblance assez étroite. Par exemple, l'écriture saccadée» précipitée, incohérente, d'un de mes anciens collègues, m'a toujours rappelé étrangement la vivacité ridicule de ses gestes et sa façon de marcher avec accompagnement de tics nerveux. L'écriture gracieusement arrondie et nonchalamment évoluante de M"* *** a le caractère de tous ses mouvements, qui sont d'une grâce et d'une douceur parfaites. Je sais un magistrat qui écrit comme il parle, comme il marche et comme il gesticule : avec un recto tono d'une déductivité fatigante et infatigable ; il a le geste et le pas, (tomme la plume, rabâcheurs. Un de mes amis avait dans son écriture une gaucherie, une circonspection embarrassée, qui se retrouvait dans sa façon de marcher en appuyant prudemment le talon d'abord, puis le reste du pied, et dans son geste indécis. D'ailleurs, en songeant à toutes les personnes d'extérieur gauche que j'ai connues, j'observe que leur écriture aussi a quelque chose de gauche. La gaucherie imprime caractère. Je suis persuadé qu'il y a des hommes dont tous les mouvements, même ceux des organes intérieurs, le battement du pouls, ou la respiration, ont quelque chose de mou, de peu formé, de timide. Si Ton tentait à ce sujet des expériences avec le sphygmographe ou les appareils enregistreurs de M. Marey, je suis sûr qu'on aurait à noter des coïnciden" ces curieuses. Je jurerais que, chez certaines femmes, tout est gracieux, même leurs courbes sphygmographiques ; et que, chez certaines autres, tout est impérieux, dogmatique, autoritaire, même la circulation du sang. Mais, cela dit, empressons-nous de faire une remarque qui va restiluer à la graphologie son rang véritable. C'est

dans les plus petits mouvements des petils muscles volontaires que se concentre ou se précise l'expression des états d'âme. Les grands gestes et les grands mouvements du corps, même d'origine volontaire, sont beaucoup moins expressifs à cet égard que les moindres plis de la face; ils sont surtout propres à traduire des états de vie. Il en est ainsi par la raison bien simple qu'une force est d'autant plus aisée à diriger, et, par suite, d'autant plus semblable à ce qui la dirige, qu'elle est moins intense. Un filet d'eau est plus maniable qu'un fleuve, et, d'après lessinuosités d'un petit ruisseau, vousdevinezbien mieux les désirs et les idées de l'ingénieur qui l'emploie aux fins de son usine, que vous n'avez Tidée de Paris à voir les contours de la Seine. Voilà pourquoi, entre tous les gestes corporels, l'écriture, suite de très petits gestes, notés comme par une série continue de photographies instantanées, est ce qu'il y a déplus éminemment expressif. — Le même principe est propre à nous expliquer pourquoi certaines écritures sont plus expressives que d'autres, pourquoi, par exemple, la grande écriture offre moins d'intérêt au graphologue que la petite (1), et pourquoi M. Crépieux-Jamin a raison de dire (p. 264) que « les petites marques d'inégalités (dans la dimension des lettres) ont plus de valeur pour mesurer la sensibilité générale que les grandes ». On comprend ainsi l'extrême difficulté qu'il y a à entrevoir le caractère de certaines femmes du monde à travers l'écriture à la mode, à la fois grande et anguleuse, derrière laquelle elles semblent se dissimuler en se drapant. En effet elle est doublement inexpressive, par ses dimensions et par ses angles.

(1) Jusqu'à un certain point du moins ; car récriture minuscule présente à la direction psychique des mouvements de la main une difficulté inverse de celle que lui oppose la grandeur exagérée des caractères.

24^ L.^ WAPHOiMCfâJE

Autre observation.. Uécriiure est d'autant plus exprèssive et animée, conuiie la. parole, qu'elle est. moins vouli^e pour eUe-iaaêsae, CQBQOie elle Test chez le calligraphe et aussi chez les moiidaioes do^t j^ viens de ptarler. Quand elle est un but^ eUe se propose de reproduire un modèle extéirieur^ uaid^l imposé par autrui; mais, quand elle est un simple moyen, elle se coôfornie dans le vouloir à ncrtre type intérieur et personnel par les déformations simplifiantes et abréviatives qu'elle fait subir au type conventionnel des lettres pour les plier le plus commodément possible à nos fins en écrivant. De même que ceux qui s'écoutent parlej' ont un parler factice et poncif, sans eoule-ur ni relief, ainsi ceux qui se regardent écrire, c'est-àdire qui soignent leur éeriJkivre pour la conformer à quelque idéal de convention, ont une écriture sans caractè^. Inutile de graphologiser là-dessus. Autant vaudrait appliquer Ibl ph^siognomonie de Lavater à un masque.

N'oublions pas cependant que, même quand nous écrivons le plus naturellement du monde^ notre écriture n'est jamais purement utilitaire. Si lâchée qu'elle soit, elle répond toujours *^ et d'autant mieux qu'elle est plus lâchée, dans une eertaine mesure — à une sorte de préoccupation esthétique, à un type personnel d'idéal scriptural que nous cherchons inconsciemment à réaliser pour nous satisfaire l'ceil exk écrivant. — Car, et c'est une nouvelle analogie de Téeriture et du visage, le sentiment du beau s'éveille en nous à la vue de certaines écritures de la même n^anière qu'à la vue de certains visages ; et^ en fait d'écritures belles aussi bien que de beaux visages, nous distinguons deux classes de beautés : la beauté académique ou calligraphique^ dont la beauté à la mode, changeante d'après le temps et les lieux, est une variété singulière, et la beauté expressive, La calligraphie nous

procure un plaisir sut generis analogue à celui d'un pur pr&fil grec. Mais eombien plus profonde, plus vivante^ plus mordante, est la sensation causée par la plénitude d'barmonie interne que présentent, dans leur caprice et leur désordre apparents, dans leurs raccourcis pitloresques, maintes écritures de philosophes, d'artistes, de pc^es, celle de Locke par exemple (p. 479 du livre de Crépieux-Jamin), celle de Victor Hugo quand il écrit sesvers{ç. 317), celle de Mirabeau fp. 88), celles aussi de Rttbens, de Gounod, d'Alfred de Musset ! Elles ressembient à ces visages d'une savoureuse incorrection qui passionnent on ne sait pourquoi ni comment. La plupart de ces géniales écritures sont masculines ; mais il en est aussi de féminines, plus gracieuses que belles, dont la vue est une joie amoureuse des yeux. J'entends celles de femmes en général artistes, ayant eu la chance, par le privilège de leur émancipation, d'échapper au mensonge conventionnel de l'écriture à la mode. Mais celle-ci même, en dépit de sa hauteur et de sa rigidité métallique, ne laisse pas d'avoir son charme parfois, et c'est un attrait de plus de deviner la forme vraie sous ces baleines d'acier, le visage sous cette voilette rabattue.

N'oublions pas non plus une chose qu'on est porté à noéeonnaître quand on n'a vu que les écritures de son temps et de son pays, mais que les paléographes m'accorderont sans peine : c'est que l'écriture est, avant' tout, un produit social, autant qu'une œuvre individuelle. Quand on commence à déchiffrer des manuscrits du xv®, du xvi^' siècle, on éprouve une illusion semblable à celle du voyageur qui, pour la première fois, met le pied en Laponie ou en Cafrerie : on trouve que toutes ces écritures contemporaines sont identiques, comme le voyageur croit avoir affaire toujours au même Cafre ou au

même Lapon, tiré à un certain nombre d'exemplaires. A rinverse, nous nous abusons non moins profondément à propos des écritures de noire âge et de nos compatriotes oîi nous ne sommes frappés que de leurs différences caractéristiques (1). En réalité, récriture la plus originale est une combinaison de reflets conscients ou inconscients de récriture d'autrui ; conscients, quand c'est ihie ou quelques écritures que nous imitons comme un modèle extérieur; inconscients, quand à l'aide de nombreuses écritures reflétées et assimilées, nous nous sommes fait un type interne, un sceau propre dont nous timbrons tout ce qui échappe à notre plume. Ici comme partout, il y a une complexité d'imitations entrelacées, car les imitations s'entrelacent incessamment comme les ondulalions. Et les minuscules inventions d'où ces imitations rayonnent sont les créations individuelles de types d'écritures un peu plus saillants que d'autres, remarqués comme tels, et parmi lesquels il en est toujours un petit nombre qui, à une époque et dans un milieu donnés, prédominent, s'imposent, donnent un air de famille à tous les manuscrits d'un même siècle et d'une même région* N'allez pas m'objecter par hasard, que cette suggestion imitative à laquelle le « scripteur » obéit est un démenti au postulat sur lequel la graphologie se fonde. D'abord, la mesure dans laquelle chacun de nous échappe à cette contagion ambiante est propre à renseigner le grapholo-

(1) Aussi M. Grépieux-Jamia a-til raison d'écrire (p. 389) : « Pour bien parler d'un caractère, il faut connaître son milieu. . . Notre but, en traçant un portrait (graphologique), est de faire ressortir une personnalité sur son entourage... Dire d'un Espagnol qu'il est vif, ce n'est pas le différencier d'un autre Espagnol, tandis que le même trait de caractère qualifiera un Anglais. . . » D'où il conclut très bien que l'étude des caractères nationaux (et aussi bien régionaux, locaux) s'impose au graphologue. La graphologie ainsi comprise est sociologique autant que psychologique.

^ue sur la portée et la puissance de noire individualité. Puis, et surtout, notre originalité scripturale, et par suite intellectuelle ou morale, se marque précisément par le -choix des reflets élémentaires dont nous l'avons composée et nourrie à notre insu.

Peut-être, il est vrai, me fera-t-on remarquer que, s'il •en est ainsi, s'il faut tenir compte de tant d'éléments en- -chevêtrés et démêler dans ce fouillis la personnalité qui «'y entrevoit, le problème de la graphologie n'est pas facile. Et j'en conviens. Et j'ajoute même que c'est la •raison, au fond, du peu de cas qu'il faut faire, avec M. Crépieux-Jamin, de toutes les menues règles, de tous •ces soi-disant liens indissolubles enlre telle forme de telles letlres alphabétiques et telle tendance de la personne, sur lesquels Tabbc Michon et la plupart de ses -élèves ont prétendu jusqu'ici construire leur méthode de -divination. Le malheur de tous ces signes particuliers, ce n'est pas seulement d'être faux parce que exclusifs, mais encore d'être étroits parce que bornés, dans leur emploi possible, à récriture d'une génération et d'une nation, et inapplicables en dehors de ces limites. Un moment, en lisant notre auteur, j'ai cru qu'il allait combler cette grande lacune de ses prédécesseurs.

Il essaie, en effet, très heureusement, dans sa dernière •édition, une classification hiérarchique des signes graphiques, — non sans analogie avec la classification hiérarchique des caractères végétaux et animaux où l'histoire naturelle s'est fixée depuis Jussieu. 11 met fin de la sorte à ce pêle-mêle sans principe, à ce dédale sans fil, où l'on brouillait les signes les plus particuliers avec les plus généraux. C'est un réel progrès de dégager ces derniers

25e LÀ GRAPHOLOGIE

et d'établir leur domination, et les conséquences de ceperfectionnement seraient considérables au point de vue que je viens d'indiquer, si Ton était autorisé à penser^ comme je le conjecture, que ces signes dominateurs, tirés de la vitesse et de Ténergie de récriture, de sa dimension, de sa forme générale, de sa direction ascendante ou descendante, de sa continuité ou de sa discontinuité, de son ordonnance d'ensemble (4), sont susceptibles d'application aux écritures anciennes ou étrangères, qui sait même, mittatis mutandis, par delà les frontières do notre alphabet latin, à Técriture cursive des Egyptiens et d'autres peuples de l'antiquité. Mais je dois reconnaître que M. Crépieux-Jamin ne se lance point dans cette voie, périlleuse, je l'avoue, encore plus que féconde. Le temps n'est pas encore venu, il viendra, je l'espère, des paléographes graphologues qui, ayant expérimenté quelquesuns de ces signes généraux et reconnu leur significatiou à longue portée, 4es emploieront, beaucoup plus sérieusemeiit que l'abbé Michon, à résoudre une foule de problèmes historiques, à éclaircir les obscurités de certainesgrandes figures voilées et énigmatiques du passé, de certains génies troubles, équivoques, dont l'écriture heureusement nous reste et pourra nous permettre un jour de les photographier moralement à la distance de plusieurs siècles. Que de grands hommes dont nous ne possédons pas même un portrait gravé, un profil, une silhouette, mais qui nous ont laissé des autographes tracés d'une main timide ou hardie, lente ou fiévreuse, et d'au-

(i) «Si nous opérons une réduction sévère des signes généraux, par éliminations successives, nous nous trouvons en présence de six éléments fondamentaux : l'intensité (ce terme comprenant la vitesse et l'énergie), la forme, la dimension, la continuité, la direction, Tordonnance. Les signes particuliers sont des modes des signes généraux... »► (p. 91).

tant plus expressifs parfois que plus indéchiffrables? Si, au lieu de se borner à les déchiffrer comme sens, on cherchait à interpréter leur physionomie, à la scruter, à Tanalyser, je crois que bien souvent on serait mieux payé 4b ses peines. Il y aurait aussi à étudier curieusement, à embrasser d'une vue d'ensemble les types nationaux et les types historiques d'écriiuves^ et à rechercher s'ils correspondent aux différences d'idéal national et d'idéal historique des^ peuples. — Laissons là ces perspectives •cependant, et revenons à la réalité actuelle.

L'écriture n'est pas seulement un produit social, elle «st aussi un rapport social, un rapport de nous à autrui le plus souvent, mais, souvent aussi, de nous à nousmême. Or, elle se modifie un peu, beaucoup, suivant que nous écrivons pour nous seul, pour fixer nos souvenirs et les relire plus tard, ou pour enseigner ou com- •rnander quelque chose à autrui ; et elle diffère, dans ce dernier cas, suivant le rang, le sex«, l'âge, le degré d'instruction, le degré d'intimité avec nous de notre correspondant. Voilà pourquoi, notamment, l'écriture de ladressB d'une lettre, qui est destinée à être lue par le facteur, est toujours plus lisible et tout autre que celle du corps de la lettre. On n'écrit pas à une dame comme à un paysan, à une femme que l'on courtise comme à un personnage dont Ton demande la protection. A un in- <îonnu on écrit d'une écriture plus apprêtée. Pour bien -connaître un « scripteur » il faut avoir de lui des autographes adressés à diverses sortes de gens.

Ce n'est pas tout. Si l'idée se fait son style, le style se fait son écriture, et, en changeant de style, c'est-à-dire de «ujet, on modifie son écriture (O. Je le demande aux

(4) Ajoutons que chacun de nous a sa plume de prédilection et ^u'on ne sait pas écrire avec la plume d'autrui. La variété si grande

jeunes poêles : n'esl-il pas vrai qu'ils ont une écriturespéciale quand ils recopient leurs propres vers, une écriture bien plus harmonieuse alors, bien plus esthétiquement formée, que celle dont ils font usage pour recopier leur prose ? C'est que en recopiant leurs vers ils ont cherché instinctivement à mettre leur écriture en harmonie avec ce formalisme esthétique inhérent à la poésie, splendeur des mois, où la forme (comme dans le droit primitif) emporte le fond. Ils sont rentrés ainsi, momentanément ^ dans la peau de leur rôle poétique. Il y a de Tauto-suggestion graphologique là-dedans. Mon pauvre ami Delbœuf m'a dit un jour (avec preuves à l'appui) que son écriture, quand il écrivait sur des sujets mathématiques, se redressait, s'émondait, se ralentissait étonnamment, et, de fait, ne ressemblait guère alors à son écriture ordinaire, si fiévreusement mouvementée, plus riche que sobre, toujours lisible du reste, et d'une netteté singulière en sa fougue et son inclinaison quasi juvéniles.

Il y a, à l'usage des graphologues, une manière excellente de pratiquer le connais-toi toi-même de Socrate : a observer avec soin sa propre écriture » : elle est le fidèle miroir et des changements profonds qu'apporte en nous la suite des âges {\)Qi des oscillations de hausse ou de baisse que traverse noire santé physique, morale et intellectuelle. TeWe phase Ae mon écriture — je la reconnais très bien au passage — marque Tapogée de mou

des plumes fabriquées tient à la nécessité de fournir aux clients un choix abondant qui permette à leur écriture propre de trouver la plume qui lui convient le mieux.

(1) Notons, en passant, qu'on devrait, avant tout, pour faire avancer la graphologie, s'adresser à un nombre notable de psychologueset leur demander des spécimens variés de leur écriture aux divers âges de leur vie. La comparaison mettrait sur la trace des tendances générales qui président à révolution individuelle de récriture.

état mental, le maximum de vie cérébrale où il m'est permis d'atteindre ; telle autre, mes états de dépression maxima. Chacun peut faire les même remarques sur soimême. Il est des écritures joyeuses, d'autres tristes, cela saute aux yeux.

Et, à travers toutes ces variations, Tidentité de l'écriture, au fond, persiste, énigmaliquc et indéniable, comme ridentilé de la personne ! Toutefois, les transformations mentales produites par un épanchement et une lésion du cerveau, s'accompagnent de transformations graphiques qui rendent l'écriture à peu près méconnaissable. J'ai observé le fait, d'une manière frappante, chez un de mes amis, qui, après saguérison, retrouva sa grande et belle écriture subitement perdue après son attaque et remplacée par une écriture menue, timorée, décaractérisée, La décaractérisation de l'écriture, même faible et passagère, me paraît être un symptôme inquiétant. — Est-ce à dire que l'observation des écritures puisse sérieusement aider le diagnostic du médecin, et spécialement de l'aliéniste ? Non, M. Crépieux-Jamin a cherché les signes graphologiques de l'hystérie, mais il reconnaît avec une bonne foi des plus louables qu'il ne les a point trouvées. El, malgré tout, que dites-vous de ceci? « Etudiée sur quarantecinq écritures, l'hystérie s'est révélée vingt-quatre fois par de l'inégalité et de grands mouvements de plume très vifs; neuf fois par les mêmes signes et de grandes lettres ; trois fois par de grands mouvements de plume et de la confusion ; cinq fois par une écriture très inclinée et des traits vifs ; quatre fois par une écriture très inclinée et une vivacité apparemment modérée. » Eh bien, cela ne lui a nullement suffi. Il a conclu que « les résultats de cette expérience sont assez insignifiants » et que « l'indice graphologique de l'hystérie nous manque ». Il

y a loin de cette sagesse à Tillusion de ces anthropolog-istes qui, parce qu'ils ont cru constater chez les criminels, dans la proportion de 30 à 40 sur 100, certaines et multiples nialformations crâniennes ou corporelles, se persuadent avoir découvert ainsi le type ahatomique du <5riminel-né. La seule conclusion que Térainent graphologue se juge autorisé à tirer de son expérience ci-dessus relatée etde beaucoup d'autres observations en s'àppuyant sur Tautorilé de Tardieu, c'est que « toutes les marques de désordre dans l'écriture, qu'elles soient constituées par des exagérations, des omissions ou des adjonctions anormales, sont des signes graphologiques possibles de la folie ». Voilà, mutatis mutandis^ tout ce qu'il y a à <iire des anomalies anatomiqoeset physiologiques comoM indices quelconques de prédispositions natives à la criminalité.

