‹ Études de science musicaleChapitre 143 sur 220 · CH. VI. — DES MODULATIONS DANS LA MUSIQUE GRÉGORIENNE · texte numérisé non relu

CH. VI. — DES MODULATIONS DANS LA MUSIQUE GRÉGORIENNE

cipes, que nous pouvons invoquer aujourd'hui encore. Mais de quelle manière et dans quelle mesure les musiciens grecs ont-ils eu recours aux modulations pour composer leurs mélodies? Nous ne le pouvons savoir, parce que rien n'est parvenu jusqu'à nous de leurs œuvres musicales, sauf les deux ou trois fragments dont j'ai parlé, et qui ne nous apprennent rien sur ce point, leur facture étant unitonique *. '4.

Nous sommes mieux renseignés au sujet de la musique grégorienne, ::

et nous savons déjà que les modulations tonales y sont fort peu usitées. Le seul changement de ton qu'on y puisse rencontrer est à la quarte supérieure, de DO en FA, par le moyen du Si\? ou de la corde synem- |

menon. Encore les théoriciens du moyen- âge n'y ont-ils jamais vu un changement de ton proprement dit, mais une simple mutation de tétracorde, qui ne changeait ni le ton, ni le mode. Pour eux, d'ailleurs, il n'existait pas de tons, au sens que nous avons expliqué, il n'y avait que des modes, au nombre de huit, et leur échelle était invariable.

On ne voit pas davantage qu'ils aient prêté quelque attention aux modulations modales, ni qu'ils y aient attaché aucune importance. Les seules qu'ils signalent consistent dans le mélange des deux gammes d'un même mode, l'authentique et la plagale se succédant dans un même répons ou une même antienne. Ajoutez à cela quelques anomalies signalées par eux dans la composition de certains chants, qui semblent appartenir à un mode différent de celui qu'indique leur finale ; et c'est tout ce qu'ils savent de la théorie des modulations, pourtant si riche et si féconde en beautés musicales.

Ce n'est pas, néanmoins, que les mélodies grégoriennes soient absolument dépourvues de modulations modales ; nous avons vu le contraire. Et, en vérité, il serait bien extraordinaire qu'étant déjà si rigoureusement unitoniques elles fussent encore unimodales ; l'inspiration musicale, quelque disciplinée qu'on la suppose, ne se contient pas dans des limites aussi étroites*. Il y a donc, de fait, des mutations de mode dans un grand nombre de mélodies grégoriennes, parce qu'il y a passage d'une espèce de tétracorde à une autre espèce, d'où vient précisément la diversité des

4 Voir pourtant, Appendice ll} le fragment d'un Hymne à Apollon, dernièrement retrouvé dans les fouilles de Delphes.

t:rtï-

304 IIe ÉTUDE I MUSIQUE GRÉGORIENNE. — Ier TRAITÉ : HARMONIQUE

modes. Seulement, les musiciens du moyen âge ne l'ont pas aperçu, et ils n'ont pu s'en rendre compte, faute de bien savoir en quoi consiste un mode musical et par quoi ils se distinguent réellement les uns des autres.

J'en ai donné déjà plusieurs exemples dans ce chapitre ; il serait facile de les multiplier, en prenant presque au hasard les antiennes et les répons du Graduel, aussi bien que les hymnes de l'Office divin. Citons-en quelques-uns, tirés des mélodies déjà transcrites dans cette élude.

Page 92. — L'hymne Vexilla Régis prodeunt, qui est du quatrième mode (transposé dans le ton de FA), contient une modulation au troisième vers ; du quatrième mode authentique la mélodie passe au premier mode plagal et revient ensuite à son premier mode.

Page 93. — Hymne Salvete, flores martyrum. — La modulation du deuxième vers est une modulation tonale simple, du ton de DO à celui de SOL, par l'introduction du FA\ ; le mode restant le même, c'est-à-dire le quatrième authentique.

Page 94. — Hymne Audi, bénigne Conditor. — Au deuxième vers, changement du quatrième mode au deuxième, du mode de LA à celui de SOL, caractérisé par la présence des trois cordes modales: DO -RE... SOL, et de leur tétracorde ou même pentacorde.

Page 174. — Lauda, Sion. — La marche de la mélodie dans la quatrième strophe, Dies enim solemnis agitur, et le repos sur le DO indiquent une transition du deuxième mode plagal au premier mode authentique, avec retour immédiat au deuxième mode.

Page 176. — L'antienne de l'Epiphanie, Magi videntes stellam* renferme une modulation du deuxième mode plagal au premier mode authentique, ton de FA, par l'emploi du Sip.

Page 182. — Graduel Vias tuas, Domine. — Il y a deux modulations du troisième mode au premier, avec changement de ton de DO en FA, à la fin des deux premières phrases musicales. L'une de ces deux modulations se fait par l'emploi du synemmenon, l'autre directement par le mouvement de la quinte vers la tonique et repos sur cette dernière. Une troisième modulation existe, et semitas tuas, du troisième mode au premier, mais moins accentuée que les précédentes.

Ces exemples peuvent suffire, ce me semble, et le lecteur est en état maintenant de poursuivre lui-même l'étude des modulations dans le

■pPffr"^™

Page 1