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VII. — ÉTHOLOGIE DES MODES MUSICAUX

Il me reste à expliquer un dernier point, qui se rattache à la théorie des modes musicaux comme à son premier principe : c'est la question du caractère propre à chaque mode, ce que les Grecs appelaient Yéthos, le genre spécial d'impression produite par les mélodies des différents modes. On ne peut douter, en effet, les faits sont là qui le prouvent et tous les peuples sont d'accord pour l'affirmer, que, de la manière dont on combine entre eux les sons de l'échelle musicale pour en composer la mélodie, il résulte une certaine variété de chants, qui ont chacun leur caractère propre et qui répondent à une disposition différente de notre âme.

Cette question du caractère que doit posséder la mélodie, de sa puissance et de son efficacité pour émouvoir l'âme humaine et y faire naître tous les sentiments, toutes les passions, préoccupait beaucoup les musiciens grecs. La musique n'était pas pour eux affaire de distraction et de plaisir seulement, elle était surtout un moyen d'éducation ; elle devait contribuer, pour une bonne part, à former les mœurs publiques, en inspirant à la jeunesse le goût du beau, l'amour du bien, et à tous les citoyens le courage, l'ardeur et le dévouement à la patrie.

* Voir, à la fin du volume : Appendice II. De la musique ecclésiastique des Grecs modernes.

A plus forte raison, l'Église chrétienne a-t- elle toujours consic musique comme un moyen puissant d'exciter dans les cœurs des hi les sentiments et les affections, qui les rapprochent de Dieu et les ui à lui par l'adoration, la louange, l'action de grâces, le repentir et l'f Sans exclure le plaisir et le charme sensibles, que l'homme trouvt Tellement dans des mélodies artistement composées, elle se propos* tout et par-dessus tout l'amélioration de l'âme, son relèvement, s fection surnaturelle; le Sursum corda retentit pour ainsi dire à < note, il est le but de toute la musique sacrée, le reste n'est que par rapport à lui et doit y concourir à sa manière.

On conçoit dès lors l'importance qu'attachaient les anciens i déterminer Vétkos, le caractère qu'il convient de donneràchaquen pour lui faire produire son effet. Aristide Quintilien, entre autres, un livre, le deuxième de son traité de Musica, consacré à cette pa la musique, qu'il appelle éruditive ou éducative. Il y aurait là plus page à prendre, utile assurément pour les musiciens de nos jours, s'embarrassent guère d'étudier leur art par ce côté pratique et s< Gevaert en a reproduit une partie dans son Histoire de la m ancienne (liv. Il, ch. n). Qui voudrait approfondir ce sujet, y trot plus encore, car les Grecs ont excellé dans ces questions d'étr. musicale. Je me bornerai, pour mon compte, h exposer brièvement regarde Yêthos des modes en particulier.

Les Grecs distinguaient trois genres d'êthos dans la musique : diastalticon éthos, celui qui dilate l'âme, lui donne du courage et h capable des actions viriles; les mélodies de ce genre pour euî venaient surtout à la guerre et aux réjouissances publiques; 2° le ; ticon éthos, qui est le contraire du précédent, parce qu'il resserre lui inspire des sentiments humbles, efféminés, parce qu'il porte à 1 tesse et exprime la douleur. On se servait des mélodies de ce genn les chœurs de la tragédie, les chants erotiques, les complaintes, < 3° Vhêsychasticon éthos ; il tient le milieu entre les deux autres, p la tranquillité de l'âme, sa liberté, sa paix et une certaine inclinatio montrer libérale, généreuse, compatissante. Les hymnes, les can d'actions de grâces, les ebants de louange, etc., avaient tous ce tère,

Î32 II6 ÉTUDE : MUSIQUE GRÉGORIENNE. — Ier TRAITÉ : HARMONIQUE

Chacun de ces trois genres se subdivisait ensuite en plusieurs espèces, d'après les sentiments et les affections très diverses que notre âme peut éprouver dans l'état de dilatation, de resserrement ou de tranquillité naturelle; car il n'y a pas qu'une manière d'être dans la joie ou dans la tristesse, dans l'exaltation ou le calme de l'âme, et ces manières différentes s'expriment au dehors par des effets bien distincts. La musique étant un de ces moyens d'expression, elle doit posséder en elle-même une puissance expressive très variée, en rapport avec les multiples affections de l'âme. D'où lui vient cette puissance ?