A propos des changements que les altérations de ia personnalité et ses dédoublements peuvent apporter dans ia manière d'écrire, je n'ai pas besoin de rappeler aux lecteurs de la Revue philosophique les reœarquables expériences, dont ils ont eu la primeur, relatives aux métamorphoses scripturales produites par suggestion hypnotique (1). Ce sont là, quoi qu'on ait pu dire, de fortes présomptions en faveur de la vérité de certaines règles graphologiques. (Je dis règles-^ non pas lois^ car on sait que toute règle comporte exception.) M. Crépioux-Jamin a repris ces expériences en essayant de la suggestion à l'état de veille, et il est arrivé, chose assez significative:, aux mêmes résultats.

(1) Voir Revue phiUe,, -^wW 1886, Essais de graphoL expéri* mentale, par Ferrari, Héricourt et Richet.

Mais, par toutes les considérations qui précèdent, et qui concourent à donner confisEnce dans les inductions à tirer de l'écriture, c'est-à-dire dans la possibilité de la graphologie j'ai plutôt fait le tour de mon sujet que je n'y suis entré à fond. Pénétrons-y davantage maintenant, et demandons-nous dans quelle mesure les graphologues sont réellement parvenus à préciser les rapports entre l'écriture et la personne, et avec quelle probabilité, en appliquant leurs règles, on peut se risquer à induire celle-ci de celle-là. Leur travail, en somme, a-t-il été vain ou utile à quelque chose ? — Il a eu cela de bon, d'abord, à mon avis, de superposer peu à peu une graphologie consciente à cette graphologie inconsciente qui l'a précédée, qui toujours l'accompagne, en vertu de ce sentiment physionomique dont j'ai parlé plus haut, et à laquelle elle doit servir de correctif et de complément. Un examinateur au baccalauréat, qui n'est point graphologue, me disait récemment qu'il était assez fortement influencé par l'écriture des candidats, et qu'il en recevait, à première vue, avant toute lecture, une impression favorable ou défavorable. En général, a-t-il ajouté, la lecture des compositions confirme cette impression au lieu de la démentir. — Pour moi, je puis affirmer que, ayant reçu un nombre considérable de lettres émanées d'inconnus, je me suis souvent laissé guider, pour la réponse à leur faire, par l'examen graphologique de leur écriture, et n'ai jamais eu à m'en repentir. Plusieurs fois, j'ai pris des renseignemenis après coup sur ceux dont le caraclère m'avait paru suspect et suggéré d'évasives réponses, et j'ai appris qu'ils avaient un penchant marqué à l'escro- ■querie. — Rien ne m'irrite autant que de recevoir d'un

inconnu une lettre écrite avec la machine à écrire. Et^ disons-le en passant, de tous les abus d'un philonéisme extravagant, il n'en e^ point de pins absurde que l'invasion de cette machinoscripture , Une lettre amicale ainsi ifnxfrimée perd tout caractère d'intimité ; et on n'imagine pas un billet d'amour sorti de cet appareil.

En Hsant les graphologues, je dois le reconnaître, on ressent un grand embarras, surtout si on les compare et si on s'aperçoit de leurs contradictions de détail, pas très fréquentes d'ailleurs. Mais, quand l'écolier qui commence le latin cherche dans son dictionnaire la signification du mot légère^ et qu'il trouve cette énumération d'acceptions disparates : « rassembler^ dérober^ replier, longer^ él ire ^ passer en revue ^ lire », il n'est pas moins embarrassé que ne l'est l'apprenti graphologue qui lit ceci : <i angles aux finales, entêtement^ netteté, violence » , ou bien : « n et m (minuscules) en forme d'u, douceur^ faiblesse, bienveillance » ; ou bien « e minuscule en accent circonflexe, bienveillance, douceur, réserves, etc. Cela vent dire que la graphologie est une langue qui, comme toute langue, abonde en synonymes et prête à chaque mot de multiples acceptions. Rebuté par cette multiplicité de sens et ces synonymes, l'écolier aurait tort pourtant de rejeter son dictionnaire, de le regarder comme une œuvre de pure fantaisie. Evidemment, c'est par le contexte que le sens de chaque mcft, et aussi bien de chaque signe scriptural, veut être précisé. De même que du groupement logique des mots se dégage quelque chose de net et de précis, qui n'est le sens d'aucun mot, à savoir le sens de la phrase, ainsi de la combinaison logique des signes scripturaux s'engendre ce que les graphologues appellent une résultante, sens de leur phraseà eux.

Mais les résultantes, il ne faut les demander à aucun manuel. Elles doivent jaillir d'elle-mêmes, après un examen plus ou moins minutieux, de cette synthèse physionomique qui, je Tai déjà dit, se forme à nous spontanément et que la graphologie a tout simplement pour effet de refondre en pleine conscience, d'aviver, d'aiguiser, de réformer en la reformant. Le graphologue est devant une écriture comme le critique d'art devant un tableau, ou plutôt une galerie. Après avoir regardé attentivement, vu, revu, les tableaux d'un même maître ou d'une école, que fait le critique ou que doit-il faire, d'après Taine?Il se recueille, condense ses souvenirs en une impression finale et interroge cette impression; c'est sa propre sensibilité maintenant qu'il analyse comme tout à l'heure les peintures ; c'est à elle, synthèse lente et originale^ qu'il demande, en l'attisant, en l'aiguisant pour la mieux sentir poindre, le mot propre, le mot juste, où se résumera le caractère dominant d'un style individuel ou collectif. Mais, pour cela, il sera nécessaire avant tout qu'il ait disséqué chaque toile séparément, étudié, deviné les procédés, refait pour ainsi dire avec la main les mouvements du pinceau. Alors, ayant synthétisé les traits de chaque toile, de chaque paysage par exemple, en un élat d'âme du peintre, il sera en mesure de synthétiser ces états d'âmes divers en un même timbre d'âme tout personnel dont il percevra finement l'écho dans son propre cœur.

Et le graphologue ne fait pas autre chose. Il a appris, je le suppose, tous les signes graphologiques, clavier délicat dont il faut qu'il joue avec légèreté ; il les essaie, il les applique rapidement à l'écriture qu'on lui soumet, mais ce travail n'est que préparatoire et propre seulement à former peu à peu en lui, à éclaircir, à accentuer, une

impression caractéristique qu'il écoule en fermant les yeux. S1I écoute bien et longtemps, il finira souvent, très souvent — pas loujours cependant, car, je le répète, il est des écritures inexpressives — par ressentir une sorte d'impulsion interne qui Tinclinera à diagnostiquer en tel ou tel sens. Seulement, sa recherche ^est quelque chose de bien plus subtil que celle du critique d'art. Ce n'est pas simplement ni précisément un type d'imagination ou de sensibilité, c'est une organisation mentale qu'il doit caractériser en spécifiant surtout ses rapports complexes et infiniment variés avec le milieu social. Aussi un seul re-' gard ne saurait-il lui suffire ; après avoir fermé les yeux pour se recueillir, il est nécessaire qu'il les rouvre pour scruter de nouveau les vivants hiéroglyphes ; et, par une série d'interrogations de ce genre, suivies de réponses qu'il se fournit à lui-même, il parvient, s'il a du flair, à dérouler, en se laissant guider par je ne sais quelle orientation indéfinissable, un signalement psychique parfois extraordinaire de ressemblance. Il semble, en somme, que cette espèce de divination soit de nature assez semblable à la lecture des pensées d'une personne dont on tient !a main et qui à son insu nous renseigne, grâce à d'imperceptibles mouvements [{), La main ici, c'est celle du « scripleur w, main absente, il est vrai, mais redevenue présente et active, par sa reviviscence intérieure. Telle est du moins la méthode que je me permets de conseiller et que j'ai vue fréquemment réussir. On commence par faire de la graphologie ainsi pour s'amuser, et on iinit par se prendre à ce jeu, qui devient vite une passion et une conviction des plus fortes. Au début, on

(1) Aussi n'est-ce pas sans une certaine affinité réelle et vaguement sonlioque ces deux divertissements y la graphologie et la lecture des pensées. oîU clé souvent rapprochées dans des réunions mondaines.

s'étonne de tonriber si jusle en voyant se confirmer des diagnostics qu'on formule avec hésitation, et sans beaucoup y croire. A la fin, on ne s'étonne plus que de ses échecs, quand, par exception, on se trompe... Car il faut bien avouer que le graphologue s'égare parfois dans le dédale de ses inductions, comme le pigeon voyageur dans les airs.

Ce qui manque le plus aux graphologues, avouons-le enfin, c'est d'être psychologues. Comment se ferait-on une idée nette et jusle des signes, si Ton ne possède qu'une idée confuse ou fausse de la chose signifiée '^ Ce reproche s'adresse surtout à Tabbé Michon(le créateur de la graphologie pourtant, ne l'oublions pas) qui faisait jouer, par exemple, à la prétendue opposition de la déductivité et de Vintuitivité un rôle si disproportionné à son importance. Mais, chez M.Crépieux-Jamin lui-même, je ne vois point se dessiner clairement les grandes lignes psychologiques, car sa division tripartite de Tm/eZ/z^enc^, de la moralité et de la volonté^ mises sur le même rang comme aspects généraux de la personne, méconnaît visiblement le caractère subordonné de la moralité, par laquelleon entend un ensemble de directions de la volonté, singulièrement intéressantes, il est vrai, au point de vue social. Son énumération des qualités de la personne en tant que morales est aussi asàez arbitraire : « l'activité, la sensibilité, la simplicité, la modération, la distinction, la droiture, l'altruisme, avec leurs contraires. » Ces trois mots : franchise^ équité^ bonté^ avec leurs contraires, me paraissent suffire pour résumer tout ce qui a trait à l'homme moral. Inactivité et \di paresse se rapportent à la volonté en général, la simplicité et \di prétention sont relatives à l'opiiiion qu'on a de soi-même et qui tient encore plus à la justesse ou à la fausseté de l'esprit qu'à

X± Là GftâPBOCOGIE

une disposition Tertnease ou vicieuse. Iol dUimeiMÊk oa la ^ul'g<irijf^ vlo/oI rien à voir icL — SU ne s'agit qa« d'une division pratique^ j'aime bien mîeox celle de la ^Hp^rijriit ou de Y u^f Priorité mentale en g^T^nétal, et ce nVst pas un faible mmle d avoir montrée comme la si bien Sait notre aoteur, que les mêmes signes changeât tout à fait de sens suivant qu'ils se combinent avec ceux qui <iésv*tent un homme supérieur on un homme inférieiir a une certaine tailla m*j^^Mi»éf d'intelligence et de cara-Caère-

Ce ^j\ excuse les grapfa «logues, c'est que les psychologues SiL«nt ioin encore de s'accorder sur one dassification un ^«eu s:.&L]e el conu>îète. je ne dis pas des carati^res seiileG:iricit« mais à la fois drs Mtf« '^r^-^ J'^^f^rii et des camtci^'"-^ «.. Malgré les beaux iravaiix de MM. Ribot. Paulhaiu Fon& lie:^ sur ce champ si vaste, qu'iîs ost eu rhooneur de dêfri-rher sans oublier Saicile-Beave quelque part à propifts -iv-s ÊêtA:»jfi^ ifte^prii . il reste beaucoup d'obscurités à éci: jL^rvEr. La premirre chose à faire, ce nous semble, c'i^ 'i*. iiL>lîa2ruer les deux versants de la personne, le versait: j-f-'-'i^tiair*^ et le versant r^M-^/^s^sirti^, Le premier est finTrct-r j<e n'ai pas à dire ici cornaient, par le développemeciu «itr la crovance, le second par le développement du d^sÊr. .H les »leax par la coaibictaison de l'un ou de Tao- Urte ViizL iv'ec l'autre et avec les îcupressions des sens, en •i-^ts Lir:Bi >E:es c»>:npîe'xes *>tt »«.jijr à tour l'un et l'autre i-^n-naz I<e ttjnn. Je sais bien que tout cebi s'enchevêtre *ri Q'us. Hîais c'est cet écheveau qu'il s'agit de débrou: .-rf.

Li tr^.'îrct^re t|uescIoa est donc de savoir comment se tmiu". irraiTaiq ^e^aeut ee^te dualité psychique^ et, eiisu '.-. si /^criure o-Jre des moyens de reconnaître : t M : . f isi . .* r^! xîiîve de -.îji crovaiure oo du désir, de Taf-

LA GRAPHOLOGIK 263

firmation ou de la volonté ; 2® Leurs différeaces de direc-^ tion, du moins eu tant qu'elles intéresseut rhooime social ; 3° leur répartition, ou leu^r tendance à se répailii? soit entre petit groupe conapact d'idées fortement crues ou désirées, solidement enchaînées (fanatiques ou savants — obstinés ou passionnés), soit entre un groupe relativement vaste d'idées faiblement crues ou désirées, d'un •enchaîneoient moins rigoureux (sceptiques ou philosophes critiques,. — caractères légers ou modérés), soit enfin (grands systématiques — grands politiques) eiitpe les éléments à la fois très nombreo:);: et très fortement saisis de grandioses synthèses. — En d'autres termes, il s^agit de spécifier la manière de croire et la manière de désirer, encore plus que la manière de sentir, qui est cependant le point commun d'application de ces deux forces internes. La manièrede croire.^ déjuger, et aussi bien de désirer, de vouloir, peul être fail)l« ou forte, lente ou prompte^ changeante ou constante, incohéreate ou logique, étroite ou vaste, superficielle om profonde. La diversité des talents ou des vo.cation$ provient tout simplemeiatt des divers points d'application que celle des sensibilités «t des tempéraments fournit à une même trempe d' esprit ou de caractère définie comme il vient d'être indiqué. N'oublions pas surtout dedistinguer, dans n'importe quel type de la pensée ou du vouloir, l'attitude uaturellcHaent active ou passive, la tendance à l'initiative, soit dogmatique, soit impérieuse, ou àTimitation, soit crédule, soit docile : division en quelque sorte perpendiculaire à la précédente. Ne confondons pas les meneurs avec les m^enés, ce qui serait encore plus grave que de confondre les supérieurs et les inférieurs, et ne revient pas du tout aa même. Ne confondons pas non plus les meneurs dogma,tiques avec les meneurs autoritaires. Certes, on peut être

à la fois l'un et Tautre, mais non au même degré. Est-ce que la plupart des despotes ne sont pas, au fond, des sceptiques ? Et est-ce que les grands dogmatiques, les esprits systématiques, ne sont pas en général assez faibles de caractère et assez docilement menés dans la vie pratique, dans la vie politique? D'autre part, les dogmatiques peuvent être violents ou persuasifs (Bossuet et Fénelon) et les autoritaires peuvent être impérieux ou suggestifs, despotes ou diplomates (Napoléon et Talleyrand).

Il convient aussi de distinguer, en fait demanièresgénérales de croire et de désirer, certaines tendances capitales dans la vie de société; par exemple : 1* le croire principalement afiirmatif ou principalement négatif, Tun qui fait l'inventeur, l'autre qui fait le critique (ou le contradicteur-né), et le désirer principalement positif ou principalement négatif, l'un qui fait Thomme de gouvernement, l'autre qui fait l'homme d'opposition (ou le rebelle-né) ; 2" le penchant au croire, au désirer optimiste^ enthousiaste, joyeux, ou lepenchant au croire, au désirer pessimiste, découragé, triste ; deux pôles de l'âme, représentés dans les maisons de fou par les maniaques et les mélancoliques, entre lesquels oscillent les personnes dites raisonnables ; 3° la propension au jugement désintéressé ou intéressé, à l'action généreuse ou égoïste. — Mais je m'arrête, n'ayant point la prétention de tracer on quelques lignes une classification complète des types psychologiques.

Ce que je tiens à faire remarquer, c'est que l'esquisse^ précédente permet déjà, si je ne m'abuse, de prêter aux signes graphologiques une coordination et une interprétation meilleures. — D^abord, est-ce que la croyance^ avec tout le côté de l'âme qui s'y rattache, ne se peint

pas, avant tout, par la forme^ et Je désir ou tout le côté désireux de la personne par le mouvement de récriture ? — Qu'on ne m'objecte pas qu'il est impossible de discerner le mouvement scriptural des formes scripturales par lesquelles il est perçu ; car, s'il est perçu à travers eljes, et d'autant mieux qu'elles sont plus déformées^ il n'est pas elles, tandis que les formes, elles, sont perçues directement et d'autant mieux qu'elles suggèrent moins le mouvement de la main d'où elles procèdent. En effet, elles seraient mieux perçues encore s'il n'y avait pas de mouvement du tout; et c'est le cas des caractères d'imprimerie. Observons que les caractères d'imprimerie sont droits et non inclinés, et qu'ils sont détachés et nou liés, clos en soi et non poussés hors de soi ; et je ne crois pas m'aventurer en affirmant que l'écriture, quand elle recherche le maximum de clarlé, ce qui est le cas des dogmatiques et des persuasifs (1), affecte le redresseme'tit et le détachement des lettres. Ce ne sont pas là des signes d'insensibilité et d'intuitivité, comme le croyait Mîchon, mais bien des sisrnes d'affirmation forte. Toutes les fois qu'on fait porter l'affirmation sur un mot, sur une phrasé, qu'on veut accentuer, on redresse alors son écriture et on détache les lettres, on les individualise. Redresser et détacher ainsi, c'est comme souligner. Plus on cherche à être clair, démonstratif, à communiquer sa croyance, moins on penche son écriture. Car elle se déforme inutilement en s'inclinant. Et le logicien, Tintellectuel, se.reconnaît à ceci qu'il n'admet que des déformations utiles à

(1) La force de la croyance est ce que les graphologues confondent avec d'autres caractères dans l'expression de clarté d'esprit. Et, de t'ait, on ne croit et on ne fait croire fortement qu'à ce qu'on saisit et fait saisir clairement. 11 est à remarquer que les signes de \di clarté ou de la confusion d'esprit sont de ceux qui trompent le moins en graphologie.

