‹ Études de science musicaleChapitre 219 sur 220 · III. — La gamme de Pythagore · texte numérisé non relu

III. — La gamme de Pythagore

Mais, s'il faut convenir que notre gamme moderne est bien celle que nous avons fait dériver de la résonance harmonique, du moins ne saurait-il en être ainsi de la musique ancienne. M. le professeur l'affirme nettement : « C'est du monocorde et des mesures cordales, non des résonances acoustiques, que Pythagore et tous les théoriciens ont tiré et déterminé toutes les échelles diatoniques, chromatiques et enharmoniques, notes à intervalles de toutes espèces : d'un ton et demi, d'un ton majeur et mineur, d'un demi-ton majeur et mineur, d'un tiers de ton, d'un quart de ton, etc., etc. Tous ces intervalles sont encore aujourd'hui tirés de la même source et en vivant usage dans l'Orient grec, arabe, turc, etc., quoi qu'en puisse penser l'auteur et quoi qu'en ressentent nos oreilles occidentales1. »

Difficilement, je le dis à regret, on renfermerait dans un seul alinéa plus d'inexactitudes et de contre-vérités. C'est que, en pareille matière, l'érudition historique n'est pas moins nécessaire que la science musicale ; des notions vagues, superficielles et puisées ailleurs qu'à leur vraie source, ne peuvent suffire. Il me semblait pourtant en avoir dit assez, dans les trois appendices de mon premier volume, pour éviter au critique le tort de confondre tant de choses distinctes, voire opposées entre elles, pour lui permettre même d'éclaircir ses doutes, de répondre à ses difficultés. Aurais-je manqué de clarté, de plénitude suffisante dans mes explications? Il le faut, puisque je n'ai pas été compris. Essayons, si possible, de dissiper ces ombres.

Tout d'abord, quand on parle de l'antiquité et des systèmes musicaux qu'elle a produits, on ne doit pas faire un seul bloc de Pythagore et de tous les théoriciens. Longtemps, il est vrai, et ces temps furent les meilleurs, il n'y eut en Grèce qu'une seule école de musique, celle de Pythagore, école vraiment scientifique non moins qu'artistique, encore que la science en fût assez bornée et quelque peu fantaisiste. Aristoxène vint (vers 350 avant Jésus-

1 Musica sacra, septembre 1898, p. H9. Quoi quen dise mon honorable contradicteur, je ne pense pas et je n'ai avancé nulle part que, chez les Grecs et chez les Arabes, Turcs, etc., on n'ait fait ou Ton ne fasse encore aucun usage d'intervalles autres que les vrais intervalles, diatoniques et chromatiques. Les appendices de mon premier volume, et surtout le quatrième qui vient de paraître, disent assez le contraire. J'ai dit seulement et je maintiens sur de bonnes autorités, que ces intervalles altérés ne sont employés ni dans la musique ecclésiastique des Coptes ni dans la musique profane des Arabes d'Afrique. Si le fait est inexact, qu'on en donne les preuves.

Christ), qui se moquait de la science et prétendit tout réformer, ou plutôt tout créer; car, à l'entendre, jusqu'à lui on n'avait rien su, rien étudié, rien expliqué. Il eut des disciples nombreux aussi hâbleurs que lui. Dès lors, il exista deux écoles de musique rivales Tune de l'autre, l'école pythagoricienne ou des canonistes, et celle des aristoxéniens.

Pythagore trouvait le principe de la musique dans les nombres; Aristoxène le plaça tout entier dans l'oreille. En quoi, certainement, il innovait; car ni les Grecs avant lui, ni les Egyptiens avant les Grecs, ni les Chinois avant les Egyptiens ne connurent cette doctrine, qui s'en remet, pour l'appréciation des intervalles musicaux, au seul jugement de l'oreille.

Mais encore, ces nombres, sur lesquels Pythagore et tous ceux qui l'ont précédé, établissaient le système musical, d'où viennent-ils? où se trouvent-ils? « Dans le monocorde et les mesures cordales, » dit-on. Comme si le monocorde avait eu par lui-même une division naturelle et fixe, qui pût servir de règle à la mesure des intervalles ? Eh bien ! non ; ce n'est pas au monocorde que Pythagore a demandé les nombres musicaux. L'histoire des marteaux frappant sur l'enclume et sonnant l'un la quarte, l'autre la quinte, un troisième l'octave, est assez connue — presque tous les auteurs anciens et jusqu'en plein moyen âge la content à l'envi1 — pour que je n'aie pas à la refaire. Sans doute l'histoire est passablement légendaire ; elle prouve du moins que la quarte, la quinte et l'octave étaient considérées dès lors comme les principes formateurs de l'échelle musicale et que, bien loin de s'en rapporter au jugement de l'oreille pour apprécier ces intervalles, Pythagore en cherchait une mesure plus scientifique, qui servît de règle en quelque sorte mathématique, pour calculer tous les intervalles musicaux.

Quant au monocorde, c'est par les nombres représentatifs de la quarte, de la quinte et de l'octave, que les anciens en établissaient la division ou le canon harmonique. On peut le constater dans Euclide, dans Nicomaque, dans Gaudence2, etc., que suivirent ensuite Boëce et tous les canonistes du moyen âge, ainsi que je l'ai montré dans ma II0 Étude (chap. n). Le critique fait ici une confusion étrange : de ce que les anciens se servaient du monocorde pour former les chanteurs aux justes intonations des intervalles, il conclut que ces intervalles eux-mêmes avaient reçu leur mesure du monocorde. 11 oublie, ce semble, que cet instrument doit être réglé tout d'abord, pour faire entendre les sons de la gamme, et que cette règle lui est nécessairement antérieure, qu'elle découle d'un autre principe ou scientifique, comme chez les pythagoriciens, ou empirique, comme chez les aristoxéniens.

* Cf. ap. Meyb., Nichomachi, Harmonices mannale,\\b. I, p. 10. Gaudentii, Harmonica. Introd.,

3 Cf. Meyb., Euclidis Sectio Canonis. Nichomachi, Harmon. ManuaL, lib. I. Gaudentii, Harmon.Introd., pp. 14-17.

Aussi m'est-il impossible de comprendre ce qu'il a ajoute : « La gamme qui résulte des résonances tiarmi n'étant point tempérée, donne, de fait, des mesures différentes de celles qui correspondraient aux mesu L'auteur lui-même a reconnu ce fait. » — Résonances h rament, monocorde et mesures cordales, comment et p trouve-t-il ici mélangé ou opposé l'un à l'autre ? J'avoue n assurément, ce que j'ai dit à la page indiquée n'y est pi de tout autre chose, de la distinction à établir en mélodiques et les intervalles harmoniques, distinction qu et que l'expérience, on l'a vu, confirme absolument.

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