L'éthos, le caractère spécial de la mélodie, sa puissance d'expression et d'impression psychologique, tient à plusieurs causes en musique. Quatre surtout concourent aie produire : i° le genre dans lequel la mélodie est composée ; car autre est certainement le caractère du genre anêmitonique, et autre celui du genre diatonique ou chromatique; 2° le mode, qui détermine plus en particulier le caractère propre de chaque genre et donne au chant sa forme spéciale ; 3° le ton et ce que les Grecs appelaient la région vocale, suivant que la mélodie se tient dans les notes graves ou s'élève, au contraire, jusqu'aux notes aiguës de l'échelle musicale et de chaque mode; 4° epfin le rythme, qui achève de donner au chant son cachet particulier et dont la puissance d'expression est si grande qu'on pourrait presque lui attribuer une part prépondérante dans la formation de Véthos mélodique * .

De ces quatre causes les deux premières sont fondamentales, mais la seconde surtout doit être considérée comme la plus importante, et c'est à elle que se rattachent les trois autres. Le mode, en effet, plus encore que le genre, est caractérisé par la différence des systèmes qui le composent 2. Or, selon la remarque très juste d'Aristide Quintilien, les sys-

* Il faut ajouter, de nos jours, une cinquième cause de l'êthos en musique, savoir l'Aarmonie, qui accompagne le chant et peut singulièrement en modifier le caractère. Les Grecs ne connaissaient point ce facteur de l'êthos musical; c'est pourquoi ils n'en ont point parlé. Il n'existait point non plus tout d'abord dans la musique grégorienne; son introduction postérieure dans des mélodies, conçues en dehors de tout système harmonique, ne leur a-t-il pas fait perdre souvent leur caractère vrai et primitif, pour les assimiler trop à notre musique moderne, essentiellement harmonique ?

. 2 Dans la théorie musicale des Grecs, un système est la réunion de plusieurs sons, entre lesquels existent au moins deux intervalles. — Systema est, quod a duobus aut pluribus intervallis continetur (Arist. Quintil., ap. Meyb., p. 15). Il y avait des systèmes parfaits,

tèmes et, par conséquent, les modes sont les principes des êthon — Systemata, quœ et principia morum veteres appellabant.

De fait, le chant diffère et l'impression produite est tout autre, suivant qu'on fait usage de Tune ou l'autre espèce de système, de telle forme de la gamme ou de telle autre. La gamme de DO, par exemple, ne ressemble pas, sous ce rapport, à la gamme de RE, ni à celle de LA, ni à celle de Ml ; chacune a son caractère propre, et nous nous en rendons parfaitement compte dans la musique moderne, en comparant la gamme du mode majeur et celle du mode mineur. Mais d'où vient aux gammes cette variété de caractère, d'êthos?De leur composition, de la diversité des petits systèmes qui servent à les former, particulièrement de leurs tétracordes essentiels et de la manière dont ils peuvent s'étendre et devenir pentacordes.

On distingue, en effet, nous l'avons dit déjà, trois formes de tétracordes, caractérisées chacune par la position différente de l'intervalle de demi-ton :

lre espèce

ton

ton 1/2 ton

DO -RE - MI- FA SOL-LA - SI -DO

2* espèce

ton

1/2 ton ton

3e espèce

1/2 ton ton

ton

RE- MI - FA - SOL LA - SI - DO - RE

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