MQ ' LA. GRAPHOLOGIE

la commodité de sa main sans être trop nuisibles à sOt lisibilité. C'est un grand signe de supériorité, soit dit aa passant, quand récriture, en dépit de mutilations trè» fortes qu'elle fait subir au type traditionnel et scolaire des lettres, dont elle s'éloigne fort, de la suppression même de quelques-unes d'elles» reste lisible, étraugenittat lisible, en vertu d'une corrélation harmonique de ce* anomalies. Les abréviations quasi-sténographiques de l'intellectuel portent toujours sur la partie accessoire du. mot, la désinence, jamais sur le radical. Ni rhommeinifirtelligent, niThomme d'action et de passion, même inteU ligent, n'ont de ces scrupules instinctifs.

Or, si la croyance est un état statique, le désir est un état dynamique, et, comme tel, s'exprime, non par la tranquille lucidité, par la solidité lente, mais par Tacti/vité intense de l'écriture, par sa rapidité ou pour ainsi dire par sa quantité de mouvement. D'ailleurs TexpressiiOtt graphique du désir est bien différente, suivant qu'il se ^ condense en volonté ou se répand en passion, et l'écrih ture du passionné est autrement agitée que celle du des^ pote. Celle-ci est plus anguleuse, celle-là plus fluxueuse.. Mais Tune et l'autre sont d'ordinaire plus penchées^ et toujours plus liées, moins sobres, moins lisibles que celles des théoriciens ou des dogmatiques. Le dogoMutisme est conservateur des formes, il interdit les fioritures, il a l'orgueil calme, et, avant tout, veut la clarté. Rassemblez les lettres des philosophes de votre connaissance (je songe à beaucoup que je n'ose nommer) et com" parez-les à ce merveilleux autographe de Bismarck que je trouve dans le livre de M. Louis Deschamps (p. 78) (1),

(i) La philosophie de l'écriture (Alcaa, éditeur, 189â). Cet ouvrage se recommande, entre autres réels mérites, par aae bibliographie abondante et consciencieusement faite.

4 celui de Gambetta que reproduit Crépieux-Jamin (p. 67), à celui de Napoléon, biea coaau, tous indéchififrables. Autant ces dernières écritures sont mouvementées^ autant les premières sont relativement formées^ même dans leurs déformations. Les premières sont tout autrement nettes que les dernières : si celle de Gambetta reste claire malgré sa luxuriante végétation de jambages, n'est-ce pas Parce que cet impérieux et cet ambitieux était aussi un convaincu ? Et remarquez que la plupart de ces écritures ^'ambitieux ou d'agités sont plus penchées, je le répète, que celles des logiciens et des philosophes, des poètes même et des romanciers à tendances dogmatiques et systématiques, tels que Victor Hugo et Zola. D'où Ton devrait conclure que Bismarck et autres étaient plus tenéres que le poète des Contemplations^ s'il n'était vrai qu'on s'est mépris, je crois, sur la signification précise de rinclinaison des lettres (1). — Comparez la grande, droite, lapidaire écriture de Victor Hugo (2), d'une beauté toute morphologique pour ainsi dire, à celle de Lamartine, ce rêveur mollement penseur, mais prestigieux entraîneur et charmeur de foules. Celle-ci n'est pas scripturale, ciselée, arrêtée, comme celle-là(3), elle est coulante et fluide, sans relief, couchée comme une moisson mûre sous le vent, et belle de son seul élan rapide. Elle est faite aussi d'éléments plus rectilignes, moins arrondis, car la rapidité du mouvement, ou son intensité, veut la

(d) L'écriture de Jules Ferry (p. 81) semble faire exception. Elle est redressée, détachée. Aussi est-elle d'un dogmatique avant tout, d'un entêté si Ton veut, volontaire par ténacité d'idée, non par fougue de *empé rament.

(2) Victor Hugo, il est vrai, a deux écritures, dont l'une, très cur- ■sïve, répondant à Thomme d'action et d'agitation qui était en lui, est penchée et liée.

(3) Les deux se voient dans Grépieux-Jamin (p. 317 et 71).

ligne droite (1), comme la forme nette cuconsc7nte veut des lignes courbes plutôt ou du moins des droites qui ferment ou tendent à fermer un espace. Toute en lignes droites aussi, mais bien plus grandes et plus dures, en éclairs réguliers et précipités, est la fulgurante écriture de Bismarck, dont la comparaison avec celles d'Hugo, de Wagner, do Rubens, est instructive et confirme, ce nous semble, noire manière de voir (2). — Une écriture très arrondie indique invariablement la faiblesse et Tindécision du vouloir, mais non de rintclligence. Voyez récriture de Raphaël.

En deux mois et pour me résumer, l'écriture des intellectuels ou des croyants se reconnaît à ses lettre* relativement closes, de tracé circulaire ou carré (ou triangulaire) arrondi ou équarri ; et l'écriture des volontaires ou des passionnés, à ses lettres relativement ouvertes, liées par un tracé d'un caractère ondulatoire ou vibi^atoire (car tout mouvement est rythmique).

La savante et belle Histoire de récriture dans Vanti- 9^2<zVeparM.PhilippeBergcr (Imprimerie nationale, 1891) est pleine d'enseignements indirects pour les graphologues. J'y vois notamment que les Phéniciens, en adoptant et perfectionnant l'écriture cursive des Egyptiens, ont eu un penchant prononcé à la pencher. Aucontraire^ les Grecs, plustard, en recueillant l'écriture phénicienne, qu'ils ont si esthétiquement refondue à leur image et

(1) Elle n'a pas la grâce de celle d*Alfred de Musset, qui est mouvante aussi, mais combien plus voluptueusement !

(2) L'écriture (fascinatrice) de Mirabeau (p. 88) n'est pas penchée, malgré la violence de sa passion ; et elle est admirablement formée et incrustée : on y sent avant tout le sceau de l'intellectuel. Mais, comme celle de Bismarck, elle est fortement liée, pressée et massive et nou. moins, mais verticalement, mouvementée. Si l'on veut sentir la différence et la distance de Mirabeau à Gambetta, qu'on rapproche leurs- -deux écritures.

ressemblance, Tont redressée. Si Ton considère que les Orecs étaient avant tout des théoriciens el les Egyptiens des dogmatiques, tandis que les Phéniciens, fort peu intellectuels, étaient des praticiens, de conquéraate avidité, on verra peut-être dans cette double remarque une illustration historique de ce qui vient d'être dit. L'alphabet phénicien, dit M. Berger, a subi entre les mains des Grecs d'autres transformations non moins significatives. « Ce travail d'adaptation peut se résumer en trois mots : les Grecs ont retourné Talphabet phénicien ; ils l'ont redressé ; enfin, par une véritable création, ils en oui tiré les voyelles. » Il en faut chercher la cause « dans le sens artistique des Grecs et dans l'admirable clarté do leur langue sonore qui ne pouvait se contenter do Técriture composée exclusivement de consonnes, que les Phéniciens avaient lancée dans le monde». — Je ne puis résister ^u désir de citer,à ce propos, un phénomène graphologique des plus curieux que le même livre met en relief. Les Hébreux ont eu, successivement, deux écritures puisées à deux sources distinctes :1a première, d'origine phénicienne à ce que l'on croit, a été, en tout cas, profondément transformée par le génie de ce peuple original et est venue aboutir, en son évolution libre, à Talphabet samaritain. La seconde, d'origine araméonne sans le moindre doute, ^évolué plus tard non moins librement et a produit ce ^u'on appelle Vhébreu carré. Or, il est remarquable que rhébreu carré présente avec l'alphabet samaritain une s\miliinde physioîiomique que la dissemblance do leurs traits rend plus frappante. Rien ne montre mieux, dit M. Berger, « l'influence du génie d'un peuple que son écriture... Quand on compare une inscription samaritaine à une inscription en hébreu carré, on sent sous la différence profonde de leurs formes un esp?nt commun, si

270 Lk GRAPHOLOGIE

bien qu'à première vue on est tenté de les confondre et* qu'on j reconnaît deux écritures sœurs ». N'est-ce pas remarquable? Plus loin, Fauteur généralise sa pensée (p. 366)... « Les peuples façonnent Fécriture à leur image ; si bien qu'un alphabet, en passant dans un nouveau milieu, prend le caractère du sol où il se trouve transplanté, et qu'ainsi des écritures très diverses d'origines finissent par avoir un air de parenté qu'elles n'avaient pas primitivement. » D'où il suit que chaque peuple a traité l'alphabet phénicien (ou tout autre) pour former son alphabet propre, de la même manière libre et originale dont chaque individu, dans chaque peuple, traite l'alphabet national ainsi formé : simple thème de ses variations, simple canevas de ses broderies, type toujours arbitraire, mais dont la fixité traditionnelle et conventionnelle est précisément ce qu'il y a de plus propre à mesurer son originalité par la liberté avec laquelle il s'en écarte et l'ingéniosité avec laquelle il la plie à sa forme, la marque à son effigie. x\ussi y aurait-il à essayer une graphologie collective, nationale, comme complément et contrôle de la graphologie individuelle.

Mais revenons à l'hébreu carré. « On croit voir, dit M. Berger (p. 204), dans cette écriture anguleuse et massive, qui se replie sur elle-même et s'immobilise dans des caractères stéréotypés, la tendance de l'esprit juif à se fermer au monde extérieur et à reproduire avec une fidélité méticuleuse jusqu'à l'aspect de ses livres saints, mais aussi la grandeur, la constance e\,\iai foi inébranlable de ce peuple, qui a élé le véritable représentant de la religion dans l'antiquité. » Il s'agit ici, remarquons-le, d'une écriture sacrée ou officielle, d'origine lapidaire, à laquelle s'est opposée en tout pays et en tout temps une écriture cursive. Or, dans son ensemble, le groupe des-

écritures cursives, en Egypte, en Grèce, en Chine, partout, se distingue du groupe des écritures lapidaires, par son caractère mouvemenlé et mal formé, ondulatoire et non clos (l),par son inclinaison relative et ses inégalités nerveuses. C'est qne l'écriture lapidaire est essentiellement enseignante, dogmatique ; elle sculpte ponr leternité des principes, ou des informations, ou des lois, qui sont moins considérées comme des ordres que comme des vérités solennelles. Mais récriture cursive est pratique, active, elle sert de véhicule aux passions, aux volontés, aux affaires, infinimenl plus qu'aux pensées. De là le prestige sacré des inscriptions dans l'antiquité, sur la pierre, la brique, les rochers, le bronze ; un caractère d'infaillibilité s'y attachait.il en reste quelque chose dans le singulier respect qu'inspire encore à l'homme du peuple un texte imprimé, fûl-il un journal d'annonces. La

(i) En Chine, à côté de récriture ca7*7^ée, il y a le tsao, écriture cutsive qui a servi de modèle au peuple japonais, plus actif, plus remuant. Dans le chinois carré, les mots « sont enfermés comme dans une cage». Notez les transformations que les Phéniciens et surtout les Carthaginois, le peuple pratique par excellence, font subir à récriture d'origine égyptienne : le sens de ses transformations est bien marqué dans certaines lettres, le mem, le sin, etc. (p. 175), qui deviennent de simples vibrations, des ondes angulaires. — Notez aussi que les \eiires s* ouvrent pour devenir cursives (p. 245) ; c'est le cas deTaraméen, qui (voir la planche de la p. 247) affecte déjà un caractère vibratoire très prononcé.

Autre observation. 11 est naturel que, dans les inscriptions, le caractère clos des lettres s'exprime bien plus souvent par leur forme ca7'7'ce (ou triangulaire comme dsins les inscriptions cunéiformes) que par les formes rondes, plus difficiles à tracer. Mais chez les Grecs, habiles ciseleurs, les formes rondes apparaissent. Pour clore les lettres, la plume opte librement entre la courbe et une combinaison carrée ou triangulaire de droites. Elle a le choix aussi pour les ouvrir entre les tracés ondulants ou vibrants, et sa préférence ici comme là peut servir à. marquer le caractère dogmatique ou persuasif de ses croyances, le caractère impérieux ou communicatif de ses désirs.

distinction moderne des caraclères d'imprimerie et de récriture manuscrite répond à celle des hiéroglyphes et des caractères démotiques dans l'antique Egypte. Un obélisque couvert d'hiéroglyphes devait impressionner un fellah de Pharaon bien plus religieusement encore qu'une statue de Dieu : car la statue était un texte clair, écrit avec le vulgaire alphabet de la forme humaine, et Tobélisque était obscur, énigmatique, indéchiffrable.

La grande distinction qui précède étant établie, indi- <juons au hasard quelques signes plus ou moins certains. L'écriture appuyée exprime à la fois Ténergie affirmative et l'énergie volontaire habituelles (1). — S'affirmer est une espèce très importante du genre affirmer. Les gens qui s'affirment ont l'écriture droite et haute, d'un type grande sec, — Les écritures amoureuses, tendres, sont reconnaissables à leurs formes arrondies et gracieuses, beaucoup plus qu'à leur inclinaison. L'écriture arabe est droite, mais galante et sensuelle au plus haut degré. La liaison continue des lettres par le bas est non pas serpentine ni zigzaguante, mais festonnée, et une végétation de jambages inégaux s'en échappe comme des tiges d'un rhizome. C'est une calligraphie enjolivée et inexpressive, d'une grâce d'odalisque. C'est « un motif d'ornementation plutôt qu'une écriture ».

Si la distinction dont nous sommes partis est fondée, c'est aux dimensions et aux particularités de la forme des lettres (hautes ou basses, larges ou minces, espacées ou serrées, arrondies ou anguleuses, etc.) qu'il faut demander les indications relatives à la manière de croire et de juger, à l'intransigeance ou à la tolérance de Torgueil,

(1) N'y a-t-il pas quelque rapport entre l'énergie d'un peuple et la profondeur de ses inscriptions lapidaires? Celle des inscriptions romaines de la belle époque est remarquable.

de la foi en soi, àlâ finesse, à la cohésion des jugements ; et c est d'après la direction de Técriture (ascendante ou descendante, fluxueuse ou rectiligne, centripète ou centrifuge) qu'il faut augurer la manière de désirer et de vouloir, rhumeur joyeuse ou triste, la volonté versatile ouconstante, faible ou ferme, fausse ou franche, Fégoïsme ou la générosité, etc. Or, Texpérience confirme abondamment cette déduction. Elle a révélé certain» signes qui, avec un assez haut degré de probabilité, permettent de constituer une graphologie supérieure indépendante de la diversité des alphabets, et à la fois collective et individuelle, valable aussi bien pour la psychologie des peuples que pour celle des individus. (Deuxpsychologies, je tiens à le déclarer en passant, qui n'en font qu'une au fond, la dernière; car, qu'il s'agisse des foules, des corporations, des églises ou des nations, la psychologie collective, si elle cherche à être autre chose qu'une extension et une projection multipliée de la psychologie indi* viâuelle, n'est qu'une chimère ontologique.)

Les signes tirés delà direction de l'écriture présentent surtout à un haut degré ce caractère de vérité en quelque sorte absolue. Avec beaucoup de raison, M. Héricourt a fait ressortir l'importance de la prépondérance accordée par la main du scripteur, quand il a le choix, au tracé des lettres dextrogyre sur le tracé sinistrogyre (i) ou vice versa; mais il s'est trompé, je crois, en y attachant une signification principalementintellectuelle. Sans doute, suivant le sens du tracé, la forme de la lettre sera modifiée, et, à cet égard, nous sommes renseignés sur le côté intellectuel, qui est toujours sous l'influence du côté moral. Mais, le tracé dextrogyre étant centrifuge

(1) V. Crépieux-Jamin, p. 105 et planches p. 401 et iOB.

(quand on écrit avec la main droite) et le tracé sinistrogyre étant centripète^ la prédilection marquée pour Tun ou pour Tautre. a une signiticalion avant tout morale, et qui correspond, en graphologie collective, à celle de la direction générale de Técriture de droite à gauche (centripète) ou de gauche à droite (centrifuge). Or, il est remarquable que récriture centripète est propre aux peuples subjectifs en quelque sorte, se faisant le centre du monde et le point de mire de l'assemblée des dieux, immobilisés en leur orgueil national, ne sortant jamais de soi, même dans leurs conquêtes ; et que récriture centrifuge appartient aux peuples objectifs en quelque sorte, susceptibles de progrès, de désintéressement, de générosité, ou qu'ils l'adoptent à mesure qu'ils s^objectivent et se civilisent davantage, élancés hors d'eux-mêmes à la poursuite de leur ombre idéale. Les Egyptiens écrivaient de droite à gauche, comme les Chinois ; et les Phéniciens, quoiqu'on leur empruntant les éléments de leur alphabet ils y aient introduit tant de simplifications abréviatives, n'ont pas jugé à propos de modifier leur écriture sous ce rapport ; eux aussi, ces marchands pillards, écrivaient de droite à gauche, en ramenant la main vers le corps. Mais les Grecs, qui ont reçu leur alphabet, n'ont eu rien de plus pressé que de le retourner, incomplètement d'abord, de là l'écriture archaïque boustrophédon alternativement de gauche à droite et de droite à gauche (1) ; puis tout à fait, et dès lors ils n'ont cessé d'écrire de gauche à droite, — le geste du semeur. Les Etrusques, ce peuple hermétiquement fermé, écrivaient de droite à gauche, et, à leur exemple probablement, les Latins, dans leurs plus anciennes inscriptions, ont écrit de même, mais ils n'ont

(1) Coïncidence singulière : les inscriptions sur bois de l'île de Pâques présentent ce môme caractère de transition.

pas tardé, ainsi qu'il convenait aux futurs civilisateurs du monde, à retourner leur modèle étrusque comme les Grecs leur modèle phénicien. On tend à attribuer une origine sémitique aux alphabets de Tlnde elle-même, qui dériveraient de Talphabet araméen, de souche phénicienne. Aussi les plus anciennes inscriptions du nord de rinde, celles d'Açokâ, sont-elles tracées de droite à gauche. Mais les Hindoux, graves, religieux, et, avec cela, idéalistes, généreux, ont profondément ren^anié à leur image l'écriture des Sémites, et en même temps qu'ils lui ont ôté tout caractère cursif, qu'ils lui ont prêté « un aspect anguleux, roide », ils Font retournée aussi. « Au lieu de s'écrire de droite à gauche, les inscriptions indiennes vont de gauche à droite. » L'alphabet indo-bactryan, écrit de droite à gauche, a pendant quelque temps élé le rival des alphabets proprement indiens, mais il s'est éteint sans postérité, chose significative. De gauche à droite aussi vont, dès leur plus haute antiquité, les inscriptions cunéiformes des Perses, ce peuple brillant et chevaleresque entre tous... Vraiment, tant de coïncidences ne sauraient être accidentelles, et on aurait beau essayer de les expliquer par des idées superstitieuses attachées à tello orientation, ou par des préférences de simple compiodité, il resterait à donner la raison de ces contrastes de superstitions, elles-mêmes nées du caractère des peuples ; il resterait surtout à dire pourquoi les Chinois, les Egyptiens, les Phéniciens, les Etrusques, ont trouvé plus commode d'écrire dans un sens, et les Grecs,^ les Romains, les Perses', les Hindoux, tous les Européens, tous les civilisés modernes, dans le sens inverse.

