CH. I. — ANTIQUITÉ DE LA MUSIQUE GRÉGORIENNE
liturgie chrétienne des premiers siècles n'ayant fait aucun emprunt au paganisme, mais ayant puisé à une source meilleure et plus pure, puisqu'elle s'est trouvée dès son origine en possession naturelle et héréditaire d'une musique inspirée par Dieu même pour les cérémonies de son culte.
On ne saurait, en effet, assigner aucune époque où le chant grégorien ail fait son apparition dans l'Église. Si haut qu'on remonte dans l'histoire des premiers siècles, on le trouve déjà en usage sous des formes à peu près identiques à celles qu'il présente dans les siècles postérieurs. Les témoignages sont nombreux et formels sur ce point chez les Pères et les historiens ecclésiastiques; j'en citerai quelques-uns seulement des plus illustres,' ils suffiront à établir comme fait indiscutable la haute antiquité de la musique grégorienne, confirmée d'ailleurs par son caractère éminemment archaïque de simplicité et de naturel '.
Remarquons tout d'abord que le chant ecclésiastique a deux objets principaux : la sainte Liturgie, c'est-à-dire la célébration du Sacrifice eucharistique, et l'Office divin ou Heures canoniales. Chaque partie comprend une assez grande variété de chants, dont quelques-uns sont d'origine récente, dans les Églises occidentales du moins, et les autres, qui sont les plus importants, datent des premiers temps du Christianisme. Un auteur du ix° siècle, Aurélien, moine de Réomé, résume assez bien tout cet ensemble de chants sacrés au chapitre xx de son traité De Musica disciplina (ap. Gerbert, 1. 1) :
« C'est, dit-il, conformément à ces règles (des huit modes) qu'ont été composées toutes les mélodies, qui se chantent et le jour et la nuit dans l'Église, d'après l'institution des anciens Pères. L'Église chrétienne, par cette manière de chanter, a imité ce qui se pratiquait dans le temple de Jérusalem, où les sacrifices étaient toujours accompagnés d'hymnes et de
prendre dans ces deux ouvrages, dans le dernier surtout, qui est plein de faits et extrêmement suggestif au point de vue d'une restauration vraiment scienliiique et artistique tout à la fois des mélodies grégoriennes. Pourtant, loin de me convertir à l'opinion de l'illustre auteur, ils ont servi plutôt à me confirmer dans l'opinion contraire, tant il me paraît, après cela, évident que la théorie modale grégorienne diffère en des points essentiels de la théorie modale attribuée par M. Gewaert à la musique gréco-romaine. J'exposerui la première, telle que je la conçois, au cours de cette étude; puis, dans un appendice, j'essaierai de montrer en quoi elle diffère de la seconde.
* Gihblht, De Canlu et Musica sacra et Scriplores ecchsiastici, t. I. — Bona, De Divina Psalmodia, cap. i et iv.
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cantiques à la louange de Dieu. D'aucuns cependant attribuent cet usage au bienheureux martyr Ignace; lequel, ayant entendu les anges chanter au ciel les louanges divines, voulut que, dans son église d'Antioche, les chrétiens fissent la même chose, et de là cet usage s'est répandu dans toutes les églises.
« L'office de nuit consiste principalement dans des antiennes et des répons. Des antiennes, c'est-à-dire des voix qui se répondent les unes aux autres, parce que, dans la psalmodie, les voix sont partagées en deux chœurs, et chacun d'eux chante tour à tour les vçrsets du psaume, à l'exemple des séraphins dont il est écrit : « Et ils chantaient en se répondant l'un à l'autre : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur, Dieu des armées *. »
« Ce sont les Grecs qui, ayant les premiers fait usage du chant alternatif, lui ont donné son nom d'antiphone. Chez les Latins saint Ambroise, archevêque de Milan, passe pour en avoir introduit la coutume dans son église, d'où elle s'est répandue ensuite dans l'Occident tout entier. Quant au mode de chanter les répons (responsoria) , il nous vient de l'Italie. Les répons sont des chants divisés en plusieurs parties : une voix chante d'abord seule (il en était ainsi dans l'antiquité, aujourd'hui on associe toujours deux voix ensemble), tout le chœur lui répond; le soliste reprend de nouveau, et une seconde fois le chœur entonne la réponse.
« La liturgie de la Messe se compose aussi d'antiennes et de répons. La première antienne est appelée Introït: c'est un psaume qui se chante à l'entrée du peuple dans la basilique, et que l'on continue jusqu'au moment où le pontife et tout l'ordre ecclésiastique, chacun selon son rang et sa dignité, ont pris leur place autour de l'autel et commencé le saint Sacrifice. On chante alors la litanie (Kyrie, eleison), pour invoquer sur le peuple la miséricorde divine ; après quoi le prêtre, imitant les anges qui
4 Nous distinguons aujourd'hui l'Antienne et le Psaume, et il y a des antiennes qui se chantent sans aucun psaume, par exemple YOffertoire et la Communion de la messe ; mais anciennement le trait mélodique, que nous appelons improprement antienne, faisait partie intégrante du psaume, dont il résumait en quelque sorte la pensée. Le psaume était chanté par antiphone, c'est-à-dire à deux chœurs se répondant l'un à l'autre, et toutes les voix s'unissaient ensuite pour chanter ensemble le trait final. Il en était ainsi dans tout l'office divin et, au saint Sacrifice, l'introït, l'offertoire et la communion avaient chacun leur psaume qui se chantait sur le ton de l'antienne actuelle (Gerbert, De Cantu et Musica sacra, t. I).
