‹ Études de science musicaleChapitre 27 sur 220 · CB. I. — L'ŒUVRE DE SAINT GRÉGOIRE · texte numérisé non relu

CB. I. — L'ŒUVRE DE SAINT GRÉGOIRE

placer les mélodies perdues par d'autres lout aussi belles et du même style que les anciennes. Et c'est ainsi que comparant, rejetant, corrigeant, composant, il vint à bout de son entreprise et laissa à l'Église chrétienne son Antiphonaire, vrai monument de savoir, non moins que de piété.

III. — Mais, pour réussir dans cette œuvre, une condition était indispensable, il fallait posséder tout d'abord une théorie précise et complète de la musique ecclésiastique, qui pût servir de règle dans la réforme des chants alors en usage. Or cette théorie n'existait pas ; nulle part, nous l'avons constaté, on n'en retrouve de traces chez les auteurs, même chrétiens, qui ont écrit sur la musique avant saint Grégoire. Seul, saint Ambroise et sa réforme du chant milanais pouvaient servir de modèle au Pontife de Rome ; il n'y a pas de doute qu'il s'en est inspiré, puisque les deux systèmes, le chant grégorien et le chant ambrosien, ont entre eux les plus grandes analogies, et que saint Grégoire, selon une opinion très probable, a composé lui-même des hymnes toutes semblables à celles du saint archevêque de Milan, et qu'on les chantait à Rome.

Mais l'œuvre de saint Ambroise a dû rester incomplète au point de vue de la théorie musicale, car on ne trouve ni dans les temps anciens, ni même durant tout le moyen âge, un seul auteur qui en ait expliqué les règles. Le premier ouvrage publié sur cette matière est celui de Camille Perego ' ; il est intéressant pour ce qui concerne la pratique du chant ambrosien, mais la partie théorique est évidemment empruntée au chant grégorien et aux écrivains du moyen âge, particulièrement à Guy d'Arezzo. C'est la preuve que, à part certaines différences accessoires, le même chant traditionnel était en usage à Rome et a Milan, du temps de saint Ambroise au

une sorte d'inspiration divine, qui lui a permis d'entreprendre et de mener à bien son œuvre de restauration du chant. Saint Oddon de Cluny, entre autres, s'exprime à ce sujet de la manière suivante : •• Hoc genus musicin, quod nos exposuimus, pei ilinsimorum musicorum sanctissimorumque virorutn ratione suaviori ac veraciori, et naturali modula tione constat perfectum. Sanctissimus namque Gregorius, cujus prcecepta in omnibus sludiosissime sancla observât Ecclesla, hoc génère compositum mirabiliter antipbonarium Ecclesiœ tradidit, raisque discipulis proprio labore insinuavit : cum nusquam legatur, eum secunclutn carnalem scientiam hujus artis studium percepisse, quem cerlissime constat omnem plenitudinem scientjirt divinitus percepisse. Unum constat, quod hoc genus musica-, dum divinitus llregorio dalum, non solum humana, sed eliam divina (ulcilur auctoritate. » (D. Oddo, Oc Musica, ap. Gerbeht, Script, eccles., I, p. 275).

H La Regola del Canto ambrosiano. i vol. in-4, Milan, 1622.

72 IIe ÉTUDE ! MUSIQUE GRÉGORIENNE. — 1er TRAITÉ : HARMONIQUE

ive siècle, comme du temps de saint Grégoire au vne siècle; que saint Ambroise ne l'a pas plus invente que saint Grégoire, mais qu'ils l'ont trouvé l'un et l'autre dans les traditions antiques de leur Eglise ; que ce chant ne peut dès lors avoir qu'une seule origine au berceau du christianisme, et que c'est, nous l'avons dit, la musique hébraïque. Mais, en dehors de cette preuve convaincante, le livre de Perego ne nous apprend rien d'une théorie musicale formulée par saint Ambroise, rien du moins qui lui appartienne certainement en propre et que nous devions affirmer lui avoir été emprunté par saint Grégoire.

C'est donc réellement à ce dernier que revient la gloire d'être le théoricien de la musique ecclésiastique, c'est lui qui en a établi le système et rédigé les règles. A partir de cette époque, le chant grégorien fut un art véritable, dont le génie a pu s'inspirer pour créer des chefs-d'œuvre.

IV. — Est-ce à dire pourtant que la théorie de saint Grégoire soit parfaite et irréprochable aux yeux de la science musicale? Peut-on dire qu'elle présente sous son véritable aspect et dans sa nature propre le système musical, qui a produit le chant ecclésiastique? Le chapitre des modes, en particulier, le plus important de tous, est-il bien exact? Sa théorie est-elle bien solide, suffisamment établie sur les vrais principes, assez complète pour expliquer tout dans la composition musicale et permettre h l'artiste d'exploiter toutes les richesses de son art?

A parler franchement, je ne le crois pas. Saint Grégoire, malgré son génie, était de son temps en fait de théorie musicale ; il ne pouvait guère connaître que celle des Grecs, et c'est évidemment d'après elle qu'il a étudié et jugé le chant ecclésiastique. 11 a donc fait entrer dans sa théorie grégorienne tout ce qu'il a pu y mettre de la théorie grecque, tout ce qui lui paraissait expliquer suffisamment les mélodies sacrées et rendre raison de leur structure particulière. Malheureusement, il n'a pas toujours réussi dans cette lâche, son œuvre offre des lacunes et a soulevé, dès les premiers temps, des questions embarrassantes auxquelles les théoriciens du moyen âge n'ont jamais répondu d'une manière satisfaisante.

Certains chants se refusent absolument à entrer dans le moule modal créé par saint Grégoire; on a beau essayer de diverses manières, ils demeurent toujours irréguliers par quelque côté et brisent ce moule trop

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