Comme la source de la générosité, de l'oubli de soi, de l'objectivité du désir, est dans Tintelligence créatrice.

dans la foi inventive, il ne faut pas s'étonner que les signes graphiques du côté intellectuel et idéal (forme caractérisée, carrée, droite, détachée des lettres) se trouvent unis en général à ceux de la volonté généreuse et conquérante. Inversement, il n'est pas surprenant que les signes, de la prédominance du côté volontaire et de l'activité pratique (liaison ondulatoire des lettres, mal closes, décaraclérisées, inclinées) coïncident avec ceux de Tégoïsme (direction centripète). L'hébreu carré, parmi les écritures sémitiques, fait exception, et cette excep-tion se justifie à merveille par le merveilleux idéalisme du peuple juif allié si étrangement à son subjectivume, La direction ascendante ou descendante de l'écriture a aussi une signification bien marquée : elle exprime, non pas toujours le penchant à la joie ou à la tristesse, à l'enthousiasme ou au découragement, mais, plus généralement, une tendance à surfaire ou à déprimer, à surfaire autrui ou à se surfaire soi-même, à se déprimer soi-même. Quand les finales des lettres se dirigent en haut, d'un élan d'encensoir, quand les lignes de l'écriture montent aussi, il n'y a pas de doute, on a affaire à un exalté, qui peut être d'ailleurs un optimiste ou un enthousiaste, un vaniteux ou un mystique, ou tout simplement un homme d'une exubérante gaité; si les lignes, si les lettres, si le paraphe descendent, cela signifie suivant les cas, c'est-à-dire suivant le contexte^ pessimisme, dénigrement, découragement, tristesse. Telle écriture descendante de ma connaissance, d'un des esprits les moins découragés et les plus gaillards, fiers et hardis, qui se puissent voir, mais porté à mépriser souverainenement beaucoup de choses et même beaucoup de gens, descend d'autant plus que l'écrivain est plus irrité. Les coups de ^\\xvcLe tombent ici comme tombent les coupsde

massue sur un adversaire qu'on veut terras\ser,En somnie, l'ascension ou la déclivité de Técriture traduit, comme beaucoup d'autres traits graphiques, la « cénesthésie » des psychologues. Et, de fait, Técrilure en ses indiscrétions est le rayon Rôntgen du tempérament et du caractère tout ensemble.

En finissant, — car il est grand temps de finir, — je dois signaler une des causes exceptionnelles d'erreur que le diagnostic graphologique ne saurait éviter quand par hasard il la rencontre : l'hérédité dans l'écriture. En lisant les Variations des animaux et des plantes, de Darwin, j'avais été surpris, il y a déjà longtemps, d'y lire les lignes suivantes (t. lï, p. 6 de la trad. fr.) qui sont un démenti si complet, entre parenthèses^ de la thèse du darwinien Weissmann sur la non-transmissibilité des caractères acquis. « De quelles combinaisons multiples de conformations corporelles, de dispositions mentales et d'habitudes, l'écriture ne doit-elle pas dépendre! Et cependant né voit-on pas souvent une grande ressemblance entre les écritures du fils et du père, bien que ce dernier ne l'ait pas enseignée au premier ? Hofacker a, en Allemagne^ remarqué l'hérédité de l'écriture ; et on a constaté que les jeunes Anglais apprenant à écrire en France ont une tendance à conserver la manière anglaise. » J'ajoute que, parfois, la ressemblance de l'écriture du fils avec celle du père, sans imitation de celui-ci par celui-là, se produit alors même que le père et le fils ont des natures d'esprit et des caractères très différents. Il m'est arrivé de montrer à deux graphologues successivement Técriture d'une jeune femme, et l'un et Tautre, après l'avoir étudiée en appliquant les règles de M. Crépieux-Jamin, ont tracé un portrait graphologique qui ne ressemblait pas le moins du monde à cette per-

278 LA GlUPHOLOGIt:

sonne... mais qui, dans les deux cas, se trouvait ressembler étrangement à sa mère, dont elle est cependant à certains égards la parfaite antithèse au moral. Mais, physiquement, la mère et la tille ont beaucoup de traits communs ; elles ont la même coupe de visage, avec une physionomie très différente. — Par où Ton voit que les erreurs même de la graphologie sont instructives.

S'il y a une « mêlée sociale », il y a aussi une mêlée sociologique de doctrines opposées qui se combattent dans la laborieuse gestation de la science nouvelle des sociétés. On y peut distinguer deux grandes sortes d'oppositions doctrinales, inséparables Punede l'autre : d'une part, le conflit du naturalisme et de l'idéalisme historique, ce dernier travaillant et parvenant de plus en plus à se préciser, à se formuler en idées positives, à se dégager de l'étreinte de son adversaire ; d'aulre pari, le combat entre les doctrines qui font de la lutte sous toutes ses formes, guerre, concurrence, discussion, l'agent principal de l'évolution humaine, et les doctrines ou la doctrine qui tendent et, ce me semble, arrivent peu à peu à faire prévaloir, comme source cachée mais véritable et vraiment majeure du progrès, la sympathie et la synthèse, Tamour et le génie, ce que j'appelle, du nom de leurs effets, l'imitation et Tinvention. Occupons-nous seulement ici de cette seconde sorte d'opposition. A première vue^ on peut dire, superficiellement, que cette lutte entre le principe de la lutte et le principe de la sympathie, — ou de la synergie^ pour emprunter à M.Henri Mazel (2) son néologisme expressif, — est elle-même la preuve, par son importance, de la fécondité des combats

(1) ReDU3 Française d'Edimbourg, 1897.

(^)Lasymrgie socixle, par Henri Mazel (Paris, Armand Colin, éditeur, 5, rue de Mézières, 1895).

et de leuï* nécessité supérieure. Mais, si Ton remonte k Torigine du principe de la lutte, on sera d'un avis précisément contraire. Celui qui Ta formulé dans notre siècle avec la force magistrale que Ton connaît, celui qui, après ravoir appliqué^au d.Qnuuue entier des organismes, a suscité de toutes parts son application au monde des. sociétés, comment Ta-t-il conçu et forgé avant de s'en servir comme d'un merveilleux outil, d'un talisman, proprcten apparence à ouvrir les arcanes de lavâe?tEst-' ce en bataillant, en discutant beaucoup avec »es collègues, ensuivant assidûment les congrès et en multipliant las. polémiques dans les journaux ou dans les revues, q«*e Dar?yin a systématisé la concurrence vitale et la séleetion aatureJle^ la bataille ,pour la vie. et la supériorité de ses vainqueurs? Non, c'eat dans la plus profonde et la plus silencieuse paix, c'est dans sa cabine à bord du BeagleyhivdLVQTS les îles de corail du Pacifique, dans une longue vie de recueillement et de désintéressement, d'amour .passionné de la vérité, et de la nature, qu'il a élaboré sa militaire et utilitaire conception de la vie universelle, expliquée par le choc.deségoïsmescconcurrents- Tous les services —auxiliaires et subsidiaires, je.crois,. maisensomme^ncontestables — que pouvait.rjendre cette uolion, grâce à lui, ^Ue.les a rendus à laaciea^e conJt^mporaiae ;.et sll .n'avait pas été nn des types les,plus parfaits de l'harmonie intérieure, de la copv.epgenoe amoureuse et patientedes efforts dans toute sa vie mentale et morale, jamais, sa thèse n'eût pu prendre force, jamais elle n'eût triomphé, même; maintenant. .11 est :donc clair que le principe de Ja lutte, par sa naissance mèn^e, par la manière dont il s'est formé, dont il a grandi, dont il a lutté et contribué en luttant au progrès de la scieoce,s'est lui-même démenti, du moins .en tant qu'il s'est puisjpqur

la révélation essentielle, et profonde, de révolution vitale ou sociale. Nous le voyons naître et grandir contrairement à lui-même; el, si nous passions en revue toutes les gTiindes idées qui ont agité le monde, toutes les innovations qui Tont transformé, nous verrions que^ toutes sont nées et ont grandi de même, non de la lutte mais pour la lutte, et par une association, par une eollaboration intime, non par un conflit, d'énergies individuelles.

Le grand ancêtre grec de la sociologie, c'est Aristote, qu'on n'accusera pas, je pense, de pécher par excès de sentimentalisme. Son triste passage sur l'esclavage témoigne assez de son positivisme utilitaire. Mais sa largeur d'esprit, çà et là, lui a ouvert le cœur et permis d'apercevoir des vérités aussi simples que capitales. Il est deux pensées de lui qui mériteraient d'être inscrites sur le fronton de la science sociale. « Quiconque, dit-il, a fait de grands voyages a pu voir combien l'homme est partout à rhomme un être sympathique el ami. » Et ailleurs : « Quand les hommes s'aiment entre eux, il n'est plus besoin de justice. Mais ils ont beau être justes, ils ont encore besoin de l'amitié.» Belle parole que lesdarwinistes sociaux oublient trop.

Quand ils ne l'oublient pas, ils la combinent étrangement avec des maximes opposées. Spencer a dit que Tune des singularités de notre état social actuel était de juxtaposer la religion de la haine et la religion de l'amour. On pourrait dire de même qu'une des bizarreries de notre sociologie contemporaine est de mêler, d'entrelacer le principe de la lutte et le principe de l'alliance, au lieu de leslocaliser chacun dans leur domaine et de subordonner, comme il convient, le premier au second. Spencer semble avoir eu une asisezclaire conscience de cette opposition et

^'êtreeftorcé de la résoudre, mais il l'exprime mal, à mon avis, par son antithèse des deux voies, industrielle et militaire, entre lesquelles les sociétés, suivant lui, ont eu à opter dans le sombre carrefour de leur histoire. S'il hait laliaine, s'il guerroie vaillamment conlre la guerre, il a tort de nier sa contribution accessoire mais nécessaire au progrès, et il lui fait en même temps, sous la forme mitigée de la concurrence — si chère aux économistes, contempteurs de la guerre comme lui — une part exagérée dansles développements de rindustrialisme.Lasociologie en cela, soi:s Tinfluence de Tesprit darwinien, a rétrogradé depuis Auguste Comte, qui avait marqué en traits ineffaçables le rôle majeur de Tenchaînement et de Taccumulation des connaissances, filles delà méditation et non du combat, de l'amour et non de la lulte, dans la marche ascendante do la civilisation.

On peut, à ce point de vue, comparer utilement les sociologues contemporains. Les uns, corn me Gumplowicz, outranciers du militarisme, fondent tout le progrès sur la ■€ lutte des races » et l'extermination ou Tasservissement des races vaincues ; les autres, tels que Durkheim, logiques en sens contraire, n'admettent que des agents essentiellement pacifiques de l'évolution. Ce sont là des exceptions. La plupart des penseurs embrassent plus -qu'ils ne concilient les deux extrêmes, et il en est, par exemple M. Kidd, qui, s'inspirant à' la fois de ces deux esprits opposés, les poussent à bout parallèlement avec l'illusion de les lier ainsi l'un à l'autre. Rien de plus curieux et de plus caiaclérisliquc de noire état psychologique européen, que les efforts de ce sociologue profond et original. Il est religieux, il sent profondément la vertu de' sacrifice et d'amoureuse immolation de soi qui est inhérente aux religions et qui est à la base de toute con-

struclion sociale ; mais il esLdarwinistc, et telle est sa foi au5^rt«^yfc/(9r/î/pquec'est,nonsurlout aux religions, mais à la lutte pour la vie, au déchaînement des égoïsmes en <^onfIit, qu'il attribue expressément la naissance et la croissance même du désintéressement, de la charité, de Tabnégation. Et, réciproquement, tous les progrès dus au développement de la bienfaisance, du sentiment désintéressé de la.justice,de la bonté, consisteraient, d'après lui, à « avoir permis au peuple, jusque-là tenu à T^cart du «ombat, de prendre part à la lutte pour la vie ». Ainsi, c'est la bataille qui aurait attendri les cœurs, etTattendrissement des cœurs aurait agrandi le champ de bataille ! Il y a, d'ailleurs, je m'empresse de le dire, de belles et fortes pages dans le livre de M. Kidd, et il dit très bien, hélas! que, par suite du développement de l'individualisme, le progrès moderne a changé la base de la lutte pour Texistence : « de moins en moins cette lutte a lieu entre des sociétés, de plus en plus elle s'engage entre les individus qui les composent ». Ce que la guerre a perdu, la concurrence Ta gagné. Mais, certes, si révolution devait s'arrêter là, je ne vois pas trop qu'il fallût la bénir : le conflit des égoïmes collectifs, qui sont souvent des héroïsmes, a sa splendeur ; le conflit des égoïsmes individuels, qui le multiplient en l'atténuant, peut avoir son utilité, mais au prix de quelle laideur et de quelle platitude !

Par bonheur, le darwinisme social est en déclin, et la nouvellegénération philosophique qui s'élève, en France notamment, s'en détourne pour s'orienter vers d'autres idées. Je n'en veux pour preuve que ce titre significatif donné par un de nos jeunes littérateurs philosophes, M. Henri Mazel, à son dernier écrit : La synergie sociale. Synergie, c'esl-à-dire sympathie forte, convergence éner-

gîqiie des désirs, des efforts, des amours. Voilà rame véritable du progrès. Car dire comme M. Gaston Richard^ parexemple (1) — encore un jeune, et un jeune de talent — que Tagent principal du progrès est le régime de la discussion, de la lutte mitigée, du militarisme verbal et verbeux, autant dire que les agents principaux du progrès des sciences ce sont les congrès et non les laboratoires. Cette « Synergie sociale » est un des livres les plus touffus et les plus intéressants qui se puissent lire, et je n'entreprendrai pas de le faire connaître, ni même de le résumer. Il y a là beaucoup de verve enthousiaste et juvénile, un fourmillement d'idées. Je ne m'attacherai qu'à deux points.

D'abord, entraîné par son adoration de l'amour, l'auteur, en certains passages, rabaisse vraiment trop l'intelligence. Je lui accorde volontiers qu' « il n'y a pas de société sans amour, comme il n'y a pas d'organisme sans sensibilité ; sans faculté d'aimer, le génie lui-même serait vain, car les plus hautes découvertes ne pourraient rayonner de l'inventeur à l'humanité » ; et, complétant à cet égard mes propres idées, ce n'est pas sans raison qu'il ajoute : « En ce sens, on peut dire que les hautes civilisations sont l'œuvre non seulement de l'élite, mais encore de la masse, puisque les conducteurs d'âmes seraient réduits à l'impuissance si ces âmes se révoltaient contre^ eux par envie ou par haine. » Mais est-ce une raison suffisante d'adopter lahiérarchie suivante : « Après Iri (après l'amour), c'est la volonté qui vient par rang d'importance sociale; à celle-ci rintelttgence est inférieure : de deux nations, l'une énergique, l'autre cérébrale, ce sera lader-

{i) Le socialisme et la science sociale (Félix Alcan, éditeur, 108,. boulevard Saint-Germain, 1897).

Tiière qui mourra. .. » Ce sera la dernière qui mourra, c'est bien possible, mais c'est d'elle qu'aura vécu et se sera nourrie la survivante, simple vulgarisatrice et applicatrice des découvertes de la première. En réalité, M. Mazel se -contredit ici, puisque, un peu partout dans son ouvrage, il fait tout procéder, en histoire', des cerveaux supérieurs. Au fond, le génie aussi est amour, il est synthèse, et la synthèse est la forme intellectuelle de la sympathie. L'idée géniale consiste à voir la conciliation logique ou finale de choses qui jusque-là se heurtaient bu se coudoyaient stérilement.

En second lieu, ne sacrifie-t-il pas lui-même, inconsciemment, au culte de la guerre ou du moins de la lutte ? Il préconise l'amour, la bonté, la sympathie ; mais il est aussi de ceux, et ils sont nombreux en France en ce moment, qui se font les apologistes de ce qu'ils appellent le « caractère ». Retremper le caractère, aguerrir le caractère, infuser du caractère au peuple français, qui, paraîtil, en est dépourvu, c'est là, suivant certains, la formule magique de notre prochaine régénération. Et il est des •écoles dont tout renseignement se borne à paraphraser ces banalités, sans en préciser le sens. Il faut pourtant choisir entre les diverses significations dont ce terme ambigu, le caractère, est susceptible ; et le malheur est que, lorsqu'on cherche à combiner les acceptions multiples où il est entendu, on ne parvient, en général, qu^à -cette notion toute négative : avoir du caractère, c'est, -avant tout, n'avoir pas de cœur, ou, si l'on veut, l'avoir plus ou moins sec, dur, insensible. Le caractère, c'est le déploiement de la volonté militante encore plus que laborieuse. Aussi M. Barrés a-t-il pu voir en Napoléon un grand « professeur d'énergie », un grand fabricant de -caractères. Et, de fait, quelle nation, plus que la France,

en son quart de siècle d'épopée impériale oud'élaboraliort révolutionnai re,afailpreave d'admirable vigueur et de discipline du voujoir? Si donc M. Mazel veut avoir le droit d'admirer si fort l'énergie, et non pas seulement la synergie, ce qui n'est pas du tout la même chose, il doit se montrer moins sévère pour la Révolution française. Cependant, les pages qu'il lui consacre sont .des plus^ fortes de son livre. Mais il s'est quelque peu démenli en les écrivant.

