IV. — Aristoxéne et les Orientaux
Restent enfin, chez les Grecs, les aristoxéniens, et. les Arabes et les Turcs, qui font usage de gammes tou nôtre. Le fait est certain; est-ce la preuve qu'il n'existe gamme naturelle, conforme tout a la fois et à notre orgai aux lois des vibrations de l'air dans les corps sonore conclure que l'oreille seule est juge en dernier ressoi intervalles et que toute gamme est bonne, qui plait à prix d'une éducation forcée el par suite d'une longue ace
Nombre de musiciens, je le sais, ne reculent pas deva et il semble bien que M. le professeur est de ceux-là, pu donc, comme je viens de le dire, non affaire de nature ori d'éducation et d'habitude, c'est-à-dire de seconde nature, de lui dire que je suis d'un sentiment tout opposé ; bien plus, que sur ce point c'est chez moi, comme chez beaucoup d'autres, conviction absolue, irréductible? Et nous croyons avoir pour cela de bonnes raisons; mais les comprendre n'est pas facile à qui n'a pas fait des questions d'acoustique musicale une étude approfondie. J'en veux dire néanmoins quelque chose.
Ou la musique est un art qui a ses règles fixes, déterminées, qui suppose par conséquent une science et des principes certains, sur lesquels il se fonde ; ou bien on n'y trouve ni science ni art véritable, mais tout y est livré au goût de chacun, aux caprices de l'oreille qui fait bon ce qui lui plait et mauvais ce qui lui déplait, quitte à modifier ses jugements du tout au tout, suivant les temps, les lieux et les habitudes prises. En ce cas, ne cherchons plus d'artistes parmi les musiciens, ne parlons plus dans les œuvres musicales de beauté, de perfection, de chefs-d'œuvre; il ne s'agit que de plaire en flattant L'oreille et, pourvu qu'il rencontre des auditeurs capables
de se délecter à l'entendre, tout musicien est un maître , sa musique, quelle qu'elle soit, est excellente.
Bon gré mal gré, si en musique tout est affaire, non de nature originelle, mais simplement d'éducation et d'accoutumance de l'oreille, c'est à cette conclusion qu'il faut logiquement en venir : il n'y a point d'art musical, il n'y a qu'une pratique bonne ou mauvaise, suivant qu'elle plait ou ne plait pas aux auditeurs. Mais cette conclusion, quel est donc l'homme vraiment musicien qui voudra jamais l'admettre?
Non, la musique est un art, dont les affinités avec notre nature humaine sont des plus intimes, des plus essentielles; ou l'a senti et proclamé de tout temps. « Une faute commise dans un art, tout de convention, comme la poésie, blesse nos oreilles, disait Bernon de Reichenau; que doit-ce être en musique, qui est un art fondé sur la nature ? Oui, la nature humaine a toutes sortes de convenances avec la musique, elle n'en a pas avec la grammaire. Il suffit, dirais-je avec un très savant homme, de descendre en soi-même pour le bien comprendre4 ».
Qu'on lise, par exemple, les trois livres du De Musica d'Aristide Quintilien, et l'on verra quel était sur ce point la pensée des plus érudits parmi les musiciens de la Grèce antique. Et il n'en est guère qui fassent exception, non pas môme Aristoxène, que ses paradoxes illogiques n'empêchèrent pas de considérer la musique comme une science, en rapports intimes avec notre nature humaine plus qu'avec rien autre dans l'univers.
Or, d'où vient cet accord, cette conformité naturelle, sinon de ce qu'en musique comme dans notre nature tout est nombre, poids, mesure, tout doit être réglé suivant dés lois que nous n'avons point faites, mais qui dominent notre vie tout entière, la vie sensible et la vie intellectuelle, et qui maintiennent partout Tordre, l'harmonie voulue par le Créateur ? Donnez à la musique un autre fondement que ces lois naturelles, fixes et immuables, placez-la sur le terrain mouvant du goût personnel, du plaisir de l'oreille, elle n'a plus avec notre nature que des convenances superficielles, changeantes et capricieuses ; elle peut frapper les sens, elle n'atteint pas l'âme, elle ne résonne plus dans l'intime du cœur humain.