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chantèrent sur le berceau du Christ : « Gloire à Dieu dans les cieux, et paix aux hommes sur la terre, » entonne, lui aussi, ce même cantique d'une voix réjouie par l'assurance du salut.
« On chante ensuite un répons, appelé graduel, ou des degrés, parce qu'anciennement c'était l'usage de le chanter sur un gradin élevé. Ainsi il est raconté d'Esdras, « qu'il se tint sur une estrade de bois, préparée d'avance, pour qu'il pût de là parler au peuple » (II, Esdr., viii, 4); et parmi les psaumes il y en a quinze qui sont appelés graduels, pour cette même raison qu'ils étaient chantés dans le Temple, du haut des degrés qui conduisent au sanctuaire.
« V Alléluia nous vient des Hébreux; dans leur langue ce mot signifie : Louez Dieu, et c'est par respect pour sa dignité qu'on ne l'a point traduit. Le chant de Y Alléluia ne pouvait être mieux placé qu'avant l'Évangile, afin de purifier en quelque sorte les esprits des fidèles par la louange divine et de les préparer à entendre la parole du salut.
« ^Offertoire est un cantique, ou psaume, que l'Église chante sur l'hostie offerte à Dieu, observant en cela le commandement fait aux anciens Pères : « Lorsque vous ferez un festin et que vous aurez un jour de fête, vous sonnerez de la trompette sur vos holocaustes, et le Seigneur se souviendra de vous dans sa miséricorde. »
« Enfin, au moment de la Communion, on chante d'abord le cantique : Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis, afin que les fidèles qui communient au Corps et au Sang du Christ ne le reçoivent pas seulement de bouche, mais soient encore avertis par le chant de penser à la passion et à la mort de Celui qui se fait leur nourriture, et qu'ils le prient d'effacer leurs péchés, comme le chante l'Église. A ce cantique on joint une antienne appelée communion, pour élever par une douce mélodie l'esprit du peuple fidèle, et le tenir en quelque sorte suspendu dans une haute contemplation, tout le temps qu'il reçoit la bénédiction céleste. »
Telles sont, d'après notre auteur, les parties principales de la liturgie sacrée et de l'office divin, qu'on retrouve à peu près les mêmes dans tous les siècles; les modifications et adjonctions qu'on y a faites à diverses époques n'ont rien changé à la substance du chant ecclésiastique. Ce sont les psaumes et les cantiques bibliques qui en forment le fond, et,
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quant à la méthode de les traduire par le chant, les siècles postérieurs ne l'ont pas inventée, ils l'ont seulement reçue et transmise par une tradition ininterrompue, qui remonte aux premiers âges de l'Église et se rattache nécessairement à une tradition plus ancienne encore. Voici maintenant quelques-uns des témoignages qui établissent la vérité de ce fait important dans l'histoire de la musique, en général, et du chant grégorien, en particulier.
C'est d'abord l'ordre bénédictin tout entier, que la règle de son saint fondateur et les Instituta Patrum nous montrent en possession, dès son origine (ve siècle), d'une discipline musicale où il ne manque aucune partie de l'office divin et de la liturgie. Oraisons, leçons, psaumes, antiennes, répons, hymnes, chant du Gloria in excelsis et du Credo , etc., tout s'y trouve, et les règles pour les bien chanter n'ont rien perdu de leur actualité, même après quatorze siècles *.