Je ne veux pas insister sur ces critiques et quelques autres réserves que j'aurais à faire. J'aime mieux finir en invitant le lecteur à contrôler par lui-môme l'exaclitudfr de mes observations ; il n'aura pas à s'en repentir.

Octobre 1896.

Les Principes de sociologie de M. Giddings, récemment traduits en français par M. Combes de Lestrade(l), après avoir eu aux Etats-Unis et dans tous les pays da langue anglaise, un succès mérité, sont une des meilleures réponses qu'on puisse faire aux détracteurs ou aux dénégateurs de la science sociale. Ce livre est considérable moins par son volume que par le nombre et le poids des idées qu'il remue et qu'il relie, des matériaux qu'il met en œuvre. Parmi ces idées, il en est, et même, si je ne m'abuse, des plus fondamentales, dont Tauteur m'attribue la paternité, et je ne puis dissimuler que le plaisir de voir ma propre pensée repensée par un esprit original, combinée avec d'autres et diversement accommodée, n'est pas étranger au charme que j'ai trouvé à cette lecture. De là mon embarras à louer cet ouvrage autant qu'il conviendrait; et je crois que la meilleure ou la plus convenable manière d'en faire l'éloge, c'est encore d'en rendre compte avec fidélité. C'est ce que je vais tenter, non sans mêler à mes résumés quelques discussions sur les points, peu nombreux, où l'auteur et moi sommes en dissidence.

Je commence d'abord par une remarque de pure forme, mais souvent « la forme emporte le fond ». On peut

(1) Ce livre fait partie de la Bibioth. sociol. internat, dirigée par M. René Worma (Giard et Brière, 1897).

classer les divers esprits d'après la manière dont euxmêmes sont portés à classer les choses. Les uns, espèce abondante et même encombrante, ont la manie des divisions Iripartites : tels Hegel. Auguste Comte, etc. Il faut toujours qu'entre deux termes dont ils perçoivent la différence (par exemple, entre l'état théologique et Tétat positiviste, Comte), ils en introduisent plus ou moins raisonnablement un troisième (l'état métaphysique). Ce sont là les esprits trinitaires^ reconnaissables à un excès ^'inutile complexité même quand ils se piquent de simplisme, et à un certain goût de mysticisme même quand ils se piquent de positivisme. Je me méfie beaucoup de •cette forme de cerveau. Combien je leur préfère, — et pour cause, — les esprits dualistes^ portés aux divisions dichotomiques, les plus claires et les plus explicatives •qui soient! Pour l'amour, comme pour la lutte, tout va par paires dans cet univers. Herbert Spencer rentre dans cette catégorie — et c'est peut-être une des causes de son incompatibilité d'humeur et d'idées avec Comte, auquel il n^a pas toujours rendu justice. Enfin, il existe une troisième classe d'esprits qu'on pourrait appeler -carrés, car ils ne sont jamais contents d'eux-mêmes tant qu'ils ne sont pas parvenus à diviser leur sujet en quatre points, ou quatre termes. Hs voient tout carrément. Cette variété est, ce me semble, assez rare parmi les Occidentaux ; il paraît qu'elle serait plus fréquente chez les écrivains mahométans. Le dogme de la Trinité a bien: pu multiplier les esprits trinitaires^ dans la chrétienté^ à moins que ce ne soit l'inverse ; et il se'pe«itbien aussi; malgré l'étrange té apparente de rexplicatio», qtie la pirédilection des Arabes pour* les classifications quatripar^ tites, tienne, comme on l'assure, « aux quatre piquets de la tente du nomade ».

Quoi qu'il en soit, M. Giddifngs a, manifeslement, l'esprit quadrangulaire, et je le regrette; mais, par bonheur, quatre est le multiple de deux, et je n'ai pas :grand'peine en général à dichotomiser ses tétratomies^ à simplifier ses quadriges ftn attelages ordiîiaires. Qu'on lise sa table des matières : elle est eai^Bu:;téristique. Le volume est divisé en quatre livres, dont chaicwn se sub^ divise en quatre chapitres, qui eux-mêmes abondent en quadratures d'idées. Mais en réalité le premier livre, relatif aux « éléments de la théorie sociale » qui comprennent : 1" l'idée sociologique ; 2* le domaine de la sociologie ; 3*^ les méthodes de la sociologie ; 4<* les problèmes de la sociologie, est le vestibule du temple, et aurait tout aussi bien pu comprendre 5 on 6 chapitres que 2 ou 3. D'autre part, le quatrième livre, sur les « lois et causes du processus social », avec sa subdivision quatrîpartite non moins- arbitraire, a un sujet non pas distinct de celui des livres II et III, mais le même, seulement présenté par son côté-cause. Il s'oppose à l'ensemble de ces deux livres comme la cause à Teffet, comme la loi au phénomène et forme ainsi avec eux une vraie dualité. El, à un autre point de vue, les livres II et III, Tun ayant trait à la structure sociale, l'autre à l'évolution sociale, constituent un couple non moins naturel, qui est, à vrai dire, la grande divrsion de la sociologie.

Si je prends à part ces deux livres fondantentaux, je constate que leurs deux subdivisions en quatre termes se correspondent terme à terme, le premier au premier, le second au second, etc., mais je ne tarde pas non plus à m'apercevoir que, dans les deux, le premier et le troisième termes sont unis par un lien profond, ainsi que le deuxième et le quatrième. En effet, ce que l'auteur, dans le livre sur la structure, appelle la composition sociale

n'est que la suite et le développement de la population sociale, de même que ce qu'il appelle la constitution sociale et oppose très justement à la composition, est un effet de Ye^sprit social. Pareillement, dans le livre sur TEvolulion, Vassociation ethnogénique^ la nationalité» dérive de Vassociation zoogénique, de la peuplade animale, de même Q^^X association démogénique^ TEtal^ est le produit le plus pur de Vassociation anthropogéniquCy de l'ag-régation proprement humaine.

En vérité, cet ouvrage en damier, avec ses carreaux si nets, ne rappelle-t-il pas ces villes américaines bâties sur un plan, toutes carrées, aux rues coupées régulièrement à angles droits? C'est àcroire que M. Giddings, qui est de New-York, les a prises inconsciemment pour modèles, comme Tarabe écrivain les « quatre piquets de la tente ». Mais, comme on le voit, sous cette symétrie artificielle, il est facile de retrouver des divisions dualistiques fondées sur la nature des choses. Ce premier petit reproche n'a donc pas lieudenous arrêlerplus longtemps.

Occupons-nous d'abord du premier livre, ou plutôt, dirons-nous, du livre préliminaire. Comme nous, M. Giddings entend psychologiquement la sociologie, malgré la part très large qu'il concède aux influences de race et de climat. Avant tout, le sociologue doit être psychologue. « La psychologie est la science des associations d'idées ; la sociologie est la science des associations d'esprits, » Il combat l'idée de l'organisme social, de « l'analogie biologique si rabattue. » Certainement, « en certains points, fondamentaux (p. 60), l'organisation sociale ressemble à l'organisation vitale, mais, dans tout ce qui motive Pexpression de M. Spencer — évolution super ^organique —

elle a son caractère spécial et ne peut se classer parmi les organismes. » Non moins juste est la critique de la division ordinaire en statique et dynamique sociales ; la statique fait partie de la dynamique. Puisqu'on a voulu interpréter mécaniquement, comme ailleurs biologiquement, la sociologie, où il s'agit de « logique sociale » et non de mécanique, au moins aurait-on dû adopter des expressions correctes et opposer la statique à la cinémar tique, non à la dynamique.

Peu importe au fond. Ce qui nous intéresse davantage, c'est la notion du fait social essentiel, élémentaire, caractéristique. A mon avis, c'est un rapport inter-psychiquequi, suivant qu'on le regarde par sa face objective (scientifiquement plus maniable et plus nette) ou par sa face subjective, apparaît comme imitation ou comme sympathie innée, suggestibilité, sociabilité. Est-ce aussi l'avis de M. Giddings? Pas tout à fait, mais il s'en faut de bien peu ; car, si, malgré le large et habituel emploi fait par lui du principe de l'imitation et de ses lois, il croît devoir donner au groupe social un lien autre que Tensjemble des similitudes imitatives qu'il renferme, en réalité, ce lien, « la conscience d'espèce », dit-il, n'est guère, à bien entendre cette expression assez impropre, que la face subjective du fait dont je viens de parler. Cette soidisant « conscience d'espèce » — d'espèce sociale, bien entendu, et non physiologique — c'est ce que j'appellerais plutôt la sympathie sociale, autrement dit le sentiment précis des limites du groupe social. Mais est-il vrai que ce cercle social n'existe et n'est limité que par la conscience nette, ou même vague, qu'on en a? Ne peut-il pas s'étendre, ne s'étend-il pas souvent, bien plus loin que les individus qui y sont compris n'en ont le sentiment ? C'est par leur mise en relation et en contact

292 LA SOCI(M.0GIE DE M. GIDDfNGS

qu'ils apprentieat à reconnaître lenr identité spécifiçfw, c'est-à-dire leur similitade non pas précisément de tnuU corporels mais d'idées, de croyances, de mœurs, de langage, toutes ressemblances formées par des raillions et des millions de propagations imitatives. Auparavant, cette identité '< spécifique » existait bien, mais ils ne s'en doutaient pas. Aucun des chrétiens du moyen âge ne savait jusqu'où s'étendait la chrétienté. — Ce que je m'empresse de reconnaître, c'est que, à partir du moment cm deux hommes viennent à avoir conscience de leur identité sociale, cette identité se précise et s'accentue singulièrement. M. Giddings a donc eu raison de mettre en lumière l'importance de cette conscience-là, qui, pas plus que la conscience individuelle, n'est un simple épiphénoœène... Il a ainsi très heureusement complété, plutôt que contredit, ma manière de voir.

Oui, cette conscience sociale est importante, même dans ses erreurs. Car elle se trompe fréquemment, et c'est ce que notre auteur oublie de dire. Sans compter qu'elle se contredit parfois. On peut à tort se croire compatriotes sociaux, se sentir tels, quoiqu'il n'en soit rien. Les sujets d'un immense Empire, tel que l'Empire ro-» main, pour avoir revêtu un même uniforme de civilisation superficielle, adopté les mêmes formes de luxe, construit partout les mêmes amphithéâtres, les mêmes thermes, les mêmes temples, se persuadent trop vite qu'ils sont tous compatriotes sociaux. Un choc de barbarie^ qui les disjoint, suffit à dissiper leur illusion, d'ailleurs bienfaisante et propre à réaliser à la longue l'union imaginaire qu'elle affirme. C^est un rêve fécond, une foi qui crée son objet. — Mais, en général, c'est plutôt par défaut que par excès que s'abuse la foi dont il s'agit, et ce sont là ses erreurs les plus déplorables, source de tant de crimes et

LA sociologie: de m. OIDDJ^GS 2»S

de douleurs, de guerres et de catastrophes. La similitude Mci&le^ en effet — toujours mélangée, bien entendu, Ae beaucoup de différences — va beaucoup plus loin, d'ordinaire, <quc la conscience qu on en a. Dès maintenant, tous les peuples européens sont baignés dans une mènie civilisation romano-^^hrétienne, ouvrent les yeuK au même soleil scientifique, aux merveilles d'un même art, et ils soat bien éloignés de se sentir déjà liés par cette grande communion sociale.

C'est surtout dans les classes inférieures de la société que s'observe cette étroitesse persistante de la « conscience d'espèce » ; celle-ci, chez elles, ne s'élargit que lentement, à l'exemple des classes supérieures, qui les devancent constamment dans la voie de ce progrès capital. Et, à ce propos, j'ai une petite critique à formuler contre une distinction des classes proposées par notre auteur. Il en compte quatre, naturellement, et les distingue diaprés la force et la précision de la conscience sociale en chacune d'elles. Mais, est-il vrai, comme il le prétend, que le maximum d'intensité de ce sentiment majeur soit inhérent à l'élite, au groupe généreux et dévoué des « aristes » comme diraient nos jeunes moralistes, et que, en descendant l'échelle, on voit s'affaiblir, s'effacer, s'évanouir ce sens des liniites du cercle social ? Non, rin verse est plutôt vrai. Les classes éclairées, accusées en tout temps, et non toujours à tort, d'être cosmopolites et internationalistes de cœur, sont celles où ce sens spécial est le plus émoussé, où la conscience d'espèce a le moins de netteté parce qu'elle a le plus de largeur et s'étend sans cesse, en une indétermination salutaire, en une confusion propice aux extensions graduelles et contagieuses, au delà du champ patriotique où celle des classes inférieures reste jalousement fermée.

Sans ce caractère émoussé, mal déterminé, qu'elle présente en hant, elle ne serait pas indéfiniment extensible et susceptible de s'élargir peu à peu, jusqu'en bas. — Il n'est pas vrai, non plus, que, dans les classes criminelles, justement appelées par Giddings anti-sociales, la conscience d'espèce fasse défaut. Elle comprend, il est vrai, un tout autre groupe que celui des honnêtes gens, mais, dans le milieu des professionnels du crime ou du délit, elle est fort nette. C'est donc, non d'après le^ degré de netteté de cette conscience, mais d'après retendue et la nature du groupe auquel elle s'applique, que se mesure la moralité, la socialité des individus.

Autre chose, en somme, est la socialité, autre chose est la conscience qu'on en a, et qui est si souvent trompeuse, si rapidement changeante, toujours factice à quelques égards. Au point de vue théorique, otinous nous plaçons, il importe moins de savoir si cette conscience d'espèce — disons plutôt de clan, de parti, de classe, d'église, de nationalité, de civilisation commune — est ou n'est pas, que de savoir comment elle s'est formée, par quelle suite et quelle accumulation de petites assimilations imitatives, et pourquoi elle est telle et non autre, pourquoi elle s'attache de préférence tantôt aux similitudes religieuses, tantôt aux similitudes politiques, morales, économiques, eslhétiques,linguistiques. Autant d'ordres différents de similitudes, en effet, autant de différentes « consciences d'espèce », et c'est une erreur de supposer implicitement qu'il n'en existe qu'une seule. Rien de plus multiforme et de plus multicolore que cette notion. Le sentiment de !a confraternité et de la solidarité qu'elle implique naît en nous des motifs les plus divers, h la vue des signes les plus variés. Il faut se garder de confondre le sentiment de confraternité de classe, que

suggère la communauté des travaux, des mœurs, des besoins, parmi les ouvriers ou les paysans d'un continent à travers les frontières qui les séparent, avec le sentiment de la confraternité patriotique qui lie en gerbe les classes quelconques d'un même pays, ou avec le sentiment de la confraternité religieuse qui, au moment d'une «guerre sainte » fusionne en cette patrie des âmes, l'islam ou la chrétienté, tous les adorateurs d'un même Dieu sur toute la surface de la terre.

Notons aussi le caractère en partie artificiel de cette conscience collective. Quelle que soit la catégorie de similitudes qui la suggèrent, il s'agit toujours d'une ressemblance impure, imparfaite, plus ou moins mélangée de différences. Or, c'est par des degrés insensibles que la part des ressemblances va s'accroissant et celle des différences s'atténuant ; mais c'est brusquement que le poids des premières l'emporte un beau jour, fait pencher la balance de son côté et détermine une conscience de solidarité confraternelle et exclusive qui, la veille encore, hésitait à se déclarer. La démarcation nette des patries, des États, des classes, et aussi bien des religions, est une discontinuité fictive substituée à la continuité ou à ^^mprécision naturelle descercles sociaux fondus les uns dans les autres comme ceux de l'arc-en-ciel. C'est ainsi que le langage — si l'on me permet ce rapprochement — découpe en phrases et en mots discontinus le flot continu de nos perceptions et de nos idées, met en mosaïque cette peinture. De là les illusions d'optique mentale attachées à la parole et fécondes en métaphysiques. La parole nous individualise nos idées en les détachant^ et leur prête un faux air d'êtres réels. De même^ en creusant un fossé, qui devient fa(iilement un abîme sanglant, entre le compatriote et l'étranger, souvent presque aussi sem-

$m LA S0CK)L061£ U^ M. fîidfiil^fi

Jilables Tun à Tautre que les compatriotes «ntre eus, lu ©Oû«cience d'espèce noiiâ exagère et déuaiure la réalil-é^ de Tagrégat social, qu'elle détache en un isolement apparent ; et d^elle est née la conception de rorgmobme sodal,. dont le miroitement illusoire a égaré les pltts profosuls^ esprits.

C'est à des signes extérieurs toujours plus ou moins^ conventionnels, à des partioilarités du vêlement ou des manières, que ce sens particulier, ce flair subtil et déliisat, reconnaît qu'on est du « même monde )>. Et ces signes, assez souvent trompeurs, comme lorsqu'un espion étranger est accueilli en frère sous l'uniforme national on ^ree qu'il a l'accent du pays, sont toujours très inégalement sûrs. Les plus surs, chez les animaux et aussi chez les homsnes primitifs, sont tirés dttlonoher et de l'odoxat. Les chiens &e flairent, les fourmis se palpent. Les àommess, plus crédules aux indications des «ens supérieurs, se font de la vue et de l'ouïe un tact et un odorat à distance (1). D'où une bien plus grande faillibililé de leurs jugements à cet égard.