Ce qui en fait un art, et un art sublime, c'est précisément le pouvoir qu'elle possède d'exprimer les pensées, les sentiments de notre cœur, de leur donner un corps pour se manifester aux sens et par les sens pénétrer dans l'âme de nos auditeurs, établir entre eux et nous la communion des pensées et des sentiments. Mais c'est à la condition de répondre à notre nature intelligente autant et plus encore qu'à notre nature sensible, d'impressionner Tune en exprimant l'autre. Et comment répondra-t-elle à l'intelligence, si elle-même est tout entière une création du sens, une œuvre de l'oreille?
« Cf. IIIe Et., p. 84.
11 faut donc qu'il y ait dans la musique un élément intellectuel, un principe d'ordre et de régularité, qui se révèle à l'esprit et s'harmonise avec l'instinct naturel qui nous fait aimer et chercher partout l'ordre, le nombre, les proportions. L'art consiste à user bien de cet élément intellectuel, à savoir le mettre en œuvre pour faire de la musique l'expression vraie, adéquate des pensées de l'esprit; puis à lui associer l'élément sensible dans la mesure nécessaire pour que la pensée, sous une forme qui réponde à sa beauté et à sa perfection, frappe les sens et par eux arrive jusqu'au cœur.
C'est dire que, à la base de la musique, on doit trouver ce principe d'ordre, duquel tout découle, sur lequel tout repose. Il existe, en effet, il est incarné, pour ainsi dire, dans la résonance harmonique. Là sont renfermés tous les éléments propres à constituer un système musical parfait, mélodique et harmonique tout ensemble, c'est-à-dire l'instrument dont l'art musical a besoin pour manifester sa puissance et produire des chefs-d'œuvre.
Mais, objecte-t-on, cette base de la musique est d'invention toute moderne ; les peuples de l'antiquité, ceux même qui cultivent l'art musical en dehors de notre Europe, ne l'ont point connu, ne la connaissent pas encore et cependant la musique est vieille comme le monde. N'avait-elle donc jusque-là ni base ni principe ? — Bien au contraire ; de tout temps et depuis les époques les plus reculées de l'histoire, la musique n'eut, en réalité, qu'un fondement unique, un seul principe, la résonance harmonique. On le retrouve ce principe, dans la constitution de l'échelle musicale au moyen âge; tout le système de Pythagore et des Grecs, ses disciples, en découle logiquement; les Égyptiens l'ont, de fait, appliqué dans la formation de leur gamme et de leurs modes ; plus anciennement encore, deux ou trois mille ans avant l'ère chrétienne, ce même principe a servi aux Chinois pour établir leur doctrine des lu et calculer les vrais intervalles musicaux. Ce sont là autant de faits curieux, peu connus, quoique bien intéressants pour l'histoire de la musique. Us feront, je l'espère, l'objet d'une Étude spéciale, dès que le temps et les forces me le permettront.
Le fondement sur lequel j'ai fait reposer toute la théorie musicale n'est donc pas nouveau; il est aussi ancien que la musique elle-même. Sans doute, le phénomène de la résonance harmonique n'était pas compris autrefois comme il l'est chez nous, depuis que la science acoustique avec ses instruments perfectionnés et ses méthodes d'investigation l'a pu étudier dans toute son étendue, en approfondir la nature, en déterminer les lois. Seules, les premières générations harmoniques avaient pu être observées, et c'est d'elles qu'on a tiré les éléments formateurs de l'échelle musicale, l'octave, la quinte et la quarte ; aussi les retrouve-t-on partout à la base de la musique et avec des valeurs partout identiques. Quant à la suite de la résonance, elle demeura nécessairement dans l'ombre; pour paraître, il lui fallait une lumière nouvelle et plus forte, due au progrès des sciences physiques à notre époque. Mais
ii'il ne s'agissait que de fonder un système musical purement mélo- 3omme était celui des anciens, ces premières notions étaient bien tes. De fait, elles ont suffi ; car, certainement, ni l'art ni la science défaut à la théorie, dont j'ai reproduit les traits essentiels dans ma le.