Au ive siècle, nous avons saint Ambroise et l'Église de Milan, où la beauté du chant ravissait l'âme du rhéteur Augustin. Saint Ambroise, on le sait, précéda saint Grégoire, en Occident, dans la réforme et l'organisation de la musique ecclésiastique. Le premier, il la réduisit en théorie, quoique bien incomplète encore ; il distingua les modes, qui sont la règle des mélodies sacrées, et il les établit au nombre de quatre, autant qu'il lui parut y avoir de finales différentes dans le plain-chant ; à l'imitation des églises grecques, il institua l'usage de chanter les psaumes par anti-
phones, c'est-à-dire à deux chœurs se répondant l'un à l'autre; il composa
4 Dans la Régula S. P. Benedicti, les titres VIII à XX concernent la manière d'ordonner l'office divin et de chantera l'église, suivant les temps et les solennités. Je citerai comme exemple de ce qu'étaient à cette époque déjà les Heures canoniales, le titre XVII : « Jam de nocturnis vel matutinis digessimus ordinem psalmodiœ ; nunc de sequentibus horis videamus. Prima hora dicantur psalmi très singillatim et non sub una Gloria; bymnus ejusdem horœ post versum « Deus, in adjutorium meum », antequam psalmi incipiantur. Post expietionem vero trium psaimorum recitetur lectio una, versus et « Kyrie eleison », et missa». — ïertia, sexta et nona item eo ordine ceiebretur : oratio (id est versus), hymni earumdom horarum, terni psalmi, lectio et versus, « Kyrie eleison », et missœ sunt. Si major congregatio fuerit, cum antiphonas, si vero minor, in directum psaliantur. — Vespertina autem synaxis quatuor psalmis cum antiphonis terminetur, post quibus psalmis lectio recitanda est, inde responsorium, ambrosianus (hyranus), versus, canticum de Evangelio, litania et oratio dominica, et liant missœ. — Completorium autem trium psaimorum dictione terminetur; qui psalmi directanei sine antiphona dicendi sunt; post quos hymnus ejusdem boive, lectio una, versus, « Kyrie eleison », et benedictione missœ fiant. » (Régula S. P. Benedicti juxta antiquissimos codices recognita a P. Edm. Scumidt. — Cf. Instituta Patrum, ap. Gerbert, Script, eccles., t. I.)
un grand nombre d'hymnes, qu'il distribua entre chacune des heures canoniales, et il les fit chanter par tout le peuple, afin qu'il eût aussi sa part dans l'office divin ; en un mot, saint Àmbroise fut dans son église métropolitaine, non l'inventeur du chant qui existait déjà depuis des siècles, mais le régulateur et, en quelque manière, le théoricien de la musique sacrée, et son œuvre subsiste aujourd'hui encore sous le nom de rite et de chant ambroisien.
Dans ce même siècle et à la fin du ni% saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nysse, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme, saint Hilaire, saint Paulin de Noie, saint Épiphane et nombre d'autres encore attestent l'usage ancien déjà dans toutes les églises et dans les monastères de célébrer la liturgie et de chanter les Heures canoniales f.
Ainsi, Pallade raconte, dans son Histoire, qu'au désert de Nitrie, du temps du grand saint Antoine, vivaient plus de cinq mille anachorètes qui se réunissaient en divers monastères pour chanter l'office divin. « Vers l'heure de none, dit-il, nous les entendîmes chanter, en l'honneur du Christ, des hymnes et des psaumes, auxquels ils ajoutaient diverses oraisons : on aurait pu se croire transporté à travers les régions supérieures jusque dans le paradis de délices 2. » ,
Et saint Jean Chrysostome, faisant l'éloge de la vie monastique, ne dit-il pas de son côté : « Ce sont des anges, qui semblent habiter déjà le ciel. — Prompts à se lever, joyeux et contents, ils ne forment qu'un seul chœur et tous, d'une même voix, dans la jubilation de leur âme, ils chantent des hymnes et des psaumes au Dieu de l'univers, le louant et lui rendant grâces pour tous ses bienfaits, particuliers et généraux. » — « Quelle différence, ajoute-t-il, de ces chants sacrés avec la musique voluptueuse de nos théâtres! D'une part, ce sont des anges qui chantent comme au ciel et font entendre une mélodie douce et suave ; de l'autre, des chiens et des porcs qui hurlent et se vautrent dans la fange... Ici des flûtes, dans lesquelles on souffle sans retenue et sans goût, des joues gon-
4 S. Joan Chrysost. Homil. 59 ad pop, Antioch. — S. Greg. Nyss., Epist. ad Olympium monachum. — S. Basilii, Régula fusius disput., q. 37. — S. Greg. Nazianz., in Carmin, iamb., 18. — S. Hieron., Ep. 22 ad Eustochium. — S. Ililarii, inPs. 118. — S. Paulini NoI., Vita S. Martini, c. m. — S. Epiphan., lib. V de vitis P. P., libello 12, n° 6.
2 Palladius, Histor. Lausiaca, cap. vu.
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fiées, des nerfs tendus, qui donnent à l'artiste un aspect repoussant; là, au contraire, le souffle de l'Esprit-Saint dans les cœurs, s'exprimant par la bouche des saints, en guise de flûtes, de cithares et de syrinx. Mais nous aurons beau dire, jamais nous ne parviendrons à décrire des voluptés si pures, ni à les faire goûter à des hommes tout plongés dans la boue et le mortier. Ah ! si quelqu'un de ces insensés voulait seulement venir et entendre ces chœurs des saints, quel besoin aurais-je alors de paroles * ! »
Au ine siècle, c'est saint Chariton qui, après avoir édifié plusieurs laures dans le désert, écrit des constitutions pour ses moines, et règle entre autres tout ce qui concerne la psalmodie de jour et de nuit; c'est saint Hippolyte, martyr, évêque de Porto qui, dans un sermon sur la fin des temps, énumère le chant des hymnes et des psaumes parmi les usages que l'Antéchrist doit faire disparaître de l'Église ; c'est saint Cyprien, c'est Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien, qui rappellent en mille manières la coutume des chrétiens de se réunir à différentes heures du jour et de la nuit, pour prier et chanter les louanges de Dieu 2.