Je ne puis donc apercevoir aucuii avantage, je ne vois qnedes inconvénients, à donner pour point de départ à la socioli^ie la conscienee d'espèce, i«t«ipnétatiûn swli- Jective des liens sociaux, et non Tsuitation, fait objectif, tisserand ca(Àé et silencieux de ces liens. Ce n'est pas que l'importance de cet agent continuel et }M*ofQnd eeît

(i)Mais regarderons-nous, avec M. Giddings. le baiser comme une survivance de l'antique et animale exploration tactile du congénère T J'y verrais plutôt l'efiet que la cause de )a conscience d'espèce, #u^ pour mieux dire, de la sympathie. La syn^thie, comme Tamour, <se révèle par sa tendance à se rapprocher de plus en plus, jusqu'au contact. Le baiser, en simulant ou exprimant ce mutuel désir de rapprochement, est, non pas la découverte de la raison d'être amis ou alliés,, mais le sceau d'une alliance ou d'aae amitié déjà reconnue.

LA SOQOLOGIE DE M. •GJDBINGS 297

méconnue par notre auteur (1). L'imitation est, dk-il quelque part (et je cite ce passage entre, raille), le procédé de socialisation le plus subtil et le plus efficace. «Il (ce procédé) crée un langage commun, des manières de penser communes, et de communes façons de vivre. C'est lui qui, peu à peu, fondra tous les éléments exotiq^ues des Etats-Unis dans un type américain persistait » (p. 406). « L'ifnitation est le grand facteur social de la vie économique. » Et, à plus forte raison, de la vie esthétique. « Si Ton relirait de la vie sauvage ses fêtes et ses danses, il y resterait peu d'activité sociale. La danse est,, à l'origine, la dépense d'un surcroît d^énergie, aussi «pontanée que les gambades des animaux ; mais^ à la différence de celles-ci, ce plaisir humain est vite soumis à des formes conventionnelles. L'imitation cause cette transformation » (p. 113). « Elle harmonise une population et élargit la conscience desjièce.,, » (p. 108). Notons que la conscience d'espèce résiste souvent, ou plutôt résiste toujours, sous la forme d'un patriotisme étroit ou id'un. sectarisme intolérant, aux élargissements de lien social que le raj^onnemenl imitatif tend constamment à ♦étendre hors frontières.

Mais une objection m'est faite : l'imitation, me dit-on (p. 98 et s.), ne saurait être le trait distinctif du fait social, ni l'agent caractéristique du lien social, car elle a lieu

(1) 11 sait très bien que les similitudes d'origine imitative sont le fondement de la conscience d'espèce. Par exemple, dans son chapitre sur VEvolution anthropogénique, il montre très bien comment la formation du langage, cause et effet de l'association, — du langage, collection d'échos, produit imitatif par excellence, — a contribué principalementà provoquer la conscience d'espèce. — Bien mieux fp.ilG), il lui attribue la conscience même que l'individu acquiert de sa personne propre. « Cette conscience est un effet de ses observations, de son imitation d'individus pareils à lui-même ».

298 I.A SOCIOLOGIE DE M. GIDDINGS

entre adversaires qui luttent ensemble, même à main arinée,aussibienqu'entrecompalriotesetcollègues.(( Quand deux hommes se battent, chacun d'eux copie instinctivement les coups de l'autre. Si deux armées guerroient, chacune répète beaucoup des manœuvres de l'autre. . . On voit clairement à présent pourquoi l'imitation ne peut pas être regardée comme le phénomène social caractéristique, quoique facteur de toute actiinté sociaœ. L'imitation est une part du conflit primaire entre des animaux ou des hommes qui lultent à mort, aussi bien que du conflit secondaire qui continue parmi les animaux ou les hommes unis par des relations sociales » (1). Je suis d'autant plus surpris de cette objection que M. Giddings considère la lutte, même guerrière, comme un des plus puissants moyens de socialisation. Or, en dépit de ce que j'ai pu dire ailleurs contre les préjugés belliqueux, il n*est pas possible de nier, malheureusement, que la guerre soit un des débuts les plus fréquents de l'amalgame des peuples, le prélude sanglant de leur fusion en une même société, empire gigantesque ou fédération internationale. Mais pourquoi en est-il ainsi, si ce n'est parce que, même en se combattant, les peuples se copient, et surtout parce que ce mutuel emprunt des armements et des tactiques les conduit à 5'en faire beaucoup d'autres, et de plus importants, en fait de mots, de droits, d'idées, de connaissances, de mœurs ? Le conflit primaire^ c'est-à-dire

(1) Giddings entend par conflit pinmaire le choc de deux masses, de deux corps, de deux esprits qui sont encore extérieurs Tun à l'autre, mais qui, par ce choc môme, parviennent souvent à s'intégrer. 11 entend par conflit secondaire les rivalités, les luttes intestines qui suivent cette intégration et qui, malgré elle, continuent sous des noms nouveaux la guerre antérieure, transforméeet singulièrement atténuée en concurrences de tout ordre. — H y a peut-être ici un écho des idées développées par M. Noricow dans son bel ouvrage sur les Transformations de la lutte.

antérieur à la socialisation, se rattache intimement au conflit secondaire y postérieur à la socialisation, lequel en est la suite adoucie ; et, si le rôle joué dans ce dernier par rimitation réciproque des concurrents contribue à resserrer entre eux le lien social, on peut dire, au même titre, que, dans les rapports des belligérants, il sert puissamment à le faire naître. Conclusion : Timitalion est si Wen le fait social caractéristique que, même dans les luttes entre sociétés, ce qu'il y a de social ou de socialisant est imitatif.

Mais c'est assez discuter, revenons à notre compte rendu. Je n^ai pas la prétention cependant de résumer en quelques pages un si substantiel ouvrage, et, laissant de côté beaucoup d'aperçus intéressants, je vais me borner à quelques points principaux, relatifs à la structure et à dévolution des sociétés.

A la structure d^abord. A cet égard, l'auteurdistingue, avec une finesse judicieuse, la composition et la constitution sociales. En d'autres termes, il ne veut pas que l'on confonde deux sortes de liens et de groupements sociaux qui, bien que tressés ensemble depuis les plus bas degrés de l'association, ne cessent jamais d'être distincts parce qu'ils émanent de deux principes différents, le principe physiologique de la propagation de l'Espèce par la génération et les solidarités naturelles qu'elle crée, et le principe psychologique du développement de TEsprit social par des causes proprement sociales, a Par exemple, le groupe domestique est à la fois une famille et un ménage. .Comme famille, il est une unité de la composition sociale. Comme ménage, c'est une association économique, destinée à se procurer la nourriture, à fabriquer

des étoffes et des oatîU, et, par suite, une anîté de la. constitution sociale. » En somme, cela sig'oifie que ioisle^ société vraie a un fondement vital^ nécessaire, mais subordonné au déploiement spirituel qu'il supporte.

M. Giddings insiste avec raison, comme Auguste Comte, sur la sociabilité innée des animaux dans presque toutes les espèces. Les espèces sociables ne sontpas^ une exception, comme on le croit gé&éralement ; elles sont plutôt la règle, si Ton a égard aux obstacles qui fréquemment s'opposent à la réalisation sur une grande échelle de leur tendance générale vers la vie rassemblée. Les espèces carnivores seules semblent tendre à Tisolement, mais peut-être (p. 186) ont-elles commencé par êlre sociales et n'ont-elles perdu qu'à la longue cette aptitude? Qui sait si^ chez le tigre et le lion, la sociabilité ne s'est pas atrophiée par force, comme la vue chez les. animaux troglodytes, faute d'emploi possible ? Obligés à vivre d'une vie dispersée pour satisfaire leurs appétits — car, vivant en troupes, ils feraient fuir très loin autour d'eux leur proie et mourraient de faim — ils ont peu à peu pris goût à la solitude et à la férocité.

Quoi qu'il en soit, chez la plupart des animaux, sinon chez tous, la multiplication des individus par la génération forme ou tend à former une « population », sorte defoule pré-sociale en quelque sorte mais qui deviendra sociale et humaine à mesure qu'un esprit collectif suscité par elle se sera affirmé dans son sein par un embryon de langage et viendra proposer des buts conscients auK groupements instinctifs. Cette population, continuant à s'accroître en vertu de son principe naturel, même aprèsl'apparition d'un esprit social en elle, se présente^ composée de clans-hordes, de tribus, de peuplades, de nations^ « groupes qui se ressemblent plus entre eux (dans cer-

LA SOCIOLOGIE D£ M. GiOiUNGS 3Ôt

taines limites) que ne se ressemblent entre eux leurs éléfaents individuels » (i) ; et ses progrès sont parallèles ^ce que Tauieur omet de noter) à ceux de la « constitution sociale » qui, substituant ou superposant à ce damier de groupes pareils ud faisceau d'associations à but « plus dissemblables entre elles que leurs membres ne le sont entre eux », embrasse toute la population dans une immense coopération, a La grande association à but de la société civilisée^ c'est TÉtat )>, complément en quelque sorte de la nation proprement dite.

Toute population tend, physiologiquetnent^ à s'accroître suivant une progression géométrique ; elle est arrêtée par les ressources du sol — ou plutôt, étant données ces ressources, par Tétat de ses connaissances. « La découverte de ressources plus larges » qui lui permet de nouveaux accroissements, produit exactement le même effet (l'auleur l'oublie) que la découverte de moyens nouveaux d'utiliser les ressources existantes. Il n'a garde d'ailleurs, -comme une fraction de Técole de Le Play, d'attribuerau territoire d'une population le rôle de facteur prépondérant qui déterminerait souverainement la structure et l'évolution de la société. Il a égard au <( surplus d'éner- :gie )) que laisse disponible la satisfaction donnée au be- 45oin de subsistance. Cet excédent s'emploie d'abord en nne natalité plus abondante, qui accroît la densité de la population, puis en émigrations qui l'essaiment. Il arrive très souvent, bien plus souvent qu'on ne le suppose, «t dans les sociétés humaines, même primitives, et dans les sociétés animales, que des bandes d'émigrants venus

(i) «Par exemple, le père, la mère et l'enfant, dans tout type donné de famille, sont plus différents que deux familles du même type. Les habitants d'une ville quelconque se ressemblent moins entre eux que deux villes voisines quelconques. »

de points éloignés, de nfiême espèce mais non parentes, convergent et se rencontrent en certains sites privilégiés^ de fertilité singulière, et s'y associent en une « congrégation » naturelle. II ne faudrait donc pas croire que ce ramassis d'émigrants de tous pays dont les villes américaines, surtout celles de nouvelle formation, donnent le spectacle, soit un phénomène unique, un produit singulier de notre siècle. « A Tétat sauvage (p. 38), il y a toujours un afflux de toutes les directions vers les meilleur» endroits de chasse et de pêche. » De là, beaucoup de guerres meurtrières mais aussi force alliances inespérées, cimentées par des mariages et fondées sur des simulacres de parenté. « Probablement, de toutes les congrégations, la plus remarquable est celle, énorme, qui réunit les oiseaux et les animaux émigrants dans les hautes latitudes septentrionales durant le bref été arctique. »

Je passe, à regret, beaucoup de considérations intéressantes. Mais je dois noter la manière dont Tauteur définit TEsprit social. Il a su éviter ici Técueil ontologique ou mythologique. L'esprit social, dit-il, « est plus que tout esprit individuel ; cependant il n'existe que dans les esprits individuels ». Il est « la logique sociale dans sa plus haute manifestation ». Le moi social s'incarne toujours dans un esprit individuel momentanément illustre. Il y a une mémoire sociale ; mais c'est tout simplement le trésor des traditions incessamment grossies par des apports nouveaux (i). Il y a une volonté sociale, simple

(I) Au lieu d'étudier, comme je l'ai fait, l'ai lernance de Vimitationcoutume et de remiYa^/on-moc^e^Giddings s'occupe plutôt de leur combinaison qui est si souvent féconde — quand elle n'est pas destructive. — Bien entendu, il ne veut pas qu'on se fasse une idole ontologique de la tradition. « Le professeur Du rkbei m, dil-il, p. 439, se trompeen

orientation des volontés individuelles qui s'entre-suggestionnent sous la suggestion dominante de meneurs. Il y a même une volonté des foules, sociétés embryonnaires et amorphes. Sur Taction des puissantes individualités, sur l'erreur de croire à la spontanéité des masses mouvantes qui ont faussement l'air d'être acéphales, citons ces remarques fort justes : « Si républicaine dans son esprit que puisse être une communauté,' si intelligents que soient ses membres, l'opinion pubHque y est conduite, en quelque mesure, par des esprits influents... C'est pendant l'agitation anti-esclavagiste que la Presse est devenue aux États-Unis un organe important de l'opinion publique. La conviction populaire que la Presse a désormais submergé toute influence individuelle sous le déluge quotidien de ses opinions impersonnelles, est certainement erronée. La Presse a produit son maximum d'impression sur l'opinion publique lorsqu'elle a été le porte-voix d'une personnalité remarquable — un Garrisson, un Greeley, un Bowles, un Curtis. De plus, le public ne se rend pas compte que, derrière le rideau, danslesbureaux desjournaux, l'homme à idées, ignoré du monde, est connu de ses camarades et imprime son individualité sur leur cerveau et leur ouvrage. »

Mais, en avançant dans la lecture de cet ouvrage, on ne laisse pas d'être surpris de la part vraiment insuffisante qui y est faite aux religions. Elles n'y sont presque jamais mises à leur rang (1) ; ou bien elles interviennent

disant qu'ils (les produits des traditions) sont des réalités objectives indépendantes, parce qu'ils peuvent être écrits; la page écrite n'a pas de sens si on la sépare de tout lecteur vivant. Mais à tout instant ils existent dans une multitude d'esprits en action réciproque, et, par suite, sont pour chaque esprit aussi objectifs que subjectifs. »

(1) Voici l'ordre hiérarchique des associations varticulières,

304 LÀ SOCK^LOeiË Dfi If. 6ID0IN6S

d'une manière assez inattenda«, comme lorsque, p€UP exemple (p. 278 et 297), le protestantisme, dans la largue acception du mot, est considéré comme une phase nécessaire, et nécessairement progressive (p. 301), des sociétés. Ce n'est pas que l'auteur, éclairé comme il Test, méconnaisse jamais explicitement la fécondité sociale du sentiment religieux ; il sait bien son importance à la première phase' de l'évolution sociale, mais il le cantonne là, et^ même dans ce domaine, le juxtapose au militarisme comme s'il jugeait les deux rivés Tun à Tautre. Ilssont plutôt rivaux.

Je veux bien que la parole soit née en partie de la mutuelle excitation des cerveaux par les jeux et les fêtes, ordinaire sujet de réunion des jeunes animaux; j'admet» que le langage et la curiosité se sont stimulés Tun l'autre, en relation de génération réciproque et incessante. Mais une large part revient aussi, dans la formation du langage, àTinfluencë religieuse. N'oublions pas le carac^ tère hautement mythologique ou tout au moins animiste <ies fictions essentielles de la Langue, qui est une continuelle personnification ou divinisation de Tinanimé. — D'autre part, n'oublions pas non plus le caractère superstitieux de Tobéissance primitive aux chefs, le caractère de plus en plus rituel et sacré de la coutume et de la loi à mesure qu'on remonte plus haut dans le passé, enfin le caractère industriel prêlé par les primitifs à Taccomplissement des rites religieux, des sacrifices notamment, regardés par eux comme le plus productif des travaux... Mais à quoi bon chercher à démoiiilrar l'importance poli-

d^aprèsGiddings : 1» politiques (clubs, comités de partis) ; 2o juridiques ; 3o industrielles; 4» religieuses. Ainsi, les Eglises viendraient après les partis et les syndicats ouvriers. Voir aussi p. 230.

tique, juridique, économique des religions dans l'histoire deThumanilé?

M. Giddings simplifie un peu trop, comme beaucoup de sociologues, cette histoire. Pour lui, la civilisation a trois stades (ici il devient te?maire) : un premier stade militaire, autoritaire et théocratique ; ua second libéral, juridique, aristocratique (protestant aussi, dans le sens de criticiste); un troisième, économique, moral, démocratique. La famille civilisée se transforme en même temps que la société civilisée et traverse aussi trois phases : 1" la famille religieuse et despotique ; 2° la famille « romantique », instable ; 3° la famille éthique et stable, qui sera, paraît-il, celle de Tavenir — quoiqu'il n'y paraisse guère pour le moment à voir monter lamentablement la courbe du divorce... — Je ne discuterai pas cette loi des trois états, visiblement inspirée par celle de Comte avec laquelle elle s'accorde assez bien pour le fond des idées. Si on cherchait à l'appliquer en dehors de l'histoire, et de rhistoire moderne, des peuples occidentaux, on aurait de la peine. Comme toutes les lois d'évolution historique, elle a le grand et capital défaut d'être un itinéraire réglé, à une seule voie, voie bien étroite, où le train social serait forcé de rouler. N'est-il pas visible qu'à chaque pas de son chemin chaque nation se trpuve dans un carrefour de routes divergentes entre lesquelles elle doit faire son choix — librement, diront les uns — différemment, dirai-je plutôt, pour attester cette diversité de nature, qui, pas plus pour les nations que pour les individus, n'est accidentelle, mais leur est, essentielle, et jaillit en eux d'une source profonde, du fond même de leurs éléments tumultueux et cachés? Si Ton considère l'ensemble de toutes les rouies possibles des évolutions historiques, on voit qu'elles forment une ramification touffue à partir

306 LÀ SOCIOLOGIE ®E H. GIDBÎNGS

non pas d'un seul mais de plusieurs points de départ. C'est un réseau arborescent en quelque sorte, où il y a certainement des degrés d'élévation très distincts et superposés, mais des itinéraires multiples pour monter de l'un à l'autre ; des itinéraires toujours susceptibles d'être abrégés, mais non toujours d'être suivis en sens inverse.

La série à trois phases, dogmatisée par M. Giddings, a donc le grand défaut d'être uniforme pour toutes les sociétés, et d^être unilinéaire. En Chine, et ailleurs, un développement industriel considérable ne s'est-il pas produit, sans avoir été précédé d'une phase a libérale et protestante » ? Aux États-Unis, la troisième phase, démocratique, n'a-t-elle pas apparu dès l'origine ? L'auteur admet que cette troisième phase comporte une bifurcation : les sociétés industrielles peuvent évoluer soit en ploutocraties, soit en démocraties athéniennes. Comment ne voit-il pas que les autres phases aussi peuvent être bifurquées, ou trifnrquées ? Quelle place fait-il à la phase socialiste, phase non nécessaire à coup sûr mais certainement susceptible d'être traversée par certains groupes sociaux?.

