L'Œuvre de saint Grégoire
En quoi donc ferons-nous consister cette œuvre de réforme exécutée par le pape saint Grégoire? En l'absence de tout document positif et faute de posséder aucun manuscrit du chant ecclésiastique antérieur au ixe siècle, il est difficile de rien précisera cet égard, on ne peut qu'indiquer dans ses lignes principales ce que dut être le travail du grand saint Pontife2.
1. — L'usage du chant dans les églises était jusqu'alors affaire de tradition plus que de loi et d'ordonnance supérieure. Chaque évèque était un peu le maître de régler la liturgie dans son diocèse et d'y ordonner les
1 La même erreur existe chez les Grecs modernes, comme on le verra plus loin. Cf. Appendice II, à la fin do cette Étude.
2 Voir également sur ce sujet : Revue bénédictine, numéros de février et mai 1890: « En quoi consiste précisément la réforme grégorienne du chant liturgique ». — Numéro de juillet 181)0 : « Les témoins de la tradition grégorienne »
f.H. I. — L'ŒUVRE DE SAINT GRÉGOIRE fi9
, de la manière qui lui paraissait la plus convenable aux mœurs et abitudes du peuple chrétien. On pratiquait alors dans toute son je ce que dit saint Bernard : « Chacun est libre d'abonder dans son dès lors que rien dans sa manière de faire ne contredit ni la raison, itorité légitime ', » et plus anciennement encore Terlullien : « Seule, le de foi est une, absolument immuable et irréformable ; pour le pour ce qui regarde la discipline et les usages ecclésiastiques, on
admettre le changement el la nouveauté9. » tssi quelle variété el parfois quelle discordance d'une Église à l'autre! ire Protosyncelle le laisse entrevoir dans ce qu'il rapporte de l'Église nstantinople : « Dans les rites ecclésiastiques, dit-il, les coutumes très diverses. Ainsi, à Conslantinople, l'église cathédrale a ses i, les grands monastères ont les leurs, les petits en ont d'autres plus ibles au recueillement et à la solitude, et les églises des séculiers ivent pas non plus les mêmes rites. Bien plus, au monastère de mes, on voit dans une même communauté des manières différentes mer et de psalmodier; pendant la semaine, les uns chantent les es sacrées vers le soir, les autres au milieu de la nuit, et la même se pratique dans le monastère des Acémcles11. » tte pratique était nécessaire et pouvait offrir des avantages dans les ers siècles de l'Église, plus tard elle eût entraîné de graves inconits et produit le désordre. Saint Grégoire y remédia en réglant, pour
les Églises du rite latin, l'ordre des cérémonies et la distribution ant au saint Sacrifice et dans tout l'office divin. Il dut, par consé- , faire un choix parmi les chants alors en usage dans les églises, re les uns, écarter les autres, et composer ainsi son Antiphonaire verses pièces, antiennes, répons, hymnes, etc..., qui lui parurent nir le mieux au but des'cérémonies sacrées. De là l'expression dont t son biographe Jean le diacre, pour signifier l'œuvre du saint Pon- < Suivant l'exemple du très sage Salomon, et voulant donner à la ue dans la maison de Dieu la douceur et la suavité convenables, il
. Bern., Ep. 77 adHugoneii
htull., De velandin viryiiiilmx, iititio libri.
■t. I. Boxa, Rerum liturgie, 1., 1. c. vi.
IIe ÉTUDE : MUSIQUE GRÉGORIENNE. — I" TRAITÉ : HARMONIQUE
compila avec un soin extrême et grande utilité pour l'Église un Antiphonaire, centon de divers chants *. »
II. — Il est à croire également que les erreurs et les fautes étaient nombreuses dans ces chants, livrés jusque-là au hasard de toutes les ignorances musicales, au mauvais goût des chantres, à la présomption de réformateurs improvisés, en un temps où la tradition orale seule, sans règles établies et sans le secours d'une séméiographie musicale claire et précise, servait à les transmettre et à en perpétuer l'usage. Ne voyonsnous pas de nos yeux ce qu'est devenu ce même chant grégorien, à quel état informe on l'a réduit, après même que saint Grégoire en eut fait un recueil authentique, après qu'il eut fixé les règles de sa théorie, établi à Rome une école de chantres destinée à en propager l'enseignement exact, pris en un mot tous les moyens possibles pour assurer sa conservation et son intégrité dans la suite des temps? H y a des siècles déjà qu'on l'a rendu méconnaissable, si bien qu'il a fallu de nos jours des prodiges d'érudition et de sagacité pour le reconstituer dans une partie seulement de sa substance matérielle, car nous sommes loin encore de l'avoir retrouvé tout entier: bien des questions restent à résoudre, qui demanderont aux savants des recherches patientes et une longue étude.
Mais, s'il en a été ainsi dans les temps modernes, qu'était-ce donc au temps de saint Grégoire et dans quel état trouva-t-il la musique de l'Église, lorsqu'il entreprit de composer son Anliphonaire ? Quelle science et quelle habileté musicales ne lui fallut-il pas pour mener à bien cette entreprise et discerner, parmi tant d'altérations, l'or vrai du faux alliage? Les versions du chant étaient sans nombre, chaque Église avait la sienne; il devait les confronter les unes avec les autres, les corriger les unes par les autres, choisir ou refaire la meilleure, celle qui reproduisait les mélodies antiques dans leur vérité simple, dans leur naturelle beauté. Souvent, sans doute, il s'est vu dans l'impossibilité de faire un choix entre des manuscrits également fautifs ; son génie alors, l'inspiration divine, assurent les auteurs2, lui fournit le moyen de rem-
{ Vita S. Greg. M. , auctore Joanne diacono., 1. H, c. vi. Inter opéra S. Greg., t. IV, prœfat.
2 Presque tous les auteurs du moyen âge s'accordent à reconnaître en saint Grégoire