Saint Justin, martyr, atteste la même chose pour le n* siècle, et nous lisons dans Jes vies des Pères du désert qu'au monastère de saint Hélénus, les heures canoniales, tierce, sexte, none, vêpres et les nocturnes, étaient fidèlement observées, le saint abbé ayant grandement à cœur que pas une heure ne s'écoulât sans que les moines fussent occupés à chanter les louanges de Dieu 3.
Parmi les témoins du icr siècle, citons saint Ignace d'Antioche, auquel on attribue l'usage établi dès lors dans l'Église grecque de chanter les psaumes à deux chœurs alternatifs ou antipho?ies ; saint Denys l'Aréopagite et saint Clément, pape, qui font aussi mention dans leurs écrits du chant ecclésiastique, des hymnes, psaumes, leçons et cantiques usités dans les Heures canoniales et au saint Sacrifice 4.
Mais un témoignage célèbre entre tous et qu'on permettra de citer plus au long, à cause de l'intérêt qu'il offrira certainement aux lecteurs,
* S. Joan Chrysost. Hom. 68 in Matth.
a Bona, De Ditina Psalmodia, cap. i etiv, nos 3, 2, i. 3 Bona, De Divina Psalmodia, cap. i et îv, n09 3, 2, 1.
* Bona, De Divina Psalmodia, cap. i et iv, n0B 3, 2, i.
juif Philon dans son livre De Vita contempïativa. Au rapport saint Jérôme et de presque tous les historiens ecclésiastiques, is, dont la vie est ici décrite, ne sont autres que les premiers îiples de saint Marc, à Alexandrie ; et en effet la ressem- .e avec les anachorètes de la primitive église qu'il est difficile iclure à l'identité absolue. D'ailleurs certains traits, comme t vierges thérapeutrices, les assemblées du septième jour, que pas être le sabbat, les agapes fraternelles qui précèdent les icrées et les veillées nocturnes, etc., tout cela ne semble des chrétiens et justifier l'opinion générale des Pères, que , très érudit et de bonne foi, raconte ce qu'il a vu du genre maientà Alexandrie, comme à Jérusalem, les plus fervents :iples des Apôtres.
ipeutes donc, écrit Philon, carc'est ainsi qu'on les nomme1, grand désir de vivre conformément à la divine Sagesse, leurs biens, leurs frères, leurs enfants, leurs parents, leur et s'en vont habiter, non dans les villes toujours tumulhors des cités dans des endroits solitaires, car ils aiment loins par dégoût des hommes que dans le but d'éviter, avec leur ressemblent point, des relations ou inutiles ou dan- ■encontre un peu partout, dans la Grèce et les pays barbares, ; de ce genre de vie ; mais la vraie patrie des thérapeutes Egypte, particulièrement les environs d'Alexandrie, auprès js, sur une colline légèrement inclinée du côté de la mer, l'un climat doux et d'un air très salubre. On accourt en ce les provinces, poussé par le désir d'y pratiquer la Sagesse, itations des thérapeutes sont extrêmement simples, elles ne ur fournir les deux choses nécessaires à la vie humaine, de ontre les ardeurs du soleil et contre les rigueurs du froid. pas toutes contiguës, comme dans les villes, afin de conïge la solitude ; mais elles ne sont pas non plus trop éloignées autres, car ils aiment à se trouver ensemble. Dans chaque
sI'Aréopagite appelle également thérapeutes, ou moines, ceux des premiers reliraient dans la solitude pour vaquer à la prière et à la méditation des f. Dionïs. Ahbop., De Ecclesiast. Hierarch.,c. vi,
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habitation il y a un petit édifice sacré, qu'ils appellent semnée ou monastère, et qui est destiné aux mystères de la vie religieuse *; On n'y introduit ni aliment, ni boisson, ni rien de ce qui est à l'usage du corps, mais seulement le livre de là Loi, les Prophètes sacrés, les hymnes et tout ce qui sert à entretenir la piété et la science de Dieu.
« La pensée de Dieu est continuellement présente à leur esprit, dans leurs songes même les seules images qui se présentent à eux sont de Dieu et des choses divines. Us ont coutume de prier deux fois chaque jour, le matin et le soir2; le reste de la journée est consacré à la méditation. Quelques-uns composent à la louange de Dieu des hymnes et des cantiques en divers genres de poésie et de mètre, toujours cependant sur des rythmes graves, les seuls qui leur conviennent.
« Pendant six jours de la semaine ils vivent ainsi séparément dans leurs habitations, ne sortant point, ne regardant môme pas au dehors. Le septième jour, ils s'assemblent tous en un même monastère commun, où chacun prend modestement sa place par ordre d'ancienneté, non d'âge, mais de vie religieuse; leurs mains restent cachées sous les habits, la droite appuyée sur la poitrine, et la gauche pendante au côté. Le prêtre alors, et leur maître en religion, s'avance au milieu de l'assemblée, et d'un ton de voix grave, d'un visage sérieux, il adresse à tous les frères un discours plein d'érudition et de prudence. Tous l'écoutent en silence, se contentant de marquer leur satisfaction par un signe des yeux ou de la tête.