Je ne veux pas insistersur ces objections. J'aime mieux signaler l'intérêt qi>e présentent les pages consacrées à la théorie du clan, point obscur du problème ethnologique (1). Il est difficile de comprendre et que le clan soit né de la tribu et que la tribu soit née du clan. L'exogamie du clan est, suivant l'auteur, la cause de cette obscurité. Mais peut-être a-t-il tort de ne pas tenir compte ici de Tendogamie de la tribu qui, en s'opposaut à Texo-

(1) Au sujet du matriarcat, l'opinion exprimée est très judicieuse: « La vérité semblerait être que la famille primitive peut avoir été fondée sur la puissance masculine et que cependant la parenté s'est complce par la femme». Il n'y a là nulle contradiction.

garnie du clan, Téclaire aussi bien et lui est corrélative. N'y a-t-il pas toujours, et nécessairement, un cercle relativement petit de personnes avec lesquelles il est plus ou moins interdit de se marier, et un cercle relativement grand où le jus connubii esi circonscrit? L'effet delà civilisation est de rapetisser de plus en plus le cercle exog-amique qui, en remontant très haut, est le clan, composé de familles soi-disant parentes, et d'agrandir sans cesse le cercle endogamique, jusqu'à Tétendre sinon à toute la population humaine, du moins à celle des nationaux ou des compatriotes sociaux. L'exogamie, commune au clan et à la famille (car la pratique de Tinceste n'a jamais été qu'exceptionnelle, limitée à des familles dynastiques et réputées divines. Pharaons ou Incas), est ce qui me donne lieu de penser que le clan dérive de la famille, réellement ou fictivement. On conçoit, dans cette hypothèse, que Fexogamie essentielle au groupe familial se soit étendue à un groupe de familles jugées parentes à tort ou à raison, tandis qu'on ne concevrait pas, dans l'hypothèse du clan né delà tribu par fractionnement de celle-ci, que l'endogamie de la tribu se fût convertie, dans le clan, en exogamie, c'est-à-dire que des groupes habitués de tout temps à pouvoir librement se marier entre eux se fussent soumis un beau jour à l'interdiction arbitraire et tyrannique de s'allier.

La sympathie, naturelle à l'homme comme à tous les animaux supérieurs, fait que, de tout temps, il a cherché à embrasser un plus grand nombre de ses semblables dans le lien solide qu'il sentait l'unir à quelques-uns. Ce lien, à l'origine, était surtout la parenté, beaucoup plus qu'une communauté d'intérêts qui, en réalité, faute de division de travail, était très restreinte. Aussi devait-on s'efforcer d'étendre la parenté le plus loin possible, par

radoption, par le totémisme (le lotem étant un ancêtre surnaturel, supposé commun) et de l'entretenir avec soin par des récits généalogiques souvent légendaires, puisqu'elle était le seul espoir de la sociabilité progressive. Vain espoir, cependant. Par bonheur, la communauté d'intérêts a été se développant, non pas fictive mais réelle, et susceptible d'unir en faisceau des masses d'hommes bien plus étendues. Mais plus haute encore et plus profonde, est l'union humaine due à la communion des cœurs dans des sentiments identiques, à l'unanimité patriotique ou religieuse des aspirations qui subordonne la mutuelle assistance des individus, chacun travaillant pour le but d'un autre, à leur coopération supérieure en vue d'une fin coipmune, aimée au point que tous se dévouent et parfois se sacrifient à elle. Uiinisson des vœux, des idées, des efforts, a pi us d'importance sociale que leur harmonie, C'esl dire que la fameuse division du travail n'est pas le fait capital et culminant de l'association proprement humaine. L'art même, à défaut de la religion et du patriotisme, a plus d'efficacité en cela que rindustrie et le commerce. Les fidèles mélomanes de Bayreuth ont beau être divisés de race et de nationalité, ne se rendre aucun service les uns aux autres, ils n'en forment pas moins, aussi longtemps que dure leur pèlerinage esthétique et même après, un groupe social intense, tandis que les Chinois et les Anglais commerçant ensemble dans un port, même après des années de rapports d'affaires, ne feront jamais une même « société ».

Y a-t-il lien de maintenir dans la législation pénale la division tripartite en crimes^ délits et contraventions ?

Dans la négative^ quelle simplification convient-il d'apporter à cette division ?

La question de savoir s'il y a lieu de réformer ou de maintenir la division tripartite que notre législation pénale établit entre les crimes, les délits et les contraventions, ne présente pas, il faut le reconnaître, un intérêt majeur. C'est l'avis de M. Alimena, qui nous apprend cependant que cette question, à l'époque oii a été voté le dernier Code pénal italien, a soulevé une discussion des plus vives. Mais pourquoi Téminent criminaliste ajoutet-il que la division bipartite en délits (entendus au sens générique du mot) et contraventions est plus scientifique? Je crains qu'il n^ait en cela cédé lui-même à Tinfluence d'un certain courant législatif de date assez récente qui peut être regardé comme une simple réaction contre une tendance antérieure de tous les Codes européens à se modeler sur notre Code de 1810. Longtemps, en effet, ce modèle a régné en Europe. Il n'est pas jusqu'au Code prussien de 18S1 qui, s'inspirant du nôtre, n'ait divisé la criminalité en trois étages superposés, et il est à remarquer que le Code pénal allemand actuellement en vi-

(1) Rapport au Congrès pénitentiaire, 1895. — Cette étude ne peut avoir d'intérêt que pour les criminalistes. Je me crois tenu, en conscience, d'avertir le lecteur qui ne serait pas criminaliste ou juriste de Taridité du sujet traité.

gueur persiste à adopter cette distinction, assez grave présomption en faveur du caractère rationnel de celle-ci. Le Code autrichien de 18S2 Tadopte aussi, mais en la modifiant assez profondément. Bien entendu, on la retrouve dans le Code roumain et dans les anciens Codes hollandais, espagnol, italien même, à l'exception du Code toscan. Au contraire, le nouveau Code hollandais, et le Code italien de 1889, ont introduit la division bipartite et, en apparence, il en est de même du nouveau Code espagnol qui commence par ne reconnaître que la dualité du délit et de la contravention; seulement, il subdivise ensuite la première espèce de méfaits en deux variétés, délits plus graves et délits moins graves ^ ce qui nous ramène à la division tripartite, appliquée du reste expressément par cette législation à Téchelle des peines (1).

(1) Ont adopté encore la division tripartite plus ou mois calquée sur celle de notre Code de 1810 : le Code sarde de 1847, le Code da Grand-duché de Luxembourg, le Code belge de 1867 (actuel). C'est d'autant plus à noter, en ce qui concerne ce dernier Code, qu'il a été rédigé sous une inspiration générale nettement hostile à notre législation pénale. £n Suisse, il faut distinguer la loi fédérale et les lots cantonales. La division tripartite est visible dans la première et dans presque toutes les autres. Dans le canton de Fribourg notamment, la division est poussée à tel point, que les trois étages d'infractions y sont traités séparément et successivement, tandis que, chez nous, les crimes et les délits, quoique distingués, sont traités ensemble. Le Gode hollandais de 1886 n'admet en principe qu'une division bipartite. Mais, en fait, ses commentateurs sont obligés de distinguer les grands et les petits délinquants. Dans le Code danois de 1866, la division tripartite existe, mais sans une portée pratique suffisante; elle s'entrevoit, mais confusément, dans la loi suédoise en vigueur (1864). La division anglaise des infractions en trois classes, treasons, félonies et misdemeanors, ne correspond pas à la nôtre, car elle est fondée sur la nature des méfaits, plutôt que sur leur degré de gravité. Cependant, les treasons, qui sont des délits politiques, ont commencé par être considérés comme beaucoup plus graves que les félonies, et

GSiMES, DËLI/rS» COlVFBâVlâNTIONS 311

Ce n'ijst pas arbitrairefiiânt qu« cette division s'est présentée à l'esprit du légidateur fraiiiçais de 1810. A peu ^pès partout, et dans tous les temps, chez les peuples qui aommeacent à se civiliser, la criminalité se divise ou tend à se diviser de la sortcy et cette similitude est, je crois, du nooibre de celles qui sa produisent spontanément, sans nulle imitaliou parfois de peuple à peuple.

D'après Thonissen « il y avait ea Egypte trois classes de tribunaux échelonnés dans un ordre hiérarchique très bien combinés : dans chaque commune populeuse, un tribunul composé de magislrais locaux pour les contraventions légères ; au chef-lieu de chaque neme, un tribunal composé de jug«s royaux, pour les délits d'un caractère plus dangereux ; dans laisi^pitaledu royaume, une Cour suprême statuant sur les crimes'ks plus graves et ^^erçant la juridiction d'appel ». En Paleôtiue, si Ton en <jroit, dit l'auteur cité, le témoignage unauime des rabbins, il y avait aussi trois classes distinctes de tribunaux: 1'^ un tribunal de 3 juges, dans Us bourgs, pour les petits délits — lisez contraventions — qui n'entraînaient que le fouet et les peines pécuniairee; S'^dans les villes, le tribunal des 23, pour les délits d'une gravité supérieure, passibles même de la peine capitale ; 3^ enfin, à Jérusalem, le grand sanhédrin, composé d« 70 membres, po«r -certains crimes hors ligne. Notons que c'étaient principalement des crimes collectifs, pa>r exemple, des crimes

les misdemeanors dans leur ensemble sont moins graves que celles-ci, eomme le prouve le fait que, à leur égard, la mi^ en liberté sous caaiiop ne peut être refusée par 1^ magistrat iostructeur, tandis que,, à l'égard des deux autres classes de délits, elle peut l'être. Mais la division, au point de vue de la gravité, serait plutôt bipartite en principe ; on distingue les infractions légères que les juges de paix peuvent juger sommaireoQent et celles qu'ils doivent renvoyer à une juridicti^on supérieure {indictable offense) (Tous ces détails sont empruntés au bel ouvrage de M. Von Listz sur la législation pénale comparée.)

commis «par la totalité ou la majeure partie d'une tribu ». ou bien « Tapostasie d'une ville entière ou delà majeure partie de ses habitants ». Il faut y ajouter l'adultère et la fausse prophétie. Dans Tlnde antique, une distinction analogue s'entrevoit à travers les lignes du Code de Yajnavalkya, postérieur à celui de Maiiou. « Pour l'injure, verbale ou non, les dommages causés aux bestiaux, aux plantations, aux cultures, la loi ne connaît qu'une peine, l'amende graduée suivant la gravité du fait commis ». Ce sont là, à peu près, nos contraventions. « Les peines corporelles sont réservées pour le meurtre et le vol. » Ce sont là les délits des temps barbares, le meurtre alors n'étant pas réputé plus odieux que le vol, dans la plupart des cas, et quelquefois même étant jugé moins punissable. Enfin « les crimes contre le, roi ou contre l'Etat sont punis de mort ». Voilà les vrais crimes. Bien mieux, .dans l'Amérique ancienne, chez les Aztèques et les Incas, la même distinction se fait jour. Au Pérou, on distinguait assez nettement trois degrés dans les infractions : les grands crimes tels que le sacrilège, la sodomie, le blasphème contre le soleil, l'adultère, l'homicide; les crimes moindres, par exemple, le défaut d'arrosement des terres ; en dernier lieu les peccadilles, légères. Au Mexique, la division est plus nette et s'accentue par une division correspondante des juridictions. En Chine, elle s'exprime aussi. La bastonnade y est réservée aux contraventions et aux délits, avec cette différence, d'après Letourneau, que, pour les premières, elle s'exécute par le petit bout du bambou « ce qui n'est presque pas considéré comme une peine », tandis que pour les secondes, elle a lieu par le gros bout, peine vraiment sérieuse. Quant à la peine de mort, elle frappe les crimes.

Après ce coup d'oeil jeté sur des peuples étrangers à

notre civilisation, il semblerait naturel de penser, a fortiori^ que les législateurs de l'antiquité classique, d'oii nous procédons, présentent la môme analogie avec la nôtre. II est cependant bien plus malaisé d> retrouver 1^ superposition de ces trois étages de méfaits. Elle y est masquée par la complication des juridictions hétérogènes, par la spécialisation et le morcellement des tribunaux. Dans toute l'Europe du moyen âge, il en a été de même (1). A Athènes, TAréopage connaissait des meurtres volontaires ; le tribunal des Ephètes, des meurtres involontaires ; et le tribunal des Archontes, des petits délits. L'héliée était un grand jury qui, en matière criminelle, ne jugeait guère que les crimes politiques. Les contraventions étaient réprimées, suivant leur nature, par des magistrats spéciaux : les surveillants des marchés, les inspecteurs des chantiers, les préposés à la police des rues, etc. L'équivalent de tous ces fonctionnaires, sous des noms différents, existait à Rome, oii la justice était divisée entre le Sénat, qui jugeait les crimes les plus graves, \q^ quœstionesy sortes de jurys spéciaux, et les magistrats divers qui tous joignaient à leur pouvoir exécutif particulier, comme nous dirions maintenant, un certain pouvoir judiciaire. Notre ancienne France présentait la même confusion volontaire des deux pouvoirs. Dans la Rome priniitive, on ne voit pas trace de la distinction qui nous occupe, pas même de celle entre les méfaits volontaires et involontaires, et cette confusion se retrouve chez la plupart des peuples naissants. Mais,. ce qu'il est intéressant de remarquer, c'est que, au fur et à niesure de ses progrès, par la force des choses, la lé-

(1) Au fond de la distinction féodale des haute, moyenne et basse justice, on retrouve ou on finit par retrouver vaguement notre trinité criminelle.

3i4 CaiMES, DÉLITS, GONTR^Vfiaî^TIONS

gislalion romaine des derniers temps de la République et de l'époque impériale distingue nettement trois calégiQries d'infractions. D'une part, chaque magistrat avait le droit de réprimer, administrativement en quelque sorte, non judiciairement, toute inexécution de l'un de ses ordres. La peine était une amende (muleta) ou une correction physique appliquée séance tenante par les licteurs. En Allemagne, les agents de police ont de même le droit d'infliger de légères amendes. A cette répression administrative, qui frappe des faits le plus souvent analogues à nos contraventions, s'oppose la répression judiciaire. Mais celle-ci est de deux sortes à Rome, l'une agissant au nom de la société, l'autre à la poursuite des particuliers ; la première réservée aux crimes, aux délitsgraves; la seconde applicable aux délits réputés de gravité naoindre. Les crimhia étaient jugés par les quœstiones perpetmBy tribunaux permanents et très spécialisés. Il y en avait trois pour trois vaiûétés d'homicides : quœ&tio de sicariisy qiuestio de veneficiis^ quœstio de parrici' diis^ etc. Un citoyen se portait accusateur au nom du peuple. Plus tard^ il fut remplacé par la cognitio du magistrat, origine de notre procédure criminelle jnquisitoriale. Les delicta privata étaient, par exemple, le vol, la violence, l'injure; la partie lésée les poursuivait elle-même devant le juge ordinaire. La dififérence entre le crime et le délit était déjà si bien sentie, quoique mal exprimée, (jue le casuiste chrétien, fils du juriste romain, la lui ai, je crois, empruntée en opposant le péché mortel au péché vénieL

En somme, si imparfait que soit resté le droit criminel de Rome comparé à son droit civil, il n'en a pas moins été conduit implicitement par son développement naturel à des distinctions dont quelques criminalistes conteok-

GfilMES» DÉLITS, CONTRAVENTIONS 313

çorains coalestent en vaia le caractère rationnel. Ce qui -est irrationnel, c'est le fondement qu'on a souvent donné à ces distinctions nécessaires, quand, au lieu d'avoir égard aux conditions psychologiques et aux conséquences spciales des diverses catégories de méfaits, on ne songe à les caractériser que par la nature infamante ou non, et plus ou moins afflictive, de la peine qui les frappe. Encore est-il juste d'ajouter que l'arbitraire de ces définitions légales est plus apparent que réel, puisque le législateur, en étaJ^lissant l'échelle des peines, s'est préoccupé, avant tout, nous le savons, des considérations morales et utilitaires dont il s'agit.

Demandons-nous cependant, après ce court préambule /historique, quelles devraient être les bases d'une classification vraiment philosophique. La division des tribunaux peut être conçue à une foule de points de vue différents. On peut, si l'on veut, diviser les juridictions d'après le sexe^^et l'âge des inculpés : un tribunal spécial pour les femmes, un autre pour les mineurs. Mais à quoi bon ? On peut les diviser d'après la classe sociale à laquelle appartient le coupable : Officialités, Conseils de guerre, Hautes-Cours, juridiction spéciale pour lesdélits des magistrats. Le mouvement démocratique tend à supprimer ces distinctions. On peut diviser aussi les tribunaux d'après le groupe social intéressé à la répression : tribunaux domestiques, tribunaux de la cité ou de la ^ommuoe ou du fief, tribunaux du roi ou de l'Etat. Cette division elle-même va disparaissant. On peut enfin fonder la division des pouvoirs judiciaires sur la nature de la criminalité : tel corps judiciaire étant affecté aux offenses -contre la vie, tel autre aux offenses contre l'honneur, ou -contre les biens, ou contre Tordre public. Et toutes ces -divisions ont été essayées ou pratiquées. Mais elles ont

disparu ou sont en déclin, tandis que la division fondée sur le degré de criminalité plutôt que sur la nature du crime est partout en vigueur.

En premier lieu, une différence bien plus tranchée que celle qui sépare les délits des crimes, doit être établie entre les crimes ou les délits et les contraventions. Cellesci sont d'ordre à part, comme les courbes statistiques en font foi. Autant la courbe des crimes et celle des délits^ malgré leur inégalité, se ressemblent par leur physionomie générale et le parallélisme de leurs traits principaux^ autant la courbe des contraventions affecte une allure indépendante de la leur et bien autrement capricieuse. Je sais que ces caprices trahissent surtout les intermittences de la répression; pour n'en citer qu'un exemple, le chiffre des délits dépêche poursuivis (car, malgré la loi, je me permets d'attribuer une nature purement contraventionnelle à ce méfait fictivement délictueux) s'est élevé brusquement de plus de 6.000 de l'année i890 à l'année 1891, et cela tient simplement à ce qu'une circulaire survenue verb la fin de 1890 a stimulé efficacement le zèle des gardes-pêche. Cela ne veut nullement dire qu'en 1890, il y ait eu 6.000 délits de pfche de moins réellement commis. Mais, souvent aussi, et bien plus souvent en fait de contraventions qu'en fait de délits et surtout qu'en fait de crimes, la production même du méfait est influencée par la connaissance qu'on a du plus ou moins de zèle des agents chargés de la réprimer ; en sorte que le nombre des contraventions réellement commises est soumis luimême, aussi bien que celui des contraventions poursuivies et punies, à des fluctuations assez brusques. Et ces mouvements de hausse et de baisse'^ par le caractère superficiel et artificiel des causes qui les provoquent, diffèrent profondément des mouvements de la grande et de la

moyenne criminalité, qui sont dus à des causes naturelles ou sociales à coup sûr plus profondes.

