‹ Études de science musicaleChapitre 35 sur 220 · LES TROIS GENRES · texte numérisé non relu

LES TROIS GENRES

Qu'est-ce qu'un genre en musique? Cette question embarrasserait fort nos musiciens actuels, à qui je ne sache pas qu'on l'ait jamais adressée. Nous connaissons en musique des Ions, c'est-à-dire un certain nombre de gammes, semblables par la distribution de leurs intervalles, mais distinctes parleur position sur l'échelle générale des sons : nous disons ton de DO, ton de RE. de SOL, de S/1;, etc.. Nous connaissons également deux manières de composer la gamme, c'est-à-dire de disposer les intervalles qu'elle renferme, et nous appelons ces manières des modes. 11 y a ainsi dans notre musique un mode, qui est dit majeur, parce que le premier intervalle de tierce y est majeur ou égal à deux tons ; et il y a un mode mineur, dont la première tierce est mineure, moindre que la précédente, car elle ne contient qu'un ton et demi. Nous savons encore qu'on peut unir ensemble ces deux choses, les tons et les modes, chaque ton prenant à volonté Tune des deux formes ou manières d'être de la gamme en sorte que nous disons, par exemple, ton de DO majeur, quand la gamme construite sur la tonique DO est du mode majeur, et ton de DO mineur, quand cette même gamme est du mode mineur, et ainsi des autres tons. 11 n'y a pas aujourd'hui de musicien, tant soit peu instruit de son art, qui ne possède ces notions essentielles.

Mais des genres, notre musique moderne n'en connaît pas et, sur ce point, les auteurs didactiques sont muets. Tout au plus, ceux qui ont étudié l'antiquité ont-ils appris que dans la musique grecque on distinguait plusieurs genres; qu'ils étaient même passablement étranges et fort insolites à nos oreilles musicales, puisqu'on y faisait usage d'intervalles extrêmement petits, de quarts de ton, intervalles pour nous à peu près inappréciables. Là s'arrêtent généralement nos connaissances.

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iiirtanl, les genres ne sont pas en musique une fiction, non plus simple souvenir bien effacé des temps antiques. Ils sont dans la ;e musicale une réalité, sinon toujours vivante, du moins faite pour et pouvant un jour ou l'autre reprendre dans l'art mieux encore que ce occupée jadis dans la musique des Grecs. C'est ce que je voudrais comprendre à mes lecteurs, car je suis persuadé que notre musique rait à s'enrichir de ce côté, et que plus d'un artiste y trouverait des jrçes nouvelles pour l'expression musicale. Qu'est-ce donc qu'un en musique?

:s Grecs, qui en ont fait usage, définissaient le genre : Genus est quœdam tetrachordi divisio. Le genre est une manière de diviser le orde '. Pour eux, en effet, toute gamme se composait naturellement iix tétracordes séparés par le ton disjonctif :

Ml -Fa -Sol- La — Si - Do - Ré - Ml

îs deux tétracordes devaient être composés de la même manière, à-dire offrir les mêmes intervalles, disposés dans le même ordre. Or itervalles composants pouvaient être de trois sortes : des tons, des -tons et des quarts de ton. De là, trois genresde musique, caractérisés 1 différence des tétracordes qui formaient la gamme. î genre diatonique n'admettait dans la composition des tétracordes les tons et des demi-tons diatoniques :

Gamme du genre diatonique MI- Fa- Sol - La — Si- Do- Re- Ml

e genre chromatique composait ses tétracordes au moyen des demidiatonique et chromatique, et le 3e intervalle était un tnhèmiton ■e mineure) incomposê, c'est-à-dire indivisible en intervalles plus

Aristide Quintil., De Mwtlea, lib. I, ap. Mevdaux, p. 18. — Ecclide, Introd. karman.,

82 IIe ÉTUDE : MUSIQUE GRÉGORIENNE. — Ier TRAITÉ I HARMONIQUE

Gamme du genre chromatique MI -Fa- Soty - La — Si- Do- Re^ - Mi

Enfin le troisième genre, appelé enharmonique, poussant la division des intervalles musicaux jusqu'à l'extrême, introduisait dans la gamme des quarts de ton ou dièzes enharmoniques. Les tétracordes étaient donc composés de deux intervalles de quart de ton et d'un intervalle de diton (tierce majeure) aussi incomposê et irréductible :

Gamme du genre enharmonique { MI - Fa# - Sol# -LA — SI- Do# - Re# - MI

Les artistes employaient Tune ou l'autre de ces trois sortes de gammes dans la composition de leurs mélodies, et un chant appartenait au genre, dont il empruntait les tétracordes. 11 y avait donc des mélodies du genre diatonique, il y en avait aussi du genre chromatique et du genre enharmonique. Parfois encore les différents tétracordes étaient mélangés dans une même mélodie, elle devenait alors d'un genre mixte, c'est-à-dire composé de plusieurs genres.

Voilà en quelques mots ce qu'étaient les genres dans la musique des Grecs; j'y reviendrai tout à l'heure, en expliquant la véritable formation des genres, telle que la science nous la révèle. Je ne voulais ici que donner au lecteur une première idée de ce sujet, tout nouveau dans notre

musique, et laisser entrevoir déjà qu'il y a là peut-être une mine à

1 Notre notation musicale n'a pas désigne pour exprimer les intervalles de quart de ton, parce que ces intervalles sont inconnus à la musique moderne ; je me servirai de celui qu'on voit ici. Placé à côte* du Fa et du Sol, du Do et du Re, il indique que ces quatre sons doivent être baissés de toute la quantité nécessaire, pour former avec le MI d'une part, avec le SI d'autre part, deux séries d'intervalles ayant chacun la valeur d'un quart de ton. MI- LA - SI -MI sont donc des cordes fixes et identiques dans les échelles des trois genres, diatonique, chromatique et enharmonique; les autres cordes, Fa, Sol- Do, Re, sont mobiles, c'est-à-dire peuvent être tendues plus ou moins et donner ainsi des sons ou plus graves ou plus ai^us. De là, chez les lirecs, trois manières de composer leurs tétracordes, trois genres de musique caractérisés par la tension différente des cordes et la nature des intervalles qui en résultent.

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