« Or le lieu où ils se réunissent le septième jour est divisé en deux
* Évidemment Philon a fait ici une confusion de mots, faute de bien comprendre les usages des thérapeutes qu'il visitait. Le semneion (lieu saint) était bien, en effet, la chapelle où se réunissaient les moines pour la prière et l'office divin ; mais le monastère était l'habitation elle-même, où vivaient réunis un certain nombre de moines. Il y avait plusieurs de ces monastères à une petite distance les uns des autres ; l'un d'eux était la résidence de l'abbé, et c'est là que s'assemblaient tous les thérapeutes et les thérapeutrices, le dimanche et aux jours de grande solennité, dont parle Philon plus loin.
2 Philon ne mentionne que la prière du matin et celle du soir, parce qu'elles étaient les principales de la journée : le soir pour le chant des Nocturnes, et le matin pour le saint Sacrifice. On ne peut guère douter, cependant, que les thérapeutes d'Alexandrie, comme tous les moines d'Orient et d'Occident, ne donnassent à la prière plus de temps et n'eussent la coutume de chanter les louanges de Dieu sept fois le jour, à l'exemple du saint roi David. On ne comprendrait pas autrement ce qu'ajoute Philon, que tout l'intervalle de la journée entre le matin et le soir était consacré à la méditation des choses divines. Le travail des mains et la prière fréquente furent toujours la règle des monastères chrétiens.
parties, un côté étant réservé pour les hommes, et l'autre pour les femmes.
— Car il y a aussi des femmes parmi les thérapeutes, entre autres un certain nombre de vierges déjà anciennes, qui se sont vouées à la chasteté de leur plein gré et uniquement par amour de la divine Sagesse; ce sont les thérapeulrices. — Une cloison donc, en forme de haie, sépare les hommes des femmes; elle s'élève au-dessus du sol à la hauteur de trois ou quatre coudées, laissant ouverte toute la partie supérieure de l'édifice. Ainsi, tout en observant la pudeur qui convient à leur sexe, les thérapeutrices peuvent cependant assister à l'assemblée et entendre les discours du prêtre.
« Mais je veux raconter également leurs assemblées solennelles et la manière dont ils célèbrent leurs festins. Lorsque sept semaines se sont écoulées, comme je l'ai dit plus haut, ils ont une réunion plus solennelle,
— le nombre 7 est particulièrement en honneur parmi les thérapeutes, et le cinquantième jour est pour eux un jour de fête et de grande solennité. S'étant donc assemblés ce jour-là, tous vêtus de blanc et le cœur rempli d'une joie sainte et sérieuse, un éphéméreute (c'est ainsi qu'ils appellent une sorte d'intendants1) donne le signal, et tous alors debout, disposés avec ordre, les mains et les yeux levés vers le ciel, prient Dieu d'agréer et de bénir le repas qu'ils vont prendre. Après cette prière, ils s'asseoient, gardant entre eux le rang d'ancienneté dans la communauté.
« Or les places sont distribuées de telle sorte que les hommes occupent à part le côté droit de la salle, et les femmes aussi séparément le côté gauche. Des nattes grossières et tissées d'une matière assez commune sont étendues sur le sol, de manière à former des lits un peu élevés de terre. Ils n'ont pour les servir ni esclaves ni serviteurs; ce sont les plus jeunes de la communauté qu'on choisit pour remplir les offices nécessaires, et c'est parmi eux à qui rendra le plus volontiers service aux anciens, comme à des pères ou à des mères.
« Au reste, le service est des plus simples à leur table: point de vin,
«ta
* Cf. Âct. Àpost., VI, 2. « Convocanles autem duodecim multitudinem discipulorum, dixerunt : Non est aequum nos derelinquere verbum Dei, et ministrare mensis. Considerate ergo, fratres, viros ex vobis boni testimonii septem, plenos Spiritu sanclo et sapientia, quos constituamus super hoc opus. Nos vero orationi et ministerio verbi instantes erimus. » Les éphéméreutes sont donc les mêmes, qu'on a appelés ensuite et ailleurs diacres.
ne étude: musique grêgoriehnb. — Ier traité: harmonique
mais une eau limpide, un peu chauffée pour les vieillards, froide pour les autres; un seul mets, du pain; comme condiment, du sel, parfois de Thysope, et c'est tout.
« On garde le silence durant le repas, personne ne se permettrait même de respirer trop fort. L'un d'entre eux propose une question tirée des Saintes-Écritures, ou bien il résout celle qui a été proposée par un autre. Tous l'écoutent attentivement et sans bouger, marquant par des signes de tête qu'ils ont compris, ou laissant apercevoir sur leur visage ou par un mouvement de la main qu'il reste encore quelque doute dans leur esprit : jeunes et vieux prêtent, d'ailleurs, une grande attention à ce qui est dit. Mais, dès que le président a mis fin au discours, un applaudissement unanime et joyeux confirme les paroles de l'orateur.