Il n'est donc pas douteux que le législateur civilisé doit séparer nettement les contraventions des autres catégories d'infractions pénales. Personne, que je sache, n'a proposé ici de ressusciter la thèse des stoïciens, suivant lesquels c'était une grande erreur d'établir des degrés de gravité ^ntre les fautes, attendu qu'il n'y a pas de milieu entre se conformer ou ne pas se conformer à la règle, et que, par suite, l'auteur d'une peccadille est coupable au même titre que l'auteur d'un crime réputé capital. Mais ce n'est pas seulement une différence de degré, c'est une différence de nature que nous remarquons entre les faits appelés ou méritant d'être appelés contraventions et les faits appelés on méritant d'être appelés crimes ou délits. Les premiers sont de deux sortes ; ils consistent : 1** soit en actes nuisibles, très nuisibles même, mais involontaires ou inconscients et frappés comme tels d'une punition légère qui est censée devoir servir de mémento pour l'avenir; 2° soit en actes volontaires et conscients, mais fort peu préjudiciables à autrui, ou, s'ils sont préjudiciables, exempts de tout blâme moral. Ce dernier trait est la caractéristique générale des actions contraventionnelles : il leur est essentiel de n'être jamais déshonorantes, si graves que soient leurs conséquences et leur châtiment. Mais, malgré ce caractère commun, les deux catégories de contraventions que nous venons de distinguer n'en sont pas moins profondément différentes, et il n'est pas permis de les confondre. La première, à notre avis, devrait disparaître du Code pénal et ne donner lieu qu'à des réparations civiles : si grave que soit un préjudice non intentionnel, non volontaire, la peine qui le frappe, si légère qu'ellesoit, est aussi injuste qu'inutile : injuste,

parce qu'un acte non voulu émane bien de la personnephysique, mais non de la personne psycholog^ique et sociale de l'agent; 'inutile, parce que l'office de moyen mnémotechnique qu'on prête à la répression en cas pareil est purement illusoire. Les homicides accidentels^ par suite — qualifiés homicides par imprudence, pour donner une ombre de justification aux poursuites dont ils sont l'objet — devraient n'avoir rien à démêler avec les tribunaux correctionnels ou même de simple police. Il appartient aux seuls tribunaux civils de statuer sur leurs conséquences.

Il y a des actes à la foi intentionnels et gravement nuisibles, qui pourtant ne déshonorent en rien leurs auteurs aux yeux de Topinion actuelle : tels sont les duels^ telle est aussi la vendetta dans certains pays. Dironsnous que ces actes sont des délits ou des crimes? Mais, en les accomplissant, le prétendu coupable n'a fait qu'obéir à la sourde et irrésistible sommation du milieu social, survivance déplorable du passé social; les punir après les avoir commandés, c'est de la part de la société, représentée par son gouvernement, une inconséquence criante. D'autre part, les laisser se propager sans nulle répression, c'est un danger public. Que faire ? Les considérer comme des espèces de contraventions, par hasard? Ce serait ridicule. De tels faits déférés à un juge de paix ! II est manifeste que la nécessité d'un tribunal spécial, destiné à éclairer l'opinion et à préparer ses rectifications futures sans la heurter de front dès à présent, se fait ici sentir.

Il ne reste donc à inscrire en tête des contraventions que les infractions intentionnelles, mais de trop faible importance pour mériter d'entacher l'honneur. Ce sont de beaucoup les plus nombreuses, et leur nombre pour-

CRIMES, DÉLTTS, CONTRAVENTIONS 319

rait facilement être grossi aux dépens de celui des délits : Taudience correctionnelle gagnerait à s'alléger, parexemple, des soi-disant délits de pêche et de chasse, et de certaines scènes de pugilat rustique qualifiées coups et blessures, qui ne sont pas plus graves que les voies de fait, les injures verbales, ou même certaines contraventions à la police du roulage, jugées en simple police. Ce transbordement aurait peut-être, en outre, cet excellent effet de relever l'importance^ sinon le niveau, de ce dernier tribunal. Ce relèvement s'impose d'autant mieux que le progrès de la civilisation a pour effet, par la réglementation croissante, de multiplier les variétés de contraventions, au sens. indiqué ci-dessus, beaucoup plus que les espèces d'incriminations délictueuses et surtout criminelles. Sansdoute, il crée sans cesse de nouveaux crimes: à rhomicide, seul crime connu des sauvages les plus abaissés, il ajoute, après l'invention du feu, l'incendie ;, après l'invention de l'écriture et de la monnaie, le faux et la fausse monnaie; après l'invention des explosifs, les explosions de dynamite, etc. Mais un moment arrive où il simplifie, bien plus qu'il ne la complique, la liste des crimes. Il Tépure, enfaisant descendre peu à peu, du rang des crimes au rang des délits, par la correctionnalisation légale d'abord, judiciaire ensuite, ou en éliminant tout à fait du domaine pénal, certains actes, tels que la sorcellerie, leblasphème, l'adultère, le vol. Au contraire, la liste des contraventions s'enrichit toujours, et il n'est peut-être pas d'indice plus sûr de ce qu'on appelle le p?'ogrès.Q{iSini aux enrichissements que reçoit aussi la liste des délits proprement dits, si l'on y regarde de près, on verra qu'en réalité, sous le nom de délits, on a créé le plus souvent de nouvelles contraventions, par exemple les infractions à la loi sur la conscription des chevaux. D'autres

fois, mais rarement, de véritables délits nouveaux ont apparu. Je note de nouvelles incriminations très légitimes de ce genre dans Tavant-projet du Code pénal suisse (1) : « article 143. Celui qui aura sciemment exposé des hommes ou des animaux au danger de contracter une maladie contagieuse sera puni de Temprisonnement jusqu'à cinq ans. » Mais aussitôt, voici qu'une nouvelle contravention apparaît comme corollaire : « Celui qui, par sa négligence, aura exposé des hommes et des animaux au danger de contracter une maladie contagieuse sera puni de Famende jusqu'à 2.000 francs. » Le législateur helvétique, on le voit, n'y va pas de main morte et atteste vigoureusement de la sorte sa foi aux théories microbiennes à la mode, dont il est assez curieux de noter déjà le contre-coup sur la législation pénale. Le même document incrimine, en outre, plusieurs nouveaux délits, dont quelques-uns sont des crimes et d'autres de simples contraventions, contre les chemins de fer et les bateaux à vapeur, contre le télégraphe et le téléphone. Ce qui est manifeste^, ce me semble, c'est que, pour un nouveau genre de crime ou de délit véritable que l'invention des chemins de fer, par exemple, a fait naître, elle a enfanté dix ou vingt sortes de contraventions nouvelles, qu'il importe au plus haut degré de réprimer sans cependant leur attacher artificiellement un caractère déshonorant qui répugne à leur nature.

La distinction des contraventions étant ainsi justifiée, il nous reste à examiner ce qu'il y a de fondé dans celle des crimes et des délits. Observons qu'on franchit, en fait, la barrière qui sépare les crimes des délits, bien plus souvent et plus facilement que celle qui sépare les délits des contraventions. Le parquet correctionnalise fréquem-

(1) Traduit par Alfred Gautier — Bâle et Genève — 4894.

GRIMES, DÉLITS, CONTRAVENTIONS â21

ment les crimes, parce que la plupart de ceux-ci ont leurs correspondants atténués dans la liste des délits; mais il est très rare qu'il transforme les délits en contraventions, car il n'est presque pas de contraventions qui correspondent à des délits dont elles seraient l'équivalent mitigé. Plus fréquente est la transformation d'un fait délictueux en simple litige ; on civilise de la sorte beaucoup de délits d'escroquerie et d'abus de confiance mal caractérisés. Il est à noter que le parquet, qui correctionnalise si aisément les crimes, ne criminalise ]sLtn'd\s ou presque jamais les délits. Je dis presque jamais, car, en réalité, dans quelques réquisitoires introductifs, on attribue parfois à certains abus de confiance qui paraissent simples, le caractère d'abus de confiance qualifiés, malgré la faible probabilité de cette circonstance aggravante, parce que, si on ne la relevait pas, sauf à l'écarter plus tard, on n'aurait plus le droit de les poursuivre, comme déjà couverts par la faible durée de la prescription correctionnelle. Mais, à ces quelques rares exceptions près, on peut dire que la transformation légale ou judiciaire des crimes en délits, à notre époque, est un changement irréversible. Il y a cependant force vols simples, commis par des professionnels, qui devraient être criminalisés par la loi elle-même, car ils sont plus graves que bien des vols qualifiés.

Dirons-nous que le progrès constant et continu de la correclionnalisation révèle une tendance générale à supprimer la barrière séparative des crimes et des délits et à confondre ces deux compartiments de méfaits en un seul ? Non, il a plutôt pour effet d'accentuer cette distinction, de mettre en plus haut relief les faîtes culminants de la criminalité. Si l'on cherche à analyser les mobiles qui poussent les parquets à correctionnaliser de plus en plus,

on découvre à ce courant sans cesse grossissant des sources multiples : d'abord, le besoin chaque jour mieux senti d'échapper à la compétence du jury, de rétrécir son périlleux domaine : puis un air de gravité moindre attribué à certains faits qui jadis auraient paru plus graves, mais à certains faits seulement, tels que les actes d'immoralité, et nullement aux odieux attentats contre la vie humaine, qui, au contraire, grandissent d'autant aux yeux de tous ; enfin, le penchant des membres du ministère public, encouragé par les Parlements et les circulaires ministérielles, à faire le plus d'économie possible sur les frais de justice, des économies même qu'il me sera permis déjuger à présent excessives et abusives. On ne les obtient, on effet, qu'en substituant à la procédure lente et coûteuse des affaires d'assises, où l'instruction officielle notamment est de rigueur, la procédure rapide des affaires correctionnelles qu'il est loisible de ne pas confier au magistrat instructeur, qu^en réalité on lui confie de moins en moins, et où, par suite, il est si facile d'économiser l'argent du Trésor que, en quelques années, la moyenne des frais, par tête de prévenu, est descendue de 22 francs à 13 francs. Avantage, il est vrai, acheté un peu cher, si, comme je le crois, il a contribué à produire l'augmentation considérable des affaires demeurées impoursuivies à défaut de preuves suffisantes. En somme, on voit que, parmi ces causes diverses de la correclionnalisation, il n'en est aucune qui implique l'inopportunité de distinguer deux degrés de criminalité et le caractère irrationnel de cette distinction. Pourquoi deux degrés seulement? peut on demander. Et il est certain que, du plus abominable des parricides au plus inoffensif des maraudages, il y a une infinité de degrés intermédiaires. Mais c'est précisément pour cela que, ne

pouvant pas les spécifier tous, et ne voulant pas néanmoins les confondre absolument, le législateur a dû se borner à une seule démarcation, artificielle mais pratique. Esl-ce qu'après toul, l'artificiel, quand il est pratique, c'est-à-dire adapté aux besoins sociaux, n'est pas ce qu'il y a de plus essentiel à la vie sociale, de plus rationnel même et de plus logique?

Cette découpure, du reste, est beaucoup moins arbitraire qu'elle n'en a l'air; et cette vérité apparaîtrait bien mieux si, comme il convient, la liste des crimes était simplifiée, allégée de tout ce qui l'encombre inutilement. Quelle nécessité y a-t-il de maintenir, de nos jours y au rang des crimes, les attentats aux mœurs autres que le viol, et la plupart des vols qualifiés, et les incendies volontaires inspirés par la cupidité, qui n'ont fait courir aucun risque aux personnes? C'est la récidive de ces faits qui seule devrait peut-être avoir pour effet de les criminaliser par exception. Le crime par excellence, c'est l'assassinat, comme le délit par excellence est le vol. Celte dualité se ramène à celle de là cruauté et de l'improbité. N'y a-t-il pas la une différence de nature, jointe à une différence de degré ? A un autre point de vue, le crime est ce qui produit, ou tend à produire, ou est réputé produire, une alarme et une indignation générales ; le délits ce qui ne produit habituellement qu'une alarme et une indignation locales ; la contravention, point d'indignation du tout et presque point d'alarme. Chez les barbares, la plupart des faits que nous appelons crimes ne donnent lieu qu'à une alarme toute locale et n'indignent personne, parce qu'il s'agit presque toujours de faits de meurtre ou de pillage par vendetta^ dont la répression n'intéresse que les membres d'une famille ou d'un clan. Aussi ces faits qui, dans nos sociétés, parce qu'ici ils

324 CRIMKS, DÉLITS, CONTRAVENTIONS

ont un autre mobile et une autre nature, alarmeraient autant qu'ils indigneraient tout le monde, sont-ils traités pêle-mêle avec d'autres faits, de vol par exemple, que nous considérons comme un simple délit. Ou plutôt, chez les barbares, c'est le vol qui, étant alarmant et révoltant pour tout le public, est regardé comme un crime, tandis que le meurtre est réprimé avec plus d'indulgence. A cette phase des sociétés, la distinction du crime et du délit est, en apparence, inverse de la nôtre, mais, au fond, elle repose à certains égards sur les mêmes fondements que la nôtre. Aux yeux des peuples les plus barbares, il y a des crimes, tels que la lâcheté devant Tennemi, la trahison, le brigandage, qui sont réprimés par l'action publique, parce qu'on sent bien qu'ils intéressent le groupe social tout entier. Ajoutons que la distinction du crime et du délit, ou du moins des méfails de violence très alarmants pour tous, et des méfaits de ruse et d'astuce, alarmants pour quelques-uns seulement ou beaucoup moins alarmants pour tous, s'est produite bien avant que la notion de contravention ait apparu. Celle-ci est un fruit de la civilisation. A mesure que les Etats s'agrandissent, et que le champ social dont ils sont les parcelles s'élargit, le nombre diminue des crimes qui causent une alarme et une indignation vraimentgénérales. Il n'y a plus maintenant que les explosions de dynamite ou les actes de trahison militaire qui aient ce caractère bien marqué. En effet, le risque résultant de l'impunité va s'affaiblissant pour chaque citoyen par suite de l'accroissjement des peuples. De là, en partie, l'indulgence croissante de la répression. En revanche, la curiosité dont le crime est l'objet, grâce à l'étendue des informations et aux vulgarisations quotidiennes de la presse, va grandissant ; et aussi bien va se répandant

CRIMES, DÉLITS, CONTRAVENTIONS 32o

une certaine contagion d'horreur désintéressée, ou, dans le cas dé crimes passionnels, de sympathie soit pour le criminel soit pour sa victime, émotion oiseuse qui! faut bien se garder de confondre avec Talarme et Tindignation. S'il s'agit d'affaires d'une nature ou d'une couleur politique, plus ou moins empruntée, l'intérêt si vif qui s'attache à leur discussion est d'un caractère plus complexe encore et plus impur. 11 y entre beaucoup plus de dénigrement haineux et de mépris envieux que d'indignation et d'alarme sincères. Malgré tout, cette émotion composite, quand elle se généralise, mérite qu'on y ait égard, en réservant une place à part et hors ligne aux affaires qui ont le privilège de la susciter. Aussi, est-il naturel de les séparer des autres au point de vue de l'extradition notamment et de la prescription. Prend-on garde à cela quand on répète si légèrement que la distinction des crimes et des délits n'a aucune raison d'être? Est-ce qu'on proposerait sérieusement d'étendre le droit d'extradition à tous les faits délictueux, aux simples vols, aux simples outrages à la pudeur, et d'établir une prescription d'une durée égale pour un parricide et pour une grivèlerie? Dans ce cas, quelle sera cette durée unique : celle des crimes qui s'étendrait aux délits, ou celle des délits qui s'étendrait aux crimes, ou une durée intermédiaire? Ne voit-on pas qu'il en est des fautes comme des taches et que les plus profondes sont en même temps les plus lentes à s'effacer? Si l'on se lance dans cette voie, il faut aller jusqu'au bout et déclarer les contraventions ellesmêmes prescriptibles dans un délai égal au précédent et non beaucoup moindre.

Sous d'autres rapports encore, notre division tripartite se justifie. Aux contraventions, évidemment, ne doivent jamais s'appliqlier ni la punition de la simple tentative,

toujours punjssable pour les crimes et quelquefois pour les délits, ni rannulation du sursis conditionnel accordé au délinquant qui a bénéficié de la loi Bérenger, niTinscription au casier judiciaire. Les mêmes considérations montrent la convenance de ne pas confondre les crimes et les délits : distinction qui, du reste, s^imposera nécessairement aussi longtemps qu'on s'obstinera à maintenir l'institution du jury. On ne peut songer à incriminer la tenlative pour tous les délits comme pour tous les crimes, il faut donc distinguer ici ; et, quand Texcellente institution de notre casier judiciaire sera battue en brèche, on sera bien obligé de distinguer aussi entre les condamnations légères qui, à la rigueur, peuvent, sans trop de danger, ne pas y figurer ou n'y figurer que pour un temps,etceIlesqu'ilimporte essentiellement d'ymaintenir inscrites jusqu'à la réhabilitation ou à la morl.

Par tout ce qui précède, nous nous croyons donc autorisé à conclure : T qu'il n'y a nul intérêt rationnel à effacer notre division tripartile et qu'il y a un intérêt pratique à la conserver, à moins que, après l'avoir supprimée en apparence, on ne la rétablisse en réalité sous des noms différents ; 2" mais qu'il convient de simplifier beaucoup, pour l'épurer, la liste des crimes en grossissant d'autant celle des délits, et d'épurer aussi cette dernière en rejetant beaucoup de prétendus délits parmi les contraventions; 3° qu'enfin il y aurait lieu, inversement, en cas de récidive, de criminaliser certains délits.

Page 1