dément, que pensé-je de ces intervalles irrationnels, de ces gammes es et si bizarres, auxquelles les musiciens grecs, disciples d'Aristoxène, iné droit de cité, que les Arabes et les Turcs pratiquent aujourd'hui non sans un certain plaisir de l'oreille? — Ce que j'en pense? Tout nent, que l'oreille seule est un bien mauvais juge pour apprécier ;es de la musique, puisque l'éducation et l'habitude peuvent agir sur sens contraire, rendre supportable, voire agréable aux uns ce qui aux autres et les révolte. Je pense que s'en remettre uniquement ou, ns, principalement à ce mauvais juge du soin de décider ce qui peut été en fait de gammes et d'intervalles musicaux, c'est s'exposer à bien îurs, c'est faire entrer l'art musical dans une voie qui le conduira enta la ruine.
loxènc et, après lui, certains théoriciens de la musique arabe, ont cru ■ entrer dans celte voie, ils ont donné libre cours à leur fantaisie et î toutes sortes de gammes plus étranges les unes que les autres; ils ont imé leur oreille aux dissonances que produit une succession d'interaux, sans proportions régulières entre eux et toujours en guerre avec sonances naturelles. Qu'il y trouvent du plaisir, je le veux bien, c'est aire; mais, quoi qu'en dise M. le professeur, j'estime que ce plaisir est il fort peu artistique. Heureusement, nous ne sommes guère disposés à rre ; notre goût musical est trop épuré pour cela, et ce n'est pas la c arabe, celle du moins que font entendre les Asiatiques demi-civilii nous convertira jamais à leur système.
parle de seconde nature, fruit d'une habitude invétérée, el on y voit la ition des écarts de l'oreille. Seconde nature, soit ; mais la première ieux, certainement, parce qu'elle est tout entière de Dieu auteur de *e. Aussi est-elle universelle ; tous la connaissent et tous s'y plaisent ivement, même les Grecs, les Turcs et les Arabes '. Laissez à l'oreille 1e sa conformation originelle, abstenez-vous de la déformer en lui
les Orientaux ne sont nullement choqués de nos intervalles diatoniques; ils en mme nous el ils leur plnisent autant qu'à nous. Ce qu'ils ne peuvent ni comprendre r, ce sont quelques-unes de nos mélodies, dont le caractère est trop différent des est notre harmonie surtout, c'est-à-dire ces voix qui se mêlent et qui chaulent, à sa manière, ces accords tantôt consonanls el tantôt dissonants, auxquels ils ne habitués, tout l'ensemble de notre système musical qui requiert, en effet, une éduléciale de l'esprit el de l'oreille, éducation qui nous a demandé a nous-mêmes pluicles d'un progrès ininterrompu. Mais cela ne prouve- rien en faveur des intervalles tels et arbitrairement faussés.
imposant des habitudes hors nature; il n'y aura pour elle d'autre gamme jusle et pleinement satisfaisante que la gamme diatonique, formée de consonances de quarte, de quinte et d'octave, les seules qui résonnent naturellement sur nos cordes vocales, comme elles font sur celle de la harpe, du piano et autres instruments similaires. C'est un fait qu'atteste, nous pouvons le dire, l'univers entier, puisque partout et toujours, chez les peuplades barbares comme chez les nations les plus civilisées, on a chanté et l'on chante encore sur cette gamme naturelle, avec les seuls intervalles diatoniques.
Oh ! sans doute, dans l'art musical et dans tous les arts humains, on peut, en voulant corriger la nature, pervertir le goût et lui faire trouver bon ce qu'une raison meilleure déclare essentiellement mauvais. Combien d'exemples nous en pourrions citer dans la littérature et la poésie, dans la peinture, la sculpture, l'architecture, etc. Mais semblable perversion fera-t-elle jamais, que l'art parfait ne repose sur des règles immuables, parce qu'elles sont conformes à la nature, parce qu'elles ont pour principe une science certaine, des faits incontestables ?
La musique est un art, on dit même le plus parfait des arts. Elle a donc, elle aussi, des règles et ces règles découlent de principes scientifiquement établis. Qu'on les cherche; on n'en trouvera pas d'autres que ceux sur lesquels, d'après les maîtres de l'antiquité et des temps modernes, j'ai fait reposer tout le système musical. Ce ne sont pas les fantaisies d'Aristoxène et de quelques demi-savants arabes qui parviendront à ébranler ces principes, à renverser cette base de la musique, posée parla nature elle-même et cimentée par l'accord de tous les siècles.
Veuillez agréer, mon Révérend Père, l'assurance de mon religieux dévouement en Notre-Seigneur.
A. Deche VIENS.
Tours, imprimerie Deslis Frkhes, rue Gambctta, 6.