« Alors celui qui préside se lève et il chante le premier à la louange de Dieu une hymne ou composée exprès par lui ou empruntée à quelqu'un des poètes anciens !. Car ils ont un grand nombre de ces cantiques et de ces hymnes en vers trimètres, destinés soit aux offrandes et au sacrifice, soit aux stations ou chœurs, et ils sont agréablement disposés pour être chantés suivant divers arrangements et alternatives des voix. Après le président, d'autres encore par ordre, et chacun à leur tour, chantent de la même manière, toute l'assemblée les écoutant en silence, excepté à la fin de chaque hymne, dont le dernier ver set est repris en chœur par toutes les voix, hommes et femmes.
« Le souper étant ainsi terminé, la veillée sainte commence et elle se célèbre de la manière suivante : Tous se lèvent, puis on forme deux chœurs au lieu même de la réunion, l'un des hommes, l'autre des femmes. Chaque chœur a son chef directeur du chant, distingué autant par sa dignité personnelle que par son habileté musicale; ils chantent alors à Dieu des hymnes très variées de rythme et de mélodie, tantôt un seul chœur faisant sa partie, tantôt les deux chœurs se répondant l'un à l'autre, alternant les chants de marche et ceux de station et observant, selon l'usage, les strophes et les antistrophes2.
1 Cf. Matth., xxvi, 30 Et hymno dicto, cxicrunt in montem Oliveti. On voit par là que les premiers chrétiens, dans leurs agapes, suivaient l'exemple du divin Maître et ne quittaient la table qu'après avoir chanté une hymne de louange à Dieu.
2 Pour l'intelligence de ce passage, il faut se souvenir que, dans les tragédies anciennes,
Après s'être ainsi séparément excités et enivrés de l'amour divin, ux chœurs se mêlent et n'en forment plus qu'un seul; de même Lrefois, lors du passage de la mer Rouge par les Hébreux, le chœur )mmes sous la conduite de Moïse, et celui des femmes dirigé par ur Marie, poussés par une même inspiration divine, se réunirent seul chœur pour chanter à Dieu une hymne d'actions de grâces, font les thérapeutes et les thé râpe ulrices ; les voix graves des les s'unissent aux voix aiguës des femmes, et de ce concert de voix ées '1 résulte une harmonie très douce et vraiment musicale. Enfin, lorsque les thérapeutes se sont, durant une nuit entière, rem- 3 cette sainte ivresse, qui n'alourdit point leurs sens, mais donne à sprit une vigueur nouvelle, ils se tournent du côté de l'Orient, et, ôl qu'ils aperçoivent les premiers rayons du soleil levant, ils lèvent mains vers le ciel, suppliant Dieu de leur accorder un jour prospère, inaissance de la vérité et un cœur prompt à l'embrasser. La prière ée, chacun retourne à son monastère pour y continuer l'étude et la |ue de la divine Sagesse '.
Ou ces témoins suffisent, conclut le cardinal Bona, ou rien ne peut î. Ainsi, le chant des psaumes et des hymnes sacrés, aussi ancien es anges eux-mêmes et déjà florissant sous les Pères de la loi nne, a pris un essor plus vigoureux encore, non sous Pelage II, le on l'a prétendu effrontément, mais dès l'origine de l'Église et par tution des Apôtres eux-mêmes. Ce sont eux, les témoignages précéle prouvent assez, qui ont établi dans l'Église chrétienne la pratique
surs se chantaient avec des repos symétriques. Une marche réglée d'avance aecoml ce chant ; pendant la première évolution ou premier tour, on chaulait la strophe; it la deuxième évolution, ou retour, on chaulait Vantùstropke. Pour rompre la monoternanec de la strophe et de l'anlislroplie, Stésichore imagina Vèpode qui se chaulait os, sur nn mèlre différent. I,e chœur reprenait ensuite son mouvement de strophe, •Tenir en antislrophe et s'arrêter de nouveau en épode, et ainsi de suite jusqu'à la poème. C'esl ce qu'observaient les thérapeutes, d'après Philon, dans les cérémonies jses : les chants de marche, ce sont les strophes et les aulislrophes des hymnes qu'ils ient en procession; les chants de station, ce sont les épodes, peut-être les antiennes hantaient aux diverses stations de la procession. Quelque chose de semblable existe dans les Eglises orientales, spécialement dans l'Eglise copte, où les processions sont aies, même pendant le saint Sacrifice, cl toujours accompagnées du chant des s (voir Chant liturgique des Coptes, notés et mis en ordre par le P. J. Bus, S. J. —Le 188»).
"hilonis Jvdxi opéra, t. I, be Vita eontemptativa, sive Supplicum virlulibus.
se
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des veilles nocturnes, des Laudes matutinales et des différentes Heures canoniales, et dans la suite des temps l'ardeur pour la sainte psalmodie fut toujours si grande, qu'elle semblait ne devoir souffrir ni augmentation, ni diminution. Pallade, un témoin auriculaire, affirme avoir entendu dans une ville où les monastères étaient plus nombreux que les habitations séculières, les louanges divines retentir dans toutes les rues et à tous les carrefours, en sorte que la ville entière paraissait n'être qu'une église !. »
11 semble donc bien établi par toute l'histoire de la liturgie chrétienne que le chant ecclésiastique dérive originairement, non de la musique grecque, avec laquelle il n'a que des rapports généraux, mais plutôt de la musique hébraïque, transportée du Temple de Jérusalem dans les assemblées chrétiennes par les lévites convertis. 11 perpétuerait de la sorte dans l'Église catholique les traditions musicales de la nation juive et serait destiné à transmettre aux générations les plus reculées un écho des mélodies divinement inspirées, sous l'ancienne loi, aux chantres sacrés par excellence, à David et à cette pléiade de musiciens qui organisèrent la musique du Temple, sous la conduite d'Asaph, d'Héman et d'idithun 2.
Mais, s'il en est ainsi, s'il faut chercher l'origine du chant ecclésiastique à la naissance même de l'Église, et le rattacher directement à la musique de David et de Salomon, pourquoi donc s'esl-il appelé grégorien, et quelle part reste à saint Grégoire dans une œuvre dont il n'est pas Fauteur?
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ll. — Le chant ecclésiastique et les premiers théoriciens
On s'accorde généralement à reconnaître que le pape saint Grégoire, s'il n'inventa pas le chant grégorien, s'occupa du moins de le réformer et de régler son usage dans les cérémonies du culte catholique, et c'est à lui que tous les auteurs du moyen âge attribuent la gloire d'avoir formulé en termes précis la théorie et les règles delà musique ecclésiastique. Les
* J. Bon a, De Divina Psalmodia, c. i et iv, 6, 7. 2 I Paralip., c. xxv.
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CH. 1. — l'HEUIEBS THÉOMCIBNS 65
ne contredisent point cette opinion; ils semblent, au contraire, riser de toute manière '.
pape saint Grégoire siégea à Rome de l'an 590 à l'an 604; c'est qu'il dut acecomplir son œuvre de réforme musicale et qu'il usa, doute, de son autorité pour la faire accepter a Rome d'abord, puis
peu dans les autres Eglises occidentales. De fait, avant celle époque, trouve nulle pari chez les écrivains, même chrétiens, qui se sont es de musique, la moindre indication relative au chant grégorien, nsi Boëce, qui mourut en 524 et dont les ouvrages sur la musique restés longtemps célèbres, Boëce est un disciple de Ptolémée. Sa e musicale ne diffère point de celle des auteurs pythagoriciens, qui précédé, sauf dans la question des modes, où il se sépare de Nicoe, de Gaudence et d'Euclide, aussi bien que d'Aristoxène, pour ; les doctrines plus récentes de son maître, Ptolémée. issiodore, également ministre de ïbéodoric, roi des Golbs, vécut à
plus longtemps que Boëce, son collègue, et peu avant sainl Gré-
puisqu'il mourut en 562. Au cbapilrev de son livre De Artibus ac >lims liberalium litterarum, il traite de la musique; mais ce qu'il ; n'est qu'un résumé de la doctrine enseignée par Gaudence et les i musiciens grecs. Il n'adopte même pas la réforme de l'iolémée el lue d'admeltre quinze modes, cinq principaux, cinq relatifs supei et cinq inférieurs, d'après les labiés d'AUpius. tint Isidore de Séville, qui vivait au vu0 siècle, parle de la musique oisième livre de ses Elt/mologies de la même manière el presque les mêmes termes que Cassiodore, qu'il abrège. L'œuvre de saint ire n'était donc pas connue alors en Espagne.
I. lienacrt, dans sa brochure, itriyiiicx dit chant tiiurijiquc de l'Ei/liv lutine, |>uis danrt te plus résout, ta Mélopée antique dans te chant de l'Hylise lutine, combat vivement m qui attribue à saint Grégoire le Grand au moins une part principale dans la e du chant liturgique. Ses arguments ne sont pas sans valeur, ou doit le reconnaître; is, s'ils rendent douteuse celle opinion communément iccne depuis tant de siècles, irodiiisent pas la conviction contraire. \.a question resie à résoudre. is, que ce soit Grégoire 1er, Grégoire Il ou quelque autre pape, comme Léon 11 ou ", qu'il faille reconnaître comme le ré formai eu r du chant, il est vrai toujours que honarium mmanltm ou tjreyoriammi a commencé de se répandre dans les églises lent vers le vu' ou le vin* siècle environ. Avant celte époque, aucun lïerueil de Chanta ne faisait loi, aucun n'était considéré comme particulière authentique.
IIe ÉTUDE : MUSIQUE GRÉGORIENNE. — Ier TRAITÉ I HARMONIQUE
Le premier auteur qui fasse mention du chant grégorien, est du vnie siècle. C'est Alcuin, le maître de l'école palatine instituée par Charlemagne. Or on connaît les démarches réitérées faites à Rome par ce prince pour en obtenir des chantres qui vinssent enseigner en France le chant ecclésiastique d'après la méthode de saint Grégoire. Ce qu' Alcuin dit de la musique est peu de chose, mais assez significatif; U se contente d'exposer la doctrine des huit modes grégoriens et leur division en authentiques et plagaux, telle que les maîtres-chantres, envoyés par le pape Adrien 1er, l'avaient expliquée dans leurs leçons *.
C'est donc bien alors, comme l'histoire en fait foi, que le chant de saint Grégoire fut introduit en France et ensuite dans les autres contrées de l'Occident. Du commencement du vne siècle à la fin du vm% c'est-à-dire de saint Grégoire à Charlemagne, Rome seule et l'Italie le possédaient ; non qu'on ne fit ailleurs aucun usage de la musique ecclésiastique, nous avons établi le contraire, mais parce que, avant la réforme grégorienne, les chants de l'Église se transmettaient par la seule tradition orale, sans principes et sans règles déterminées, mais non pas sans une diversité très grande et de nombreuses altérations2. La musique sacrée n'était pas réduite en système, et c'est pourquoi nul auteur avant saint Grégoire n'a pu en faire mention.
A partir de cette époque, au contraire, la théorie grecque disparaît, la théorie grégorienne la remplace. Ce changement toutefois n'arriva pas tout d'un coup, il fallut du temps pour que le système nouveau prît droit de cité dans les esprits et fît oublier le système ancien. Les ouvrages de Boëce et de Cassiodore continuèrent à être lus et commentés, mais aussi on les comprit de moins en moins; on appliqua au chant grégorien presque tout ce qu'ils disent de la musique grecque, sans s'apercevoir qu'on faisait une horrible confusion de choses très différentes, et qu'on aboutissait en
* Cf. Gerbert, Script. écoles., t. I.
a Le même fait subsiste encore aujourd'hui dans les Églises orientales. Voici, par exemple, ce que dit de l'Église Copte le P. Blin, dans l'ouvrage cité plus haut: « Les Coptes n'ont jamais noté leur musique. Les enfants, dès le bas âge, ont entendu ces chants de la bouche de leurs pères, et, à leur tour, ils se sont chargés de les apprendre à leur postérité. Mais, on le comprend, tout était exposé au caprice et à la fantaisie. » (Préface des Chants lita rg iq ues des Coptes . )
Cil. I. — PREMIERS THÉORICIENS 67
définitive à rendre incompréhensible leur doctrine et à faire le chaos dans la musique des Grecs.
Nous avons de cette confusion plus d'un exemple chez les musicographes des îx" et xe siècles. Ainsi, Aurélien de Réomé, dans son livre De Mttsica disciplina {ch. n), commence par nommer les quatre modes authentiques de la musique grégorienne, dont il attribue même l'invention à Pythagore, et desquels, ajoute-t-il, on a tiré, en les divisant, quatre autres modes appelés plagaux. 11 y revient plus loin, et, a partir du chapitre vm* jusqu'au xx' et dernier, son traité n'est que l'explication détaillée des huit modes, tels qu'ils se chantaient alors dans l'Église. Ce qui ne l'a pas empêché, dans deux chapitres précédents, le v" et le vi*, de parler de la musique et des modes absolument comme s'il s'agissait de la musique des Grecs, et non pas du chant ecclésiastique ' .
Dans ce même siècle, Rémi d'Auxerre écrit un commentaire du livre de Martianus Capella, De nuptiis Philologue, et, pour mieux expliquer cette théorie musicale entièrement grecque, il emprunte ses exemples au chant ecclésiastique. Notker ie Bègue, au x° siècle, ou l'auteur, quel qu'il soit, du petit traité sur la musique édité par Gerbert, énumère d'abord les huit tons de la musique grégorienne, De octo Tonis, indiquant bien leurs finales et leur étendue régulière; puis, un peu plus loin, il expose de nouveaux les huit modes de la musique grecque, De octo Modïs, d'après la doctrine de Boëce et de Ptolémée. Rien chez cet auteur n'indique qu'il fasse une différence entre ces deux genres de musique ; évidemment, pour lui la théorie des Grecs et celle de saint Grégoire paraissent une seule et même chose.
Au x* siècle encore, Hucbald de Saint-Amand, l'un des meilleurs théoriciens du plain-chant, fait la même confusion entre les modes ecclésiastiques et ceux de Ptolémée. Il est, ce semble, le premier qui ait commis l'erreur universellement adoptée après lui, suivant laquelle le 1" mode grégorien, gamme de Re, est identique au mode dorien des Grecs, le 2* grégorien, gamme de Mi, identique au phrygien, le troisième
1 Cf. Gerbert, Script, eccles., I. Au reste, il faut bien reconnaître que ces deux chapitres sont, dans le livre d'Aurélien, un vrai hors-d'œuvre. Sans doute, quelque copiste mal avisé les aura interpolés, croyant faire merveille en enrichissant sa copie de passages textuellement extraits de Cassiodore etde saint Isidore de Séville.